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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14564-0.txt b/14564-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0e99be0 --- /dev/null +++ b/14564-0.txt @@ -0,0 +1,8957 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14564 *** + +OEUVRES DE GEORGE SAND + + + + +CÉSARINE DIETRICH + +PAR + +GEORGE SAND + +(L.-A. AURORE DUPIN) + +VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT + + + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 + +1897 + + + + + +CÉSARINE + +DIETRICH + +I + + +J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de +perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa +gouvernante. + +Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne +m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi +fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de +bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire +ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma +liberté. + +Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je +fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de +placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement +disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire, +je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne +devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut +recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle +eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle +Pauline. + +Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années +d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au +collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation, +et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la +misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles +ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de +recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide +instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués, +s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où +j'entrai avec des appointements très-honorables. + +Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je +trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des +égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux +frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par +millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute. +Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec +beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres +égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne +parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses +hôtes. + +M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique, +habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui +donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les +autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être +aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une +bonté parfaite et même délicate et courtoise. + +Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle +condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine +sécurité l'avenir de mon filleul. + +L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans +le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez +bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le +bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de +luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence +relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit +parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier +qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du +tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs. + +La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup +reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens +de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et +il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant +train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents +et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les +grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers +l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit: + +--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de +bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère +compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu +la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par +complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes, +auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation +au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter. + +--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie, +je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu. + +--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa +propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en +avisera plus tard. + +C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas, +ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune +fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint +d'aborder avec une prévention quelconque. + +On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie +et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence, +elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers +avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et +sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère, +tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter +autant qu'à la plaindre. + +Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir +établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance. + +--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de +très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même +vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable. +On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être. +Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la +première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire +engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne +vous sont pas très-sérieusement profitables. + +Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et +j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main +sur la mienne en me disant: + +--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que +vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous +croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me +promettriez de m'aimer. + +--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas? + +--C'est-à -dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la +demande, voulez-vous me l'accorder? + +Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec +effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes, +et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins +autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte. + +--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si +je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien +qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui +nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle +que vous paraissez. + +--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de +méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me +juger. + +--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous +avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous. + +--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître +aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse, +ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais +il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas +gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce +que vous ne comprenez pas cela? + +--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter. + +--Par pitié, n'est-ce pas? + +--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse +quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent; +mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur +devenir nuisible. + +--C'est-à -dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous +pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi? +Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour +souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop +heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur +seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les +paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas, +parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et, +quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et +heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez +vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt +que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne +avec moi. + +--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de +larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous +aimer trop et trop vite. + +Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus +vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant +d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait +tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être +brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier +jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de +subir mon influence. + +Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les +premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité +vraiment irrésistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup +d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa santé s'en ressentait, +et d'ailleurs je la voyais douée d'une telle intelligence que je ne +pouvais croire à la nécessité de hâter beaucoup ses études. + +Nous vivions presque tête à tête dans ce petit palais, devenu trop +grand. On avait reçu toutes les visites de condoléance, et, sauf +quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le +voulait ainsi. Profondément affecté de la perte de sa femme, il aspirait +au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison à la +campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les +affaires, il les eût quittées plus tôt sans les goûts dispendieux de sa +femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait +s'adonner à l'agriculture et régir lui-même sa propriété territoriale. + +Il eut même l'idée de vendre ou de louer son hôtel, et pour la première +fois je vis poindre un désaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la +campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant +que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son +père voulait prendre. Elle avait dès lors des raisonnements très-serrés +qui paraissaient très-justes, et qu'elle exprimait avec une netteté dont +je n'eusse pas été capable à son âge. M. Dietrich, qui était fier de son +intelligence, la laissait et la faisait même discuter pour avoir le +plaisir de lui répondre, car il était obstiné, et ne croyait pas que +personne put jamais avoir définitivement raison contre lui. + +Quand la discussion fut épuisée et qu'il crut avoir répondu +victorieusement à sa fille, prenant son silence pour une défaite, il vit +qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de +l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent étrangement, et je +vis sur sa belle figure froide un mélange de douleur et d'impatience. + +--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il après avoir essayé durant +quelques instans de ne pas paraître s'apercevoir de ce muet reproche. +Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait +mal et me fâche. + +--Je vous le dirai, mon cher papa, répondit Césarine en allant à lui et +en l'embrassant, caresse à laquelle il me parut plus sensible qu'il ne +voulait le paraître; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez +pas. Ma mère aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrangée, ornée +elle-même. Vous n'étiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez +le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si +notre luxe est de bon ou de mauvais goût; mais je revois maman dans tout +ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle +l'aimait. Vous êtes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier, +vous lui disiez toujours: Après tout, c'est votre maison.... Eh bien! +moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller à la +campagne, où elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce +que j'y serai avec vous; mais, à l'idée que je ne reviendrai plus ici, +où que je verrai des étrangers installés dans la maison de ma mère, je +pleure, vous voyez! je pleure malgré moi, je ne peux pas m'en empêcher; +il ne faut pas m'en vouloir pour cela. + +--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera +pas! + +Il sortit un peu brusquement en me faisant à la dérobée un signe que je +ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure +interprétation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de +quelques instants. + +J'avais bien deviné, il voulait me parler. + +--Vous voyez, ma chère mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant +la main; cette pauvre enfant va continuer sa mère, elle n'entrera dans +aucun de mes goûts. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de +ses oreilles et sortira par l'autre. + +--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente. + +--Sa mère aussi était intelligente. Ne croyez pas que ce fût par manque +d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort, +elle en convenait, elle était bonne et charmante, mais elle subissait la +maladie du siècle; elle avait la fièvre du monde, et, quand elle m'avait +fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait, +comme Césarine pleurait et souffrait tout à l'heure. Je sais résister à +n'importe quel homme, mon égal en force et en habileté; mais comment +résister aux êtres faibles, aux femmes et aux enfants? + +Je lui remontrai que l'attachement de Césarine pour la _maison de sa +mère_ n'était pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donné des +raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes. + +--Si ces motifs sont bien sincères, reprit-il, et vous voyez que je n'en +veux pas douter, c'était raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice +de subir le petit chagrin que je lui imposais. + +--Vous êtes donc réellement persuadé, monsieur Dietrich, que la jeunesse +doit être habituée systématiquement à la souffrance, ou tout au moins au +déplaisir? + +--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'écria-t-il avec une énergie de +conviction qui ne souffrait guère de réplique. + +--Permettez, lui dis-je, j'ai été gâtée comme les autres dans mon +enfance; je n'ai passé par ce qu'on appelle l'école du malheur que dans +l'âge où l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je +remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle +m'eût saisie sans que je fusse bien armée pour la recevoir. + +--Donc, reprit-il en poursuivant son idée sans s'arrêter aux objections, +vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'étiez auparavant +qu'une âme sans conscience d'elle-même?... Je me rappelle bien aussi mon +enfance; j'ai été nul jusqu'au moment où il m'a fallu combattre à mes +risques et périls. + +--C'est la force des choses qui amène toujours cette lutte sous une +forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La société est +dure à aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille +inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que dès l'adolescence ils +ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'âge de +l'ignorance et de l'imprévoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer +cette phase si courte, sous prétexte qu'elle ne peut pas durer? + +--Alors vous raisonnez comme ma femme; hélas! toutes les femmes +raisonnent de même. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des +égards et de la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien +fâcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure! + +--Si vous blâmez ma manière de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette +de n'avoir pas mieux connu la vôtre avant d'entrer chez vous; mais.... + +--Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne pense pas comme vous? +Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que +vous me feriez un chagrin mortel en renonçant à la tâche qu'on a eu tant +de peine à vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je +n'essayerais même pas de vous remplacer, tant il m'est prouvé que vous +êtes l'ange gardien nécessaire à ma fille. Ce n'est pas sa tante qui +saurait l'élever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les +défauts de son sexe, elle aime le monde.... + +--Elle n'en a pourtant pas l'air. + +--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi à un degré éminent les +vertus de son sexe: elle est laborieuse, économe, rangée, ingénieuse +dans les devoirs de l'hospitalité. Ne croyez pas que je ne lui rende pas +justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime +le monde parce que toute femme, si sérieuse qu'elle soit, aime les +satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune, +ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reçoit bien, elle +ordonne admirablement un dîner, un ambigu, une fête, une promenade; elle +le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre +hommage à ses talents de ménagère et de majordome, plus elle est fière, +plus elle est consolée de sa nullité sous tous les autres rapports. + +--Vous êtes un observateur sévère, monsieur Dietrich, et je crains que +mon tour d'être jugée avec cette impartialité écrasante ne vienne +bientôt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir +parfaite. + +--Vous êtes relativement parfaite, mon jugement est tout porté, vous +gâterez Césarine d'autant plus. Ce ne sera pas par égoïsme comme les +autres, qui regrettent le plaisir et rêvent de le voir repousser avec +elle dans la maison; ce sera par bonté, par dévouement, par tendresse +pour elle, car elle a déjà , cette petite, des séductions +irrésistibles.... + +--Que vous subissez tout le premier! + +--Oui, mais je m'en défends; défendez-vous aussi, voilà tout ce que je +vous demande; faites cet effort dans son intérêt, promettez-le-moi. + +--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma +condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est +point encore arrivé, et je ne puis me tourmenter d'une prévision que +rien ne justifie encore. + +--Vous comptez pour rien sa résistance à mon désir de vendre l'hôtel? + +--Dois-je l'engager à se soumettre sans faiblesse à ce désir? + +--Oui, je vous en prie. + +--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel? + +--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que +Césarine apprenne à me céder de bonne grâce. Soyez certaine que, si on +n'apprend pas aux enfants à renoncer à ce qui leur plaît, ils ne +l'apprendront jamais d'eux-mêmes. Le bonheur qu'on prétend leur donner +en fait des malheureux pour le reste de leur vie. + +Il avait peut-être raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre +mon élève avec l'intention de faire ce qui m'était prescrit, mais je la +trouvai souriante. + +--Épargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle dès les premiers +mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que +vous lui avez répondu. J'étais dans le jardin, à deux pas de vous, +derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre +une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges +pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon +bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même +chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes +plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa +méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie. +Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien +résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces? +Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à -dire corrompue +moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être +sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de +sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je +céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous +me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement.... + +--Seulement quoi? dites, ma chérie. + +--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant +et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux, +seulement vous ferez toutes mes volontés. + +Elle savait bien ce qu'elle disait là , l'énergique, l'obstinée, la +puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de +sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de +la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre, +elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme +adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action +pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce +cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte, +elle est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze +les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était +pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils? + +Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à +graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir +si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force +pour faire le bien ou le mal. + +Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un +jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau +qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait +la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me +levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir; +mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis +bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus +belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait +manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée. + +--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se +souciera plus de moi. + +--Mais si vous l'oubliez? + +--Je ne l'oublierai pas. + +--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de +l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse. + +--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père. + +--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas +applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez +votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il +souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même +les êtres de votre espèce! + +--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père, +puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas. + +J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se +charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles. + +--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger? +reprit-elle en haussant doucement les épaules. + +--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci. +Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice? + +--Mon père doit le penser. + +--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette +taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode +ne soit pas incontestable.... + +--Voilà ce que je voulais vous faire dire! + +--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau? + +--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi +exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour +une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la +volée. + +--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté, +faites-vous un sacrifice? + +--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie? + +--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même. + +--Je me connais. + +--Je n'en crois rien. + +--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y +poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez +de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite, +je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma +conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si +raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah! +maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me +répondait: + +«--Tu n'as pas besoin de savoir. + +«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma +poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de +plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous, +vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me +défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis. + +--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux +parfaite, vous pouvez l'être. + +--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y +penserai. + +Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à +recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée +me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et +dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur +incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa +position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une +ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours +attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et la pénétration de +son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue +d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens +critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts +qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de +grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les +grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire: + +--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas +capable de ces choses si naturelles? + +Ou bien: + +--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent? + +Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme, +polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles, +des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois +elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement +de déférence et d'égards. + +Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne? +J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne +m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait +de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise +dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi +sur les convictions de sa fille. + +Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en +emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne +saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même +tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie +d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le +contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique +qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans +l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner. + +--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne +intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et +l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on +peut faire bon ménage avec les contrastes. + +--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le +grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais +dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre. + +--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut +dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce +que c'est que le mal. + +Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en +elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du +petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide. + +--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle. + +Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle +promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne +croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et +protestait assez habilement contre les convictions imposées. + +Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une +solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de +cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu +il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était +absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre +entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être +taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant), +mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue +et inquiète encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter +secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à +Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre +dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa +joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances; +mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le +monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa +mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques +distractions. + +Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la +rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières, +qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son +intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore +presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps +d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par +magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se +corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable +qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich: + +--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui +est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez +pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui +être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons +instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais +pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous +pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me +le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec +ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je +m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement. + +M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai +définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que +j'avais voulu garder jusque-là , j'apportai mon modeste mobilier, mes +petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich, +et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là +refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui +prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la +même clef que Césarine. + +J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je +pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux +de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je +pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux +critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire +tomber sur sa gaucherie de collègien. + +Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie +pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il +n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre +soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de +distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive, +des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas +destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais +très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes +les inflexions de sa voix avaient du charme. + +Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de +bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui +faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé, +m'avait dit: + +--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître, +je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées. + +Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec +une fermeté que je ne lui connaissais pas: + +--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du +collège pour me préoccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier +dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a +offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer, +nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous +gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail. +J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne +m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou +aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme +j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la +mienne. + +--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me +consulter. + +--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous +m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir. + +--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris +un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich. + +--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de +personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service. +Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois. +J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma +position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je +n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à +réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui +s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas +brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich, +aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur +spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés +nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne +veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour +m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait +et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les +siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait +aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est +donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de +commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin +étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que +j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de +liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je +sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut +en fait de plaisirs et de liberté. + +Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas +encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait +être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité. + +M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me +dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que +ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens +croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes +jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que +dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la +moindre sommation de ma part. + +Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la +précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de +tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en +plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec +des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde. +D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur +peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève, +gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était +d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre +filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout +seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et +j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide +naturel. + +Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans +relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa +mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent +plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent +adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à +la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été +l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners +aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante +et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après +un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été, +par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second +dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique +sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui +avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son +devoir en s'efforçant de les distraire. + +La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les +jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine +n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut +mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de +faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable +sourire d'encouragement et de pitié. + +Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse +entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine +ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande +joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des +domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de +l'hiver. + +M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété +de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que, +rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette +soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets +dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre. M. +Dietrich, qui avait conservé les habitudes de simplicité de sa jeunesse, +n'éveilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se +rendre compte par lui-même du tardif réveil de ses gens, et il entra +dans le petit salon où la danse avait commencé. Elle y avait laissé peu +de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit, on avait fait invasion, +tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des fêtes. On y +avait allumé à la hâte des lustres encore garnis des bougies à demi +consumées qui avaient éclairé les derniers bals donnés par madame +Dietrich. Elles avaient vite brûlé jusqu'à faire éclater les bobèches, +ce qui avait été cause d'un départ précipité: des voiles et des écharpes +avaient été oubliés, des cristaux et des porcelaines où l'on avait servi +des glaces et des friandises étaient encore sur les consoles. C'était +l'aspect d'une orgie d'enfants, une débauche de sucreries, avec des +enlacements de traces de petits pieds affolés sur les parquets poudreux. +M. Dietrich eut le coeur serré, et, dans un mouvement d'indignation et +de chagrin, il vint écouter à ma porte si j'étais levée. Je l'étais en +effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie, +m'attendant à des reproches. + +Il n'osa m'en faire: + +--Je vois, me dit-il avec une colère contenue, que vous n'avez pas pris +part à des folies que vous n'avez pu empêcher.... + +--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité d'amusement, mais je +n'ai pas quitté Césarine d'un instant, et je me suis retirée la +dernière. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi. +J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fête et +en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de +délateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je +n'ai pu prévoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais été +définies. Que dois-je faire à l'avenir? Je ne crois pas possible +d'imposer mon autorité, et je n'accepterais pas le rôle désagréable de +pédagogue trouble-fête; mais celui d'espion m'est encore plus +antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer. + +--Je ne vois rien d'embrouillé dans les devoirs que vous voulez bien +accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empêcher, je le sais; vous ne +voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre +ascendant pour détourner Césarine de ses entraînements. N'avez-vous rien +trouvé à lui dire pour la faire réfléchir, ou bien vous a-t-elle +ouvertement résisté? + +--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est passé. +Césarine n'a rien provoqué, elle a laissé faire. Je lui ai dit à +l'oreille: + +»--C'est trop tôt, votre père blâmera peut-être. + +»Elle m'a répondu: + +»--Vous avez raison; c'est probable. + +» Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment où +la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant +qu'on étouffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est +élancé. En ce moment, Césarine a tressailli et m'a serré convulsivement +la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je +l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise +tout au fond, sur l'estrade destinée aux musiciens, et là , derrière un +des socles qui portent les candélabres, elle a regardé la danse avec des +yeux pleins de larmes. + +--Elle regrettait de n'oser encore s'y mêler! s'écria M. Dietrich +irrité. + +--Non, repris-je, ses émotions sont plus compliquées et plus +mystérieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se +passe en moi. Je fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on a donnée +ici, et je crois voir ma mère déjà malade, belle, pâle, couverte de +diamants, assise là -bas tout au fond, en face de nous, dans un véritable +bosquet de fleurs, respirant avec délices ces parfums violents qui la +tuaient et qu'elle a redemandés jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous +résume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'était pas de force à +supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui +faisait mal. Elle ne voulait rien ménager, rien prévoir. Elle souffrait +et se disait heureuse. Elle l'était, n'en doutez pas. Que nos tendances +soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les +assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vécu vite, beaucoup à la +fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des médecins, ni les +prières des amis sérieux, ni les reproches de mon père n'ont pu la +retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indélicat +de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gâter par +des inquiétudes et de sinistres prédictions les joies si intenses et si +rapides de notre chère malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas +pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon père, marchant +sur un sentier plus direct et plus âpre, n'arrivera jamais au but qu'il +poursuit, la modération. Vous ne le connaissez pas, ma chère Pauline, il +est le plus passionné de la famille. Il a aimé les affaires avec rage. +C'était un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais +rassasié de rêves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se +présente à lui comme une lutte nouvelle, comme une fièvre de défis jetés +à la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succès, parce qu'il +n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses +passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir +s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voilà l'erreur de sa vie; ma +mère n'en était pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris à +le connaître, à le chérir, à le respecter, mais à ne pas le craindre. Il +sera mécontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien +qu'il m'accepte pour sa fille, c'est-à -dire pour un être qui a aussi des +passions. Je sens que j'en ai ou que je suis à la veille d'en avoir. Par +exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher +si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai +avec joie les fêtes qui ont charmé mon enfance, ou si elles ne me seront +pas odieuses, si je n'aurai pas le goût effréné des voyages ou un besoin +d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de +tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous +voulez? + +«On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dansé +dix minutes, et, pour se débarrasser plus vite de la gaieté de ses amis, +Césarine, qui, vous le voyez, était fort sérieuse, a promis que l'année +prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle. + +--L'année prochaine! C'est dans quinze jours, s'écria M. Dietrich, qui +m'avait écoutée avec émotion. + +--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils à +donner chez vous. + +--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez à ma +place? + +--J'engagerais Césarine à ne pas livrer si vite aux violons et aux +toilettes cette maison qui lui était sacrée il y a un an. Je lui ferais +promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle année révolue: ce +qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des +réunions intimes, sans lesquelles sa vie me paraîtrait trop austère. La +solitude et la réflexion sans trêve ont de plus grands dangers pour elle +que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de +soumission n'eussent pour effet de lui créer des résistances +intérieures invincibles, et qu'en la séparant du monde vous n'en fissiez +une mondaine passionnée. + +M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air préoccupé. Le +jugement que sa fille avait porté sur lui, et que je n'avais pas cru +devoir lui cacher, lui donnait à réfléchir. Dès le lendemain, il reprit +avec moi la conversation sur ce sujet. + +--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne +m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse +de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant +de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a +doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante; +elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les +salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore. +Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était +arrangée pour cela, comme toujours! + +--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi? + +--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que +moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort. + +--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe +qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait +celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle +pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous? + +--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que +par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte? + +--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai +toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à +l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là , sans être une +libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une +raison parfaite et bien prouvée. + +--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de +sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même? + +--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de +ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons +pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous +verrez une fantaisie blâmable. + +--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée, +cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs? + +--Je la crois sincère. + +--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée; +vous augmenterez son esprit de domination en le subissant. + +Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La +supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une +étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son +amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres, +soumise à lui seul. + +--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement +sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les +partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous +redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle +un enivrement qui la rendrait frivole? + +--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de +sa mère. + +--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa +santé. + +--Non, elle n'abusera pas du plaisir. + +--Alors que craignez-vous donc? + +Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons +contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle +devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de +constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et +qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il +avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il +termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et +d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille, +tant qu'elle ne serait pas mariée. + +--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me +laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous +l'inspiration de ma conscience. + +--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un +homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre +vos mains pour élever une femme, il faut une femme. + +En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il +cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je +m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me +trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour +écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il +pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée, +fascinée, enchaînée par mon élève? + +Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins +m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne +voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit +de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car, +je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui +mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur +les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait +éloigner ou atténuer à son insu. + +L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et +ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut +contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son +père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait +jamais des deux yeux à la fois. + +Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles +Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les +trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de +parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et +très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait +mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la +famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait +toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces +demoiselles. + +Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de +son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait +sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié +de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses +habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui +paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas +de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas +le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et +c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on +en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de +probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne +craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable +de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son +empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire +des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait +dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses +écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses +filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule +pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le +sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses +dons quand elle en faisait l'éloge. + +Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa +nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en +souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses +filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie +secrète. + +La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de +cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins +françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de +près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à +leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires +ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se +faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande +position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance. +Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce +crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les +ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines. +Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé +avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui +représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants, +mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M. +Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens +ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine. + +Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions +beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes. +Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas. + +--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en +fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille +très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres, +ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon +jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant +que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin +compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode +de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire +qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments +de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de +littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de +science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de +tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou +d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait +avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle +savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand +mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir +de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante, +des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour +discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des +voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens +du noble faubourg et même des représentants de la comique race des +_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne +suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut +que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux +sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il +faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction, +un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus +jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie, +faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme +charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir +que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et +les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et +le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il +reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans +orages domestiques à dominer son milieu. + +Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté +qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer +l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce +résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes +observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine +ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour. + +Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette +sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle +travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant +pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait +rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses +travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son +adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne +m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle +voulait faire plaisir à son père, c'est-à -dire le charmer et le +soumettre. + +J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse +vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme +d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais +de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon +compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et +la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me +fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre +commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité +intellectuelle. + +Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois +rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant +les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre +compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la +dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858. + +«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours +bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez +pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze +cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours +logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres, +je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content, +très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans, +je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon +travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je +vous expliquerai quand nous nous reverrons. + +«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites +que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends +bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit +employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une +exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma +vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous +avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous +alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien +m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter +encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un +ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée, +laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez +m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la +mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous +aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève, +tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des +nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par +l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas +d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez +mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas +sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se +priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même +vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que +vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les +mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai +pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant +repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je +ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance? +que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui +par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me +mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais +pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient +plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré +moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise +intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà +ce que je ne veux pas non plus. + +»Restons donc comme nous voilà : moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau +vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra +m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel, +rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en +contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon +caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans +jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la +maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer. + +»Voilà , ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue +la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne +des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit: + +»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie. +Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte. +C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier +argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui +offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain +matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le +plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable +mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement +je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus +fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette +qui me ruinera. + +»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le +rebelle enfant qui te chérit et te vénère. + + «Paul Gilbert.» + +Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant +cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut +absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais +comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et +qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre +de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire. + +--Vous voilà rassurée, lui dis-je. + +--Elle répondit oui, et nous passâmes à , la leçon. Quand elle fut finie: + +--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me +déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise +eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au +milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris. +Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite +d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide. + +--Il ne vous a jamais vue! + +--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre +hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau +demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez +beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le +voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous +l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé +très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous +étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron. +Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris +un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a +très-bien regardées. + +--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des +quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre +photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune. +C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous. + +--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie? + +--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le +crois très-peu artiste. + +--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable. + +--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide +dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de +le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie. + +--Et vous me le présenterez l'hiver prochain? + +--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la +douceur n'empêche pas l'obstination. + +--Alors il me ressemble? + +--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut +et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se +renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse +que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à +cause de ses autres qualités. + +--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant! + +--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement, +et par-dessus tout son affection pour moi. + +Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière. +Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa +tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir. + +Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis +quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais +je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le +soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main. + +--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti. + +--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un +beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père +ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis +deux ou trois fois. + +--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le +marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me +faire la cour. + +--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités, +et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le +connaître. Voilà , je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de +Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans +ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et +brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas +encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a +point su modifier vos résolutions. + +--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a +dit ni à vous ni à moi. + +--Que pense-t-il selon vous? + +--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la +condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père, +mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son +coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit +forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en +abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il +craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités. + +--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous +ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre +devant lui? + +--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve +de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne +me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et +au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre +conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut, +pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la +délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour +le soumettre. + +--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il +passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe. + +--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on +est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai? +et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en. + +--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le +marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me +dire comment vous le jugez? + +--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps +de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et +voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les +armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières, +admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde, +il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était +au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en +qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix +a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus +domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de +vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que +nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs, +partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et +toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me +touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et +je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire +que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne +lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable, +bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes +les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un +bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit +très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il +savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à , présent, je ne le pénètre +pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup +il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter +comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la +cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger, +qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et +ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis, +m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le +sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et +m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et +m'aider à voir clair en lui. + +Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il +avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un +mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il +le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas. + +Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval +dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous +la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes +toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart +d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége +sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement: + +--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé, +ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous +plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait. + +--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre +moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le +laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent. + +--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque +d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit +les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime +mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à +ressorts souples qui m'endort. + +--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et +fougueuse.... + +--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle +vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller. + +Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant +adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de +Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de +lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous +suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait +s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et +après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir +son coeur. + +--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à +mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original, +un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité +qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui +devrait m'être compté. + +Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent. + +--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de +méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans +raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais +puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général +qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités +particulières qui vous charment? + +--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je +le suis d'autant plus de la personne qui les résume. + +--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce +qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut +donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention. + +--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains +pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le +dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou +insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la +preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois +présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible. + +--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour +vous en donner. + +--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand +mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être +n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai +moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma +propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si +vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez. +Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas. + +--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges? + +--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces. + +--Que vous ne pouvez contenir? + +--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le +surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou. + +--Et que faites-vous dans la folie? + +--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu +conscience de ce que j'ai fait. + +--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres? + +--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon +entourage. + +--C'est la preuve que vous êtes réellement bon. + +--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois +riche. + +--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de +vrais amis? + +--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si +je suis violent. + +--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison +d'un ami? + +--Je ne sais pas. + +--Et devant la résistance d'une femme aimée? + +--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne +me connais pas et ne sais pas me révéler. + +--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience? + +--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne +prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie. +Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi +d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois +moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous +dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer +toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux +parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur +d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère +qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je +suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré. + +--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous +constant dans vos affections? + +--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai +jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une +femme pure peut inspirer. + +--Que dites-vous là ? Vous n'avez jamais aimé? + +--Non; cela vous étonne? + +--Quel âge avez-vous donc? + +--Trente ans. + +--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à +trente ans! + +--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions +très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus +tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas +d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes +qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui +n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent +parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser. + +--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses? + +--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de +toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est +un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la +vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand +ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je +le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient +de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés, +nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons +tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous +prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout +chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus +rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il +faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche +donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de +telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de +supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir +assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune +fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois, +blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de +mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la +légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il +me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une +passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle, +car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je +l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes. + +Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que +nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà +installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et +pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger +mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit +qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut +quelques jours sans reparaître. + +D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé, +bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et +revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il +revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours. + +C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire. +Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était +imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté +et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion. + +--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique. + +Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure +de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité +d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un +commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si +peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir. + +Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine +de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis. + +--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup. +S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec +plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage, +qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos +autres voisins. + +M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une +jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle. + +--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit +Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que +celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de +plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe +enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai +qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a +bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie. + +--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien +d'en rester là . + +--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins +qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous +trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main. +Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce +qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois +pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison: +la crainte de m'ennuyer. + +--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule. + +--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte. + +--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir +de l'être?» + +--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.» + +--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un +haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie! + +--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait +pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le +sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous +m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir. + +Là -dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une +sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir +percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien +surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de +Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le +désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à +Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter. + +Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta +avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me +répondit avec une douceur enjouée: + +--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air +de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et +moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que +je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme +pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni +respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être +capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu, +quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie +la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de +mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si +sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me +river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma +vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère +Pauline. Cela devient très-sérieux. + +--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et +au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se +privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé +d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience +compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception +pour lui. + +--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la +liberté. + +--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à +M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur. + +--Je le lui ai dit. + +--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le +sacrifice de l'éloigner. + +--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et +dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en +quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon +père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne +me charge pas de l'exécuter. + +Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas +fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré +du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à +néant les espérances qu'il avait caressées. + +Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine +enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due +et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure +d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de +la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle +disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie. + +Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait +dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le +prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à +reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait +eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait, +dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que +l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans +le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière, +on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une +coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai +monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à +examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans +être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de +reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté, +que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux +qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont +la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre +d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa +raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait +des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée +par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce +à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête +inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener. + +Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement +réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille, +si elle était enfin satisfaite. + +--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait +bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces +splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite +ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait +beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non, +allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il +faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien +qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas +de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire +quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père +est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un +coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant +partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause, +demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière +d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de +ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable +maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma +chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief +par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour +changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous +fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez +pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde +mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à +l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire +que je ne dépends de personne. + +--N'est-ce pas votre ambition? + +--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais +raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui, +je suis sûre qu'il m'approuvera. + +En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser +tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques, +dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à +terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un +traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y +fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage +de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait +pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de +la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui +résistait. + +Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations +répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père +à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de +l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses +parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il +était absent. + +Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le +rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à +le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche +accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé. +Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais +le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour +traverser, la cour du Louvre. + +--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que +mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation +réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne +se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis +brouillé avec elle. + +Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui +avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer. + +--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler +clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par +vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich +n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre. + +--Dites-vous la vérité? m'écriai-je. + +--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter +tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres. +Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir? + +--Certainement, vous agissez là en galant homme. + +--Non, j'agis en homme qui veut guérir. Les lettres de mademoiselle +Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles +sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois +même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la +manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille +vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire +toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans +permettre le moindre blâme à ses victimes. + +--Alors pourquoi êtes-vous brouillés? + +--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de +le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle +travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être +son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme +elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme +un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me +disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y +rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai +renoncé à elle, vous pouvez le lui dire. + +--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus. + +--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et +moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais +qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que +de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession +faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la +campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis +que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse. + +Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement +cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle +eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle +ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite. + +Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta +le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les +mains de son père. Je la rassurai. + +--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait +d'intermédiaire à votre correspondance. + +--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me +confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque +entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les +miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il +avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette +comédie. + +--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi +écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour +m'avertir que tu voulais lui parler en confidence? + +--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût +dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de +reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là . Il +faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!... + +--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi. + +--À la bonne heure! Tu l'as donc vu? + +Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se +guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à +présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu +aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence +que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs, +l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté +d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont +l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite +Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des +femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait +jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la +rudoyait. + +Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait, +par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait +faire un autre mariage, et me parut fort blessée. + +--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne +pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux! +Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en +laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses +lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une +première expérience que je ne veux pas oublier. + +Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec +spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus +m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant +que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que, +quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces +lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes; +mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les +mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour +qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur +sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de +Rivonnière. + +L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se +présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang, +de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun +ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou +plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son +intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à +distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait +fort peu approcher. + +Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là +M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais +brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession. + +--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si +vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je +ne veux pas être votre complice. + +--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont +la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon +raconte tout au plus à ses camarades? + +--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous +dit.... + +--Raison de plus pour me taire. + +--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à +elle avec une souillure que vous n'aviez pas. + +--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais, +pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là , je ne +suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit +amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien? + +Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en +servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son +orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le +reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le +sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui +fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était +l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler +d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus +favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole. + +Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une +situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint +l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que +je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de +plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de +son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent +mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux +événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on +n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère +exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour. + + * * * * * + + + + +II + + +Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà +son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne +et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable. + +J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne +lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé +mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois +m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui +étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à +combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au +fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne +conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur +l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais +Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse +aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était +toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout +dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il +semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce +que chacune de nous y apportait. + +Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne +remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une +seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été +plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert. +C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût +témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté +en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible +énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément +pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son +intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses +salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec +deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une +heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les +autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais +de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin +qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi. + +Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos +existences. + +--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois +cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps +de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma +bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier +aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une +heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir +moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je +ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me +promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas, +même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours +sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par +an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué, +j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas +juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine. + +--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois? + +--Dans une dizaine d'années. + +--Et quand te reposeras-tu réellement? + +--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les +lâches ou les sots. + +--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son +intelligence. + +--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux. +J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes +connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on +lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de +sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin, +quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je +corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis +une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je +m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute +de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is +money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui +vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse +activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous +voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me +développe selon la nature de mes besoins. + +Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui, +car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit +personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du +charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir +heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie +des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps +qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée +de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de +respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de +cet esprit insatiable dans sa curiosité. + +Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais +sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte +dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était +impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou +morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de +mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des +avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une +position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en +l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il +croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité +qu'un servage. + +M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais +dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais +à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui +exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait +améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec +tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de +comparaître devant un protecteur quelconque. + +Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la +sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il +aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle +penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense +gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée +qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du +tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il +s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait +songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite. + +--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car, +que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de +moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit +vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais +l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour +toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un +peu fou. + +Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que +j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon +neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition. + +--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et +que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le +refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins +graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord +il est comme moi, il n'aime pas le monde. + +--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir, +puisqu'il n'y a jamais mis le pied. + +--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est +pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine +tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris +le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou +telle personne. + +--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites +aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de +manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose. + +--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne +peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer +des privations. + +--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate +blanche? + +--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre, +et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois +une heure par semaine. + +--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un +autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa +passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la +science. + +--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis +certaine. + +--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre, +trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper +de lui. + +Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses +de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je +résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un +cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite +par un instant de petitesse d'esprit. + +On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de +Césarine. Ce jour-là , dès le matin, son père, outre la pleine possession +de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens +propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point +encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour +la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver +souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M. +Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de +soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient +de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce +père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de +ses sujets. + +Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide, +elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce +qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique +écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de +plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et +d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait +qu'il ne désirait plus la voir mariée. + +Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de +lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret +mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement +qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas, +les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait +d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux +suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut +bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille, +l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions +fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup +d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il +avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM. +Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après +quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance +pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de +Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire, +et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention. + +Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal, +suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de +prétendants, elle se trouva vis-à -vis de Paul, que je dirigeais vers +elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité +de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est +ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une +curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi +d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce +sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids. +Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et +ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras +et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites +fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui +dire: + +--C'est assez, va-t'en maintenant. + +Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite +séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison, +chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle +Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant +une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des +ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en +avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul +seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence +monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un +mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait +comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge +contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi +par hasard au moment de s'évader. + +--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher. +Nous parlions de toi, assieds-toi là ; autrement tous mes jaloux vont +accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec +monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur +que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas. +Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me +servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu +m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par +tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa +santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de +rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il +a conquis au collège, combien de vertus il possède.... + +--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de +mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais +enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais +mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour +maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa +brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus +l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier. + +--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé. + +--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas +plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de +fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis +et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis +censé voir passer. + +--Et que vous ne voyez réellement pas? + +--Et que je ne vois réellement pas. + +--Tant vous êtes ébloui? + +--Tant je suis myope. + +Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à +dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me +causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour +sauver, comme on dit, la situation. + +--Ma chère amie, dit-elle en me reprenant brusquement son éventail, que +je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est +un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous +ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne +connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme +je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le +voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous +pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous +les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce; +son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à +moi-même de ne m'en plus soucier. + +Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que +je ne pus retenir un cri. + +Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui +ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours. + +--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut +sortie du bosquet. + +Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son +enfance: + +--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante. +Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur +toutes les têtes! + +--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu +coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait? + +--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait? + +--Pourquoi trembles-tu? + +--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble? + +--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te +disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement +rendez-vous ici? + +--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer, +car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de +papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite +galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus +grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela? + +--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise +écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à +son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter +complètement. + +--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux +dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe, +j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire. +J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà , je suis accouru. Elle +était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans +l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai +reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout +au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé: + +--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là ; ce n'est pas l'usage +qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à -tête avec un jeune homme, +et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit. +Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié. +Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée. + +Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si +audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la +connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas +l'aimer. + +--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître? + +--Parce que je n'en ai pas le temps. + +--Vous croyez donc que ce serait bien long? + +--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je +n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence. + +--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde? + +--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois? + +--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille? + +--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs. + +--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici +des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit +que vous étiez un jeune homme très-fort.... + +--En thème? + +--En tout. + +--Et vous avez voulu vous en assurer? + +--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?... + +--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se +refuse à l'examen. + +Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que +je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est +écriée tout d'un coup: + +--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal? + +Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas +heurté le sien. + +--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis +nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une +vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première +fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue +contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la +cause de votre aversion. + +J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle +m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais +dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te +connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car +elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il +m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus +dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit +que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la +jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa +figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer +la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle, +qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait +inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme. + +J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était +réciproque. + +--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à +l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me +transpercer. + +Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à +une grande coquette, je lui ai dit: + +--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez +qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être +pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas... +et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y +serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement. + +Si je n'ai pas dit ces mots-là , j'ai dit quelque chose d'analogue et +d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu +es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est +là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme +déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur +ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là , elle s'est trompée. Je +ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle +pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle +m'est antipathique. + +--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être +interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras +trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à +nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois +que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute +résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de +beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne +s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel +qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de +t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement +pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par +affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde +soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile? + +--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait. + +--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour +Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce +soir. + +--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort +bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai +pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron +m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos. + +--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à +elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas +besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion? + +--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop +ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans +vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni +mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au +contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y +a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est +l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne +me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand +c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme +de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser +incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal. +Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe. +Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre +un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle +piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis +l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure +d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je +m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous +jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et +que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas +d'une virgule. + +Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes. + +Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de +Rivonnière et paraissait fort gaie. + +Le lendemain, elle vint me trouver chez moi. + +--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je +fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais +pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont +boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit +d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle, +d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de +répondre: + +«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir +jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le +jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur +donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils +m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils +m'enlaidissent?» + +Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la +part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu +que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en +pénitence. + +--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus +sérieux à me raconter. + +--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire. + +--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie, +je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente. + +Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe, +toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser +de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses +grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace. + +--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous +parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée +de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais +je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a +plus entre vous et moi que les liens de l'amitié. + +--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi +avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais +je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec +conviction, sauf à en rire une heure après. + +--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que.... + +Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis +_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre. + +--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te +jouant de mes devoirs et de mes affections. + +--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir? + +--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie +qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu +maintenant? + +--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le +vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi? + +--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que +trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination; +mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne +sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige +en perdant de sa dignité. + +--C'est là ce qu'il t'a dit? + +--En ne me défendant pas de te le redire. + +--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible. + +--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais +plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite +que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je +suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes +qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand +défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable.... + +--L'orgueil n'est-ce pas? + +--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que +tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de +résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas: +la sagesse de la modestie. + +--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi +effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me +montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa +perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de +drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse; +j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le +pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton +neveu je te promets de ne plus le taquiner. + +--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne +pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à +faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au +monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te +pardonnerai que si tu te repens. + +Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma +sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya +encore de lutter. + +--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres +tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas +d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir +quand on veut m'en faire une loi. + +--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole +d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant +menu pour n'y rentrer jamais. + +Elle fondit en larmes. + +--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour +t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais +tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise +une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici +tout ce que je te dirai: + +» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il +ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi. +Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà +content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi, +écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas +un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui +demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était +peut-être de l'amour! + +--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout! + +--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté, +me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout +savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser. + +--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre +enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable. + +--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne +suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre +d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir! + +Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire +faire le tour du lac. + +--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du +cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y +consens-tu? + +--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite. + +--J'aime quelqu'un. + +--Ah! le marquis.... + +--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de +titre; ça t'est bien égal? + +--Parfaitement. + +--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus? + +--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme +de mérite réel et sérieux en un mot. + +--Il est tout cela. + +--Jeune? + +--Vingt-trois ou vingt-quatre ans. + +--C'est trop jeune, c'est un enfant! + +J'empêchai Césarine de répliquer. + +--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un +brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas +Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus +insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices. +Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un +manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez +beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être. + +M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec +ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main: + +--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc? + +--Elle lui a parlé hier pour la première fois. + +--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?... + +--Il me déteste, répondit Césarine. + +--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien! +ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une +chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer +à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu +hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en +souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une +railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas. + +--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai +celui que je choisis. + +--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich. + +--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en +sommes là , au nom de mon neveu, je refuse. + +--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria +Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le +consulter. + +--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes +folle. + +--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu +veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute, +papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie, +il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains +pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec +l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est +très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que +je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang, +et si je n'épouse pas cet homme-là , je n'aimerai plus jamais, je +resterai fille. + +--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras, +excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi +vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait +sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle +pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon +mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à -vis de nous, ses +lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de +stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et +venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son +compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui +est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un +très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils +qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le +faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît +peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi.... + +--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité. + +--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière +elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la +cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire? + +--Oui, monsieur, il y a cela d'abord. + +--Vous êtes au-dessus.... + +--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me +disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens; +je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais +amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi +n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires +malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris, +c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère +pour la compromettre ainsi! + +--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire +connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des +nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur +la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux +certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on +s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance, +de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle +chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les +autres motifs de votre épouvante. + +--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le +caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles. +Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une +aussi: ne céder à personne. + +--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas +le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée +de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le +vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul, +adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire. + +--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes +entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non, +monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez +peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes +tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous +n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si +j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de +rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a +imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez +lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez, +j'en réponds, d'une grande perplexité. + +--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt. +Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout +de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre +fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la +vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble +d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne +d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de +premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez +moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne +m'en étais point alarmé. + +Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée +d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à +Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma +tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle +envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant +de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux +peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de +son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme +une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un +précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le +franchir. + +Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi +tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre +nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine +taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe +et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle +cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart: + +--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la +moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de +faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela +signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée. +Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le +temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te +faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai. + +--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon +neveu? + +--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail +intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me +servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution. + +--Comment sais-tu que mon neveu est absent? + +Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour +Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me +débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière. + +--Tu lui as encore écrit? + +--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui +m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de +thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du +bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant. +Tiens, on sonne au jardin, le voilà . + +--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule +aujourd'hui avec ta tante et moi? + +--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je +ne veux recevoir que lui. + +--Faut-il vous laisser ensemble? + +--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à -tête. Ma +tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester. + +--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de +tes imprudences et de tes caprices. + +--Alors tu me compromets! + +On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai. + +--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez +fait mauvaise figure. Le savez-vous? + +--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas.... + +--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de +souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet +état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige. + +--Le remède serait bien simple. + +--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se +peut pas! + +--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour? + +--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux +pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois. + +--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous +disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier. + +--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances? + +--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer. + +--Je vous le défends aujourd'hui. + +--C'est un peu tard. + +--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits? + +--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les +regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend +pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau, +voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède +m'apportez-vous? + +--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous +ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que, +dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par +l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on +vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole +aura de l'autorité. + +--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je +ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme +vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont +je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien +faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma +déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et +qui ne veut pas mentir. + +--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte +pas la réputation de coquette fallacieuse. + +--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes +sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que +cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer +pour une victime. + +--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais. + +--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre +mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages. + +--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur? + +--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde +et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut +garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude. + +--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en +égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez +pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous +voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui +éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout, +sincère et bonne. + +--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous +marier? + +--Qui m'en empêcherait? + +--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir. + +--Vous le reconnaissez? + +--Je suis homme d'honneur. + +--Eh bien! touchez-là , vous êtes un excellent ami. + +Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont +la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et, +tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté +avec attention. + +--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix? + +--Vous ai-je dit cela? + +--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste +votre ami? + +--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas? + +--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler +la cervelle? + +--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi. + +--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est +pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi. + +Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et +m'adressant au marquis: + +--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien. + +--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger, +je ne le sais pas encore. + +M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de +Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son +irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui +gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus +heureux de lui épargner tout déplaisir. + +--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous +cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer. + +--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion +déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune. + +Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité +son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise +et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque +nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère +ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens +chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue +du moment qu'il ne l'était pas. + +--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir +ce qu'il pense. + +Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son +esclave assez froidement. + +--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M. +de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le +nom de l'heureux mortel.... + +--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet +reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient; +elle a dit qu'elle se marierait pour en finir.... + +--Avec qui? avec moi? + +--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus +sérieux que cela. + +--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas +la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un. + +--Qui donc soupçonnez-vous? + +--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart +d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance. +Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage +mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener +danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou +qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon +inquiétude, elle était inquiète elle-même. + +--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions? + +--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit +ici qui ne soit épris d'elle. + +--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous +serait préféré? + +--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra +épouser.... + +--Eh bien! quoi? + +--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu! + +--Que dites-vous là ? + +--Je dis ce que je pense et ce que je ferai. + +--Vous parlez sérieusement? + +--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement +brusque sur son front baigné de sueur. + +Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres +étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée. + +--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je +croyais si généreux? + +--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la +colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus. + +--Vous réfléchirez, alors! + +--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible. + +--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours? + +--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être. + +--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre? +Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe! + +--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait +aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent +nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre +homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me +cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon +ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des +flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans +l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles +maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme +cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la +civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans +que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en +aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une +très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée, +une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas, +puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant +plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en +billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à +l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et, +quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans, +j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné +d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation +de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens +le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je +m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux, +furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire +atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre +fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine +n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée! +Je tuerai quiconque approchera d'elle! + +--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour? + +--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut, +plutôt que de laisser échapper ma proie! + +--Et après?... + +--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je +ferai justice de moi-même. + +En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre, +avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir. + +--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne. + +--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de +Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne +le sache! + +Et il sortit, me repoussant presque de force. + +Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie. +Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience +est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui +venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant. + +--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je +ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me +plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite +réellement mon amitié. + +--Et peut-être ton amour? + +--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai +d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se +tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout. + +J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en +lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut +rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en +faire son gendre. + +M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il +n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement +Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de +près. + +Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans +entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle +l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans +un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses +paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards. +Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait +peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un +supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle +n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et +ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il +eût pu rencontrer Césarine. + +Césarine s'ennuya. + +--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je +m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon +mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante, +folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en +émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le +ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il +eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un +peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de +mélodrame. + +--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas +faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse +pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut +t'inspirer un attachement durable. + +--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de +mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument +entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante? + +--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà +passée. Elle était trop violente pour durer. + +--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un +affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui +cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à +qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de +tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières +qu'on étale devant moi. + +--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la +ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout. + +--Vraiment! pourquoi? + +--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les +autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de +leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils +existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du +poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main. +Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière. + +--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que +tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je +tâcherai de me modifier. + +--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus +puissante? + +--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les +suavités? + +--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour +toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons +naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur. + +--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes +rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir +tendre, si je le voulais? + +--Non, il est trop tard. + +--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par +exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur! + +--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu +n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées. + +--Je ne suis pas assez femme selon toi! + +--Ni assez homme non plus. + +--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme +tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des +chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes +comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de +relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne +m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je +veux savoir si leur stupidité les rend heureux! + +Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en +alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un +domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang. +C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans +moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais +l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps +d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement +favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité +elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou +américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle +voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans +sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par +personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle +lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes +et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne +prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et +en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon +goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si +elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer. + +Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la +situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin +nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna +même tout à fait de la pensée du mariage. + +Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne +voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne +plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une +entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine +semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon +insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au +point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa +vie d'une si terrible déception? + +Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en +allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son +éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine +arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je +lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M. +de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant. + +--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les +séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi, +celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi! +Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder +à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou +face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre +merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc +violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que +toute ma vie donnait un démenti à cette supposition. + +--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu +craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens. + +--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle +que mademoiselle Dietrich. + +--Que me dis-tu là ? tu as une maîtresse, toi? + +--Eh bien donc! cela vous surprend? + +--Tu ne me l'as jamais dit! + +--Vous ne me l'avez jamais demandé. + +--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son +fils. + +--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus. + +--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour +Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges. + +--Dites-lui que je ne l'ai plus. + +--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse? + +--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que +je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon +travail ou de mes affections. + +--À la bonne heure! es-tu heureux? + +--Très-heureux, ma tante. + +--Elle t'aime bien? + +--Non, pas bien, mais beaucoup. + +--C'est-à -dire qu'elle ne te rend pas heureux? + +--Vous voulez tout savoir? + +--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu. + +--Eh bien!... écoutez, ma tante: + +Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de +mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur +les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un +bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules. +En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je +vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite +maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une +espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille. + +--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais +sûre qu'elle finirait comme ça! + +--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien +vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici? + +--Là , me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la +sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier +bateau venu, on vous passera. + +Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont +enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui +m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas +large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en +indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à +la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de +ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps +encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais +été chercher, et qui, se trouvant à passer par là , avait été averti +d'entrer. + +--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il, +l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne +chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas +en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il +ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai +encore un peu la malade. + +Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à +son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me +conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En +cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en +deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit +entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la +robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et +un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté. + +J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me +dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne +sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits +sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens +excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite; +c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider. + +Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je +l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa +mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle +faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles. +C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais +elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les +regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le +village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un +bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu +depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit. + +--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort +maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux +demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand +l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son +Profit. + +» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à +Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans +sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de +l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné +si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et +de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté. + +»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui +parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant +avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur; +ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à +la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour +elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se +fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines, +elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit +à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas: +c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope. +Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la +tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui +la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la +sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé +une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère. + +«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous +pas à la placer quelque part? + +«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache +sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un +enlèvement de mineure. + +«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse? + +«--Elle se perdra, ou elle se tuera. + +Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire +à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à +voir faillir, souffrir ou mourir. + +Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la +trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour +servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui +faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle +baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas. + +--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable +position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais +je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition +très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et +désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour +une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous +nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail. +Voulez-vous accepter? + +Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes +exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais +faire d'elle ma maîtresse. + +»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas! + +»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier. + +»--Jamais? + +»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une +famille. + +»--Mais si vous trouviez une femme riche? + +»--Je ne la trouverai pas. + +»--Qui sait? + +»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je +fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne. + +»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez? + +»--Rien. + +»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance? + +«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que +vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous +tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je +serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir, +dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un +abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et +très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte. +Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous +n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée +vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver. + +«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous +si bon pour moi? + +«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous +rendre la vie possible.» + +Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez +l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit +jours. + +Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au +travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit +qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me +convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle +travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et +lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort +touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait, +ce qui est plus difficile qu'on ne pense. + +--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle? + +--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à +me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence. +Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas +me plaire. + +»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez +une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous +méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma +femme, vous le savez bien. + +»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans +tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais +votre maîtresse, vous me mépriseriez donc? + +»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les +plus grands égards et la plus solide amitié. + +»--Et cela durerait.... + +»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours. + +»--Vous ne promettez rien absolument. + +»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus +brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de +privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous +empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer +ni bien-être, ni loisir, ni toilette. + +»--J'accepte cette position-là , me dit-elle; tant que je pourrai +travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que +je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je +vous voie tous les jours, et je serai contente.» + +Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en +apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour +aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une +visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez +moi. + +--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent? + +--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent +toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a +recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement; +mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous +à une heure, vous m'y trouverez. + +Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il +m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron, +raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait +sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an, +frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et +craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant: + +--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon +histoire. + +J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un +secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que +j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait +jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel. + +L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je +pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins +serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes +pieds et sanglotait. + +--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne +t'aurais pas attirée ici. + +J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle +était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine +dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné +à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une +langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui +à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas +inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en +découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les +qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle +passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle +n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit +élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours +parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière +parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle +avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression +frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et +comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles. + +On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en +Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de +_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait +Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg, +n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du +loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup +d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes +avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait +d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient +microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où +Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et +quelques petits objets d'art. + +--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je. + +--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de +dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai +loué cette pièce. + +--Pourquoi donc? + +--Vous ne devinez pas? + +--Non. + +--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie +chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y +dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre. + +--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi? + +--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes +pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle +Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai +voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour +quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir, +dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où +elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une +chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à -terre, ma tante, et voici vos gens: +deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est +votre neveu, vous servira fort bien. + +J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la +famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans +promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul +que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais +effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa +jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à +l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et +j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante. + +Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait +précédé. + +--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée +longtemps, et tu as pleuré. + +Je le niai. + +--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade +peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux. + +--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne +serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable. + +--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par +trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit. + +--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de +Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé +aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié. + +--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien +qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me +dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement? + +--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle. + +--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle +des neveux? + +--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint +d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa +femme aujourd'hui. + +--Elle est jolie? + +--Elle est jolie et elle est belle. + +--Plus que moi, j'imagine? + +--Incontestablement. + +--Quels contes tu me fais! + +--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable. + +--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge +d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire? + +--Un marmot, soit. Il a un an déjà . + +--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi! + +--Je te le jure. + +--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme +les autres! + +Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et +pleura amèrement. + +Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour +m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je +ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa +chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour +dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner, +elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes. + +--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est +très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis +longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus +absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela +t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul +homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la +fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose +que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le +marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune +homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et +de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un +homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai +jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être +la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve +plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père, +emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les +sauvages. + +--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu +veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans? + +Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en +se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort +et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes +despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit +en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on +pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies +intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la +volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en +violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment +immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même. + +Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je +racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge +que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la +première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en +dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de +Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout +imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande +importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière +était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il +pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût +pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement. + +--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir +que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai +trompée: il n'est plus libre. + +Il me promit de ne rien dire. + +--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe, +d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il +l'est maintenant, put songer au mariage. + +Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie +active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques +prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut +de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès +que la porte était ouverte. + +Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me +confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait +heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et +de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête +créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute +n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que, +pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent +devant moi en me prenant pour juge. + +--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais +songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis +que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il +méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas +été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça, +qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin +d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise, +cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère +cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la +reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je +sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de +danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi, +qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi? + +--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en +réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes +ce qu'il ne doit jamais savoir. + +--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs +parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter, +et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre! + +Je crus devoir intervenir. + +--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu +très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement +avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon +qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous +suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont +de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander +davantage. + +--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous +êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me +ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui +dois tout, même la vie! + +Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop +peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et +sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait +sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne +éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts +spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des +autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu +fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet, +en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme +déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là , et je +lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant. + +--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne +devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les +idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il +ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au +lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le +bénisse. + +--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les +jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à +toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le +développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne +changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce +qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de +moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute +épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et +agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux +en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme +jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant +soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais +monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse +toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui +écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais +forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les +femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne +chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que +je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie, +nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je +supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude, +que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant +qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et +qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié, +bien rivé à la famille et bien content de mon sort. + +Paul était libre ce jour-là . Je l'emmenai dîner avec moi chez un +restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M. +Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval; +Césarine avait dû dîner chez ses cousines. + +Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort +surprise de la trouver dînant seule dans son appartement. + +--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné +chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis +attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas +m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule. +Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture +autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde +dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où +as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici. + +--J'ai dîné avec mon neveu. + +--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière. +Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout? + +--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il +était marié. + +--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise. + +--Je ne sais ce que tu veux dire. + +--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus; +mais moi je sais toute la vérité. + +--Quoi! que sais-tu? + +--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire +connaissance avec la belle Marguerite. + +--Tu railles! + +--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau +pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait +ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton +neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était +quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui. + +--Pourquoi aujourd'hui? + +--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma +tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez +pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce +descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit +accent agréable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore +pensé à ton neveu et j'ai promis de répondre clairement le surlendemain, +c'est-à -dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne +m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demandé au +portier madame Féron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre, +où un gros bébé piaillait sur les genoux d'une assez belle créature. +Bertrand était monté avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans +ces logements-là , il a dû m'attendre sur le carré. Je suis entrée avec +aplomb, j'ai demandé madame Paul Gilbert à madame Féron qui m'ouvrait la +porte et qui était trop laide et trop vieille pour me faire supposer que +ce fût elle. Elle a paru troublée de cette demande, et comme elle +hésitait à répondre, Marguerite s'est levée avec son marmot dans les +bras, en me disant assez effrontément: + +--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre +service? + +--Je croyais trouver ici, ai-je répondu, la tante de M. Gilbert, +mademoiselle de Nermont. + +--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure. + +--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le +quartier; elle m'avait donné rendez-vous ici. + +»--Alors c'est qu'elle va peut-être revenir? Si vous voulez l'attendre? + +»--Volontiers, si vous voulez bien le permettre. + +»Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est +capable: + +»--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Féron, prends donc +le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien +proprement ni bien sagement encore, le pauvre chéri, et madame ne serait +pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes, +qu'on ne l'entende pas trop! + +»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on +emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc? + +»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents. + +»--Il est bien frais,--très-joli! + +»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père? + +»--À M. Paul Gilbert? + +»--Dame! + +»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous +que l'enfant ressemble. + +»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul. + +»--C'est-à -dire que vous aimez votre mari plus que vous-même? + +»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et +_pas lui_? + +»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage. + +»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête! +mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule. + +»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich? + +»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa +première bonne, c'est elle qui l'a élevée.» + +Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions +éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je +suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses +aimables discours. + +--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de +mademoiselle Dietrich? + +»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son +papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle +avait des perles et des diamants peut-être pour des millions. + +»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas? + +»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de +ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me +le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde +l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais +tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me +réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni +perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je +ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces +compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et +aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté; +mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne +les garde pas. + +--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne +peux pas apprécier.... + +--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as +fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une +fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre +en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que +l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte +sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une +_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire +une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma +bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un +mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers +qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour +croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite. +Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand +j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle +m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante. + +»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que +vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si +bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.» + +Et, là -dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles +aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc +tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré +par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance +de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait +pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en +se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les +petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le +tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et +d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un +mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de +l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est +capable.... Elle se résume en disant: + +--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour +moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien! +qu'il essaye d'en aimer une autre!» + +C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se +demander qui je pouvais bien être. + +«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous +apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela +vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez +tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée? + +»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici +aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni +à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me +_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras +de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez +demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté; +mais personne ne me connaît sous ce nom-là . À vrai dire, personne ne me +connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui +fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je +m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes +mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....» + +Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux +encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que +j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence +chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné +était passée, et que j'étais forcée de m'en aller. + +«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien, +vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de +me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame +comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et, +sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous +servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de +chambre. + +»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert +vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.» + +Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité. +Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se +changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su +étouffer l'explosion en lui disant: + +«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais +il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot +blessant suffit. + +»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là . Il a le +coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous +dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je +n'attendrais pas mon congé, je le prendrais. + +»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous? + +»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop! + +»--Est-ce qu'il l'a reconnu? + +»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère +inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits: +sur lui. + +»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez +en vous séparant de M. Gilbert? + +«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais +malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui +laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite +dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin +dans un coin....» + +Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées. + +--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne; +peut-on savoir ta conclusion, à toi? + +--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari +qu'il me faut. + +--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte +pas? + +--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour +elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce +qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul +et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner. + +--Et l'enfant? + +--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai +très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent! +Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront +jamais été si heureux. + +--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela! + +--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et +d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que +toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce +qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien +conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai +trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir +compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce +d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à +l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la +rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et +du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un +devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le +coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je +le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa +maîtresse. Il n'espère pas de salut, il accepte la triste destinée qu'il +s'est faite. C'est un stoïque, je ne l'oublie pas, et toutes les +manifestations de cette force d'âme m'attachent à lui de plus en plus. +Oui, cette fille déchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime +tendrement (les vrais stoïques sont tendres, c'est logique), cet +intérieur sans bien-être et sans poésie, ce travail acharné pour nourrir +une famille qui le tiraille et qu'il est forcé de cacher comme une +honte, cette fierté de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est +très-grand, très-beau, très-chaste en somme et très-noble. Ton neveu +est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter +sa situation et l'en arracher sans déchirement, sans remords et sans +crime. Marguerite pleurera et criera peut-être même un peu, cela ne +m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et +très-faible. Dans un an d'ici elle me bénira, et Paul, mon mari, sera le +plus heureux des hommes. + +--De mieux en mieux! C'est réglé ainsi pour l'année prochaine? Quel +mois, quel jour le mariage? + +--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te +dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquiétudes puériles. J'ai +la patience dans la décision; ta verras, petite tante! Et sur ce +embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir +tranquille comme un enfant de six mois. + +Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonnée par un guide +aventureux sur une cime isolée, j'eusse perdu la notion du retour. + +N'avait-elle pas raison en effet? n'était-elle pas plus forte que moi, +que Marguerite, que Paul lui-même? Trop absorbé par l'étude, il ne +pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en +résoudre les continuelles énigmes. Qui sait si elle n'était pas la femme +qu'elle se vantait d'être, la seule qu'il pût aimer, le jour où il +verrait la loyauté et la générosité qui étaient toujours au fond de ses +calculs les plus personnels? Une tête si active, une âme tellement +au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche +acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de +courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables à bonne +fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la +coquetterie? + +Je me trouvais revenue au point où Césarine m'avait amenée lorsque les +menaces du marquis de Rivonnière m'avaient fait reculer d'effroi. Où +était-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oublié? était-il absent? +Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le roman de Césarine ne m'eût +plus semblé si inquiétant et si invraisemblable. + +Je résolus de savoir quelque chose, et en réfléchissant je me dis que +Bertrand devait être à même de me renseigner. + +C'était un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de +fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de +chambre, il ne pouvait pas l'être, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui, +par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait pas de s'exprimer +aussi bien qu'un homme du monde. C'était un garçon de trente-cinq ans, +sérieux, froid, distingué, très-satisfait de sa taillé élégante, portant +avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une tresse de soie à +l'épaule, avec les aiguillettes ramenées à la boutonnière, toujours rasé +et cravaté de blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant +l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant +tout, incorruptible d'ailleurs, dévoué à Césarine et à moi à cause +d'elle, un peu dédaigneux de tout le reste de la famille et de la +maison. + +Il n'était que onze heures, et, M. Dietrich n'étant pas rentré, Bertrand +devait être dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chaussée: c'est +là qu'il se plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérance la +régularité des bouches de chaleur du calorifère, la marche des pendules +ou la santé des plantes d'ornement. + +Je descendis et le trouvai là en effet. Il vint au-devant de moi. + +--Bertrand, j'ai à vous demander un renseignement, mon cher. + +--J'avais aussi l'intention d'en donner un à mademoiselle. + +--À moi? ce soir? + +--À vous, ce soir, quand monsieur serait rentré. Je sais que +mademoiselle se couche tard. + +--Eh bien! parlez le premier, Bertrand. + +--C'est à propos de M. le marquis de Rivonnière. + +--Ah! précisément je voulais vous demander si vous aviez de ses +nouvelles. + +--J'en ai. Mademoiselle Césarine, qui n'a pas de secrets pour +mademoiselle, a dû lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui? + +--Je le sais. Elle a été avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne +ensuite. + +--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnière prend des +déguisements pour épier mademoiselle Césarine? + +--Non! Césarine le sait-elle? + +--Je ne crois pas. + +--Vous eussiez dû l'en avertir. + +--Je n'étais pas assez sûr, et puis mademoiselle Césarine, un jour que +je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit: + +«--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais +parler de lui!» Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnière +en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en +avertir mademoiselle de Nermont. + +--Savez-vous chez qui allait Césarine dans la rue d'Assas? + +--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai été chargé par elle de suivre la +personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M. +Latour. + +--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'épier vous-même?... + +--Je crois toujours avoir raison quand j'exécute les ordres de +mademoiselle Césarine. + +--Même en cachette de son père et de moi? + +--M. Dietrich n'a pas de volonté avec elle, et vous, mademoiselle, vous +arrivez toujours à vouloir ce qu'elle veut. + +--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme +les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosité. + +--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout à deux +pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je +ne crains pas qu'on l'insulte. + +--Certes vous la défendriez avec courage + +--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de présence +d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Césarine me l'a expliqué le +jour où elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous. + +--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnière a vu +Césarine entrer chez la personne que mon neveu fréquente. + +--Il l'a vue sortir, il était sur la porte quand elle est remontée dans +sa voiture. + +--Il aura sans doute questionné le portier de cette maison? + +--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et +on aurait dit qu'il avait envie d'être reconnu; mais mademoiselle était +préoccupée et n'a pas fait attention à lui. + +--Pourquoi présumez-vous qu'il avait envie de se moquer? + +--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle +cherche à rencontrer quelqu'un. Certainement il a établi à côté de moi +une contre-mine, comme on dit. Il a dû savoir ce que j'étais chargé de +découvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu +a autre chose en tête que de se trouver avec mademoiselle Césarine. Il +est bon que vous sachiez la chose, c'est à vous d'aviser, mademoiselle; +c'est à moi d'exécuter vos ordres, si vous en avez à me donner pour +demain. + +--Je m'entendrai avec mademoiselle Césarine; merci et bonsoir, Bertrand. + +Ainsi, malgré le temps écoulé, trois semaines environ depuis ses +menaces, le marquis ne s'était pas désisté de ses projets de vengeance. +Il m'avait dit la vérité en m'assurant qu'il était capable de garder sa +colère jusqu'à ce qu'elle fût assouvie, comme il gardait son amour sans +espérance. C'était donc un homme redoutable, ni fou ni méchant +peut-être, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parlé de +meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait +maintenant de qui Césarine était éprise! Je recommençai à maudire le +terrible caprice qu'elle avait été près de me faire accepter. Je résolus +d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il fût rentré pour l'arrêter au +passage et lui dire tout ce qui s'était passé, sans oublier le rapport +que m'avait fait Bertrand. + +--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci. +Moi, je ne peux rien; je ne puis éloigner mon neveu; son travail le +cloue à Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il +s'acharnerait d'autant plus à braver une haine qu'il jugerait ridicule, +mais que je crois très-sérieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Césarine. +Vous êtes son père, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la +police pour qu'on surveille les déguisements et les démarches de M. de +Rivonnière. + +--Ce serait bien grave, répondit M. Dietrich, et il pourrait en +résulter un scandale dont je dois préserver ma fille. Je l'emmènerai +s'il le faut; mais d'abord je ferai une démarche auprès du marquis. +C'est à moi qu'il aura affaire, s'il compromet Césarine par sa folle +jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et +j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point à nous +inquiéter de lui. Il croit que Césarine a éprouvé aujourd'hui une +déception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a +vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne +votre neveu. + +--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au +plus il saura que Césarine persiste à aimer Paul, car elle n'est pas +femme à cacher ses démarches et à renoncer à ses décisions, vous le +savez bien. + +--J'agirai demain; dormez en paix. + +Dès le lendemain en effet, et de très-bonne heure, il se rendit chez le +marquis. Il ne le trouva pas; il était, disait-on, en voyage députe +plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans +Paris un homme qui se cache n'est possible qu'à la police. J'allais, +sans dire ma résolution, écrire pour demander une audience au préfet +lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard +qui semblait me dire:--Faites attention! annonça le marquis de +Rivonnière. + + * * * * * + + + + +III + + +Le marquis se présenta aussi aisé, aussi courtois que si l'on se fût +quitté la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la +main comme de coutume, se réservant de l'observer; mais Césarine, dont +le sourcil s'était froncé, et qui était vraiment lasse de ses hommages, +lui dit d'un ton glacé: + +--Je ne m'attendais pas à vous revoir, monsieur de Rivonnière. + +--Je ne me croyais pas banni à perpétuité, répondit-il avec ce sourire +dont l'ironie avait frappé Bertrand, et qui était comme incrusté sur son +visage pâli et fatigué. + +--Vous n'avez pas été banni du tout, reprit Césarine. Il se peut que je +vous aie témoigné du mécontentement quand vous m'avez semblé manquer de +savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup à un vieil ami, et je ne +songeais pas à vous éloigner. Vous avez trouvé bon de disparaître. Ce +n'est pas la première fois que vous boudez, mais ordinairement vous +preniez la peine de motiver votre absence. C'était conserver le droit +de revenir. Cette fois vous avez négligé une formalité dont je ne +dispense personne; vous avez cessé de nous voir parce que cela vous +plaisait; vous revenez parce que cela vous plaît. Moi, ces façons-là me +déplaisent. J'aime à savoir si les gens que je reçois me sont amis ou +ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me +tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois être +avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en +aucun cas que je tolérerais le plus petit manque d'égards. + +Étourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il +prétendit qu'il s'était absenté réellement, qu'il avait envoyé une carte +P. P. C., ce qui n'était pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa +raillerie intérieure se changea en confusion et en dépit. + +M. Dietrich, qui avait gardé le silence, prit alors la parole. + +--Monsieur le marquis, lui dit-il après avoir sonné pour défendre +d'introduire d'autres visites, vous êtes venu chercher une explication +que j'allais vous demander ce matin. Vous vous êtes fait passer pour +absent, et vous n'avez pas quitté Paris. Autant que ma fille, j'ai le +droit de trouver étrange que vous n'ayez pas su nous donner un prétexte +de votre disparition; mais mon étonnement est encore plus profond et +plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous êtes +constitué son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste +peut-être, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une +passion ou dans un dépit qui légitime votre conduite à vos propres +yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer +franchement. + +--Eh bien! je l'avoue franchement, répondit le marquis, poussé à bout +par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un +espion, comme un misérable. J'ai bu toute la honte de mon rôle, puisque +me voici dévoilé; mais ce n'est pas à monsieur Dietrich de me le +reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli +envers sa fille un devoir que me suggérait mon dévouement pour elle, et +que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le péril. + +M. Dietrich l'interrompit. + +--Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux renseigné que vous; je +savais que dans aucune démarche de ma fille il n'y avait péril pour +elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous élevez la prétention de +l'empêcher à tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari; +ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me +voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai +sincèrement regretté de vous voir échouer auprès d'elle; mais +aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse +et de dignité. Je vous le déclare avec l'intention de ne me rétracter en +aucune façon, soit que vous me répondiez par des excuses ou par des +menaces. + +--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, répliqua le marquis; je sais +le respect que je dois à vous et à moi-même. Je me retire pour attendre +chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner. + +--C'est bien fait! s'écria Césarine dès qu'il fut sorti. Merci, mon +père! tu as fait respecter ta fille! + +--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacité que je ne pus +maîtriser, tu ne songes qu'à toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au +bout de cette explication, et que ta folie place ton père en face de +l'épée d'un homme exaspéré par toi? + +Césarine pâlit, et se jetant au cou de son père: + +--Ce n'est pas vrai, cela! s'écria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou +je meurs! + +--Ce n'est pas vrai, répondit M. Dietrich. Notre amie s'exagère mon +devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnière se le tient pour dit, +l'incident est vidé; sinon.... + +--Ah! oui, voilà ! _sinon_! Mon père, tu me mets au désespoir, tu me +rends folle! + +--Il faut être calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une +question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grâce à +me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prévaloir mon +autorité et te forcer à la prudence. Je dois accepter les conséquences +de ma tendresse pour toi; je les accepte. + +Il se dégagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut véritablement +suffoquée par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais +seule pour ne pas exposer son père à porter la peine de ses +excentricités. + +Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai à Bertrand pour +l'engager à ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer à M. Dietrich +ou à moi. Il hésita beaucoup à prendre cet engagement. Pour lui, +Césarine était la meilleure tête de la maison. Si quelqu'un pouvait +dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait +fort bien la gravité, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas, +c'était Césarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance +et promit. Trois jours après, il m'apporta une lettre de Césarine +adressée à M. de Rivonnière, mais en me priant de demander son compte à +M. Dietrich. + +--Je n'ai jamais trahi les bons maîtres, disait-il, et vous m'avez forcé +de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Césarine n'aura plus de +confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison où je ne serais +pas estimé. + +Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il était trop tard +pour retenir Césarine; lui ôter son agent le plus fidèle et le plus +dévoué, c'était la pousser à commettre plus d'imprudences encore. Je +rendis la lettre à Bertrand et j'attendis que Césarine vînt me raconter +ce qu'elle contenait, car il était rare qu'elle ne demandât pas conseil +aussitôt après avoir agi à sa tête. + +Elle ne vint pas, et mes anxiétés recommencèrent. Cette fois je ne +craignais plus pour mon neveu. J'étais sûre que Césarine ne l'avait pas +revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis +avait fort irrité, et qui ne paraissait nullement disposé à lui +pardonner. + +Le lendemain, Césarine entra chez moi en me disant: + +--Je sors, veux-tu venir avec moi? + +--Certainement, répondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses +sortir sans moi dans les circonstances où tu as placé ton père. + +--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de réparer mes torts, quoi +qu'il m'en coûte; tu vas voir! + +--Où allons-nous? + +--Je te le dirai quand nous serons parties. + +Les ordres étaient donnés d'avance au cocher par Bertrand, et nous +descendîmes les Champs-Élysées sans que Césarine voulût s'expliquer. +Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit: + +--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez +Lemichez. + +En effet, nous descendîmes dans les jardins de cet horticulteur et +parcourûmes ses serres, où Césarine choisit quelques plantes fort +chères; à 3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitôt nous vîmes +entrer le marquis de Rivonnière. + +--Voici justement un de mes amis, dit Césarine à l'employé qui nous +accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les +plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit brisé, +et faites faire la note, que je veux payer tout de suite. + +Nous restâmes donc dans la serre aux camélias, où le marquis vînt nous +joindre. + +--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous êtes venu à +mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'à +nouvel ordre, vous mettre en présence de mon père. Asseyez-vous sur ce +banc, nous sommes très-bien ici pour causer. + +Monsieur de Rivonnière, j'ai réfléchi, j'ai vu clair dans ma conduite, +je l'ai condamnée, et c'est à vous que je veux me confesser. Je ne vous +ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous +ai pas trompé en mettant mon refus sur le compte d'une aversion +prononcée pour le mariage. J'étais sincère, je n'aimais personne, et je +croyais que l'amour de ma liberté ne serait jamais assouvi. Il l'a été +bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuyé, la liberté m'a +épouvantée. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'épouserai peut-être +pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est +impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me +croyais une femme très-forte, je ne suis qu'une enfant très-faible, et +d'autant plus faible que je ne croyais pas à l'amour et ne m'en méfiais +pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin, +puisque ma passion n'est point partagée. Si vous souhaitiez une +vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'être +d'avoir préféré un inconnu à un ami éprouvé; mais vous n'êtes ni cruel +ni égoïste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous +au point de perdre l'affection de mon père, la faute en est à moi, à +moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jugé. Je me suis +méfiée de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspéré, égaré, +jeté dans une sorte de délire. J'aurais dû vous dire dès le premier jour +ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis +malheureuse; soyez bon, ayez pitié de moi! + +En parlant ainsi avec une émotion qui la rendait plus belle que jamais, +Césarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant +M. de Rivonnière. Celui-ci, éperdu et comme désespéré, l'en empêcha en +s'écriant: + +--Que faites-vous là ? C'est vous qui êtes folle et cruelle! Vous voulez +donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je +compris? Je croyais à un caprice, vous me dites pour me consoler que +c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que +vous voulez? + +--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami, +répondit-elle, toujours penchée vers lui et retenant ses mains +tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque +d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: «Avouez +votre amour pour un autre, je reste votre ami,»--car vous m'avez dit +cela! j'aurais dû vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur +qui parlait spontanément. J'ai cru à un piège, c'est là mon crime et la +cause de votre colère. Ma méfiance vous a trompé. Vous avez cru à un +caprice, dites-vous? Cela devait être. Aussi m'avez-vous traitée comme +une fantasque enfant que l'on veut protéger et sauver en dépit +d'elle-même. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employé +tous les moyens pour vous en acquitter. À présent vous découvrez, vous +voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre +devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se +peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous +dévouer à moi comme un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur +atroce de perdre mon meilleur ami au moment où j'en ai le plus besoin. + +Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait +M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas +réussir avec le marquis: il était déjà vaincu. + +--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que +vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez! +Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander +d'amener à vos genoux l'ingrat qui vous dédaigne? + +--Ah! grand Dieu, s'écria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se +doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous +n'avez rien à faire que de m'accepter éprise d'un autre et de m'aimer +assez pour demander pardon à mon père des torts qu'il vous attribue. Il +a cru que vous vouliez me perdre par un éclat, faire croire que vous +aviez des droits sur moi. Dites-lui la vérité, accusez-moi, +expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de +jouer avec moi le rôle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre +parole pour l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera pas +difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il est si malheureux +d'être brouillé avec vous! + +Le marquis hésitait à prendre des engagements avec M. Dietrich. Césarine +pleura tant et si bien qu'il promit de venir à l'hôtel le soir même, et +qu'il y vint. + +Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si habilement amenée, et +elle voulait que le marquis vînt chez elle comme de lui-même. + +J'hésitais à tromper M. Dietrich. + +--Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que j'ai imaginé pour +préserver la vie de mon père devrait te sembler une tâche sacrée, que +j'ai combinée avec énergie et menée à bien avec adresse et dévouement. +Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne +plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces +deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un éclat. Grâce à moi, +ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras à jamais tranquille pour +ton neveu. M. de Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux +que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air +charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il doit être, et je lui +aurai rendu un grand service dont il me saura gré plus tard. Quand on ne +peut pas combattre une bête féroce, on la séduit et l'apprivoise. J'ai +fait une grande faute le jour où j'ai perdu patience avec lui. Je m'y +prenais mal, à présent je le tiens! + +M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de +son repentir aussi franchement que Césarine l'avait prévu. Le pauvre +Rivonnière était d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert +autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à subir la torture. +Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter +la liberté de Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich +l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la fois, après quoi +elle se mit au piano et lui joua délicieusement les airs qu'il +préférait. Ses nerfs se détendirent. Le marquis pleura comme un enfant +et s'en alla béni et brisé. + +--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la +galerie après que les portes se furent refermées sur M. de Rivonnière, +vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais +bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour arranger les +affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle a écrit, elle a parlé, et +_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familière, +mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment. + +Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour était joué. Césarine +était-elle donc profonde en ruses et en cruautés? Non, elle était +féconde en expédients et habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses +rôles au point de ressentir toutes les émotions qu'ils comportaient. +Elle croyait fermement à son inspiration, à son génie de femme, et se +persuadait opérer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire +place. + +Elle était donc maîtresse de la situation comme toujours. Elle avait +amené son père à tout accepter, elle avait paralysé la vengeance du +marquis, elle m'avait surprise et troublée au point que je ne trouvais +plus de bonnes raisons pour la résistance. Il ne lui restait qu'à +vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action était +simplifiée. Les forces de sa volonté, n'ayant plus que ce but à +atteindre, étaient décuplées. + +--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgré +le mauvais résultat de tes premières avances? + +--J'ai fait une école, répondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je +m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et +j'attendrai l'occasion; elle se présentera, n'en doute pas. Les choses +humaines apportent toujours leur contingent de secours imprévu à la +volonté qui guette pour en tirer parti. + +Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances +assez compliquées, qu'il faut reprendre de plus haut. + +Marguerite n'avait pas caché à Paul la visite de Césarine, et elle lui +avait assez bien décrit la personne pour qu'il lui fût aisé de la +reconnaître. Il m'avait fait part de cette démarche bizarre, et je la +lui avais expliquée. Il n'était plus possible de lui cacher la vérité. +Par le menu, il apprit tout; mais nous eûmes grand soin de n'en pas +parler devant Marguerite, dont la jalousie se fût allumée. + +Paul se montra, dans cette épreuve délicate, au-dessus de toute +atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je +l'adjurai, un soir que je l'avais emmené promener au Luxembourg, de me +répondre sincèrement une fois pour toutes. + +--Est-ce que ce n'est pas déjà fait? me dit-il avec surprise; pourquoi +supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volonté? + +--Parce que les circonstances se modifient à toute heure autour de cette +situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais +forcée de consentir, parce que M. de Rivonnière se résignerait, parce +qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas +lié à elle par un devoir réel. Son sort et celui de l'enfant assurés, +rien ne te condamne à sacrifier à une femme que tu n'aimes pas le sort +le plus brillant et la conquête la plus flatteuse. + +--Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite +comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donné cet enfant, et +puis parce qu'elle est une enfant elle-même. Cette indulgence tendre que +la faiblesse inspire naturellement à l'homme est un sentiment +trés-profond et très-sain. Il ne donne pas les émotions violentes de +l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honnêtes, et n'y laisse +pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature +sobre et contenue. Ce besoin, impérieux chez d'autres, est très-modéré +chez moi. Je ne suis pas attiré par le plaisir fiévreux. Mes nerfs ne +sont pas entraînés aux paroxysmes, mon cerveau n'est guère poétique, un +idéal n'est pour moi qu'une chimère, c'est-à -dire un monstre à beau +visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le +développement extraordinaire de sa volonté, au contraire il est dans +l'abandon tendre et généreux de sa force. Le bonheur parfait n'étant +nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagère de +certaines situations enviées, j'ai pris le mien à ma portée, je l'ai +fait à ma taille, je tiens à le garder, et je défie mademoiselle +Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus désirable à m'offrir. Si +elle réussissait à m'ébranler en agissant sur mes sens ou sur mon +imagination, sur la partie folle ou brutale de mon être, je saurais +résister à la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je +prendrais un grand parti: j'épouserais Marguerite. + +--Épouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant! + +--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette +union blesserait votre juste fierté; c'est pourquoi je ne m'y résoudrais +qu'à la dernière extrémité. + +--Qu'appelles-tu la dernière extrémité? + +--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le +passé d'une fille déchue, le danger de subir la domination d'une femme +altière et impérieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma +jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune. +Je suis sûr du présent. Le passé ne m'appartenant pas, je n'ai pas à en +souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a séduite n'existe plus +pour elle ni pour moi: elle l'a anéanti à jamais en refusant ses secours +et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en +avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc +parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je +suis certain d'être le dernier. + +Quelques jours après cette conversation, je trouvai Marguerite +très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir à causer avec elle; mais, +comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage, +j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros +lot de guipures à raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de +Césarine. + +--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apporté ça, me dit-elle. +Elle est venue ce matin, à pied, par le Luxembourg, suivie de son +domestique à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi pendant +plus d'une heure. Elle m'a donné de bons conseils pour la santé du +petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informée de tout ce +qui me regarde avec une bonté!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et +je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore +voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas? + +--Non, puisqu'elle ne le veut pas. + +--Est-ce que Paul le sait? + +--Je l'ignore. + +--C'est drôle qu'elle en fasse un mystère; c'est quelque dame de charité +qui cache le bien qu'elle fait. + +--Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage, Marguerite? + +--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Féron, qui est +fière, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour +n'être pas à charge à Paul; mais elle supporte bien des privations, et +l'enfant nous dérange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous +tout ce qu'il peut, peut-être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux +habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les +économies qu'il fait. + +--Acceptez de moi, ma chère enfant, et vous ne lui coûterez plus rien. + +--Il me l'a défendu, et j'ai juré de ne pas désobéir. D'ailleurs nous +voilà tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voilà +pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye très-cher, le double de ce +que nous lui aurions demandé. Voyez comme c'est beau! toute une +garniture de chambre à coucher en vieux point! Quand ce sera doublé de +rose.... + +--Mais cette quantité d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien à +une aumône; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mécontent de vous la +voir accepter? + +--On ne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est surtout au profit +de madame Féron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai +accepté. Vous ne voudriez pas empêcher cette brave femme de gagner sa +vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs! + +Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu était ouvert et que +Césarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystérieux. + +Le lendemain, je fus frappée d'une nouvelle surprise. Je trouvai +Marguerite dans l'antichambre de Césarine. Elle avait reçu d'elle ce +billet qu'elle me montra: + +«Ma chère enfant, j'ai oublié un détail important pour la coupe des +dentelles. Il faut que vous preniez vous-même la mesure de la toilette. +Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez. + + + «La dame aux guipures.» + + +--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je. + +--Paul était parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas à réfléchir, +et puis j'étais si contente de monter dans la belle voiture, toute +doublée de satin comme une robe de princesse! et des chevaux! +domestiques devant, derrière! ça allait si vite que j'avais peur +d'écraser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc! +Ah! je peux dire que je n'ai jamais été à pareille fête! + +Césarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis. + +--Ah! tu t'intéresses à nos petites affaires? me dit-elle avec un +malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais +te surprendre en renouvelant mon appartement d'après tes idées! Chère +petite, dit-elle à Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette +pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des +ciseaux. Taillez un patron bien exact. + +--Mais enfin, madame, s'écria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et +en jetant un regard ébloui sur la toilette chargée de bijoux, dites-moi +donc où je suis, et si vous êtes reine ou princesse! + +--Ni l'une, ni l'autre, répondit Césarine. Je ne suis guère plus noble +que vous, mon enfant. Mes parents ont gagné de la fortune en +travaillant: c'est pourquoi je m'intéresse aux personnes qui vivent de +leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystère que +mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Césarine Dietrich, une +personne que M. Paul n'aime guère. + +--Il a tort, bien tort, vous êtes si aimable et si bonne! + +--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai? + +--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop parée +au bal, voilà tout; mais il vous connaît si peu, il faut lui pardonner. + +--Il ne vous a pas chargée, dis-je à Marguerite un peu sévèrement, de +demander pardon pour lui. + +Elle me regarda avec étonnement. Césarine la prit par te bras et lui fit +voir tout son appartement et toute la partie de l'hôtel qu'elle +habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naïves, de ses +notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la +promenant ainsi, elle échappait à mon contrôle, elle l'accaparait, elle +la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle +jouait le rôle de Méphisto auprès de cette Marguerite, aussi femme que +celle de la légende. + +Voyant que Césarine était résolue à me mettre de côté pour le moment, je +quittai sa chambre, où elle ramena Marguerite et l'y garda assez +longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu'à sa voiture, qui devait +la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis +de Rivonnière; c'est là qu'eut lieu une scène inattendue qui devait +avoir des suites bien graves. + +--Bonjour, marquis, dit Césarine, qui entrait la première, je vous +attendais. Vous venez déjeuner avec nous? + +En ce moment, et comme M. de Rivonnière s'avançait pour baiser la main +de sa souveraine, il se trouva vis-à -vis de Marguerite, qui la suivait. +Il resta une seconde comme paralysé, et Marguerite, qui ne savait rien +cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula. + +--Qu'est-ce donc? dit Césarine. + +--Jules! s'écria Marguerite en montrant le marquis d'un air effaré, +comme si elle eût vu un spectre. + +M. de Rivonnière avait pris possession de lui-même, il dit en souriant: + +--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne? + +--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse. + +--Non, dit Césarine, vous êtes trompée par quelque ressemblance, il +s'appelle Jacques de Rivonnière Venez, mon enfant. Marquis, je reviens. + +Elle l'emmena. + +--C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à M. de Rivonnière, +convenez-en. + +--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez? + +--Sans doute, c'est la maîtresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous +pas, vous qui avez tant rôdé autour de son domicile? + +--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre à la +rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas à Césarine que je suis ce +Jules.... + +--Si vous espérez la tromper.... + +Césarine rentrait. Son premier mot fut: + +--Ah ça! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle +n'a donc jamais su qui vous étiez? Elle jure que c'était un étudiant, +qu'il se nommait Morin, et qu'à présent, malgré votre grand air et votre +belle tenue, vous êtes un faux marquis. Il y a là -dessous un roman qui +va nous divertir. Voyons, contez-nous ça bien vite avant déjeuner. + +--Vous voulez vous moquer de moi? + +--Non, car je crains d'avoir à vous trouver très-coupable et à vous +blâmer. + +--Alors permettez-moi de me taire. + +--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout à fait. Mon neveu songe à +l'épouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et +si elle ne s'est pas vantée en prétendant avoir refusé vos dons. +Confessez-vous, il y va de l'honneur. + +--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler. + +Et il raconte comme quoi, dans un moment où il voulait guérir de son +amour pour mademoiselle Dietrich, il avait erré comme un fou, au hasard, +aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes +velléités de suicide. Là , il avait rencontré cette fille, dont la beauté +l'avait frappé, et qui, maltraitée chez sa mère, s'était laissée +enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'était donné le premier nom +venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'était fait passer pour +un pauvre étudiant en situation de l'épouser. Il l'avait logée dans une +petite maison de campagne de la banlieue où il allait la voir en secret, +dans une tenue appropriée à son mensonge, et où elle ne se montrait à +personne. Elle était modeste, et sans autre ambition que celle de se +marier avec lui, quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerce avait duré +quelques semaines. Une affaire ayant appelé le marquis dans ses terres +de Normandie, il avait appris que Césarine était à Trouville. Il s'était +repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoyé Dubois, son +homme de confiance, à Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules +Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle +avait jeté au nez du porteur en disant: + +--Il m'a trompée, puisqu'il est riche. Je le méprise, dites-lui que je +ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir +se hâter de transmettre la réponse à son maître, d'autant plus que +celui-ci avait suivi Césarine à Dieppe. C'est au bout de trois mois +seulement que, de retour à Paris, il avait appris le refus et la +disparition de Marguerite. Il avait envoyé chez sa mère, elle y était +retournée en effet; mais, après une tentative de suicide, elle avait +disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se +fût noyée, puisque, disait-on, c'était son idée. Le marquis ajouta: + +--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a +rendu furieux naguère.... + +--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts +qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui. + +--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire.... + +--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette +constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les +femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce +genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le +deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est +consolée. + +--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite +sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de +Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut +estimer sa compagne et lui pardonner. + +--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son +nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline! +Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul +Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de +Rivonnière: + +--Voilà Jules! + +--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert +serait-il informé? + +--Il le sera! répondit Césarine. + +--Par toi? m'écriai-je. + +--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle +veut empêcher ce mariage! + +--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au +marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses +soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à +moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment +supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi +qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle +je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai +peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux, +vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne +d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en +elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même +que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu +la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite. + +--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée +nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra +qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et.... + +--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en +affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre +férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas +le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas +Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est +pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise +affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration +d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne +vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas +pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur +nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus +de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique. + +Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son +obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une +confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de +ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont +pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un +idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout +l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été +facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût +jamais fait attention. + +Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais +faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se +trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme +d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs +années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant +de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les +théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses +proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de +ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y +soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens +avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant +heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction +qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses +envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était +payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il +recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe, +qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il +fût. + +Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait +étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme +elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa +donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter, +d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en +dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne +pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine +manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la +confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il +m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire. + +Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la +lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois: + +«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour +ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes +rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous +n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en +est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que +possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté +à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de +refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne +et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du +besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec +le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où +elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans +danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même. +Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se +décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la +réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est +votre devoir de mère. + +«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi. + + «Marquis de RIVONNIÈRE.» + +Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre +mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la +relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était +très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de +près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur +existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils +était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté. +Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle +de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter, +pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur +l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une +donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes. +Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une +petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont +elle pouvait prendre possession sur-le-champ. + +Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention +pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et +délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en +lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le +coeur palpitant et la sueur au front. + +--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux +copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au +marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne +se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à +mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que +tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu. + +Marguerite tremblait de tous ses membres. + +--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma +honte. Je donne ma démission de femme honnête. + +--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne +seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas, +et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne +consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là , on ne +pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien. +Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que +tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En +une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le +marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut +arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre +en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener +pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul, +qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la +peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumônes de sa +tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bontés-là n'ont qu'un temps. Tu +sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour élever +un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à +peine lire et écrire? Avec ça qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec +leurs grèves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien +né; il est petit-fils d'un médecin et noble par sa grand'mère. Tu lui +dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collège; +autrement il te reprocherait son malheur. + +--Mais s'il me reproche son bonheur?... + +--Est-ce qu'il saura d'où il vient? les enfants ne fouillent jamais ces +choses-là . Ils prennent le bonheur où ils le trouvent, et on doit +sacrifier sa fierté à leurs intérêts. + +Marguerite signa; la Féron s'enfuit sans lui donner le temps de la +réflexion. + +Le marquis n'avait pas compté que Paul pourrait ignorer longtemps ce +contrat, qu'il courut déposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda +de régulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait +incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut +peut-être pas préméditée, devait amener vite ce résultat. En prenant +congé de madame Féron, il lui remit pour Marguerite un petit écrin, en +lui disant que c'était le pot-de-vin d'usage. À ce mot de pot-de-vin +qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Féron retrouva tout en +pleurs, se prit à rire avec la facilité qu'ont les enfants de passer +d'une crise à la crise contraire. + +--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu à la +fois? + +Elle ouvrit l'écrin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez +notable. La veille encore, elle l'eût peut-être repoussée; mais elle +avait vu, le matin même, les bijoux de Césarine, et, bien qu'elle eût +affecté de ne pas les envier, elle en avait gardé l'éblouissement. Elle +passa la bague à son doigt, jurant à la Féron qu'elle allait la remettre +dans l'écrin et la cacher. + +--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi +ça tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas +signé, et Paul ne regarde pas où nous mettons le nôtre. Il ne sait +jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous +avons besoin. À présent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et, +s'il est étonné, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas +trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler. + +Marguerite cacha la bague; il était trop tard pour la faire évaluer, +Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais +dîné seule, de bonne heure, pour aller le prendre à son bureau. Il +m'avait écrit qu'il était un peu inquiet de l'indisposition de son fils. + +L'enfant n'avait rien de grave. J'avais raconté à Paul, chemin faisant, +la visite de Marguerite à Césarine, l'engageant à ne pas blâmer +Marguerite de sa confiance, de crainte d'éveiller ses soupçons. Il était +fort mécontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser +dans son petit ménage. + +--Si c'est par là qu'elle prétend me prendre, elle s'y prend mal, +disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate! + +Je lui répondis que jusqu'à nouvel ordre le mieux était de ne pas +paraître s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit. +Nous ne nous doutions guère des choses plus graves qui venaient de s'y +passer. + +Rassurée sur la santé de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me +dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni +madame Féron n'avaient dîné, elles mangeaient en cachette dans la +cuisine et se parlaient à voix basse, se taisant ou feignant de chanter +quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement. + +--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqué. C'est +l'effet de la course de Marguerite en voiture de _maître_ et la vue des +merveilles de l'hôtel Dietrich qu'elle aura racontées à sa compagne, ou +bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage à entreprendre. + +Paul feignit de me croire, mais son attention était éveillée. Il me +reconduisit en bas en me disant: + +--Mademoiselle Dietrich commence à m'ennuyer, ma tante! Elle introduit +son esprit de folie et d'agitation dans mon intérieur; elle me force à +m'occuper d'elle, à me méfier de tout, à surveiller ma pauvre +Marguerite, qui n'était encore jamais sortie sans ma permission, et que +je vais être forcé de gronder ce soir. + +--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent +et emmène-la tout de suite à la campagne. + +--Bah! mademoiselle Dietrich, grâce à M. Bertrand, nous aura dépistés +dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je +perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne +vois qu'un remède, c'est de faire savoir très-brutalement à mademoiselle +Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours à ma famille que je n'ai +voulu de la protection de son père pour moi. + +Paul était agité en me quittant. Le nom de Césarine l'irritait; son +image l'obsédait; je le voyais avec effroi arriver à la haine, l'amour +est si près! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger. + +Paul, se sentant pris de colère, voulut attendre au lendemain pour +notifier à Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira +de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler, +un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne +put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre à coucher, +et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte +entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant +briller quelque chose d'étincelant à la lueur de sa petite lampe. La +pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brûlait +son cerveau. Elle avait voulu savourer l'éclat de sa bague avant de s'en +séparer, elle lui disait naïvement adieu, au moment de la renfermer dans +l'écrin, quand Paul, qui était arrivé auprès d'elle sans qu'elle +l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri +d'épouvante. + +--Tais-toi, lui dit Paul à voix basse, ne réveille pas l'enfant! +Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. Écoute, lui +dit-il quand il l'eut amenée, stupéfaite et glacée, dans la pièce +voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite +fille de sept ans. Ne me réponds pas, n'élève pas la voix. Il faut avant +tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consternée? Ce que tu as +fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot à la +personne qui te l'a donné. Tu savais fort bien que tu ne dois rien +recevoir que de moi, et tu ne le feras plus, à moins que tu ne veuilles +me quitter. + +--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui +veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure +de faim? + +--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que +tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu +reçoives de présents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher. + +--Je n'ai pas été chez _lui_, je te le jure! s'écria Marguerite, qui +avait perdu la tête et ne s'apercevait pas de la méprise de Paul. + +--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_? + +--Mademoiselle Dietrich! répondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge +qui pouvait la sauver. + +--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir. + +--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air +fâché. + +--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule +chose, une chose immense, m'a lié à toi pour la vie, ta sincérité. Ne +joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit +_lui_ au lieu d'_elle_? réponds, je le veux. + +Marguerite ne sut pas résister à cet appel suprême. Elle tomba aux pieds +de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les détails, elle montra +la lettre du marquis, l'acte de vente simulée, c'est-à -dire de donation; +elle voulut le déchirer. Paul l'en empêcha. Il s'empara des papiers et +de l'écrin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de +douleur, il la releva et lui parla doucement. + +--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal +raisonné l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me +faisais. C'est la première fois que j'ai un reproche à te faire; ce +sera la dernière, n'est-ce pas? + +--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir.... + +--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain +nous causerons plus tranquillement. + +Paul se remit à son bureau, et il m'écrivit la lettre suivante: + +«Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chérie, j'aurai tué le +prétendu Jules Morin ou il m'aura tué,--tu sais qui il est et où +Marguerite l'a rencontré ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il +avait fait accepter tantôt à Marguerite des moyens d'existence, avec la +prévision, énoncée par écrit, que cette considération me déciderait à +l'épouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bête, +et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue. +Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqué +la rencontre de Marguerite avec son séducteur. Quoi qu'il en soit, si +Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientôt privé +mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lavé la tache +qu'il a imprimée à ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais +l'adopter légalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te +semblera, comme à moi, qu'il n'a jamais existé, et j'aurai purgé +l'hypothèque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre +moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lègue et te +confie mon fils; remets-lui le peu que je possède. Laisse-le à sa mère +sans permettre qu'elle s'éloigne de toi de manière à échapper à ta +surveillance. Elle est bonne et dévouée, mais elle est faible. Quand il +sera en âge de raison, mets-le au collège. Je n'ai pas dissipé le mince +héritage de mon père. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma +providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai +bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le +nécessaire pour mon enfant.--J'espérais faire une petite fortune avant +cette époque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a +ses accidents qu'il faut toujours être prêt à recevoir. Je n'ai du reste +aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutôt +qu'un plaisir. Je vais avec confiance où je dois aller. Tu ne recevras +cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-même +pour te montrer qu'à l'heure du danger ma plus chère pensée a été pour +toi.» + +Il écrivit à Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui +pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui +avait donné. + +«Un jour d'entraînement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier +tant de jours de courage et de dévouement que tu as mis dans notre vie +commune. Parle de moi à mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse +pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les conséquences de ta faiblesse; +c'est pour les détourner que je vais me battre, c'est pour préserver à +jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le père +s'expose pour que la mère soit vengée et respectée. Je vous bénis tous +deux.» + +Il pensa aussi à la Féron et lui légua ce qu'il put. Il s'habilla, mit +sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans éveiller personne. +Il alla prendre pour témoins son ami, le fils du libraire, et un autre +jeune homme d'un esprit sérieux. À sept heures du matin, il faisait +réveiller M. de Rivonnière et l'attendait dans son fumoir. + +Il n'avait pas laissé soupçonner à ses deux compagnons qu'il s'agissait +d'un duel immédiat. Il avait une explication à demander, il voulait +qu'elle fût entendue et répétée au besoin par des personnes sûres. + +Il s'était nommé en demandant audience. Le marquis se hâta de s'habiller +et se présenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir +dire à Césarine qu'il avait été provoqué. Il alla même au-devant de +l'explication en disant à Paul: + +--Vous venez ici avec vos témoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais +vous ne connaissez pas les règles, et cela m'est tout à fait +indifférent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas nécessaire +d'initier à nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez +avoir à vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et +mon heure seront les vôtres. + +--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Paul; je ne compte pas procéder +selon les règles, et il faut que vous acceptiez ma manière. Je veux que +mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vôtre. Je ne suis pas +dans une position à m'entourer de mystère. Les personnes qui veulent +bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour maîtresse, je ne +parlerai point à mots couverts, une jeune fille séduite à quinze ans par +un homme qui n'avait nullement l'intention de l'épouser. Je m'abstiens +de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle +l'avait oublié. Je n'étais pas jaloux du passé, j'étais heureux, car +j'étais père, et, quel que fût le lien qui devait nous unir pour +toujours, fidélité jurée ou volontairement gardée, je considérais notre +union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre, +je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvreté. Hier, cet +homme a écrit à ma compagne la lettre que voici: + +Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Marguerite; puis il montra +la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le +plus grand calme, après quoi, et sans permettre au marquis de +l'interrompre, il reprit: + +--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'écrire à ma +maîtresse que ses présents me décideraient sans doute au mariage, c'est +vous, monsieur le marquis de Rivonnière, j'imagine que vous reconnaissez +votre signature? + +--Parfaitement, monsieur. + +--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez +une réparation? + +--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prêt à vous la donner. + +--Prêt? + +--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes témoins. + +--Faites, monsieur. + +Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint +dire à Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en +l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignité dans ses +manières qu'aussitôt son départ le jeune Latour essaya de parler en sa +faveur. Il trouvait très-justes le ressentiment et la démarche de Paul; +mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul +eût engagé le marquis à expliquer le passage de sa lettre, peut-être +celui-ci se fût-il défendu d'avoir eu une intention blessante contre +lui. L'autre ami, plus réfléchi et plus sévère, jugea que la tentative +de générosité envers Marguerite et l'appel à ses sentiments maternels +étaient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et +peut-être irréfléchie sur laquelle il motivait sa provocation. + +--J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour abréger et pour fixer +les conditions du duel d'une manière précise. Je crois avoir fait +comprendre à M. de Rivonnière que son action m'offensait autant que ses +paroles. + +Le jeune Latour se rendit, mais avec l'espérance que les témoins du +marquis l'aideraient à provoquer un arrangement. + +Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est à croire que le marquis les +avait prévenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au +premier jour. L'heure n'était pas écoulée que ces six personnes se +trouvèrent en présence. + +M. de Rivonnière avait tout expliqué à ses deux amis. Ils connaissaient +ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans +une autre pièce. Les quatre témoins s'entendirent en dix minutes. Ceux +de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discuté. Le vicomte de +Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un +instant l'air d'acquiescer au désir du jeune Latour en parlant d'engager +l'auteur de la lettre à préciser la valeur d'une certaine phrase; mais +l'autre témoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de +sécheresse que le marquis s'était prononcé devant eux très-énergiquement +sur la volonté de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un +seul mot écrit et signé de sa main. + +Une heure après, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. +Une heure encore et Césarine recevait le billet suivant, de l'homme de +confiance du marquis. + +«M. le marquis est frappé à mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle +de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore +la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu. + +»P.S. M. Paul Gilbert est près de lui, sain et sauf. «DUBOIS.» + +Frappées comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions +sans pouvoir parler. Césarine courut à la sonnette, demanda sa voiture, +et nous partîmes sans échanger une parole. + +Le marquis était, quand nous arrivâmes, entre les mains du chirurgien, +qui, assisté de Paul et du vicomte de Valbonne, opérait l'extraction de +la balle. Dubois, qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous fit +entrer dans un salon, où le jeune Latour me raconta tout ce qui avait +amené et précédé le duel. + +--J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se fût exercé depuis +longtemps à se servir du pistolet et de l'épée. Il m'avait dit souvent: + +»--J'aurai probablement un homme à tuer dans ma vie, s'il n'est pas déjà +mort. + +» Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa maîtresse, car +j'avais été son confident dès le début de leur liaison. Je lui avais +mainte fois conseillé de l'épouser quand même, à cause de l'enfant, +qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie +jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mère et +pour lui-même, qu'il s'est battu. Il avait été réglé qu'il tirerait le +premier. Il a visé vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand +il a résolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire étendu par terre +et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est élancé vers lui +les bras ouverts. + +--» Vous m'avez tué, lui a dit le blessé, vous avez fait votre devoir. +Vous êtes un galant homme, je suis le coupable, j'expie! + +» Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitté. Il m'a défendu d'avertir +Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il +m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, écrite +la nuit dernière. Comme il n'a même pas eu à essuyer le feu de son +adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la +lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'espérait +pas tout à l'heure, peut-être tout est-il fini! + +--Je veux le voir, s'écria Césarine. + +Dubois qui était debout, allant avec égarement d'une porte à l'autre, +l'arrêta. M. Nélaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible à +présent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a +dit tout bas: + +--La voir et mourir! + +--Pauvre homme! pauvre ami! dit Césarine, revenant étouffée par les +sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu +l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqué de parole. +Il a été sincère en voulant réparer le tort qu'il avait fait à +Marguerite.... Il s'y est mal pris, voilà tout. C'est mon blâme qui +l'aura poussé à cette réparation qu'il paye de sa vie.... + +--Dis-moi, Césarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontré hier +Marguerite chez toi? + +--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez +malheureuse, assez punie? + +--Je veux tout savoir, repris-je avec fermeté. Mon neveu pourrait être +le blessé, le mourant, à l'heure qu'il est, et j'ai le droit de +t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqué le désastre. Tu +savais la vérité, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le +lien entre Paul et Marguerite. + +--Pour empêcher ton neveu de l'épouser, oui, j'en conviens, pour le +préserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui +pouvait prévoir les conséquences de la rencontre d'hier? N'étais-je pas +d'avis de la cacher à M. Gilbert? N'ai-je pas donné toutes les raisons +qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis +ferait de si déplorables maladresses? + +--Ainsi tu as prémédité la rencontre, tu l'avoues? + +--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis +s'était confessé à moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom +de Marguerite lui était échappé et n'était pas sorti de ma mémoire. J'ai +voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te +donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce désastre. + +Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, espérant que la dureté +avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait +définitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde à ce +qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les idées et les +sentiments de cette lettre. + +--C'est un homme, celui-là , disait-elle à chaque phrase en essuyant ses +yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un héros doublé d'un saint! + +L'arrivée de Dubois mit fin à cet enthousiasme. Le blessé avait supporté +l'opération. Nélaton était parti content de son succès; mais le médecin +ne répondait pas que le blessé vécût vingt-quatre heures. M. de Valbonne +vint nous chercher un instant après. + +--On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous voie toutes deux. Il +s'agite parce que je n'obéis pas aux ordres qu'il m'avait donnés avant +le duel. Il a toute sa tête, son médecin a compris qu'il ne fallait pas +contrarier la volonté d'un homme qui, dans un instant peut-être, n'aura +plus de volonté. + +Nous suivîmes le vicomte dans la chambre du marquis. À travers la pâleur +de la mort, il sourit faiblement à Césarine, et son regard éteint +exprima la reconnaissance. Paul, qui était assis au chevet du moribond, +s'en éloigna sans paraître voir Césarine. + +Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'eût été le +féliciter d'avoir échappé au sort cruel que subissait son adversaire. +Césarine s'approcha du lit et baisa le front glacé de son malheureux +vassal. Le médecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa +dans une autre pièce, et M. de Valbonne fit entrer dans celle où nous +étions l'autre témoin du marquis et les deux témoins de Paul, qu'il +avait priés de rester. Alors, nous invitant à nous rapprocher du lit du +blessé, M. de Valbonne nous parla ainsi à voix basse, mais distincte: + +--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en présence des témoins de M. +Gilbert, Jacques de Rivonnière m'avait dit: + +«Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas +eu d'intentions hostiles et malveillantes à l'égard de M. Gilbert. +J'avais contre lui de fortes préventions et une sorte de haine +personnelle. La démarche qu'il a faite en venant me demander raison et +la manière dont il l'a faite m'ont prouvé qu'il était homme de coeur, +homme d'honneur et même homme de bonne compagnie, car jamais on n'a +repoussé une injure avec plus de fermeté et de modération. Aucune parole +blessante n'a été échangée entre nous dans cette entrevue. J'ai senti +qu'il ne méritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne +sais pas si j'ai affaire à un homme qui sache tenir autre chose qu'une +plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je +serais donc un lâche si je reculais d'une semelle. Vous réglerez tout +sans discussion, et, si le sort m'est sérieusement contraire, vous ferez +mes excuses à M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'après avoir essuyé son +feu, je ne l'aurais pas visé, ayant, pour respecter sa vie, des raisons +particulières qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en +mon nom, si je suis mort ou hors d'état de parler; vous les lui direz en +présence de ses témoins et de toutes les personnes amies qui se +trouveraient autour de moi à mon heure dernière. + +Espérons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que +Jacques de Rivonnière vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions +pour lui rendre la tranquillité, et je crois voir qu'il approuve +l'exactitude des termes dont je me suis servi. + +Tous les regards se tournèrent vers le marquis, dont les yeux étaient +ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier. +Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et +nous sortîmes de la chambre, où Paul resta avec M. de Valbonne et le +médecin. Tel était le désir du marquis, qui s'exprimait par des signes +imperceptibles. + +Césarine ne voulait pas quitter la maison; elle écrivit à son père pour +lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la +rejoindre. Dès qu'il fût arrivé, je courus chez Marguerite afin de la +préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le +jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-même et de remettre en +même temps à Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassurée sur son +compte, la lettre de pardon et d'amitié qu'il lui avait écrite durant la +nuit. + +Pour la première fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du +caractère de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle. +La vérité entra dans son esprit en même temps que le repentir et la +douleur s'exhalaient de son âme. Je lui dissimulai la gravité de la +blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez +épouvantée. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature +d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou +quatre fois, puis elle la prit, et, à genoux contre mon fauteuil, elle +la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures +auprès d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour +l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future. + +--Dites-moi bien tout, s'écriait-elle. Je ne dois plus recevoir de +lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y +consente, même s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich? + +--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre dès +aujourd'hui d'une manière absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me +charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif. +D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas. +Pourquoi le lui cacher? + +--Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler lui-même. + +--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnaîtra que, dans certaines +circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dépenses +de son ménage. + +--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lâche +à moi de vouloir être bien quand il se soucie si peu d'être mal. J'avais +accepté sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse +comme cela. Il m'a gâtée; je suis cent fois mieux avec lui, même dans +mes moments de gêne, que je ne l'aurais été sans lui, à moins de +m'avilir. Je n'écouterai plus les plaintes de la Féron. Si elle ne se +trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai à tout. +Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais +dites-moi donc pourquoi Paul est mécontent des bontés que mademoiselle +Dietrich avait pour moi? Voilà une chose que je ne comprends pas, et +que je ne pouvais pas deviner, moi. + +Je fus bien tentée d'éclairer Marguerite sur les dangers personnels que +lui faisait courir la protection de Césarine; cependant pouvait-on se +fier à la discrétion et à la prudence d'une personne si spontanée et si +sauvage encore? Sa jalousie éveillée pouvait amener des complications +imprévues. Elle haïssait en imagination les rivales que son imagination +lui créait. En apprenant le nom de la seule qui songeât à lui disputer +son amant, elle ne se fût peut-être pas défendue de lui exprimer sa +colère. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne +voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence, +puisqu'il refusait même la mienne. Mademoiselle Dietrich était une +étrangère pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une étrangère pénétrât +dans son intérieur et fit comparaître Marguerite dans le sien pour lui +dicter ses ordres. + +--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reçu +d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande +que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne +chez vous. + +Elle fit résolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour +le reste, elle était vraiment heureuse et comme soulagée de ne rien +devoir au marquis; elle approuvait la sévérité de Paul, et, si elle +regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant +reparût en elle, c'était plutôt la vue de la bague que la propriété de +la terre. + +En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir +un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprès du +marquis. Césarine était rentrée chez elle avec son père. M. de +Rivonnière n'allait pas mieux. À chaque instant, on craignait de le voir +s'éteindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister à cette +agonie. + +Je retrouvai Césarine fort agitée. Opiniâtre dans ses desseins (parfois +en dépit d'elle-même), elle s'était arrangé une nuit d'émotions avec +Paul au chevet du mourant. Rien ne la détournait de son but, et +cependant elle pleurait sincèrement le marquis. Elle lui devait ses +soins, disait-elle, jusqu'à la dernière heure. Elle ne pouvait pas être +compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui à cette +heure entouraient le blessé savaient tous la pureté de son amitié pour +lui, et ne pouvaient trouver étrange qu'elle mit à leur service son +activité, sa présence d'esprit, son habileté reconnue à soigner les +malades. + +--Et quand même on en gloserait, disait-elle, c'est en présence d'un +devoir à remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion, à moins +qu'on ne soit égoïste et lâche. Je ne comprends pas que mon père ne +m'ait pas permis de rester, sauf à rester avec moi, ce qui eût écarté +toute présomption malveillante. On sait bien qu'il chérissait M. de +Rivonnière; on n'a pas su leur différend de quelques jours. Je le +guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien +qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre à quelque heure que ce +soit. + +Elle l'eût fait, si Dubois ne fût venu nous dire dans la soirée que le +blessé avait éprouvé un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'était +plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accès de fièvre, +il pouvait être sauvé. Après avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert +jusqu'à huit heures, il les avait priés de le laisser seul avec son +médecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un +beau-frère, avertis par télégramme et arrivés aussitôt de la campagne. +Le médecin avait quelque espoir, mais à la condition d'un repos long et +absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assisté et visité, +mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit +des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir, +si quelque accident survenait durant la nuit. + +Le mieux se soutint, mais tout annonçait que la guérison serait +très-lente. Le poumon avait été lésé, et le malade devait rester +immobile, absolument muet, préservé de la plus légère émotion durant +plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-être. + +Césarine, voyant que la destinée se chargeait d'écarter indéfiniment un +des principaux obstacles à sa volonté, reprit son oeuvre impitoyable, et +tomba un jour à l'improviste dans le ménage de Paul. Il y était, elle le +savait. Elle entra résolûment sans se faire pressentir. + +--À présent que notre malade est presque sauvé, dit-elle en s'adressant +à Paul sans autre préambule que celui de s'asseoir après avoir pressé la +main de Marguerite, il m'est permis de songer à moi-même et de venir +trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en +savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et +votre hostilité ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces +derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les +termes d'une lettre écrite à votre tante la veille du duel, vous devez +comprendre que je ne les accepte pas sans discussion. + +--Si vous me permettez de placer un mot, répondit Paul avec une douceur +ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas réveiller devant +ma compagne des souvenirs qui lui sont pénibles et des faits dont elle +ne doit compte qu'à moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son +enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux. + +C'était tout ce que désirait Césarine, et Marguerite ne se méfiait pas; +au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle +l'appelait, dissipât les préventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et +la voir sans désobéissance. + +--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Césarine dès +qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je +sais quelle inconcevable folie s'est emparée de l'esprit de ma chère +Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inoculée. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich. + +--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais +moi je vous épargnerai cette confusion, car je ne puis supporter +longtemps l'horrible méprise dont je suis la victime. Mademoiselle de +Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas +moins,--vous devez vous en être souvent aperçu, vous en avez peut-être +quelquefois souffert,--une personne exaltée, inquiète, d'une sollicitude +maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les +tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi +depuis bientôt sept ans, désespérée de voir que je n'aime personne et ne +veux pas me marier. Il n'a pas tenu à elle que mon père ne partageât ses +anxiétés à cet égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son +esprit, j'aurais été véritablement persécutée. Comme il n'y a pas de +perfections sans un léger inconvénient, j'ai aimé, j'aime ma Pauline +avec son petit défaut, et jusqu'à ces derniers temps il n'avait point +altéré ma quiétude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop +maintenant, et je commence à en être blessée, je l'ai même été tout à +fait en découvrant qu'elle vous avait communiqué sa chimère. À présent +me comprenez-vous? + +--Pas encore. + +--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je +vous dise avec audace le motif de mon déplaisir. Ce n'est pas généreux +de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une +énormité dans la bouche d'une femme parant à l'homme qui se méfie +d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parlé, je ne +sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante +croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez +aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous +perdez contenance! J'étais fort ridicule à vos yeux tout à l'heure: si +j'étais méchante, je me permettrais peut-être en ce moment de vous +trouver ridicule tout seul. + +Paul s'attendait si peu à ce nouveau genre d'assaut qu'il fut réellement +troublé; mais il se remit très-vite et lui dit: + +--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux +pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez +et qu'elle me l'eût fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas +où j'en eusse tiré vanité. Si au contraire j'en avais été contrarié et +mortifié, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni +moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que +celle de railler et de dédaigner les hommes assez simples pour prétendre +à votre attention. + +--Ceci est déjà un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici +sur mon compte! + +--Ici? Mettez tout à fait Marguerite de côté dans cette supposition: +vous l'avez fascinée. La pauvre enfant fait peut-être sa prière en ce +moment pour que le ciel nous réconcilie. Quant à moi, je ne me +défendrai en aucune façon d'avoir été fort irrité contre vous, et il +n'est pas nécessaire de me supposer une fatuité stupide pour découvrir +la cause de mon mécontentent. Je crois, d'après ma tante, que vous êtes +serviable et libérale pour le plaisir de l'être; mais ceci ne vous +justifie pas à mes yeux d'un défaut que, pour ma part, je trouve +insupportable: le besoin de servir les gens malgré eux et de leur +imposer des obligations envers vous. Vous avez été élevée dans une +atmosphère de bienfaisance facile et de bénédictions intéressées qui +vous a enivrée. C'est peut-être l'erreur d'une âme portée au dévouement; +mais quand ce dévouement veut s'imposer, la bonté devient une offense. +Depuis que ma tante vit près de vous, vous avez sans cesse tenté de +m'amener à vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a +surprise comme un acte de révolte. Vous me l'avez fait sentir en me +raillant très-amèrement la seule fois que je me suis présenté chez vous, +et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et jugée beaucoup +plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connaît. +Vous avez tenté de me persuader que ma fierté vous causait un grand +chagrin, vous avez joué une petite comédie d'un goût douteux, et vous +avez même un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la +prenais pas au sérieux. Vous avez oublié cette légère contrariété à la +première contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de +reine ne vous quittent jamais tout à fait. Vous avez voulu me forcer à +me prosterner comme les autres, et vous avez travaillé à vous emparer de +ma pauvre compagne. Vous eussiez réussi, si de mon côté je n'eusse fait +bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich: + +«Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allégerez pas mon travail, vous +ne donnerez pas à manger à mon enfant, vous ne serez pas son médecin, +vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma +confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre +branche pour le préserver de vos aumônes; je vous les renverrai avec +persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce +que je vous dis maintenant: + +»Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-même, +et ne revenez plus.» + +Toute autre que Césarine eût été terrassée; mais elle avait mis tout au +pire dans ses prévisions. Elle était préparée au combat avec une +vaillance extraordinaire. Au lieu de paraître humiliée, elle prit son +air de surprise ingénue; elle garda le silence un instant, sans faire +mine de s'en aller. + +--Vous venez de me parler bien sévèrement, dit-elle avec cette +merveilleuse douceur d'accent et de regard qui était son arme la plus +puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu +service. J'étais venue ici par dépit et très en colère. Je m'en irai +très-rêveuse et très-troublée. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela? +Suis-je une enfant gâtée par le bonheur défaire le bien? Le dévouement +peut-il être en nous un élément de corruption? On a dit, il y a +longtemps, que l'orgueil était la vertu des saints. Est-ce qu'en +cherchant et sanctifier ma vie par la charité j'aurais perdu la modestie +et la délicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque +je vous ai cruellement blessé. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil +qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder? +C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de +m'avoir fait cette lumière. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la +vérité à nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que +j'ai dépassé mon droit en voulant m'intéresser au fils de mon amie +malgré lui. J'ai cru que c'était par méfiance personnelle contre moi, et +il est possible que j'aie pris ma vanité froissée pour un sentiment +généreux. Soyez tranquille à présent sur mon compte, je n'agirai plus +sans m'interroger sévèrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma +vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrétion. +Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causés, monsieur Gilbert; +chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle +s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, défendez-moi un peu, je vous +prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des réalités. Dites à +Marguerite que je désire sincèrement le succès de ses voeux les plus +chers, car... vous m'avez donné une bonne et utile leçon, monsieur +Paul; mais vous devez reconnaître que vous pouvez aussi, à l'occasion, +recevoir un bon conseil. Voici le mien: épousez Marguerite, légitimez +votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes à la main, et tout +droit implique un devoir. + +--Et vous, mademoiselle Dietrich, répondit Paul, recevez aussi, pour que +nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vôtre. Je sais par les amis +de M. de Rivonnière que vous l'avez rendu très-malheureux. Réparez tout +en l'épousant, puisqu'on espère le sauver. + +--J'y songerai; merci encore,--répondit-elle avec grâce et cordialité. + +Elle sortit et referma la porte sur elle, défendant à Paul de la +reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignité qu'il resta +frappé de surprise et d'hésitation. Il n'était pas vaincu, il était +apprivoisé. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'eût pas été fâché +de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de +prendre. + +Il parla d'elle avec douceur à Marguerite, et, sans lever la consigne +qu'il lui avait imposée, il lui laissa espérer qu'elle reverrait dans +l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-être une certaine +complaisance à prononcer ce mot, car pour la première fois Césarine, +sage et douce, lui avait paru réellement belle. + +Ce jour-là , Césarine avait frappé juste, elle s'était purgée du ridicule +attaché à l'amour non partagé. Elle s'était relevée de cette humiliation +qui donnait trop de force à la révolte de son antagoniste; elle avait +diminué sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la +lucidité de mon jugement. Il m'en voulait peut-être un peu d'avoir +essayé de le mettre en garde contre un péril imaginaire. Il se méfiait +de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnaître une certaine +exagération qui n'était pas sans danger pour lui. Aussi défendit-il à +Marguerite de me parler de la visite de Césarine, afin de ne pas +m'alarmer de nouveau. + +M. de Rivonnière semblait entrer en convalescence quand un grave +accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que +Césarine conçut un projet tout à fait inattendu, dont elle me fit part +quand la chose fut à peu près résolue. + +--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement +marquise de Rivonnière. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est +pas si surprenant que cela! C'est très-logique au contraire. Apprends ce +qui s'est passé il y a trois jours. + +M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de +sa part, et il m'a dit ceci: + +«Il n'y a plus d'illusions à entretenir; une consultation des premiers +chirurgiens et des premiers médecins de France a décrété ce matin que le +mal était incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a caché +l'arrêt à sa famille, on ne l'a communiqué qu'à moi et à Dubois, en nous +conseillant, si le malade avait des affaires à régler, de l'y décider +avec précaution. + +»Les précaution, étaient inutiles: Jacques s'est senti frappé à mort dès +le premier jour, et il a dès lors envisagé sa fin prochaine avec un +courage stoïque. Aux premiers mots que j'ai hasardés, il m'a pris la +main et me l'a serrée d'une certaine manière qui signifiait: _Oui, je +suis prêt_, car il faut dire que, sur des signes fort légers et un +simple mouvement de ses lèvres ou de ses paupières. Je suis arrivé à +deviner toutes ses volontés et même à lire clairement dans sa pensée. Je +lui ai demandé s'il avait des intentions particulières: il a dit _oui_ +avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononcé sans émission +de voix; + +»--Héri.... Césa.... + +»--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre héritière Césarine +Dietrich? + +»Signe affirmatif très-accusé. + +»--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas. + +»--Si; _mariage in extremis_. + +»Je lui ai fait préciser sa résolution en la traduisant ainsi: + +»--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre à votre +heure dernière? + +»--Oui. + +»--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure réputée la +dernière pour un malade ne soit pas la première de son rétablissement. +Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu être votre compagne dans la vie: +risquera-t-elle de s'engager à vous dans le cas éventuel d'une mort +toujours incertaine? + +»Je parlais ainsi pour lui donner une espérance dont il ne voulait pas +et que je n'ai pas. Il m'a montré des yeux mon chapeau et la porte. + +»--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite? + +»Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer +votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apporté la +Consultation signée des autorités de la science. Vous voyez que le +malheureux est condamné, et qu'en acceptant l'offre suprême du pauvre +Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la +Loi. + +»J'ai demandé à M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce désir étrange +de me donner son nom. Quant à sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais +pas frustrer sa famille, étant bien assez riche par moi-même, et le +titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre à mes yeux de fille +émancipée, de bourgeoise satisfaite de ses origines. + +«--Vous avez tort de dédaigner les avantages que le monde prise au +premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indépendance, +l'éclat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considérable, +sera décuplée par la position qui vous est offerte. + +»--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux +faire à notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses pensées. Il +prétendait devant moi n'être pas sensible au ridicule de sa position +d'aspirant perpétuel; il me trompait peut-être? + +»--Il y était cruellement sensible. La vivacité de sa souffrance vous +montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort +serait adoucie par la réparation qu'il est en votre pouvoir de lui +donner devant le monde. + +«--En ce cas, j'accepte. + +»--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre +père? + +»--Allons-y ensemble, je suis sûre de son consentement. + +» Nous avons parlé à mon père. Il a cédé pour d'autres motifs que les +miens. Il croit que ma réputation a souffert des assiduités trop +évidentes du marquis, et que ma complaisance à les supporter de +préférence à celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je +voulais garder mon indépendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de +sérieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne +veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue; +mais mon père s'en tourmente: raison de plus pour que je cède. Voilà , ma +Pauline; puisque c'est une bonne action à faire, il ne faut pas hésiter, +n'est-ce pas ton avis? + +Ce n'était pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action +quelque chose de féroce, la nécessite pour Césarine de trembler au +moindre mieux qui se manifesterait dans l'état de son mari. Si, contre +toutes les prévisions, il guérissait, ne le haïrait-elle pas, et si, +sans guérir, il languissait durant des années, ne regretterait-elle pas +la tâche ingrate qui lui serait imposée? + +Elle s'offensa de mes doutes et me répondit avec hauteur que je ne +l'avais jamais connue, jamais estimée. + +--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rêveries que j'ai eu le +tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu +as fini par te persuader que je voulais épouser monsieur ton neveu et à +présent tu crois que si j'en épouse un autre, mon coeur sera déchiré de +regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans; +mais celui-ci a trop duré, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te +rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aimé M. de +Rivonnière, et que j'ai eu le droit de le faire attendre. + +Du moment qu'elle croyait annuler par une négation tranquillement +audacieuse tout ce qu'elle avait dit à son père et à moi, je n'avais +rien à répliquer. Les bans furent publiés. J'en informai Paul, qui ne +montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'était +pris d'amitié pour lui et lui témoignait une entière confiance. Il était +donc au courant et il approuvait Césarine. Il me raconta alors +l'explication qu'elle était venue lui donner et me fit comprendre qu'il +y avait eu un peu de ma faute dans le rôle ridicule qu'il avait failli +jouer auprès d elle. J'en fus mortifiée au point de m'en vouloir à +moi-même, de me persuader que Césarine s'était moquée de mes terreurs, +qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une velléité de coquetterie en passant, +et qu'au fond elle avait toujours aimé plus que tout, le marquisat de M. +de Rivonnière. + +Ainsi c'était pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se +méfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde. + +La faiblesse extrême du marquis s'était dissipée durant les délais +obligatoires. Le mal avait changé de nature. Le poumon était guéri, on +permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans +un fauteuil. La maladie prenait un caractère mystérieux qui déroutait la +science. Le sang se décomposait. La tête était parfaitement saine malgré +une fièvre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps, +l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits étaient sans sommeil. +Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus +qu'à le deviner, à lui complaire, à satisfaire ses fantaisies. Sa +famille avait perdu l'espérance et ne cherchait plus à le gouverner. + +Le mariage déclaré, la soeur et le beau-frère, qui avaient compté sur +l'héritage pour leurs enfants, furent très-mortifiés et dirent entre eux +beaucoup de mal de Césarine. Elle s'en aperçut et les rassura en faisant +stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son +nom. Elle ne voulait être usufruitière que de son hôtel dans le cas où +il lui plairait de l'occuper après sa mort. Dès lors la famille +appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en +un instant du bruit de son mérite et de sa gloire. + +La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut +un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M. +de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel +et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que +par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le +marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas +d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses +souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite +journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part, +dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de +contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si +elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et +signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière +coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et +d'infirmité où il se trouvait. + +Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait +lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était +en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel +Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le +seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré +que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé +avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit +seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant +ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux +aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au +même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un +triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et +dominer par son désintéressement. + +On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des +deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin +avec le vicomte de Valbonne. + +Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un +peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi +riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son +maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour +bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé +la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il +ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait +exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment. + +Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui +entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant: + +--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont +les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne +veux rien de plus que votre amitié. + +Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris +cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait +ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule +avec moi. Paul vint nous saluer. + +--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous +n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière. +Voulez-vous que nous nous donnions la main? + +Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta: + +--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui +m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore +davantage.... + +Paul l'interrompit: + +--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich, +car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens +malgré eux. + +--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de +prendre une bonne résolution. + +--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais +l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera +pas curieuse. + +--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur +que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite? + +--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus. + +Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité +d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout +réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle, +on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour +lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie. + +Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis +quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes +disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer +mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain, +qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement +qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte +d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens +roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses +jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et +il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien +cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche +draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air, +mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux +creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une +sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me +serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de +malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur +son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa +fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la +porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi +paralysées. + +Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine +semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il +fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette +sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le +maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage +lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il +n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La +future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour +se ravoir. + +--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas +indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut. + +Que s'était-il passé en elle? + +Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout +derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit +rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la +pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle +s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis, +durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien +tranquille et son air doucement attendri. + +Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes +du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de +l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut +blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le +silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois +on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore. + +Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_! +Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les +compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit: + +--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite +hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi. + +Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et +presque radieuse. + +--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière +vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et +permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme? + +--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main. + +--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres +interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort +injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur. + +--Parle-moi de ton mariage. + +--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir. + +--À l'hôtel Dietrich? + +--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement? + +--Oui, à neuf heures. + +Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis +semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque +inquiétude de le quitter. + +--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout +le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans +une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi: + +--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle, +je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait +m'arriver de pire serait de vivre. + +--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me +soupçonnez toujours.... + +Et lui, parlant plus bas encore: + +--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui. + +C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il +dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce +qu'il n'était pas plus mal que le matin. + +--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a +reçu les sacrements de l'Église. + +--Que me dites-vous là ? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois! + +--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à +rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à +cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de +Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux +convenances religieuses. + +--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait. + +--Quel homme décousu et sans règle! me dit-elle dès que Dubois fut +sorti. Cette capucinerie athée me remplirait de mépris pour lui, s'il +n'avait droit en ce moment à l'absolution de ses amis encore plus qu'à +celle du prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait. + +--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite! + +--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis +plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indifférent. Ne crois pas +que je regrette le lien que j'ai contracté; tu sais très-bien qu'il +n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prévision, le +marquis revenait à la santé, je ne lui appartiendrais pas plus que par +le passé. + +--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole? + +--La promesse qu'il a signée a plus de valeur que tu ne penses, elle me +serait très-favorable pour obtenir une séparation. + +--Tu avais consulté d'avance? + +--Certainement. + +Nous n'échangeâmes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reçut des +visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de +la soirée avec mon neveu, qui m'y attendait déjà . + +--Voici, me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je te cache depuis une +quinzaine. Il est bon de résumer ici dans quels termes j'étais avec M. +de Rivonnière au lendemain du duel. Il m'avait accusé en lui-même, et +auprès de ses amis probablement, d'aspirer à la main de mademoiselle +Dietrich. En me voyant défendre mon honneur au nom de ma maîtresse et de +mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il m'estimait +d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui +restait un peu d'inquiétude pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir +durant les quelques jours où son état s'est amélioré. Il m'a envoyé M. +de Valbonne qui m'a dit: + +«--Vous m'avez presque tué mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je +le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-être. La +femme qu'il aime passionnément aime un autre que lui. À tort ou à +raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous étiez marié, elle vous +oublierait. Ne comptez-vous pas épouser celle pour qui vous avez si +loyalement et si énergiquement pris fait et cause? + +«J'ai répondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi +m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, répétée de bonne foi +peut-être par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre +dans sa confidence. + +«--Mais si ces personnes ne s'étaient pas trompées? reprit M. de +Valbonne. + +«--Je n'aurais qu'un mot à répondre: je ne suis pas épris de +mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux. + +»--Cette simple réponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte. +À présent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude à +l'endroit de Marguerite? + +»--À présent que les fautes sont si cruellement expiées, je permets +toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'épouser Marguerite +le jour où je l'aurais vengée. Je compte donc l'épouser dès que j'aurai +amené mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mère adoptive, à +consentir à cette union. Elle y est un peu préparée, mais pas assez +encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son +autorisation. + +»--Le marquis croit savoir qu'elle ne cédera pas facilement, à cause de +la famille de Marguerite. + +»--Oui, à cause de sa mère, qui était une infâme créature; mais cette +mère est morte, j'en ai reçu ce matin la nouvelle, et le principal motif +de répugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi. + +»--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous +dictera. Vous voici en présence d'un homme que vous avez mis entre la +mort et la vie, que le chagrin et l'inquiétude rongent encore plus que +sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il était assuré de deux +choses qui ne dépendent que de vous: la réparation donnée et le bonheur +assuré à la femme qui lui a laissé un profond remords; la liberté, la +raison rendues à l'esprit troublé de la femme qu'il aime toujours +malgré le mal qu'elle lui a fait. Ne répondez pas, réfléchissez.» + +J'ai réfléchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter +personne, pas même toi; pour faire mon devoir. J'ai écrit le lendemain à +M. de Valbonne que mon premier ban était affiché à la mairie de mon +arrondissement. Il est accouru à mon bureau, m'a embrassé et m'a supplié +de laisser ignorer le fait à Césarine. Pour cela, il fallait vous en +faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse +et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et +dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai +fait: c'est un sacrifice au repos et à la dignité des autres, à +commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laissé +gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour +Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait à un homme que j'ai eu raison +de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tué, car il +n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientôt veuve. +Enfin c'est aussi un peu un sacrifice à la dignité de mademoiselle +Dietrich. Sa prétendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri, +était pourtant un fait acquis dans l'intimité de M. de Rivonnière, grâce +à l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie à d'autres que M. +de Valbonne. Si je n'étais pas marié, on ne manquerait pas de dire que +la belle marquise attend son veuvage pour m'épouser. Le faux se répand +vite, et le vrai surnage lentement. J'ai été très-cruel envers cette +pauvre personne, à qui j'aurais dû pardonner un instant de coquetterie +suivi de puérils efforts pour dissiper mes préoccupations. Tout cela est +à jamais effacé par notre double mariage. J'ai reconnu que votre élève +avait des qualités réelles qui font contrepoids à ses défauts; j'imagine +qu'elle a renoncé pour toujours _à me faire du bien_. Elle en trouvera +tant d'autres qui s'y prêteront de bonne grâce! D'ailleurs je ne suis +plus intéressant. Mon patron vient de m'associer à une affaire qui ne +valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en +parfait équilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est +heureuse, la Féron est repentante et pardonnée, Petit-Pierre a recouvré +l'appétit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu +es contente de moi, puisque je suis content de moi-même. + +Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me +causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque +dévouée qu'elle pût être. Je lui cachai également le plaisir que +j'éprouvais de le voir délivré du malheur de plaire à Césarine. Il ne +voulait plus croire à ce danger dans le passé. Je l'en croyais préservé +dans l'avenir: nous nous trompions tous deux. + +Dès le lendemain, un mieux très-marqué se manifesta chez le marquis, et +sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle à la vertu du confesseur. +Césarine et son père le virent un instant, comme il était convenu. Il +refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, après quoi il +prit à part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit. + +--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma guérison sera +longue, et je ne veux pas être un objet d'effroi et de dégoût pour ma +femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvré tout à fait +la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passât l'été à la +campagne. + +--Êtes-vous encore jaloux? + +--Non, c'est fini. Césarine est trop fière pour songer à un homme marié, +et cet homme est trop honnête pour me trahir. Je suis certain qu'elle +m'aimerait si je n'étais pas un fantôme dont la vue l'épouvante quelque +soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris, +si j'y reste; elle serait blâmée. Il faut donc que je m'en aille, moi, +que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager. +Dites à mon médecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore +trop faible. Répondez-lui que je suis résolu à risquer le tout pour le +tout. + +Le médecin jugea que l'idée de son client était bonne; la vue de sa +femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement +d'air et d'idées fixes pouvaient seuls le sauver; mais le déplacement +semblait impossible. Si on l'opérait tout de suite, il ne répondait de +rien. + +M. de Valbonne était énergique et regardait l'irrésolution comme la +cause unique de tous les insuccès de la vie. Il insista; le départ fut +résolu. On l'annonça bientôt à Césarine, qui offrit d'accompagner son +mari, il refusa et le pauvre Rivonnière, emballé avec son lit dans un +wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De là , +il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu'à la guérison +ou à la mort, telle était sa pensée. M. de Valbonne l'accompagnait avec +un médecin particulier. + +Césarine passa encore quelques jours à Paris. Son père était impatient +de retourner à Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde +pour six mois, il lui importait de dire à chacun quelques mots justes +sur sa situation, qui semblait étrange et faisait beaucoup parler. Au +fond, elle éprouvait, au milieu de ses secrètes amertumes, un petit +plaisir d'enfant à se voir posée en marquise et à montrer à +l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la déparer. +Elle s'était composé un rôle de veuve résignée et vaillante qu'elle +jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que très-peu d'espoir de +conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour +lui sauver la vie. Ce n'était point un caprice de générosité, un moment +de compassion. Elle l'avait toujours considéré et traité comme son +meilleur ami. Elle s'était toujours dit que, si elle se décidait au +mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'étonnant à +ce qu'elle eût accepté son nom; mais elle n'avait accepté que cela, elle +tenait à le faire savoir. Elle répéta ce thème sous toutes les formes à +trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand +elle se trouva suffisamment bien posée, elle me dit: + +--En voilà assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant +pourquoi je suis marquise de Rivonnière. Il n'y a que moi qui ne le +sache plus. + +Je la comprenais à demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre. +Je savais bien pourquoi elle avait consenti à ce mariage. Elle ne +comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par +la confiance et l'amitié. Elle avait calculé que six mois au plus +suffiraient à lui rendre sa liberté et à lui faire conquérir l'amour. +Elle avait tout préparé pour éloigner Paul de Marguerite en feignant de +vouloir l'unir à elle. Paul avait haï la femme qui s'offrait; il +s'éprendrait de celle qui se refusait jusqu'à lui en vanter une autre. +Elle avait réussi à détruire sa méfiance, mais non à empêcher son +mariage, et elle n'avait plus d'autre partie à jouer que de paraître +charmée du prix auquel elle avait obtenu ce résultat. Mais que ce prix +était cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme! +J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de +désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se douta de rien. Il ne +pouvait rien empêcher, rien racheter; il était désormais inutile de rien +lui dire. Le reste de la famille se réjouissait de la haute position +acquise par Césarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour +pour avoir la joie de dire:--Prévenez madame la marquise. Ses jeunes +cousines Dietrich partageaient un peu cette vanité. L'aînée était +mariée, la cadette fiancée; la petite Irma disait: + +--Mes soeurs épousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux +un noble ou je ne me marierai pas. + +Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand +Césarine, après avoir annoncé qu'elle avait faim, repoussait son +assiette sans y toucher, ou quand, après avoir commandé gaiement une +promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dételer, il me +regardait, et ses yeux froids me disaient: + +--Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra pour avoir fait celle des +autres. + + * * * * * + + + + +IV + + +Nous quittâmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Césarine eût revu +Paul ni Marguerite. Mireval était, par le comfort élégant du château, la +beauté des eaux et des ombrages, un lieu de délices, à quelques heures +de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour améliorer +l'agriculture: il y dépensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en +recueillait, et il faisait de bonne volonté ces sacrifices pour l'amour +de la science et le progrès des habitants. Il était réellement le +bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habileté de sa +fille il n'eût point été aimé. Son excessive modestie, son +désintéressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient à son +langage et à ses manières une dignité froide qui pouvait passer aux yeux +prévenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait haï d'abord autant par +crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait +respecter; son dévouement aux intérêts communs le faisait maintenant +estimer; mais il manquait d'expansion et n'était point sympathique à la +foule. Il ne désirait pas l'être; ne cherchant aucune récompense, il +trouvait la sienne dans le succès de ses efforts pour combattre +l'ignorance et le préjugé. C'était vraiment un digne homme, d'un mérite +solide et réel. Son manque de popularité en était la meilleure preuve. + +Césarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui préférait des +notabilités médiocres ou intéressées. Elle l'avait beaucoup poussé à la +députation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes +valent tous les efforts d'une volonté sérieuse, mais que celles de +l'amour-propre sont vaines et mesquines. + +Cependant une question locale d'un grand intérêt pour le bien-être des +agriculteurs du département s'étant présentée à cette époque, il se +laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque +d'échouer, il se laissa porter. Césarine se chargea d'avoir la volonté +ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-être +besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage +lui donnait droit à une initiative plus prononcée, et M. Dietrich, qui +depuis longtemps n'avait résisté à sa toute puissance que dans la +crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna dès lors à la marquise de +Rivonnière le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait +cherché à rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Césarine. +Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui +avaient beaucoup à se louer de l'indulgente gestion de son intendant, +avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indéfinie de leur +patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et +d'avoir à rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand +ils virent que Césarine ne prétendait à rien, qu'elle n'allait pas même +visiter les fermes et le château de son mari, il y eut un grand élan de +reconnaissance et de joie. Dès ce moment, elle put disposer de leur vote +comme de celui de ses propres tenanciers. + +Mireval avait été jusque-là une solitude. M. Dietrich s'était réservé ce +coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde. +Césarine, respectant son désir, avait paru apprécier pour elle-même les +utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette +fois elle déclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les +portes toutes grandes à la foule des électeurs de tout rang et de toute +opinion. M. Dietrich se résigna en soupirant, la jeune marquise organisa +donc un système de réceptions incessantes. On ne donnait pas de fêtes, +disait-on, à cause de l'absence et du triste état du marquis; et puis on +en donnait qui semblaient improvisées lorsque le courrier apportait de +bonnes nouvelles de lui, sauf à dire d'un air triste le lendemain que le +mieux ne s'était pas soutenu. + +J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu à Paris. Je ne +l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert à +la curiosité. Dans toute agglomération humaine, la médiocrité domine. +Ces dîners journaliers de cinquante couverts, ces réjouissances dans le +parc, cet endimanchement perpétuel, me furent odieux. Je ne pouvais +refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome; +son activité ne suffisait plus à tout. Le marquisat de sa nièce lui +avait porté au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou +d'assez ingénieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je +n'avais plus d'intimité avec Césarine. Depuis le mariage de Paul et le +sien, ses lèvres étaient scellées, sa figure était devenue impénétrable. +Elle ne se portait pas bien, c'était pour moi le seul indice d'une +grande déception supportée avec courage. Je dois dire que, durant cette +période d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut +vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'être, et que, tout en +l'admirant, je sentis se réveiller ma tendresse pour elle, la douleur +que me causait sa souffrance, le dévouement qui me portait à l'alléger +en lui sacrifiant mes goûts et ma liberté. + +J'avais à peine le temps d'écrire à Paul. Il m'écrivait peu lui-même. Il +avait un surcroît de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles +attributions. Sa femme était heureuse, son enfant se portait bien. Il +n'avait, disait-il, rien de mieux à souhaiter. M. de Valbonne écrivait à +M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des +alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnière. +Il supportait mieux les déplacements que le repos, il parcourait la +Suisse à petites journées. Césarine paraissait prendre beaucoup +d'intérêt à ces lettres, mais M. Dietrich seul y répondait. La marquise +cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait désormais +M. de Valbonne. + +Au bout de deux mois de lutte, Césarine l'emporta, et son père fut élu à +une triomphante majorité. Elle avait déployé une activité dévorante et +une habileté délicate dont on parlait avec admiration. On vécut encore +quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui +commençait à désillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle +avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient +pas cette peine-là et n'avaient guère plus de coeur que des chiffres. +Elle se sentit alors très fatiguée et très-souffrante. M. Dietrich, qui +ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et +la reconduisit à Paris pour consulter. + +Nous nous retrouvâmes donc à l'hôtel Dietrich tout à fait calmes et à +peu près seuls; tout le Paris élégant était à la campagne ou à la mer. +Nous touchions à la mi-septembre, et il faisait encore très-chaud. Le +marquis allait décidément mieux. Césarine voyait s'éloigner indéfiniment +la recouvrance de sa liberté; elle y était assez résignée, et son père +espérait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en ménage. L'engagement +qu'avait pris son gendre de ne jamais la réclamer pour sa femme lui +paraissait une délicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le +revoyant guéri, soumis et toujours épris. + +La consultation des médecins dissipa nos craintes. Césarine n'avait que +l'épuisement passager qui résulte d'une grande fatigue. On lui conseilla +de passer le reste de la belle saison, tantôt sur sa chaise longue, +dans l'ombre fraîche de ses vastes appartements, tantôt en voiture un +peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de +se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indifférence, se +fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une +personne détachée de toutes les choses extérieures; puis elle prit des +notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit: + +--Durant ces jours de loisir et de réflexion, tu ne sais pas ce que j'ai +fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te réjouis pas; +c'est un résumé lourd et ennuyeux de quelques théories philosophiques à +l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupée et intéressée. +Lire beaucoup, écrire un peu, voilà un débouché pour mon activité +d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je +sache si cela vaut la peine d'être dit et celle d'être lu; j'ai écrit à +ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoyé mon +manuscrit, puisque sa spécialité est de juger ces sortes de choses. Je +ne tiens pas à être imprimée, je tiens seulement à savoir si je peux +continuer sans perdre mon temps. + +--Et il t'a répondu?... + +--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il +n'avait guère le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais +qu'en un quart d'heure de conversation il se résumerait beaucoup mieux, +et qu'il se tenait à mes ordres pour le jour et l'heure que je lui +fixerais. + +--Et tu as fixé.... + +--Aujourd'hui, tout à l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Césarine +m'avertissait à la dernière minute. Toute réflexion eût été superflue, +deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on l'annonça. + +J'observai en vain la marquise, aucune émotion ne se trahit; elle ne lui +reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne +s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir +Marguerite. Elle ne lui parla que littérature et philosophie, comme si +elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant à lui, calme +comme un juge qui ne permet pas à l'homme d'exister en dehors de sa +fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre: + +--Vous avez fait, sans paraître vous en douter, un ouvrage remarquable, +mais non sans défauts; au contraire; les défauts abondent. Cependant, +comme il y a une qualité essentielle, l'indépendance du point de vue et +une appréciation plus qu'ingénieuse, une appréciation très-profonde de +la question que vous traitez, je vous engage sérieusement à faire +disparaître les détails un peu puérils et à mettre en lumière le fond de +votre pensée. L'examen des effets est de la main d'un écolier et prend +infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est +d'un maître, et vous l'avez glissé là avec trop de modestie et de +défiance de vous-même. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois +quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous réponds +qu'il méritera d'être publié, et qu'il ne sera pas inutile. Quant à la +forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lâchée. J'y voudrais +l'énergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui +vous est chère. + +--Aucune conviction ne m'est chère, reprit Césarine, puisque j'ai fait +ce travail avec indépendance. + +--L'indépendance, reprit-il, est une passion qui mérite de prendre place +parmi les passions les plus nobles. C'est même la passion dominante des +esprits élevés de notre époque. C'est, sous une forme nouvelle, la +passion de la liberté de conscience qui a soulevé les grandes luttes de +vos pères protestants, madame la marquise. + +--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fenêtre, et le jour +pénètre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai +mon livre, j'ai compris, vous verrez. + +Il allait se retirer, elle le retint. + +--Vous avez peut-être à causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez, +j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et +merci encore. + +Elle lui tendit la main avec une grâce chaste et affectueuse en +ajoutant: + +--Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline +vous dira que je lui en demande souvent. + +Je trouvai inutile de dire à Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon +rôle n'était plus de le prémunir contre les dangers que j'avais cru +devoir lui signaler l'année précédente. Je devais au contraire lui +laisser croire qu'ils étaient imaginaires et accepter pour moi le +ridicule de cette méprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il +ne craignait pas d'éveiller la jalousie du marquis en venant voir sa +femme. + +--Je suis si éloigné de vouloir lui en inspirer, répondit-il, que je +n'ai même pas songé à lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis +fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermédiaire des +communications qui s'établissent entre madame de Rivonnière et moi à +propos de son livre. + +--Ton devoir serait peut-être d'en écrire à M. de Valbonne pour le +consulter. + +--Je trouverais cela bien puéril! Me poser en homme redoutable quand je +suis marié me semblerait fort ridicule en même temps que fort injurieux +pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu sévèrement. Supposez +que vous ne vous soyez pas trompée, ma tante, et qu'elle ait eu +réellement, dans un jour de rêverie extravagante, la pensée de s'appeler +madame Gilbert; elle est à coup sur fort enchantée maintenant d'avoir +une position plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il +éterniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait +dans le passé de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers +de peccadilles aussi déraisonnables qu'innocentes! De grâce, ma tante, +laissez-moi oublier tout cela et rendre justice à la femme intelligente +et bonne qui rachète, par le travail sérieux et la grâce sans apprêt, +les légèretés ou les rêveries de la jeune fille. + +Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six +semaines? devais-je inquiéter Marguerite pour l'engager à se tenir sur +ses gardes? Évidemment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout +cela. J'avais depuis longtemps perdu l'espérance de diriger Césarine; je +n'étais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'étais pas +engagée avec son mari à veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence +qu'il fût jamais en état de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait +désormais assez d'ascendant sur lui pour détruire ses soupçons. +D'ailleurs Paul voyait peut-être plus clair que moi; Césarine, éprise de +graves recherches et peut-être ambitieuse de renommée, ne songeait +peut-être plus à lui. + +Il la revit plusieurs fois, et peu à peu ils se virent souvent. M. +Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si +discrètes et si tranquilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétude et ne +jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres. +L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille; +mais elle était parfaitement guérie et trouvait à Paris la solitude dont +elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si +heureuse qu'il consentit à attendre à Paris auprès d'elle l'ouverture de +la session parlementaire. Césarine n'aimait plus le monde, et il était +de bon goût qu'elle vécût dans la retraite. Son cortège de prétendants +l'avait naturellement abandonnée. Elle rechercha parmi ses anciens amis +les personnes graves occupées de science ou de politique. Aucun beau +jeune homme, aucune femme à la mode ne reparut à l'hôtel Dietrich. Paul, +avec sa mise modeste et son attitude sérieuse, ne déparait pas cet +aréopage de gens mûrs convoqué autour des élucubrations littéraires et +philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions +intéressantes que Césarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y +faisait très-bonne figure quand on le forçait à y prendre part. Il avait +déjà dans ce monde-là des relations qui devinrent plus intimes. On y +faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent +et moins contenu par sa discrétion naturelle. Césarine réussissait à le +faire briller malgré lui et sans qu'il s'aperçût de l'aide qu'elle lui +donnait. + +À la fin de l'hiver, leur amitié établie sans crise et sans émotion, +elle l'engagea à lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi. +Marguerite était trop impressionnable, trop peu défendue par +l'expérience et le raisonnement, pour sortir de la sphère où elle était +heureuse et sage. + +Au printemps, Paul, dont la position s'améliorait chaque jour, avait pu +louer, à une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne où sa +femme et son enfant vivaient avec madame Féron, sans qu'elles fussent +forcées de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et +chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-même un carré de plantes +qu'il avait la jouissance de voir croître et fleurir. Il n'avait jamais +eu d'autre ambition que de posséder un hectare de bonne terre, et il +comptait acheter l'année suivante celle qui lui était louée. Il pouvait +désormais quitter son bureau à cinq heures; il dînait à Paris et venait +souvent nous voir après. Dès que les pendules marquaient neuf heures, +quelque intéressante que fût la conversation, il disparaissait pour +aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il +acceptait de dîner avec nous et quelques-unes des notabilités dont +s'entourait la marquise. + +Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet de lui. + +«Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que +Pierre est très-malade; j'y cours. Excusez-moi auprès de madame de +Rivonnière.» + +--Prends ma voiture et cours chez mon médecin, me dit Césarine, +emmène-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'étais libre; je te +donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il +faut. + +Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal, Paul au désespoir, +Marguerite à peu près folle. Le médecin de l'endroit qu'on avait appelé +s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait la +petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage et se retirèrent +sans donner grand espoir, la maladie avait une intensité effrayante. +Nous restions consternés au tour du lit du pauvre petit, quand Césarine +entra vers dix heures du soir, encore vêtue comme elle l'était dans son +salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa +près de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent +toutes deux veiller le malade. La chambre était trop petite pour qu'il +fût prudent d'encombrer l'atmosphère. Elle se déshabilla, passa une robe +de chambre qu'elle avait apportée dans un foulard, s'établit auprès du +lit, et resta là toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et +les jours qui suivirent, jusqu'à ce que l'enfant fût hors de danger. +Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter +aveuglément son autorité. Elle avait coutume de soigner les malades à +Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les +paysans la croyaient magicienne, car elle opérait le miracle de ranimer +la volonté et de rendre l'espérance. Ce miracle, elle le fit sur nous +tous autour du pauvre enfant. Elle était entrée dans cette petite maison +abîmée de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la +nuit. Elle nous avait rendu la présence d'esprit, le sens de l'à -propos, +la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le +succès des meilleures médications; elle nous quitta, nous laissant dans +la joie et bénissant son intervention providentielle. + +Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le +chagrin et l'inquiétude avaient rendue malade aussi. Césarine revint +pour elle, ranima son esprit troublé, lui témoigna un intérêt dont elle +fut très-fière, rassura et égaya Paul, qui, à peine remis d'une terreur, +retombait dans une autre, se fit aimer de madame Féron, avec qui elle +causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la +femme supérieure s'effaçait absolument pour se mettre au niveau des plus +humbles. Cette séduction charmante me prit moi-même, car, dans nos +entretiens, elle ne donnait plus de démenti confidentiel à sa conduite +extérieure. Je me persuadai qu'elle était absolument guérie de son +orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en +partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son +affection devenaient choses sacrées; une prévision du danger m'eût +semblé une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait réussi +là où avait échoué Césarine. Elle avait amélioré le sort de Paul, car, +sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par l'intermédiaire de son +père, sur les résolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant éprouvé quelques +pertes, voulait restreindre ses opérations. En lui prêtant une somme +importante, M. Dietrich l'avait amené à faire tout le contraire et à +charger Paul d'une affaire assez considérable. Elle avait ainsi donné du +pain à l'enfant et du repos à la mère, elle avait été le médecin de +l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la confiance, de +l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait +juré de soustraire à sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en +plaindre, il était heureux qu'elle l'eût conquis. + +Une seule personne, celle qui jusque-là avait été la plus confiante, +Marguerite, sans autre lumière que son instinct, devina ou plutôt sentit +la fatalité qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus +douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de +rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout opposée à celle que nous +avions redoutée. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse +quelque ennui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les entendre. + +--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis +moins qu'avant ce mariage tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un +peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien +en m'apprenant à raisonner. Cela me tue au contraire, car voilà que je +comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces +choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas +me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que +j'ai fait et la répugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit +bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé; mais qu'est-ce qui +a réparé? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre +et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis à +plaindre celui qu'il détestait, et la pitié qu'il a pour son ennemi le +rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour +s'en consoler! Mais voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout +d'être jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir de +l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant! +Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas ça. Je croyais +qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais +toujours: + +«--Où seras-tu plus aimé et plus content qu'avec nous?» + +Il n'a jamais été contre, car il me répondait: «--Tu vois bien que je ne +me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je +n'y sois forcé.» Aujourd'hui pourtant il pourrait dîner avec nous tous +les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et +demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien +dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dévore +de caresses; mais je le regarde à travers le rideau de ma fenêtre, et je +lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des +larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me répond +toujours avec sa même douceur et me gronde avec sa même bonté; cependant +il a l'air sévère malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se +retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon +et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me +reste un pavé sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue +pour me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé et que je +m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame +Féron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui faire +des confidences; elle aime à causer, et mon silence l'ennuie. Je reste +seule, j'attends que mon mari soit rentré; je prends mon ouvrage et je +me dis: + +«--Deux heures, ça n'est pas bien long....» + +Cela me paraît deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-là , +qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me +rendent folle, injuste, méchante. Je rêve des malheurs, des désespoirs; +si je ne craignais pas d'éveiller mon petit, je crierais, tant je +souffre. Je regarde à la fenêtre comme si je pouvais voir par-dessus la +campagne ce que Paul fait à Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne +fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va +souvent chez vous, c'est bien naturel: vous êtes pour lui comme sa mère. +Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il répond oui, +il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand +monde chez elle, s'il est content d'être revenu auprès de moi; il sourit +en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chéri a fait +et dit dans la journée, à quels jeux il s'est amusé, ce qu'il a bu et +mangé; enfin il paraît heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler +de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien pâle et +bien défaite, il ne s'en aperçoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne +devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser +que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait +empêchée de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter +celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-être +est-il plus à plaindre que moi.... + +Ce jour-là , Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la +marquise; mais une autre fois ce fut à Césarine elle-même qu'elle se +révéla. + +Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la maladie de l'enfant. +Césarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et +moi une partie de cette journée, que Paul consacrait toujours à sa +famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dîner à l'hôtel +Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir +presque tous les jours. C'était là le gros chagrin de Marguerite, je le +trouvais injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant qu'elle +prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaîner si étroitement; il +était bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain +n'était-il pas permis à cet homme d'intelligence condamné à la société +d'une femme si élémentaire? + +Pourtant je commençais à m'inquiéter de son air souffreteux et de +l'abattement où il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en +apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle +savait mieux qu'elle-même la cause de son chagrin. Marguerite avait +besoin d'être questionnée; comme tous les enfants, elle ne savait que +devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-même, se +plaindre, se répandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se +repentir, promettre et recommencer, telle était sa vie, et depuis que la +Féron n'était plus sa confidente, depuis que Paul, marié avec elle, lui +inspirait une sorte de crainte, elle amassait des tempêtes dans son +coeur. + +Comme nous étions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se +trouvant occupé dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre +absence de curiosité. + +--Paul s'est donc bien amusé hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton +assez aigre, qu'il a manqué le train et n'est rentré qu'à onze heures, à +pied, par les sentiers? + +--En vérité, lui dit Césarine, est-ce que vous avez été inquiète? + +--Bien sur que je l'ai été. Un homme seul comme ça sur des chemins où on +ne rencontre que des gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vous devriez +bien me le renvoyer plus tôt. Quand il n'arrive pas à l'heure, je compte +les minutes; c'est ça qui me fait du mal! + +--Chère enfant, reprit Césarine avec une douceur admirable, nous nous +arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand +les pendules retarderont. + +--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant +d'amusement chez vous qu'il m'en oublie. + +--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est très-sérieux au +contraire. + +--Justement; c'est sa manière de s'amuser, à lui; mais vous ne me ferez +pas croire que vous ne receviez pas quantité de belles dames? + +--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi. + +--Il y a vous toujours, et vous en valez cent. + +--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas être jalouse de moi? + +Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis +elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait. +Elle se mit aux genoux de Césarine, prit ses mains et les baisa. + +--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous êtes mon bon dieu +sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est à vous que je dois ça, +j'en suis sûre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beauté, +car sans vous il aurait été défiguré. Quand je pense quels soins vous +avez pris de lui sans être dégoûtée de ce mal abominable, sans crainte +de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de +vous-même à force de vous soucier des autres! Oui, bien sûr, vous êtes +l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime; +mais tout ça ne m'empêche pas d'être jalouse de vous. Est-ce que ça peut +être autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous êtes +restée belle comme à seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voilà +déjà fanée; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous +vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous +rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien, +à moi! Quand même je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je +mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paraître mieux +coiffée, Paul me l'ôte en me disant: + +«--Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.» + +Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai déjà perdu plus de la +moitié, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achète un faux +chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira: + +«--Reste donc comme tu es! Ça n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est +ton coeur.» + +C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon +coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitué. +L'amitié ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent à +pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis +fière; mais c'est toujours de l'amitié, et je m'en contenterais, si +j'étais bien sûre qu'il n'est pas capable de connaître l'amour. Il le +dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher à une +femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes.... + +--Je crois, dit Césarine en souriant d'une façon singulière, qu'il vous +dit la vérité. + +--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux, +et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le +grand savoir, la grande bonté, tout ce qu'un homme doit admirer.... +Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voilà ce +que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends. + +--Ce que vous vous dites là est très-mal, répondit Césarine sans montrer +aucune autre émotion qu'un peu de mécontentement. Voyons, ma pauvre +Marguerite, êtes-vous sans conscience et sans respect des choses les +plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'être épris +de moi, je ne m'en apercevrais pas? + +--Peut-être, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est +si drôle, si différent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde +n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui +ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionnés, dont on +connaît vite le bon et le mauvais côté. On n'est pas longtemps trompé +par eux: ils vont où le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son +courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui! + +--Il me semble, reprit Césarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit +pas toute la portée, que vous faites ici une étrange allusion au passé. +Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du +mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins +pure, mais plus vive que l'amitié. + +Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer à s'épancher sur un +sujet trop délicat pour elle. Je voyais en présence les deux natures les +plus opposées: l'une résumant en elle tout l'empire qu'une femme est +capable d'exercer sur les autres et sur elle-même; l'autre absolument +dépourvue de défense, capable de raisonner et de réfléchir jusqu'à un +certain point, mais forcée, par la nature de ses impressions, de tout +subir et de tout révéler. + +--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli +de se souvenir d'un vilain passé, quand on a le présent meilleur qu'on +ne mérite; mais à vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez +donc si je n'ai pas sujet d'être jalouse de vous! Pour qui est-ce que +j'ai été trompée et quittée? Vous pensez bien que je le sais à présent. +Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que +quelque parole lui échappât. Votre marquis vous aimait depuis longtemps; +c'est par dépit qu'il m'a recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il +m'a plantée là . Ce qui m'est arrivé une fois peut m'arriver encore. +C'est peut-être mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien +de ma vie. + +--Vous déraisonnez tout à fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que +la marquise de Rivonnière ne s'appartient plus; vous lui manquez de +respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle +mon amie vous écoute et vous répond, je me demande ce que Paul penserait +de vous, s'il pouvait vous entendre. + +--Ah! s'écria-t-elle épouvantée, si vous le lui répétez, je suis perdue. + +--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre +malheureux en le forçant à regretter son mariage. + +Marguerite pleurait amèrement. La marquise la consola et l'apaisa avec +une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder, +qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite +sanglota à ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura +cent fois de ne plus être folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au +fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes. + +Mais il les vit, s'en affecta et m'écrivit le lendemain la lettre +suivante: + +«Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai +confessée, je sais qu'elle a dit des choses insensées à madame de +Rivonnière. Je sais aussi que madame de Rivonnière est trop saintement +sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant à plaindre, à +soigner, à guérir. Je sais qu'elle y serait toute résignée, qu'elle en +aurait la patience, et que sa pitié serait inépuisable; mais ici, +qu'elle me le pardonne, ma fierté ou plutôt ma discrétion d'autrefois +reparaît. Je ne dois imposer qu'à moi-même le soin de guérir ma malade. +Je crois que ce sera très-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant +quelque temps de rester à Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous +présenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous +trouve à cette heure-là , et je me priverai des bonnes causeries de +l'après-dînée. Priez madame de Rivonnière d'être moins parfaite, +c'est-à -dire d'être un peu sévère et de feindre de bouder ma compagne +pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue à +offenser impunément ce qu'au fond du coeur elle chérit et respecte. Ne +vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je +ne me fais pas un malheur des puériles contrariétés de la vie. Mes +respects très-profonds à notre amie, mes tendresses à vous. + + «Paul» + +--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Césarine, à qui je +communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cède, et +ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne +changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le +droit de croire à elle-même. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne +se relèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand elle est faible, +elle ne se relève pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une +amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit, +elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point à +rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en même temps que +furieuse et désespérée, elle serait triomphante d'une joie lâche et +mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas épouser cette +fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa +grandeur d'âme. + +--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas mariée +sans amour, par un mouvement de générosité? + +--Je me suis mariée avec un mort, ce n'est pas la même chose, et j'ai +pris mes précautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai +point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je +l'aurais frappé, si Paul n'eût brisé mon ouvrage en épousant sa +maîtresse!... + +Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystérieuses, tant je +craignais de voir Césarine repousser le piédestal sur lequel elle était +remontée; mais elle était lasse de se taire, l'expansion de la pauvre +Marguerite avait rompu le charme; la sérénité de la déesse était +troublée par cet incident vulgaire. Césarine, tout comme Marguerite, +avait besoin de parler, elle parla malgré moi. + +--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irritée de mon silence. + +--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire. + +--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du châtiment que tu crois +m'être infligé par la destinée! Tu me crois vaincue et brisée, n'est-ce +pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais. +J'ai voulu être aimée de Paul Gilbert; je le suis! + +--Tu mens! m'écriai-je; son amitié pour toi est aussi sainte que tous +les autres sentiments de sa vie. + +--Et qui donc voudrait qu'il en fût autrement? répondit-elle en se +dressant dans sa plus écrasante fierté. T'es-tu jamais imaginé que je +voulais le rendre adultère et descendre à l'être moi-même? + +--Non, certes; mais tu crois peut-être troubler sa raison, torturer son +coeur et ses sens.... + +--Je ne m'abaisse pas à savoir s'il a des sens et si mon image les +trouble. Je vis dans une sphère d'idées et de sentiments où ces +malsaines préoccupations ne pénètrent pas. Je suis une nature élevée, +je vis au-dessus de la réalité; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en +l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu être la +plus noble et la plus pure affection de Paul en même temps que la plus +vive. Crois-tu que j'aie échoué? + +--Si tu n'as pas échoué, tu as accompli une oeuvre de malheur et de +destruction. Se mettre à la place de la femme légitime dans le coeur et +la pensée de l'époux, retirer soi-même, à celui qu'on a choisi, la place +qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pensée de sa femme, c'est +commettre, dans la haute et funeste région que tu prétends occuper, un +double adultère qui n'a pas besoin du délire des sens pour être +criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est +renverser les notions les plus vraies et se créer un code de libres +attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un échafaudage de +sophismes, de mensonges à sa propre conscience, et tout cela prémédité, +raisonné, travaillé, me semble odieux; voilà mon jugement, et si tu ne +peux le supporter sans colère, quittons-nous. Tu t'es trop dévoilée, je +ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer.... + +--Comme tu deviens irritable et intolérante! répondit-elle froidement; +voyons, calme-toi, tu me dis mes vérités avec fureur, tu me forces à te +dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais +je prétends l'être avec dignité, avec succès, et faire triompher dans ma +vie ces prétendus sophismes dont je saurai faire des vérités; toi, +pauvrette, tu ne comprends rien ni à l'amour, ni au devoir, ni à la +famille. N'ayant jamais été aimée, tu as cru que toute la vertu +consistait à n'aimer point; tu t'en es tirée avec dignité, je le +reconnais; tu n'as donné à personne le droit de te trouver ridicule; +c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant à la science du coeur humain, +tu ne pouvais pas l'acquérir, n'ayant pas l'occasion de l'étudier sur +toi-même. Tu as pris tes notions dans les idées sociales, c'est-à -dire +dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines +barrières, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est +_arrangé_ est sacré, que je dois à l'homme à qui j'ai juré fidélité mon +âme tout entière, de même que Paul, selon toi, doit tout son coeur, +toute sa pensée à Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal, +illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit +ces choses-là et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai +très-bien compris qu'en m'engageant à M. de Rivonnière, dont je ne veux +pas être la femme, j'avais fait voeu de chasteté, parce que je ne dois +pas le forcer à donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris +aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur à me respecter, il a fait +acte de confiance absolue dans ma loyauté. Paul n'a pas non plus trompé +Marguerite, bien que la convention fût toute autre. Il lui a toujours +refusé l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui +inspirer. Il lui a donné sa protection, qu'il lui devait, et ses sens, +dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa ménagère, sa _femelle_ et ne +peut être que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son +égale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses +appréciations misérables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de +bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui +rétrécit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal placé. Tu veux qu'il +aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque +et te froisse toi-même; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu +veux que j'aime ce demi-sauvage déguisé en paladin que j'ai épousé pour +montrer à Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnière, +qui, malgré ses belles manières et sa bonne éducation, est, à un autre +échelon social, le pendant de l'_élémentaire_ Marguerite, je serais +vraiment avilie; mais je n'ai pas le goût des choses basses: j'aime mon +mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre +variété de l'espèce humaine que la variété à laquelle nous appartenons. +Des convenances extérieures nous ont forcés à nous les associer dans une +certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir. +Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la +paternité, moi la virginité. Pourquoi souffrirait-il de mon état de +neutre, quand il m'est indifférent qu'il soit procréateur avec une +autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternité, c'est la +pensée; notre amour c'est l'idéal. Nous nous aimons, et tu n'y peux +rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te +suggérera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra même pas; +essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu +as horreur de ma perversité. Il te recevra à bras ouverts, mais tu liras +à toute heure cette réflexion dans ses yeux attristés: ma pauvre tante +est folle, cela me met sur les bras deux malades à soigner! + +M'ayant ainsi terrassée, elle s'en alla tranquillement écrire à Paul +qu'elle l'approuvait infiniment de ménager les souffrances de sa +compagne, qu'elle respectait son désir de ne pas la revoir de quelque +temps, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à paraître fâchée, vu qu'elle +pardonnait tout à la mère de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages +de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages +à consulter.--La correspondance était entamée. Ses réponses remplirent +tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger à lui écrire tous les +soirs où il s'était condamné à ne plus aller chez elle. + +Un matin, Marguerite tomba chez nous à l'improviste. Paul l'avait amenée +à Paris pour acheter quelques objets nécessaires à leur enfant, et elle +s'était échappée pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la +trahir. + +--Je sais bien que je désobéis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre +comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez +pas, mais je m'en veux, moi, je me déteste d'avoir été si insolente et +si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous êtes si grande et Paul +est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me +les a montrées. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de +rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours. À présent écoutez. +Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans +une petite chambre sans air aux heures où il pourrait vous dire tout ce +qu'il vous écrit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui répondre et +faire sortir son grand esprit, qui étouffe avec moi. Non, non, je ne +veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne +veut pas le croire, c'est à vous de le ramener chez vous. Écrivez-lui +que vous avez besoin de lui, il n'a rien à vous refuser. + +--Ce ne serait pas vrai, répondit Césarine. Je n'ai pas besoin de le +voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que +je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela +peut se communiquer par écrit. + +--Non, non, ce n'est pas la même chose! Il a besoin de parler avec vous, +il s'ennuie à la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser? +Rien, je suis trop simple. + +Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui fît des +compliments pour la relever à ses propres yeux. Elle était fort avide de +ce genre de consolations. Césarine ne le lui épargna pas, mais avec une +si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop +indulgente pour elle, et lui répondit: + +--Vous dites tout cela par pitié! vous ne le pensez pas, vous êtes bonne +jusqu'à mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne +reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez +Paul à vos dîners et à vos soirées, voilà tout ce que je vous demande. + +--Alors vous n'êtes plus jalouse, c'est fini? + +--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous +regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que +tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de +force que vous ne pensez, plus que Paul lui-même ne le croit. Vous le +verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu'à me faire un +devoir, une vertu et peut-être un bonheur de ma jalousie. + +--C'est très-profond ce qu'elle dit là , observa Césarine dès qu'elle se +retrouva seule avec moi. Elle exprime à sa manière un sentiment qui la +ferait très-grande, si elle était capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'à +me bénir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce +serait un sacrifice sublime de sa personnalité farouche; mais elle aime +à se vanter, la pauvre créature, et si par moments elle est capable de +concevoir une noble ambition, il ne dépend pas d'elle de la réaliser. Ce +ne sont point là travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la +lessive qu'on apprend à tordre son coeur comme un linge pour l'épurer et +le blanchir. + +--Qui sait, grande Césarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces +natures primitives, et que vos travaux métaphysiques et autres ne vous +apprendront jamais.... + +--Et cette chose, c'est.... + +--C'est l'abnégation. + +--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose +que de sacrifier tous mes premiers mouvements.... + +--À quoi? À la volonté de réussir en vue de toi-même. La volonté +d'échouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien +plus au-dessus de toi que de Marguerite. + +--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue! + +--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les +soirs, aux heures où elle s'inquiète et s'ennuie, est déjà assez +généreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappée. + +--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a +peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins +noble que ma conversation. + +--Tu cherches à la rabaisser; tu es peut-être plus jalouse d'elle +qu'elle ne l'est de toi. + +--Jalouse, moi, de cette créature? + +--Tu la hais, puisque tu l'injuries. + +--Je ne peux pas la haïr, je la dédaigne. + +--Et toute cette bonté que tu dépenses pour la charmer et la soumettre, +c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur. + +--La pitié s'allie fort bien avec le dédain, elle ne peut même s'allier +qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La pitié est +l'aumône qu'on fait aux coupables ou aux faibles. + +Césarine s'attendait à voir revenir Paul le soir même. Il ne revint +pas, et, quelque sincère que fût le repentir de Marguerite, il ne +reparut à l'hôtel Dietrich que rarement et pour échanger quelques +paroles à propos du livre dont les premières épreuves étaient tirées. Il +approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me +cachait pas que ces améliorations ne réalisaient point ce qu'il avait +attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine n'avait pas atteint, +selon lui, le complet développement de sa lucidité. Il n'osait pas +l'engager à recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer à +sa probité littéraire accoutumée, il me répondit: + +--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de +Rivonnière serait obligée de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de +m'être imaginé qu'elle en était capable. Ce qu'elle m'a demandé, je l'ai +fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signalé les endroits mauvais, les +endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discuté avec elle, je +lui ai indiqué les sources d'instruction et les sujets de réflexion. Ce +qu'elle désirait, disait-elle, c'était de faire un travail très-lisible +et un peu profitable; elle est arrivée à ce but. Je suis convaincu +encore qu'avec plus de maturité elle arriverait à un résultat vraiment +sérieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait +illusion sur le mérite de son oeuvre, comme il arrive à tous ceux qui +écrivent, ou bien elle est douée d'une extrême modestie et se contente +d'un médiocre effet. Je n'ai pas le droit d'être plus sévère et plus +exigeant qu'elle ne l'est pour elle-même. Si on lit peu son livre, si on +n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle à un livre +meilleur par la suite. + +J'aimais toujours Césarine malgré nos querelles, qui devenaient de plus +en plus vives, et je l'aimais peut-être d'autant plus que je la voyais +se fourvoyer. Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas pour +elle l'amitié enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se +flattait de lui inspirer. Il était capable d'une sérieuse affection, +d'une reconnaissance volontairement acquittée par le dévouement; mais la +passion n'éclatait pas du tout, et il ne semblait nullement éprouver le +besoin que Césarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour +un idéal. + +Déçue bientôt de ce côté-là , que deviendrait la terrible volonté de +Césarine, si elle ne pouvait se rattacher à la gloire des lettres? Je +n'étais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien +qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux +buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'éclat de son génie. J'aurais +souhaité qu'à défaut de l'une de ces victoires elle remportât l'autre. +Je tâchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis +connaître son opinion. Elle fut un peu troublée d'abord, puis elle se +remit et me dit: + +--Je comprends; mon livre imprimé, il croit que j'oublierai le conseil +utile et le correcteur dévoué. Il veut prolonger nos rapports +d'intimité: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de +motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supériorité de +son jugement; qu'il arrête le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui +aussi que cela ne me coûte pas, s'il me croit capable de faire quelque +chose de bon. + +Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'était plus permis de lui +dire la cause véritable, désarma Paul, et fit faire à Césarine un grand +pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il +paraissait s'y installer pur et tranquille. Césarine ne s'attendait pas +à l'obstination qu'il mit à rester chez lui le soir; on eût dit qu'il +s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche. + +--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai réussi à +lui persuader qu'il m'était plus agréable de lui faire plaisir que de me +procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vérité; +certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle +de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la +voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon +devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas +savoir s'il y a quelque chose de plus intéressant que le devoir. + +Marguerite se disait heureuse. N'étant plus forcée de travailler pour +vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait +véritablement un peu; mais elle était malade, et sa beauté s'altérait. +Le médecin de Césarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence +qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de +l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle éprouvait, +qu'à moins d'un examen sérieux auquel elle ne voulait pas se prêter, il +ne pouvait préciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La +tuméfaction du foie fut constatée, l'état général était médiocre; des +soins quotidiens étaient nécessaires, et on ne pouvait se procurer à la +campagne tout ce qui était prescrit. La petite famille alla s'établir +rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la +rue d'Assas et tout près des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire +qu'il était désormais à nos ordres à toute heure. Il avait un commis +pour tenir son bureau et n'était plus esclave à la chaîne. Il avait fait +gagner de l'argent; ses relations le rendaient précieux à M. Latour. Il +arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espéré à l'aisance et à la +liberté. On se vit donc davantage, c'est-à -dire plus souvent, mais sans +que Paul prolongeât ses visites au delà d'une heure. Il était +véritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez +elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant à la +distraire; elle désirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer, +disait-elle, qu'elle était redevenue bien raisonnable. Césarine engagea +Paul à la lui amener dîner, avec le petit Pierre, promettant de les +laisser partir à l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant +d'insistance qu'il céda. Ce fut une grande émotion et une grande joie +pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie +noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec +assez de goût. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin +extrême, Paul les mit dans un fiacre et les amena à six heures à l'hôtel +Dietrich. Césarine avançait son dîner pour que l'enfant ne s'endormit +pas avant le dessert. Elle n'avait invité personne à cause de l'heure +_indue_, c'était un vrai dîner de famille. M. Dietrich vint serrer les +mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla +s'habiller pour dîner en ville. + +Césarine s'était résignée à _communier_, comme elle disait, _avec la +fille déchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espèce d'égalité +à laquelle elle se décidait à l'admettre. Il y avait plus d'un mois +qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappée du changement qui s'était fait +en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient +pris une distinction extrême. Elle avait fait de grands efforts depuis +ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paraître vulgaire; elle ne +l'était presque plus. Elle parlait moins et plus à propos. Paul la +traitait non avec plus d'égards, il n'en avait jamais manqué avec elle, +mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquiète. Ces +changements ne passèrent pas inaperçus. Césarine reçut un grand coup +dans la poitrine, et en même temps qu'un sourire de bienveillance +s'incrustait sur ses lèvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la +jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite. + +Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne +pouvait se défendre d'en être contente. Le dîner fut triste, bien que le +petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commençait à +babiller, réussit par moments à nous dérider. Paul eut été volontiers +enjoué, mais il voyait Césarine si étrangement distraite qu'il en +cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-même sans savoir pourquoi. +Quand nous sortîmes de table, il me demanda tout bas si la marquise +avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement porté sur +son livre, ne lui eût, par réflexion, causé quelque découragement. +Césarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pût parler, elle +comprenait de quoi il était question. + +--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de répondre; +j'en demande pardon à Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir, +mais je suis très-troublée: j'ai reçu tantôt de mauvaises nouvelles du +marquis de Rivonnière. + +Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce +prétexte. La dernière lettre de M. de Valbonne à M. Dietrich n'était pas +de nature à donner des inquiétudes immédiates. J'en fis l'observation. +Elle y répondit en nous lisant ce qui suit: + +«Mon pauvre ami m'inquiète chaque jour davantage. Sa vie n'est plus +menacée, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si +tôt. Il me charge de vous présenter ses respecte, ainsi qu'à madame de +Rivonnière. + + «Vicomte de Valbonne» + +Cette lettre parut bizarre à Paul. + +--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie +et qui persistent de manière à inquiéter? Est-ce que M. de Valbonne +n'écrit jamais plus clairement? + +--Jamais, répondit Césarine. C'est un esprit troublé, dont l'expression +affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de +cela, ajouta-t-elle avec un air de commisération pour Marguerite: nous +oublions qu'il y a ici une personne à qui le souvenir et le nom de mon +mari sont particulièrement désagréables. + +Paul trouva cette délicatesse peu délicate, et avec la promptitude et la +netteté d'appréciation dont il était doué, il répondit très-vite et sans +embarras: + +--Marguerite entend parler de M. de Rivonnière sans en être froissée. +Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais connu. + +--Je croyais qu'elle avait eu à se plaindre de lui, reprit Césarine en +la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que +je ne plaide pas auprès d'elle la cause de mon mari en cette +circonstance. + +--Vous avez tort, ma marquise, répondit Marguerite avec une douceur +navrée; il faut toujours défendre son mari. + +--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermeté. Quant à nous, +les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme +que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est +absous, et la femme vengée n'a plus jamais lieu de rougir. + +Il parlait avec une énergie tranquille, dont Césarine ne pouvait +s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le désespoir dans son +âme. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de +la reconnaissance. Je vis que Césarine allait dire quelque chose de +cruel. + +--L'enfant s'endort, m'écriai-je. Il ne faut pas vous attarder plus +longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il +est trop lourd pour moi.... + +En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demandé était arrivé, +et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltérable sérénité: + +--M. le marquis de Rivonnière vient d'arriver aussi. + +--Où! s'écria Césarine comme frappée de la foudre. + +--Chez madame la marquise, répondit Bertrand avec le même calme; il +monte l'escalier. + +--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le +sien et son enfant sur l'autre bras. + +--Non, restez, il le faut! reprit Césarine éperdue. + +--Pourquoi? dit Paul étonné. + +--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie. + +--Soit, répondit-il en reculant vers le sofa, où il coucha l'enfant +endormi, et fit asseoir Marguerite auprès de lui. + +Césarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle à lui +faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus +préoccupée de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle vengée +par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son séducteur sous les +yeux de Paul? Peut-être était-elle trop troublée pour savoir ce qu'elle +voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer, elle sortit +pour aller à la rencontre du marquis. Nous l'entendîmes qui lui disait +de l'escalier à voix haute: + +--Quelle bonne surprise! Comment, guéri? quand on nous écrivait que vous +étiez plus mal.... + +--Valbonne est fou, répondit le marquis d'une voix forte et pleine, je +me porte bien; je suis guéri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte +l'escalier tout seul.... + +...Et entrant dans l'antichambre qui précédait le petit salon, il +ajouta: + +--Vous avez du monde? + +--Non, répondit Césarine, entrant la première; des amis à vous et à moi +qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains. + +--Des amis? répéta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait +à lui. Des amis? je ne reconnais pas.... + +--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme? + +--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!... + +Il serra les mains de Paul. + +--Madame, je vous présente mon respect. + +Il salua profondément Marguerite. + +--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir. + +Il me baisa les mains. + +--Vous me paraissez tous en bonne santé. + +--Mais vous? lui dit Paul. + +--Moi, parfaitement, merci; je supporte très-bien les voyages. + +--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Césarine. + +--J'ai eu l'honneur de vous écrire. + +--Je n'ai rien reçu. + +--Quand je vous dis que Valbonne est fou! + +--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de +supprimer vos lettres? + +--Ce serait toute une histoire à vous raconter, histoire de médecins +déraisonnant autour d'un malade en pleine révolte qui ne se souciait +plus de courir après une santé recouvrée autant que possible. + +--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul. + +--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante à +l'étranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que +Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour? + +--Il va fort bien. + +--M. Dietrich est sorti, à ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de +bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici? + +--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dîné? + +--J'ai dîné, merci. + +Paul échangea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le +marquis et Césarine avant de se retirer. L'arrivée foudroyante de M. de +Rivonnière avait amené un calme plat dans la situation. Il était doux, +content, presque bonhomme. Il n'était ému ni étonné de rien, +c'est-à -dire qu'il était redevenu du monde comme s'il ne l'eût jamais +quitté. Il revenait de la mort comme il fût revenu de Pontoise. Il se +retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de +la femme dont il avait payé la possession de son sang, tout cela à la +fois, sans paraître se souvenir d'autre chose que des lois du +savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si +étrange qu'elle puisse être. L'impassibilité du parfait gentilhomme +couvrait tout. + +Mal avec sa conscience, Césarine avait été un moment terrifiée; mais, +forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa +volonté de femme intrépide, elle avait vite recouvré sa présence +d'esprit. Toutefois elle éprouvait encore quelque inquiétude de se +trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce +mot à la dérobée pendant qu'on allumait les candélabres. + +--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc, +madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon +de bonté dans les yeux. Vrai, on dirait que vous êtes contente de me +revoir! La figure de Césarine n'exprimait pas précisément cette joie. +Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion. + +--Je ne réponds pas à une pareille question, lui dit-elle en souriant du +mieux qu'elle put; c'est à mon tour de vous regarder. Vrai, vous êtes +bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes +de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable! + +--Valbonne est très-exalté. C'est un ami incomparable, mais il a la +faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux médecins. Vous +me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, étant revenu de si loin. Je ne +crois qu'en Nélaton, qui m'a ôté une balle de la poitrine. La cause +enlevée, ces messieurs ont prétendu me délivrer des effets, comme s'il y +avait des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir tout seul, ils +m'ont traité comme font la plupart d'entre eux, de la manière la plus +contraire à mon tempérament. Quand, il y a un an bientôt, j'ai secoué +leur autorité pour faire à ma tête, je me suis senti mieux tout de +suite. Je suis parti; trois jours après, je me sentais guéri. Il m'est +resté de fortes migraines, voilà tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans +de suite avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je m'en suis +débarrassé en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette +fois-ci, m'avait affublé d'un jeune médecin intelligent, mais têtu en +diable, qui, mécontent de me voir guérir si vite, rien que par la vertu +de ma bonne constitution, a voulu absolument me délivrer de ces +migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu +l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les +planter là pour ne pas devenir victime de leur dévouement à ma personne. + +--Les planter là ! dit Césarine; vous n'êtes donc pas revenu avec eux? + +--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur +médecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner à contrarier les +gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a +de mieux à faire. + +--Et les autres, où sont-ils? + +--Valbonne et le médecin? Je n'en sais rien; je les ai quittés à +Marseille, d'où ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous +prétexte que j'y trouverais un climat d'été à ma convenance. J'en avais +accepté le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confié à Dubois +ma résolution de venir me reposer à Paris, et nous sommes partis tous +deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont dû +courir après nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils +seront ici demain. + +--Tout ce que vous me contez là est fort étrange, reprit Césarine; je ne +vous savais pas si écolier que cela, et je ne comprends pas un médecin +et un ami tyranniques à ce point de forcer un malade à prendre la fuite. +Ne dois-je pas plutôt penser que vous avez eu la bonne idée de me +surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser à vos compagnons de +voyage le temps de m'avertir? + +--Il y a peut-être aussi de cela, ma chère marquise. + +--Pourquoi me surprendre? à quelle intention? + +--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le +déplaisir. + +--Voilà un très-mauvais sentiment, mon ami. C'est une méfiance de coeur +qui me prouve que vous n'êtes pas aussi bien guéri que vous le dites. + +--Il est permis de se méfier du peu qu'on vaut. + +Pendant que Césarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce +dernier, et, d'abord émerveillée de l'aspect de force et de santé qu'il +semblait avoir, je commençais à m'inquiéter d'un changement +très-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'étaient plus les mêmes; +ils avaient un brillant extraordinaire, et cet éclat augmentait à mesure +que, provoqué aux explications, il se renfermait dans une courtoisie +plus contenue. Était-il dévoré d'une secrète jalousie? avait-il un reste +ou un retour de fièvre? ou bien encore cet oeil étincelant, qui semblait +s'isoler de la paupière supérieure, était-il la marque ineffaçable que +lui avait laissée la contraction nerveuse des grandes souffrances +physiques? + +En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois était à ses +ordres. + +--Je comprends, répondit M. de Rivonnière: il veut m'emmener. Il craint +que je ne sois fatigué, dites-lui que je suis très-bien et que j'attends +M. Dietrich. + +Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant +sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir +perdu la mémoire du moindre détail qui pût l'intéresser. Son oeil +étrange m'étonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois +dans la pièce voisine. Je me levai comme sans intention, et je me hâtai +d'aller le questionner. + +--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, répondit-il à +voix basse; c'est bientôt l'heure de son accès. + +--Son accès de quoi? + +Dubois porta d'un air triste la main à son front. + +--Quoi donc? des migraines? + +--Des migraines terribles. + +--Qui l'abattent ou qui l'exaspèrent? + +--D'abord l'un, et puis l'autre. + +--Est-ce qu'il y a du délire? + +--Hélas oui? Ces dames ne le savent donc pas? + +--Nous ne savons rien. + +--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais à présent il faut bien +qu'on le sache ici. C'est un secret à garder pour le monde seulement. + +--Est-ce qu'il a la fièvre dans ces accès de souffrance et d'exaltation? + +--Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours. + +--C'est peut-être ce qui doit nous inquiéter le plus. Tranchons le mot, +Dubois; votre maître est fou? + +--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a déjà été deux fois, et il a +toujours guéri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il était dans son bon +sens quand il a séduit et abandonné la pauvre fille?... + +--C'est la femme de mon neveu à présent. + +--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange +d'honnêteté et de désintéressement. M. le marquis n'eût pas commis cette +faute-là dans son état naturel, et plus tard, quand il prenait des +déguisements pour surveiller les démarches de mademoiselle Dietrich, je +voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tête. Il souffrait la nuit, comme +il souffre à présent, et il n'avait pas ses journées lucides comme il +les a. + +--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit? + +--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de +danger. Il me résiste, il se fâche, et puis il cède. Il ne me maltraite +jamais. Tout autre l'exaspère. Il avait pris son médecin en aversion et +M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseillé de quitter Marseille, où +son état ne pouvait pas rester caché, et je lui ai donné pour raison +qu'on le soignait mal. On le soignait très-bien au contraire; mais, +quand un malade est irrité, il faut changer son milieu et le distraire +avec d'autres visages. J'ai donné rendez-vous pour ce soir à son ancien +médecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf +heures que cela commence, et il faut décider madame la marquise à le +renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui résiste; il l'aime tant! + +--Il l'aime toujours? + +--Plus que jamais. + +--Et il n'est plus jaloux d'elle? + +--Ah! voilà ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la +vraie cause de son mal. + +--De qui donc serait-il jaloux? + +--Toujours de _la même personne_. + +Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus +vite au salon en même temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil +avec anxiété. + +--M. le marquis veut se retirer, nous dit Césarine avec précipitation. + +C'était comme un ordre irrité qu'elle donnait à son mari de s'en aller. + +Le marquis éclata de rire; ce rire convulsif était effrayant. + +--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-père +chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en déplaise! Qu'on me +laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger! + +--Bertrand, s'écria Césarine, reconduira M. le marquis à sa voiture. + +Elle s'adressait d'un ton de détresse au champion dévoué à sa défense +dans les grandes occasions. Il s'avançait impassible, prêt à emporter le +marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'élança et le retint. Il +prit le bras de son maître en lui disant: + +--Monsieur le marquis m'a donné sa parole de rentrer à neuf heures, et +il est neuf heures et demie. + +Le marquis sembla s'éveiller d'un rêve, il regarda son serviteur en +cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine: + +--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hébété; tu me payeras ça! + +--Oui, à la maison, je veux bien; mais venez. + +--Vieille bête! je cède pour aujourd'hui; mais demain.... + +Dubois l'emmena sans qu'il fit résistance. Bertrand les suivit, toujours +disposé à prêter main-forte au besoin. Nous restâmes muettes à les +suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa +voiture, Bertrand revint pour nous dire: + +--Il est parti. + +--Bertrand, lui dit Césarine, s'il arrive à M. de Rivonnière de se +présenter encore chez moi en état d'ivresse, dites-lui que je n'y suis +pas et empêchez-le d'entrer. + +--M. le marquis n'est pas ivre, répondit Bertrand de son ton magistral, +et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant à tout expliquer, +il se retira. + +--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'écria Césarine. + +--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre? + +--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux étaient égarés. Pourquoi +nous as-tu laissés ensemble? Je t'avais priée de rester. À peine +étions-nous seuls, qu'il s'est jeté à mes genoux en me faisant les +protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappelé les +engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait +méchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui +prétend que je lui appartiens et à qui je n'appartiendrai jamais! + +--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est aliéné! + +Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit +quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit +Dubois; elle m'écoutait, l'oeil fixe, presque hagard. + +--Voilà , dit-elle enfin, une horrible éventualité qui ne s'était pas +présentée à mon esprit,--être la femme d'un fou! avoir la plus +répugnante des luttes à soutenir contre un homme qui n'a plus ni +souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus +une volonté, mais un instinct exaspéré, se sentir liée, saine et +vivante, à une brute privée de raison! Cela est impossible; une telle +chaîne est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater +cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet +homme et qu'on me préserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec +cette épouvante d'être à la merci d'un possédé; je n'ai fait aucune +action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants. +Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompée! Il le savait, lui, +qu'il me faisait épouser un fou! Je dévoilerai sa conduite, je le ferai +rougir devant le monde entier. + +M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua +d'exhaler sa colère et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant +son père de la protéger et d'agir au plus vite pour faire rompre son +mariage. Elle voulait le faire déclarer nul, la séparation ne lui +suffisait pas. M. Dietrich, accablé d'abord, se releva bientôt lorsqu'il +vit sa fille hors d'elle-même. S'il la chérissait avec tendresse, il +n'en était pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide +dans les grandes crises. + +--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que +vous dites. De ce que Jacques a des nuits agitées et des heures +d'égarement, il ne résulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux +homme comme Dubois suffit à le contenir et vient à bout de cacher son +état. Nous aurons demain plus de détails; mais pour aujourd'hui ce que +nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une +séparation légale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel à la +dignité de celui dont vous avez accepté le nom. Il faudrait accuser lui +et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se +prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car +personne n'est dispensé de remplir un devoir, quelque pénible qu'il +soit. Le vôtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari +s'éclaircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fierté +ni votre indépendance, pourra le calmer et le guérir. Si, après avoir +épuisé les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcés de +constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps +de songer à prendre des mesures plus énergiques; sinon, vous serez +cruellement et justement blâmée de lui avoir refusé vos soins et vos +consolations. + +Césarine, atterrée, ne répondit rien, et passa la nuit dans un +désespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le +jour; je craignais qu'elle ne se portât à quelque acte de désespoir. +Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se +retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son +chagrin était profond, les larmes l'étouffaient, elle jugeait son avenir +perdu, sa vie sacrifiée à quelque chose de plus sombre que le veuvage, +l'obligation incessante d'employer son intelligence supérieure à +contenir les emportements farouches ou à subir les puériles +préoccupations d'un idiot méchant à ses heures, toujours jaloux et osant +se dire épris d'elle. + +Le châtiment était cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le +présentait comme une injustice du sort. Elle avait épousé ce moribond, +moitié par ostentation de générosité, moitié pour se relever aux yeux de +Paul, un peu aussi pour être marquise et indépendante par-dessus le +marché. + +Le lendemain, M. Dietrich alla dès le matin voir son gendre. Il le +trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le médecin qui +avait passé la nuit à observer son malade. Le résumé de cet examen fut +que le marquis n'était ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes +du cerveau tour à tour surexcités et affaiblis par la surexcitation. +Quelques heures de sa journée, entre le repos du matin, qui était +complet, et le retour de l'accès du soir, pouvaient offrir une parfaite +sanité d'esprit, et nulle consultation médicale dressée avec loyauté +n'eût pu faire prononcer qu'il était incapable de gérer ses affaires ou +de manquer d'égards à qui que ce soit. Il avait causé avec lui après +l'accès et l'avait trouvé bien portant de corps et d'esprit. Il ne +jugeait point qu'il eût jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en +proie à une maladie nerveuse, résultat de sa blessure ou de la grande +passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme. + +Là se présentait une alternative sans issue. En cédant à son amour, +Césarine le guérirait-elle? S'il en était ainsi, n'était-il pas à +craindre que les enfants résultant de cette union ne fussent prédisposés +à quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le médecin ne pouvait +et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se +tuerait plutôt que d'appartenir à un homme qui lui faisait peur, et dont +elle eût rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure. +Il n'y avait qu'à patienter et attendre, essayer un rapprochement +purement moral, en observer les effets, séparer les deux époux, si le +résultat des entrevues était fâcheux pour le marquis; alors on tenterait +de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrêter qu'à des +atermoiements; mais en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, M. Dietrich +voulait que l'état du marquis fût tenu secret, et Dubois affirmait que +la chose était possible vu les dispositions locales de son hôtel et la +discrétion de ses gens, qui lui étaient tous aveuglément dévoués. + +Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arrivé dans la nuit, venait +s'entretenir du même sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne était absolu +et cassant. Il n'aimait pas Césarine, pour l'avoir peut-dire aimée sans +espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se +réunir à son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur +par lequel, en cas de guérison, Jacques s'était engagé à ne pas réclamer +ses droits, il jura que Jacques était trop loyal pour songer à les +réclamer; c'était lui faire injure que de le craindre. + +--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scène inquiétante, +et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien. + +--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en +conviens, et si sa femme n'eût été la cause volontaire ou inconsciente +de cette exaltation en le gardant sous sa dépendance durant cinq ans, +elle aurait le droit d'être impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu +pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop +malheureux, je dirai même qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir +tous les sacrifices, à l'heure qu'il est. + +--Je ne vous permets pas de blâmer ma fille, monsieur le vicomte. Je +sais qu'en épousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue +que de le relever de l'espèce d'abaissement où tombe dans l'opinion un +homme trop soumis et trop dévoué. + +--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques était +condamné. La réparation donnée par mademoiselle Dietrich était +suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y +gagnait un beau nom.... + +--Sachez, monsieur, qu'elle n'était pas lasse de porter le mien, et +rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari. + +--Elle l'aura quand même, elle en jouira du moins, car elle y a droit, +elle est sa femme; rien ne peut l'empêcher de l'être, et la loi l'y +contraint. + +--Vous parlez de moi, dit Césarine, qui entrait chez son père et qui +entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion, +monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue, +que ce ne sera jamais la mienne. + +M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyauté +du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la +situation délicate où l'on se trouvait. Si Césarine m'a bien rapporté +ses paroles, il y mit peu de délicatesse et la blessa cruellement en lui +faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrète, +si pure qu'elle pût être, pour rendre l'espoir, le repos et la raison à +l'homme dont elle s'était jouée trop longtemps et trop cruellement. + +Il s'ensuivit une discussion très-amère et très-vive que M. Dietrich +voulut en vain apaiser; Césarine rappela au vicomte qu'il avait prétendu +à lui plaire, et qu'elle l'avait refusé. Depuis ce jour, il l'avait +haïe, disait-elle, et son dévoûment pour Jacques de Rivonnière couvrait +un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque +Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait +introduit dans le grand salon, où le marquis lui avait dit avec beaucoup +de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherché +madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il était retourné au salon +d'honneur pour dire à M. de Rivonnière qu'il allait la chercher dans le +corps de logis habité par M. Dietrich; mais le marquis n'était plus là , +et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le +jardin, Bertrand ne l'avait pas trouvé davantage, non plus que dans les +appartements de la marquise. Il était pourtant certain que M. de +Rivonnière n'avait pas quitté l'hôtel. + +M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent à sa recherche; Césarine rentra +dans son appartement, où le marquis s'était glissé inaperçu et +l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en +empêcha en se plaçant entre elle et la sonnette. + +--Écoutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernière fois! Je connais trop +votre maison pour y errer à l'aventure. Je voulais parler à votre père, +j'ai pénétré tout à l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et +celle de Valbonne. J'ai écouté. Un homme condamné a le droit de +connaître les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que +j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore +douter, c'est que votre indifférence pour moi s'était changée en terreur +et en aversion. Je suis bien malheureux, Césarine; mais je vous absous, +moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu +l'amour et ne le connaîtrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous êtes pas +doutée de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pût +devenir fou; vous avez toujours raillé mes plaintes et mes transports. +C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous +oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprécier l'étendue, +car vous auriez trop de remords! Je vous les épargne, ces reproches, +car, aliéné ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'étais mort. +Adieu. Si j'étais vindicatif, je serais content de penser que votre +passion du moment est de réduire un autre homme que vous ne réduirez +pas. Il vous préférera toujours sa femme. Je l'ai vu tantôt, je sais ce +qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il +est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis +pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous +en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas résistent à toutes les +déceptions. Soyez donc heureuse à votre manière; moi, je vais oublier la +funeste passion qui a troublé ma raison et avili mon existence. + +J'étais entrée chez Césarine dès les premiers mots du marquis. Il se +dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta à ses lèvres sans me rien +dire, et sortit sans se retourner. + +Inquiète, je voulais le suivre. + +--Laissons-le partir, dit Césarine en faisant signe à Bertrand, qui se +tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice à +lui-même. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas +répondre. À la moindre excuse, à la moindre consolation que je lui +donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses espérances. +Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux. + +Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnière était remonté dans sa +voiture et avait donné l'ordre de retourner chez lui. + +--Dubois l'a-t-il accompagné ici? + +--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits, +il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitté +l'hôtel, est monté en voiture avec M. de Rivonnière. + +--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe à l'hôtel +Rivonnière; vous viendrez me le dire. + +Bertrand obéit en annonçant mon neveu. + +--Venez, s'écria Césarine en courant à lui; donnez-moi conseil, +jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tête perdue, soyez mon ami et mon guide! + +--Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe +qu'à vous préserver. Vous ne songez pas non plus à autre chose. Le +conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas. + +--Je le suivrai! répondit Césarine avec exaltation. + +--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai +vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serré la +main en passant, et son regard semblait m'adresser un éternel adieu. + +--J'y cours, dit Césarine en tirant la sonnette. + +--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues +consolations, reprit Paul. Il faut rester près de lui, il faut le +veiller dans son délire, il faut le distraire et le rassurer à ses +heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut +être sa femme, en un mot, dans le sens chrétien et humain le plus +logique et le plus dévoué. + +--Ah!... voilà ... ce que vous conseillez? s'écria Césarine en portant +convulsivement un verre d'eau froide à ses lèvres desséchées et +frémissantes, c'est vous qui me dites d'être la femme de M. de +Rivonnière! + +--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau +et le plus désintéressé de vos amis; vous me consultez, je ne me serais +pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense. + +--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter, +elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue? + +--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si +elle plaint le malheur qu'elle a volontairement causé, elle fait entrer +l'amour dans la pitié. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charité à sa +plus haute puissance? + +--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par +charité comme vous aimez votre femme.... + +--Je n'ai pas dit par _charité_, j'ai dit _avec charité_. J'ai invoqué +ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et +fait du mariage une chose sacrée. + +--C'est bien, dit Césarine tout à coup froide et calme, vous avez +prononcé, j'obéis.... + +Elle sortit sans me permettre de la suivre. + +--Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en l'embrassant: toi seul as +eu le courage de lui tracer son devoir! + +Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil, +il éclata d'un rire nerveux entrecoupé de sanglots étouffés. + +--Qu'est-ce donc? m'écriai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou? + +--Non, non! répondit-il avec un violent effort sur lui-même pour se +calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien. + +--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes +donc? + +--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez à ce +mot-là ; elle n'est pas mon idéal, le but de ma vie. Si elle le croit, +détrompez-la, elle n'est même pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme +Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une émouvante beauté dont mes +sens sont follement et grossièrement épris. Si elle veut le savoir, +dites-le-lui pour la désillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car +elle se croirait vengée de ma résistance, et elle est femme à se réjouir +de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait. +Les femmes s'exagèrent toujours les supplices qu'elles se plaisent à +nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnière, moi! Je ne deviendrai +pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai même pas +longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de +la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma +conscience et ma volonté. Le conseil que je viens de donner m'a coûté, +je l'avoue. Il m'a passé devant les yeux des lueurs étranges, mon sang a +bourdonné dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroyé; +puis j'ai résisté, je me suis raillé moi-même, et cela s'est dissipé +comme toutes les vaines fumées qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort +bien exhaler sans danger d'éclater. Ne me dites rien, ma tante, je ne +suis pas un héros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce +qui est humain ne m'est étranger, comme porte la consigne du sage: aussi +la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-même, me sont-ils +aussi familiers que les émotions de la jeunesse. Je donne la préférence +à ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agréable. Le devoir avant le +plaisir, toujours! et, grâce à ce système, tout devoir me devient +doux.... À présent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me +touche, me pénètre et m'intéresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et +m'inquiète chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore +quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain à deviner. +Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous +tâcherez de la confesser. Je m'en retourne auprès d'elle. Puis-je boire +le verre d'eau qui est là ? Cela achèvera de me remettre. + +Il prit le verre, puis, se souvenant que Césarine agitée y avait trempé +ses lèvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant +avec un sourire demi-amer, demi-enjoué: + +--Je n'ai pas besoin de savoir sa pensée, je la sais de reste. + +--Tu crois la connaître? + +--Je l'ai connue, puis je m'y suis trompé. Après l'avoir trop accusée, +je l'ai trop justifiée; mais tout à l'heure, quand elle m'a dit: + +«--C'est vous qui me conseiller d'être la femme d'un autre?» + +J'ai compris son illusion, son travail, son but. Déjà je les avais +pressentis hier dans son attitude vis-à -vis de Marguerite, dans son +sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte +qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant +je ne suis pas un héros, je vous le répète, ma tante; je suis l'homme de +mon temps, que la femme ne gouvernera plus, à moins de devenir loyale et +d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrès, et les coquettes, +comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes +corrompus ou efféminés! + +Il me laissa rassurée sur son compte, mais inquiète de Césarine. Je +n'osais la rejoindre; je demandai à voir M. Dietrich, il était sorti +avec elle. + +Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise, +que M. de Rivonnière était calme et qu'elle me priait de venir passer la +soirée chez lui à huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis +mélancolique, attendri, reconnaissant. Césarine me dit devant lui dès +que j'entrai: + +--Nous ne t'avons pas invitée à dîner parce qu'ici rien n'est en ordre. +Le marquis nous a fait très-mal dîner; ce n'est pas sa faute. Demain je +m'occuperai de son ménage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche, +nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps délicieux; +tout Paris y était. + +Elle était si tranquille, si dégagée, que j'eus peine à cacher ma +surprise. + +--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas à rester +sans rien faire. Mon père était en train de nous raconter la séance de +la chambre. + +M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-être +s'assurer de la lucidité de son esprit, mais procédant avec lui comme +s'il n'en eût jamais douté. Je vis que c'était une cure +consciencieusement entreprise. Le marquis écoutait avec une sorte +d'effort, mais répondait à propos. De temps en temps il paraissait +éprouver quelque anxiété en regardant la pendule. Le malheureux, depuis +qu'il se savait réputé fou, semblait avoir conscience de son mal et en +redouter l'approche. + +Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et +arriva jusqu'à près de dix heures sans perdre sa présence d'esprit et +sans paraître souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement +méditatif, répondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait, +et finit par ne plus répondre du tout. + +--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Césarine; vous allez vous +coucher, nous resterons au salon jusqu'à ce que vous dormiez. Nous +jouerons aux échecs, mon père et moi. Si vous ne dormez pas, vous +viendrez nous trouver. + +Il répondit par un vague sourire, sans qu'on sût s'il avait bien +compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pièce voisine +de la chambre à coucher de son gendre; il voulait écouter et observer +les phénomènes de l'accès, Dubois laissa les portes ouvertes sous la +tenture rabattue. + +Césarine, restée au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientôt +elle m'appela pour écouter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se +plaignait à Dubois comme un enfant. Le brave homme le réconfortait, lui +répétant sans se lasser: + +--Ça passera, monsieur, ça va passer. + +La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une +exaspération d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois +d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais +il n'avait pas l'énergie nécessaire pour faire acte de rébellion, la +souffrance paralysait sa volonté. Tout à coup elle cessa comme par +enchantement, il se mit à déraisonner. Il parlait assez bas; nous ne +pûmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet à +un autre et que ses préoccupations étaient puériles. Nous entendions +mieux les réponses de Dubois, qui le contredisait obstinément; à ce +moment-là il ne craignait plus de l'irriter: + +--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce +que vous me dites. Vous êtes à Paris et non à Genève; l'horloger n'a pas +dérangé votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va +bien, aucun horloger n'y a touché. + +Nous entendîmes le marquis lui dire: + +--Ah! voilà ! tu me crois fou! c'est ton idée! + +--Non, monsieur, répondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout +petit, je vous ai, pour ainsi dire, élevé: vous n'êtes pas fou, vous ne +l'avez jamais été; mais vous étiez fort railleur, et vous l'êtes encore; +vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une +habitude que vous avez gardée. Moi, je me suis habitué à vous écouter et +à ne rien croire de ce que vous me dites. + +Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement: + +--Mon ami, dit-il, je sens que ma tête va tout à fait bien, et que je +vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je +ne m'en souviens plus du tout. + +--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas. +Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser à +rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez. + +--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente: +est-ce que j'ai été méchant tantôt? + +--Vous! jamais! + +--Je ne t'ai pas brutalisé pendant que je souffrais? + +--Cela ne vous est jamais arrivé que je sache. + +--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-être frappé? + +--Quelle idée avez-vous là , et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui? + +--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu, à moins que ce ne +soit encore un rêve; rêve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va +te coucher; je suis très-bien. + +Un quart d'heure après, nous entendîmes sa respiration égale et forte; +il dormait profondément, Dubois vint nous trouver. + +--M. le marquis est sauvé, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du +bien que vous lui avez fait; mais il l'éprouve, son accès a été plus +court et plus doux de moitié que les autres jours; continuez, et vous +verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a brisé, le +bonheur le guérira, je n'en doute plus. + +M. Dietrich lui demanda si c'était la première fois que le marquis avait +une vague conscience de ses emportements. + +--Oui, monsieur, c'est la première fois, vous voyez que son bon coeur se +réveille, et comme il m'a embrassé, le pauvre enfant! C'est comme quand +il était petit. + +Il était quatre heures du matin, Dubois avait fait préparer pour nous +l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner +son frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à Rouen, où son +mari avait des intérêts à surveiller. + +Nous prîmes donc du repos, et nous pûmes assister en quelque sorte au +réveil du marquis en nous tenant dans la pièce d'où nous l'avions écouté +durant la nuit. Il éveilla Dubois à neuf heures, et se jetant à son cou: + +--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai été bien cruellement +éprouvé! J'ai appris que j'étais fou et que ma femme avait peur de moi; +mais ensuite elle est venue au moment où de sang-froid j'étais résolu à +me faire sauter la cervelle. Elle a été bonne comme un ange, son père +excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont traité +comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon +gré, mal gré, dans leur voiture, et ils m'ont promené à travers toutes +les élégances de Paris, pour bien montrer que j'étais guéri, pour faire +croire que je n'étais pas aliéné, et que ma femme prétendait vivre avec +moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se préoccupe de ma +dignité, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en +sais gré; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom +qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle détruit ma +jalousie, car, en feignant d'être à moi, elle rompt avec les espérances +qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lâche qui accepterait ce partage +même en apparence, et l'homme que je soupçonnais de l'aimer malgré lui +est homme de coeur et très-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la +part de ma femme et de son père, et aussi de cette excellente Nermont, +qui a toujours donné les meilleurs conseils. + +--Monsieur ne sait pas qu'ils ont passé la nuit ici, et qu'ils y sont +encore? + +--Que me dis-tu là ? Malheur à moi! ils m'ont vu dans mon accès! + +--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu +d'accès. + +--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avoué; j'ai +bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la +vérité, elle sait à présent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne +pourra jamais m'aimer! + +Césarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de +chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle +l'embrassa et lui dit: + +--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre. +Nous avons été trompés, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un +peu à certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquiète plus à +présent. Je me charge de vous guérir en restant près de vous pour vous +consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et +de plus cher ami que vous. + +--Restez donc! répondit-il en se jetant à ses genoux. Restez sans +crainte et guérissez-moi! Je veux guérir; il faut que l'homme dont vous +vous êtes déclarée la femme en vous montrant en public avec lui ne soit +pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma +reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus +mes serments, et ce que j'ai juré, je le tiendrai; soignez donc votre +ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit digne d'être votre protecteur. + +C'était là que Césarine avait voulu l'amener, c'était en somme ce +qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance. +Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M. +Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dîner avec nous. +Bertrand passa les nuits à surveiller toutes choses, toujours prêt à +contenir le malade s'il arrivait à la fureur, bien que Dubois ne fût ni +inquiet ni fatigué de sa tâche. En très-peu de jours, les accès, +toujours plus faibles, disparurent presque entièrement, et tout fit +présager une guérison complète et prochaine. On fit des visites, on en +rendit; un bruit vague de démence avait couru. Toutes les apparences et +bientôt la réalité le démentirent. + +Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'étais pas aussi rassurée sur +son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal; +minée par une fièvre lente, elle n'avait presque plus la force de se +lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remèdes. Après +une consultation de médecins qui par sa réserve aggrava nos inquiétudes, +Marguerite vit malgré nous qu'elle était presque condamnée. + +--Écoutez, me dit-elle un jour que nous étions seules ensemble, je +meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que +je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux +mourir; j'ai commis une très-mauvaise action. Je vous la confie comme à +Dieu. Réparez-la, si vous le jugez à propos. J'ai surpris une lettre qui +était pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cachée, il +ne la connaît pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette +bassesse j'avais déjà pris la résolution de me laisser mourir, parce +que j'avais tout deviné; à présent lisez. + +Elle me remit un papier froissé, humide de sa fièvre et de ses larmes, +qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savouré. C'était +l'écriture de Césarine, et elle datait d'une quinzaine. + +«Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est +déjà sauvé. Je suis perdue, moi, car dès qu'il sera guéri, je n'aurai +plus de motifs pour le quitter et pour réclamer ma liberté. Il faudra +que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa +vie, et, s'il perd encore une fois l'espérance, il se tuera. Vous l'avez +voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux être à vous. +Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos +devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lâches; mais nous +nous dirons adieu, et nous aurons vécu un jour, un jour qui résumera +pour nous toute une vie. Je vous ferai connaître ce jour de suprême +adieu, je trouverai un prétexte pour m'absenter, un prétexte qui vous +servira aussi. Ne me répondez pas et soyez calme en apparence.» + +Je relus trois fois ce billet. Je croyais être hallucinée, je voulais +douter qu'il fût de la main de Césarine. Le doute était impossible. La +passion l'avait terrassée, elle abjurait sa fierté, sa pudeur; elle +descendait des nuées sublimes où elle avait voulu planer au-dessus de +toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par +l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. Étrange +et déplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir +cacher à Marguerite l'indignation que j'éprouvais! + +La pauvre femme ne me comprit pas. + +--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes +exclamations. Oui, c'est bien mal à moi d'avoir intercepté une lettre +comme celle-là ! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il +fallait. Je me suis dit: + +«--Puisque je vais mourir!» + +Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bonté, mais il +l'aime, c'est bien sûr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et +moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a été +malheureux à cause de moi! comme il s'est défendu, comme il a été grand +et généreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en eût pas +profité tant que j'aurais vécu; c'est pour cela qu'il faut que je me +dépêche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il +me semble que je le lui vole. Ah! j'ai été lâche, j'aurais dû lui dire: + +«--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre +enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc à ce +rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne +saurez pas si vous êtes coupables de vous aimer; seulement ne me dis +rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-être pas. Pardonne-moi +d'avoir été ton fardeau, ton geôlier, ton supplice; mais sache que je +t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son +amour, et elle n'eût pas fait cela pour toi....» + +Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte +d'éloquence; je ne l'interrompais point, car Paul était entré sans +bruit. Il se tenait derrière son rideau et l'écoutait avec attention. Il +voulait tout savoir. De son côté, elle m'avouait tout. + +--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui +connaître que, si je ne suis pas morte plus tôt, ce n'est pas ma faute. +J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remèdes qu'on +me présente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand +on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je +me lève, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en +prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant +de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'étouffe le coeur_ +jusqu'à ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose +pour me faire mourir! + +--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour +te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu +verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi +cette lettre dont tu parles, et ne crains rien. + +Il lui prit doucement la lettre, la lut sans émotion, la jeta par terre +et la roula sous son pied. + +--C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une insulte à mon +honneur! Comment, j'aurais tendu la main à son mari après le duel, +j'aurais accepté ses excuses, pardonné à son repentir, conseillé le +mariage, et après le mariage le rapprochement, tout cela pour le +tromper, pour posséder sa femme avant lui et m'avilir à ses yeux plus +qu'il n'était avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette +femme est plus folle que lui, et sa démence n'a rien de noble. C'est +l'égarement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un méchant +coeur. Je devrais la haïr, car son but n'est pas même la passion +aveugle: elle a espéré me punir des conseils sévères que je lui ai +donnés en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir être un regret +poignant, éternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis-à -vis d'une +pareille femme, si ni Jacques de Rivonnière, ni ma tante, ni toi, +n'eussiez jamais existé? J'aurais été à son rendez-vous, et je lui +aurais dit en la quittant: + +--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte +sans regret! + +Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon +honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chère enfant, tu ne me +connais donc pas encore? Allons, tu me connaîtras! En attendant, +jure-moi que tu veux guérir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu +pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher +au monde? + +Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mère. + +--Vois donc le trésor que tu m'as donné; dis-moi si je peux ne pas aimer +la mère de cet enfant-là ? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle? +Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle +que tu as toujours beaucoup plus admirée que je ne l'admirais, serait-ce +un grand sacrifice à te faire que de rejeter ce caprice comme une chose +malsaine et funeste? Faudrait-il un énorme courage pour lui préférer mon +bonheur domestique et l'admirable dévouement d'un coeur qui veut +_s'étouffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'étouffé +pas, ce coeur généreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras, +Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin +corrompu, un traître, je ne croyais pas mériter ces suppositions; mais +au moins ne suppose pas qu'en te voyant désirer la mort j'accepte le +honteux bonheur que tu veux me laisser goûter.... Allons, allons, lui +dit-il encore en voyant renaître le sourire sur ses lèvres décolorées, +relève-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma +vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prétendant n'être à personne, +tomberont peut-être dans l'abjection d'être à tous. Ces êtres forcés +sont des fantômes. La grandeur à laquelle ils prétendent n'est que +poussière: ils s'écroulent devant le regard d'un homme sensé. Que la +belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de +redresser son jugement; j'abdique même le rôle d'ami désintéressé +qu'elle m'avait imposé; je ne lui répondrai pas, je ne la reverrai pas, +je t'en donne ici ma parole, aussi sérieuse, aussi loyale que si, pour +la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que +je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet +engagement-là . + +Huit jours plus tard, Marguerite, docile à la médication et rassurée +pour toujours, était hors de danger. On faisait des projets de voyage +auxquels je m'associais, car mon coeur n'était plus avec Césarine: il +était avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche à Césarine de sa +conduite et ne lui annonçai pas ma résolution de la quitter. Il eût +fallu en venir à des explications trop vives, et après l'avoir tant +aimée, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait à soigner +admirablement bien son mari, il était ivre de reconnaissance et +d'espoir. M. Dietrich était fier de sa fille; tout le monde l'admirait. +On la proposait pour modèle à toutes les jeunes femmes. Elle réparait +les allures éventées de sa jeunesse et l'excès de son indépendance par +une soumission au devoir et par une bonté sérieuse qui en prenaient +d'autant plus d'éclat; elle préparait tout pour aller passer l'automne à +la campagne avec son mari. + +L'avant-veille du jour fixé pour le départ, elle écrivit à Paul: + +«Soyez à sept heures du matin à votre bureau, j'irai vous prendre.» + +Paul me montra ce billet en haussant les épaules, me pria de n'en point +parler à Marguerite, et le brûla comme il avait brûlé le premier. Je vis +bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit +pas de chez lui le lendemain. + +Craignant que Césarine, déçue et furieuse, ne sût pas se contenir, je +m'étais chargée de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de +l'empêcher de se trahir. Elle sortit à sept heures et fut dehors jusqu'à +neuf; elle revint, sortit encore et revint à midi; elle voulait +retourner encore chez Latour après avoir déjeuné avec son père. Je l'en +empêchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu, +qui m'attendait chez lui. + +--Est-ce qu'il est gravement malade? s'écria-t-elle hors d'elle-même. + +--Il ne l'est pas du tout, répondis-je. + +--J'avais à lui parler de mon livre, je lui ai écrit deux fois. Pourquoi +n'a-t-il pas répondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi. + +--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il a reçu +tes deux billets et n'a pas voulu y répondre. Ils sont brûlés. + +--Et il te les a montrés? + +--Oui. + +--Ainsi qu'à Marguerite! + +--Non! + +--Voilà tout ce que tu as à me dire? + +--C'est tout. + +--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamnée à rougir devant toi! +Il croit que je supporterai ton blâme! + +--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille. + +--C'est bien, répliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans +sa chambre, d'où elle ne sortit que le soir. + +Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à M. Dietrich sans lui +laisser rien pressentir encore. Je prétextais une absence de quelques +mois en vue du rétablissement de ma nièce. Nous étions à l'hôtel +Dietrich, où Césarine avait dit à son mari vouloir passer la journée +pour préparer son départ du lendemain; elle en laissa tout le soin à sa +tante Helmina, et, après avoir été toute l'après-midi enfermée sous +prétexte de fatigue, elle vint dîner avec nous; elle avait tant pleuré +que cela était visible et que son père s'en inquiéta; elle mit le tout +sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle +et nous accabla de tendres caresses. + +Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'établir rue +de Vaugirard. Comme je quittais l'hôtel, je fus surprise de voir +Bertrand qui me saluait d'un air cérémonieux. + +--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise? + +--Non, mademoiselle, répondit-il, j'ai pris congé d'elle ce matin. + +--Est-ce possible? Et pourquoi donc? + +--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve +pas. + +--Vous en saviez donc le contenu? + +--À moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas, +je ne pouvais pas le connaître; mais, à la manière dont M. Paul l'a +reçue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de réponse, et à +l'obstination que madame la marquise a mise hier à vouloir le trouver +dans son bureau, à son chagrin, à sa colère, j'ai vu que, pour la +première fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'était pas digne, +et que sa confiance en moi commençait à me dégrader. Je lui ai demandé à +me retirer; elle a refusé, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi +dévoué que moi pût lui résister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup +offensée; elle m'a traité d'ingrat, j'ai été forcé de lui dire que ma +discrétion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parlé plus +doucement, mais j'étais blessé, et j'ai refusé toute augmentation de +gages, toute gratification. + +J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir +Césarine si humiliée; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaça +ma tristesse. Nous passâmes l'été à Vichy et en Auvergne, d'où nous +ramenâmes Marguerite guérie, heureuse et splendide de beauté, le petit +Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes +yeux à toute heure que Paul était heureux désormais et qu'il ne pensait +pas plus à Césarine qu'à un roman lu avec émotion, un jour de fièvre, et +froidement jugé le lendemain. Quant à la belle marquise, elle reparut +avec éclat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses réceptions, sa +beauté, son esprit, firent fureur. C'était la plus charmante des femmes +en même temps qu'une femme de mérite, coeur et intelligence de premier +ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le +côté vulnérable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien +et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgré le +jugement sévère porté sur cette idole par son mari, était toujours prête +à la défendre et à l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait +la vie de son fils à sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion +d'une âme tendre et généreuse. Pour mon compte, cette absence de haine +dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnaître qu'elle ne +s'était pas vantée en disant que, si elle était la plus simple et la +plus ignorante de nous tous, elle était la plus aimante et la plus +dévouée. + +Je me suis plu à raconter cette histoire de famille à mes moments +perdus. Quel sera l'avenir de Césarine? Son père et son mari, que je +vois quelquefois, après de vains efforts pour me ramener chez eux, +paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a +pas fait la moindre démarche personnelle pour se rapprocher de moi. +Peut-être se ravisera-t-elle; je ne le désire pas. Les sept années que +j'ai passées auprès d'elle ont été sinon les plus pénibles, du moins les +plus agitées de ma vie. + +Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier, +et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite: + +--Hier, comme j'étais à Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu +profiter de l'occasion pour faire à pied un bout de promenade jusqu'aux +roches d'Avon. En revenant par le chemin boisé qui longe la route de +Moret, tout absorbé dans une douce rêverie, je n'entendis pas le galop +de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L'un deux +fondit sur moi littéralement, et m'eût renversé, si, par un mouvement +rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La +généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse--j'ai eu assez de +sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me piétiner; elle +s'arrêtait d'elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone +intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux +contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que +je sus faire à temps sans lâcher la bride. + +«--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien +connue avec un accent de légèreté. + +»--Passez, madame la marquise, répondis-je froidement, sans perdre mon +temps à lui adresser un salut qu'elle ne m'eût pas rendu. + +»Elle passa comme un éclair, suivie de son groom, laissant un peu en +arrière le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'était autre que le +vicomte de Valbonne. + +»Il s'arrêta, et, me tendant la main: + +»--Comment, diable, c'est vous? s'écria-t-il: j'accourais pour vous +empêcher d'être renversé, car je voyais un promeneur distrait qui ne se +rangeait pas devant l'écuyère la plus distraite qui existe. Savez-vous +qu'un peu plus elle vous passait sur le corps? + +»--Je ne me laisse pas passer sur le corps, répondis-je. Ce n'est pas +mon goût. + +»--Hélas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus! À revoir, cher ami, +je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.» + +Et il partit ventre à terre pour la rejoindre.--J'en savais assez. + +--Quoi, mon enfant? que sais-tu? + +--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manières et de +langage, est devenu, en qualité de cible, mon remplaçant aux yeux de +l'impérieuse Césarine, qu'il a été moins heureux que moi, et qu'elle lui +a passé sur le corps! J'ai vu cela d'un trait à son regard, à son +accent, à ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son +hostilité par un servage qui pourra bien durer autant que celui du +marquis, c'est-à -dire toute la vie. Rivonnière est heureux, lui; il se +croit adoré, et il passe pour l'être. Valbonne est à plaindre, il +trahit son ami, il est humilié, il finira peut-être mal, car c'est un +homme sombre et mystique. + +Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-là a failli me faire +bien du mal, à moi aussi? Je peux te le dire à présent. J'étais plus +épris d'elle que je ne te l'ai jamais avoué. Je ne me suis pas trahi +devant elle; mais elle le voyait malgré moi, c'est ce qui t'explique +l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais +moins impudents. Où en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force +morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abîme? Si j'ai failli perdre +ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, ébloui et troublé, je manquais +de clairvoyance et m'endormais sur la gravité de sa blessure? On n'est +jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'être un homme dur +à moi-même. Si Marguerite n'eût été sublime dans sa folie, j'étais +perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet +d'être jalouse. J'avais beau être impénétrable et invincible, son coeur, +puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien. + +Tout cela est passé, mais non oublié. La belle marquise eût été fort +aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussière, sous le +sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire à toute +heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'épaisseur d'un +cheveu. + +Aujourd'hui, 5 août 1866, Paul est l'heureux père d'une petite fille +aussi belle que son frère, M. Dietrich a voulu être son parrain. +Césarine n'a pas donné signe de vie, et nous lui en savons gré. + +Je dois terminer un récit, que je n'ai pas fait en vue de moi-même, par +quelques mots sur moi-même. Je n'ai pas si longtemps vécu de +préoccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement. +J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a été de +douter trop longtemps du progrès dont Marguerite était susceptible. +Peut-être ai-je eu des préventions qui, à mon insu, prenaient leur +source dans un reste de préjugés de naissance ou d'éducation. Grâce à +l'admirable caractère de Paul, Marguerite est devenue un être si +charmant et si sociable que je n'ai plus à faire d'effort pour l'appeler +ma nièce et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma +plus chère occupation. J'ai remplacé madame Féron, que nous avons mise à +même de vivre dans une aisance relative. Quant à nous, nous nous +trouvons très à l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous +mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit +cours de littérature à quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul +vont très-bien. Peut-être sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait +le devenir. C'est la résultante obligée de son esprit d'ordre, de son +intelligence et de son activité; mais nous ne désirons pas la richesse, +et, loin de le pousser à l'acquérir, nous lui imposons des heures de +loisir que nous nous efforçons de lui rendre douces. + +Nohant, 15 juillet 1870. + +FIN + + + + + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14564 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..4c79cce --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14564 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14564) diff --git a/old/14564-8.txt b/old/14564-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1abd872 --- /dev/null +++ b/old/14564-8.txt @@ -0,0 +1,9349 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cesarine Dietrich + +Author: George Sand + +Release Date: January 2, 2005 [EBook #14564] +[Last updated: January 6, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CESARINE DIETRICH *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +OEUVRES DE GEORGE SAND + + + + +CÉSARINE DIETRICH + +PAR + +GEORGE SAND + +(L.-A. AURORE DUPIN) + +VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT + + + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 + +1897 + + + + + +CÉSARINE + +DIETRICH + +I + + +J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de +perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa +gouvernante. + +Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne +m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi +fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de +bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire +ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma +liberté. + +Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je +fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de +placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement +disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire, +je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne +devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut +recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle +eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle +Pauline. + +Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années +d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au +collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation, +et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la +misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles +ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de +recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide +instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués, +s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où +j'entrai avec des appointements très-honorables. + +Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je +trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des +égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux +frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par +millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute. +Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec +beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres +égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne +parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses +hôtes. + +M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique, +habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui +donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les +autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être +aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une +bonté parfaite et même délicate et courtoise. + +Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle +condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine +sécurité l'avenir de mon filleul. + +L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans +le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez +bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le +bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de +luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence +relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit +parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier +qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du +tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs. + +La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup +reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens +de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et +il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant +train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents +et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les +grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers +l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit: + +--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de +bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère +compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu +la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par +complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes, +auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation +au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter. + +--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie, +je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu. + +--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa +propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en +avisera plus tard. + +C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas, +ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune +fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint +d'aborder avec une prévention quelconque. + +On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie +et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence, +elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers +avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et +sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère, +tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter +autant qu'à la plaindre. + +Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir +établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance. + +--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de +très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même +vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable. +On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être. +Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la +première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire +engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne +vous sont pas très-sérieusement profitables. + +Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et +j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main +sur la mienne en me disant: + +--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que +vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous +croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me +promettriez de m'aimer. + +--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas? + +--C'est-à-dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la +demande, voulez-vous me l'accorder? + +Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec +effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes, +et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins +autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte. + +--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si +je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien +qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui +nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle +que vous paraissez. + +--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de +méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me +juger. + +--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous +avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous. + +--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître +aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse, +ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais +il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas +gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce +que vous ne comprenez pas cela? + +--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter. + +--Par pitié, n'est-ce pas? + +--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse +quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent; +mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur +devenir nuisible. + +--C'est-à-dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous +pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi? +Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour +souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop +heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur +seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les +paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas, +parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et, +quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et +heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez +vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt +que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne +avec moi. + +--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de +larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous +aimer trop et trop vite. + +Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus +vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant +d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait +tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être +brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier +jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de +subir mon influence. + +Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les +premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité +vraiment irrésistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup +d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa santé s'en ressentait, +et d'ailleurs je la voyais douée d'une telle intelligence que je ne +pouvais croire à la nécessité de hâter beaucoup ses études. + +Nous vivions presque tête à tête dans ce petit palais, devenu trop +grand. On avait reçu toutes les visites de condoléance, et, sauf +quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le +voulait ainsi. Profondément affecté de la perte de sa femme, il aspirait +au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison à la +campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les +affaires, il les eût quittées plus tôt sans les goûts dispendieux de sa +femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait +s'adonner à l'agriculture et régir lui-même sa propriété territoriale. + +Il eut même l'idée de vendre ou de louer son hôtel, et pour la première +fois je vis poindre un désaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la +campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant +que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son +père voulait prendre. Elle avait dès lors des raisonnements très-serrés +qui paraissaient très-justes, et qu'elle exprimait avec une netteté dont +je n'eusse pas été capable à son âge. M. Dietrich, qui était fier de son +intelligence, la laissait et la faisait même discuter pour avoir le +plaisir de lui répondre, car il était obstiné, et ne croyait pas que +personne put jamais avoir définitivement raison contre lui. + +Quand la discussion fut épuisée et qu'il crut avoir répondu +victorieusement à sa fille, prenant son silence pour une défaite, il vit +qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de +l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent étrangement, et je +vis sur sa belle figure froide un mélange de douleur et d'impatience. + +--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il après avoir essayé durant +quelques instans de ne pas paraître s'apercevoir de ce muet reproche. +Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait +mal et me fâche. + +--Je vous le dirai, mon cher papa, répondit Césarine en allant à lui et +en l'embrassant, caresse à laquelle il me parut plus sensible qu'il ne +voulait le paraître; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez +pas. Ma mère aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrangée, ornée +elle-même. Vous n'étiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez +le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si +notre luxe est de bon ou de mauvais goût; mais je revois maman dans tout +ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle +l'aimait. Vous êtes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier, +vous lui disiez toujours: Après tout, c'est votre maison.... Eh bien! +moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller à la +campagne, où elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce +que j'y serai avec vous; mais, à l'idée que je ne reviendrai plus ici, +où que je verrai des étrangers installés dans la maison de ma mère, je +pleure, vous voyez! je pleure malgré moi, je ne peux pas m'en empêcher; +il ne faut pas m'en vouloir pour cela. + +--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera +pas! + +Il sortit un peu brusquement en me faisant à la dérobée un signe que je +ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure +interprétation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de +quelques instants. + +J'avais bien deviné, il voulait me parler. + +--Vous voyez, ma chère mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant +la main; cette pauvre enfant va continuer sa mère, elle n'entrera dans +aucun de mes goûts. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de +ses oreilles et sortira par l'autre. + +--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente. + +--Sa mère aussi était intelligente. Ne croyez pas que ce fût par manque +d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort, +elle en convenait, elle était bonne et charmante, mais elle subissait la +maladie du siècle; elle avait la fièvre du monde, et, quand elle m'avait +fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait, +comme Césarine pleurait et souffrait tout à l'heure. Je sais résister à +n'importe quel homme, mon égal en force et en habileté; mais comment +résister aux êtres faibles, aux femmes et aux enfants? + +Je lui remontrai que l'attachement de Césarine pour la _maison de sa +mère_ n'était pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donné des +raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes. + +--Si ces motifs sont bien sincères, reprit-il, et vous voyez que je n'en +veux pas douter, c'était raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice +de subir le petit chagrin que je lui imposais. + +--Vous êtes donc réellement persuadé, monsieur Dietrich, que la jeunesse +doit être habituée systématiquement à la souffrance, ou tout au moins au +déplaisir? + +--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'écria-t-il avec une énergie de +conviction qui ne souffrait guère de réplique. + +--Permettez, lui dis-je, j'ai été gâtée comme les autres dans mon +enfance; je n'ai passé par ce qu'on appelle l'école du malheur que dans +l'âge où l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je +remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle +m'eût saisie sans que je fusse bien armée pour la recevoir. + +--Donc, reprit-il en poursuivant son idée sans s'arrêter aux objections, +vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'étiez auparavant +qu'une âme sans conscience d'elle-même?... Je me rappelle bien aussi mon +enfance; j'ai été nul jusqu'au moment où il m'a fallu combattre à mes +risques et périls. + +--C'est la force des choses qui amène toujours cette lutte sous une +forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La société est +dure à aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille +inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que dès l'adolescence ils +ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'âge de +l'ignorance et de l'imprévoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer +cette phase si courte, sous prétexte qu'elle ne peut pas durer? + +--Alors vous raisonnez comme ma femme; hélas! toutes les femmes +raisonnent de même. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des +égards et de la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien +fâcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure! + +--Si vous blâmez ma manière de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette +de n'avoir pas mieux connu la vôtre avant d'entrer chez vous; mais.... + +--Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne pense pas comme vous? +Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que +vous me feriez un chagrin mortel en renonçant à la tâche qu'on a eu tant +de peine à vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je +n'essayerais même pas de vous remplacer, tant il m'est prouvé que vous +êtes l'ange gardien nécessaire à ma fille. Ce n'est pas sa tante qui +saurait l'élever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les +défauts de son sexe, elle aime le monde.... + +--Elle n'en a pourtant pas l'air. + +--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi à un degré éminent les +vertus de son sexe: elle est laborieuse, économe, rangée, ingénieuse +dans les devoirs de l'hospitalité. Ne croyez pas que je ne lui rende pas +justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime +le monde parce que toute femme, si sérieuse qu'elle soit, aime les +satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune, +ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reçoit bien, elle +ordonne admirablement un dîner, un ambigu, une fête, une promenade; elle +le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre +hommage à ses talents de ménagère et de majordome, plus elle est fière, +plus elle est consolée de sa nullité sous tous les autres rapports. + +--Vous êtes un observateur sévère, monsieur Dietrich, et je crains que +mon tour d'être jugée avec cette impartialité écrasante ne vienne +bientôt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir +parfaite. + +--Vous êtes relativement parfaite, mon jugement est tout porté, vous +gâterez Césarine d'autant plus. Ce ne sera pas par égoïsme comme les +autres, qui regrettent le plaisir et rêvent de le voir repousser avec +elle dans la maison; ce sera par bonté, par dévouement, par tendresse +pour elle, car elle a déjà, cette petite, des séductions +irrésistibles.... + +--Que vous subissez tout le premier! + +--Oui, mais je m'en défends; défendez-vous aussi, voilà tout ce que je +vous demande; faites cet effort dans son intérêt, promettez-le-moi. + +--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma +condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est +point encore arrivé, et je ne puis me tourmenter d'une prévision que +rien ne justifie encore. + +--Vous comptez pour rien sa résistance à mon désir de vendre l'hôtel? + +--Dois-je l'engager à se soumettre sans faiblesse à ce désir? + +--Oui, je vous en prie. + +--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel? + +--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que +Césarine apprenne à me céder de bonne grâce. Soyez certaine que, si on +n'apprend pas aux enfants à renoncer à ce qui leur plaît, ils ne +l'apprendront jamais d'eux-mêmes. Le bonheur qu'on prétend leur donner +en fait des malheureux pour le reste de leur vie. + +Il avait peut-être raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre +mon élève avec l'intention de faire ce qui m'était prescrit, mais je la +trouvai souriante. + +--Épargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle dès les premiers +mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que +vous lui avez répondu. J'étais dans le jardin, à deux pas de vous, +derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre +une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges +pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon +bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même +chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes +plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa +méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie. +Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien +résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces? +Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à-dire corrompue +moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être +sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de +sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je +céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous +me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement.... + +--Seulement quoi? dites, ma chérie. + +--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant +et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux, +seulement vous ferez toutes mes volontés. + +Elle savait bien ce qu'elle disait là, l'énergique, l'obstinée, la +puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de +sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de +la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre, +elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme +adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action +pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce +cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte, +elle est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze +les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était +pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils? + +Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à +graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir +si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force +pour faire le bien ou le mal. + +Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un +jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau +qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait +la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me +levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir; +mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis +bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus +belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait +manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée. + +--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se +souciera plus de moi. + +--Mais si vous l'oubliez? + +--Je ne l'oublierai pas. + +--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de +l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse. + +--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père. + +--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas +applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez +votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il +souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même +les êtres de votre espèce! + +--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père, +puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas. + +J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se +charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles. + +--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger? +reprit-elle en haussant doucement les épaules. + +--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci. +Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice? + +--Mon père doit le penser. + +--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette +taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode +ne soit pas incontestable.... + +--Voilà ce que je voulais vous faire dire! + +--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau? + +--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi +exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour +une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la +volée. + +--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté, +faites-vous un sacrifice? + +--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie? + +--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même. + +--Je me connais. + +--Je n'en crois rien. + +--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y +poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez +de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite, +je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma +conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si +raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah! +maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me +répondait: + +«--Tu n'as pas besoin de savoir. + +«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma +poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de +plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous, +vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me +défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis. + +--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux +parfaite, vous pouvez l'être. + +--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y +penserai. + +Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à +recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée +me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et +dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur +incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa +position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une +ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours +attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et la pénétration de +son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue +d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens +critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts +qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de +grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les +grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire: + +--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas +capable de ces choses si naturelles? + +Ou bien: + +--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent? + +Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme, +polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles, +des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois +elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement +de déférence et d'égards. + +Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne? +J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne +m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait +de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise +dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi +sur les convictions de sa fille. + +Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en +emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne +saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même +tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie +d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le +contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique +qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans +l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner. + +--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne +intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et +l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on +peut faire bon ménage avec les contrastes. + +--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le +grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais +dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre. + +--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut +dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce +que c'est que le mal. + +Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en +elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du +petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide. + +--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle. + +Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle +promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne +croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et +protestait assez habilement contre les convictions imposées. + +Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une +solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de +cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu +il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était +absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre +entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être +taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant), +mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue +et inquiète encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter +secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à +Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre +dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa +joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances; +mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le +monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa +mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques +distractions. + +Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la +rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières, +qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son +intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore +presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps +d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par +magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se +corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable +qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich: + +--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui +est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez +pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui +être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons +instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais +pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous +pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me +le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec +ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je +m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement. + +M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai +définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que +j'avais voulu garder jusque-là, j'apportai mon modeste mobilier, mes +petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich, +et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là +refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui +prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la +même clef que Césarine. + +J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je +pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux +de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je +pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux +critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire +tomber sur sa gaucherie de collègien. + +Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie +pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il +n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre +soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de +distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive, +des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas +destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais +très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes +les inflexions de sa voix avaient du charme. + +Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de +bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui +faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé, +m'avait dit: + +--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître, +je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées. + +Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec +une fermeté que je ne lui connaissais pas: + +--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du +collège pour me préoccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier +dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a +offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer, +nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous +gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail. +J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne +m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou +aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme +j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la +mienne. + +--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me +consulter. + +--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous +m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir. + +--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris +un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich. + +--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de +personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service. +Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois. +J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma +position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je +n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à +réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui +s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas +brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich, +aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur +spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés +nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne +veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour +m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait +et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les +siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait +aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est +donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de +commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin +étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que +j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de +liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je +sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut +en fait de plaisirs et de liberté. + +Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas +encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait +être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité. + +M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me +dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que +ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens +croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes +jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que +dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la +moindre sommation de ma part. + +Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la +précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de +tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en +plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec +des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde. +D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur +peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève, +gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était +d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre +filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout +seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et +j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide +naturel. + +Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans +relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa +mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent +plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent +adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à +la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été +l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners +aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante +et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après +un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été, +par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second +dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique +sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui +avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son +devoir en s'efforçant de les distraire. + +La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les +jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine +n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut +mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de +faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable +sourire d'encouragement et de pitié. + +Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse +entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine +ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande +joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des +domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de +l'hiver. + +M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété +de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que, +rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette +soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets +dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre. M. +Dietrich, qui avait conservé les habitudes de simplicité de sa jeunesse, +n'éveilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se +rendre compte par lui-même du tardif réveil de ses gens, et il entra +dans le petit salon où la danse avait commencé. Elle y avait laissé peu +de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit, on avait fait invasion, +tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des fêtes. On y +avait allumé à la hâte des lustres encore garnis des bougies à demi +consumées qui avaient éclairé les derniers bals donnés par madame +Dietrich. Elles avaient vite brûlé jusqu'à faire éclater les bobèches, +ce qui avait été cause d'un départ précipité: des voiles et des écharpes +avaient été oubliés, des cristaux et des porcelaines où l'on avait servi +des glaces et des friandises étaient encore sur les consoles. C'était +l'aspect d'une orgie d'enfants, une débauche de sucreries, avec des +enlacements de traces de petits pieds affolés sur les parquets poudreux. +M. Dietrich eut le coeur serré, et, dans un mouvement d'indignation et +de chagrin, il vint écouter à ma porte si j'étais levée. Je l'étais en +effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie, +m'attendant à des reproches. + +Il n'osa m'en faire: + +--Je vois, me dit-il avec une colère contenue, que vous n'avez pas pris +part à des folies que vous n'avez pu empêcher.... + +--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité d'amusement, mais je +n'ai pas quitté Césarine d'un instant, et je me suis retirée la +dernière. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi. +J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fête et +en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de +délateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je +n'ai pu prévoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais été +définies. Que dois-je faire à l'avenir? Je ne crois pas possible +d'imposer mon autorité, et je n'accepterais pas le rôle désagréable de +pédagogue trouble-fête; mais celui d'espion m'est encore plus +antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer. + +--Je ne vois rien d'embrouillé dans les devoirs que vous voulez bien +accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empêcher, je le sais; vous ne +voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre +ascendant pour détourner Césarine de ses entraînements. N'avez-vous rien +trouvé à lui dire pour la faire réfléchir, ou bien vous a-t-elle +ouvertement résisté? + +--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est passé. +Césarine n'a rien provoqué, elle a laissé faire. Je lui ai dit à +l'oreille: + +»--C'est trop tôt, votre père blâmera peut-être. + +»Elle m'a répondu: + +»--Vous avez raison; c'est probable. + +» Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment où +la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant +qu'on étouffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est +élancé. En ce moment, Césarine a tressailli et m'a serré convulsivement +la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je +l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise +tout au fond, sur l'estrade destinée aux musiciens, et là, derrière un +des socles qui portent les candélabres, elle a regardé la danse avec des +yeux pleins de larmes. + +--Elle regrettait de n'oser encore s'y mêler! s'écria M. Dietrich +irrité. + +--Non, repris-je, ses émotions sont plus compliquées et plus +mystérieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se +passe en moi. Je fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on a donnée +ici, et je crois voir ma mère déjà malade, belle, pâle, couverte de +diamants, assise là-bas tout au fond, en face de nous, dans un véritable +bosquet de fleurs, respirant avec délices ces parfums violents qui la +tuaient et qu'elle a redemandés jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous +résume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'était pas de force à +supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui +faisait mal. Elle ne voulait rien ménager, rien prévoir. Elle souffrait +et se disait heureuse. Elle l'était, n'en doutez pas. Que nos tendances +soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les +assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vécu vite, beaucoup à la +fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des médecins, ni les +prières des amis sérieux, ni les reproches de mon père n'ont pu la +retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indélicat +de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gâter par +des inquiétudes et de sinistres prédictions les joies si intenses et si +rapides de notre chère malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas +pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon père, marchant +sur un sentier plus direct et plus âpre, n'arrivera jamais au but qu'il +poursuit, la modération. Vous ne le connaissez pas, ma chère Pauline, il +est le plus passionné de la famille. Il a aimé les affaires avec rage. +C'était un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais +rassasié de rêves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se +présente à lui comme une lutte nouvelle, comme une fièvre de défis jetés +à la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succès, parce qu'il +n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses +passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir +s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voilà l'erreur de sa vie; ma +mère n'en était pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris à +le connaître, à le chérir, à le respecter, mais à ne pas le craindre. Il +sera mécontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien +qu'il m'accepte pour sa fille, c'est-à-dire pour un être qui a aussi des +passions. Je sens que j'en ai ou que je suis à la veille d'en avoir. Par +exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher +si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai +avec joie les fêtes qui ont charmé mon enfance, ou si elles ne me seront +pas odieuses, si je n'aurai pas le goût effréné des voyages ou un besoin +d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de +tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous +voulez? + +«On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dansé +dix minutes, et, pour se débarrasser plus vite de la gaieté de ses amis, +Césarine, qui, vous le voyez, était fort sérieuse, a promis que l'année +prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle. + +--L'année prochaine! C'est dans quinze jours, s'écria M. Dietrich, qui +m'avait écoutée avec émotion. + +--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils à +donner chez vous. + +--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez à ma +place? + +--J'engagerais Césarine à ne pas livrer si vite aux violons et aux +toilettes cette maison qui lui était sacrée il y a un an. Je lui ferais +promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle année révolue: ce +qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des +réunions intimes, sans lesquelles sa vie me paraîtrait trop austère. La +solitude et la réflexion sans trêve ont de plus grands dangers pour elle +que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de +soumission n'eussent pour effet de lui créer des résistances +intérieures invincibles, et qu'en la séparant du monde vous n'en fissiez +une mondaine passionnée. + +M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air préoccupé. Le +jugement que sa fille avait porté sur lui, et que je n'avais pas cru +devoir lui cacher, lui donnait à réfléchir. Dès le lendemain, il reprit +avec moi la conversation sur ce sujet. + +--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne +m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse +de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant +de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a +doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante; +elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les +salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore. +Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était +arrangée pour cela, comme toujours! + +--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi? + +--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que +moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort. + +--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe +qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait +celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle +pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous? + +--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que +par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte? + +--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai +toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à +l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là, sans être une +libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une +raison parfaite et bien prouvée. + +--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de +sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même? + +--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de +ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons +pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous +verrez une fantaisie blâmable. + +--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée, +cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs? + +--Je la crois sincère. + +--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée; +vous augmenterez son esprit de domination en le subissant. + +Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La +supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une +étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son +amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres, +soumise à lui seul. + +--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement +sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les +partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous +redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle +un enivrement qui la rendrait frivole? + +--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de +sa mère. + +--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa +santé. + +--Non, elle n'abusera pas du plaisir. + +--Alors que craignez-vous donc? + +Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons +contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle +devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de +constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et +qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il +avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il +termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et +d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille, +tant qu'elle ne serait pas mariée. + +--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me +laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous +l'inspiration de ma conscience. + +--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un +homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre +vos mains pour élever une femme, il faut une femme. + +En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il +cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je +m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me +trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour +écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il +pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée, +fascinée, enchaînée par mon élève? + +Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins +m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne +voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit +de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car, +je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui +mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur +les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait +éloigner ou atténuer à son insu. + +L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et +ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut +contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son +père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait +jamais des deux yeux à la fois. + +Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles +Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les +trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de +parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et +très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait +mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la +famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait +toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces +demoiselles. + +Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de +son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait +sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié +de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses +habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui +paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas +de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas +le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et +c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on +en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de +probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne +craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable +de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son +empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire +des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait +dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses +écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses +filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule +pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le +sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses +dons quand elle en faisait l'éloge. + +Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa +nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en +souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses +filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie +secrète. + +La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de +cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins +françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de +près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à +leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires +ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se +faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande +position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance. +Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce +crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les +ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines. +Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé +avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui +représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants, +mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M. +Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens +ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine. + +Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions +beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes. +Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas. + +--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en +fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille +très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres, +ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon +jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant +que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin +compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode +de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire +qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments +de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de +littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de +science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de +tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou +d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait +avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle +savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand +mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir +de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante, +des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour +discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des +voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens +du noble faubourg et même des représentants de la comique race des +_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne +suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut +que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux +sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il +faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction, +un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus +jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie, +faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme +charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir +que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et +les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et +le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il +reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans +orages domestiques à dominer son milieu. + +Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté +qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer +l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce +résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes +observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine +ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour. + +Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette +sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle +travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant +pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait +rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses +travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son +adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne +m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle +voulait faire plaisir à son père, c'est-à-dire le charmer et le +soumettre. + +J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse +vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme +d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais +de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon +compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et +la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me +fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre +commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité +intellectuelle. + +Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois +rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant +les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre +compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la +dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858. + +«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours +bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez +pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze +cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours +logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres, +je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content, +très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans, +je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon +travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je +vous expliquerai quand nous nous reverrons. + +«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites +que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends +bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit +employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une +exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma +vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous +avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous +alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien +m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter +encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un +ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée, +laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez +m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la +mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous +aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève, +tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des +nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par +l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas +d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez +mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas +sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se +priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même +vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que +vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les +mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai +pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant +repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je +ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance? +que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui +par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me +mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais +pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient +plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré +moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise +intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà +ce que je ne veux pas non plus. + +»Restons donc comme nous voilà: moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau +vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra +m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel, +rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en +contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon +caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans +jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la +maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer. + +»Voilà, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue +la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne +des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit: + +»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie. +Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte. +C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier +argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui +offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain +matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le +plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable +mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement +je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus +fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette +qui me ruinera. + +»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le +rebelle enfant qui te chérit et te vénère. + + «Paul Gilbert.» + +Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant +cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut +absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais +comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et +qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre +de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire. + +--Vous voilà rassurée, lui dis-je. + +--Elle répondit oui, et nous passâmes à, la leçon. Quand elle fut finie: + +--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me +déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise +eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au +milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris. +Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite +d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide. + +--Il ne vous a jamais vue! + +--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre +hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau +demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez +beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le +voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous +l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé +très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous +étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron. +Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris +un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a +très-bien regardées. + +--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des +quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre +photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune. +C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous. + +--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie? + +--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le +crois très-peu artiste. + +--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable. + +--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide +dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de +le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie. + +--Et vous me le présenterez l'hiver prochain? + +--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la +douceur n'empêche pas l'obstination. + +--Alors il me ressemble? + +--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut +et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se +renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse +que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à +cause de ses autres qualités. + +--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant! + +--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement, +et par-dessus tout son affection pour moi. + +Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière. +Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa +tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir. + +Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis +quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais +je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le +soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main. + +--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti. + +--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un +beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père +ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis +deux ou trois fois. + +--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le +marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me +faire la cour. + +--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités, +et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le +connaître. Voilà, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de +Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans +ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et +brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas +encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a +point su modifier vos résolutions. + +--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a +dit ni à vous ni à moi. + +--Que pense-t-il selon vous? + +--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la +condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père, +mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son +coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit +forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en +abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il +craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités. + +--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous +ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre +devant lui? + +--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve +de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne +me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et +au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre +conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut, +pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la +délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour +le soumettre. + +--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il +passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe. + +--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on +est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai? +et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en. + +--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le +marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me +dire comment vous le jugez? + +--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps +de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et +voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les +armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières, +admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde, +il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était +au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en +qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix +a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus +domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de +vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que +nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs, +partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et +toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me +touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et +je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire +que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne +lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable, +bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes +les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un +bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit +très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il +savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à, présent, je ne le pénètre +pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup +il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter +comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la +cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger, +qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et +ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis, +m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le +sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et +m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et +m'aider à voir clair en lui. + +Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il +avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un +mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il +le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas. + +Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval +dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous +la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes +toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart +d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége +sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement: + +--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé, +ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous +plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait. + +--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre +moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le +laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent. + +--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque +d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit +les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime +mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à +ressorts souples qui m'endort. + +--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et +fougueuse.... + +--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle +vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller. + +Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant +adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de +Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de +lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous +suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait +s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et +après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir +son coeur. + +--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à +mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original, +un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité +qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui +devrait m'être compté. + +Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent. + +--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de +méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans +raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais +puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général +qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités +particulières qui vous charment? + +--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je +le suis d'autant plus de la personne qui les résume. + +--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce +qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut +donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention. + +--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains +pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le +dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou +insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la +preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois +présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible. + +--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour +vous en donner. + +--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand +mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être +n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai +moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma +propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si +vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez. +Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas. + +--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges? + +--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces. + +--Que vous ne pouvez contenir? + +--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le +surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou. + +--Et que faites-vous dans la folie? + +--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu +conscience de ce que j'ai fait. + +--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres? + +--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon +entourage. + +--C'est la preuve que vous êtes réellement bon. + +--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois +riche. + +--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de +vrais amis? + +--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si +je suis violent. + +--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison +d'un ami? + +--Je ne sais pas. + +--Et devant la résistance d'une femme aimée? + +--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne +me connais pas et ne sais pas me révéler. + +--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience? + +--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne +prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie. +Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi +d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois +moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous +dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer +toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux +parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur +d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère +qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je +suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré. + +--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous +constant dans vos affections? + +--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai +jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une +femme pure peut inspirer. + +--Que dites-vous là? Vous n'avez jamais aimé? + +--Non; cela vous étonne? + +--Quel âge avez-vous donc? + +--Trente ans. + +--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à +trente ans! + +--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions +très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus +tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas +d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes +qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui +n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent +parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser. + +--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses? + +--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de +toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est +un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la +vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand +ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je +le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient +de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés, +nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons +tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous +prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout +chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus +rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il +faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche +donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de +telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de +supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir +assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune +fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois, +blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de +mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la +légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il +me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une +passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle, +car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je +l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes. + +Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que +nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà +installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et +pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger +mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit +qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut +quelques jours sans reparaître. + +D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé, +bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et +revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il +revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours. + +C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire. +Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était +imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté +et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion. + +--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique. + +Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure +de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité +d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un +commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si +peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir. + +Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine +de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis. + +--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup. +S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec +plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage, +qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos +autres voisins. + +M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une +jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle. + +--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit +Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que +celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de +plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe +enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai +qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a +bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie. + +--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien +d'en rester là. + +--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins +qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous +trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main. +Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce +qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois +pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison: +la crainte de m'ennuyer. + +--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule. + +--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte. + +--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir +de l'être?» + +--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.» + +--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un +haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie! + +--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait +pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le +sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous +m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir. + +Là-dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une +sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir +percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien +surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de +Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le +désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à +Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter. + +Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta +avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me +répondit avec une douceur enjouée: + +--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air +de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et +moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que +je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme +pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni +respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être +capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu, +quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie +la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de +mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si +sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me +river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma +vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère +Pauline. Cela devient très-sérieux. + +--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et +au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se +privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé +d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience +compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception +pour lui. + +--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la +liberté. + +--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à +M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur. + +--Je le lui ai dit. + +--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le +sacrifice de l'éloigner. + +--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et +dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en +quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon +père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne +me charge pas de l'exécuter. + +Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas +fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré +du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à +néant les espérances qu'il avait caressées. + +Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine +enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due +et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure +d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de +la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle +disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie. + +Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait +dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le +prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à +reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait +eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait, +dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que +l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans +le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière, +on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une +coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai +monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à +examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans +être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de +reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté, +que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux +qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont +la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre +d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa +raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait +des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée +par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce +à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête +inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener. + +Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement +réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille, +si elle était enfin satisfaite. + +--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait +bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces +splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite +ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait +beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non, +allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il +faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien +qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas +de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire +quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père +est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un +coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant +partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause, +demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière +d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de +ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable +maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma +chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief +par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour +changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous +fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez +pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde +mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à +l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire +que je ne dépends de personne. + +--N'est-ce pas votre ambition? + +--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais +raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui, +je suis sûre qu'il m'approuvera. + +En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser +tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques, +dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à +terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un +traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y +fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage +de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait +pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de +la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui +résistait. + +Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations +répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père +à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de +l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses +parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il +était absent. + +Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le +rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à +le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche +accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé. +Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais +le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour +traverser, la cour du Louvre. + +--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que +mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation +réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne +se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis +brouillé avec elle. + +Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui +avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer. + +--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler +clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par +vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich +n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre. + +--Dites-vous la vérité? m'écriai-je. + +--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter +tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres. +Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir? + +--Certainement, vous agissez là en galant homme. + +--Non, j'agis en homme qui veut guérir. Les lettres de mademoiselle +Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles +sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois +même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la +manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille +vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire +toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans +permettre le moindre blâme à ses victimes. + +--Alors pourquoi êtes-vous brouillés? + +--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de +le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle +travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être +son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme +elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme +un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me +disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y +rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai +renoncé à elle, vous pouvez le lui dire. + +--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus. + +--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et +moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais +qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que +de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession +faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la +campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis +que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse. + +Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement +cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle +eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle +ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite. + +Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta +le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les +mains de son père. Je la rassurai. + +--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait +d'intermédiaire à votre correspondance. + +--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me +confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque +entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les +miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il +avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette +comédie. + +--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi +écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour +m'avertir que tu voulais lui parler en confidence? + +--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût +dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de +reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là. Il +faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!... + +--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi. + +--À la bonne heure! Tu l'as donc vu? + +Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se +guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à +présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu +aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence +que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs, +l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté +d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont +l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite +Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des +femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait +jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la +rudoyait. + +Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait, +par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait +faire un autre mariage, et me parut fort blessée. + +--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne +pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux! +Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en +laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses +lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une +première expérience que je ne veux pas oublier. + +Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec +spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus +m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant +que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que, +quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces +lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes; +mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les +mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour +qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur +sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de +Rivonnière. + +L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se +présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang, +de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun +ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou +plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son +intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à +distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait +fort peu approcher. + +Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là +M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais +brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession. + +--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si +vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je +ne veux pas être votre complice. + +--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont +la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon +raconte tout au plus à ses camarades? + +--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous +dit.... + +--Raison de plus pour me taire. + +--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à +elle avec une souillure que vous n'aviez pas. + +--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais, +pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là, je ne +suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit +amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien? + +Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en +servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son +orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le +reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le +sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui +fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était +l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler +d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus +favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole. + +Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une +situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint +l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que +je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de +plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de +son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent +mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux +événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on +n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère +exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour. + + * * * * * + + + + +II + + +Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà +son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne +et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable. + +J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne +lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé +mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois +m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui +étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à +combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au +fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne +conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur +l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais +Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse +aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était +toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout +dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il +semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce +que chacune de nous y apportait. + +Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne +remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une +seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été +plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert. +C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût +témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté +en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible +énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément +pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son +intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses +salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec +deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une +heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les +autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais +de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin +qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi. + +Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos +existences. + +--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois +cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps +de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma +bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier +aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une +heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir +moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je +ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me +promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas, +même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours +sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par +an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué, +j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas +juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine. + +--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois? + +--Dans une dizaine d'années. + +--Et quand te reposeras-tu réellement? + +--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les +lâches ou les sots. + +--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son +intelligence. + +--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux. +J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes +connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on +lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de +sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin, +quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je +corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis +une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je +m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute +de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is +money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui +vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse +activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous +voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me +développe selon la nature de mes besoins. + +Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui, +car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit +personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du +charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir +heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie +des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps +qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée +de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de +respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de +cet esprit insatiable dans sa curiosité. + +Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais +sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte +dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était +impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou +morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de +mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des +avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une +position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en +l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il +croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité +qu'un servage. + +M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais +dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais +à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui +exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait +améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec +tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de +comparaître devant un protecteur quelconque. + +Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la +sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il +aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle +penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense +gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée +qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du +tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il +s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait +songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite. + +--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car, +que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de +moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit +vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais +l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour +toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un +peu fou. + +Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que +j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon +neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition. + +--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et +que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le +refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins +graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord +il est comme moi, il n'aime pas le monde. + +--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir, +puisqu'il n'y a jamais mis le pied. + +--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est +pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine +tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris +le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou +telle personne. + +--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites +aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de +manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose. + +--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne +peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer +des privations. + +--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate +blanche? + +--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre, +et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois +une heure par semaine. + +--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un +autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa +passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la +science. + +--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis +certaine. + +--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre, +trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper +de lui. + +Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses +de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je +résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un +cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite +par un instant de petitesse d'esprit. + +On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de +Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession +de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens +propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point +encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour +la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver +souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M. +Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de +soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient +de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce +père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de +ses sujets. + +Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide, +elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce +qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique +écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de +plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et +d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait +qu'il ne désirait plus la voir mariée. + +Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de +lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret +mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement +qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas, +les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait +d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux +suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut +bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille, +l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions +fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup +d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il +avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM. +Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après +quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance +pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de +Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire, +et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention. + +Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal, +suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de +prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers +elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité +de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est +ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une +curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi +d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce +sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids. +Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et +ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras +et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites +fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui +dire: + +--C'est assez, va-t'en maintenant. + +Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite +séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison, +chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle +Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant +une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des +ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en +avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul +seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence +monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un +mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait +comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge +contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi +par hasard au moment de s'évader. + +--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher. +Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont +accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec +monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur +que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas. +Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me +servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu +m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par +tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa +santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de +rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il +a conquis au collège, combien de vertus il possède.... + +--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de +mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais +enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais +mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour +maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa +brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus +l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier. + +--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé. + +--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas +plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de +fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis +et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis +censé voir passer. + +--Et que vous ne voyez réellement pas? + +--Et que je ne vois réellement pas. + +--Tant vous êtes ébloui? + +--Tant je suis myope. + +Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à +dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me +causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour +sauver, comme on dit, la situation. + +--Ma chère amie, dit-elle en me reprenant brusquement son éventail, que +je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est +un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous +ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne +connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme +je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le +voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous +pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous +les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce; +son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à +moi-même de ne m'en plus soucier. + +Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que +je ne pus retenir un cri. + +Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui +ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours. + +--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut +sortie du bosquet. + +Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son +enfance: + +--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante. +Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur +toutes les têtes! + +--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu +coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait? + +--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait? + +--Pourquoi trembles-tu? + +--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble? + +--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te +disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement +rendez-vous ici? + +--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer, +car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de +papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite +galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus +grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela? + +--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise +écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à +son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter +complètement. + +--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux +dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe, +j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire. +J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà, je suis accouru. Elle +était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans +l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai +reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout +au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé: + +--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là; ce n'est pas l'usage +qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à-tête avec un jeune homme, +et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit. +Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié. +Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée. + +Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si +audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la +connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas +l'aimer. + +--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître? + +--Parce que je n'en ai pas le temps. + +--Vous croyez donc que ce serait bien long? + +--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je +n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence. + +--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde? + +--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois? + +--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille? + +--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs. + +--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici +des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit +que vous étiez un jeune homme très-fort.... + +--En thème? + +--En tout. + +--Et vous avez voulu vous en assurer? + +--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?... + +--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se +refuse à l'examen. + +Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que +je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est +écriée tout d'un coup: + +--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal? + +Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas +heurté le sien. + +--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis +nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une +vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première +fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue +contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la +cause de votre aversion. + +J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle +m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais +dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te +connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car +elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il +m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus +dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit +que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la +jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa +figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer +la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle, +qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait +inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme. + +J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était +réciproque. + +--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à +l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me +transpercer. + +Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à +une grande coquette, je lui ai dit: + +--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez +qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être +pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas... +et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y +serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement. + +Si je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit quelque chose d'analogue et +d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu +es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est +là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme +déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur +ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là, elle s'est trompée. Je +ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle +pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle +m'est antipathique. + +--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être +interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras +trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à +nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois +que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute +résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de +beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne +s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel +qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de +t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement +pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par +affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde +soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile? + +--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait. + +--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour +Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce +soir. + +--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort +bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai +pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron +m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos. + +--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à +elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas +besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion? + +--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop +ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans +vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni +mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au +contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y +a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est +l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne +me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand +c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme +de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser +incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal. +Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe. +Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre +un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle +piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis +l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure +d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je +m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous +jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et +que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas +d'une virgule. + +Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes. + +Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de +Rivonnière et paraissait fort gaie. + +Le lendemain, elle vint me trouver chez moi. + +--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je +fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais +pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont +boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit +d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle, +d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de +répondre: + +«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir +jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le +jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur +donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils +m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils +m'enlaidissent?» + +Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la +part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu +que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en +pénitence. + +--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus +sérieux à me raconter. + +--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire. + +--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie, +je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente. + +Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe, +toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser +de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses +grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace. + +--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous +parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée +de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais +je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a +plus entre vous et moi que les liens de l'amitié. + +--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi +avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais +je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec +conviction, sauf à en rire une heure après. + +--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que.... + +Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis +_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre. + +--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te +jouant de mes devoirs et de mes affections. + +--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir? + +--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie +qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu +maintenant? + +--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le +vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi? + +--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que +trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination; +mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne +sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige +en perdant de sa dignité. + +--C'est là ce qu'il t'a dit? + +--En ne me défendant pas de te le redire. + +--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible. + +--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais +plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite +que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je +suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes +qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand +défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable.... + +--L'orgueil n'est-ce pas? + +--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que +tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de +résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas: +la sagesse de la modestie. + +--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi +effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me +montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa +perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de +drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse; +j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le +pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton +neveu je te promets de ne plus le taquiner. + +--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne +pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à +faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au +monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te +pardonnerai que si tu te repens. + +Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma +sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya +encore de lutter. + +--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres +tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas +d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir +quand on veut m'en faire une loi. + +--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole +d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant +menu pour n'y rentrer jamais. + +Elle fondit en larmes. + +--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour +t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais +tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise +une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici +tout ce que je te dirai: + +» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il +ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi. +Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà +content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi, +écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas +un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui +demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était +peut-être de l'amour! + +--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout! + +--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté, +me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout +savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser. + +--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre +enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable. + +--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne +suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre +d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir! + +Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire +faire le tour du lac. + +--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du +cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y +consens-tu? + +--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite. + +--J'aime quelqu'un. + +--Ah! le marquis.... + +--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de +titre; ça t'est bien égal? + +--Parfaitement. + +--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus? + +--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme +de mérite réel et sérieux en un mot. + +--Il est tout cela. + +--Jeune? + +--Vingt-trois ou vingt-quatre ans. + +--C'est trop jeune, c'est un enfant! + +J'empêchai Césarine de répliquer. + +--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un +brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas +Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus +insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices. +Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un +manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez +beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être. + +M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec +ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main: + +--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc? + +--Elle lui a parlé hier pour la première fois. + +--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?... + +--Il me déteste, répondit Césarine. + +--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien! +ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une +chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer +à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu +hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en +souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une +railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas. + +--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai +celui que je choisis. + +--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich. + +--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en +sommes là, au nom de mon neveu, je refuse. + +--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria +Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le +consulter. + +--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes +folle. + +--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu +veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute, +papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie, +il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains +pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec +l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est +très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que +je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang, +et si je n'épouse pas cet homme-là, je n'aimerai plus jamais, je +resterai fille. + +--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras, +excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi +vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait +sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle +pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon +mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses +lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de +stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et +venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son +compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui +est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un +très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils +qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le +faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît +peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi.... + +--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité. + +--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière +elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la +cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire? + +--Oui, monsieur, il y a cela d'abord. + +--Vous êtes au-dessus.... + +--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me +disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens; +je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais +amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi +n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires +malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris, +c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère +pour la compromettre ainsi! + +--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire +connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des +nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur +la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux +certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on +s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance, +de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle +chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les +autres motifs de votre épouvante. + +--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le +caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles. +Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une +aussi: ne céder à personne. + +--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas +le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée +de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le +vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul, +adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire. + +--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes +entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non, +monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez +peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes +tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous +n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si +j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de +rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a +imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez +lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez, +j'en réponds, d'une grande perplexité. + +--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt. +Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout +de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre +fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la +vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble +d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne +d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de +premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez +moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne +m'en étais point alarmé. + +Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée +d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à +Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma +tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle +envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant +de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux +peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de +son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme +une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un +précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le +franchir. + +Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi +tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre +nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine +taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe +et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle +cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart: + +--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la +moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de +faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela +signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée. +Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le +temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te +faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai. + +--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon +neveu? + +--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail +intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me +servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution. + +--Comment sais-tu que mon neveu est absent? + +Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour +Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me +débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière. + +--Tu lui as encore écrit? + +--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui +m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de +thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du +bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant. +Tiens, on sonne au jardin, le voilà. + +--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule +aujourd'hui avec ta tante et moi? + +--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je +ne veux recevoir que lui. + +--Faut-il vous laisser ensemble? + +--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à-tête. Ma +tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester. + +--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de +tes imprudences et de tes caprices. + +--Alors tu me compromets! + +On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai. + +--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez +fait mauvaise figure. Le savez-vous? + +--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas.... + +--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de +souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet +état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige. + +--Le remède serait bien simple. + +--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se +peut pas! + +--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour? + +--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux +pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois. + +--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous +disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier. + +--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances? + +--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer. + +--Je vous le défends aujourd'hui. + +--C'est un peu tard. + +--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits? + +--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les +regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend +pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau, +voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède +m'apportez-vous? + +--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous +ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que, +dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par +l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on +vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole +aura de l'autorité. + +--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je +ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme +vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont +je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien +faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma +déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et +qui ne veut pas mentir. + +--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte +pas la réputation de coquette fallacieuse. + +--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes +sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que +cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer +pour une victime. + +--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais. + +--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre +mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages. + +--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur? + +--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde +et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut +garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude. + +--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en +égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez +pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous +voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui +éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout, +sincère et bonne. + +--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous +marier? + +--Qui m'en empêcherait? + +--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir. + +--Vous le reconnaissez? + +--Je suis homme d'honneur. + +--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami. + +Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont +la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et, +tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté +avec attention. + +--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix? + +--Vous ai-je dit cela? + +--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste +votre ami? + +--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas? + +--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler +la cervelle? + +--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi. + +--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est +pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi. + +Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et +m'adressant au marquis: + +--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien. + +--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger, +je ne le sais pas encore. + +M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de +Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son +irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui +gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus +heureux de lui épargner tout déplaisir. + +--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous +cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer. + +--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion +déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune. + +Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité +son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise +et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque +nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère +ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens +chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue +du moment qu'il ne l'était pas. + +--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir +ce qu'il pense. + +Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son +esclave assez froidement. + +--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M. +de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le +nom de l'heureux mortel.... + +--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet +reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient; +elle a dit qu'elle se marierait pour en finir.... + +--Avec qui? avec moi? + +--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus +sérieux que cela. + +--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas +la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un. + +--Qui donc soupçonnez-vous? + +--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart +d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance. +Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage +mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener +danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou +qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon +inquiétude, elle était inquiète elle-même. + +--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions? + +--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit +ici qui ne soit épris d'elle. + +--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous +serait préféré? + +--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra +épouser.... + +--Eh bien! quoi? + +--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu! + +--Que dites-vous là? + +--Je dis ce que je pense et ce que je ferai. + +--Vous parlez sérieusement? + +--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement +brusque sur son front baigné de sueur. + +Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres +étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée. + +--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je +croyais si généreux? + +--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la +colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus. + +--Vous réfléchirez, alors! + +--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible. + +--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours? + +--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être. + +--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre? +Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe! + +--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait +aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent +nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre +homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me +cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon +ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des +flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans +l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles +maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme +cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la +civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans +que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en +aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une +très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée, +une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas, +puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant +plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en +billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à +l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et, +quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans, +j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné +d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation +de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens +le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je +m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux, +furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire +atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre +fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine +n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée! +Je tuerai quiconque approchera d'elle! + +--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour? + +--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut, +plutôt que de laisser échapper ma proie! + +--Et après?... + +--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je +ferai justice de moi-même. + +En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre, +avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir. + +--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne. + +--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de +Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne +le sache! + +Et il sortit, me repoussant presque de force. + +Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie. +Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience +est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui +venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant. + +--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je +ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me +plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite +réellement mon amitié. + +--Et peut-être ton amour? + +--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai +d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se +tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout. + +J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en +lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut +rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en +faire son gendre. + +M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il +n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement +Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de +près. + +Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans +entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle +l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans +un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses +paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards. +Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait +peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un +supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle +n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et +ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il +eût pu rencontrer Césarine. + +Césarine s'ennuya. + +--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je +m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon +mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante, +folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en +émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le +ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il +eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un +peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de +mélodrame. + +--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas +faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse +pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut +t'inspirer un attachement durable. + +--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de +mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument +entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante? + +--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà +passée. Elle était trop violente pour durer. + +--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un +affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui +cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à +qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de +tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières +qu'on étale devant moi. + +--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la +ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout. + +--Vraiment! pourquoi? + +--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les +autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de +leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils +existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du +poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main. +Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière. + +--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que +tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je +tâcherai de me modifier. + +--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus +puissante? + +--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les +suavités? + +--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour +toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons +naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur. + +--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes +rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir +tendre, si je le voulais? + +--Non, il est trop tard. + +--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par +exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur! + +--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu +n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées. + +--Je ne suis pas assez femme selon toi! + +--Ni assez homme non plus. + +--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme +tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des +chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes +comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de +relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne +m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je +veux savoir si leur stupidité les rend heureux! + +Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en +alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un +domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang. +C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans +moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais +l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps +d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement +favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité +elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou +américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle +voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans +sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par +personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle +lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes +et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne +prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et +en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon +goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si +elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer. + +Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la +situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin +nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna +même tout à fait de la pensée du mariage. + +Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne +voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne +plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une +entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine +semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon +insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au +point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa +vie d'une si terrible déception? + +Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en +allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son +éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine +arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je +lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M. +de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant. + +--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les +séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi, +celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi! +Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder +à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou +face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre +merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc +violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que +toute ma vie donnait un démenti à cette supposition. + +--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu +craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens. + +--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle +que mademoiselle Dietrich. + +--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi? + +--Eh bien donc! cela vous surprend? + +--Tu ne me l'as jamais dit! + +--Vous ne me l'avez jamais demandé. + +--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son +fils. + +--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus. + +--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour +Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges. + +--Dites-lui que je ne l'ai plus. + +--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse? + +--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que +je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon +travail ou de mes affections. + +--À la bonne heure! es-tu heureux? + +--Très-heureux, ma tante. + +--Elle t'aime bien? + +--Non, pas bien, mais beaucoup. + +--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux? + +--Vous voulez tout savoir? + +--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu. + +--Eh bien!... écoutez, ma tante: + +Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de +mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur +les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un +bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules. +En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je +vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite +maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une +espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille. + +--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais +sûre qu'elle finirait comme ça! + +--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien +vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici? + +--Là, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la +sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier +bateau venu, on vous passera. + +Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont +enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui +m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas +large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en +indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à +la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de +ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps +encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais +été chercher, et qui, se trouvant à passer par là, avait été averti +d'entrer. + +--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il, +l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne +chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas +en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il +ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai +encore un peu la malade. + +Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à +son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me +conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En +cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en +deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit +entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la +robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et +un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté. + +J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me +dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne +sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits +sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens +excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite; +c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider. + +Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je +l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa +mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle +faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles. +C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais +elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les +regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le +village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un +bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu +depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit. + +--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort +maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux +demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand +l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son +Profit. + +» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à +Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans +sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de +l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné +si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et +de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté. + +»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui +parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant +avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur; +ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à +la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour +elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se +fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines, +elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit +à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas: +c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope. +Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la +tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui +la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la +sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé +une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère. + +«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous +pas à la placer quelque part? + +«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache +sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un +enlèvement de mineure. + +«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse? + +«--Elle se perdra, ou elle se tuera. + +Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire +à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à +voir faillir, souffrir ou mourir. + +Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la +trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour +servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui +faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle +baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas. + +--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable +position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais +je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition +très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et +désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour +une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous +nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail. +Voulez-vous accepter? + +Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes +exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais +faire d'elle ma maîtresse. + +»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas! + +»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier. + +»--Jamais? + +»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une +famille. + +»--Mais si vous trouviez une femme riche? + +»--Je ne la trouverai pas. + +»--Qui sait? + +»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je +fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne. + +»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez? + +»--Rien. + +»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance? + +«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que +vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous +tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je +serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir, +dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un +abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et +très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte. +Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous +n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée +vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver. + +«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous +si bon pour moi? + +«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous +rendre la vie possible.» + +Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez +l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit +jours. + +Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au +travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit +qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me +convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle +travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et +lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort +touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait, +ce qui est plus difficile qu'on ne pense. + +--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle? + +--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à +me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence. +Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas +me plaire. + +»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez +une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous +méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma +femme, vous le savez bien. + +»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans +tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais +votre maîtresse, vous me mépriseriez donc? + +»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les +plus grands égards et la plus solide amitié. + +»--Et cela durerait.... + +»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours. + +»--Vous ne promettez rien absolument. + +»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus +brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de +privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous +empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer +ni bien-être, ni loisir, ni toilette. + +»--J'accepte cette position-là, me dit-elle; tant que je pourrai +travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que +je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je +vous voie tous les jours, et je serai contente.» + +Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en +apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour +aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une +visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez +moi. + +--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent? + +--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent +toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a +recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement; +mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous +à une heure, vous m'y trouverez. + +Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il +m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron, +raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait +sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an, +frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et +craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant: + +--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon +histoire. + +J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un +secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que +j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait +jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel. + +L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je +pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins +serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes +pieds et sanglotait. + +--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne +t'aurais pas attirée ici. + +J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle +était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine +dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné +à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une +langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui +à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas +inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en +découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les +qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle +passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle +n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit +élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours +parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière +parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle +avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression +frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et +comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles. + +On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en +Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de +_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait +Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg, +n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du +loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup +d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes +avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait +d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient +microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où +Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et +quelques petits objets d'art. + +--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je. + +--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de +dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai +loué cette pièce. + +--Pourquoi donc? + +--Vous ne devinez pas? + +--Non. + +--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie +chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y +dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre. + +--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi? + +--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes +pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle +Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai +voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour +quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir, +dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où +elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une +chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à-terre, ma tante, et voici vos gens: +deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est +votre neveu, vous servira fort bien. + +J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la +famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans +promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul +que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais +effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa +jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à +l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et +j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante. + +Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait +précédé. + +--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée +longtemps, et tu as pleuré. + +Je le niai. + +--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade +peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux. + +--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne +serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable. + +--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par +trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit. + +--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de +Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé +aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié. + +--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien +qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me +dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement? + +--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle. + +--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle +des neveux? + +--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint +d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa +femme aujourd'hui. + +--Elle est jolie? + +--Elle est jolie et elle est belle. + +--Plus que moi, j'imagine? + +--Incontestablement. + +--Quels contes tu me fais! + +--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable. + +--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge +d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire? + +--Un marmot, soit. Il a un an déjà. + +--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi! + +--Je te le jure. + +--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme +les autres! + +Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et +pleura amèrement. + +Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour +m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je +ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa +chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour +dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner, +elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes. + +--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est +très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis +longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus +absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela +t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul +homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la +fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose +que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le +marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune +homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et +de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un +homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai +jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être +la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve +plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père, +emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les +sauvages. + +--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu +veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans? + +Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en +se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort +et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes +despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit +en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on +pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies +intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la +volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en +violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment +immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même. + +Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je +racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge +que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la +première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en +dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de +Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout +imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande +importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière +était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il +pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût +pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement. + +--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir +que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai +trompée: il n'est plus libre. + +Il me promit de ne rien dire. + +--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe, +d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il +l'est maintenant, put songer au mariage. + +Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie +active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques +prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut +de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès +que la porte était ouverte. + +Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me +confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait +heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et +de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête +créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute +n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que, +pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent +devant moi en me prenant pour juge. + +--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais +songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis +que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il +méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas +été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça, +qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin +d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise, +cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère +cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la +reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je +sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de +danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi, +qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi? + +--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en +réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes +ce qu'il ne doit jamais savoir. + +--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs +parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter, +et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre! + +Je crus devoir intervenir. + +--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu +très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement +avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon +qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous +suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont +de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander +davantage. + +--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous +êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me +ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui +dois tout, même la vie! + +Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop +peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et +sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait +sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne +éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts +spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des +autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu +fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet, +en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme +déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là, et je +lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant. + +--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne +devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les +idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il +ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au +lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le +bénisse. + +--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les +jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à +toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le +développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne +changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce +qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de +moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute +épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et +agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux +en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme +jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant +soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais +monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse +toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui +écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais +forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les +femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne +chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que +je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie, +nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je +supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude, +que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant +qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et +qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié, +bien rivé à la famille et bien content de mon sort. + +Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai dîner avec moi chez un +restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M. +Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval; +Césarine avait dû dîner chez ses cousines. + +Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort +surprise de la trouver dînant seule dans son appartement. + +--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné +chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis +attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas +m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule. +Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture +autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde +dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où +as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici. + +--J'ai dîné avec mon neveu. + +--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière. +Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout? + +--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il +était marié. + +--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise. + +--Je ne sais ce que tu veux dire. + +--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus; +mais moi je sais toute la vérité. + +--Quoi! que sais-tu? + +--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire +connaissance avec la belle Marguerite. + +--Tu railles! + +--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau +pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait +ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton +neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était +quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui. + +--Pourquoi aujourd'hui? + +--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma +tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez +pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce +descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit +accent agréable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore +pensé à ton neveu et j'ai promis de répondre clairement le surlendemain, +c'est-à-dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne +m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demandé au +portier madame Féron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre, +où un gros bébé piaillait sur les genoux d'une assez belle créature. +Bertrand était monté avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans +ces logements-là, il a dû m'attendre sur le carré. Je suis entrée avec +aplomb, j'ai demandé madame Paul Gilbert à madame Féron qui m'ouvrait la +porte et qui était trop laide et trop vieille pour me faire supposer que +ce fût elle. Elle a paru troublée de cette demande, et comme elle +hésitait à répondre, Marguerite s'est levée avec son marmot dans les +bras, en me disant assez effrontément: + +--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre +service? + +--Je croyais trouver ici, ai-je répondu, la tante de M. Gilbert, +mademoiselle de Nermont. + +--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure. + +--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le +quartier; elle m'avait donné rendez-vous ici. + +»--Alors c'est qu'elle va peut-être revenir? Si vous voulez l'attendre? + +»--Volontiers, si vous voulez bien le permettre. + +»Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est +capable: + +»--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Féron, prends donc +le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien +proprement ni bien sagement encore, le pauvre chéri, et madame ne serait +pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes, +qu'on ne l'entende pas trop! + +»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on +emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc? + +»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents. + +»--Il est bien frais,--très-joli! + +»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père? + +»--À M. Paul Gilbert? + +»--Dame! + +»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous +que l'enfant ressemble. + +»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul. + +»--C'est-à-dire que vous aimez votre mari plus que vous-même? + +»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et +_pas lui_? + +»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage. + +»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête! +mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule. + +»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich? + +»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa +première bonne, c'est elle qui l'a élevée.» + +Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions +éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je +suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses +aimables discours. + +--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de +mademoiselle Dietrich? + +»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son +papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle +avait des perles et des diamants peut-être pour des millions. + +»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas? + +»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de +ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me +le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde +l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais +tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me +réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni +perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je +ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces +compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et +aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté; +mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne +les garde pas. + +--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne +peux pas apprécier.... + +--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as +fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une +fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre +en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que +l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte +sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une +_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire +une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma +bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un +mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers +qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour +croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite. +Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand +j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle +m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante. + +»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que +vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si +bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.» + +Et, là-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles +aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc +tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré +par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance +de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait +pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en +se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les +petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le +tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et +d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un +mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de +l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est +capable.... Elle se résume en disant: + +--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour +moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien! +qu'il essaye d'en aimer une autre!» + +C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se +demander qui je pouvais bien être. + +«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous +apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela +vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez +tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée? + +»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici +aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni +à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me +_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras +de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez +demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté; +mais personne ne me connaît sous ce nom-là. À vrai dire, personne ne me +connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui +fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je +m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes +mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....» + +Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux +encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que +j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence +chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné +était passée, et que j'étais forcée de m'en aller. + +«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien, +vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de +me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame +comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et, +sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous +servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de +chambre. + +»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert +vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.» + +Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité. +Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se +changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su +étouffer l'explosion en lui disant: + +«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais +il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot +blessant suffit. + +»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là. Il a le +coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous +dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je +n'attendrais pas mon congé, je le prendrais. + +»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous? + +»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop! + +»--Est-ce qu'il l'a reconnu? + +»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère +inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits: +sur lui. + +»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez +en vous séparant de M. Gilbert? + +«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais +malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui +laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite +dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin +dans un coin....» + +Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées. + +--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne; +peut-on savoir ta conclusion, à toi? + +--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari +qu'il me faut. + +--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte +pas? + +--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour +elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce +qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul +et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner. + +--Et l'enfant? + +--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai +très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent! +Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront +jamais été si heureux. + +--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela! + +--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et +d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que +toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce +qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien +conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai +trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir +compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce +d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à +l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la +rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et +du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un +devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le +coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je +le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa +maîtresse. Il n'espère pas de salut, il accepte la triste destinée qu'il +s'est faite. C'est un stoïque, je ne l'oublie pas, et toutes les +manifestations de cette force d'âme m'attachent à lui de plus en plus. +Oui, cette fille déchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime +tendrement (les vrais stoïques sont tendres, c'est logique), cet +intérieur sans bien-être et sans poésie, ce travail acharné pour nourrir +une famille qui le tiraille et qu'il est forcé de cacher comme une +honte, cette fierté de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est +très-grand, très-beau, très-chaste en somme et très-noble. Ton neveu +est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter +sa situation et l'en arracher sans déchirement, sans remords et sans +crime. Marguerite pleurera et criera peut-être même un peu, cela ne +m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et +très-faible. Dans un an d'ici elle me bénira, et Paul, mon mari, sera le +plus heureux des hommes. + +--De mieux en mieux! C'est réglé ainsi pour l'année prochaine? Quel +mois, quel jour le mariage? + +--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te +dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquiétudes puériles. J'ai +la patience dans la décision; ta verras, petite tante! Et sur ce +embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir +tranquille comme un enfant de six mois. + +Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonnée par un guide +aventureux sur une cime isolée, j'eusse perdu la notion du retour. + +N'avait-elle pas raison en effet? n'était-elle pas plus forte que moi, +que Marguerite, que Paul lui-même? Trop absorbé par l'étude, il ne +pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en +résoudre les continuelles énigmes. Qui sait si elle n'était pas la femme +qu'elle se vantait d'être, la seule qu'il pût aimer, le jour où il +verrait la loyauté et la générosité qui étaient toujours au fond de ses +calculs les plus personnels? Une tête si active, une âme tellement +au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche +acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de +courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables à bonne +fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la +coquetterie? + +Je me trouvais revenue au point où Césarine m'avait amenée lorsque les +menaces du marquis de Rivonnière m'avaient fait reculer d'effroi. Où +était-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oublié? était-il absent? +Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le roman de Césarine ne m'eût +plus semblé si inquiétant et si invraisemblable. + +Je résolus de savoir quelque chose, et en réfléchissant je me dis que +Bertrand devait être à même de me renseigner. + +C'était un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de +fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de +chambre, il ne pouvait pas l'être, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui, +par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait pas de s'exprimer +aussi bien qu'un homme du monde. C'était un garçon de trente-cinq ans, +sérieux, froid, distingué, très-satisfait de sa taillé élégante, portant +avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une tresse de soie à +l'épaule, avec les aiguillettes ramenées à la boutonnière, toujours rasé +et cravaté de blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant +l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant +tout, incorruptible d'ailleurs, dévoué à Césarine et à moi à cause +d'elle, un peu dédaigneux de tout le reste de la famille et de la +maison. + +Il n'était que onze heures, et, M. Dietrich n'étant pas rentré, Bertrand +devait être dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chaussée: c'est +là qu'il se plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérance la +régularité des bouches de chaleur du calorifère, la marche des pendules +ou la santé des plantes d'ornement. + +Je descendis et le trouvai là en effet. Il vint au-devant de moi. + +--Bertrand, j'ai à vous demander un renseignement, mon cher. + +--J'avais aussi l'intention d'en donner un à mademoiselle. + +--À moi? ce soir? + +--À vous, ce soir, quand monsieur serait rentré. Je sais que +mademoiselle se couche tard. + +--Eh bien! parlez le premier, Bertrand. + +--C'est à propos de M. le marquis de Rivonnière. + +--Ah! précisément je voulais vous demander si vous aviez de ses +nouvelles. + +--J'en ai. Mademoiselle Césarine, qui n'a pas de secrets pour +mademoiselle, a dû lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui? + +--Je le sais. Elle a été avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne +ensuite. + +--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnière prend des +déguisements pour épier mademoiselle Césarine? + +--Non! Césarine le sait-elle? + +--Je ne crois pas. + +--Vous eussiez dû l'en avertir. + +--Je n'étais pas assez sûr, et puis mademoiselle Césarine, un jour que +je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit: + +«--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais +parler de lui!» Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnière +en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en +avertir mademoiselle de Nermont. + +--Savez-vous chez qui allait Césarine dans la rue d'Assas? + +--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai été chargé par elle de suivre la +personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M. +Latour. + +--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'épier vous-même?... + +--Je crois toujours avoir raison quand j'exécute les ordres de +mademoiselle Césarine. + +--Même en cachette de son père et de moi? + +--M. Dietrich n'a pas de volonté avec elle, et vous, mademoiselle, vous +arrivez toujours à vouloir ce qu'elle veut. + +--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme +les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosité. + +--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout à deux +pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je +ne crains pas qu'on l'insulte. + +--Certes vous la défendriez avec courage + +--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de présence +d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Césarine me l'a expliqué le +jour où elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous. + +--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnière a vu +Césarine entrer chez la personne que mon neveu fréquente. + +--Il l'a vue sortir, il était sur la porte quand elle est remontée dans +sa voiture. + +--Il aura sans doute questionné le portier de cette maison? + +--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et +on aurait dit qu'il avait envie d'être reconnu; mais mademoiselle était +préoccupée et n'a pas fait attention à lui. + +--Pourquoi présumez-vous qu'il avait envie de se moquer? + +--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle +cherche à rencontrer quelqu'un. Certainement il a établi à côté de moi +une contre-mine, comme on dit. Il a dû savoir ce que j'étais chargé de +découvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu +a autre chose en tête que de se trouver avec mademoiselle Césarine. Il +est bon que vous sachiez la chose, c'est à vous d'aviser, mademoiselle; +c'est à moi d'exécuter vos ordres, si vous en avez à me donner pour +demain. + +--Je m'entendrai avec mademoiselle Césarine; merci et bonsoir, Bertrand. + +Ainsi, malgré le temps écoulé, trois semaines environ depuis ses +menaces, le marquis ne s'était pas désisté de ses projets de vengeance. +Il m'avait dit la vérité en m'assurant qu'il était capable de garder sa +colère jusqu'à ce qu'elle fût assouvie, comme il gardait son amour sans +espérance. C'était donc un homme redoutable, ni fou ni méchant +peut-être, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parlé de +meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait +maintenant de qui Césarine était éprise! Je recommençai à maudire le +terrible caprice qu'elle avait été près de me faire accepter. Je résolus +d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il fût rentré pour l'arrêter au +passage et lui dire tout ce qui s'était passé, sans oublier le rapport +que m'avait fait Bertrand. + +--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci. +Moi, je ne peux rien; je ne puis éloigner mon neveu; son travail le +cloue à Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il +s'acharnerait d'autant plus à braver une haine qu'il jugerait ridicule, +mais que je crois très-sérieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Césarine. +Vous êtes son père, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la +police pour qu'on surveille les déguisements et les démarches de M. de +Rivonnière. + +--Ce serait bien grave, répondit M. Dietrich, et il pourrait en +résulter un scandale dont je dois préserver ma fille. Je l'emmènerai +s'il le faut; mais d'abord je ferai une démarche auprès du marquis. +C'est à moi qu'il aura affaire, s'il compromet Césarine par sa folle +jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et +j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point à nous +inquiéter de lui. Il croit que Césarine a éprouvé aujourd'hui une +déception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a +vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne +votre neveu. + +--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au +plus il saura que Césarine persiste à aimer Paul, car elle n'est pas +femme à cacher ses démarches et à renoncer à ses décisions, vous le +savez bien. + +--J'agirai demain; dormez en paix. + +Dès le lendemain en effet, et de très-bonne heure, il se rendit chez le +marquis. Il ne le trouva pas; il était, disait-on, en voyage députe +plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans +Paris un homme qui se cache n'est possible qu'à la police. J'allais, +sans dire ma résolution, écrire pour demander une audience au préfet +lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard +qui semblait me dire:--Faites attention! annonça le marquis de +Rivonnière. + + * * * * * + + + + +III + + +Le marquis se présenta aussi aisé, aussi courtois que si l'on se fût +quitté la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la +main comme de coutume, se réservant de l'observer; mais Césarine, dont +le sourcil s'était froncé, et qui était vraiment lasse de ses hommages, +lui dit d'un ton glacé: + +--Je ne m'attendais pas à vous revoir, monsieur de Rivonnière. + +--Je ne me croyais pas banni à perpétuité, répondit-il avec ce sourire +dont l'ironie avait frappé Bertrand, et qui était comme incrusté sur son +visage pâli et fatigué. + +--Vous n'avez pas été banni du tout, reprit Césarine. Il se peut que je +vous aie témoigné du mécontentement quand vous m'avez semblé manquer de +savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup à un vieil ami, et je ne +songeais pas à vous éloigner. Vous avez trouvé bon de disparaître. Ce +n'est pas la première fois que vous boudez, mais ordinairement vous +preniez la peine de motiver votre absence. C'était conserver le droit +de revenir. Cette fois vous avez négligé une formalité dont je ne +dispense personne; vous avez cessé de nous voir parce que cela vous +plaisait; vous revenez parce que cela vous plaît. Moi, ces façons-là me +déplaisent. J'aime à savoir si les gens que je reçois me sont amis ou +ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me +tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois être +avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en +aucun cas que je tolérerais le plus petit manque d'égards. + +Étourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il +prétendit qu'il s'était absenté réellement, qu'il avait envoyé une carte +P. P. C., ce qui n'était pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa +raillerie intérieure se changea en confusion et en dépit. + +M. Dietrich, qui avait gardé le silence, prit alors la parole. + +--Monsieur le marquis, lui dit-il après avoir sonné pour défendre +d'introduire d'autres visites, vous êtes venu chercher une explication +que j'allais vous demander ce matin. Vous vous êtes fait passer pour +absent, et vous n'avez pas quitté Paris. Autant que ma fille, j'ai le +droit de trouver étrange que vous n'ayez pas su nous donner un prétexte +de votre disparition; mais mon étonnement est encore plus profond et +plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous êtes +constitué son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste +peut-être, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une +passion ou dans un dépit qui légitime votre conduite à vos propres +yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer +franchement. + +--Eh bien! je l'avoue franchement, répondit le marquis, poussé à bout +par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un +espion, comme un misérable. J'ai bu toute la honte de mon rôle, puisque +me voici dévoilé; mais ce n'est pas à monsieur Dietrich de me le +reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli +envers sa fille un devoir que me suggérait mon dévouement pour elle, et +que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le péril. + +M. Dietrich l'interrompit. + +--Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux renseigné que vous; je +savais que dans aucune démarche de ma fille il n'y avait péril pour +elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous élevez la prétention de +l'empêcher à tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari; +ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me +voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai +sincèrement regretté de vous voir échouer auprès d'elle; mais +aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse +et de dignité. Je vous le déclare avec l'intention de ne me rétracter en +aucune façon, soit que vous me répondiez par des excuses ou par des +menaces. + +--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, répliqua le marquis; je sais +le respect que je dois à vous et à moi-même. Je me retire pour attendre +chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner. + +--C'est bien fait! s'écria Césarine dès qu'il fut sorti. Merci, mon +père! tu as fait respecter ta fille! + +--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacité que je ne pus +maîtriser, tu ne songes qu'à toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au +bout de cette explication, et que ta folie place ton père en face de +l'épée d'un homme exaspéré par toi? + +Césarine pâlit, et se jetant au cou de son père: + +--Ce n'est pas vrai, cela! s'écria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou +je meurs! + +--Ce n'est pas vrai, répondit M. Dietrich. Notre amie s'exagère mon +devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnière se le tient pour dit, +l'incident est vidé; sinon.... + +--Ah! oui, voilà! _sinon_! Mon père, tu me mets au désespoir, tu me +rends folle! + +--Il faut être calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une +question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grâce à +me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prévaloir mon +autorité et te forcer à la prudence. Je dois accepter les conséquences +de ma tendresse pour toi; je les accepte. + +Il se dégagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut véritablement +suffoquée par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais +seule pour ne pas exposer son père à porter la peine de ses +excentricités. + +Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai à Bertrand pour +l'engager à ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer à M. Dietrich +ou à moi. Il hésita beaucoup à prendre cet engagement. Pour lui, +Césarine était la meilleure tête de la maison. Si quelqu'un pouvait +dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait +fort bien la gravité, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas, +c'était Césarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance +et promit. Trois jours après, il m'apporta une lettre de Césarine +adressée à M. de Rivonnière, mais en me priant de demander son compte à +M. Dietrich. + +--Je n'ai jamais trahi les bons maîtres, disait-il, et vous m'avez forcé +de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Césarine n'aura plus de +confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison où je ne serais +pas estimé. + +Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il était trop tard +pour retenir Césarine; lui ôter son agent le plus fidèle et le plus +dévoué, c'était la pousser à commettre plus d'imprudences encore. Je +rendis la lettre à Bertrand et j'attendis que Césarine vînt me raconter +ce qu'elle contenait, car il était rare qu'elle ne demandât pas conseil +aussitôt après avoir agi à sa tête. + +Elle ne vint pas, et mes anxiétés recommencèrent. Cette fois je ne +craignais plus pour mon neveu. J'étais sûre que Césarine ne l'avait pas +revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis +avait fort irrité, et qui ne paraissait nullement disposé à lui +pardonner. + +Le lendemain, Césarine entra chez moi en me disant: + +--Je sors, veux-tu venir avec moi? + +--Certainement, répondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses +sortir sans moi dans les circonstances où tu as placé ton père. + +--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de réparer mes torts, quoi +qu'il m'en coûte; tu vas voir! + +--Où allons-nous? + +--Je te le dirai quand nous serons parties. + +Les ordres étaient donnés d'avance au cocher par Bertrand, et nous +descendîmes les Champs-Élysées sans que Césarine voulût s'expliquer. +Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit: + +--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez +Lemichez. + +En effet, nous descendîmes dans les jardins de cet horticulteur et +parcourûmes ses serres, où Césarine choisit quelques plantes fort +chères; à 3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitôt nous vîmes +entrer le marquis de Rivonnière. + +--Voici justement un de mes amis, dit Césarine à l'employé qui nous +accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les +plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit brisé, +et faites faire la note, que je veux payer tout de suite. + +Nous restâmes donc dans la serre aux camélias, où le marquis vînt nous +joindre. + +--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous êtes venu à +mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'à +nouvel ordre, vous mettre en présence de mon père. Asseyez-vous sur ce +banc, nous sommes très-bien ici pour causer. + +Monsieur de Rivonnière, j'ai réfléchi, j'ai vu clair dans ma conduite, +je l'ai condamnée, et c'est à vous que je veux me confesser. Je ne vous +ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous +ai pas trompé en mettant mon refus sur le compte d'une aversion +prononcée pour le mariage. J'étais sincère, je n'aimais personne, et je +croyais que l'amour de ma liberté ne serait jamais assouvi. Il l'a été +bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuyé, la liberté m'a +épouvantée. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'épouserai peut-être +pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est +impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me +croyais une femme très-forte, je ne suis qu'une enfant très-faible, et +d'autant plus faible que je ne croyais pas à l'amour et ne m'en méfiais +pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin, +puisque ma passion n'est point partagée. Si vous souhaitiez une +vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'être +d'avoir préféré un inconnu à un ami éprouvé; mais vous n'êtes ni cruel +ni égoïste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous +au point de perdre l'affection de mon père, la faute en est à moi, à +moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jugé. Je me suis +méfiée de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspéré, égaré, +jeté dans une sorte de délire. J'aurais dû vous dire dès le premier jour +ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis +malheureuse; soyez bon, ayez pitié de moi! + +En parlant ainsi avec une émotion qui la rendait plus belle que jamais, +Césarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant +M. de Rivonnière. Celui-ci, éperdu et comme désespéré, l'en empêcha en +s'écriant: + +--Que faites-vous là? C'est vous qui êtes folle et cruelle! Vous voulez +donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je +compris? Je croyais à un caprice, vous me dites pour me consoler que +c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que +vous voulez? + +--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami, +répondit-elle, toujours penchée vers lui et retenant ses mains +tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque +d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: «Avouez +votre amour pour un autre, je reste votre ami,»--car vous m'avez dit +cela! j'aurais dû vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur +qui parlait spontanément. J'ai cru à un piège, c'est là mon crime et la +cause de votre colère. Ma méfiance vous a trompé. Vous avez cru à un +caprice, dites-vous? Cela devait être. Aussi m'avez-vous traitée comme +une fantasque enfant que l'on veut protéger et sauver en dépit +d'elle-même. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employé +tous les moyens pour vous en acquitter. À présent vous découvrez, vous +voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre +devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se +peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous +dévouer à moi comme un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur +atroce de perdre mon meilleur ami au moment où j'en ai le plus besoin. + +Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait +M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas +réussir avec le marquis: il était déjà vaincu. + +--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que +vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez! +Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander +d'amener à vos genoux l'ingrat qui vous dédaigne? + +--Ah! grand Dieu, s'écria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se +doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous +n'avez rien à faire que de m'accepter éprise d'un autre et de m'aimer +assez pour demander pardon à mon père des torts qu'il vous attribue. Il +a cru que vous vouliez me perdre par un éclat, faire croire que vous +aviez des droits sur moi. Dites-lui la vérité, accusez-moi, +expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de +jouer avec moi le rôle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre +parole pour l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera pas +difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il est si malheureux +d'être brouillé avec vous! + +Le marquis hésitait à prendre des engagements avec M. Dietrich. Césarine +pleura tant et si bien qu'il promit de venir à l'hôtel le soir même, et +qu'il y vint. + +Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si habilement amenée, et +elle voulait que le marquis vînt chez elle comme de lui-même. + +J'hésitais à tromper M. Dietrich. + +--Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que j'ai imaginé pour +préserver la vie de mon père devrait te sembler une tâche sacrée, que +j'ai combinée avec énergie et menée à bien avec adresse et dévouement. +Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne +plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces +deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un éclat. Grâce à moi, +ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras à jamais tranquille pour +ton neveu. M. de Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux +que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air +charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il doit être, et je lui +aurai rendu un grand service dont il me saura gré plus tard. Quand on ne +peut pas combattre une bête féroce, on la séduit et l'apprivoise. J'ai +fait une grande faute le jour où j'ai perdu patience avec lui. Je m'y +prenais mal, à présent je le tiens! + +M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de +son repentir aussi franchement que Césarine l'avait prévu. Le pauvre +Rivonnière était d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert +autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à subir la torture. +Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter +la liberté de Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich +l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la fois, après quoi +elle se mit au piano et lui joua délicieusement les airs qu'il +préférait. Ses nerfs se détendirent. Le marquis pleura comme un enfant +et s'en alla béni et brisé. + +--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la +galerie après que les portes se furent refermées sur M. de Rivonnière, +vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais +bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour arranger les +affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle a écrit, elle a parlé, et +_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familière, +mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment. + +Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour était joué. Césarine +était-elle donc profonde en ruses et en cruautés? Non, elle était +féconde en expédients et habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses +rôles au point de ressentir toutes les émotions qu'ils comportaient. +Elle croyait fermement à son inspiration, à son génie de femme, et se +persuadait opérer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire +place. + +Elle était donc maîtresse de la situation comme toujours. Elle avait +amené son père à tout accepter, elle avait paralysé la vengeance du +marquis, elle m'avait surprise et troublée au point que je ne trouvais +plus de bonnes raisons pour la résistance. Il ne lui restait qu'à +vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action était +simplifiée. Les forces de sa volonté, n'ayant plus que ce but à +atteindre, étaient décuplées. + +--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgré +le mauvais résultat de tes premières avances? + +--J'ai fait une école, répondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je +m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et +j'attendrai l'occasion; elle se présentera, n'en doute pas. Les choses +humaines apportent toujours leur contingent de secours imprévu à la +volonté qui guette pour en tirer parti. + +Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances +assez compliquées, qu'il faut reprendre de plus haut. + +Marguerite n'avait pas caché à Paul la visite de Césarine, et elle lui +avait assez bien décrit la personne pour qu'il lui fût aisé de la +reconnaître. Il m'avait fait part de cette démarche bizarre, et je la +lui avais expliquée. Il n'était plus possible de lui cacher la vérité. +Par le menu, il apprit tout; mais nous eûmes grand soin de n'en pas +parler devant Marguerite, dont la jalousie se fût allumée. + +Paul se montra, dans cette épreuve délicate, au-dessus de toute +atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je +l'adjurai, un soir que je l'avais emmené promener au Luxembourg, de me +répondre sincèrement une fois pour toutes. + +--Est-ce que ce n'est pas déjà fait? me dit-il avec surprise; pourquoi +supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volonté? + +--Parce que les circonstances se modifient à toute heure autour de cette +situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais +forcée de consentir, parce que M. de Rivonnière se résignerait, parce +qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas +lié à elle par un devoir réel. Son sort et celui de l'enfant assurés, +rien ne te condamne à sacrifier à une femme que tu n'aimes pas le sort +le plus brillant et la conquête la plus flatteuse. + +--Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite +comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donné cet enfant, et +puis parce qu'elle est une enfant elle-même. Cette indulgence tendre que +la faiblesse inspire naturellement à l'homme est un sentiment +trés-profond et très-sain. Il ne donne pas les émotions violentes de +l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honnêtes, et n'y laisse +pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature +sobre et contenue. Ce besoin, impérieux chez d'autres, est très-modéré +chez moi. Je ne suis pas attiré par le plaisir fiévreux. Mes nerfs ne +sont pas entraînés aux paroxysmes, mon cerveau n'est guère poétique, un +idéal n'est pour moi qu'une chimère, c'est-à-dire un monstre à beau +visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le +développement extraordinaire de sa volonté, au contraire il est dans +l'abandon tendre et généreux de sa force. Le bonheur parfait n'étant +nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagère de +certaines situations enviées, j'ai pris le mien à ma portée, je l'ai +fait à ma taille, je tiens à le garder, et je défie mademoiselle +Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus désirable à m'offrir. Si +elle réussissait à m'ébranler en agissant sur mes sens ou sur mon +imagination, sur la partie folle ou brutale de mon être, je saurais +résister à la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je +prendrais un grand parti: j'épouserais Marguerite. + +--Épouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant! + +--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette +union blesserait votre juste fierté; c'est pourquoi je ne m'y résoudrais +qu'à la dernière extrémité. + +--Qu'appelles-tu la dernière extrémité? + +--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le +passé d'une fille déchue, le danger de subir la domination d'une femme +altière et impérieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma +jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune. +Je suis sûr du présent. Le passé ne m'appartenant pas, je n'ai pas à en +souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a séduite n'existe plus +pour elle ni pour moi: elle l'a anéanti à jamais en refusant ses secours +et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en +avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc +parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je +suis certain d'être le dernier. + +Quelques jours après cette conversation, je trouvai Marguerite +très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir à causer avec elle; mais, +comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage, +j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros +lot de guipures à raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de +Césarine. + +--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apporté ça, me dit-elle. +Elle est venue ce matin, à pied, par le Luxembourg, suivie de son +domestique à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi pendant +plus d'une heure. Elle m'a donné de bons conseils pour la santé du +petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informée de tout ce +qui me regarde avec une bonté!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et +je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore +voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas? + +--Non, puisqu'elle ne le veut pas. + +--Est-ce que Paul le sait? + +--Je l'ignore. + +--C'est drôle qu'elle en fasse un mystère; c'est quelque dame de charité +qui cache le bien qu'elle fait. + +--Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage, Marguerite? + +--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Féron, qui est +fière, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour +n'être pas à charge à Paul; mais elle supporte bien des privations, et +l'enfant nous dérange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous +tout ce qu'il peut, peut-être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux +habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les +économies qu'il fait. + +--Acceptez de moi, ma chère enfant, et vous ne lui coûterez plus rien. + +--Il me l'a défendu, et j'ai juré de ne pas désobéir. D'ailleurs nous +voilà tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voilà +pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye très-cher, le double de ce +que nous lui aurions demandé. Voyez comme c'est beau! toute une +garniture de chambre à coucher en vieux point! Quand ce sera doublé de +rose.... + +--Mais cette quantité d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien à +une aumône; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mécontent de vous la +voir accepter? + +--On ne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est surtout au profit +de madame Féron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai +accepté. Vous ne voudriez pas empêcher cette brave femme de gagner sa +vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs! + +Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu était ouvert et que +Césarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystérieux. + +Le lendemain, je fus frappée d'une nouvelle surprise. Je trouvai +Marguerite dans l'antichambre de Césarine. Elle avait reçu d'elle ce +billet qu'elle me montra: + +«Ma chère enfant, j'ai oublié un détail important pour la coupe des +dentelles. Il faut que vous preniez vous-même la mesure de la toilette. +Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez. + + + «La dame aux guipures.» + + +--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je. + +--Paul était parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas à réfléchir, +et puis j'étais si contente de monter dans la belle voiture, toute +doublée de satin comme une robe de princesse! et des chevaux! +domestiques devant, derrière! ça allait si vite que j'avais peur +d'écraser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc! +Ah! je peux dire que je n'ai jamais été à pareille fête! + +Césarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis. + +--Ah! tu t'intéresses à nos petites affaires? me dit-elle avec un +malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais +te surprendre en renouvelant mon appartement d'après tes idées! Chère +petite, dit-elle à Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette +pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des +ciseaux. Taillez un patron bien exact. + +--Mais enfin, madame, s'écria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et +en jetant un regard ébloui sur la toilette chargée de bijoux, dites-moi +donc où je suis, et si vous êtes reine ou princesse! + +--Ni l'une, ni l'autre, répondit Césarine. Je ne suis guère plus noble +que vous, mon enfant. Mes parents ont gagné de la fortune en +travaillant: c'est pourquoi je m'intéresse aux personnes qui vivent de +leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystère que +mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Césarine Dietrich, une +personne que M. Paul n'aime guère. + +--Il a tort, bien tort, vous êtes si aimable et si bonne! + +--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai? + +--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop parée +au bal, voilà tout; mais il vous connaît si peu, il faut lui pardonner. + +--Il ne vous a pas chargée, dis-je à Marguerite un peu sévèrement, de +demander pardon pour lui. + +Elle me regarda avec étonnement. Césarine la prit par te bras et lui fit +voir tout son appartement et toute la partie de l'hôtel qu'elle +habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naïves, de ses +notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la +promenant ainsi, elle échappait à mon contrôle, elle l'accaparait, elle +la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle +jouait le rôle de Méphisto auprès de cette Marguerite, aussi femme que +celle de la légende. + +Voyant que Césarine était résolue à me mettre de côté pour le moment, je +quittai sa chambre, où elle ramena Marguerite et l'y garda assez +longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu'à sa voiture, qui devait +la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis +de Rivonnière; c'est là qu'eut lieu une scène inattendue qui devait +avoir des suites bien graves. + +--Bonjour, marquis, dit Césarine, qui entrait la première, je vous +attendais. Vous venez déjeuner avec nous? + +En ce moment, et comme M. de Rivonnière s'avançait pour baiser la main +de sa souveraine, il se trouva vis-à-vis de Marguerite, qui la suivait. +Il resta une seconde comme paralysé, et Marguerite, qui ne savait rien +cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula. + +--Qu'est-ce donc? dit Césarine. + +--Jules! s'écria Marguerite en montrant le marquis d'un air effaré, +comme si elle eût vu un spectre. + +M. de Rivonnière avait pris possession de lui-même, il dit en souriant: + +--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne? + +--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse. + +--Non, dit Césarine, vous êtes trompée par quelque ressemblance, il +s'appelle Jacques de Rivonnière Venez, mon enfant. Marquis, je reviens. + +Elle l'emmena. + +--C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à M. de Rivonnière, +convenez-en. + +--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez? + +--Sans doute, c'est la maîtresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous +pas, vous qui avez tant rôdé autour de son domicile? + +--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre à la +rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas à Césarine que je suis ce +Jules.... + +--Si vous espérez la tromper.... + +Césarine rentrait. Son premier mot fut: + +--Ah ça! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle +n'a donc jamais su qui vous étiez? Elle jure que c'était un étudiant, +qu'il se nommait Morin, et qu'à présent, malgré votre grand air et votre +belle tenue, vous êtes un faux marquis. Il y a là-dessous un roman qui +va nous divertir. Voyons, contez-nous ça bien vite avant déjeuner. + +--Vous voulez vous moquer de moi? + +--Non, car je crains d'avoir à vous trouver très-coupable et à vous +blâmer. + +--Alors permettez-moi de me taire. + +--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout à fait. Mon neveu songe à +l'épouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et +si elle ne s'est pas vantée en prétendant avoir refusé vos dons. +Confessez-vous, il y va de l'honneur. + +--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler. + +Et il raconte comme quoi, dans un moment où il voulait guérir de son +amour pour mademoiselle Dietrich, il avait erré comme un fou, au hasard, +aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes +velléités de suicide. Là, il avait rencontré cette fille, dont la beauté +l'avait frappé, et qui, maltraitée chez sa mère, s'était laissée +enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'était donné le premier nom +venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'était fait passer pour +un pauvre étudiant en situation de l'épouser. Il l'avait logée dans une +petite maison de campagne de la banlieue où il allait la voir en secret, +dans une tenue appropriée à son mensonge, et où elle ne se montrait à +personne. Elle était modeste, et sans autre ambition que celle de se +marier avec lui, quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerce avait duré +quelques semaines. Une affaire ayant appelé le marquis dans ses terres +de Normandie, il avait appris que Césarine était à Trouville. Il s'était +repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoyé Dubois, son +homme de confiance, à Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules +Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle +avait jeté au nez du porteur en disant: + +--Il m'a trompée, puisqu'il est riche. Je le méprise, dites-lui que je +ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir +se hâter de transmettre la réponse à son maître, d'autant plus que +celui-ci avait suivi Césarine à Dieppe. C'est au bout de trois mois +seulement que, de retour à Paris, il avait appris le refus et la +disparition de Marguerite. Il avait envoyé chez sa mère, elle y était +retournée en effet; mais, après une tentative de suicide, elle avait +disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se +fût noyée, puisque, disait-on, c'était son idée. Le marquis ajouta: + +--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a +rendu furieux naguère.... + +--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts +qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui. + +--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire.... + +--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette +constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les +femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce +genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le +deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est +consolée. + +--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite +sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de +Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut +estimer sa compagne et lui pardonner. + +--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son +nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline! +Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul +Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de +Rivonnière: + +--Voilà Jules! + +--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert +serait-il informé? + +--Il le sera! répondit Césarine. + +--Par toi? m'écriai-je. + +--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle +veut empêcher ce mariage! + +--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au +marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses +soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à +moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment +supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi +qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle +je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai +peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux, +vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne +d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en +elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même +que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu +la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite. + +--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée +nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra +qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et.... + +--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en +affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre +férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas +le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas +Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est +pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise +affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration +d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne +vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas +pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur +nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus +de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique. + +Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son +obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une +confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de +ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont +pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un +idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout +l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été +facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût +jamais fait attention. + +Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais +faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se +trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme +d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs +années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant +de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les +théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses +proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de +ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y +soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens +avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant +heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction +qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses +envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était +payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il +recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe, +qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il +fût. + +Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait +étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme +elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa +donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter, +d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en +dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne +pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine +manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la +confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il +m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire. + +Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la +lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois: + +«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour +ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes +rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous +n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en +est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que +possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté +à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de +refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne +et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du +besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec +le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où +elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans +danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même. +Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se +décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la +réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est +votre devoir de mère. + +«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi. + + «Marquis de RIVONNIÈRE.» + +Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre +mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la +relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était +très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de +près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur +existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils +était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté. +Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle +de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter, +pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur +l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une +donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes. +Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une +petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont +elle pouvait prendre possession sur-le-champ. + +Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention +pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et +délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en +lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le +coeur palpitant et la sueur au front. + +--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux +copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au +marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne +se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à +mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que +tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu. + +Marguerite tremblait de tous ses membres. + +--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma +honte. Je donne ma démission de femme honnête. + +--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne +seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas, +et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne +consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là, on ne +pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien. +Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que +tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En +une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le +marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut +arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre +en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener +pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul, +qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la +peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumônes de sa +tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bontés-là n'ont qu'un temps. Tu +sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour élever +un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à +peine lire et écrire? Avec ça qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec +leurs grèves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien +né; il est petit-fils d'un médecin et noble par sa grand'mère. Tu lui +dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collège; +autrement il te reprocherait son malheur. + +--Mais s'il me reproche son bonheur?... + +--Est-ce qu'il saura d'où il vient? les enfants ne fouillent jamais ces +choses-là. Ils prennent le bonheur où ils le trouvent, et on doit +sacrifier sa fierté à leurs intérêts. + +Marguerite signa; la Féron s'enfuit sans lui donner le temps de la +réflexion. + +Le marquis n'avait pas compté que Paul pourrait ignorer longtemps ce +contrat, qu'il courut déposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda +de régulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait +incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut +peut-être pas préméditée, devait amener vite ce résultat. En prenant +congé de madame Féron, il lui remit pour Marguerite un petit écrin, en +lui disant que c'était le pot-de-vin d'usage. À ce mot de pot-de-vin +qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Féron retrouva tout en +pleurs, se prit à rire avec la facilité qu'ont les enfants de passer +d'une crise à la crise contraire. + +--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu à la +fois? + +Elle ouvrit l'écrin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez +notable. La veille encore, elle l'eût peut-être repoussée; mais elle +avait vu, le matin même, les bijoux de Césarine, et, bien qu'elle eût +affecté de ne pas les envier, elle en avait gardé l'éblouissement. Elle +passa la bague à son doigt, jurant à la Féron qu'elle allait la remettre +dans l'écrin et la cacher. + +--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi +ça tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas +signé, et Paul ne regarde pas où nous mettons le nôtre. Il ne sait +jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous +avons besoin. À présent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et, +s'il est étonné, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas +trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler. + +Marguerite cacha la bague; il était trop tard pour la faire évaluer, +Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais +dîné seule, de bonne heure, pour aller le prendre à son bureau. Il +m'avait écrit qu'il était un peu inquiet de l'indisposition de son fils. + +L'enfant n'avait rien de grave. J'avais raconté à Paul, chemin faisant, +la visite de Marguerite à Césarine, l'engageant à ne pas blâmer +Marguerite de sa confiance, de crainte d'éveiller ses soupçons. Il était +fort mécontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser +dans son petit ménage. + +--Si c'est par là qu'elle prétend me prendre, elle s'y prend mal, +disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate! + +Je lui répondis que jusqu'à nouvel ordre le mieux était de ne pas +paraître s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit. +Nous ne nous doutions guère des choses plus graves qui venaient de s'y +passer. + +Rassurée sur la santé de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me +dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni +madame Féron n'avaient dîné, elles mangeaient en cachette dans la +cuisine et se parlaient à voix basse, se taisant ou feignant de chanter +quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement. + +--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqué. C'est +l'effet de la course de Marguerite en voiture de _maître_ et la vue des +merveilles de l'hôtel Dietrich qu'elle aura racontées à sa compagne, ou +bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage à entreprendre. + +Paul feignit de me croire, mais son attention était éveillée. Il me +reconduisit en bas en me disant: + +--Mademoiselle Dietrich commence à m'ennuyer, ma tante! Elle introduit +son esprit de folie et d'agitation dans mon intérieur; elle me force à +m'occuper d'elle, à me méfier de tout, à surveiller ma pauvre +Marguerite, qui n'était encore jamais sortie sans ma permission, et que +je vais être forcé de gronder ce soir. + +--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent +et emmène-la tout de suite à la campagne. + +--Bah! mademoiselle Dietrich, grâce à M. Bertrand, nous aura dépistés +dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je +perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne +vois qu'un remède, c'est de faire savoir très-brutalement à mademoiselle +Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours à ma famille que je n'ai +voulu de la protection de son père pour moi. + +Paul était agité en me quittant. Le nom de Césarine l'irritait; son +image l'obsédait; je le voyais avec effroi arriver à la haine, l'amour +est si près! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger. + +Paul, se sentant pris de colère, voulut attendre au lendemain pour +notifier à Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira +de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler, +un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne +put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre à coucher, +et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte +entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant +briller quelque chose d'étincelant à la lueur de sa petite lampe. La +pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brûlait +son cerveau. Elle avait voulu savourer l'éclat de sa bague avant de s'en +séparer, elle lui disait naïvement adieu, au moment de la renfermer dans +l'écrin, quand Paul, qui était arrivé auprès d'elle sans qu'elle +l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri +d'épouvante. + +--Tais-toi, lui dit Paul à voix basse, ne réveille pas l'enfant! +Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. Écoute, lui +dit-il quand il l'eut amenée, stupéfaite et glacée, dans la pièce +voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite +fille de sept ans. Ne me réponds pas, n'élève pas la voix. Il faut avant +tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consternée? Ce que tu as +fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot à la +personne qui te l'a donné. Tu savais fort bien que tu ne dois rien +recevoir que de moi, et tu ne le feras plus, à moins que tu ne veuilles +me quitter. + +--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui +veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure +de faim? + +--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que +tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu +reçoives de présents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher. + +--Je n'ai pas été chez _lui_, je te le jure! s'écria Marguerite, qui +avait perdu la tête et ne s'apercevait pas de la méprise de Paul. + +--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_? + +--Mademoiselle Dietrich! répondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge +qui pouvait la sauver. + +--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir. + +--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air +fâché. + +--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule +chose, une chose immense, m'a lié à toi pour la vie, ta sincérité. Ne +joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit +_lui_ au lieu d'_elle_? réponds, je le veux. + +Marguerite ne sut pas résister à cet appel suprême. Elle tomba aux pieds +de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les détails, elle montra +la lettre du marquis, l'acte de vente simulée, c'est-à-dire de donation; +elle voulut le déchirer. Paul l'en empêcha. Il s'empara des papiers et +de l'écrin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de +douleur, il la releva et lui parla doucement. + +--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal +raisonné l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me +faisais. C'est la première fois que j'ai un reproche à te faire; ce +sera la dernière, n'est-ce pas? + +--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir.... + +--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain +nous causerons plus tranquillement. + +Paul se remit à son bureau, et il m'écrivit la lettre suivante: + +«Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chérie, j'aurai tué le +prétendu Jules Morin ou il m'aura tué,--tu sais qui il est et où +Marguerite l'a rencontré ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il +avait fait accepter tantôt à Marguerite des moyens d'existence, avec la +prévision, énoncée par écrit, que cette considération me déciderait à +l'épouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bête, +et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue. +Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqué +la rencontre de Marguerite avec son séducteur. Quoi qu'il en soit, si +Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientôt privé +mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lavé la tache +qu'il a imprimée à ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais +l'adopter légalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te +semblera, comme à moi, qu'il n'a jamais existé, et j'aurai purgé +l'hypothèque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre +moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lègue et te +confie mon fils; remets-lui le peu que je possède. Laisse-le à sa mère +sans permettre qu'elle s'éloigne de toi de manière à échapper à ta +surveillance. Elle est bonne et dévouée, mais elle est faible. Quand il +sera en âge de raison, mets-le au collège. Je n'ai pas dissipé le mince +héritage de mon père. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma +providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai +bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le +nécessaire pour mon enfant.--J'espérais faire une petite fortune avant +cette époque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a +ses accidents qu'il faut toujours être prêt à recevoir. Je n'ai du reste +aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutôt +qu'un plaisir. Je vais avec confiance où je dois aller. Tu ne recevras +cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-même +pour te montrer qu'à l'heure du danger ma plus chère pensée a été pour +toi.» + +Il écrivit à Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui +pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui +avait donné. + +«Un jour d'entraînement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier +tant de jours de courage et de dévouement que tu as mis dans notre vie +commune. Parle de moi à mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse +pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les conséquences de ta faiblesse; +c'est pour les détourner que je vais me battre, c'est pour préserver à +jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le père +s'expose pour que la mère soit vengée et respectée. Je vous bénis tous +deux.» + +Il pensa aussi à la Féron et lui légua ce qu'il put. Il s'habilla, mit +sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans éveiller personne. +Il alla prendre pour témoins son ami, le fils du libraire, et un autre +jeune homme d'un esprit sérieux. À sept heures du matin, il faisait +réveiller M. de Rivonnière et l'attendait dans son fumoir. + +Il n'avait pas laissé soupçonner à ses deux compagnons qu'il s'agissait +d'un duel immédiat. Il avait une explication à demander, il voulait +qu'elle fût entendue et répétée au besoin par des personnes sûres. + +Il s'était nommé en demandant audience. Le marquis se hâta de s'habiller +et se présenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir +dire à Césarine qu'il avait été provoqué. Il alla même au-devant de +l'explication en disant à Paul: + +--Vous venez ici avec vos témoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais +vous ne connaissez pas les règles, et cela m'est tout à fait +indifférent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas nécessaire +d'initier à nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez +avoir à vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et +mon heure seront les vôtres. + +--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Paul; je ne compte pas procéder +selon les règles, et il faut que vous acceptiez ma manière. Je veux que +mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vôtre. Je ne suis pas +dans une position à m'entourer de mystère. Les personnes qui veulent +bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour maîtresse, je ne +parlerai point à mots couverts, une jeune fille séduite à quinze ans par +un homme qui n'avait nullement l'intention de l'épouser. Je m'abstiens +de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle +l'avait oublié. Je n'étais pas jaloux du passé, j'étais heureux, car +j'étais père, et, quel que fût le lien qui devait nous unir pour +toujours, fidélité jurée ou volontairement gardée, je considérais notre +union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre, +je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvreté. Hier, cet +homme a écrit à ma compagne la lettre que voici: + +Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Marguerite; puis il montra +la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le +plus grand calme, après quoi, et sans permettre au marquis de +l'interrompre, il reprit: + +--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'écrire à ma +maîtresse que ses présents me décideraient sans doute au mariage, c'est +vous, monsieur le marquis de Rivonnière, j'imagine que vous reconnaissez +votre signature? + +--Parfaitement, monsieur. + +--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez +une réparation? + +--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prêt à vous la donner. + +--Prêt? + +--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes témoins. + +--Faites, monsieur. + +Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint +dire à Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en +l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignité dans ses +manières qu'aussitôt son départ le jeune Latour essaya de parler en sa +faveur. Il trouvait très-justes le ressentiment et la démarche de Paul; +mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul +eût engagé le marquis à expliquer le passage de sa lettre, peut-être +celui-ci se fût-il défendu d'avoir eu une intention blessante contre +lui. L'autre ami, plus réfléchi et plus sévère, jugea que la tentative +de générosité envers Marguerite et l'appel à ses sentiments maternels +étaient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et +peut-être irréfléchie sur laquelle il motivait sa provocation. + +--J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour abréger et pour fixer +les conditions du duel d'une manière précise. Je crois avoir fait +comprendre à M. de Rivonnière que son action m'offensait autant que ses +paroles. + +Le jeune Latour se rendit, mais avec l'espérance que les témoins du +marquis l'aideraient à provoquer un arrangement. + +Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est à croire que le marquis les +avait prévenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au +premier jour. L'heure n'était pas écoulée que ces six personnes se +trouvèrent en présence. + +M. de Rivonnière avait tout expliqué à ses deux amis. Ils connaissaient +ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans +une autre pièce. Les quatre témoins s'entendirent en dix minutes. Ceux +de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discuté. Le vicomte de +Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un +instant l'air d'acquiescer au désir du jeune Latour en parlant d'engager +l'auteur de la lettre à préciser la valeur d'une certaine phrase; mais +l'autre témoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de +sécheresse que le marquis s'était prononcé devant eux très-énergiquement +sur la volonté de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un +seul mot écrit et signé de sa main. + +Une heure après, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. +Une heure encore et Césarine recevait le billet suivant, de l'homme de +confiance du marquis. + +«M. le marquis est frappé à mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle +de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore +la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu. + +»P.S. M. Paul Gilbert est près de lui, sain et sauf. «DUBOIS.» + +Frappées comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions +sans pouvoir parler. Césarine courut à la sonnette, demanda sa voiture, +et nous partîmes sans échanger une parole. + +Le marquis était, quand nous arrivâmes, entre les mains du chirurgien, +qui, assisté de Paul et du vicomte de Valbonne, opérait l'extraction de +la balle. Dubois, qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous fit +entrer dans un salon, où le jeune Latour me raconta tout ce qui avait +amené et précédé le duel. + +--J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se fût exercé depuis +longtemps à se servir du pistolet et de l'épée. Il m'avait dit souvent: + +»--J'aurai probablement un homme à tuer dans ma vie, s'il n'est pas déjà +mort. + +» Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa maîtresse, car +j'avais été son confident dès le début de leur liaison. Je lui avais +mainte fois conseillé de l'épouser quand même, à cause de l'enfant, +qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie +jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mère et +pour lui-même, qu'il s'est battu. Il avait été réglé qu'il tirerait le +premier. Il a visé vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand +il a résolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire étendu par terre +et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est élancé vers lui +les bras ouverts. + +--» Vous m'avez tué, lui a dit le blessé, vous avez fait votre devoir. +Vous êtes un galant homme, je suis le coupable, j'expie! + +» Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitté. Il m'a défendu d'avertir +Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il +m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, écrite +la nuit dernière. Comme il n'a même pas eu à essuyer le feu de son +adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la +lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'espérait +pas tout à l'heure, peut-être tout est-il fini! + +--Je veux le voir, s'écria Césarine. + +Dubois qui était debout, allant avec égarement d'une porte à l'autre, +l'arrêta. M. Nélaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible à +présent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a +dit tout bas: + +--La voir et mourir! + +--Pauvre homme! pauvre ami! dit Césarine, revenant étouffée par les +sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu +l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqué de parole. +Il a été sincère en voulant réparer le tort qu'il avait fait à +Marguerite.... Il s'y est mal pris, voilà tout. C'est mon blâme qui +l'aura poussé à cette réparation qu'il paye de sa vie.... + +--Dis-moi, Césarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontré hier +Marguerite chez toi? + +--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez +malheureuse, assez punie? + +--Je veux tout savoir, repris-je avec fermeté. Mon neveu pourrait être +le blessé, le mourant, à l'heure qu'il est, et j'ai le droit de +t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqué le désastre. Tu +savais la vérité, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le +lien entre Paul et Marguerite. + +--Pour empêcher ton neveu de l'épouser, oui, j'en conviens, pour le +préserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui +pouvait prévoir les conséquences de la rencontre d'hier? N'étais-je pas +d'avis de la cacher à M. Gilbert? N'ai-je pas donné toutes les raisons +qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis +ferait de si déplorables maladresses? + +--Ainsi tu as prémédité la rencontre, tu l'avoues? + +--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis +s'était confessé à moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom +de Marguerite lui était échappé et n'était pas sorti de ma mémoire. J'ai +voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te +donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce désastre. + +Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, espérant que la dureté +avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait +définitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde à ce +qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les idées et les +sentiments de cette lettre. + +--C'est un homme, celui-là, disait-elle à chaque phrase en essuyant ses +yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un héros doublé d'un saint! + +L'arrivée de Dubois mit fin à cet enthousiasme. Le blessé avait supporté +l'opération. Nélaton était parti content de son succès; mais le médecin +ne répondait pas que le blessé vécût vingt-quatre heures. M. de Valbonne +vint nous chercher un instant après. + +--On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous voie toutes deux. Il +s'agite parce que je n'obéis pas aux ordres qu'il m'avait donnés avant +le duel. Il a toute sa tête, son médecin a compris qu'il ne fallait pas +contrarier la volonté d'un homme qui, dans un instant peut-être, n'aura +plus de volonté. + +Nous suivîmes le vicomte dans la chambre du marquis. À travers la pâleur +de la mort, il sourit faiblement à Césarine, et son regard éteint +exprima la reconnaissance. Paul, qui était assis au chevet du moribond, +s'en éloigna sans paraître voir Césarine. + +Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'eût été le +féliciter d'avoir échappé au sort cruel que subissait son adversaire. +Césarine s'approcha du lit et baisa le front glacé de son malheureux +vassal. Le médecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa +dans une autre pièce, et M. de Valbonne fit entrer dans celle où nous +étions l'autre témoin du marquis et les deux témoins de Paul, qu'il +avait priés de rester. Alors, nous invitant à nous rapprocher du lit du +blessé, M. de Valbonne nous parla ainsi à voix basse, mais distincte: + +--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en présence des témoins de M. +Gilbert, Jacques de Rivonnière m'avait dit: + +«Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas +eu d'intentions hostiles et malveillantes à l'égard de M. Gilbert. +J'avais contre lui de fortes préventions et une sorte de haine +personnelle. La démarche qu'il a faite en venant me demander raison et +la manière dont il l'a faite m'ont prouvé qu'il était homme de coeur, +homme d'honneur et même homme de bonne compagnie, car jamais on n'a +repoussé une injure avec plus de fermeté et de modération. Aucune parole +blessante n'a été échangée entre nous dans cette entrevue. J'ai senti +qu'il ne méritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne +sais pas si j'ai affaire à un homme qui sache tenir autre chose qu'une +plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je +serais donc un lâche si je reculais d'une semelle. Vous réglerez tout +sans discussion, et, si le sort m'est sérieusement contraire, vous ferez +mes excuses à M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'après avoir essuyé son +feu, je ne l'aurais pas visé, ayant, pour respecter sa vie, des raisons +particulières qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en +mon nom, si je suis mort ou hors d'état de parler; vous les lui direz en +présence de ses témoins et de toutes les personnes amies qui se +trouveraient autour de moi à mon heure dernière. + +Espérons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que +Jacques de Rivonnière vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions +pour lui rendre la tranquillité, et je crois voir qu'il approuve +l'exactitude des termes dont je me suis servi. + +Tous les regards se tournèrent vers le marquis, dont les yeux étaient +ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier. +Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et +nous sortîmes de la chambre, où Paul resta avec M. de Valbonne et le +médecin. Tel était le désir du marquis, qui s'exprimait par des signes +imperceptibles. + +Césarine ne voulait pas quitter la maison; elle écrivit à son père pour +lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la +rejoindre. Dès qu'il fût arrivé, je courus chez Marguerite afin de la +préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le +jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-même et de remettre en +même temps à Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassurée sur son +compte, la lettre de pardon et d'amitié qu'il lui avait écrite durant la +nuit. + +Pour la première fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du +caractère de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle. +La vérité entra dans son esprit en même temps que le repentir et la +douleur s'exhalaient de son âme. Je lui dissimulai la gravité de la +blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez +épouvantée. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature +d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou +quatre fois, puis elle la prit, et, à genoux contre mon fauteuil, elle +la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures +auprès d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour +l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future. + +--Dites-moi bien tout, s'écriait-elle. Je ne dois plus recevoir de +lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y +consente, même s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich? + +--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre dès +aujourd'hui d'une manière absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me +charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif. +D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas. +Pourquoi le lui cacher? + +--Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler lui-même. + +--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnaîtra que, dans certaines +circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dépenses +de son ménage. + +--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lâche +à moi de vouloir être bien quand il se soucie si peu d'être mal. J'avais +accepté sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse +comme cela. Il m'a gâtée; je suis cent fois mieux avec lui, même dans +mes moments de gêne, que je ne l'aurais été sans lui, à moins de +m'avilir. Je n'écouterai plus les plaintes de la Féron. Si elle ne se +trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai à tout. +Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais +dites-moi donc pourquoi Paul est mécontent des bontés que mademoiselle +Dietrich avait pour moi? Voilà une chose que je ne comprends pas, et +que je ne pouvais pas deviner, moi. + +Je fus bien tentée d'éclairer Marguerite sur les dangers personnels que +lui faisait courir la protection de Césarine; cependant pouvait-on se +fier à la discrétion et à la prudence d'une personne si spontanée et si +sauvage encore? Sa jalousie éveillée pouvait amener des complications +imprévues. Elle haïssait en imagination les rivales que son imagination +lui créait. En apprenant le nom de la seule qui songeât à lui disputer +son amant, elle ne se fût peut-être pas défendue de lui exprimer sa +colère. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne +voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence, +puisqu'il refusait même la mienne. Mademoiselle Dietrich était une +étrangère pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une étrangère pénétrât +dans son intérieur et fit comparaître Marguerite dans le sien pour lui +dicter ses ordres. + +--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reçu +d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande +que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne +chez vous. + +Elle fit résolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour +le reste, elle était vraiment heureuse et comme soulagée de ne rien +devoir au marquis; elle approuvait la sévérité de Paul, et, si elle +regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant +reparût en elle, c'était plutôt la vue de la bague que la propriété de +la terre. + +En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir +un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprès du +marquis. Césarine était rentrée chez elle avec son père. M. de +Rivonnière n'allait pas mieux. À chaque instant, on craignait de le voir +s'éteindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister à cette +agonie. + +Je retrouvai Césarine fort agitée. Opiniâtre dans ses desseins (parfois +en dépit d'elle-même), elle s'était arrangé une nuit d'émotions avec +Paul au chevet du mourant. Rien ne la détournait de son but, et +cependant elle pleurait sincèrement le marquis. Elle lui devait ses +soins, disait-elle, jusqu'à la dernière heure. Elle ne pouvait pas être +compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui à cette +heure entouraient le blessé savaient tous la pureté de son amitié pour +lui, et ne pouvaient trouver étrange qu'elle mit à leur service son +activité, sa présence d'esprit, son habileté reconnue à soigner les +malades. + +--Et quand même on en gloserait, disait-elle, c'est en présence d'un +devoir à remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion, à moins +qu'on ne soit égoïste et lâche. Je ne comprends pas que mon père ne +m'ait pas permis de rester, sauf à rester avec moi, ce qui eût écarté +toute présomption malveillante. On sait bien qu'il chérissait M. de +Rivonnière; on n'a pas su leur différend de quelques jours. Je le +guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien +qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre à quelque heure que ce +soit. + +Elle l'eût fait, si Dubois ne fût venu nous dire dans la soirée que le +blessé avait éprouvé un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'était +plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accès de fièvre, +il pouvait être sauvé. Après avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert +jusqu'à huit heures, il les avait priés de le laisser seul avec son +médecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un +beau-frère, avertis par télégramme et arrivés aussitôt de la campagne. +Le médecin avait quelque espoir, mais à la condition d'un repos long et +absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assisté et visité, +mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit +des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir, +si quelque accident survenait durant la nuit. + +Le mieux se soutint, mais tout annonçait que la guérison serait +très-lente. Le poumon avait été lésé, et le malade devait rester +immobile, absolument muet, préservé de la plus légère émotion durant +plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-être. + +Césarine, voyant que la destinée se chargeait d'écarter indéfiniment un +des principaux obstacles à sa volonté, reprit son oeuvre impitoyable, et +tomba un jour à l'improviste dans le ménage de Paul. Il y était, elle le +savait. Elle entra résolûment sans se faire pressentir. + +--À présent que notre malade est presque sauvé, dit-elle en s'adressant +à Paul sans autre préambule que celui de s'asseoir après avoir pressé la +main de Marguerite, il m'est permis de songer à moi-même et de venir +trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en +savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et +votre hostilité ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces +derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les +termes d'une lettre écrite à votre tante la veille du duel, vous devez +comprendre que je ne les accepte pas sans discussion. + +--Si vous me permettez de placer un mot, répondit Paul avec une douceur +ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas réveiller devant +ma compagne des souvenirs qui lui sont pénibles et des faits dont elle +ne doit compte qu'à moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son +enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux. + +C'était tout ce que désirait Césarine, et Marguerite ne se méfiait pas; +au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle +l'appelait, dissipât les préventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et +la voir sans désobéissance. + +--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Césarine dès +qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je +sais quelle inconcevable folie s'est emparée de l'esprit de ma chère +Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inoculée. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich. + +--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais +moi je vous épargnerai cette confusion, car je ne puis supporter +longtemps l'horrible méprise dont je suis la victime. Mademoiselle de +Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas +moins,--vous devez vous en être souvent aperçu, vous en avez peut-être +quelquefois souffert,--une personne exaltée, inquiète, d'une sollicitude +maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les +tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi +depuis bientôt sept ans, désespérée de voir que je n'aime personne et ne +veux pas me marier. Il n'a pas tenu à elle que mon père ne partageât ses +anxiétés à cet égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son +esprit, j'aurais été véritablement persécutée. Comme il n'y a pas de +perfections sans un léger inconvénient, j'ai aimé, j'aime ma Pauline +avec son petit défaut, et jusqu'à ces derniers temps il n'avait point +altéré ma quiétude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop +maintenant, et je commence à en être blessée, je l'ai même été tout à +fait en découvrant qu'elle vous avait communiqué sa chimère. À présent +me comprenez-vous? + +--Pas encore. + +--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je +vous dise avec audace le motif de mon déplaisir. Ce n'est pas généreux +de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une +énormité dans la bouche d'une femme parant à l'homme qui se méfie +d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parlé, je ne +sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante +croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez +aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous +perdez contenance! J'étais fort ridicule à vos yeux tout à l'heure: si +j'étais méchante, je me permettrais peut-être en ce moment de vous +trouver ridicule tout seul. + +Paul s'attendait si peu à ce nouveau genre d'assaut qu'il fut réellement +troublé; mais il se remit très-vite et lui dit: + +--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux +pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez +et qu'elle me l'eût fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas +où j'en eusse tiré vanité. Si au contraire j'en avais été contrarié et +mortifié, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni +moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que +celle de railler et de dédaigner les hommes assez simples pour prétendre +à votre attention. + +--Ceci est déjà un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici +sur mon compte! + +--Ici? Mettez tout à fait Marguerite de côté dans cette supposition: +vous l'avez fascinée. La pauvre enfant fait peut-être sa prière en ce +moment pour que le ciel nous réconcilie. Quant à moi, je ne me +défendrai en aucune façon d'avoir été fort irrité contre vous, et il +n'est pas nécessaire de me supposer une fatuité stupide pour découvrir +la cause de mon mécontentent. Je crois, d'après ma tante, que vous êtes +serviable et libérale pour le plaisir de l'être; mais ceci ne vous +justifie pas à mes yeux d'un défaut que, pour ma part, je trouve +insupportable: le besoin de servir les gens malgré eux et de leur +imposer des obligations envers vous. Vous avez été élevée dans une +atmosphère de bienfaisance facile et de bénédictions intéressées qui +vous a enivrée. C'est peut-être l'erreur d'une âme portée au dévouement; +mais quand ce dévouement veut s'imposer, la bonté devient une offense. +Depuis que ma tante vit près de vous, vous avez sans cesse tenté de +m'amener à vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a +surprise comme un acte de révolte. Vous me l'avez fait sentir en me +raillant très-amèrement la seule fois que je me suis présenté chez vous, +et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et jugée beaucoup +plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connaît. +Vous avez tenté de me persuader que ma fierté vous causait un grand +chagrin, vous avez joué une petite comédie d'un goût douteux, et vous +avez même un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la +prenais pas au sérieux. Vous avez oublié cette légère contrariété à la +première contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de +reine ne vous quittent jamais tout à fait. Vous avez voulu me forcer à +me prosterner comme les autres, et vous avez travaillé à vous emparer de +ma pauvre compagne. Vous eussiez réussi, si de mon côté je n'eusse fait +bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich: + +«Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allégerez pas mon travail, vous +ne donnerez pas à manger à mon enfant, vous ne serez pas son médecin, +vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma +confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre +branche pour le préserver de vos aumônes; je vous les renverrai avec +persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce +que je vous dis maintenant: + +»Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-même, +et ne revenez plus.» + +Toute autre que Césarine eût été terrassée; mais elle avait mis tout au +pire dans ses prévisions. Elle était préparée au combat avec une +vaillance extraordinaire. Au lieu de paraître humiliée, elle prit son +air de surprise ingénue; elle garda le silence un instant, sans faire +mine de s'en aller. + +--Vous venez de me parler bien sévèrement, dit-elle avec cette +merveilleuse douceur d'accent et de regard qui était son arme la plus +puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu +service. J'étais venue ici par dépit et très en colère. Je m'en irai +très-rêveuse et très-troublée. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela? +Suis-je une enfant gâtée par le bonheur défaire le bien? Le dévouement +peut-il être en nous un élément de corruption? On a dit, il y a +longtemps, que l'orgueil était la vertu des saints. Est-ce qu'en +cherchant et sanctifier ma vie par la charité j'aurais perdu la modestie +et la délicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque +je vous ai cruellement blessé. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil +qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder? +C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de +m'avoir fait cette lumière. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la +vérité à nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que +j'ai dépassé mon droit en voulant m'intéresser au fils de mon amie +malgré lui. J'ai cru que c'était par méfiance personnelle contre moi, et +il est possible que j'aie pris ma vanité froissée pour un sentiment +généreux. Soyez tranquille à présent sur mon compte, je n'agirai plus +sans m'interroger sévèrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma +vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrétion. +Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causés, monsieur Gilbert; +chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle +s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, défendez-moi un peu, je vous +prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des réalités. Dites à +Marguerite que je désire sincèrement le succès de ses voeux les plus +chers, car... vous m'avez donné une bonne et utile leçon, monsieur +Paul; mais vous devez reconnaître que vous pouvez aussi, à l'occasion, +recevoir un bon conseil. Voici le mien: épousez Marguerite, légitimez +votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes à la main, et tout +droit implique un devoir. + +--Et vous, mademoiselle Dietrich, répondit Paul, recevez aussi, pour que +nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vôtre. Je sais par les amis +de M. de Rivonnière que vous l'avez rendu très-malheureux. Réparez tout +en l'épousant, puisqu'on espère le sauver. + +--J'y songerai; merci encore,--répondit-elle avec grâce et cordialité. + +Elle sortit et referma la porte sur elle, défendant à Paul de la +reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignité qu'il resta +frappé de surprise et d'hésitation. Il n'était pas vaincu, il était +apprivoisé. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'eût pas été fâché +de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de +prendre. + +Il parla d'elle avec douceur à Marguerite, et, sans lever la consigne +qu'il lui avait imposée, il lui laissa espérer qu'elle reverrait dans +l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-être une certaine +complaisance à prononcer ce mot, car pour la première fois Césarine, +sage et douce, lui avait paru réellement belle. + +Ce jour-là, Césarine avait frappé juste, elle s'était purgée du ridicule +attaché à l'amour non partagé. Elle s'était relevée de cette humiliation +qui donnait trop de force à la révolte de son antagoniste; elle avait +diminué sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la +lucidité de mon jugement. Il m'en voulait peut-être un peu d'avoir +essayé de le mettre en garde contre un péril imaginaire. Il se méfiait +de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnaître une certaine +exagération qui n'était pas sans danger pour lui. Aussi défendit-il à +Marguerite de me parler de la visite de Césarine, afin de ne pas +m'alarmer de nouveau. + +M. de Rivonnière semblait entrer en convalescence quand un grave +accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que +Césarine conçut un projet tout à fait inattendu, dont elle me fit part +quand la chose fut à peu près résolue. + +--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement +marquise de Rivonnière. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est +pas si surprenant que cela! C'est très-logique au contraire. Apprends ce +qui s'est passé il y a trois jours. + +M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de +sa part, et il m'a dit ceci: + +«Il n'y a plus d'illusions à entretenir; une consultation des premiers +chirurgiens et des premiers médecins de France a décrété ce matin que le +mal était incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a caché +l'arrêt à sa famille, on ne l'a communiqué qu'à moi et à Dubois, en nous +conseillant, si le malade avait des affaires à régler, de l'y décider +avec précaution. + +»Les précaution, étaient inutiles: Jacques s'est senti frappé à mort dès +le premier jour, et il a dès lors envisagé sa fin prochaine avec un +courage stoïque. Aux premiers mots que j'ai hasardés, il m'a pris la +main et me l'a serrée d'une certaine manière qui signifiait: _Oui, je +suis prêt_, car il faut dire que, sur des signes fort légers et un +simple mouvement de ses lèvres ou de ses paupières. Je suis arrivé à +deviner toutes ses volontés et même à lire clairement dans sa pensée. Je +lui ai demandé s'il avait des intentions particulières: il a dit _oui_ +avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononcé sans émission +de voix; + +»--Héri.... Césa.... + +»--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre héritière Césarine +Dietrich? + +»Signe affirmatif très-accusé. + +»--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas. + +»--Si; _mariage in extremis_. + +»Je lui ai fait préciser sa résolution en la traduisant ainsi: + +»--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre à votre +heure dernière? + +»--Oui. + +»--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure réputée la +dernière pour un malade ne soit pas la première de son rétablissement. +Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu être votre compagne dans la vie: +risquera-t-elle de s'engager à vous dans le cas éventuel d'une mort +toujours incertaine? + +»Je parlais ainsi pour lui donner une espérance dont il ne voulait pas +et que je n'ai pas. Il m'a montré des yeux mon chapeau et la porte. + +»--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite? + +»Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer +votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apporté la +Consultation signée des autorités de la science. Vous voyez que le +malheureux est condamné, et qu'en acceptant l'offre suprême du pauvre +Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la +Loi. + +»J'ai demandé à M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce désir étrange +de me donner son nom. Quant à sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais +pas frustrer sa famille, étant bien assez riche par moi-même, et le +titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre à mes yeux de fille +émancipée, de bourgeoise satisfaite de ses origines. + +«--Vous avez tort de dédaigner les avantages que le monde prise au +premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indépendance, +l'éclat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considérable, +sera décuplée par la position qui vous est offerte. + +»--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux +faire à notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses pensées. Il +prétendait devant moi n'être pas sensible au ridicule de sa position +d'aspirant perpétuel; il me trompait peut-être? + +»--Il y était cruellement sensible. La vivacité de sa souffrance vous +montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort +serait adoucie par la réparation qu'il est en votre pouvoir de lui +donner devant le monde. + +«--En ce cas, j'accepte. + +»--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre +père? + +»--Allons-y ensemble, je suis sûre de son consentement. + +» Nous avons parlé à mon père. Il a cédé pour d'autres motifs que les +miens. Il croit que ma réputation a souffert des assiduités trop +évidentes du marquis, et que ma complaisance à les supporter de +préférence à celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je +voulais garder mon indépendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de +sérieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne +veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue; +mais mon père s'en tourmente: raison de plus pour que je cède. Voilà, ma +Pauline; puisque c'est une bonne action à faire, il ne faut pas hésiter, +n'est-ce pas ton avis? + +Ce n'était pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action +quelque chose de féroce, la nécessite pour Césarine de trembler au +moindre mieux qui se manifesterait dans l'état de son mari. Si, contre +toutes les prévisions, il guérissait, ne le haïrait-elle pas, et si, +sans guérir, il languissait durant des années, ne regretterait-elle pas +la tâche ingrate qui lui serait imposée? + +Elle s'offensa de mes doutes et me répondit avec hauteur que je ne +l'avais jamais connue, jamais estimée. + +--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rêveries que j'ai eu le +tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu +as fini par te persuader que je voulais épouser monsieur ton neveu et à +présent tu crois que si j'en épouse un autre, mon coeur sera déchiré de +regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans; +mais celui-ci a trop duré, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te +rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aimé M. de +Rivonnière, et que j'ai eu le droit de le faire attendre. + +Du moment qu'elle croyait annuler par une négation tranquillement +audacieuse tout ce qu'elle avait dit à son père et à moi, je n'avais +rien à répliquer. Les bans furent publiés. J'en informai Paul, qui ne +montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'était +pris d'amitié pour lui et lui témoignait une entière confiance. Il était +donc au courant et il approuvait Césarine. Il me raconta alors +l'explication qu'elle était venue lui donner et me fit comprendre qu'il +y avait eu un peu de ma faute dans le rôle ridicule qu'il avait failli +jouer auprès d elle. J'en fus mortifiée au point de m'en vouloir à +moi-même, de me persuader que Césarine s'était moquée de mes terreurs, +qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une velléité de coquetterie en passant, +et qu'au fond elle avait toujours aimé plus que tout, le marquisat de M. +de Rivonnière. + +Ainsi c'était pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se +méfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde. + +La faiblesse extrême du marquis s'était dissipée durant les délais +obligatoires. Le mal avait changé de nature. Le poumon était guéri, on +permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans +un fauteuil. La maladie prenait un caractère mystérieux qui déroutait la +science. Le sang se décomposait. La tête était parfaitement saine malgré +une fièvre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps, +l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits étaient sans sommeil. +Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus +qu'à le deviner, à lui complaire, à satisfaire ses fantaisies. Sa +famille avait perdu l'espérance et ne cherchait plus à le gouverner. + +Le mariage déclaré, la soeur et le beau-frère, qui avaient compté sur +l'héritage pour leurs enfants, furent très-mortifiés et dirent entre eux +beaucoup de mal de Césarine. Elle s'en aperçut et les rassura en faisant +stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son +nom. Elle ne voulait être usufruitière que de son hôtel dans le cas où +il lui plairait de l'occuper après sa mort. Dès lors la famille +appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en +un instant du bruit de son mérite et de sa gloire. + +La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut +un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M. +de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel +et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que +par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le +marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas +d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses +souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite +journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part, +dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de +contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si +elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et +signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière +coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et +d'infirmité où il se trouvait. + +Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait +lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était +en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel +Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le +seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré +que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé +avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit +seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant +ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux +aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au +même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un +triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et +dominer par son désintéressement. + +On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des +deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin +avec le vicomte de Valbonne. + +Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un +peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi +riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son +maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour +bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé +la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il +ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait +exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment. + +Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui +entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant: + +--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont +les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne +veux rien de plus que votre amitié. + +Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris +cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait +ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule +avec moi. Paul vint nous saluer. + +--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous +n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière. +Voulez-vous que nous nous donnions la main? + +Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta: + +--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui +m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore +davantage.... + +Paul l'interrompit: + +--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich, +car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens +malgré eux. + +--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de +prendre une bonne résolution. + +--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais +l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera +pas curieuse. + +--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur +que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite? + +--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus. + +Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité +d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout +réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle, +on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour +lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie. + +Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis +quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes +disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer +mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain, +qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement +qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte +d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens +roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses +jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et +il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien +cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche +draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air, +mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux +creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une +sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me +serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de +malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur +son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa +fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la +porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi +paralysées. + +Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine +semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il +fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette +sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le +maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage +lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il +n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La +future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour +se ravoir. + +--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas +indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut. + +Que s'était-il passé en elle? + +Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout +derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit +rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la +pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle +s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis, +durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien +tranquille et son air doucement attendri. + +Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes +du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de +l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut +blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le +silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois +on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore. + +Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_! +Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les +compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit: + +--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite +hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi. + +Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et +presque radieuse. + +--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière +vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et +permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme? + +--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main. + +--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres +interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort +injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur. + +--Parle-moi de ton mariage. + +--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir. + +--À l'hôtel Dietrich? + +--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement? + +--Oui, à neuf heures. + +Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis +semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque +inquiétude de le quitter. + +--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout +le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans +une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi: + +--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle, +je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait +m'arriver de pire serait de vivre. + +--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me +soupçonnez toujours.... + +Et lui, parlant plus bas encore: + +--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui. + +C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il +dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce +qu'il n'était pas plus mal que le matin. + +--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a +reçu les sacrements de l'Église. + +--Que me dites-vous là? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois! + +--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à +rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à +cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de +Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux +convenances religieuses. + +--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait. + +--Quel homme décousu et sans règle! me dit-elle dès que Dubois fut +sorti. Cette capucinerie athée me remplirait de mépris pour lui, s'il +n'avait droit en ce moment à l'absolution de ses amis encore plus qu'à +celle du prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait. + +--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite! + +--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis +plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indifférent. Ne crois pas +que je regrette le lien que j'ai contracté; tu sais très-bien qu'il +n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prévision, le +marquis revenait à la santé, je ne lui appartiendrais pas plus que par +le passé. + +--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole? + +--La promesse qu'il a signée a plus de valeur que tu ne penses, elle me +serait très-favorable pour obtenir une séparation. + +--Tu avais consulté d'avance? + +--Certainement. + +Nous n'échangeâmes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reçut des +visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de +la soirée avec mon neveu, qui m'y attendait déjà. + +--Voici, me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je te cache depuis une +quinzaine. Il est bon de résumer ici dans quels termes j'étais avec M. +de Rivonnière au lendemain du duel. Il m'avait accusé en lui-même, et +auprès de ses amis probablement, d'aspirer à la main de mademoiselle +Dietrich. En me voyant défendre mon honneur au nom de ma maîtresse et de +mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il m'estimait +d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui +restait un peu d'inquiétude pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir +durant les quelques jours où son état s'est amélioré. Il m'a envoyé M. +de Valbonne qui m'a dit: + +«--Vous m'avez presque tué mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je +le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-être. La +femme qu'il aime passionnément aime un autre que lui. À tort ou à +raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous étiez marié, elle vous +oublierait. Ne comptez-vous pas épouser celle pour qui vous avez si +loyalement et si énergiquement pris fait et cause? + +«J'ai répondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi +m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, répétée de bonne foi +peut-être par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre +dans sa confidence. + +«--Mais si ces personnes ne s'étaient pas trompées? reprit M. de +Valbonne. + +«--Je n'aurais qu'un mot à répondre: je ne suis pas épris de +mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux. + +»--Cette simple réponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte. +À présent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude à +l'endroit de Marguerite? + +»--À présent que les fautes sont si cruellement expiées, je permets +toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'épouser Marguerite +le jour où je l'aurais vengée. Je compte donc l'épouser dès que j'aurai +amené mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mère adoptive, à +consentir à cette union. Elle y est un peu préparée, mais pas assez +encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son +autorisation. + +»--Le marquis croit savoir qu'elle ne cédera pas facilement, à cause de +la famille de Marguerite. + +»--Oui, à cause de sa mère, qui était une infâme créature; mais cette +mère est morte, j'en ai reçu ce matin la nouvelle, et le principal motif +de répugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi. + +»--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous +dictera. Vous voici en présence d'un homme que vous avez mis entre la +mort et la vie, que le chagrin et l'inquiétude rongent encore plus que +sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il était assuré de deux +choses qui ne dépendent que de vous: la réparation donnée et le bonheur +assuré à la femme qui lui a laissé un profond remords; la liberté, la +raison rendues à l'esprit troublé de la femme qu'il aime toujours +malgré le mal qu'elle lui a fait. Ne répondez pas, réfléchissez.» + +J'ai réfléchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter +personne, pas même toi; pour faire mon devoir. J'ai écrit le lendemain à +M. de Valbonne que mon premier ban était affiché à la mairie de mon +arrondissement. Il est accouru à mon bureau, m'a embrassé et m'a supplié +de laisser ignorer le fait à Césarine. Pour cela, il fallait vous en +faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse +et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et +dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai +fait: c'est un sacrifice au repos et à la dignité des autres, à +commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laissé +gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour +Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait à un homme que j'ai eu raison +de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tué, car il +n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientôt veuve. +Enfin c'est aussi un peu un sacrifice à la dignité de mademoiselle +Dietrich. Sa prétendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri, +était pourtant un fait acquis dans l'intimité de M. de Rivonnière, grâce +à l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie à d'autres que M. +de Valbonne. Si je n'étais pas marié, on ne manquerait pas de dire que +la belle marquise attend son veuvage pour m'épouser. Le faux se répand +vite, et le vrai surnage lentement. J'ai été très-cruel envers cette +pauvre personne, à qui j'aurais dû pardonner un instant de coquetterie +suivi de puérils efforts pour dissiper mes préoccupations. Tout cela est +à jamais effacé par notre double mariage. J'ai reconnu que votre élève +avait des qualités réelles qui font contrepoids à ses défauts; j'imagine +qu'elle a renoncé pour toujours _à me faire du bien_. Elle en trouvera +tant d'autres qui s'y prêteront de bonne grâce! D'ailleurs je ne suis +plus intéressant. Mon patron vient de m'associer à une affaire qui ne +valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en +parfait équilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est +heureuse, la Féron est repentante et pardonnée, Petit-Pierre a recouvré +l'appétit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu +es contente de moi, puisque je suis content de moi-même. + +Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me +causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque +dévouée qu'elle pût être. Je lui cachai également le plaisir que +j'éprouvais de le voir délivré du malheur de plaire à Césarine. Il ne +voulait plus croire à ce danger dans le passé. Je l'en croyais préservé +dans l'avenir: nous nous trompions tous deux. + +Dès le lendemain, un mieux très-marqué se manifesta chez le marquis, et +sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle à la vertu du confesseur. +Césarine et son père le virent un instant, comme il était convenu. Il +refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, après quoi il +prit à part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit. + +--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma guérison sera +longue, et je ne veux pas être un objet d'effroi et de dégoût pour ma +femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvré tout à fait +la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passât l'été à la +campagne. + +--Êtes-vous encore jaloux? + +--Non, c'est fini. Césarine est trop fière pour songer à un homme marié, +et cet homme est trop honnête pour me trahir. Je suis certain qu'elle +m'aimerait si je n'étais pas un fantôme dont la vue l'épouvante quelque +soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris, +si j'y reste; elle serait blâmée. Il faut donc que je m'en aille, moi, +que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager. +Dites à mon médecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore +trop faible. Répondez-lui que je suis résolu à risquer le tout pour le +tout. + +Le médecin jugea que l'idée de son client était bonne; la vue de sa +femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement +d'air et d'idées fixes pouvaient seuls le sauver; mais le déplacement +semblait impossible. Si on l'opérait tout de suite, il ne répondait de +rien. + +M. de Valbonne était énergique et regardait l'irrésolution comme la +cause unique de tous les insuccès de la vie. Il insista; le départ fut +résolu. On l'annonça bientôt à Césarine, qui offrit d'accompagner son +mari, il refusa et le pauvre Rivonnière, emballé avec son lit dans un +wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De là, +il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu'à la guérison +ou à la mort, telle était sa pensée. M. de Valbonne l'accompagnait avec +un médecin particulier. + +Césarine passa encore quelques jours à Paris. Son père était impatient +de retourner à Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde +pour six mois, il lui importait de dire à chacun quelques mots justes +sur sa situation, qui semblait étrange et faisait beaucoup parler. Au +fond, elle éprouvait, au milieu de ses secrètes amertumes, un petit +plaisir d'enfant à se voir posée en marquise et à montrer à +l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la déparer. +Elle s'était composé un rôle de veuve résignée et vaillante qu'elle +jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que très-peu d'espoir de +conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour +lui sauver la vie. Ce n'était point un caprice de générosité, un moment +de compassion. Elle l'avait toujours considéré et traité comme son +meilleur ami. Elle s'était toujours dit que, si elle se décidait au +mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'étonnant à +ce qu'elle eût accepté son nom; mais elle n'avait accepté que cela, elle +tenait à le faire savoir. Elle répéta ce thème sous toutes les formes à +trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand +elle se trouva suffisamment bien posée, elle me dit: + +--En voilà assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant +pourquoi je suis marquise de Rivonnière. Il n'y a que moi qui ne le +sache plus. + +Je la comprenais à demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre. +Je savais bien pourquoi elle avait consenti à ce mariage. Elle ne +comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par +la confiance et l'amitié. Elle avait calculé que six mois au plus +suffiraient à lui rendre sa liberté et à lui faire conquérir l'amour. +Elle avait tout préparé pour éloigner Paul de Marguerite en feignant de +vouloir l'unir à elle. Paul avait haï la femme qui s'offrait; il +s'éprendrait de celle qui se refusait jusqu'à lui en vanter une autre. +Elle avait réussi à détruire sa méfiance, mais non à empêcher son +mariage, et elle n'avait plus d'autre partie à jouer que de paraître +charmée du prix auquel elle avait obtenu ce résultat. Mais que ce prix +était cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme! +J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de +désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se douta de rien. Il ne +pouvait rien empêcher, rien racheter; il était désormais inutile de rien +lui dire. Le reste de la famille se réjouissait de la haute position +acquise par Césarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour +pour avoir la joie de dire:--Prévenez madame la marquise. Ses jeunes +cousines Dietrich partageaient un peu cette vanité. L'aînée était +mariée, la cadette fiancée; la petite Irma disait: + +--Mes soeurs épousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux +un noble ou je ne me marierai pas. + +Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand +Césarine, après avoir annoncé qu'elle avait faim, repoussait son +assiette sans y toucher, ou quand, après avoir commandé gaiement une +promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dételer, il me +regardait, et ses yeux froids me disaient: + +--Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra pour avoir fait celle des +autres. + + * * * * * + + + + +IV + + +Nous quittâmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Césarine eût revu +Paul ni Marguerite. Mireval était, par le comfort élégant du château, la +beauté des eaux et des ombrages, un lieu de délices, à quelques heures +de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour améliorer +l'agriculture: il y dépensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en +recueillait, et il faisait de bonne volonté ces sacrifices pour l'amour +de la science et le progrès des habitants. Il était réellement le +bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habileté de sa +fille il n'eût point été aimé. Son excessive modestie, son +désintéressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient à son +langage et à ses manières une dignité froide qui pouvait passer aux yeux +prévenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait haï d'abord autant par +crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait +respecter; son dévouement aux intérêts communs le faisait maintenant +estimer; mais il manquait d'expansion et n'était point sympathique à la +foule. Il ne désirait pas l'être; ne cherchant aucune récompense, il +trouvait la sienne dans le succès de ses efforts pour combattre +l'ignorance et le préjugé. C'était vraiment un digne homme, d'un mérite +solide et réel. Son manque de popularité en était la meilleure preuve. + +Césarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui préférait des +notabilités médiocres ou intéressées. Elle l'avait beaucoup poussé à la +députation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes +valent tous les efforts d'une volonté sérieuse, mais que celles de +l'amour-propre sont vaines et mesquines. + +Cependant une question locale d'un grand intérêt pour le bien-être des +agriculteurs du département s'étant présentée à cette époque, il se +laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque +d'échouer, il se laissa porter. Césarine se chargea d'avoir la volonté +ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-être +besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage +lui donnait droit à une initiative plus prononcée, et M. Dietrich, qui +depuis longtemps n'avait résisté à sa toute puissance que dans la +crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna dès lors à la marquise de +Rivonnière le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait +cherché à rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Césarine. +Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui +avaient beaucoup à se louer de l'indulgente gestion de son intendant, +avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indéfinie de leur +patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et +d'avoir à rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand +ils virent que Césarine ne prétendait à rien, qu'elle n'allait pas même +visiter les fermes et le château de son mari, il y eut un grand élan de +reconnaissance et de joie. Dès ce moment, elle put disposer de leur vote +comme de celui de ses propres tenanciers. + +Mireval avait été jusque-là une solitude. M. Dietrich s'était réservé ce +coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde. +Césarine, respectant son désir, avait paru apprécier pour elle-même les +utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette +fois elle déclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les +portes toutes grandes à la foule des électeurs de tout rang et de toute +opinion. M. Dietrich se résigna en soupirant, la jeune marquise organisa +donc un système de réceptions incessantes. On ne donnait pas de fêtes, +disait-on, à cause de l'absence et du triste état du marquis; et puis on +en donnait qui semblaient improvisées lorsque le courrier apportait de +bonnes nouvelles de lui, sauf à dire d'un air triste le lendemain que le +mieux ne s'était pas soutenu. + +J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu à Paris. Je ne +l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert à +la curiosité. Dans toute agglomération humaine, la médiocrité domine. +Ces dîners journaliers de cinquante couverts, ces réjouissances dans le +parc, cet endimanchement perpétuel, me furent odieux. Je ne pouvais +refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome; +son activité ne suffisait plus à tout. Le marquisat de sa nièce lui +avait porté au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou +d'assez ingénieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je +n'avais plus d'intimité avec Césarine. Depuis le mariage de Paul et le +sien, ses lèvres étaient scellées, sa figure était devenue impénétrable. +Elle ne se portait pas bien, c'était pour moi le seul indice d'une +grande déception supportée avec courage. Je dois dire que, durant cette +période d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut +vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'être, et que, tout en +l'admirant, je sentis se réveiller ma tendresse pour elle, la douleur +que me causait sa souffrance, le dévouement qui me portait à l'alléger +en lui sacrifiant mes goûts et ma liberté. + +J'avais à peine le temps d'écrire à Paul. Il m'écrivait peu lui-même. Il +avait un surcroît de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles +attributions. Sa femme était heureuse, son enfant se portait bien. Il +n'avait, disait-il, rien de mieux à souhaiter. M. de Valbonne écrivait à +M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des +alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnière. +Il supportait mieux les déplacements que le repos, il parcourait la +Suisse à petites journées. Césarine paraissait prendre beaucoup +d'intérêt à ces lettres, mais M. Dietrich seul y répondait. La marquise +cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait désormais +M. de Valbonne. + +Au bout de deux mois de lutte, Césarine l'emporta, et son père fut élu à +une triomphante majorité. Elle avait déployé une activité dévorante et +une habileté délicate dont on parlait avec admiration. On vécut encore +quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui +commençait à désillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle +avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient +pas cette peine-là et n'avaient guère plus de coeur que des chiffres. +Elle se sentit alors très fatiguée et très-souffrante. M. Dietrich, qui +ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et +la reconduisit à Paris pour consulter. + +Nous nous retrouvâmes donc à l'hôtel Dietrich tout à fait calmes et à +peu près seuls; tout le Paris élégant était à la campagne ou à la mer. +Nous touchions à la mi-septembre, et il faisait encore très-chaud. Le +marquis allait décidément mieux. Césarine voyait s'éloigner indéfiniment +la recouvrance de sa liberté; elle y était assez résignée, et son père +espérait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en ménage. L'engagement +qu'avait pris son gendre de ne jamais la réclamer pour sa femme lui +paraissait une délicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le +revoyant guéri, soumis et toujours épris. + +La consultation des médecins dissipa nos craintes. Césarine n'avait que +l'épuisement passager qui résulte d'une grande fatigue. On lui conseilla +de passer le reste de la belle saison, tantôt sur sa chaise longue, +dans l'ombre fraîche de ses vastes appartements, tantôt en voiture un +peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de +se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indifférence, se +fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une +personne détachée de toutes les choses extérieures; puis elle prit des +notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit: + +--Durant ces jours de loisir et de réflexion, tu ne sais pas ce que j'ai +fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te réjouis pas; +c'est un résumé lourd et ennuyeux de quelques théories philosophiques à +l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupée et intéressée. +Lire beaucoup, écrire un peu, voilà un débouché pour mon activité +d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je +sache si cela vaut la peine d'être dit et celle d'être lu; j'ai écrit à +ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoyé mon +manuscrit, puisque sa spécialité est de juger ces sortes de choses. Je +ne tiens pas à être imprimée, je tiens seulement à savoir si je peux +continuer sans perdre mon temps. + +--Et il t'a répondu?... + +--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il +n'avait guère le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais +qu'en un quart d'heure de conversation il se résumerait beaucoup mieux, +et qu'il se tenait à mes ordres pour le jour et l'heure que je lui +fixerais. + +--Et tu as fixé.... + +--Aujourd'hui, tout à l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Césarine +m'avertissait à la dernière minute. Toute réflexion eût été superflue, +deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on l'annonça. + +J'observai en vain la marquise, aucune émotion ne se trahit; elle ne lui +reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne +s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir +Marguerite. Elle ne lui parla que littérature et philosophie, comme si +elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant à lui, calme +comme un juge qui ne permet pas à l'homme d'exister en dehors de sa +fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre: + +--Vous avez fait, sans paraître vous en douter, un ouvrage remarquable, +mais non sans défauts; au contraire; les défauts abondent. Cependant, +comme il y a une qualité essentielle, l'indépendance du point de vue et +une appréciation plus qu'ingénieuse, une appréciation très-profonde de +la question que vous traitez, je vous engage sérieusement à faire +disparaître les détails un peu puérils et à mettre en lumière le fond de +votre pensée. L'examen des effets est de la main d'un écolier et prend +infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est +d'un maître, et vous l'avez glissé là avec trop de modestie et de +défiance de vous-même. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois +quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous réponds +qu'il méritera d'être publié, et qu'il ne sera pas inutile. Quant à la +forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lâchée. J'y voudrais +l'énergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui +vous est chère. + +--Aucune conviction ne m'est chère, reprit Césarine, puisque j'ai fait +ce travail avec indépendance. + +--L'indépendance, reprit-il, est une passion qui mérite de prendre place +parmi les passions les plus nobles. C'est même la passion dominante des +esprits élevés de notre époque. C'est, sous une forme nouvelle, la +passion de la liberté de conscience qui a soulevé les grandes luttes de +vos pères protestants, madame la marquise. + +--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fenêtre, et le jour +pénètre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai +mon livre, j'ai compris, vous verrez. + +Il allait se retirer, elle le retint. + +--Vous avez peut-être à causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez, +j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et +merci encore. + +Elle lui tendit la main avec une grâce chaste et affectueuse en +ajoutant: + +--Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline +vous dira que je lui en demande souvent. + +Je trouvai inutile de dire à Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon +rôle n'était plus de le prémunir contre les dangers que j'avais cru +devoir lui signaler l'année précédente. Je devais au contraire lui +laisser croire qu'ils étaient imaginaires et accepter pour moi le +ridicule de cette méprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il +ne craignait pas d'éveiller la jalousie du marquis en venant voir sa +femme. + +--Je suis si éloigné de vouloir lui en inspirer, répondit-il, que je +n'ai même pas songé à lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis +fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermédiaire des +communications qui s'établissent entre madame de Rivonnière et moi à +propos de son livre. + +--Ton devoir serait peut-être d'en écrire à M. de Valbonne pour le +consulter. + +--Je trouverais cela bien puéril! Me poser en homme redoutable quand je +suis marié me semblerait fort ridicule en même temps que fort injurieux +pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu sévèrement. Supposez +que vous ne vous soyez pas trompée, ma tante, et qu'elle ait eu +réellement, dans un jour de rêverie extravagante, la pensée de s'appeler +madame Gilbert; elle est à coup sur fort enchantée maintenant d'avoir +une position plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il +éterniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait +dans le passé de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers +de peccadilles aussi déraisonnables qu'innocentes! De grâce, ma tante, +laissez-moi oublier tout cela et rendre justice à la femme intelligente +et bonne qui rachète, par le travail sérieux et la grâce sans apprêt, +les légèretés ou les rêveries de la jeune fille. + +Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six +semaines? devais-je inquiéter Marguerite pour l'engager à se tenir sur +ses gardes? Évidemment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout +cela. J'avais depuis longtemps perdu l'espérance de diriger Césarine; je +n'étais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'étais pas +engagée avec son mari à veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence +qu'il fût jamais en état de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait +désormais assez d'ascendant sur lui pour détruire ses soupçons. +D'ailleurs Paul voyait peut-être plus clair que moi; Césarine, éprise de +graves recherches et peut-être ambitieuse de renommée, ne songeait +peut-être plus à lui. + +Il la revit plusieurs fois, et peu à peu ils se virent souvent. M. +Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si +discrètes et si tranquilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétude et ne +jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres. +L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille; +mais elle était parfaitement guérie et trouvait à Paris la solitude dont +elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si +heureuse qu'il consentit à attendre à Paris auprès d'elle l'ouverture de +la session parlementaire. Césarine n'aimait plus le monde, et il était +de bon goût qu'elle vécût dans la retraite. Son cortège de prétendants +l'avait naturellement abandonnée. Elle rechercha parmi ses anciens amis +les personnes graves occupées de science ou de politique. Aucun beau +jeune homme, aucune femme à la mode ne reparut à l'hôtel Dietrich. Paul, +avec sa mise modeste et son attitude sérieuse, ne déparait pas cet +aréopage de gens mûrs convoqué autour des élucubrations littéraires et +philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions +intéressantes que Césarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y +faisait très-bonne figure quand on le forçait à y prendre part. Il avait +déjà dans ce monde-là des relations qui devinrent plus intimes. On y +faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent +et moins contenu par sa discrétion naturelle. Césarine réussissait à le +faire briller malgré lui et sans qu'il s'aperçût de l'aide qu'elle lui +donnait. + +À la fin de l'hiver, leur amitié établie sans crise et sans émotion, +elle l'engagea à lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi. +Marguerite était trop impressionnable, trop peu défendue par +l'expérience et le raisonnement, pour sortir de la sphère où elle était +heureuse et sage. + +Au printemps, Paul, dont la position s'améliorait chaque jour, avait pu +louer, à une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne où sa +femme et son enfant vivaient avec madame Féron, sans qu'elles fussent +forcées de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et +chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-même un carré de plantes +qu'il avait la jouissance de voir croître et fleurir. Il n'avait jamais +eu d'autre ambition que de posséder un hectare de bonne terre, et il +comptait acheter l'année suivante celle qui lui était louée. Il pouvait +désormais quitter son bureau à cinq heures; il dînait à Paris et venait +souvent nous voir après. Dès que les pendules marquaient neuf heures, +quelque intéressante que fût la conversation, il disparaissait pour +aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il +acceptait de dîner avec nous et quelques-unes des notabilités dont +s'entourait la marquise. + +Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet de lui. + +«Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que +Pierre est très-malade; j'y cours. Excusez-moi auprès de madame de +Rivonnière.» + +--Prends ma voiture et cours chez mon médecin, me dit Césarine, +emmène-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'étais libre; je te +donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il +faut. + +Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal, Paul au désespoir, +Marguerite à peu près folle. Le médecin de l'endroit qu'on avait appelé +s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait la +petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage et se retirèrent +sans donner grand espoir, la maladie avait une intensité effrayante. +Nous restions consternés au tour du lit du pauvre petit, quand Césarine +entra vers dix heures du soir, encore vêtue comme elle l'était dans son +salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa +près de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent +toutes deux veiller le malade. La chambre était trop petite pour qu'il +fût prudent d'encombrer l'atmosphère. Elle se déshabilla, passa une robe +de chambre qu'elle avait apportée dans un foulard, s'établit auprès du +lit, et resta là toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et +les jours qui suivirent, jusqu'à ce que l'enfant fût hors de danger. +Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter +aveuglément son autorité. Elle avait coutume de soigner les malades à +Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les +paysans la croyaient magicienne, car elle opérait le miracle de ranimer +la volonté et de rendre l'espérance. Ce miracle, elle le fit sur nous +tous autour du pauvre enfant. Elle était entrée dans cette petite maison +abîmée de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la +nuit. Elle nous avait rendu la présence d'esprit, le sens de l'à-propos, +la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le +succès des meilleures médications; elle nous quitta, nous laissant dans +la joie et bénissant son intervention providentielle. + +Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le +chagrin et l'inquiétude avaient rendue malade aussi. Césarine revint +pour elle, ranima son esprit troublé, lui témoigna un intérêt dont elle +fut très-fière, rassura et égaya Paul, qui, à peine remis d'une terreur, +retombait dans une autre, se fit aimer de madame Féron, avec qui elle +causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la +femme supérieure s'effaçait absolument pour se mettre au niveau des plus +humbles. Cette séduction charmante me prit moi-même, car, dans nos +entretiens, elle ne donnait plus de démenti confidentiel à sa conduite +extérieure. Je me persuadai qu'elle était absolument guérie de son +orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en +partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son +affection devenaient choses sacrées; une prévision du danger m'eût +semblé une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait réussi +là où avait échoué Césarine. Elle avait amélioré le sort de Paul, car, +sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par l'intermédiaire de son +père, sur les résolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant éprouvé quelques +pertes, voulait restreindre ses opérations. En lui prêtant une somme +importante, M. Dietrich l'avait amené à faire tout le contraire et à +charger Paul d'une affaire assez considérable. Elle avait ainsi donné du +pain à l'enfant et du repos à la mère, elle avait été le médecin de +l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la confiance, de +l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait +juré de soustraire à sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en +plaindre, il était heureux qu'elle l'eût conquis. + +Une seule personne, celle qui jusque-là avait été la plus confiante, +Marguerite, sans autre lumière que son instinct, devina ou plutôt sentit +la fatalité qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus +douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de +rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout opposée à celle que nous +avions redoutée. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse +quelque ennui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les entendre. + +--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis +moins qu'avant ce mariage tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un +peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien +en m'apprenant à raisonner. Cela me tue au contraire, car voilà que je +comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces +choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas +me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que +j'ai fait et la répugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit +bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé; mais qu'est-ce qui +a réparé? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre +et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis à +plaindre celui qu'il détestait, et la pitié qu'il a pour son ennemi le +rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour +s'en consoler! Mais voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout +d'être jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir de +l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant! +Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas ça. Je croyais +qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais +toujours: + +«--Où seras-tu plus aimé et plus content qu'avec nous?» + +Il n'a jamais été contre, car il me répondait: «--Tu vois bien que je ne +me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je +n'y sois forcé.» Aujourd'hui pourtant il pourrait dîner avec nous tous +les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et +demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien +dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dévore +de caresses; mais je le regarde à travers le rideau de ma fenêtre, et je +lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des +larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me répond +toujours avec sa même douceur et me gronde avec sa même bonté; cependant +il a l'air sévère malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se +retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon +et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me +reste un pavé sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue +pour me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé et que je +m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame +Féron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui faire +des confidences; elle aime à causer, et mon silence l'ennuie. Je reste +seule, j'attends que mon mari soit rentré; je prends mon ouvrage et je +me dis: + +«--Deux heures, ça n'est pas bien long....» + +Cela me paraît deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-là, +qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me +rendent folle, injuste, méchante. Je rêve des malheurs, des désespoirs; +si je ne craignais pas d'éveiller mon petit, je crierais, tant je +souffre. Je regarde à la fenêtre comme si je pouvais voir par-dessus la +campagne ce que Paul fait à Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne +fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va +souvent chez vous, c'est bien naturel: vous êtes pour lui comme sa mère. +Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il répond oui, +il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand +monde chez elle, s'il est content d'être revenu auprès de moi; il sourit +en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chéri a fait +et dit dans la journée, à quels jeux il s'est amusé, ce qu'il a bu et +mangé; enfin il paraît heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler +de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien pâle et +bien défaite, il ne s'en aperçoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne +devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser +que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait +empêchée de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter +celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-être +est-il plus à plaindre que moi.... + +Ce jour-là, Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la +marquise; mais une autre fois ce fut à Césarine elle-même qu'elle se +révéla. + +Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la maladie de l'enfant. +Césarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et +moi une partie de cette journée, que Paul consacrait toujours à sa +famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dîner à l'hôtel +Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir +presque tous les jours. C'était là le gros chagrin de Marguerite, je le +trouvais injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant qu'elle +prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaîner si étroitement; il +était bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain +n'était-il pas permis à cet homme d'intelligence condamné à la société +d'une femme si élémentaire? + +Pourtant je commençais à m'inquiéter de son air souffreteux et de +l'abattement où il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en +apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle +savait mieux qu'elle-même la cause de son chagrin. Marguerite avait +besoin d'être questionnée; comme tous les enfants, elle ne savait que +devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-même, se +plaindre, se répandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se +repentir, promettre et recommencer, telle était sa vie, et depuis que la +Féron n'était plus sa confidente, depuis que Paul, marié avec elle, lui +inspirait une sorte de crainte, elle amassait des tempêtes dans son +coeur. + +Comme nous étions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se +trouvant occupé dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre +absence de curiosité. + +--Paul s'est donc bien amusé hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton +assez aigre, qu'il a manqué le train et n'est rentré qu'à onze heures, à +pied, par les sentiers? + +--En vérité, lui dit Césarine, est-ce que vous avez été inquiète? + +--Bien sur que je l'ai été. Un homme seul comme ça sur des chemins où on +ne rencontre que des gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vous devriez +bien me le renvoyer plus tôt. Quand il n'arrive pas à l'heure, je compte +les minutes; c'est ça qui me fait du mal! + +--Chère enfant, reprit Césarine avec une douceur admirable, nous nous +arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand +les pendules retarderont. + +--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant +d'amusement chez vous qu'il m'en oublie. + +--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est très-sérieux au +contraire. + +--Justement; c'est sa manière de s'amuser, à lui; mais vous ne me ferez +pas croire que vous ne receviez pas quantité de belles dames? + +--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi. + +--Il y a vous toujours, et vous en valez cent. + +--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas être jalouse de moi? + +Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis +elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait. +Elle se mit aux genoux de Césarine, prit ses mains et les baisa. + +--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous êtes mon bon dieu +sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est à vous que je dois ça, +j'en suis sûre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beauté, +car sans vous il aurait été défiguré. Quand je pense quels soins vous +avez pris de lui sans être dégoûtée de ce mal abominable, sans crainte +de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de +vous-même à force de vous soucier des autres! Oui, bien sûr, vous êtes +l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime; +mais tout ça ne m'empêche pas d'être jalouse de vous. Est-ce que ça peut +être autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous êtes +restée belle comme à seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voilà +déjà fanée; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous +vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous +rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien, +à moi! Quand même je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je +mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paraître mieux +coiffée, Paul me l'ôte en me disant: + +«--Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.» + +Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai déjà perdu plus de la +moitié, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achète un faux +chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira: + +«--Reste donc comme tu es! Ça n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est +ton coeur.» + +C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon +coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitué. +L'amitié ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent à +pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis +fière; mais c'est toujours de l'amitié, et je m'en contenterais, si +j'étais bien sûre qu'il n'est pas capable de connaître l'amour. Il le +dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher à une +femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes.... + +--Je crois, dit Césarine en souriant d'une façon singulière, qu'il vous +dit la vérité. + +--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux, +et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le +grand savoir, la grande bonté, tout ce qu'un homme doit admirer.... +Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voilà ce +que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends. + +--Ce que vous vous dites là est très-mal, répondit Césarine sans montrer +aucune autre émotion qu'un peu de mécontentement. Voyons, ma pauvre +Marguerite, êtes-vous sans conscience et sans respect des choses les +plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'être épris +de moi, je ne m'en apercevrais pas? + +--Peut-être, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est +si drôle, si différent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde +n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui +ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionnés, dont on +connaît vite le bon et le mauvais côté. On n'est pas longtemps trompé +par eux: ils vont où le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son +courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui! + +--Il me semble, reprit Césarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit +pas toute la portée, que vous faites ici une étrange allusion au passé. +Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du +mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins +pure, mais plus vive que l'amitié. + +Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer à s'épancher sur un +sujet trop délicat pour elle. Je voyais en présence les deux natures les +plus opposées: l'une résumant en elle tout l'empire qu'une femme est +capable d'exercer sur les autres et sur elle-même; l'autre absolument +dépourvue de défense, capable de raisonner et de réfléchir jusqu'à un +certain point, mais forcée, par la nature de ses impressions, de tout +subir et de tout révéler. + +--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli +de se souvenir d'un vilain passé, quand on a le présent meilleur qu'on +ne mérite; mais à vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez +donc si je n'ai pas sujet d'être jalouse de vous! Pour qui est-ce que +j'ai été trompée et quittée? Vous pensez bien que je le sais à présent. +Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que +quelque parole lui échappât. Votre marquis vous aimait depuis longtemps; +c'est par dépit qu'il m'a recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il +m'a plantée là. Ce qui m'est arrivé une fois peut m'arriver encore. +C'est peut-être mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien +de ma vie. + +--Vous déraisonnez tout à fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que +la marquise de Rivonnière ne s'appartient plus; vous lui manquez de +respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle +mon amie vous écoute et vous répond, je me demande ce que Paul penserait +de vous, s'il pouvait vous entendre. + +--Ah! s'écria-t-elle épouvantée, si vous le lui répétez, je suis perdue. + +--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre +malheureux en le forçant à regretter son mariage. + +Marguerite pleurait amèrement. La marquise la consola et l'apaisa avec +une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder, +qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite +sanglota à ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura +cent fois de ne plus être folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au +fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes. + +Mais il les vit, s'en affecta et m'écrivit le lendemain la lettre +suivante: + +«Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai +confessée, je sais qu'elle a dit des choses insensées à madame de +Rivonnière. Je sais aussi que madame de Rivonnière est trop saintement +sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant à plaindre, à +soigner, à guérir. Je sais qu'elle y serait toute résignée, qu'elle en +aurait la patience, et que sa pitié serait inépuisable; mais ici, +qu'elle me le pardonne, ma fierté ou plutôt ma discrétion d'autrefois +reparaît. Je ne dois imposer qu'à moi-même le soin de guérir ma malade. +Je crois que ce sera très-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant +quelque temps de rester à Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous +présenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous +trouve à cette heure-là, et je me priverai des bonnes causeries de +l'après-dînée. Priez madame de Rivonnière d'être moins parfaite, +c'est-à-dire d'être un peu sévère et de feindre de bouder ma compagne +pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue à +offenser impunément ce qu'au fond du coeur elle chérit et respecte. Ne +vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je +ne me fais pas un malheur des puériles contrariétés de la vie. Mes +respects très-profonds à notre amie, mes tendresses à vous. + + «Paul» + +--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Césarine, à qui je +communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cède, et +ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne +changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le +droit de croire à elle-même. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne +se relèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand elle est faible, +elle ne se relève pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une +amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit, +elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point à +rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en même temps que +furieuse et désespérée, elle serait triomphante d'une joie lâche et +mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas épouser cette +fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa +grandeur d'âme. + +--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas mariée +sans amour, par un mouvement de générosité? + +--Je me suis mariée avec un mort, ce n'est pas la même chose, et j'ai +pris mes précautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai +point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je +l'aurais frappé, si Paul n'eût brisé mon ouvrage en épousant sa +maîtresse!... + +Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystérieuses, tant je +craignais de voir Césarine repousser le piédestal sur lequel elle était +remontée; mais elle était lasse de se taire, l'expansion de la pauvre +Marguerite avait rompu le charme; la sérénité de la déesse était +troublée par cet incident vulgaire. Césarine, tout comme Marguerite, +avait besoin de parler, elle parla malgré moi. + +--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irritée de mon silence. + +--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire. + +--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du châtiment que tu crois +m'être infligé par la destinée! Tu me crois vaincue et brisée, n'est-ce +pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais. +J'ai voulu être aimée de Paul Gilbert; je le suis! + +--Tu mens! m'écriai-je; son amitié pour toi est aussi sainte que tous +les autres sentiments de sa vie. + +--Et qui donc voudrait qu'il en fût autrement? répondit-elle en se +dressant dans sa plus écrasante fierté. T'es-tu jamais imaginé que je +voulais le rendre adultère et descendre à l'être moi-même? + +--Non, certes; mais tu crois peut-être troubler sa raison, torturer son +coeur et ses sens.... + +--Je ne m'abaisse pas à savoir s'il a des sens et si mon image les +trouble. Je vis dans une sphère d'idées et de sentiments où ces +malsaines préoccupations ne pénètrent pas. Je suis une nature élevée, +je vis au-dessus de la réalité; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en +l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu être la +plus noble et la plus pure affection de Paul en même temps que la plus +vive. Crois-tu que j'aie échoué? + +--Si tu n'as pas échoué, tu as accompli une oeuvre de malheur et de +destruction. Se mettre à la place de la femme légitime dans le coeur et +la pensée de l'époux, retirer soi-même, à celui qu'on a choisi, la place +qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pensée de sa femme, c'est +commettre, dans la haute et funeste région que tu prétends occuper, un +double adultère qui n'a pas besoin du délire des sens pour être +criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est +renverser les notions les plus vraies et se créer un code de libres +attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un échafaudage de +sophismes, de mensonges à sa propre conscience, et tout cela prémédité, +raisonné, travaillé, me semble odieux; voilà mon jugement, et si tu ne +peux le supporter sans colère, quittons-nous. Tu t'es trop dévoilée, je +ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer.... + +--Comme tu deviens irritable et intolérante! répondit-elle froidement; +voyons, calme-toi, tu me dis mes vérités avec fureur, tu me forces à te +dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais +je prétends l'être avec dignité, avec succès, et faire triompher dans ma +vie ces prétendus sophismes dont je saurai faire des vérités; toi, +pauvrette, tu ne comprends rien ni à l'amour, ni au devoir, ni à la +famille. N'ayant jamais été aimée, tu as cru que toute la vertu +consistait à n'aimer point; tu t'en es tirée avec dignité, je le +reconnais; tu n'as donné à personne le droit de te trouver ridicule; +c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant à la science du coeur humain, +tu ne pouvais pas l'acquérir, n'ayant pas l'occasion de l'étudier sur +toi-même. Tu as pris tes notions dans les idées sociales, c'est-à-dire +dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines +barrières, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est +_arrangé_ est sacré, que je dois à l'homme à qui j'ai juré fidélité mon +âme tout entière, de même que Paul, selon toi, doit tout son coeur, +toute sa pensée à Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal, +illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit +ces choses-là et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai +très-bien compris qu'en m'engageant à M. de Rivonnière, dont je ne veux +pas être la femme, j'avais fait voeu de chasteté, parce que je ne dois +pas le forcer à donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris +aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur à me respecter, il a fait +acte de confiance absolue dans ma loyauté. Paul n'a pas non plus trompé +Marguerite, bien que la convention fût toute autre. Il lui a toujours +refusé l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui +inspirer. Il lui a donné sa protection, qu'il lui devait, et ses sens, +dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa ménagère, sa _femelle_ et ne +peut être que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son +égale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses +appréciations misérables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de +bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui +rétrécit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal placé. Tu veux qu'il +aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque +et te froisse toi-même; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu +veux que j'aime ce demi-sauvage déguisé en paladin que j'ai épousé pour +montrer à Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnière, +qui, malgré ses belles manières et sa bonne éducation, est, à un autre +échelon social, le pendant de l'_élémentaire_ Marguerite, je serais +vraiment avilie; mais je n'ai pas le goût des choses basses: j'aime mon +mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre +variété de l'espèce humaine que la variété à laquelle nous appartenons. +Des convenances extérieures nous ont forcés à nous les associer dans une +certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir. +Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la +paternité, moi la virginité. Pourquoi souffrirait-il de mon état de +neutre, quand il m'est indifférent qu'il soit procréateur avec une +autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternité, c'est la +pensée; notre amour c'est l'idéal. Nous nous aimons, et tu n'y peux +rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te +suggérera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra même pas; +essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu +as horreur de ma perversité. Il te recevra à bras ouverts, mais tu liras +à toute heure cette réflexion dans ses yeux attristés: ma pauvre tante +est folle, cela me met sur les bras deux malades à soigner! + +M'ayant ainsi terrassée, elle s'en alla tranquillement écrire à Paul +qu'elle l'approuvait infiniment de ménager les souffrances de sa +compagne, qu'elle respectait son désir de ne pas la revoir de quelque +temps, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à paraître fâchée, vu qu'elle +pardonnait tout à la mère de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages +de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages +à consulter.--La correspondance était entamée. Ses réponses remplirent +tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger à lui écrire tous les +soirs où il s'était condamné à ne plus aller chez elle. + +Un matin, Marguerite tomba chez nous à l'improviste. Paul l'avait amenée +à Paris pour acheter quelques objets nécessaires à leur enfant, et elle +s'était échappée pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la +trahir. + +--Je sais bien que je désobéis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre +comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez +pas, mais je m'en veux, moi, je me déteste d'avoir été si insolente et +si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous êtes si grande et Paul +est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me +les a montrées. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de +rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours. À présent écoutez. +Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans +une petite chambre sans air aux heures où il pourrait vous dire tout ce +qu'il vous écrit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui répondre et +faire sortir son grand esprit, qui étouffe avec moi. Non, non, je ne +veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne +veut pas le croire, c'est à vous de le ramener chez vous. Écrivez-lui +que vous avez besoin de lui, il n'a rien à vous refuser. + +--Ce ne serait pas vrai, répondit Césarine. Je n'ai pas besoin de le +voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que +je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela +peut se communiquer par écrit. + +--Non, non, ce n'est pas la même chose! Il a besoin de parler avec vous, +il s'ennuie à la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser? +Rien, je suis trop simple. + +Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui fît des +compliments pour la relever à ses propres yeux. Elle était fort avide de +ce genre de consolations. Césarine ne le lui épargna pas, mais avec une +si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop +indulgente pour elle, et lui répondit: + +--Vous dites tout cela par pitié! vous ne le pensez pas, vous êtes bonne +jusqu'à mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne +reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez +Paul à vos dîners et à vos soirées, voilà tout ce que je vous demande. + +--Alors vous n'êtes plus jalouse, c'est fini? + +--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous +regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que +tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de +force que vous ne pensez, plus que Paul lui-même ne le croit. Vous le +verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu'à me faire un +devoir, une vertu et peut-être un bonheur de ma jalousie. + +--C'est très-profond ce qu'elle dit là, observa Césarine dès qu'elle se +retrouva seule avec moi. Elle exprime à sa manière un sentiment qui la +ferait très-grande, si elle était capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'à +me bénir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce +serait un sacrifice sublime de sa personnalité farouche; mais elle aime +à se vanter, la pauvre créature, et si par moments elle est capable de +concevoir une noble ambition, il ne dépend pas d'elle de la réaliser. Ce +ne sont point là travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la +lessive qu'on apprend à tordre son coeur comme un linge pour l'épurer et +le blanchir. + +--Qui sait, grande Césarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces +natures primitives, et que vos travaux métaphysiques et autres ne vous +apprendront jamais.... + +--Et cette chose, c'est.... + +--C'est l'abnégation. + +--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose +que de sacrifier tous mes premiers mouvements.... + +--À quoi? À la volonté de réussir en vue de toi-même. La volonté +d'échouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien +plus au-dessus de toi que de Marguerite. + +--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue! + +--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les +soirs, aux heures où elle s'inquiète et s'ennuie, est déjà assez +généreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappée. + +--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a +peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins +noble que ma conversation. + +--Tu cherches à la rabaisser; tu es peut-être plus jalouse d'elle +qu'elle ne l'est de toi. + +--Jalouse, moi, de cette créature? + +--Tu la hais, puisque tu l'injuries. + +--Je ne peux pas la haïr, je la dédaigne. + +--Et toute cette bonté que tu dépenses pour la charmer et la soumettre, +c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur. + +--La pitié s'allie fort bien avec le dédain, elle ne peut même s'allier +qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La pitié est +l'aumône qu'on fait aux coupables ou aux faibles. + +Césarine s'attendait à voir revenir Paul le soir même. Il ne revint +pas, et, quelque sincère que fût le repentir de Marguerite, il ne +reparut à l'hôtel Dietrich que rarement et pour échanger quelques +paroles à propos du livre dont les premières épreuves étaient tirées. Il +approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me +cachait pas que ces améliorations ne réalisaient point ce qu'il avait +attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine n'avait pas atteint, +selon lui, le complet développement de sa lucidité. Il n'osait pas +l'engager à recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer à +sa probité littéraire accoutumée, il me répondit: + +--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de +Rivonnière serait obligée de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de +m'être imaginé qu'elle en était capable. Ce qu'elle m'a demandé, je l'ai +fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signalé les endroits mauvais, les +endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discuté avec elle, je +lui ai indiqué les sources d'instruction et les sujets de réflexion. Ce +qu'elle désirait, disait-elle, c'était de faire un travail très-lisible +et un peu profitable; elle est arrivée à ce but. Je suis convaincu +encore qu'avec plus de maturité elle arriverait à un résultat vraiment +sérieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait +illusion sur le mérite de son oeuvre, comme il arrive à tous ceux qui +écrivent, ou bien elle est douée d'une extrême modestie et se contente +d'un médiocre effet. Je n'ai pas le droit d'être plus sévère et plus +exigeant qu'elle ne l'est pour elle-même. Si on lit peu son livre, si on +n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle à un livre +meilleur par la suite. + +J'aimais toujours Césarine malgré nos querelles, qui devenaient de plus +en plus vives, et je l'aimais peut-être d'autant plus que je la voyais +se fourvoyer. Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas pour +elle l'amitié enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se +flattait de lui inspirer. Il était capable d'une sérieuse affection, +d'une reconnaissance volontairement acquittée par le dévouement; mais la +passion n'éclatait pas du tout, et il ne semblait nullement éprouver le +besoin que Césarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour +un idéal. + +Déçue bientôt de ce côté-là, que deviendrait la terrible volonté de +Césarine, si elle ne pouvait se rattacher à la gloire des lettres? Je +n'étais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien +qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux +buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'éclat de son génie. J'aurais +souhaité qu'à défaut de l'une de ces victoires elle remportât l'autre. +Je tâchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis +connaître son opinion. Elle fut un peu troublée d'abord, puis elle se +remit et me dit: + +--Je comprends; mon livre imprimé, il croit que j'oublierai le conseil +utile et le correcteur dévoué. Il veut prolonger nos rapports +d'intimité: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de +motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supériorité de +son jugement; qu'il arrête le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui +aussi que cela ne me coûte pas, s'il me croit capable de faire quelque +chose de bon. + +Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'était plus permis de lui +dire la cause véritable, désarma Paul, et fit faire à Césarine un grand +pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il +paraissait s'y installer pur et tranquille. Césarine ne s'attendait pas +à l'obstination qu'il mit à rester chez lui le soir; on eût dit qu'il +s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche. + +--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai réussi à +lui persuader qu'il m'était plus agréable de lui faire plaisir que de me +procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vérité; +certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle +de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la +voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon +devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas +savoir s'il y a quelque chose de plus intéressant que le devoir. + +Marguerite se disait heureuse. N'étant plus forcée de travailler pour +vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait +véritablement un peu; mais elle était malade, et sa beauté s'altérait. +Le médecin de Césarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence +qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de +l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle éprouvait, +qu'à moins d'un examen sérieux auquel elle ne voulait pas se prêter, il +ne pouvait préciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La +tuméfaction du foie fut constatée, l'état général était médiocre; des +soins quotidiens étaient nécessaires, et on ne pouvait se procurer à la +campagne tout ce qui était prescrit. La petite famille alla s'établir +rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la +rue d'Assas et tout près des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire +qu'il était désormais à nos ordres à toute heure. Il avait un commis +pour tenir son bureau et n'était plus esclave à la chaîne. Il avait fait +gagner de l'argent; ses relations le rendaient précieux à M. Latour. Il +arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espéré à l'aisance et à la +liberté. On se vit donc davantage, c'est-à-dire plus souvent, mais sans +que Paul prolongeât ses visites au delà d'une heure. Il était +véritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez +elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant à la +distraire; elle désirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer, +disait-elle, qu'elle était redevenue bien raisonnable. Césarine engagea +Paul à la lui amener dîner, avec le petit Pierre, promettant de les +laisser partir à l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant +d'insistance qu'il céda. Ce fut une grande émotion et une grande joie +pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie +noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec +assez de goût. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin +extrême, Paul les mit dans un fiacre et les amena à six heures à l'hôtel +Dietrich. Césarine avançait son dîner pour que l'enfant ne s'endormit +pas avant le dessert. Elle n'avait invité personne à cause de l'heure +_indue_, c'était un vrai dîner de famille. M. Dietrich vint serrer les +mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla +s'habiller pour dîner en ville. + +Césarine s'était résignée à _communier_, comme elle disait, _avec la +fille déchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espèce d'égalité +à laquelle elle se décidait à l'admettre. Il y avait plus d'un mois +qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappée du changement qui s'était fait +en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient +pris une distinction extrême. Elle avait fait de grands efforts depuis +ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paraître vulgaire; elle ne +l'était presque plus. Elle parlait moins et plus à propos. Paul la +traitait non avec plus d'égards, il n'en avait jamais manqué avec elle, +mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquiète. Ces +changements ne passèrent pas inaperçus. Césarine reçut un grand coup +dans la poitrine, et en même temps qu'un sourire de bienveillance +s'incrustait sur ses lèvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la +jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite. + +Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne +pouvait se défendre d'en être contente. Le dîner fut triste, bien que le +petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commençait à +babiller, réussit par moments à nous dérider. Paul eut été volontiers +enjoué, mais il voyait Césarine si étrangement distraite qu'il en +cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-même sans savoir pourquoi. +Quand nous sortîmes de table, il me demanda tout bas si la marquise +avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement porté sur +son livre, ne lui eût, par réflexion, causé quelque découragement. +Césarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pût parler, elle +comprenait de quoi il était question. + +--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de répondre; +j'en demande pardon à Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir, +mais je suis très-troublée: j'ai reçu tantôt de mauvaises nouvelles du +marquis de Rivonnière. + +Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce +prétexte. La dernière lettre de M. de Valbonne à M. Dietrich n'était pas +de nature à donner des inquiétudes immédiates. J'en fis l'observation. +Elle y répondit en nous lisant ce qui suit: + +«Mon pauvre ami m'inquiète chaque jour davantage. Sa vie n'est plus +menacée, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si +tôt. Il me charge de vous présenter ses respecte, ainsi qu'à madame de +Rivonnière. + + «Vicomte de Valbonne» + +Cette lettre parut bizarre à Paul. + +--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie +et qui persistent de manière à inquiéter? Est-ce que M. de Valbonne +n'écrit jamais plus clairement? + +--Jamais, répondit Césarine. C'est un esprit troublé, dont l'expression +affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de +cela, ajouta-t-elle avec un air de commisération pour Marguerite: nous +oublions qu'il y a ici une personne à qui le souvenir et le nom de mon +mari sont particulièrement désagréables. + +Paul trouva cette délicatesse peu délicate, et avec la promptitude et la +netteté d'appréciation dont il était doué, il répondit très-vite et sans +embarras: + +--Marguerite entend parler de M. de Rivonnière sans en être froissée. +Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais connu. + +--Je croyais qu'elle avait eu à se plaindre de lui, reprit Césarine en +la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que +je ne plaide pas auprès d'elle la cause de mon mari en cette +circonstance. + +--Vous avez tort, ma marquise, répondit Marguerite avec une douceur +navrée; il faut toujours défendre son mari. + +--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermeté. Quant à nous, +les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme +que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est +absous, et la femme vengée n'a plus jamais lieu de rougir. + +Il parlait avec une énergie tranquille, dont Césarine ne pouvait +s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le désespoir dans son +âme. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de +la reconnaissance. Je vis que Césarine allait dire quelque chose de +cruel. + +--L'enfant s'endort, m'écriai-je. Il ne faut pas vous attarder plus +longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il +est trop lourd pour moi.... + +En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demandé était arrivé, +et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltérable sérénité: + +--M. le marquis de Rivonnière vient d'arriver aussi. + +--Où! s'écria Césarine comme frappée de la foudre. + +--Chez madame la marquise, répondit Bertrand avec le même calme; il +monte l'escalier. + +--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le +sien et son enfant sur l'autre bras. + +--Non, restez, il le faut! reprit Césarine éperdue. + +--Pourquoi? dit Paul étonné. + +--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie. + +--Soit, répondit-il en reculant vers le sofa, où il coucha l'enfant +endormi, et fit asseoir Marguerite auprès de lui. + +Césarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle à lui +faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus +préoccupée de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle vengée +par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son séducteur sous les +yeux de Paul? Peut-être était-elle trop troublée pour savoir ce qu'elle +voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer, elle sortit +pour aller à la rencontre du marquis. Nous l'entendîmes qui lui disait +de l'escalier à voix haute: + +--Quelle bonne surprise! Comment, guéri? quand on nous écrivait que vous +étiez plus mal.... + +--Valbonne est fou, répondit le marquis d'une voix forte et pleine, je +me porte bien; je suis guéri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte +l'escalier tout seul.... + +...Et entrant dans l'antichambre qui précédait le petit salon, il +ajouta: + +--Vous avez du monde? + +--Non, répondit Césarine, entrant la première; des amis à vous et à moi +qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains. + +--Des amis? répéta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait +à lui. Des amis? je ne reconnais pas.... + +--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme? + +--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!... + +Il serra les mains de Paul. + +--Madame, je vous présente mon respect. + +Il salua profondément Marguerite. + +--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir. + +Il me baisa les mains. + +--Vous me paraissez tous en bonne santé. + +--Mais vous? lui dit Paul. + +--Moi, parfaitement, merci; je supporte très-bien les voyages. + +--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Césarine. + +--J'ai eu l'honneur de vous écrire. + +--Je n'ai rien reçu. + +--Quand je vous dis que Valbonne est fou! + +--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de +supprimer vos lettres? + +--Ce serait toute une histoire à vous raconter, histoire de médecins +déraisonnant autour d'un malade en pleine révolte qui ne se souciait +plus de courir après une santé recouvrée autant que possible. + +--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul. + +--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante à +l'étranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que +Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour? + +--Il va fort bien. + +--M. Dietrich est sorti, à ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de +bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici? + +--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dîné? + +--J'ai dîné, merci. + +Paul échangea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le +marquis et Césarine avant de se retirer. L'arrivée foudroyante de M. de +Rivonnière avait amené un calme plat dans la situation. Il était doux, +content, presque bonhomme. Il n'était ému ni étonné de rien, +c'est-à-dire qu'il était redevenu du monde comme s'il ne l'eût jamais +quitté. Il revenait de la mort comme il fût revenu de Pontoise. Il se +retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de +la femme dont il avait payé la possession de son sang, tout cela à la +fois, sans paraître se souvenir d'autre chose que des lois du +savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si +étrange qu'elle puisse être. L'impassibilité du parfait gentilhomme +couvrait tout. + +Mal avec sa conscience, Césarine avait été un moment terrifiée; mais, +forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa +volonté de femme intrépide, elle avait vite recouvré sa présence +d'esprit. Toutefois elle éprouvait encore quelque inquiétude de se +trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce +mot à la dérobée pendant qu'on allumait les candélabres. + +--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc, +madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon +de bonté dans les yeux. Vrai, on dirait que vous êtes contente de me +revoir! La figure de Césarine n'exprimait pas précisément cette joie. +Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion. + +--Je ne réponds pas à une pareille question, lui dit-elle en souriant du +mieux qu'elle put; c'est à mon tour de vous regarder. Vrai, vous êtes +bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes +de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable! + +--Valbonne est très-exalté. C'est un ami incomparable, mais il a la +faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux médecins. Vous +me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, étant revenu de si loin. Je ne +crois qu'en Nélaton, qui m'a ôté une balle de la poitrine. La cause +enlevée, ces messieurs ont prétendu me délivrer des effets, comme s'il y +avait des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir tout seul, ils +m'ont traité comme font la plupart d'entre eux, de la manière la plus +contraire à mon tempérament. Quand, il y a un an bientôt, j'ai secoué +leur autorité pour faire à ma tête, je me suis senti mieux tout de +suite. Je suis parti; trois jours après, je me sentais guéri. Il m'est +resté de fortes migraines, voilà tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans +de suite avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je m'en suis +débarrassé en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette +fois-ci, m'avait affublé d'un jeune médecin intelligent, mais têtu en +diable, qui, mécontent de me voir guérir si vite, rien que par la vertu +de ma bonne constitution, a voulu absolument me délivrer de ces +migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu +l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les +planter là pour ne pas devenir victime de leur dévouement à ma personne. + +--Les planter là! dit Césarine; vous n'êtes donc pas revenu avec eux? + +--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur +médecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner à contrarier les +gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a +de mieux à faire. + +--Et les autres, où sont-ils? + +--Valbonne et le médecin? Je n'en sais rien; je les ai quittés à +Marseille, d'où ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous +prétexte que j'y trouverais un climat d'été à ma convenance. J'en avais +accepté le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confié à Dubois +ma résolution de venir me reposer à Paris, et nous sommes partis tous +deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont dû +courir après nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils +seront ici demain. + +--Tout ce que vous me contez là est fort étrange, reprit Césarine; je ne +vous savais pas si écolier que cela, et je ne comprends pas un médecin +et un ami tyranniques à ce point de forcer un malade à prendre la fuite. +Ne dois-je pas plutôt penser que vous avez eu la bonne idée de me +surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser à vos compagnons de +voyage le temps de m'avertir? + +--Il y a peut-être aussi de cela, ma chère marquise. + +--Pourquoi me surprendre? à quelle intention? + +--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le +déplaisir. + +--Voilà un très-mauvais sentiment, mon ami. C'est une méfiance de coeur +qui me prouve que vous n'êtes pas aussi bien guéri que vous le dites. + +--Il est permis de se méfier du peu qu'on vaut. + +Pendant que Césarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce +dernier, et, d'abord émerveillée de l'aspect de force et de santé qu'il +semblait avoir, je commençais à m'inquiéter d'un changement +très-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'étaient plus les mêmes; +ils avaient un brillant extraordinaire, et cet éclat augmentait à mesure +que, provoqué aux explications, il se renfermait dans une courtoisie +plus contenue. Était-il dévoré d'une secrète jalousie? avait-il un reste +ou un retour de fièvre? ou bien encore cet oeil étincelant, qui semblait +s'isoler de la paupière supérieure, était-il la marque ineffaçable que +lui avait laissée la contraction nerveuse des grandes souffrances +physiques? + +En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois était à ses +ordres. + +--Je comprends, répondit M. de Rivonnière: il veut m'emmener. Il craint +que je ne sois fatigué, dites-lui que je suis très-bien et que j'attends +M. Dietrich. + +Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant +sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir +perdu la mémoire du moindre détail qui pût l'intéresser. Son oeil +étrange m'étonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois +dans la pièce voisine. Je me levai comme sans intention, et je me hâtai +d'aller le questionner. + +--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, répondit-il à +voix basse; c'est bientôt l'heure de son accès. + +--Son accès de quoi? + +Dubois porta d'un air triste la main à son front. + +--Quoi donc? des migraines? + +--Des migraines terribles. + +--Qui l'abattent ou qui l'exaspèrent? + +--D'abord l'un, et puis l'autre. + +--Est-ce qu'il y a du délire? + +--Hélas oui? Ces dames ne le savent donc pas? + +--Nous ne savons rien. + +--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais à présent il faut bien +qu'on le sache ici. C'est un secret à garder pour le monde seulement. + +--Est-ce qu'il a la fièvre dans ces accès de souffrance et d'exaltation? + +--Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours. + +--C'est peut-être ce qui doit nous inquiéter le plus. Tranchons le mot, +Dubois; votre maître est fou? + +--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a déjà été deux fois, et il a +toujours guéri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il était dans son bon +sens quand il a séduit et abandonné la pauvre fille?... + +--C'est la femme de mon neveu à présent. + +--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange +d'honnêteté et de désintéressement. M. le marquis n'eût pas commis cette +faute-là dans son état naturel, et plus tard, quand il prenait des +déguisements pour surveiller les démarches de mademoiselle Dietrich, je +voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tête. Il souffrait la nuit, comme +il souffre à présent, et il n'avait pas ses journées lucides comme il +les a. + +--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit? + +--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de +danger. Il me résiste, il se fâche, et puis il cède. Il ne me maltraite +jamais. Tout autre l'exaspère. Il avait pris son médecin en aversion et +M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseillé de quitter Marseille, où +son état ne pouvait pas rester caché, et je lui ai donné pour raison +qu'on le soignait mal. On le soignait très-bien au contraire; mais, +quand un malade est irrité, il faut changer son milieu et le distraire +avec d'autres visages. J'ai donné rendez-vous pour ce soir à son ancien +médecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf +heures que cela commence, et il faut décider madame la marquise à le +renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui résiste; il l'aime tant! + +--Il l'aime toujours? + +--Plus que jamais. + +--Et il n'est plus jaloux d'elle? + +--Ah! voilà ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la +vraie cause de son mal. + +--De qui donc serait-il jaloux? + +--Toujours de _la même personne_. + +Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus +vite au salon en même temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil +avec anxiété. + +--M. le marquis veut se retirer, nous dit Césarine avec précipitation. + +C'était comme un ordre irrité qu'elle donnait à son mari de s'en aller. + +Le marquis éclata de rire; ce rire convulsif était effrayant. + +--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-père +chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en déplaise! Qu'on me +laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger! + +--Bertrand, s'écria Césarine, reconduira M. le marquis à sa voiture. + +Elle s'adressait d'un ton de détresse au champion dévoué à sa défense +dans les grandes occasions. Il s'avançait impassible, prêt à emporter le +marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'élança et le retint. Il +prit le bras de son maître en lui disant: + +--Monsieur le marquis m'a donné sa parole de rentrer à neuf heures, et +il est neuf heures et demie. + +Le marquis sembla s'éveiller d'un rêve, il regarda son serviteur en +cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine: + +--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hébété; tu me payeras ça! + +--Oui, à la maison, je veux bien; mais venez. + +--Vieille bête! je cède pour aujourd'hui; mais demain.... + +Dubois l'emmena sans qu'il fit résistance. Bertrand les suivit, toujours +disposé à prêter main-forte au besoin. Nous restâmes muettes à les +suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa +voiture, Bertrand revint pour nous dire: + +--Il est parti. + +--Bertrand, lui dit Césarine, s'il arrive à M. de Rivonnière de se +présenter encore chez moi en état d'ivresse, dites-lui que je n'y suis +pas et empêchez-le d'entrer. + +--M. le marquis n'est pas ivre, répondit Bertrand de son ton magistral, +et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant à tout expliquer, +il se retira. + +--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'écria Césarine. + +--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre? + +--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux étaient égarés. Pourquoi +nous as-tu laissés ensemble? Je t'avais priée de rester. À peine +étions-nous seuls, qu'il s'est jeté à mes genoux en me faisant les +protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappelé les +engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait +méchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui +prétend que je lui appartiens et à qui je n'appartiendrai jamais! + +--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est aliéné! + +Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit +quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit +Dubois; elle m'écoutait, l'oeil fixe, presque hagard. + +--Voilà, dit-elle enfin, une horrible éventualité qui ne s'était pas +présentée à mon esprit,--être la femme d'un fou! avoir la plus +répugnante des luttes à soutenir contre un homme qui n'a plus ni +souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus +une volonté, mais un instinct exaspéré, se sentir liée, saine et +vivante, à une brute privée de raison! Cela est impossible; une telle +chaîne est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater +cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet +homme et qu'on me préserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec +cette épouvante d'être à la merci d'un possédé; je n'ai fait aucune +action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants. +Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompée! Il le savait, lui, +qu'il me faisait épouser un fou! Je dévoilerai sa conduite, je le ferai +rougir devant le monde entier. + +M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua +d'exhaler sa colère et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant +son père de la protéger et d'agir au plus vite pour faire rompre son +mariage. Elle voulait le faire déclarer nul, la séparation ne lui +suffisait pas. M. Dietrich, accablé d'abord, se releva bientôt lorsqu'il +vit sa fille hors d'elle-même. S'il la chérissait avec tendresse, il +n'en était pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide +dans les grandes crises. + +--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que +vous dites. De ce que Jacques a des nuits agitées et des heures +d'égarement, il ne résulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux +homme comme Dubois suffit à le contenir et vient à bout de cacher son +état. Nous aurons demain plus de détails; mais pour aujourd'hui ce que +nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une +séparation légale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel à la +dignité de celui dont vous avez accepté le nom. Il faudrait accuser lui +et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se +prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car +personne n'est dispensé de remplir un devoir, quelque pénible qu'il +soit. Le vôtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari +s'éclaircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fierté +ni votre indépendance, pourra le calmer et le guérir. Si, après avoir +épuisé les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcés de +constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps +de songer à prendre des mesures plus énergiques; sinon, vous serez +cruellement et justement blâmée de lui avoir refusé vos soins et vos +consolations. + +Césarine, atterrée, ne répondit rien, et passa la nuit dans un +désespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le +jour; je craignais qu'elle ne se portât à quelque acte de désespoir. +Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se +retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son +chagrin était profond, les larmes l'étouffaient, elle jugeait son avenir +perdu, sa vie sacrifiée à quelque chose de plus sombre que le veuvage, +l'obligation incessante d'employer son intelligence supérieure à +contenir les emportements farouches ou à subir les puériles +préoccupations d'un idiot méchant à ses heures, toujours jaloux et osant +se dire épris d'elle. + +Le châtiment était cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le +présentait comme une injustice du sort. Elle avait épousé ce moribond, +moitié par ostentation de générosité, moitié pour se relever aux yeux de +Paul, un peu aussi pour être marquise et indépendante par-dessus le +marché. + +Le lendemain, M. Dietrich alla dès le matin voir son gendre. Il le +trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le médecin qui +avait passé la nuit à observer son malade. Le résumé de cet examen fut +que le marquis n'était ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes +du cerveau tour à tour surexcités et affaiblis par la surexcitation. +Quelques heures de sa journée, entre le repos du matin, qui était +complet, et le retour de l'accès du soir, pouvaient offrir une parfaite +sanité d'esprit, et nulle consultation médicale dressée avec loyauté +n'eût pu faire prononcer qu'il était incapable de gérer ses affaires ou +de manquer d'égards à qui que ce soit. Il avait causé avec lui après +l'accès et l'avait trouvé bien portant de corps et d'esprit. Il ne +jugeait point qu'il eût jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en +proie à une maladie nerveuse, résultat de sa blessure ou de la grande +passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme. + +Là se présentait une alternative sans issue. En cédant à son amour, +Césarine le guérirait-elle? S'il en était ainsi, n'était-il pas à +craindre que les enfants résultant de cette union ne fussent prédisposés +à quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le médecin ne pouvait +et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se +tuerait plutôt que d'appartenir à un homme qui lui faisait peur, et dont +elle eût rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure. +Il n'y avait qu'à patienter et attendre, essayer un rapprochement +purement moral, en observer les effets, séparer les deux époux, si le +résultat des entrevues était fâcheux pour le marquis; alors on tenterait +de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrêter qu'à des +atermoiements; mais en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, M. Dietrich +voulait que l'état du marquis fût tenu secret, et Dubois affirmait que +la chose était possible vu les dispositions locales de son hôtel et la +discrétion de ses gens, qui lui étaient tous aveuglément dévoués. + +Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arrivé dans la nuit, venait +s'entretenir du même sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne était absolu +et cassant. Il n'aimait pas Césarine, pour l'avoir peut-dire aimée sans +espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se +réunir à son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur +par lequel, en cas de guérison, Jacques s'était engagé à ne pas réclamer +ses droits, il jura que Jacques était trop loyal pour songer à les +réclamer; c'était lui faire injure que de le craindre. + +--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scène inquiétante, +et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien. + +--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en +conviens, et si sa femme n'eût été la cause volontaire ou inconsciente +de cette exaltation en le gardant sous sa dépendance durant cinq ans, +elle aurait le droit d'être impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu +pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop +malheureux, je dirai même qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir +tous les sacrifices, à l'heure qu'il est. + +--Je ne vous permets pas de blâmer ma fille, monsieur le vicomte. Je +sais qu'en épousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue +que de le relever de l'espèce d'abaissement où tombe dans l'opinion un +homme trop soumis et trop dévoué. + +--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques était +condamné. La réparation donnée par mademoiselle Dietrich était +suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y +gagnait un beau nom.... + +--Sachez, monsieur, qu'elle n'était pas lasse de porter le mien, et +rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari. + +--Elle l'aura quand même, elle en jouira du moins, car elle y a droit, +elle est sa femme; rien ne peut l'empêcher de l'être, et la loi l'y +contraint. + +--Vous parlez de moi, dit Césarine, qui entrait chez son père et qui +entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion, +monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue, +que ce ne sera jamais la mienne. + +M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyauté +du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la +situation délicate où l'on se trouvait. Si Césarine m'a bien rapporté +ses paroles, il y mit peu de délicatesse et la blessa cruellement en lui +faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrète, +si pure qu'elle pût être, pour rendre l'espoir, le repos et la raison à +l'homme dont elle s'était jouée trop longtemps et trop cruellement. + +Il s'ensuivit une discussion très-amère et très-vive que M. Dietrich +voulut en vain apaiser; Césarine rappela au vicomte qu'il avait prétendu +à lui plaire, et qu'elle l'avait refusé. Depuis ce jour, il l'avait +haïe, disait-elle, et son dévoûment pour Jacques de Rivonnière couvrait +un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque +Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait +introduit dans le grand salon, où le marquis lui avait dit avec beaucoup +de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherché +madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il était retourné au salon +d'honneur pour dire à M. de Rivonnière qu'il allait la chercher dans le +corps de logis habité par M. Dietrich; mais le marquis n'était plus là, +et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le +jardin, Bertrand ne l'avait pas trouvé davantage, non plus que dans les +appartements de la marquise. Il était pourtant certain que M. de +Rivonnière n'avait pas quitté l'hôtel. + +M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent à sa recherche; Césarine rentra +dans son appartement, où le marquis s'était glissé inaperçu et +l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en +empêcha en se plaçant entre elle et la sonnette. + +--Écoutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernière fois! Je connais trop +votre maison pour y errer à l'aventure. Je voulais parler à votre père, +j'ai pénétré tout à l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et +celle de Valbonne. J'ai écouté. Un homme condamné a le droit de +connaître les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que +j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore +douter, c'est que votre indifférence pour moi s'était changée en terreur +et en aversion. Je suis bien malheureux, Césarine; mais je vous absous, +moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu +l'amour et ne le connaîtrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous êtes pas +doutée de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pût +devenir fou; vous avez toujours raillé mes plaintes et mes transports. +C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous +oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprécier l'étendue, +car vous auriez trop de remords! Je vous les épargne, ces reproches, +car, aliéné ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'étais mort. +Adieu. Si j'étais vindicatif, je serais content de penser que votre +passion du moment est de réduire un autre homme que vous ne réduirez +pas. Il vous préférera toujours sa femme. Je l'ai vu tantôt, je sais ce +qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il +est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis +pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous +en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas résistent à toutes les +déceptions. Soyez donc heureuse à votre manière; moi, je vais oublier la +funeste passion qui a troublé ma raison et avili mon existence. + +J'étais entrée chez Césarine dès les premiers mots du marquis. Il se +dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta à ses lèvres sans me rien +dire, et sortit sans se retourner. + +Inquiète, je voulais le suivre. + +--Laissons-le partir, dit Césarine en faisant signe à Bertrand, qui se +tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice à +lui-même. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas +répondre. À la moindre excuse, à la moindre consolation que je lui +donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses espérances. +Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux. + +Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnière était remonté dans sa +voiture et avait donné l'ordre de retourner chez lui. + +--Dubois l'a-t-il accompagné ici? + +--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits, +il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitté +l'hôtel, est monté en voiture avec M. de Rivonnière. + +--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe à l'hôtel +Rivonnière; vous viendrez me le dire. + +Bertrand obéit en annonçant mon neveu. + +--Venez, s'écria Césarine en courant à lui; donnez-moi conseil, +jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tête perdue, soyez mon ami et mon guide! + +--Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe +qu'à vous préserver. Vous ne songez pas non plus à autre chose. Le +conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas. + +--Je le suivrai! répondit Césarine avec exaltation. + +--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai +vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serré la +main en passant, et son regard semblait m'adresser un éternel adieu. + +--J'y cours, dit Césarine en tirant la sonnette. + +--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues +consolations, reprit Paul. Il faut rester près de lui, il faut le +veiller dans son délire, il faut le distraire et le rassurer à ses +heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut +être sa femme, en un mot, dans le sens chrétien et humain le plus +logique et le plus dévoué. + +--Ah!... voilà... ce que vous conseillez? s'écria Césarine en portant +convulsivement un verre d'eau froide à ses lèvres desséchées et +frémissantes, c'est vous qui me dites d'être la femme de M. de +Rivonnière! + +--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau +et le plus désintéressé de vos amis; vous me consultez, je ne me serais +pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense. + +--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter, +elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue? + +--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si +elle plaint le malheur qu'elle a volontairement causé, elle fait entrer +l'amour dans la pitié. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charité à sa +plus haute puissance? + +--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par +charité comme vous aimez votre femme.... + +--Je n'ai pas dit par _charité_, j'ai dit _avec charité_. J'ai invoqué +ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et +fait du mariage une chose sacrée. + +--C'est bien, dit Césarine tout à coup froide et calme, vous avez +prononcé, j'obéis.... + +Elle sortit sans me permettre de la suivre. + +--Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en l'embrassant: toi seul as +eu le courage de lui tracer son devoir! + +Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil, +il éclata d'un rire nerveux entrecoupé de sanglots étouffés. + +--Qu'est-ce donc? m'écriai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou? + +--Non, non! répondit-il avec un violent effort sur lui-même pour se +calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien. + +--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes +donc? + +--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez à ce +mot-là; elle n'est pas mon idéal, le but de ma vie. Si elle le croit, +détrompez-la, elle n'est même pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme +Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une émouvante beauté dont mes +sens sont follement et grossièrement épris. Si elle veut le savoir, +dites-le-lui pour la désillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car +elle se croirait vengée de ma résistance, et elle est femme à se réjouir +de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait. +Les femmes s'exagèrent toujours les supplices qu'elles se plaisent à +nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnière, moi! Je ne deviendrai +pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai même pas +longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de +la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma +conscience et ma volonté. Le conseil que je viens de donner m'a coûté, +je l'avoue. Il m'a passé devant les yeux des lueurs étranges, mon sang a +bourdonné dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroyé; +puis j'ai résisté, je me suis raillé moi-même, et cela s'est dissipé +comme toutes les vaines fumées qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort +bien exhaler sans danger d'éclater. Ne me dites rien, ma tante, je ne +suis pas un héros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce +qui est humain ne m'est étranger, comme porte la consigne du sage: aussi +la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-même, me sont-ils +aussi familiers que les émotions de la jeunesse. Je donne la préférence +à ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agréable. Le devoir avant le +plaisir, toujours! et, grâce à ce système, tout devoir me devient +doux.... À présent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me +touche, me pénètre et m'intéresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et +m'inquiète chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore +quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain à deviner. +Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous +tâcherez de la confesser. Je m'en retourne auprès d'elle. Puis-je boire +le verre d'eau qui est là? Cela achèvera de me remettre. + +Il prit le verre, puis, se souvenant que Césarine agitée y avait trempé +ses lèvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant +avec un sourire demi-amer, demi-enjoué: + +--Je n'ai pas besoin de savoir sa pensée, je la sais de reste. + +--Tu crois la connaître? + +--Je l'ai connue, puis je m'y suis trompé. Après l'avoir trop accusée, +je l'ai trop justifiée; mais tout à l'heure, quand elle m'a dit: + +«--C'est vous qui me conseiller d'être la femme d'un autre?» + +J'ai compris son illusion, son travail, son but. Déjà je les avais +pressentis hier dans son attitude vis-à-vis de Marguerite, dans son +sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte +qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant +je ne suis pas un héros, je vous le répète, ma tante; je suis l'homme de +mon temps, que la femme ne gouvernera plus, à moins de devenir loyale et +d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrès, et les coquettes, +comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes +corrompus ou efféminés! + +Il me laissa rassurée sur son compte, mais inquiète de Césarine. Je +n'osais la rejoindre; je demandai à voir M. Dietrich, il était sorti +avec elle. + +Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise, +que M. de Rivonnière était calme et qu'elle me priait de venir passer la +soirée chez lui à huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis +mélancolique, attendri, reconnaissant. Césarine me dit devant lui dès +que j'entrai: + +--Nous ne t'avons pas invitée à dîner parce qu'ici rien n'est en ordre. +Le marquis nous a fait très-mal dîner; ce n'est pas sa faute. Demain je +m'occuperai de son ménage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche, +nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps délicieux; +tout Paris y était. + +Elle était si tranquille, si dégagée, que j'eus peine à cacher ma +surprise. + +--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas à rester +sans rien faire. Mon père était en train de nous raconter la séance de +la chambre. + +M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-être +s'assurer de la lucidité de son esprit, mais procédant avec lui comme +s'il n'en eût jamais douté. Je vis que c'était une cure +consciencieusement entreprise. Le marquis écoutait avec une sorte +d'effort, mais répondait à propos. De temps en temps il paraissait +éprouver quelque anxiété en regardant la pendule. Le malheureux, depuis +qu'il se savait réputé fou, semblait avoir conscience de son mal et en +redouter l'approche. + +Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et +arriva jusqu'à près de dix heures sans perdre sa présence d'esprit et +sans paraître souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement +méditatif, répondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait, +et finit par ne plus répondre du tout. + +--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Césarine; vous allez vous +coucher, nous resterons au salon jusqu'à ce que vous dormiez. Nous +jouerons aux échecs, mon père et moi. Si vous ne dormez pas, vous +viendrez nous trouver. + +Il répondit par un vague sourire, sans qu'on sût s'il avait bien +compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pièce voisine +de la chambre à coucher de son gendre; il voulait écouter et observer +les phénomènes de l'accès, Dubois laissa les portes ouvertes sous la +tenture rabattue. + +Césarine, restée au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientôt +elle m'appela pour écouter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se +plaignait à Dubois comme un enfant. Le brave homme le réconfortait, lui +répétant sans se lasser: + +--Ça passera, monsieur, ça va passer. + +La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une +exaspération d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois +d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais +il n'avait pas l'énergie nécessaire pour faire acte de rébellion, la +souffrance paralysait sa volonté. Tout à coup elle cessa comme par +enchantement, il se mit à déraisonner. Il parlait assez bas; nous ne +pûmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet à +un autre et que ses préoccupations étaient puériles. Nous entendions +mieux les réponses de Dubois, qui le contredisait obstinément; à ce +moment-là il ne craignait plus de l'irriter: + +--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce +que vous me dites. Vous êtes à Paris et non à Genève; l'horloger n'a pas +dérangé votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va +bien, aucun horloger n'y a touché. + +Nous entendîmes le marquis lui dire: + +--Ah! voilà! tu me crois fou! c'est ton idée! + +--Non, monsieur, répondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout +petit, je vous ai, pour ainsi dire, élevé: vous n'êtes pas fou, vous ne +l'avez jamais été; mais vous étiez fort railleur, et vous l'êtes encore; +vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une +habitude que vous avez gardée. Moi, je me suis habitué à vous écouter et +à ne rien croire de ce que vous me dites. + +Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement: + +--Mon ami, dit-il, je sens que ma tête va tout à fait bien, et que je +vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je +ne m'en souviens plus du tout. + +--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas. +Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser à +rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez. + +--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente: +est-ce que j'ai été méchant tantôt? + +--Vous! jamais! + +--Je ne t'ai pas brutalisé pendant que je souffrais? + +--Cela ne vous est jamais arrivé que je sache. + +--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-être frappé? + +--Quelle idée avez-vous là, et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui? + +--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu, à moins que ce ne +soit encore un rêve; rêve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va +te coucher; je suis très-bien. + +Un quart d'heure après, nous entendîmes sa respiration égale et forte; +il dormait profondément, Dubois vint nous trouver. + +--M. le marquis est sauvé, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du +bien que vous lui avez fait; mais il l'éprouve, son accès a été plus +court et plus doux de moitié que les autres jours; continuez, et vous +verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a brisé, le +bonheur le guérira, je n'en doute plus. + +M. Dietrich lui demanda si c'était la première fois que le marquis avait +une vague conscience de ses emportements. + +--Oui, monsieur, c'est la première fois, vous voyez que son bon coeur se +réveille, et comme il m'a embrassé, le pauvre enfant! C'est comme quand +il était petit. + +Il était quatre heures du matin, Dubois avait fait préparer pour nous +l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner +son frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à Rouen, où son +mari avait des intérêts à surveiller. + +Nous prîmes donc du repos, et nous pûmes assister en quelque sorte au +réveil du marquis en nous tenant dans la pièce d'où nous l'avions écouté +durant la nuit. Il éveilla Dubois à neuf heures, et se jetant à son cou: + +--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai été bien cruellement +éprouvé! J'ai appris que j'étais fou et que ma femme avait peur de moi; +mais ensuite elle est venue au moment où de sang-froid j'étais résolu à +me faire sauter la cervelle. Elle a été bonne comme un ange, son père +excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont traité +comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon +gré, mal gré, dans leur voiture, et ils m'ont promené à travers toutes +les élégances de Paris, pour bien montrer que j'étais guéri, pour faire +croire que je n'étais pas aliéné, et que ma femme prétendait vivre avec +moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se préoccupe de ma +dignité, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en +sais gré; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom +qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle détruit ma +jalousie, car, en feignant d'être à moi, elle rompt avec les espérances +qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lâche qui accepterait ce partage +même en apparence, et l'homme que je soupçonnais de l'aimer malgré lui +est homme de coeur et très-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la +part de ma femme et de son père, et aussi de cette excellente Nermont, +qui a toujours donné les meilleurs conseils. + +--Monsieur ne sait pas qu'ils ont passé la nuit ici, et qu'ils y sont +encore? + +--Que me dis-tu là? Malheur à moi! ils m'ont vu dans mon accès! + +--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu +d'accès. + +--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avoué; j'ai +bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la +vérité, elle sait à présent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne +pourra jamais m'aimer! + +Césarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de +chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle +l'embrassa et lui dit: + +--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre. +Nous avons été trompés, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un +peu à certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquiète plus à +présent. Je me charge de vous guérir en restant près de vous pour vous +consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et +de plus cher ami que vous. + +--Restez donc! répondit-il en se jetant à ses genoux. Restez sans +crainte et guérissez-moi! Je veux guérir; il faut que l'homme dont vous +vous êtes déclarée la femme en vous montrant en public avec lui ne soit +pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma +reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus +mes serments, et ce que j'ai juré, je le tiendrai; soignez donc votre +ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit digne d'être votre protecteur. + +C'était là que Césarine avait voulu l'amener, c'était en somme ce +qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance. +Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M. +Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dîner avec nous. +Bertrand passa les nuits à surveiller toutes choses, toujours prêt à +contenir le malade s'il arrivait à la fureur, bien que Dubois ne fût ni +inquiet ni fatigué de sa tâche. En très-peu de jours, les accès, +toujours plus faibles, disparurent presque entièrement, et tout fit +présager une guérison complète et prochaine. On fit des visites, on en +rendit; un bruit vague de démence avait couru. Toutes les apparences et +bientôt la réalité le démentirent. + +Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'étais pas aussi rassurée sur +son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal; +minée par une fièvre lente, elle n'avait presque plus la force de se +lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remèdes. Après +une consultation de médecins qui par sa réserve aggrava nos inquiétudes, +Marguerite vit malgré nous qu'elle était presque condamnée. + +--Écoutez, me dit-elle un jour que nous étions seules ensemble, je +meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que +je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux +mourir; j'ai commis une très-mauvaise action. Je vous la confie comme à +Dieu. Réparez-la, si vous le jugez à propos. J'ai surpris une lettre qui +était pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cachée, il +ne la connaît pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette +bassesse j'avais déjà pris la résolution de me laisser mourir, parce +que j'avais tout deviné; à présent lisez. + +Elle me remit un papier froissé, humide de sa fièvre et de ses larmes, +qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savouré. C'était +l'écriture de Césarine, et elle datait d'une quinzaine. + +«Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est +déjà sauvé. Je suis perdue, moi, car dès qu'il sera guéri, je n'aurai +plus de motifs pour le quitter et pour réclamer ma liberté. Il faudra +que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa +vie, et, s'il perd encore une fois l'espérance, il se tuera. Vous l'avez +voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux être à vous. +Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos +devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lâches; mais nous +nous dirons adieu, et nous aurons vécu un jour, un jour qui résumera +pour nous toute une vie. Je vous ferai connaître ce jour de suprême +adieu, je trouverai un prétexte pour m'absenter, un prétexte qui vous +servira aussi. Ne me répondez pas et soyez calme en apparence.» + +Je relus trois fois ce billet. Je croyais être hallucinée, je voulais +douter qu'il fût de la main de Césarine. Le doute était impossible. La +passion l'avait terrassée, elle abjurait sa fierté, sa pudeur; elle +descendait des nuées sublimes où elle avait voulu planer au-dessus de +toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par +l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. Étrange +et déplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir +cacher à Marguerite l'indignation que j'éprouvais! + +La pauvre femme ne me comprit pas. + +--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes +exclamations. Oui, c'est bien mal à moi d'avoir intercepté une lettre +comme celle-là! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il +fallait. Je me suis dit: + +«--Puisque je vais mourir!» + +Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bonté, mais il +l'aime, c'est bien sûr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et +moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a été +malheureux à cause de moi! comme il s'est défendu, comme il a été grand +et généreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en eût pas +profité tant que j'aurais vécu; c'est pour cela qu'il faut que je me +dépêche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il +me semble que je le lui vole. Ah! j'ai été lâche, j'aurais dû lui dire: + +«--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre +enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc à ce +rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne +saurez pas si vous êtes coupables de vous aimer; seulement ne me dis +rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-être pas. Pardonne-moi +d'avoir été ton fardeau, ton geôlier, ton supplice; mais sache que je +t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son +amour, et elle n'eût pas fait cela pour toi....» + +Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte +d'éloquence; je ne l'interrompais point, car Paul était entré sans +bruit. Il se tenait derrière son rideau et l'écoutait avec attention. Il +voulait tout savoir. De son côté, elle m'avouait tout. + +--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui +connaître que, si je ne suis pas morte plus tôt, ce n'est pas ma faute. +J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remèdes qu'on +me présente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand +on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je +me lève, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en +prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant +de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'étouffe le coeur_ +jusqu'à ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose +pour me faire mourir! + +--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour +te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu +verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi +cette lettre dont tu parles, et ne crains rien. + +Il lui prit doucement la lettre, la lut sans émotion, la jeta par terre +et la roula sous son pied. + +--C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une insulte à mon +honneur! Comment, j'aurais tendu la main à son mari après le duel, +j'aurais accepté ses excuses, pardonné à son repentir, conseillé le +mariage, et après le mariage le rapprochement, tout cela pour le +tromper, pour posséder sa femme avant lui et m'avilir à ses yeux plus +qu'il n'était avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette +femme est plus folle que lui, et sa démence n'a rien de noble. C'est +l'égarement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un méchant +coeur. Je devrais la haïr, car son but n'est pas même la passion +aveugle: elle a espéré me punir des conseils sévères que je lui ai +donnés en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir être un regret +poignant, éternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis-à-vis d'une +pareille femme, si ni Jacques de Rivonnière, ni ma tante, ni toi, +n'eussiez jamais existé? J'aurais été à son rendez-vous, et je lui +aurais dit en la quittant: + +--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte +sans regret! + +Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon +honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chère enfant, tu ne me +connais donc pas encore? Allons, tu me connaîtras! En attendant, +jure-moi que tu veux guérir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu +pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher +au monde? + +Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mère. + +--Vois donc le trésor que tu m'as donné; dis-moi si je peux ne pas aimer +la mère de cet enfant-là? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle? +Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle +que tu as toujours beaucoup plus admirée que je ne l'admirais, serait-ce +un grand sacrifice à te faire que de rejeter ce caprice comme une chose +malsaine et funeste? Faudrait-il un énorme courage pour lui préférer mon +bonheur domestique et l'admirable dévouement d'un coeur qui veut +_s'étouffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'étouffé +pas, ce coeur généreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras, +Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin +corrompu, un traître, je ne croyais pas mériter ces suppositions; mais +au moins ne suppose pas qu'en te voyant désirer la mort j'accepte le +honteux bonheur que tu veux me laisser goûter.... Allons, allons, lui +dit-il encore en voyant renaître le sourire sur ses lèvres décolorées, +relève-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma +vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prétendant n'être à personne, +tomberont peut-être dans l'abjection d'être à tous. Ces êtres forcés +sont des fantômes. La grandeur à laquelle ils prétendent n'est que +poussière: ils s'écroulent devant le regard d'un homme sensé. Que la +belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de +redresser son jugement; j'abdique même le rôle d'ami désintéressé +qu'elle m'avait imposé; je ne lui répondrai pas, je ne la reverrai pas, +je t'en donne ici ma parole, aussi sérieuse, aussi loyale que si, pour +la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que +je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet +engagement-là. + +Huit jours plus tard, Marguerite, docile à la médication et rassurée +pour toujours, était hors de danger. On faisait des projets de voyage +auxquels je m'associais, car mon coeur n'était plus avec Césarine: il +était avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche à Césarine de sa +conduite et ne lui annonçai pas ma résolution de la quitter. Il eût +fallu en venir à des explications trop vives, et après l'avoir tant +aimée, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait à soigner +admirablement bien son mari, il était ivre de reconnaissance et +d'espoir. M. Dietrich était fier de sa fille; tout le monde l'admirait. +On la proposait pour modèle à toutes les jeunes femmes. Elle réparait +les allures éventées de sa jeunesse et l'excès de son indépendance par +une soumission au devoir et par une bonté sérieuse qui en prenaient +d'autant plus d'éclat; elle préparait tout pour aller passer l'automne à +la campagne avec son mari. + +L'avant-veille du jour fixé pour le départ, elle écrivit à Paul: + +«Soyez à sept heures du matin à votre bureau, j'irai vous prendre.» + +Paul me montra ce billet en haussant les épaules, me pria de n'en point +parler à Marguerite, et le brûla comme il avait brûlé le premier. Je vis +bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit +pas de chez lui le lendemain. + +Craignant que Césarine, déçue et furieuse, ne sût pas se contenir, je +m'étais chargée de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de +l'empêcher de se trahir. Elle sortit à sept heures et fut dehors jusqu'à +neuf; elle revint, sortit encore et revint à midi; elle voulait +retourner encore chez Latour après avoir déjeuné avec son père. Je l'en +empêchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu, +qui m'attendait chez lui. + +--Est-ce qu'il est gravement malade? s'écria-t-elle hors d'elle-même. + +--Il ne l'est pas du tout, répondis-je. + +--J'avais à lui parler de mon livre, je lui ai écrit deux fois. Pourquoi +n'a-t-il pas répondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi. + +--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il a reçu +tes deux billets et n'a pas voulu y répondre. Ils sont brûlés. + +--Et il te les a montrés? + +--Oui. + +--Ainsi qu'à Marguerite! + +--Non! + +--Voilà tout ce que tu as à me dire? + +--C'est tout. + +--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamnée à rougir devant toi! +Il croit que je supporterai ton blâme! + +--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille. + +--C'est bien, répliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans +sa chambre, d'où elle ne sortit que le soir. + +Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à M. Dietrich sans lui +laisser rien pressentir encore. Je prétextais une absence de quelques +mois en vue du rétablissement de ma nièce. Nous étions à l'hôtel +Dietrich, où Césarine avait dit à son mari vouloir passer la journée +pour préparer son départ du lendemain; elle en laissa tout le soin à sa +tante Helmina, et, après avoir été toute l'après-midi enfermée sous +prétexte de fatigue, elle vint dîner avec nous; elle avait tant pleuré +que cela était visible et que son père s'en inquiéta; elle mit le tout +sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle +et nous accabla de tendres caresses. + +Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'établir rue +de Vaugirard. Comme je quittais l'hôtel, je fus surprise de voir +Bertrand qui me saluait d'un air cérémonieux. + +--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise? + +--Non, mademoiselle, répondit-il, j'ai pris congé d'elle ce matin. + +--Est-ce possible? Et pourquoi donc? + +--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve +pas. + +--Vous en saviez donc le contenu? + +--À moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas, +je ne pouvais pas le connaître; mais, à la manière dont M. Paul l'a +reçue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de réponse, et à +l'obstination que madame la marquise a mise hier à vouloir le trouver +dans son bureau, à son chagrin, à sa colère, j'ai vu que, pour la +première fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'était pas digne, +et que sa confiance en moi commençait à me dégrader. Je lui ai demandé à +me retirer; elle a refusé, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi +dévoué que moi pût lui résister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup +offensée; elle m'a traité d'ingrat, j'ai été forcé de lui dire que ma +discrétion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parlé plus +doucement, mais j'étais blessé, et j'ai refusé toute augmentation de +gages, toute gratification. + +J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir +Césarine si humiliée; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaça +ma tristesse. Nous passâmes l'été à Vichy et en Auvergne, d'où nous +ramenâmes Marguerite guérie, heureuse et splendide de beauté, le petit +Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes +yeux à toute heure que Paul était heureux désormais et qu'il ne pensait +pas plus à Césarine qu'à un roman lu avec émotion, un jour de fièvre, et +froidement jugé le lendemain. Quant à la belle marquise, elle reparut +avec éclat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses réceptions, sa +beauté, son esprit, firent fureur. C'était la plus charmante des femmes +en même temps qu'une femme de mérite, coeur et intelligence de premier +ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le +côté vulnérable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien +et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgré le +jugement sévère porté sur cette idole par son mari, était toujours prête +à la défendre et à l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait +la vie de son fils à sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion +d'une âme tendre et généreuse. Pour mon compte, cette absence de haine +dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnaître qu'elle ne +s'était pas vantée en disant que, si elle était la plus simple et la +plus ignorante de nous tous, elle était la plus aimante et la plus +dévouée. + +Je me suis plu à raconter cette histoire de famille à mes moments +perdus. Quel sera l'avenir de Césarine? Son père et son mari, que je +vois quelquefois, après de vains efforts pour me ramener chez eux, +paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a +pas fait la moindre démarche personnelle pour se rapprocher de moi. +Peut-être se ravisera-t-elle; je ne le désire pas. Les sept années que +j'ai passées auprès d'elle ont été sinon les plus pénibles, du moins les +plus agitées de ma vie. + +Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier, +et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite: + +--Hier, comme j'étais à Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu +profiter de l'occasion pour faire à pied un bout de promenade jusqu'aux +roches d'Avon. En revenant par le chemin boisé qui longe la route de +Moret, tout absorbé dans une douce rêverie, je n'entendis pas le galop +de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L'un deux +fondit sur moi littéralement, et m'eût renversé, si, par un mouvement +rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La +généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse--j'ai eu assez de +sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me piétiner; elle +s'arrêtait d'elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone +intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux +contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que +je sus faire à temps sans lâcher la bride. + +«--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien +connue avec un accent de légèreté. + +»--Passez, madame la marquise, répondis-je froidement, sans perdre mon +temps à lui adresser un salut qu'elle ne m'eût pas rendu. + +»Elle passa comme un éclair, suivie de son groom, laissant un peu en +arrière le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'était autre que le +vicomte de Valbonne. + +»Il s'arrêta, et, me tendant la main: + +»--Comment, diable, c'est vous? s'écria-t-il: j'accourais pour vous +empêcher d'être renversé, car je voyais un promeneur distrait qui ne se +rangeait pas devant l'écuyère la plus distraite qui existe. Savez-vous +qu'un peu plus elle vous passait sur le corps? + +»--Je ne me laisse pas passer sur le corps, répondis-je. Ce n'est pas +mon goût. + +»--Hélas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus! À revoir, cher ami, +je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.» + +Et il partit ventre à terre pour la rejoindre.--J'en savais assez. + +--Quoi, mon enfant? que sais-tu? + +--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manières et de +langage, est devenu, en qualité de cible, mon remplaçant aux yeux de +l'impérieuse Césarine, qu'il a été moins heureux que moi, et qu'elle lui +a passé sur le corps! J'ai vu cela d'un trait à son regard, à son +accent, à ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son +hostilité par un servage qui pourra bien durer autant que celui du +marquis, c'est-à-dire toute la vie. Rivonnière est heureux, lui; il se +croit adoré, et il passe pour l'être. Valbonne est à plaindre, il +trahit son ami, il est humilié, il finira peut-être mal, car c'est un +homme sombre et mystique. + +Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-là a failli me faire +bien du mal, à moi aussi? Je peux te le dire à présent. J'étais plus +épris d'elle que je ne te l'ai jamais avoué. Je ne me suis pas trahi +devant elle; mais elle le voyait malgré moi, c'est ce qui t'explique +l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais +moins impudents. Où en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force +morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abîme? Si j'ai failli perdre +ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, ébloui et troublé, je manquais +de clairvoyance et m'endormais sur la gravité de sa blessure? On n'est +jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'être un homme dur +à moi-même. Si Marguerite n'eût été sublime dans sa folie, j'étais +perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet +d'être jalouse. J'avais beau être impénétrable et invincible, son coeur, +puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien. + +Tout cela est passé, mais non oublié. La belle marquise eût été fort +aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussière, sous le +sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire à toute +heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'épaisseur d'un +cheveu. + +Aujourd'hui, 5 août 1866, Paul est l'heureux père d'une petite fille +aussi belle que son frère, M. Dietrich a voulu être son parrain. +Césarine n'a pas donné signe de vie, et nous lui en savons gré. + +Je dois terminer un récit, que je n'ai pas fait en vue de moi-même, par +quelques mots sur moi-même. Je n'ai pas si longtemps vécu de +préoccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement. +J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a été de +douter trop longtemps du progrès dont Marguerite était susceptible. +Peut-être ai-je eu des préventions qui, à mon insu, prenaient leur +source dans un reste de préjugés de naissance ou d'éducation. Grâce à +l'admirable caractère de Paul, Marguerite est devenue un être si +charmant et si sociable que je n'ai plus à faire d'effort pour l'appeler +ma nièce et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma +plus chère occupation. J'ai remplacé madame Féron, que nous avons mise à +même de vivre dans une aisance relative. Quant à nous, nous nous +trouvons très à l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous +mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit +cours de littérature à quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul +vont très-bien. Peut-être sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait +le devenir. C'est la résultante obligée de son esprit d'ordre, de son +intelligence et de son activité; mais nous ne désirons pas la richesse, +et, loin de le pousser à l'acquérir, nous lui imposons des heures de +loisir que nous nous efforçons de lui rendre douces. + +Nohant, 15 juillet 1870. + +FIN + + + + + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CESARINE DIETRICH *** + +***** This file should be named 14564-8.txt or 14564-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/5/6/14564/ + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14564-8.zip b/old/14564-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f6fb91 --- /dev/null +++ b/old/14564-8.zip |
