summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--14564-0.txt8957
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/14564-8.txt9349
-rw-r--r--old/14564-8.zipbin0 -> 183135 bytes
6 files changed, 18322 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/14564-0.txt b/14564-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..0e99be0
--- /dev/null
+++ b/14564-0.txt
@@ -0,0 +1,8957 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14564 ***
+
+OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+CÉSARINE DIETRICH
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+(L.-A. AURORE DUPIN)
+
+VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
+
+
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
+
+1897
+
+
+
+
+
+CÉSARINE
+
+DIETRICH
+
+I
+
+
+J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de
+perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa
+gouvernante.
+
+Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne
+m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi
+fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de
+bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire
+ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma
+liberté.
+
+Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je
+fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de
+placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement
+disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire,
+je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne
+devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut
+recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle
+eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle
+Pauline.
+
+Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années
+d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au
+collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation,
+et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la
+misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles
+ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de
+recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide
+instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués,
+s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où
+j'entrai avec des appointements très-honorables.
+
+Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je
+trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des
+égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux
+frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par
+millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute.
+Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec
+beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres
+égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne
+parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses
+hôtes.
+
+M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique,
+habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui
+donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les
+autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être
+aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une
+bonté parfaite et même délicate et courtoise.
+
+Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle
+condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine
+sécurité l'avenir de mon filleul.
+
+L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans
+le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez
+bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le
+bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de
+luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence
+relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit
+parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier
+qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du
+tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs.
+
+La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup
+reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens
+de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et
+il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant
+train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents
+et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les
+grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers
+l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit:
+
+--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de
+bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère
+compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu
+la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par
+complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes,
+auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation
+au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter.
+
+--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie,
+je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu.
+
+--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa
+propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en
+avisera plus tard.
+
+C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas,
+ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune
+fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint
+d'aborder avec une prévention quelconque.
+
+On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie
+et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence,
+elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers
+avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et
+sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère,
+tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter
+autant qu'à la plaindre.
+
+Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir
+établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance.
+
+--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de
+très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même
+vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable.
+On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être.
+Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la
+première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire
+engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne
+vous sont pas très-sérieusement profitables.
+
+Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et
+j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main
+sur la mienne en me disant:
+
+--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que
+vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous
+croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me
+promettriez de m'aimer.
+
+--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas?
+
+--C'est-à-dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la
+demande, voulez-vous me l'accorder?
+
+Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec
+effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes,
+et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins
+autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte.
+
+--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si
+je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien
+qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui
+nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle
+que vous paraissez.
+
+--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de
+méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me
+juger.
+
+--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous
+avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous.
+
+--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître
+aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse,
+ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais
+il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas
+gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce
+que vous ne comprenez pas cela?
+
+--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter.
+
+--Par pitié, n'est-ce pas?
+
+--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse
+quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent;
+mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur
+devenir nuisible.
+
+--C'est-à-dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous
+pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi?
+Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour
+souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop
+heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur
+seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les
+paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas,
+parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et,
+quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et
+heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez
+vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt
+que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne
+avec moi.
+
+--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de
+larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous
+aimer trop et trop vite.
+
+Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus
+vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant
+d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait
+tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être
+brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier
+jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de
+subir mon influence.
+
+Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les
+premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité
+vraiment irrésistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup
+d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa santé s'en ressentait,
+et d'ailleurs je la voyais douée d'une telle intelligence que je ne
+pouvais croire à la nécessité de hâter beaucoup ses études.
+
+Nous vivions presque tête à tête dans ce petit palais, devenu trop
+grand. On avait reçu toutes les visites de condoléance, et, sauf
+quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le
+voulait ainsi. Profondément affecté de la perte de sa femme, il aspirait
+au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison à la
+campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les
+affaires, il les eût quittées plus tôt sans les goûts dispendieux de sa
+femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait
+s'adonner à l'agriculture et régir lui-même sa propriété territoriale.
+
+Il eut même l'idée de vendre ou de louer son hôtel, et pour la première
+fois je vis poindre un désaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la
+campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant
+que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son
+père voulait prendre. Elle avait dès lors des raisonnements très-serrés
+qui paraissaient très-justes, et qu'elle exprimait avec une netteté dont
+je n'eusse pas été capable à son âge. M. Dietrich, qui était fier de son
+intelligence, la laissait et la faisait même discuter pour avoir le
+plaisir de lui répondre, car il était obstiné, et ne croyait pas que
+personne put jamais avoir définitivement raison contre lui.
+
+Quand la discussion fut épuisée et qu'il crut avoir répondu
+victorieusement à sa fille, prenant son silence pour une défaite, il vit
+qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de
+l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent étrangement, et je
+vis sur sa belle figure froide un mélange de douleur et d'impatience.
+
+--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il après avoir essayé durant
+quelques instans de ne pas paraître s'apercevoir de ce muet reproche.
+Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait
+mal et me fâche.
+
+--Je vous le dirai, mon cher papa, répondit Césarine en allant à lui et
+en l'embrassant, caresse à laquelle il me parut plus sensible qu'il ne
+voulait le paraître; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez
+pas. Ma mère aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrangée, ornée
+elle-même. Vous n'étiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez
+le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si
+notre luxe est de bon ou de mauvais goût; mais je revois maman dans tout
+ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle
+l'aimait. Vous êtes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier,
+vous lui disiez toujours: Après tout, c'est votre maison.... Eh bien!
+moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller à la
+campagne, où elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce
+que j'y serai avec vous; mais, à l'idée que je ne reviendrai plus ici,
+où que je verrai des étrangers installés dans la maison de ma mère, je
+pleure, vous voyez! je pleure malgré moi, je ne peux pas m'en empêcher;
+il ne faut pas m'en vouloir pour cela.
+
+--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera
+pas!
+
+Il sortit un peu brusquement en me faisant à la dérobée un signe que je
+ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure
+interprétation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de
+quelques instants.
+
+J'avais bien deviné, il voulait me parler.
+
+--Vous voyez, ma chère mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant
+la main; cette pauvre enfant va continuer sa mère, elle n'entrera dans
+aucun de mes goûts. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de
+ses oreilles et sortira par l'autre.
+
+--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente.
+
+--Sa mère aussi était intelligente. Ne croyez pas que ce fût par manque
+d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort,
+elle en convenait, elle était bonne et charmante, mais elle subissait la
+maladie du siècle; elle avait la fièvre du monde, et, quand elle m'avait
+fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait,
+comme Césarine pleurait et souffrait tout à l'heure. Je sais résister à
+n'importe quel homme, mon égal en force et en habileté; mais comment
+résister aux êtres faibles, aux femmes et aux enfants?
+
+Je lui remontrai que l'attachement de Césarine pour la _maison de sa
+mère_ n'était pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donné des
+raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes.
+
+--Si ces motifs sont bien sincères, reprit-il, et vous voyez que je n'en
+veux pas douter, c'était raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice
+de subir le petit chagrin que je lui imposais.
+
+--Vous êtes donc réellement persuadé, monsieur Dietrich, que la jeunesse
+doit être habituée systématiquement à la souffrance, ou tout au moins au
+déplaisir?
+
+--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'écria-t-il avec une énergie de
+conviction qui ne souffrait guère de réplique.
+
+--Permettez, lui dis-je, j'ai été gâtée comme les autres dans mon
+enfance; je n'ai passé par ce qu'on appelle l'école du malheur que dans
+l'âge où l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je
+remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle
+m'eût saisie sans que je fusse bien armée pour la recevoir.
+
+--Donc, reprit-il en poursuivant son idée sans s'arrêter aux objections,
+vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'étiez auparavant
+qu'une âme sans conscience d'elle-même?... Je me rappelle bien aussi mon
+enfance; j'ai été nul jusqu'au moment où il m'a fallu combattre à mes
+risques et périls.
+
+--C'est la force des choses qui amène toujours cette lutte sous une
+forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La société est
+dure à aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille
+inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que dès l'adolescence ils
+ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'âge de
+l'ignorance et de l'imprévoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer
+cette phase si courte, sous prétexte qu'elle ne peut pas durer?
+
+--Alors vous raisonnez comme ma femme; hélas! toutes les femmes
+raisonnent de même. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des
+égards et de la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien
+fâcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure!
+
+--Si vous blâmez ma manière de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette
+de n'avoir pas mieux connu la vôtre avant d'entrer chez vous; mais....
+
+--Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne pense pas comme vous?
+Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que
+vous me feriez un chagrin mortel en renonçant à la tâche qu'on a eu tant
+de peine à vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je
+n'essayerais même pas de vous remplacer, tant il m'est prouvé que vous
+êtes l'ange gardien nécessaire à ma fille. Ce n'est pas sa tante qui
+saurait l'élever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les
+défauts de son sexe, elle aime le monde....
+
+--Elle n'en a pourtant pas l'air.
+
+--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi à un degré éminent les
+vertus de son sexe: elle est laborieuse, économe, rangée, ingénieuse
+dans les devoirs de l'hospitalité. Ne croyez pas que je ne lui rende pas
+justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime
+le monde parce que toute femme, si sérieuse qu'elle soit, aime les
+satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune,
+ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reçoit bien, elle
+ordonne admirablement un dîner, un ambigu, une fête, une promenade; elle
+le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre
+hommage à ses talents de ménagère et de majordome, plus elle est fière,
+plus elle est consolée de sa nullité sous tous les autres rapports.
+
+--Vous êtes un observateur sévère, monsieur Dietrich, et je crains que
+mon tour d'être jugée avec cette impartialité écrasante ne vienne
+bientôt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir
+parfaite.
+
+--Vous êtes relativement parfaite, mon jugement est tout porté, vous
+gâterez Césarine d'autant plus. Ce ne sera pas par égoïsme comme les
+autres, qui regrettent le plaisir et rêvent de le voir repousser avec
+elle dans la maison; ce sera par bonté, par dévouement, par tendresse
+pour elle, car elle a déjà, cette petite, des séductions
+irrésistibles....
+
+--Que vous subissez tout le premier!
+
+--Oui, mais je m'en défends; défendez-vous aussi, voilà tout ce que je
+vous demande; faites cet effort dans son intérêt, promettez-le-moi.
+
+--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma
+condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est
+point encore arrivé, et je ne puis me tourmenter d'une prévision que
+rien ne justifie encore.
+
+--Vous comptez pour rien sa résistance à mon désir de vendre l'hôtel?
+
+--Dois-je l'engager à se soumettre sans faiblesse à ce désir?
+
+--Oui, je vous en prie.
+
+--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel?
+
+--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que
+Césarine apprenne à me céder de bonne grâce. Soyez certaine que, si on
+n'apprend pas aux enfants à renoncer à ce qui leur plaît, ils ne
+l'apprendront jamais d'eux-mêmes. Le bonheur qu'on prétend leur donner
+en fait des malheureux pour le reste de leur vie.
+
+Il avait peut-être raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre
+mon élève avec l'intention de faire ce qui m'était prescrit, mais je la
+trouvai souriante.
+
+--Épargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle dès les premiers
+mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que
+vous lui avez répondu. J'étais dans le jardin, à deux pas de vous,
+derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre
+une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges
+pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon
+bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même
+chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes
+plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa
+méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie.
+Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien
+résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces?
+Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à-dire corrompue
+moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être
+sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de
+sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je
+céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous
+me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement....
+
+--Seulement quoi? dites, ma chérie.
+
+--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant
+et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux,
+seulement vous ferez toutes mes volontés.
+
+Elle savait bien ce qu'elle disait là, l'énergique, l'obstinée, la
+puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de
+sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de
+la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre,
+elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme
+adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action
+pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce
+cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte,
+elle est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze
+les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était
+pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils?
+
+Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à
+graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir
+si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force
+pour faire le bien ou le mal.
+
+Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un
+jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau
+qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait
+la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me
+levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir;
+mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis
+bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus
+belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait
+manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée.
+
+--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se
+souciera plus de moi.
+
+--Mais si vous l'oubliez?
+
+--Je ne l'oublierai pas.
+
+--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de
+l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse.
+
+--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père.
+
+--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas
+applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez
+votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il
+souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même
+les êtres de votre espèce!
+
+--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père,
+puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas.
+
+J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se
+charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles.
+
+--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger?
+reprit-elle en haussant doucement les épaules.
+
+--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci.
+Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice?
+
+--Mon père doit le penser.
+
+--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette
+taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode
+ne soit pas incontestable....
+
+--Voilà ce que je voulais vous faire dire!
+
+--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau?
+
+--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi
+exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour
+une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la
+volée.
+
+--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté,
+faites-vous un sacrifice?
+
+--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie?
+
+--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même.
+
+--Je me connais.
+
+--Je n'en crois rien.
+
+--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y
+poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez
+de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite,
+je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma
+conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si
+raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah!
+maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me
+répondait:
+
+«--Tu n'as pas besoin de savoir.
+
+«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma
+poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de
+plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous,
+vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me
+défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis.
+
+--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux
+parfaite, vous pouvez l'être.
+
+--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y
+penserai.
+
+Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à
+recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée
+me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et
+dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur
+incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa
+position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une
+ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours
+attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et la pénétration de
+son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue
+d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens
+critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts
+qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de
+grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les
+grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire:
+
+--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas
+capable de ces choses si naturelles?
+
+Ou bien:
+
+--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent?
+
+Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme,
+polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles,
+des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois
+elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement
+de déférence et d'égards.
+
+Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne?
+J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne
+m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait
+de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise
+dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi
+sur les convictions de sa fille.
+
+Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en
+emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne
+saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même
+tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie
+d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le
+contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique
+qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans
+l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner.
+
+--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne
+intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et
+l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on
+peut faire bon ménage avec les contrastes.
+
+--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le
+grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais
+dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre.
+
+--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut
+dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce
+que c'est que le mal.
+
+Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en
+elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du
+petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide.
+
+--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle.
+
+Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle
+promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne
+croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et
+protestait assez habilement contre les convictions imposées.
+
+Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une
+solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de
+cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu
+il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était
+absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre
+entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être
+taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant),
+mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue
+et inquiète encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter
+secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à
+Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre
+dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa
+joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances;
+mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le
+monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa
+mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques
+distractions.
+
+Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la
+rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières,
+qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son
+intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore
+presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps
+d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par
+magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se
+corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable
+qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich:
+
+--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui
+est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez
+pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui
+être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons
+instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais
+pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous
+pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me
+le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec
+ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je
+m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement.
+
+M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai
+définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que
+j'avais voulu garder jusque-là, j'apportai mon modeste mobilier, mes
+petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich,
+et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là
+refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui
+prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la
+même clef que Césarine.
+
+J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je
+pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux
+de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je
+pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux
+critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire
+tomber sur sa gaucherie de collègien.
+
+Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie
+pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il
+n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre
+soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de
+distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive,
+des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas
+destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais
+très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes
+les inflexions de sa voix avaient du charme.
+
+Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de
+bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui
+faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé,
+m'avait dit:
+
+--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître,
+je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées.
+
+Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec
+une fermeté que je ne lui connaissais pas:
+
+--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du
+collège pour me préoccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier
+dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a
+offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer,
+nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous
+gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail.
+J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne
+m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou
+aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme
+j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la
+mienne.
+
+--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me
+consulter.
+
+--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous
+m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir.
+
+--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris
+un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich.
+
+--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de
+personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service.
+Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois.
+J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma
+position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je
+n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à
+réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui
+s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas
+brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich,
+aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur
+spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés
+nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne
+veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour
+m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait
+et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les
+siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait
+aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est
+donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de
+commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin
+étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que
+j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de
+liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je
+sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut
+en fait de plaisirs et de liberté.
+
+Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas
+encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait
+être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité.
+
+M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me
+dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que
+ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens
+croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes
+jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que
+dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la
+moindre sommation de ma part.
+
+Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la
+précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de
+tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en
+plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec
+des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde.
+D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur
+peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève,
+gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était
+d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre
+filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout
+seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et
+j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide
+naturel.
+
+Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans
+relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa
+mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent
+plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent
+adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à
+la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été
+l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners
+aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante
+et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après
+un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été,
+par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second
+dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique
+sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui
+avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son
+devoir en s'efforçant de les distraire.
+
+La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les
+jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine
+n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut
+mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de
+faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable
+sourire d'encouragement et de pitié.
+
+Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse
+entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine
+ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande
+joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des
+domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de
+l'hiver.
+
+M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété
+de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que,
+rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette
+soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets
+dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre. M.
+Dietrich, qui avait conservé les habitudes de simplicité de sa jeunesse,
+n'éveilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se
+rendre compte par lui-même du tardif réveil de ses gens, et il entra
+dans le petit salon où la danse avait commencé. Elle y avait laissé peu
+de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit, on avait fait invasion,
+tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des fêtes. On y
+avait allumé à la hâte des lustres encore garnis des bougies à demi
+consumées qui avaient éclairé les derniers bals donnés par madame
+Dietrich. Elles avaient vite brûlé jusqu'à faire éclater les bobèches,
+ce qui avait été cause d'un départ précipité: des voiles et des écharpes
+avaient été oubliés, des cristaux et des porcelaines où l'on avait servi
+des glaces et des friandises étaient encore sur les consoles. C'était
+l'aspect d'une orgie d'enfants, une débauche de sucreries, avec des
+enlacements de traces de petits pieds affolés sur les parquets poudreux.
+M. Dietrich eut le coeur serré, et, dans un mouvement d'indignation et
+de chagrin, il vint écouter à ma porte si j'étais levée. Je l'étais en
+effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie,
+m'attendant à des reproches.
+
+Il n'osa m'en faire:
+
+--Je vois, me dit-il avec une colère contenue, que vous n'avez pas pris
+part à des folies que vous n'avez pu empêcher....
+
+--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité d'amusement, mais je
+n'ai pas quitté Césarine d'un instant, et je me suis retirée la
+dernière. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi.
+J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fête et
+en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de
+délateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je
+n'ai pu prévoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais été
+définies. Que dois-je faire à l'avenir? Je ne crois pas possible
+d'imposer mon autorité, et je n'accepterais pas le rôle désagréable de
+pédagogue trouble-fête; mais celui d'espion m'est encore plus
+antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer.
+
+--Je ne vois rien d'embrouillé dans les devoirs que vous voulez bien
+accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empêcher, je le sais; vous ne
+voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre
+ascendant pour détourner Césarine de ses entraînements. N'avez-vous rien
+trouvé à lui dire pour la faire réfléchir, ou bien vous a-t-elle
+ouvertement résisté?
+
+--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est passé.
+Césarine n'a rien provoqué, elle a laissé faire. Je lui ai dit à
+l'oreille:
+
+»--C'est trop tôt, votre père blâmera peut-être.
+
+»Elle m'a répondu:
+
+»--Vous avez raison; c'est probable.
+
+» Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment où
+la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant
+qu'on étouffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est
+élancé. En ce moment, Césarine a tressailli et m'a serré convulsivement
+la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je
+l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise
+tout au fond, sur l'estrade destinée aux musiciens, et là, derrière un
+des socles qui portent les candélabres, elle a regardé la danse avec des
+yeux pleins de larmes.
+
+--Elle regrettait de n'oser encore s'y mêler! s'écria M. Dietrich
+irrité.
+
+--Non, repris-je, ses émotions sont plus compliquées et plus
+mystérieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se
+passe en moi. Je fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on a donnée
+ici, et je crois voir ma mère déjà malade, belle, pâle, couverte de
+diamants, assise là-bas tout au fond, en face de nous, dans un véritable
+bosquet de fleurs, respirant avec délices ces parfums violents qui la
+tuaient et qu'elle a redemandés jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous
+résume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'était pas de force à
+supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui
+faisait mal. Elle ne voulait rien ménager, rien prévoir. Elle souffrait
+et se disait heureuse. Elle l'était, n'en doutez pas. Que nos tendances
+soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les
+assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vécu vite, beaucoup à la
+fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des médecins, ni les
+prières des amis sérieux, ni les reproches de mon père n'ont pu la
+retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indélicat
+de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gâter par
+des inquiétudes et de sinistres prédictions les joies si intenses et si
+rapides de notre chère malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas
+pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon père, marchant
+sur un sentier plus direct et plus âpre, n'arrivera jamais au but qu'il
+poursuit, la modération. Vous ne le connaissez pas, ma chère Pauline, il
+est le plus passionné de la famille. Il a aimé les affaires avec rage.
+C'était un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais
+rassasié de rêves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se
+présente à lui comme une lutte nouvelle, comme une fièvre de défis jetés
+à la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succès, parce qu'il
+n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses
+passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir
+s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voilà l'erreur de sa vie; ma
+mère n'en était pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris à
+le connaître, à le chérir, à le respecter, mais à ne pas le craindre. Il
+sera mécontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien
+qu'il m'accepte pour sa fille, c'est-à-dire pour un être qui a aussi des
+passions. Je sens que j'en ai ou que je suis à la veille d'en avoir. Par
+exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher
+si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai
+avec joie les fêtes qui ont charmé mon enfance, ou si elles ne me seront
+pas odieuses, si je n'aurai pas le goût effréné des voyages ou un besoin
+d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de
+tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous
+voulez?
+
+«On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dansé
+dix minutes, et, pour se débarrasser plus vite de la gaieté de ses amis,
+Césarine, qui, vous le voyez, était fort sérieuse, a promis que l'année
+prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle.
+
+--L'année prochaine! C'est dans quinze jours, s'écria M. Dietrich, qui
+m'avait écoutée avec émotion.
+
+--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils à
+donner chez vous.
+
+--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez à ma
+place?
+
+--J'engagerais Césarine à ne pas livrer si vite aux violons et aux
+toilettes cette maison qui lui était sacrée il y a un an. Je lui ferais
+promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle année révolue: ce
+qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des
+réunions intimes, sans lesquelles sa vie me paraîtrait trop austère. La
+solitude et la réflexion sans trêve ont de plus grands dangers pour elle
+que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de
+soumission n'eussent pour effet de lui créer des résistances
+intérieures invincibles, et qu'en la séparant du monde vous n'en fissiez
+une mondaine passionnée.
+
+M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air préoccupé. Le
+jugement que sa fille avait porté sur lui, et que je n'avais pas cru
+devoir lui cacher, lui donnait à réfléchir. Dès le lendemain, il reprit
+avec moi la conversation sur ce sujet.
+
+--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne
+m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse
+de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant
+de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a
+doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante;
+elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les
+salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore.
+Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était
+arrangée pour cela, comme toujours!
+
+--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi?
+
+--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que
+moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort.
+
+--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe
+qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait
+celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle
+pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous?
+
+--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que
+par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte?
+
+--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai
+toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à
+l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là, sans être une
+libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une
+raison parfaite et bien prouvée.
+
+--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de
+sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même?
+
+--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de
+ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons
+pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous
+verrez une fantaisie blâmable.
+
+--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée,
+cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs?
+
+--Je la crois sincère.
+
+--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée;
+vous augmenterez son esprit de domination en le subissant.
+
+Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La
+supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une
+étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son
+amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres,
+soumise à lui seul.
+
+--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement
+sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les
+partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous
+redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle
+un enivrement qui la rendrait frivole?
+
+--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de
+sa mère.
+
+--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa
+santé.
+
+--Non, elle n'abusera pas du plaisir.
+
+--Alors que craignez-vous donc?
+
+Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons
+contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle
+devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de
+constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et
+qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il
+avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il
+termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et
+d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille,
+tant qu'elle ne serait pas mariée.
+
+--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me
+laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous
+l'inspiration de ma conscience.
+
+--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un
+homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre
+vos mains pour élever une femme, il faut une femme.
+
+En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il
+cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je
+m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me
+trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour
+écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il
+pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée,
+fascinée, enchaînée par mon élève?
+
+Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins
+m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne
+voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit
+de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car,
+je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui
+mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur
+les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait
+éloigner ou atténuer à son insu.
+
+L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et
+ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut
+contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son
+père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait
+jamais des deux yeux à la fois.
+
+Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles
+Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les
+trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de
+parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et
+très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait
+mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la
+famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait
+toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces
+demoiselles.
+
+Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de
+son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait
+sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié
+de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses
+habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui
+paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas
+de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas
+le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et
+c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on
+en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de
+probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne
+craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable
+de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son
+empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire
+des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait
+dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses
+écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses
+filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule
+pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le
+sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses
+dons quand elle en faisait l'éloge.
+
+Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa
+nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en
+souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses
+filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie
+secrète.
+
+La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de
+cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins
+françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de
+près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à
+leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires
+ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se
+faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande
+position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance.
+Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce
+crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les
+ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines.
+Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé
+avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui
+représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants,
+mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M.
+Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens
+ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine.
+
+Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions
+beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes.
+Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas.
+
+--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en
+fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille
+très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres,
+ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon
+jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant
+que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin
+compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode
+de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire
+qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments
+de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de
+littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de
+science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de
+tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou
+d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait
+avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle
+savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand
+mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir
+de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante,
+des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour
+discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des
+voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens
+du noble faubourg et même des représentants de la comique race des
+_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne
+suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut
+que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux
+sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il
+faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction,
+un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus
+jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie,
+faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme
+charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir
+que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et
+les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et
+le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il
+reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans
+orages domestiques à dominer son milieu.
+
+Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté
+qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer
+l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce
+résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes
+observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine
+ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour.
+
+Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette
+sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle
+travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant
+pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait
+rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses
+travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son
+adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne
+m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle
+voulait faire plaisir à son père, c'est-à-dire le charmer et le
+soumettre.
+
+J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse
+vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme
+d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais
+de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon
+compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et
+la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me
+fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre
+commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité
+intellectuelle.
+
+Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois
+rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant
+les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre
+compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la
+dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858.
+
+«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours
+bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez
+pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze
+cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours
+logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres,
+je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content,
+très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans,
+je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon
+travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je
+vous expliquerai quand nous nous reverrons.
+
+«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites
+que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends
+bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit
+employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une
+exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma
+vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous
+avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous
+alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien
+m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter
+encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un
+ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée,
+laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez
+m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la
+mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous
+aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève,
+tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des
+nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par
+l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas
+d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez
+mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas
+sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se
+priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même
+vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que
+vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les
+mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai
+pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant
+repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je
+ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance?
+que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui
+par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me
+mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais
+pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient
+plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré
+moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise
+intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà
+ce que je ne veux pas non plus.
+
+»Restons donc comme nous voilà: moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau
+vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra
+m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel,
+rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en
+contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon
+caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans
+jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la
+maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer.
+
+»Voilà, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue
+la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne
+des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit:
+
+»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie.
+Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte.
+C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier
+argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui
+offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain
+matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le
+plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable
+mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement
+je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus
+fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette
+qui me ruinera.
+
+»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le
+rebelle enfant qui te chérit et te vénère.
+
+ «Paul Gilbert.»
+
+Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant
+cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut
+absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais
+comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et
+qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre
+de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire.
+
+--Vous voilà rassurée, lui dis-je.
+
+--Elle répondit oui, et nous passâmes à, la leçon. Quand elle fut finie:
+
+--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me
+déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise
+eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au
+milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris.
+Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite
+d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide.
+
+--Il ne vous a jamais vue!
+
+--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre
+hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau
+demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez
+beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le
+voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous
+l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé
+très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous
+étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron.
+Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris
+un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a
+très-bien regardées.
+
+--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des
+quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre
+photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune.
+C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous.
+
+--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie?
+
+--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le
+crois très-peu artiste.
+
+--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable.
+
+--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide
+dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de
+le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie.
+
+--Et vous me le présenterez l'hiver prochain?
+
+--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la
+douceur n'empêche pas l'obstination.
+
+--Alors il me ressemble?
+
+--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut
+et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se
+renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse
+que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à
+cause de ses autres qualités.
+
+--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant!
+
+--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement,
+et par-dessus tout son affection pour moi.
+
+Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière.
+Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa
+tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir.
+
+Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis
+quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais
+je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le
+soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main.
+
+--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti.
+
+--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un
+beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père
+ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis
+deux ou trois fois.
+
+--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le
+marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me
+faire la cour.
+
+--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités,
+et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le
+connaître. Voilà, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de
+Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans
+ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et
+brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas
+encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a
+point su modifier vos résolutions.
+
+--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a
+dit ni à vous ni à moi.
+
+--Que pense-t-il selon vous?
+
+--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la
+condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père,
+mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son
+coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit
+forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en
+abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il
+craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités.
+
+--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous
+ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre
+devant lui?
+
+--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve
+de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne
+me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et
+au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre
+conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut,
+pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la
+délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour
+le soumettre.
+
+--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il
+passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe.
+
+--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on
+est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai?
+et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en.
+
+--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le
+marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me
+dire comment vous le jugez?
+
+--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps
+de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et
+voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les
+armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières,
+admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde,
+il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était
+au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en
+qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix
+a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus
+domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de
+vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que
+nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs,
+partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et
+toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me
+touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et
+je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire
+que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne
+lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable,
+bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes
+les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un
+bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit
+très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il
+savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à, présent, je ne le pénètre
+pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup
+il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter
+comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la
+cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger,
+qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et
+ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis,
+m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le
+sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et
+m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et
+m'aider à voir clair en lui.
+
+Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il
+avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un
+mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il
+le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas.
+
+Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval
+dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous
+la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes
+toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart
+d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége
+sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement:
+
+--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé,
+ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous
+plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait.
+
+--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre
+moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le
+laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent.
+
+--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque
+d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit
+les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime
+mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à
+ressorts souples qui m'endort.
+
+--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et
+fougueuse....
+
+--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle
+vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller.
+
+Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant
+adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de
+Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de
+lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous
+suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait
+s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et
+après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir
+son coeur.
+
+--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à
+mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original,
+un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité
+qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui
+devrait m'être compté.
+
+Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent.
+
+--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de
+méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans
+raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais
+puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général
+qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités
+particulières qui vous charment?
+
+--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je
+le suis d'autant plus de la personne qui les résume.
+
+--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce
+qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut
+donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention.
+
+--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains
+pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le
+dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou
+insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la
+preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois
+présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible.
+
+--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour
+vous en donner.
+
+--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand
+mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être
+n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai
+moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma
+propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si
+vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez.
+Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas.
+
+--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges?
+
+--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces.
+
+--Que vous ne pouvez contenir?
+
+--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le
+surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou.
+
+--Et que faites-vous dans la folie?
+
+--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu
+conscience de ce que j'ai fait.
+
+--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres?
+
+--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon
+entourage.
+
+--C'est la preuve que vous êtes réellement bon.
+
+--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois
+riche.
+
+--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de
+vrais amis?
+
+--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si
+je suis violent.
+
+--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison
+d'un ami?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Et devant la résistance d'une femme aimée?
+
+--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne
+me connais pas et ne sais pas me révéler.
+
+--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience?
+
+--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne
+prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie.
+Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi
+d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois
+moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous
+dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer
+toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux
+parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur
+d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère
+qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je
+suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré.
+
+--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous
+constant dans vos affections?
+
+--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai
+jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une
+femme pure peut inspirer.
+
+--Que dites-vous là? Vous n'avez jamais aimé?
+
+--Non; cela vous étonne?
+
+--Quel âge avez-vous donc?
+
+--Trente ans.
+
+--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à
+trente ans!
+
+--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions
+très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus
+tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas
+d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes
+qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui
+n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent
+parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser.
+
+--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses?
+
+--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de
+toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est
+un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la
+vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand
+ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je
+le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient
+de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés,
+nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons
+tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous
+prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout
+chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus
+rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il
+faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche
+donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de
+telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de
+supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir
+assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune
+fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois,
+blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de
+mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la
+légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il
+me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une
+passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle,
+car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je
+l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes.
+
+Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que
+nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà
+installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et
+pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger
+mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit
+qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut
+quelques jours sans reparaître.
+
+D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé,
+bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et
+revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il
+revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours.
+
+C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire.
+Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était
+imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté
+et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion.
+
+--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique.
+
+Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure
+de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité
+d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un
+commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si
+peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir.
+
+Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine
+de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis.
+
+--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup.
+S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec
+plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage,
+qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos
+autres voisins.
+
+M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une
+jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle.
+
+--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit
+Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que
+celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de
+plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe
+enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai
+qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a
+bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie.
+
+--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien
+d'en rester là.
+
+--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins
+qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous
+trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main.
+Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce
+qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois
+pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison:
+la crainte de m'ennuyer.
+
+--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule.
+
+--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte.
+
+--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir
+de l'être?»
+
+--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.»
+
+--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un
+haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie!
+
+--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait
+pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le
+sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous
+m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir.
+
+Là-dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une
+sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir
+percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien
+surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de
+Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le
+désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à
+Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter.
+
+Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta
+avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me
+répondit avec une douceur enjouée:
+
+--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air
+de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et
+moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que
+je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme
+pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni
+respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être
+capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu,
+quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie
+la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de
+mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si
+sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me
+river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma
+vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère
+Pauline. Cela devient très-sérieux.
+
+--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et
+au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se
+privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé
+d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience
+compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception
+pour lui.
+
+--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la
+liberté.
+
+--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à
+M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur.
+
+--Je le lui ai dit.
+
+--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le
+sacrifice de l'éloigner.
+
+--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et
+dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en
+quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon
+père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne
+me charge pas de l'exécuter.
+
+Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas
+fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré
+du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à
+néant les espérances qu'il avait caressées.
+
+Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine
+enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due
+et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure
+d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de
+la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle
+disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie.
+
+Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait
+dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le
+prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à
+reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait
+eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait,
+dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que
+l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans
+le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière,
+on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une
+coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai
+monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à
+examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans
+être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de
+reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté,
+que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux
+qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont
+la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre
+d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa
+raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait
+des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée
+par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce
+à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête
+inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener.
+
+Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement
+réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille,
+si elle était enfin satisfaite.
+
+--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait
+bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces
+splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite
+ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait
+beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non,
+allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il
+faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien
+qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas
+de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire
+quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père
+est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un
+coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant
+partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause,
+demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière
+d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de
+ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable
+maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma
+chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief
+par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour
+changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous
+fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez
+pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde
+mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à
+l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire
+que je ne dépends de personne.
+
+--N'est-ce pas votre ambition?
+
+--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais
+raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui,
+je suis sûre qu'il m'approuvera.
+
+En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser
+tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques,
+dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à
+terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un
+traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y
+fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage
+de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait
+pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de
+la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui
+résistait.
+
+Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations
+répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père
+à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de
+l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses
+parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il
+était absent.
+
+Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le
+rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à
+le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche
+accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé.
+Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais
+le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour
+traverser, la cour du Louvre.
+
+--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que
+mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation
+réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne
+se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis
+brouillé avec elle.
+
+Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui
+avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer.
+
+--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler
+clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par
+vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich
+n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre.
+
+--Dites-vous la vérité? m'écriai-je.
+
+--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter
+tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres.
+Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir?
+
+--Certainement, vous agissez là en galant homme.
+
+--Non, j'agis en homme qui veut guérir. Les lettres de mademoiselle
+Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles
+sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois
+même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la
+manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille
+vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire
+toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans
+permettre le moindre blâme à ses victimes.
+
+--Alors pourquoi êtes-vous brouillés?
+
+--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de
+le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle
+travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être
+son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme
+elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme
+un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me
+disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y
+rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai
+renoncé à elle, vous pouvez le lui dire.
+
+--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus.
+
+--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et
+moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais
+qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que
+de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession
+faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la
+campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis
+que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse.
+
+Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement
+cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle
+eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle
+ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite.
+
+Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta
+le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les
+mains de son père. Je la rassurai.
+
+--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait
+d'intermédiaire à votre correspondance.
+
+--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me
+confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque
+entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les
+miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il
+avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette
+comédie.
+
+--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi
+écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour
+m'avertir que tu voulais lui parler en confidence?
+
+--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût
+dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de
+reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là. Il
+faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!...
+
+--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi.
+
+--À la bonne heure! Tu l'as donc vu?
+
+Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se
+guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à
+présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu
+aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence
+que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs,
+l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté
+d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont
+l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite
+Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des
+femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait
+jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la
+rudoyait.
+
+Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait,
+par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait
+faire un autre mariage, et me parut fort blessée.
+
+--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne
+pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux!
+Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en
+laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses
+lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une
+première expérience que je ne veux pas oublier.
+
+Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec
+spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus
+m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant
+que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que,
+quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces
+lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes;
+mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les
+mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour
+qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur
+sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de
+Rivonnière.
+
+L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se
+présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang,
+de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun
+ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou
+plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son
+intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à
+distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait
+fort peu approcher.
+
+Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là
+M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais
+brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession.
+
+--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si
+vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je
+ne veux pas être votre complice.
+
+--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont
+la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon
+raconte tout au plus à ses camarades?
+
+--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous
+dit....
+
+--Raison de plus pour me taire.
+
+--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à
+elle avec une souillure que vous n'aviez pas.
+
+--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais,
+pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là, je ne
+suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit
+amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien?
+
+Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en
+servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son
+orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le
+reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le
+sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui
+fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était
+l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler
+d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus
+favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole.
+
+Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une
+situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint
+l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que
+je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de
+plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de
+son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent
+mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux
+événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on
+n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère
+exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II
+
+
+Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà
+son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne
+et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable.
+
+J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne
+lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé
+mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois
+m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui
+étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à
+combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au
+fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne
+conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur
+l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais
+Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse
+aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était
+toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout
+dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il
+semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce
+que chacune de nous y apportait.
+
+Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne
+remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une
+seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été
+plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert.
+C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût
+témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté
+en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible
+énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément
+pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son
+intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses
+salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec
+deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une
+heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les
+autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais
+de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin
+qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi.
+
+Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos
+existences.
+
+--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois
+cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps
+de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma
+bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier
+aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une
+heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir
+moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je
+ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me
+promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas,
+même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours
+sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par
+an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué,
+j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas
+juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine.
+
+--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois?
+
+--Dans une dizaine d'années.
+
+--Et quand te reposeras-tu réellement?
+
+--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les
+lâches ou les sots.
+
+--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son
+intelligence.
+
+--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux.
+J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes
+connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on
+lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de
+sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin,
+quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je
+corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis
+une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je
+m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute
+de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is
+money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui
+vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse
+activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous
+voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me
+développe selon la nature de mes besoins.
+
+Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui,
+car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit
+personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du
+charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir
+heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie
+des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps
+qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée
+de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de
+respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de
+cet esprit insatiable dans sa curiosité.
+
+Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais
+sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte
+dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était
+impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou
+morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de
+mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des
+avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une
+position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en
+l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il
+croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité
+qu'un servage.
+
+M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
+dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
+à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui
+exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
+améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec
+tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
+comparaître devant un protecteur quelconque.
+
+Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la
+sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il
+aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle
+penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense
+gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée
+qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
+tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il
+s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
+songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite.
+
+--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
+que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
+moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit
+vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais
+l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour
+toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un
+peu fou.
+
+Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que
+j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon
+neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition.
+
+--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
+que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le
+refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins
+graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord
+il est comme moi, il n'aime pas le monde.
+
+--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
+puisqu'il n'y a jamais mis le pied.
+
+--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est
+pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
+tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris
+le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou
+telle personne.
+
+--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
+aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
+manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.
+
+--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
+peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer
+des privations.
+
+--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
+blanche?
+
+--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre,
+et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
+une heure par semaine.
+
+--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
+autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa
+passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
+science.
+
+--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
+certaine.
+
+--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre,
+trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
+de lui.
+
+Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses
+de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je
+résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un
+cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite
+par un instant de petitesse d'esprit.
+
+On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de
+Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession
+de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
+propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point
+encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour
+la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver
+souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M.
+Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
+soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient
+de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce
+père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de
+ses sujets.
+
+Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide,
+elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
+qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique
+écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
+plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et
+d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
+qu'il ne désirait plus la voir mariée.
+
+Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de
+lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret
+mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement
+qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas,
+les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait
+d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux
+suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut
+bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille,
+l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions
+fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
+d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
+avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM.
+Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après
+quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance
+pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de
+Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire,
+et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention.
+
+Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal,
+suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de
+prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers
+elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité
+de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est
+ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une
+curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi
+d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce
+sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
+Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et
+ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras
+et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
+fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
+dire:
+
+--C'est assez, va-t'en maintenant.
+
+Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
+séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison,
+chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
+Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
+une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des
+ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
+avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul
+seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence
+monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
+mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait
+comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge
+contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi
+par hasard au moment de s'évader.
+
+--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher.
+Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont
+accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec
+monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur
+que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas.
+Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me
+servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu
+m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
+tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa
+santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de
+rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il
+a conquis au collège, combien de vertus il possède....
+
+--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
+mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais
+enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
+mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
+maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa
+brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
+l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier.
+
+--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé.
+
+--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas
+plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de
+fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis
+et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis
+censé voir passer.
+
+--Et que vous ne voyez réellement pas?
+
+--Et que je ne vois réellement pas.
+
+--Tant vous êtes ébloui?
+
+--Tant je suis myope.
+
+Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à
+dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me
+causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour
+sauver, comme on dit, la situation.
+
+--Ma chère amie, dit-elle en me reprenant brusquement son éventail, que
+je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est
+un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous
+ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne
+connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme
+je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le
+voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous
+pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous
+les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce;
+son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à
+moi-même de ne m'en plus soucier.
+
+Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que
+je ne pus retenir un cri.
+
+Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui
+ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours.
+
+--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut
+sortie du bosquet.
+
+Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son
+enfance:
+
+--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante.
+Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur
+toutes les têtes!
+
+--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu
+coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Pourquoi trembles-tu?
+
+--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble?
+
+--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te
+disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement
+rendez-vous ici?
+
+--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer,
+car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de
+papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite
+galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus
+grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela?
+
+--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise
+écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à
+son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter
+complètement.
+
+--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux
+dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe,
+j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire.
+J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà, je suis accouru. Elle
+était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans
+l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai
+reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout
+au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé:
+
+--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là; ce n'est pas l'usage
+qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à-tête avec un jeune homme,
+et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit.
+Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié.
+Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée.
+
+Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si
+audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la
+connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas
+l'aimer.
+
+--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître?
+
+--Parce que je n'en ai pas le temps.
+
+--Vous croyez donc que ce serait bien long?
+
+--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je
+n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence.
+
+--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde?
+
+--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois?
+
+--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille?
+
+--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs.
+
+--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici
+des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit
+que vous étiez un jeune homme très-fort....
+
+--En thème?
+
+--En tout.
+
+--Et vous avez voulu vous en assurer?
+
+--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?...
+
+--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se
+refuse à l'examen.
+
+Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que
+je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est
+écriée tout d'un coup:
+
+--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal?
+
+Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas
+heurté le sien.
+
+--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis
+nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une
+vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première
+fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue
+contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la
+cause de votre aversion.
+
+J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle
+m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais
+dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te
+connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car
+elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il
+m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus
+dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit
+que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la
+jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa
+figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer
+la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle,
+qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait
+inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme.
+
+J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était
+réciproque.
+
+--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à
+l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me
+transpercer.
+
+Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à
+une grande coquette, je lui ai dit:
+
+--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez
+qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être
+pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas...
+et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y
+serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement.
+
+Si je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit quelque chose d'analogue et
+d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu
+es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est
+là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme
+déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur
+ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là, elle s'est trompée. Je
+ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle
+pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle
+m'est antipathique.
+
+--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être
+interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras
+trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à
+nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois
+que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute
+résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de
+beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
+s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel
+qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de
+t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement
+pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par
+affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde
+soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile?
+
+--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait.
+
+--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour
+Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce
+soir.
+
+--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort
+bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai
+pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron
+m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos.
+
+--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à
+elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas
+besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion?
+
+--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop
+ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans
+vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni
+mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au
+contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y
+a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est
+l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne
+me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand
+c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme
+de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser
+incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal.
+Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe.
+Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre
+un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle
+piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis
+l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure
+d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je
+m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous
+jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et
+que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas
+d'une virgule.
+
+Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes.
+
+Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de
+Rivonnière et paraissait fort gaie.
+
+Le lendemain, elle vint me trouver chez moi.
+
+--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je
+fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais
+pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont
+boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit
+d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle,
+d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de
+répondre:
+
+«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir
+jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le
+jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur
+donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils
+m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils
+m'enlaidissent?»
+
+Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la
+part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu
+que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en
+pénitence.
+
+--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus
+sérieux à me raconter.
+
+--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire.
+
+--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie,
+je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente.
+
+Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe,
+toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser
+de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses
+grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace.
+
+--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous
+parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée
+de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais
+je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a
+plus entre vous et moi que les liens de l'amitié.
+
+--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi
+avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais
+je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec
+conviction, sauf à en rire une heure après.
+
+--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que....
+
+Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis
+_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre.
+
+--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te
+jouant de mes devoirs et de mes affections.
+
+--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir?
+
+--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie
+qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu
+maintenant?
+
+--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le
+vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi?
+
+--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que
+trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination;
+mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne
+sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige
+en perdant de sa dignité.
+
+--C'est là ce qu'il t'a dit?
+
+--En ne me défendant pas de te le redire.
+
+--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible.
+
+--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais
+plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite
+que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je
+suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes
+qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand
+défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable....
+
+--L'orgueil n'est-ce pas?
+
+--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que
+tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de
+résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas:
+la sagesse de la modestie.
+
+--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi
+effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me
+montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa
+perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de
+drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse;
+j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le
+pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton
+neveu je te promets de ne plus le taquiner.
+
+--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne
+pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à
+faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au
+monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te
+pardonnerai que si tu te repens.
+
+Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma
+sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya
+encore de lutter.
+
+--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres
+tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas
+d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir
+quand on veut m'en faire une loi.
+
+--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole
+d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant
+menu pour n'y rentrer jamais.
+
+Elle fondit en larmes.
+
+--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour
+t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais
+tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise
+une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici
+tout ce que je te dirai:
+
+» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il
+ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi.
+Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà
+content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi,
+écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas
+un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui
+demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était
+peut-être de l'amour!
+
+--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout!
+
+--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté,
+me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout
+savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser.
+
+--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre
+enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable.
+
+--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne
+suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre
+d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir!
+
+Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire
+faire le tour du lac.
+
+--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du
+cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y
+consens-tu?
+
+--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite.
+
+--J'aime quelqu'un.
+
+--Ah! le marquis....
+
+--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de
+titre; ça t'est bien égal?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus?
+
+--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme
+de mérite réel et sérieux en un mot.
+
+--Il est tout cela.
+
+--Jeune?
+
+--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
+
+--C'est trop jeune, c'est un enfant!
+
+J'empêchai Césarine de répliquer.
+
+--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un
+brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas
+Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus
+insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices.
+Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un
+manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez
+beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être.
+
+M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec
+ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main:
+
+--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc?
+
+--Elle lui a parlé hier pour la première fois.
+
+--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?...
+
+--Il me déteste, répondit Césarine.
+
+--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien!
+ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une
+chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer
+à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu
+hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en
+souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une
+railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas.
+
+--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai
+celui que je choisis.
+
+--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich.
+
+--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en
+sommes là, au nom de mon neveu, je refuse.
+
+--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria
+Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le
+consulter.
+
+--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes
+folle.
+
+--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu
+veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute,
+papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie,
+il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains
+pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec
+l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est
+très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que
+je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang,
+et si je n'épouse pas cet homme-là, je n'aimerai plus jamais, je
+resterai fille.
+
+--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras,
+excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi
+vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait
+sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle
+pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon
+mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses
+lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de
+stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et
+venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son
+compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui
+est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un
+très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils
+qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le
+faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît
+peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi....
+
+--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité.
+
+--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière
+elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la
+cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire?
+
+--Oui, monsieur, il y a cela d'abord.
+
+--Vous êtes au-dessus....
+
+--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me
+disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens;
+je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais
+amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi
+n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires
+malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris,
+c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère
+pour la compromettre ainsi!
+
+--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire
+connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des
+nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur
+la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux
+certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on
+s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance,
+de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle
+chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les
+autres motifs de votre épouvante.
+
+--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le
+caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles.
+Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une
+aussi: ne céder à personne.
+
+--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas
+le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée
+de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le
+vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul,
+adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire.
+
+--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes
+entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non,
+monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez
+peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes
+tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous
+n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si
+j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de
+rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a
+imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez
+lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez,
+j'en réponds, d'une grande perplexité.
+
+--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt.
+Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout
+de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre
+fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la
+vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble
+d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne
+d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de
+premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez
+moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne
+m'en étais point alarmé.
+
+Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée
+d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à
+Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma
+tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle
+envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant
+de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux
+peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de
+son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme
+une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un
+précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le
+franchir.
+
+Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi
+tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre
+nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine
+taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe
+et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle
+cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart:
+
+--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la
+moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de
+faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela
+signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée.
+Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le
+temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te
+faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai.
+
+--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon
+neveu?
+
+--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail
+intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me
+servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution.
+
+--Comment sais-tu que mon neveu est absent?
+
+Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour
+Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me
+débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière.
+
+--Tu lui as encore écrit?
+
+--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui
+m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de
+thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du
+bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant.
+Tiens, on sonne au jardin, le voilà.
+
+--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule
+aujourd'hui avec ta tante et moi?
+
+--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je
+ne veux recevoir que lui.
+
+--Faut-il vous laisser ensemble?
+
+--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à-tête. Ma
+tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester.
+
+--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de
+tes imprudences et de tes caprices.
+
+--Alors tu me compromets!
+
+On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai.
+
+--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez
+fait mauvaise figure. Le savez-vous?
+
+--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas....
+
+--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de
+souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet
+état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige.
+
+--Le remède serait bien simple.
+
+--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se
+peut pas!
+
+--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour?
+
+--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux
+pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois.
+
+--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous
+disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier.
+
+--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances?
+
+--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer.
+
+--Je vous le défends aujourd'hui.
+
+--C'est un peu tard.
+
+--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits?
+
+--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les
+regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend
+pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau,
+voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède
+m'apportez-vous?
+
+--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous
+ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que,
+dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par
+l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on
+vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole
+aura de l'autorité.
+
+--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je
+ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme
+vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont
+je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien
+faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma
+déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et
+qui ne veut pas mentir.
+
+--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte
+pas la réputation de coquette fallacieuse.
+
+--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes
+sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que
+cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer
+pour une victime.
+
+--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais.
+
+--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre
+mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.
+
+--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?
+
+--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde
+et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut
+garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude.
+
+--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en
+égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez
+pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous
+voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui
+éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout,
+sincère et bonne.
+
+--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous
+marier?
+
+--Qui m'en empêcherait?
+
+--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir.
+
+--Vous le reconnaissez?
+
+--Je suis homme d'honneur.
+
+--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami.
+
+Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont
+la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,
+tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté
+avec attention.
+
+--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix?
+
+--Vous ai-je dit cela?
+
+--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste
+votre ami?
+
+--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas?
+
+--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler
+la cervelle?
+
+--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.
+
+--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est
+pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.
+
+Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et
+m'adressant au marquis:
+
+--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.
+
+--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger,
+je ne le sais pas encore.
+
+M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de
+Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son
+irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui
+gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus
+heureux de lui épargner tout déplaisir.
+
+--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous
+cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.
+
+--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion
+déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.
+
+Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité
+son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise
+et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque
+nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère
+ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens
+chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue
+du moment qu'il ne l'était pas.
+
+--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir
+ce qu'il pense.
+
+Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son
+esclave assez froidement.
+
+--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.
+de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le
+nom de l'heureux mortel....
+
+--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet
+reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient;
+elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....
+
+--Avec qui? avec moi?
+
+--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus
+sérieux que cela.
+
+--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas
+la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.
+
+--Qui donc soupçonnez-vous?
+
+--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart
+d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance.
+Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage
+mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener
+danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou
+qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon
+inquiétude, elle était inquiète elle-même.
+
+--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?
+
+--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit
+ici qui ne soit épris d'elle.
+
+--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous
+serait préféré?
+
+--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra
+épouser....
+
+--Eh bien! quoi?
+
+--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!
+
+--Que dites-vous là?
+
+--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.
+
+--Vous parlez sérieusement?
+
+--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement
+brusque sur son front baigné de sueur.
+
+Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres
+étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée.
+
+--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je
+croyais si généreux?
+
+--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la
+colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.
+
+--Vous réfléchirez, alors!
+
+--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible.
+
+--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours?
+
+--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être.
+
+--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?
+Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe!
+
+--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait
+aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent
+nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre
+homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me
+cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon
+ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des
+flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans
+l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles
+maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme
+cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la
+civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans
+que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en
+aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une
+très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée,
+une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas,
+puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant
+plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en
+billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à
+l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et,
+quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,
+j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné
+d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation
+de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens
+le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je
+m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux,
+furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire
+atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre
+fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine
+n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée!
+Je tuerai quiconque approchera d'elle!
+
+--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour?
+
+--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,
+plutôt que de laisser échapper ma proie!
+
+--Et après?...
+
+--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je
+ferai justice de moi-même.
+
+En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre,
+avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir.
+
+--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne.
+
+--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de
+Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne
+le sache!
+
+Et il sortit, me repoussant presque de force.
+
+Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie.
+Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience
+est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui
+venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant.
+
+--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je
+ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me
+plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite
+réellement mon amitié.
+
+--Et peut-être ton amour?
+
+--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai
+d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se
+tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.
+
+J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en
+lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut
+rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en
+faire son gendre.
+
+M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il
+n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement
+Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de
+près.
+
+Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans
+entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle
+l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans
+un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses
+paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards.
+Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait
+peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un
+supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle
+n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et
+ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il
+eût pu rencontrer Césarine.
+
+Césarine s'ennuya.
+
+--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je
+m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon
+mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante,
+folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en
+émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le
+ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il
+eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un
+peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de
+mélodrame.
+
+--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas
+faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse
+pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut
+t'inspirer un attachement durable.
+
+--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de
+mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument
+entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante?
+
+--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà
+passée. Elle était trop violente pour durer.
+
+--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un
+affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui
+cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à
+qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de
+tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières
+qu'on étale devant moi.
+
+--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la
+ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout.
+
+--Vraiment! pourquoi?
+
+--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les
+autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de
+leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils
+existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du
+poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.
+Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière.
+
+--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que
+tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je
+tâcherai de me modifier.
+
+--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus
+puissante?
+
+--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les
+suavités?
+
+--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour
+toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons
+naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur.
+
+--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes
+rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir
+tendre, si je le voulais?
+
+--Non, il est trop tard.
+
+--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par
+exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur!
+
+--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu
+n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.
+
+--Je ne suis pas assez femme selon toi!
+
+--Ni assez homme non plus.
+
+--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme
+tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des
+chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes
+comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de
+relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne
+m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je
+veux savoir si leur stupidité les rend heureux!
+
+Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en
+alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un
+domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.
+C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans
+moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais
+l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps
+d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement
+favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité
+elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou
+américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle
+voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans
+sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par
+personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle
+lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes
+et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne
+prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et
+en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon
+goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si
+elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer.
+
+Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la
+situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin
+nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna
+même tout à fait de la pensée du mariage.
+
+Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne
+voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne
+plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une
+entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine
+semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon
+insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au
+point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa
+vie d'une si terrible déception?
+
+Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en
+allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son
+éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine
+arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je
+lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.
+de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant.
+
+--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les
+séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,
+celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi!
+Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder
+à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou
+face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre
+merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc
+violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que
+toute ma vie donnait un démenti à cette supposition.
+
+--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu
+craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.
+
+--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle
+que mademoiselle Dietrich.
+
+--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi?
+
+--Eh bien donc! cela vous surprend?
+
+--Tu ne me l'as jamais dit!
+
+--Vous ne me l'avez jamais demandé.
+
+--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son
+fils.
+
+--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.
+
+--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour
+Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges.
+
+--Dites-lui que je ne l'ai plus.
+
+--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse?
+
+--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que
+je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon
+travail ou de mes affections.
+
+--À la bonne heure! es-tu heureux?
+
+--Très-heureux, ma tante.
+
+--Elle t'aime bien?
+
+--Non, pas bien, mais beaucoup.
+
+--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux?
+
+--Vous voulez tout savoir?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.
+
+--Eh bien!... écoutez, ma tante:
+
+Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de
+mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur
+les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un
+bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules.
+En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je
+vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite
+maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une
+espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.
+
+--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais
+sûre qu'elle finirait comme ça!
+
+--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien
+vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici?
+
+--Là, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la
+sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier
+bateau venu, on vous passera.
+
+Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont
+enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui
+m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas
+large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en
+indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à
+la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de
+ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps
+encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais
+été chercher, et qui, se trouvant à passer par là, avait été averti
+d'entrer.
+
+--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il,
+l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne
+chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas
+en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il
+ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai
+encore un peu la malade.
+
+Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à
+son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me
+conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En
+cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en
+deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit
+entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la
+robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et
+un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté.
+
+J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me
+dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne
+sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits
+sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens
+excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite;
+c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider.
+
+Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je
+l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa
+mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle
+faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles.
+C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais
+elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les
+regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le
+village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un
+bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu
+depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit.
+
+--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort
+maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux
+demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand
+l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son
+Profit.
+
+» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à
+Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans
+sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de
+l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné
+si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et
+de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté.
+
+»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui
+parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant
+avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur;
+ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à
+la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour
+elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se
+fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines,
+elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit
+à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas:
+c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope.
+Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la
+tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui
+la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la
+sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé
+une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère.
+
+«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous
+pas à la placer quelque part?
+
+«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache
+sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un
+enlèvement de mineure.
+
+«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse?
+
+«--Elle se perdra, ou elle se tuera.
+
+Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire
+à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à
+voir faillir, souffrir ou mourir.
+
+Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la
+trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour
+servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui
+faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle
+baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas.
+
+--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable
+position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais
+je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition
+très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et
+désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour
+une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous
+nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail.
+Voulez-vous accepter?
+
+Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes
+exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais
+faire d'elle ma maîtresse.
+
+»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas!
+
+»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier.
+
+»--Jamais?
+
+»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une
+famille.
+
+»--Mais si vous trouviez une femme riche?
+
+»--Je ne la trouverai pas.
+
+»--Qui sait?
+
+»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je
+fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne.
+
+»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez?
+
+»--Rien.
+
+»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance?
+
+«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que
+vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous
+tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je
+serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir,
+dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un
+abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et
+très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte.
+Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous
+n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée
+vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver.
+
+«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous
+si bon pour moi?
+
+«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous
+rendre la vie possible.»
+
+Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez
+l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit
+jours.
+
+Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au
+travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit
+qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me
+convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle
+travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et
+lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort
+touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait,
+ce qui est plus difficile qu'on ne pense.
+
+--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle?
+
+--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à
+me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence.
+Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas
+me plaire.
+
+»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez
+une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous
+méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma
+femme, vous le savez bien.
+
+»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans
+tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais
+votre maîtresse, vous me mépriseriez donc?
+
+»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les
+plus grands égards et la plus solide amitié.
+
+»--Et cela durerait....
+
+»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours.
+
+»--Vous ne promettez rien absolument.
+
+»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus
+brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de
+privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous
+empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer
+ni bien-être, ni loisir, ni toilette.
+
+»--J'accepte cette position-là, me dit-elle; tant que je pourrai
+travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que
+je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je
+vous voie tous les jours, et je serai contente.»
+
+Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en
+apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour
+aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une
+visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez
+moi.
+
+--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent?
+
+--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent
+toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a
+recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement;
+mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous
+à une heure, vous m'y trouverez.
+
+Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il
+m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron,
+raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait
+sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an,
+frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et
+craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant:
+
+--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon
+histoire.
+
+J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un
+secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que
+j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait
+jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel.
+
+L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je
+pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins
+serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes
+pieds et sanglotait.
+
+--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne
+t'aurais pas attirée ici.
+
+J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle
+était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine
+dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné
+à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une
+langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui
+à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas
+inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en
+découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les
+qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle
+passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle
+n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit
+élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours
+parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière
+parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle
+avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression
+frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et
+comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles.
+
+On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en
+Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de
+_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait
+Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg,
+n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du
+loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup
+d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes
+avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait
+d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient
+microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où
+Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et
+quelques petits objets d'art.
+
+--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je.
+
+--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de
+dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai
+loué cette pièce.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Vous ne devinez pas?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie
+chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y
+dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre.
+
+--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi?
+
+--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes
+pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle
+Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai
+voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour
+quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir,
+dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où
+elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une
+chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à-terre, ma tante, et voici vos gens:
+deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est
+votre neveu, vous servira fort bien.
+
+J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la
+famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans
+promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul
+que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais
+effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa
+jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à
+l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et
+j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante.
+
+Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait
+précédé.
+
+--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée
+longtemps, et tu as pleuré.
+
+Je le niai.
+
+--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade
+peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux.
+
+--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne
+serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable.
+
+--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par
+trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit.
+
+--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de
+Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé
+aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié.
+
+--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien
+qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me
+dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement?
+
+--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle.
+
+--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle
+des neveux?
+
+--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint
+d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa
+femme aujourd'hui.
+
+--Elle est jolie?
+
+--Elle est jolie et elle est belle.
+
+--Plus que moi, j'imagine?
+
+--Incontestablement.
+
+--Quels contes tu me fais!
+
+--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable.
+
+--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge
+d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire?
+
+--Un marmot, soit. Il a un an déjà.
+
+--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi!
+
+--Je te le jure.
+
+--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme
+les autres!
+
+Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et
+pleura amèrement.
+
+Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour
+m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je
+ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa
+chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour
+dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner,
+elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes.
+
+--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est
+très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis
+longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus
+absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela
+t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul
+homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la
+fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose
+que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le
+marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune
+homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et
+de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un
+homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai
+jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être
+la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve
+plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père,
+emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les
+sauvages.
+
+--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu
+veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans?
+
+Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en
+se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort
+et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes
+despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit
+en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on
+pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies
+intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la
+volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en
+violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment
+immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même.
+
+Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je
+racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge
+que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la
+première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en
+dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de
+Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout
+imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande
+importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière
+était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il
+pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût
+pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement.
+
+--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir
+que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai
+trompée: il n'est plus libre.
+
+Il me promit de ne rien dire.
+
+--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe,
+d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il
+l'est maintenant, put songer au mariage.
+
+Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie
+active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques
+prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut
+de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès
+que la porte était ouverte.
+
+Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me
+confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait
+heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et
+de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête
+créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute
+n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que,
+pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent
+devant moi en me prenant pour juge.
+
+--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais
+songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis
+que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il
+méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas
+été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça,
+qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin
+d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise,
+cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère
+cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la
+reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je
+sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de
+danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi,
+qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi?
+
+--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en
+réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes
+ce qu'il ne doit jamais savoir.
+
+--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs
+parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter,
+et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre!
+
+Je crus devoir intervenir.
+
+--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu
+très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement
+avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon
+qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous
+suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont
+de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander
+davantage.
+
+--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous
+êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me
+ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui
+dois tout, même la vie!
+
+Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop
+peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et
+sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait
+sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne
+éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts
+spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des
+autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu
+fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet,
+en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme
+déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là, et je
+lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant.
+
+--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne
+devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les
+idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il
+ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au
+lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le
+bénisse.
+
+--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les
+jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à
+toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le
+développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne
+changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce
+qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de
+moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute
+épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et
+agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux
+en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme
+jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant
+soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais
+monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse
+toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui
+écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais
+forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les
+femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne
+chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que
+je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie,
+nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je
+supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude,
+que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant
+qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et
+qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié,
+bien rivé à la famille et bien content de mon sort.
+
+Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai dîner avec moi chez un
+restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M.
+Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval;
+Césarine avait dû dîner chez ses cousines.
+
+Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort
+surprise de la trouver dînant seule dans son appartement.
+
+--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné
+chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis
+attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas
+m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule.
+Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture
+autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde
+dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où
+as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici.
+
+--J'ai dîné avec mon neveu.
+
+--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière.
+Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout?
+
+--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il
+était marié.
+
+--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise.
+
+--Je ne sais ce que tu veux dire.
+
+--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus;
+mais moi je sais toute la vérité.
+
+--Quoi! que sais-tu?
+
+--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire
+connaissance avec la belle Marguerite.
+
+--Tu railles!
+
+--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau
+pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait
+ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton
+neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était
+quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui.
+
+--Pourquoi aujourd'hui?
+
+--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma
+tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez
+pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce
+descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit
+accent agréable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore
+pensé à ton neveu et j'ai promis de répondre clairement le surlendemain,
+c'est-à-dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne
+m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demandé au
+portier madame Féron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre,
+où un gros bébé piaillait sur les genoux d'une assez belle créature.
+Bertrand était monté avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans
+ces logements-là, il a dû m'attendre sur le carré. Je suis entrée avec
+aplomb, j'ai demandé madame Paul Gilbert à madame Féron qui m'ouvrait la
+porte et qui était trop laide et trop vieille pour me faire supposer que
+ce fût elle. Elle a paru troublée de cette demande, et comme elle
+hésitait à répondre, Marguerite s'est levée avec son marmot dans les
+bras, en me disant assez effrontément:
+
+--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre
+service?
+
+--Je croyais trouver ici, ai-je répondu, la tante de M. Gilbert,
+mademoiselle de Nermont.
+
+--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure.
+
+--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le
+quartier; elle m'avait donné rendez-vous ici.
+
+»--Alors c'est qu'elle va peut-être revenir? Si vous voulez l'attendre?
+
+»--Volontiers, si vous voulez bien le permettre.
+
+»Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est
+capable:
+
+»--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Féron, prends donc
+le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien
+proprement ni bien sagement encore, le pauvre chéri, et madame ne serait
+pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes,
+qu'on ne l'entende pas trop!
+
+»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on
+emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc?
+
+»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents.
+
+»--Il est bien frais,--très-joli!
+
+»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père?
+
+»--À M. Paul Gilbert?
+
+»--Dame!
+
+»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous
+que l'enfant ressemble.
+
+»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul.
+
+»--C'est-à-dire que vous aimez votre mari plus que vous-même?
+
+»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et
+_pas lui_?
+
+»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage.
+
+»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête!
+mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule.
+
+»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich?
+
+»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa
+première bonne, c'est elle qui l'a élevée.»
+
+Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions
+éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je
+suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses
+aimables discours.
+
+--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de
+mademoiselle Dietrich?
+
+»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son
+papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle
+avait des perles et des diamants peut-être pour des millions.
+
+»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas?
+
+»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de
+ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me
+le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde
+l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais
+tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me
+réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni
+perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je
+ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces
+compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et
+aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté;
+mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne
+les garde pas.
+
+--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne
+peux pas apprécier....
+
+--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as
+fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une
+fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre
+en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que
+l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte
+sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une
+_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire
+une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma
+bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un
+mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers
+qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour
+croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite.
+Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand
+j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle
+m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante.
+
+»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que
+vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si
+bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.»
+
+Et, là-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles
+aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc
+tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré
+par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance
+de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait
+pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en
+se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les
+petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le
+tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et
+d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un
+mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de
+l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est
+capable.... Elle se résume en disant:
+
+--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour
+moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien!
+qu'il essaye d'en aimer une autre!»
+
+C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se
+demander qui je pouvais bien être.
+
+«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous
+apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela
+vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez
+tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée?
+
+»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici
+aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni
+à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me
+_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras
+de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez
+demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté;
+mais personne ne me connaît sous ce nom-là. À vrai dire, personne ne me
+connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui
+fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je
+m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes
+mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....»
+
+Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux
+encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que
+j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence
+chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné
+était passée, et que j'étais forcée de m'en aller.
+
+«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien,
+vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de
+me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame
+comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et,
+sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous
+servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de
+chambre.
+
+»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert
+vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.»
+
+Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité.
+Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se
+changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su
+étouffer l'explosion en lui disant:
+
+«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais
+il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot
+blessant suffit.
+
+»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là. Il a le
+coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous
+dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je
+n'attendrais pas mon congé, je le prendrais.
+
+»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous?
+
+»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop!
+
+»--Est-ce qu'il l'a reconnu?
+
+»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère
+inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits:
+sur lui.
+
+»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez
+en vous séparant de M. Gilbert?
+
+«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais
+malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui
+laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite
+dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin
+dans un coin....»
+
+Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées.
+
+--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne;
+peut-on savoir ta conclusion, à toi?
+
+--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari
+qu'il me faut.
+
+--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte
+pas?
+
+--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour
+elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce
+qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul
+et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai
+très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent!
+Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront
+jamais été si heureux.
+
+--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela!
+
+--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et
+d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que
+toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce
+qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien
+conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai
+trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir
+compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce
+d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à
+l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la
+rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et
+du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un
+devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le
+coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je
+le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa
+maîtresse. Il n'espère pas de salut, il accepte la triste destinée qu'il
+s'est faite. C'est un stoïque, je ne l'oublie pas, et toutes les
+manifestations de cette force d'âme m'attachent à lui de plus en plus.
+Oui, cette fille déchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime
+tendrement (les vrais stoïques sont tendres, c'est logique), cet
+intérieur sans bien-être et sans poésie, ce travail acharné pour nourrir
+une famille qui le tiraille et qu'il est forcé de cacher comme une
+honte, cette fierté de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est
+très-grand, très-beau, très-chaste en somme et très-noble. Ton neveu
+est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter
+sa situation et l'en arracher sans déchirement, sans remords et sans
+crime. Marguerite pleurera et criera peut-être même un peu, cela ne
+m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et
+très-faible. Dans un an d'ici elle me bénira, et Paul, mon mari, sera le
+plus heureux des hommes.
+
+--De mieux en mieux! C'est réglé ainsi pour l'année prochaine? Quel
+mois, quel jour le mariage?
+
+--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te
+dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquiétudes puériles. J'ai
+la patience dans la décision; ta verras, petite tante! Et sur ce
+embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir
+tranquille comme un enfant de six mois.
+
+Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonnée par un guide
+aventureux sur une cime isolée, j'eusse perdu la notion du retour.
+
+N'avait-elle pas raison en effet? n'était-elle pas plus forte que moi,
+que Marguerite, que Paul lui-même? Trop absorbé par l'étude, il ne
+pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en
+résoudre les continuelles énigmes. Qui sait si elle n'était pas la femme
+qu'elle se vantait d'être, la seule qu'il pût aimer, le jour où il
+verrait la loyauté et la générosité qui étaient toujours au fond de ses
+calculs les plus personnels? Une tête si active, une âme tellement
+au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche
+acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de
+courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables à bonne
+fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la
+coquetterie?
+
+Je me trouvais revenue au point où Césarine m'avait amenée lorsque les
+menaces du marquis de Rivonnière m'avaient fait reculer d'effroi. Où
+était-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oublié? était-il absent?
+Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le roman de Césarine ne m'eût
+plus semblé si inquiétant et si invraisemblable.
+
+Je résolus de savoir quelque chose, et en réfléchissant je me dis que
+Bertrand devait être à même de me renseigner.
+
+C'était un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de
+fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de
+chambre, il ne pouvait pas l'être, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui,
+par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait pas de s'exprimer
+aussi bien qu'un homme du monde. C'était un garçon de trente-cinq ans,
+sérieux, froid, distingué, très-satisfait de sa taillé élégante, portant
+avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une tresse de soie à
+l'épaule, avec les aiguillettes ramenées à la boutonnière, toujours rasé
+et cravaté de blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant
+l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant
+tout, incorruptible d'ailleurs, dévoué à Césarine et à moi à cause
+d'elle, un peu dédaigneux de tout le reste de la famille et de la
+maison.
+
+Il n'était que onze heures, et, M. Dietrich n'étant pas rentré, Bertrand
+devait être dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chaussée: c'est
+là qu'il se plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérance la
+régularité des bouches de chaleur du calorifère, la marche des pendules
+ou la santé des plantes d'ornement.
+
+Je descendis et le trouvai là en effet. Il vint au-devant de moi.
+
+--Bertrand, j'ai à vous demander un renseignement, mon cher.
+
+--J'avais aussi l'intention d'en donner un à mademoiselle.
+
+--À moi? ce soir?
+
+--À vous, ce soir, quand monsieur serait rentré. Je sais que
+mademoiselle se couche tard.
+
+--Eh bien! parlez le premier, Bertrand.
+
+--C'est à propos de M. le marquis de Rivonnière.
+
+--Ah! précisément je voulais vous demander si vous aviez de ses
+nouvelles.
+
+--J'en ai. Mademoiselle Césarine, qui n'a pas de secrets pour
+mademoiselle, a dû lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui?
+
+--Je le sais. Elle a été avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne
+ensuite.
+
+--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnière prend des
+déguisements pour épier mademoiselle Césarine?
+
+--Non! Césarine le sait-elle?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Vous eussiez dû l'en avertir.
+
+--Je n'étais pas assez sûr, et puis mademoiselle Césarine, un jour que
+je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit:
+
+«--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais
+parler de lui!» Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnière
+en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en
+avertir mademoiselle de Nermont.
+
+--Savez-vous chez qui allait Césarine dans la rue d'Assas?
+
+--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai été chargé par elle de suivre la
+personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M.
+Latour.
+
+--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'épier vous-même?...
+
+--Je crois toujours avoir raison quand j'exécute les ordres de
+mademoiselle Césarine.
+
+--Même en cachette de son père et de moi?
+
+--M. Dietrich n'a pas de volonté avec elle, et vous, mademoiselle, vous
+arrivez toujours à vouloir ce qu'elle veut.
+
+--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme
+les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosité.
+
+--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout à deux
+pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je
+ne crains pas qu'on l'insulte.
+
+--Certes vous la défendriez avec courage
+
+--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de présence
+d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Césarine me l'a expliqué le
+jour où elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous.
+
+--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnière a vu
+Césarine entrer chez la personne que mon neveu fréquente.
+
+--Il l'a vue sortir, il était sur la porte quand elle est remontée dans
+sa voiture.
+
+--Il aura sans doute questionné le portier de cette maison?
+
+--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et
+on aurait dit qu'il avait envie d'être reconnu; mais mademoiselle était
+préoccupée et n'a pas fait attention à lui.
+
+--Pourquoi présumez-vous qu'il avait envie de se moquer?
+
+--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle
+cherche à rencontrer quelqu'un. Certainement il a établi à côté de moi
+une contre-mine, comme on dit. Il a dû savoir ce que j'étais chargé de
+découvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu
+a autre chose en tête que de se trouver avec mademoiselle Césarine. Il
+est bon que vous sachiez la chose, c'est à vous d'aviser, mademoiselle;
+c'est à moi d'exécuter vos ordres, si vous en avez à me donner pour
+demain.
+
+--Je m'entendrai avec mademoiselle Césarine; merci et bonsoir, Bertrand.
+
+Ainsi, malgré le temps écoulé, trois semaines environ depuis ses
+menaces, le marquis ne s'était pas désisté de ses projets de vengeance.
+Il m'avait dit la vérité en m'assurant qu'il était capable de garder sa
+colère jusqu'à ce qu'elle fût assouvie, comme il gardait son amour sans
+espérance. C'était donc un homme redoutable, ni fou ni méchant
+peut-être, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parlé de
+meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait
+maintenant de qui Césarine était éprise! Je recommençai à maudire le
+terrible caprice qu'elle avait été près de me faire accepter. Je résolus
+d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il fût rentré pour l'arrêter au
+passage et lui dire tout ce qui s'était passé, sans oublier le rapport
+que m'avait fait Bertrand.
+
+--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci.
+Moi, je ne peux rien; je ne puis éloigner mon neveu; son travail le
+cloue à Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il
+s'acharnerait d'autant plus à braver une haine qu'il jugerait ridicule,
+mais que je crois très-sérieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Césarine.
+Vous êtes son père, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la
+police pour qu'on surveille les déguisements et les démarches de M. de
+Rivonnière.
+
+--Ce serait bien grave, répondit M. Dietrich, et il pourrait en
+résulter un scandale dont je dois préserver ma fille. Je l'emmènerai
+s'il le faut; mais d'abord je ferai une démarche auprès du marquis.
+C'est à moi qu'il aura affaire, s'il compromet Césarine par sa folle
+jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et
+j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point à nous
+inquiéter de lui. Il croit que Césarine a éprouvé aujourd'hui une
+déception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a
+vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne
+votre neveu.
+
+--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au
+plus il saura que Césarine persiste à aimer Paul, car elle n'est pas
+femme à cacher ses démarches et à renoncer à ses décisions, vous le
+savez bien.
+
+--J'agirai demain; dormez en paix.
+
+Dès le lendemain en effet, et de très-bonne heure, il se rendit chez le
+marquis. Il ne le trouva pas; il était, disait-on, en voyage députe
+plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans
+Paris un homme qui se cache n'est possible qu'à la police. J'allais,
+sans dire ma résolution, écrire pour demander une audience au préfet
+lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard
+qui semblait me dire:--Faites attention! annonça le marquis de
+Rivonnière.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III
+
+
+Le marquis se présenta aussi aisé, aussi courtois que si l'on se fût
+quitté la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la
+main comme de coutume, se réservant de l'observer; mais Césarine, dont
+le sourcil s'était froncé, et qui était vraiment lasse de ses hommages,
+lui dit d'un ton glacé:
+
+--Je ne m'attendais pas à vous revoir, monsieur de Rivonnière.
+
+--Je ne me croyais pas banni à perpétuité, répondit-il avec ce sourire
+dont l'ironie avait frappé Bertrand, et qui était comme incrusté sur son
+visage pâli et fatigué.
+
+--Vous n'avez pas été banni du tout, reprit Césarine. Il se peut que je
+vous aie témoigné du mécontentement quand vous m'avez semblé manquer de
+savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup à un vieil ami, et je ne
+songeais pas à vous éloigner. Vous avez trouvé bon de disparaître. Ce
+n'est pas la première fois que vous boudez, mais ordinairement vous
+preniez la peine de motiver votre absence. C'était conserver le droit
+de revenir. Cette fois vous avez négligé une formalité dont je ne
+dispense personne; vous avez cessé de nous voir parce que cela vous
+plaisait; vous revenez parce que cela vous plaît. Moi, ces façons-là me
+déplaisent. J'aime à savoir si les gens que je reçois me sont amis ou
+ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me
+tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois être
+avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en
+aucun cas que je tolérerais le plus petit manque d'égards.
+
+Étourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il
+prétendit qu'il s'était absenté réellement, qu'il avait envoyé une carte
+P. P. C., ce qui n'était pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa
+raillerie intérieure se changea en confusion et en dépit.
+
+M. Dietrich, qui avait gardé le silence, prit alors la parole.
+
+--Monsieur le marquis, lui dit-il après avoir sonné pour défendre
+d'introduire d'autres visites, vous êtes venu chercher une explication
+que j'allais vous demander ce matin. Vous vous êtes fait passer pour
+absent, et vous n'avez pas quitté Paris. Autant que ma fille, j'ai le
+droit de trouver étrange que vous n'ayez pas su nous donner un prétexte
+de votre disparition; mais mon étonnement est encore plus profond et
+plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous êtes
+constitué son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste
+peut-être, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une
+passion ou dans un dépit qui légitime votre conduite à vos propres
+yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer
+franchement.
+
+--Eh bien! je l'avoue franchement, répondit le marquis, poussé à bout
+par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un
+espion, comme un misérable. J'ai bu toute la honte de mon rôle, puisque
+me voici dévoilé; mais ce n'est pas à monsieur Dietrich de me le
+reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli
+envers sa fille un devoir que me suggérait mon dévouement pour elle, et
+que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le péril.
+
+M. Dietrich l'interrompit.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux renseigné que vous; je
+savais que dans aucune démarche de ma fille il n'y avait péril pour
+elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous élevez la prétention de
+l'empêcher à tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari;
+ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me
+voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai
+sincèrement regretté de vous voir échouer auprès d'elle; mais
+aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse
+et de dignité. Je vous le déclare avec l'intention de ne me rétracter en
+aucune façon, soit que vous me répondiez par des excuses ou par des
+menaces.
+
+--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, répliqua le marquis; je sais
+le respect que je dois à vous et à moi-même. Je me retire pour attendre
+chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner.
+
+--C'est bien fait! s'écria Césarine dès qu'il fut sorti. Merci, mon
+père! tu as fait respecter ta fille!
+
+--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacité que je ne pus
+maîtriser, tu ne songes qu'à toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au
+bout de cette explication, et que ta folie place ton père en face de
+l'épée d'un homme exaspéré par toi?
+
+Césarine pâlit, et se jetant au cou de son père:
+
+--Ce n'est pas vrai, cela! s'écria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou
+je meurs!
+
+--Ce n'est pas vrai, répondit M. Dietrich. Notre amie s'exagère mon
+devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnière se le tient pour dit,
+l'incident est vidé; sinon....
+
+--Ah! oui, voilà! _sinon_! Mon père, tu me mets au désespoir, tu me
+rends folle!
+
+--Il faut être calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une
+question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grâce à
+me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prévaloir mon
+autorité et te forcer à la prudence. Je dois accepter les conséquences
+de ma tendresse pour toi; je les accepte.
+
+Il se dégagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut véritablement
+suffoquée par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais
+seule pour ne pas exposer son père à porter la peine de ses
+excentricités.
+
+Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai à Bertrand pour
+l'engager à ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer à M. Dietrich
+ou à moi. Il hésita beaucoup à prendre cet engagement. Pour lui,
+Césarine était la meilleure tête de la maison. Si quelqu'un pouvait
+dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait
+fort bien la gravité, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas,
+c'était Césarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance
+et promit. Trois jours après, il m'apporta une lettre de Césarine
+adressée à M. de Rivonnière, mais en me priant de demander son compte à
+M. Dietrich.
+
+--Je n'ai jamais trahi les bons maîtres, disait-il, et vous m'avez forcé
+de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Césarine n'aura plus de
+confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison où je ne serais
+pas estimé.
+
+Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il était trop tard
+pour retenir Césarine; lui ôter son agent le plus fidèle et le plus
+dévoué, c'était la pousser à commettre plus d'imprudences encore. Je
+rendis la lettre à Bertrand et j'attendis que Césarine vînt me raconter
+ce qu'elle contenait, car il était rare qu'elle ne demandât pas conseil
+aussitôt après avoir agi à sa tête.
+
+Elle ne vint pas, et mes anxiétés recommencèrent. Cette fois je ne
+craignais plus pour mon neveu. J'étais sûre que Césarine ne l'avait pas
+revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis
+avait fort irrité, et qui ne paraissait nullement disposé à lui
+pardonner.
+
+Le lendemain, Césarine entra chez moi en me disant:
+
+--Je sors, veux-tu venir avec moi?
+
+--Certainement, répondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses
+sortir sans moi dans les circonstances où tu as placé ton père.
+
+--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de réparer mes torts, quoi
+qu'il m'en coûte; tu vas voir!
+
+--Où allons-nous?
+
+--Je te le dirai quand nous serons parties.
+
+Les ordres étaient donnés d'avance au cocher par Bertrand, et nous
+descendîmes les Champs-Élysées sans que Césarine voulût s'expliquer.
+Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit:
+
+--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez
+Lemichez.
+
+En effet, nous descendîmes dans les jardins de cet horticulteur et
+parcourûmes ses serres, où Césarine choisit quelques plantes fort
+chères; à 3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitôt nous vîmes
+entrer le marquis de Rivonnière.
+
+--Voici justement un de mes amis, dit Césarine à l'employé qui nous
+accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les
+plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit brisé,
+et faites faire la note, que je veux payer tout de suite.
+
+Nous restâmes donc dans la serre aux camélias, où le marquis vînt nous
+joindre.
+
+--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous êtes venu à
+mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'à
+nouvel ordre, vous mettre en présence de mon père. Asseyez-vous sur ce
+banc, nous sommes très-bien ici pour causer.
+
+Monsieur de Rivonnière, j'ai réfléchi, j'ai vu clair dans ma conduite,
+je l'ai condamnée, et c'est à vous que je veux me confesser. Je ne vous
+ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous
+ai pas trompé en mettant mon refus sur le compte d'une aversion
+prononcée pour le mariage. J'étais sincère, je n'aimais personne, et je
+croyais que l'amour de ma liberté ne serait jamais assouvi. Il l'a été
+bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuyé, la liberté m'a
+épouvantée. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'épouserai peut-être
+pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est
+impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me
+croyais une femme très-forte, je ne suis qu'une enfant très-faible, et
+d'autant plus faible que je ne croyais pas à l'amour et ne m'en méfiais
+pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin,
+puisque ma passion n'est point partagée. Si vous souhaitiez une
+vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'être
+d'avoir préféré un inconnu à un ami éprouvé; mais vous n'êtes ni cruel
+ni égoïste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous
+au point de perdre l'affection de mon père, la faute en est à moi, à
+moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jugé. Je me suis
+méfiée de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspéré, égaré,
+jeté dans une sorte de délire. J'aurais dû vous dire dès le premier jour
+ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis
+malheureuse; soyez bon, ayez pitié de moi!
+
+En parlant ainsi avec une émotion qui la rendait plus belle que jamais,
+Césarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant
+M. de Rivonnière. Celui-ci, éperdu et comme désespéré, l'en empêcha en
+s'écriant:
+
+--Que faites-vous là? C'est vous qui êtes folle et cruelle! Vous voulez
+donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je
+compris? Je croyais à un caprice, vous me dites pour me consoler que
+c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que
+vous voulez?
+
+--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami,
+répondit-elle, toujours penchée vers lui et retenant ses mains
+tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque
+d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: «Avouez
+votre amour pour un autre, je reste votre ami,»--car vous m'avez dit
+cela! j'aurais dû vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur
+qui parlait spontanément. J'ai cru à un piège, c'est là mon crime et la
+cause de votre colère. Ma méfiance vous a trompé. Vous avez cru à un
+caprice, dites-vous? Cela devait être. Aussi m'avez-vous traitée comme
+une fantasque enfant que l'on veut protéger et sauver en dépit
+d'elle-même. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employé
+tous les moyens pour vous en acquitter. À présent vous découvrez, vous
+voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre
+devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se
+peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous
+dévouer à moi comme un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur
+atroce de perdre mon meilleur ami au moment où j'en ai le plus besoin.
+
+Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait
+M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas
+réussir avec le marquis: il était déjà vaincu.
+
+--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que
+vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez!
+Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander
+d'amener à vos genoux l'ingrat qui vous dédaigne?
+
+--Ah! grand Dieu, s'écria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se
+doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous
+n'avez rien à faire que de m'accepter éprise d'un autre et de m'aimer
+assez pour demander pardon à mon père des torts qu'il vous attribue. Il
+a cru que vous vouliez me perdre par un éclat, faire croire que vous
+aviez des droits sur moi. Dites-lui la vérité, accusez-moi,
+expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de
+jouer avec moi le rôle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre
+parole pour l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera pas
+difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il est si malheureux
+d'être brouillé avec vous!
+
+Le marquis hésitait à prendre des engagements avec M. Dietrich. Césarine
+pleura tant et si bien qu'il promit de venir à l'hôtel le soir même, et
+qu'il y vint.
+
+Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si habilement amenée, et
+elle voulait que le marquis vînt chez elle comme de lui-même.
+
+J'hésitais à tromper M. Dietrich.
+
+--Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que j'ai imaginé pour
+préserver la vie de mon père devrait te sembler une tâche sacrée, que
+j'ai combinée avec énergie et menée à bien avec adresse et dévouement.
+Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne
+plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces
+deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un éclat. Grâce à moi,
+ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras à jamais tranquille pour
+ton neveu. M. de Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux
+que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air
+charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il doit être, et je lui
+aurai rendu un grand service dont il me saura gré plus tard. Quand on ne
+peut pas combattre une bête féroce, on la séduit et l'apprivoise. J'ai
+fait une grande faute le jour où j'ai perdu patience avec lui. Je m'y
+prenais mal, à présent je le tiens!
+
+M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de
+son repentir aussi franchement que Césarine l'avait prévu. Le pauvre
+Rivonnière était d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert
+autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à subir la torture.
+Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter
+la liberté de Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich
+l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la fois, après quoi
+elle se mit au piano et lui joua délicieusement les airs qu'il
+préférait. Ses nerfs se détendirent. Le marquis pleura comme un enfant
+et s'en alla béni et brisé.
+
+--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la
+galerie après que les portes se furent refermées sur M. de Rivonnière,
+vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais
+bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour arranger les
+affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle a écrit, elle a parlé, et
+_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familière,
+mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment.
+
+Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour était joué. Césarine
+était-elle donc profonde en ruses et en cruautés? Non, elle était
+féconde en expédients et habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses
+rôles au point de ressentir toutes les émotions qu'ils comportaient.
+Elle croyait fermement à son inspiration, à son génie de femme, et se
+persuadait opérer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire
+place.
+
+Elle était donc maîtresse de la situation comme toujours. Elle avait
+amené son père à tout accepter, elle avait paralysé la vengeance du
+marquis, elle m'avait surprise et troublée au point que je ne trouvais
+plus de bonnes raisons pour la résistance. Il ne lui restait qu'à
+vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action était
+simplifiée. Les forces de sa volonté, n'ayant plus que ce but à
+atteindre, étaient décuplées.
+
+--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgré
+le mauvais résultat de tes premières avances?
+
+--J'ai fait une école, répondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je
+m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et
+j'attendrai l'occasion; elle se présentera, n'en doute pas. Les choses
+humaines apportent toujours leur contingent de secours imprévu à la
+volonté qui guette pour en tirer parti.
+
+Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances
+assez compliquées, qu'il faut reprendre de plus haut.
+
+Marguerite n'avait pas caché à Paul la visite de Césarine, et elle lui
+avait assez bien décrit la personne pour qu'il lui fût aisé de la
+reconnaître. Il m'avait fait part de cette démarche bizarre, et je la
+lui avais expliquée. Il n'était plus possible de lui cacher la vérité.
+Par le menu, il apprit tout; mais nous eûmes grand soin de n'en pas
+parler devant Marguerite, dont la jalousie se fût allumée.
+
+Paul se montra, dans cette épreuve délicate, au-dessus de toute
+atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je
+l'adjurai, un soir que je l'avais emmené promener au Luxembourg, de me
+répondre sincèrement une fois pour toutes.
+
+--Est-ce que ce n'est pas déjà fait? me dit-il avec surprise; pourquoi
+supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volonté?
+
+--Parce que les circonstances se modifient à toute heure autour de cette
+situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais
+forcée de consentir, parce que M. de Rivonnière se résignerait, parce
+qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas
+lié à elle par un devoir réel. Son sort et celui de l'enfant assurés,
+rien ne te condamne à sacrifier à une femme que tu n'aimes pas le sort
+le plus brillant et la conquête la plus flatteuse.
+
+--Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite
+comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donné cet enfant, et
+puis parce qu'elle est une enfant elle-même. Cette indulgence tendre que
+la faiblesse inspire naturellement à l'homme est un sentiment
+trés-profond et très-sain. Il ne donne pas les émotions violentes de
+l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honnêtes, et n'y laisse
+pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature
+sobre et contenue. Ce besoin, impérieux chez d'autres, est très-modéré
+chez moi. Je ne suis pas attiré par le plaisir fiévreux. Mes nerfs ne
+sont pas entraînés aux paroxysmes, mon cerveau n'est guère poétique, un
+idéal n'est pour moi qu'une chimère, c'est-à-dire un monstre à beau
+visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le
+développement extraordinaire de sa volonté, au contraire il est dans
+l'abandon tendre et généreux de sa force. Le bonheur parfait n'étant
+nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagère de
+certaines situations enviées, j'ai pris le mien à ma portée, je l'ai
+fait à ma taille, je tiens à le garder, et je défie mademoiselle
+Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus désirable à m'offrir. Si
+elle réussissait à m'ébranler en agissant sur mes sens ou sur mon
+imagination, sur la partie folle ou brutale de mon être, je saurais
+résister à la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je
+prendrais un grand parti: j'épouserais Marguerite.
+
+--Épouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant!
+
+--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette
+union blesserait votre juste fierté; c'est pourquoi je ne m'y résoudrais
+qu'à la dernière extrémité.
+
+--Qu'appelles-tu la dernière extrémité?
+
+--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le
+passé d'une fille déchue, le danger de subir la domination d'une femme
+altière et impérieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma
+jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune.
+Je suis sûr du présent. Le passé ne m'appartenant pas, je n'ai pas à en
+souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a séduite n'existe plus
+pour elle ni pour moi: elle l'a anéanti à jamais en refusant ses secours
+et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en
+avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc
+parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je
+suis certain d'être le dernier.
+
+Quelques jours après cette conversation, je trouvai Marguerite
+très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir à causer avec elle; mais,
+comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage,
+j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros
+lot de guipures à raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de
+Césarine.
+
+--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apporté ça, me dit-elle.
+Elle est venue ce matin, à pied, par le Luxembourg, suivie de son
+domestique à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi pendant
+plus d'une heure. Elle m'a donné de bons conseils pour la santé du
+petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informée de tout ce
+qui me regarde avec une bonté!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et
+je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore
+voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas?
+
+--Non, puisqu'elle ne le veut pas.
+
+--Est-ce que Paul le sait?
+
+--Je l'ignore.
+
+--C'est drôle qu'elle en fasse un mystère; c'est quelque dame de charité
+qui cache le bien qu'elle fait.
+
+--Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage, Marguerite?
+
+--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Féron, qui est
+fière, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour
+n'être pas à charge à Paul; mais elle supporte bien des privations, et
+l'enfant nous dérange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous
+tout ce qu'il peut, peut-être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux
+habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les
+économies qu'il fait.
+
+--Acceptez de moi, ma chère enfant, et vous ne lui coûterez plus rien.
+
+--Il me l'a défendu, et j'ai juré de ne pas désobéir. D'ailleurs nous
+voilà tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voilà
+pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye très-cher, le double de ce
+que nous lui aurions demandé. Voyez comme c'est beau! toute une
+garniture de chambre à coucher en vieux point! Quand ce sera doublé de
+rose....
+
+--Mais cette quantité d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien à
+une aumône; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mécontent de vous la
+voir accepter?
+
+--On ne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est surtout au profit
+de madame Féron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai
+accepté. Vous ne voudriez pas empêcher cette brave femme de gagner sa
+vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs!
+
+Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu était ouvert et que
+Césarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystérieux.
+
+Le lendemain, je fus frappée d'une nouvelle surprise. Je trouvai
+Marguerite dans l'antichambre de Césarine. Elle avait reçu d'elle ce
+billet qu'elle me montra:
+
+«Ma chère enfant, j'ai oublié un détail important pour la coupe des
+dentelles. Il faut que vous preniez vous-même la mesure de la toilette.
+Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez.
+
+
+ «La dame aux guipures.»
+
+
+--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je.
+
+--Paul était parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas à réfléchir,
+et puis j'étais si contente de monter dans la belle voiture, toute
+doublée de satin comme une robe de princesse! et des chevaux!
+domestiques devant, derrière! ça allait si vite que j'avais peur
+d'écraser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc!
+Ah! je peux dire que je n'ai jamais été à pareille fête!
+
+Césarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis.
+
+--Ah! tu t'intéresses à nos petites affaires? me dit-elle avec un
+malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais
+te surprendre en renouvelant mon appartement d'après tes idées! Chère
+petite, dit-elle à Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette
+pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des
+ciseaux. Taillez un patron bien exact.
+
+--Mais enfin, madame, s'écria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et
+en jetant un regard ébloui sur la toilette chargée de bijoux, dites-moi
+donc où je suis, et si vous êtes reine ou princesse!
+
+--Ni l'une, ni l'autre, répondit Césarine. Je ne suis guère plus noble
+que vous, mon enfant. Mes parents ont gagné de la fortune en
+travaillant: c'est pourquoi je m'intéresse aux personnes qui vivent de
+leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystère que
+mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Césarine Dietrich, une
+personne que M. Paul n'aime guère.
+
+--Il a tort, bien tort, vous êtes si aimable et si bonne!
+
+--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai?
+
+--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop parée
+au bal, voilà tout; mais il vous connaît si peu, il faut lui pardonner.
+
+--Il ne vous a pas chargée, dis-je à Marguerite un peu sévèrement, de
+demander pardon pour lui.
+
+Elle me regarda avec étonnement. Césarine la prit par te bras et lui fit
+voir tout son appartement et toute la partie de l'hôtel qu'elle
+habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naïves, de ses
+notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la
+promenant ainsi, elle échappait à mon contrôle, elle l'accaparait, elle
+la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle
+jouait le rôle de Méphisto auprès de cette Marguerite, aussi femme que
+celle de la légende.
+
+Voyant que Césarine était résolue à me mettre de côté pour le moment, je
+quittai sa chambre, où elle ramena Marguerite et l'y garda assez
+longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu'à sa voiture, qui devait
+la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis
+de Rivonnière; c'est là qu'eut lieu une scène inattendue qui devait
+avoir des suites bien graves.
+
+--Bonjour, marquis, dit Césarine, qui entrait la première, je vous
+attendais. Vous venez déjeuner avec nous?
+
+En ce moment, et comme M. de Rivonnière s'avançait pour baiser la main
+de sa souveraine, il se trouva vis-à-vis de Marguerite, qui la suivait.
+Il resta une seconde comme paralysé, et Marguerite, qui ne savait rien
+cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Césarine.
+
+--Jules! s'écria Marguerite en montrant le marquis d'un air effaré,
+comme si elle eût vu un spectre.
+
+M. de Rivonnière avait pris possession de lui-même, il dit en souriant:
+
+--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne?
+
+--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse.
+
+--Non, dit Césarine, vous êtes trompée par quelque ressemblance, il
+s'appelle Jacques de Rivonnière Venez, mon enfant. Marquis, je reviens.
+
+Elle l'emmena.
+
+--C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à M. de Rivonnière,
+convenez-en.
+
+--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez?
+
+--Sans doute, c'est la maîtresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous
+pas, vous qui avez tant rôdé autour de son domicile?
+
+--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre à la
+rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas à Césarine que je suis ce
+Jules....
+
+--Si vous espérez la tromper....
+
+Césarine rentrait. Son premier mot fut:
+
+--Ah ça! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle
+n'a donc jamais su qui vous étiez? Elle jure que c'était un étudiant,
+qu'il se nommait Morin, et qu'à présent, malgré votre grand air et votre
+belle tenue, vous êtes un faux marquis. Il y a là-dessous un roman qui
+va nous divertir. Voyons, contez-nous ça bien vite avant déjeuner.
+
+--Vous voulez vous moquer de moi?
+
+--Non, car je crains d'avoir à vous trouver très-coupable et à vous
+blâmer.
+
+--Alors permettez-moi de me taire.
+
+--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout à fait. Mon neveu songe à
+l'épouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et
+si elle ne s'est pas vantée en prétendant avoir refusé vos dons.
+Confessez-vous, il y va de l'honneur.
+
+--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler.
+
+Et il raconte comme quoi, dans un moment où il voulait guérir de son
+amour pour mademoiselle Dietrich, il avait erré comme un fou, au hasard,
+aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes
+velléités de suicide. Là, il avait rencontré cette fille, dont la beauté
+l'avait frappé, et qui, maltraitée chez sa mère, s'était laissée
+enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'était donné le premier nom
+venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'était fait passer pour
+un pauvre étudiant en situation de l'épouser. Il l'avait logée dans une
+petite maison de campagne de la banlieue où il allait la voir en secret,
+dans une tenue appropriée à son mensonge, et où elle ne se montrait à
+personne. Elle était modeste, et sans autre ambition que celle de se
+marier avec lui, quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerce avait duré
+quelques semaines. Une affaire ayant appelé le marquis dans ses terres
+de Normandie, il avait appris que Césarine était à Trouville. Il s'était
+repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoyé Dubois, son
+homme de confiance, à Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules
+Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle
+avait jeté au nez du porteur en disant:
+
+--Il m'a trompée, puisqu'il est riche. Je le méprise, dites-lui que je
+ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir
+se hâter de transmettre la réponse à son maître, d'autant plus que
+celui-ci avait suivi Césarine à Dieppe. C'est au bout de trois mois
+seulement que, de retour à Paris, il avait appris le refus et la
+disparition de Marguerite. Il avait envoyé chez sa mère, elle y était
+retournée en effet; mais, après une tentative de suicide, elle avait
+disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se
+fût noyée, puisque, disait-on, c'était son idée. Le marquis ajouta:
+
+--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a
+rendu furieux naguère....
+
+--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts
+qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui.
+
+--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire....
+
+--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette
+constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les
+femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce
+genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le
+deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est
+consolée.
+
+--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite
+sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de
+Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut
+estimer sa compagne et lui pardonner.
+
+--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son
+nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline!
+Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul
+Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de
+Rivonnière:
+
+--Voilà Jules!
+
+--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert
+serait-il informé?
+
+--Il le sera! répondit Césarine.
+
+--Par toi? m'écriai-je.
+
+--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle
+veut empêcher ce mariage!
+
+--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au
+marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses
+soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à
+moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment
+supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi
+qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle
+je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai
+peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux,
+vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne
+d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en
+elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même
+que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu
+la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite.
+
+--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée
+nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra
+qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et....
+
+--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en
+affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre
+férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas
+le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas
+Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est
+pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise
+affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration
+d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne
+vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas
+pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur
+nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus
+de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique.
+
+Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son
+obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une
+confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de
+ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont
+pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un
+idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout
+l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été
+facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût
+jamais fait attention.
+
+Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais
+faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se
+trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme
+d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs
+années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant
+de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les
+théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses
+proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de
+ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y
+soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens
+avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant
+heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction
+qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses
+envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était
+payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il
+recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe,
+qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il
+fût.
+
+Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait
+étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme
+elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa
+donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter,
+d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en
+dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne
+pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine
+manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la
+confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il
+m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire.
+
+Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la
+lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois:
+
+«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour
+ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes
+rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous
+n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en
+est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que
+possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté
+à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de
+refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne
+et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du
+besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec
+le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où
+elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans
+danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même.
+Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se
+décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la
+réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est
+votre devoir de mère.
+
+«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi.
+
+ «Marquis de RIVONNIÈRE.»
+
+Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre
+mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la
+relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était
+très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de
+près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur
+existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils
+était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté.
+Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle
+de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter,
+pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur
+l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une
+donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes.
+Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une
+petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont
+elle pouvait prendre possession sur-le-champ.
+
+Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention
+pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et
+délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en
+lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le
+coeur palpitant et la sueur au front.
+
+--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux
+copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au
+marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne
+se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à
+mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que
+tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu.
+
+Marguerite tremblait de tous ses membres.
+
+--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma
+honte. Je donne ma démission de femme honnête.
+
+--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne
+seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas,
+et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne
+consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là, on ne
+pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien.
+Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que
+tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En
+une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le
+marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut
+arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre
+en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener
+pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul,
+qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la
+peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumônes de sa
+tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bontés-là n'ont qu'un temps. Tu
+sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour élever
+un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à
+peine lire et écrire? Avec ça qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec
+leurs grèves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien
+né; il est petit-fils d'un médecin et noble par sa grand'mère. Tu lui
+dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collège;
+autrement il te reprocherait son malheur.
+
+--Mais s'il me reproche son bonheur?...
+
+--Est-ce qu'il saura d'où il vient? les enfants ne fouillent jamais ces
+choses-là. Ils prennent le bonheur où ils le trouvent, et on doit
+sacrifier sa fierté à leurs intérêts.
+
+Marguerite signa; la Féron s'enfuit sans lui donner le temps de la
+réflexion.
+
+Le marquis n'avait pas compté que Paul pourrait ignorer longtemps ce
+contrat, qu'il courut déposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda
+de régulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait
+incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut
+peut-être pas préméditée, devait amener vite ce résultat. En prenant
+congé de madame Féron, il lui remit pour Marguerite un petit écrin, en
+lui disant que c'était le pot-de-vin d'usage. À ce mot de pot-de-vin
+qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Féron retrouva tout en
+pleurs, se prit à rire avec la facilité qu'ont les enfants de passer
+d'une crise à la crise contraire.
+
+--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu à la
+fois?
+
+Elle ouvrit l'écrin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez
+notable. La veille encore, elle l'eût peut-être repoussée; mais elle
+avait vu, le matin même, les bijoux de Césarine, et, bien qu'elle eût
+affecté de ne pas les envier, elle en avait gardé l'éblouissement. Elle
+passa la bague à son doigt, jurant à la Féron qu'elle allait la remettre
+dans l'écrin et la cacher.
+
+--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi
+ça tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas
+signé, et Paul ne regarde pas où nous mettons le nôtre. Il ne sait
+jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous
+avons besoin. À présent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et,
+s'il est étonné, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas
+trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler.
+
+Marguerite cacha la bague; il était trop tard pour la faire évaluer,
+Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais
+dîné seule, de bonne heure, pour aller le prendre à son bureau. Il
+m'avait écrit qu'il était un peu inquiet de l'indisposition de son fils.
+
+L'enfant n'avait rien de grave. J'avais raconté à Paul, chemin faisant,
+la visite de Marguerite à Césarine, l'engageant à ne pas blâmer
+Marguerite de sa confiance, de crainte d'éveiller ses soupçons. Il était
+fort mécontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser
+dans son petit ménage.
+
+--Si c'est par là qu'elle prétend me prendre, elle s'y prend mal,
+disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate!
+
+Je lui répondis que jusqu'à nouvel ordre le mieux était de ne pas
+paraître s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit.
+Nous ne nous doutions guère des choses plus graves qui venaient de s'y
+passer.
+
+Rassurée sur la santé de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me
+dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni
+madame Féron n'avaient dîné, elles mangeaient en cachette dans la
+cuisine et se parlaient à voix basse, se taisant ou feignant de chanter
+quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement.
+
+--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqué. C'est
+l'effet de la course de Marguerite en voiture de _maître_ et la vue des
+merveilles de l'hôtel Dietrich qu'elle aura racontées à sa compagne, ou
+bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage à entreprendre.
+
+Paul feignit de me croire, mais son attention était éveillée. Il me
+reconduisit en bas en me disant:
+
+--Mademoiselle Dietrich commence à m'ennuyer, ma tante! Elle introduit
+son esprit de folie et d'agitation dans mon intérieur; elle me force à
+m'occuper d'elle, à me méfier de tout, à surveiller ma pauvre
+Marguerite, qui n'était encore jamais sortie sans ma permission, et que
+je vais être forcé de gronder ce soir.
+
+--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent
+et emmène-la tout de suite à la campagne.
+
+--Bah! mademoiselle Dietrich, grâce à M. Bertrand, nous aura dépistés
+dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je
+perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne
+vois qu'un remède, c'est de faire savoir très-brutalement à mademoiselle
+Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours à ma famille que je n'ai
+voulu de la protection de son père pour moi.
+
+Paul était agité en me quittant. Le nom de Césarine l'irritait; son
+image l'obsédait; je le voyais avec effroi arriver à la haine, l'amour
+est si près! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger.
+
+Paul, se sentant pris de colère, voulut attendre au lendemain pour
+notifier à Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira
+de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler,
+un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne
+put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre à coucher,
+et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte
+entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant
+briller quelque chose d'étincelant à la lueur de sa petite lampe. La
+pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brûlait
+son cerveau. Elle avait voulu savourer l'éclat de sa bague avant de s'en
+séparer, elle lui disait naïvement adieu, au moment de la renfermer dans
+l'écrin, quand Paul, qui était arrivé auprès d'elle sans qu'elle
+l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri
+d'épouvante.
+
+--Tais-toi, lui dit Paul à voix basse, ne réveille pas l'enfant!
+Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. Écoute, lui
+dit-il quand il l'eut amenée, stupéfaite et glacée, dans la pièce
+voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite
+fille de sept ans. Ne me réponds pas, n'élève pas la voix. Il faut avant
+tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consternée? Ce que tu as
+fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot à la
+personne qui te l'a donné. Tu savais fort bien que tu ne dois rien
+recevoir que de moi, et tu ne le feras plus, à moins que tu ne veuilles
+me quitter.
+
+--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui
+veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure
+de faim?
+
+--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que
+tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu
+reçoives de présents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher.
+
+--Je n'ai pas été chez _lui_, je te le jure! s'écria Marguerite, qui
+avait perdu la tête et ne s'apercevait pas de la méprise de Paul.
+
+--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_?
+
+--Mademoiselle Dietrich! répondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge
+qui pouvait la sauver.
+
+--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir.
+
+--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air
+fâché.
+
+--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule
+chose, une chose immense, m'a lié à toi pour la vie, ta sincérité. Ne
+joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit
+_lui_ au lieu d'_elle_? réponds, je le veux.
+
+Marguerite ne sut pas résister à cet appel suprême. Elle tomba aux pieds
+de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les détails, elle montra
+la lettre du marquis, l'acte de vente simulée, c'est-à-dire de donation;
+elle voulut le déchirer. Paul l'en empêcha. Il s'empara des papiers et
+de l'écrin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de
+douleur, il la releva et lui parla doucement.
+
+--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal
+raisonné l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me
+faisais. C'est la première fois que j'ai un reproche à te faire; ce
+sera la dernière, n'est-ce pas?
+
+--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir....
+
+--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain
+nous causerons plus tranquillement.
+
+Paul se remit à son bureau, et il m'écrivit la lettre suivante:
+
+«Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chérie, j'aurai tué le
+prétendu Jules Morin ou il m'aura tué,--tu sais qui il est et où
+Marguerite l'a rencontré ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il
+avait fait accepter tantôt à Marguerite des moyens d'existence, avec la
+prévision, énoncée par écrit, que cette considération me déciderait à
+l'épouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bête,
+et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue.
+Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqué
+la rencontre de Marguerite avec son séducteur. Quoi qu'il en soit, si
+Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientôt privé
+mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lavé la tache
+qu'il a imprimée à ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais
+l'adopter légalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te
+semblera, comme à moi, qu'il n'a jamais existé, et j'aurai purgé
+l'hypothèque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre
+moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lègue et te
+confie mon fils; remets-lui le peu que je possède. Laisse-le à sa mère
+sans permettre qu'elle s'éloigne de toi de manière à échapper à ta
+surveillance. Elle est bonne et dévouée, mais elle est faible. Quand il
+sera en âge de raison, mets-le au collège. Je n'ai pas dissipé le mince
+héritage de mon père. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma
+providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai
+bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le
+nécessaire pour mon enfant.--J'espérais faire une petite fortune avant
+cette époque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a
+ses accidents qu'il faut toujours être prêt à recevoir. Je n'ai du reste
+aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutôt
+qu'un plaisir. Je vais avec confiance où je dois aller. Tu ne recevras
+cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-même
+pour te montrer qu'à l'heure du danger ma plus chère pensée a été pour
+toi.»
+
+Il écrivit à Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui
+pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui
+avait donné.
+
+«Un jour d'entraînement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier
+tant de jours de courage et de dévouement que tu as mis dans notre vie
+commune. Parle de moi à mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse
+pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les conséquences de ta faiblesse;
+c'est pour les détourner que je vais me battre, c'est pour préserver à
+jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le père
+s'expose pour que la mère soit vengée et respectée. Je vous bénis tous
+deux.»
+
+Il pensa aussi à la Féron et lui légua ce qu'il put. Il s'habilla, mit
+sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans éveiller personne.
+Il alla prendre pour témoins son ami, le fils du libraire, et un autre
+jeune homme d'un esprit sérieux. À sept heures du matin, il faisait
+réveiller M. de Rivonnière et l'attendait dans son fumoir.
+
+Il n'avait pas laissé soupçonner à ses deux compagnons qu'il s'agissait
+d'un duel immédiat. Il avait une explication à demander, il voulait
+qu'elle fût entendue et répétée au besoin par des personnes sûres.
+
+Il s'était nommé en demandant audience. Le marquis se hâta de s'habiller
+et se présenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir
+dire à Césarine qu'il avait été provoqué. Il alla même au-devant de
+l'explication en disant à Paul:
+
+--Vous venez ici avec vos témoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais
+vous ne connaissez pas les règles, et cela m'est tout à fait
+indifférent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas nécessaire
+d'initier à nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez
+avoir à vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et
+mon heure seront les vôtres.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Paul; je ne compte pas procéder
+selon les règles, et il faut que vous acceptiez ma manière. Je veux que
+mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vôtre. Je ne suis pas
+dans une position à m'entourer de mystère. Les personnes qui veulent
+bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour maîtresse, je ne
+parlerai point à mots couverts, une jeune fille séduite à quinze ans par
+un homme qui n'avait nullement l'intention de l'épouser. Je m'abstiens
+de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle
+l'avait oublié. Je n'étais pas jaloux du passé, j'étais heureux, car
+j'étais père, et, quel que fût le lien qui devait nous unir pour
+toujours, fidélité jurée ou volontairement gardée, je considérais notre
+union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre,
+je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvreté. Hier, cet
+homme a écrit à ma compagne la lettre que voici:
+
+Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Marguerite; puis il montra
+la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le
+plus grand calme, après quoi, et sans permettre au marquis de
+l'interrompre, il reprit:
+
+--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'écrire à ma
+maîtresse que ses présents me décideraient sans doute au mariage, c'est
+vous, monsieur le marquis de Rivonnière, j'imagine que vous reconnaissez
+votre signature?
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez
+une réparation?
+
+--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prêt à vous la donner.
+
+--Prêt?
+
+--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes témoins.
+
+--Faites, monsieur.
+
+Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint
+dire à Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en
+l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignité dans ses
+manières qu'aussitôt son départ le jeune Latour essaya de parler en sa
+faveur. Il trouvait très-justes le ressentiment et la démarche de Paul;
+mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul
+eût engagé le marquis à expliquer le passage de sa lettre, peut-être
+celui-ci se fût-il défendu d'avoir eu une intention blessante contre
+lui. L'autre ami, plus réfléchi et plus sévère, jugea que la tentative
+de générosité envers Marguerite et l'appel à ses sentiments maternels
+étaient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et
+peut-être irréfléchie sur laquelle il motivait sa provocation.
+
+--J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour abréger et pour fixer
+les conditions du duel d'une manière précise. Je crois avoir fait
+comprendre à M. de Rivonnière que son action m'offensait autant que ses
+paroles.
+
+Le jeune Latour se rendit, mais avec l'espérance que les témoins du
+marquis l'aideraient à provoquer un arrangement.
+
+Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est à croire que le marquis les
+avait prévenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au
+premier jour. L'heure n'était pas écoulée que ces six personnes se
+trouvèrent en présence.
+
+M. de Rivonnière avait tout expliqué à ses deux amis. Ils connaissaient
+ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans
+une autre pièce. Les quatre témoins s'entendirent en dix minutes. Ceux
+de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discuté. Le vicomte de
+Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un
+instant l'air d'acquiescer au désir du jeune Latour en parlant d'engager
+l'auteur de la lettre à préciser la valeur d'une certaine phrase; mais
+l'autre témoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de
+sécheresse que le marquis s'était prononcé devant eux très-énergiquement
+sur la volonté de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un
+seul mot écrit et signé de sa main.
+
+Une heure après, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre.
+Une heure encore et Césarine recevait le billet suivant, de l'homme de
+confiance du marquis.
+
+«M. le marquis est frappé à mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle
+de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore
+la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu.
+
+»P.S. M. Paul Gilbert est près de lui, sain et sauf. «DUBOIS.»
+
+Frappées comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions
+sans pouvoir parler. Césarine courut à la sonnette, demanda sa voiture,
+et nous partîmes sans échanger une parole.
+
+Le marquis était, quand nous arrivâmes, entre les mains du chirurgien,
+qui, assisté de Paul et du vicomte de Valbonne, opérait l'extraction de
+la balle. Dubois, qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous fit
+entrer dans un salon, où le jeune Latour me raconta tout ce qui avait
+amené et précédé le duel.
+
+--J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se fût exercé depuis
+longtemps à se servir du pistolet et de l'épée. Il m'avait dit souvent:
+
+»--J'aurai probablement un homme à tuer dans ma vie, s'il n'est pas déjà
+mort.
+
+» Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa maîtresse, car
+j'avais été son confident dès le début de leur liaison. Je lui avais
+mainte fois conseillé de l'épouser quand même, à cause de l'enfant,
+qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie
+jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mère et
+pour lui-même, qu'il s'est battu. Il avait été réglé qu'il tirerait le
+premier. Il a visé vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand
+il a résolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire étendu par terre
+et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est élancé vers lui
+les bras ouverts.
+
+--» Vous m'avez tué, lui a dit le blessé, vous avez fait votre devoir.
+Vous êtes un galant homme, je suis le coupable, j'expie!
+
+» Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitté. Il m'a défendu d'avertir
+Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il
+m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, écrite
+la nuit dernière. Comme il n'a même pas eu à essuyer le feu de son
+adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la
+lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'espérait
+pas tout à l'heure, peut-être tout est-il fini!
+
+--Je veux le voir, s'écria Césarine.
+
+Dubois qui était debout, allant avec égarement d'une porte à l'autre,
+l'arrêta. M. Nélaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible à
+présent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a
+dit tout bas:
+
+--La voir et mourir!
+
+--Pauvre homme! pauvre ami! dit Césarine, revenant étouffée par les
+sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu
+l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqué de parole.
+Il a été sincère en voulant réparer le tort qu'il avait fait à
+Marguerite.... Il s'y est mal pris, voilà tout. C'est mon blâme qui
+l'aura poussé à cette réparation qu'il paye de sa vie....
+
+--Dis-moi, Césarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontré hier
+Marguerite chez toi?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez
+malheureuse, assez punie?
+
+--Je veux tout savoir, repris-je avec fermeté. Mon neveu pourrait être
+le blessé, le mourant, à l'heure qu'il est, et j'ai le droit de
+t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqué le désastre. Tu
+savais la vérité, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le
+lien entre Paul et Marguerite.
+
+--Pour empêcher ton neveu de l'épouser, oui, j'en conviens, pour le
+préserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui
+pouvait prévoir les conséquences de la rencontre d'hier? N'étais-je pas
+d'avis de la cacher à M. Gilbert? N'ai-je pas donné toutes les raisons
+qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis
+ferait de si déplorables maladresses?
+
+--Ainsi tu as prémédité la rencontre, tu l'avoues?
+
+--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis
+s'était confessé à moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom
+de Marguerite lui était échappé et n'était pas sorti de ma mémoire. J'ai
+voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te
+donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce désastre.
+
+Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, espérant que la dureté
+avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait
+définitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde à ce
+qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les idées et les
+sentiments de cette lettre.
+
+--C'est un homme, celui-là, disait-elle à chaque phrase en essuyant ses
+yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un héros doublé d'un saint!
+
+L'arrivée de Dubois mit fin à cet enthousiasme. Le blessé avait supporté
+l'opération. Nélaton était parti content de son succès; mais le médecin
+ne répondait pas que le blessé vécût vingt-quatre heures. M. de Valbonne
+vint nous chercher un instant après.
+
+--On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous voie toutes deux. Il
+s'agite parce que je n'obéis pas aux ordres qu'il m'avait donnés avant
+le duel. Il a toute sa tête, son médecin a compris qu'il ne fallait pas
+contrarier la volonté d'un homme qui, dans un instant peut-être, n'aura
+plus de volonté.
+
+Nous suivîmes le vicomte dans la chambre du marquis. À travers la pâleur
+de la mort, il sourit faiblement à Césarine, et son regard éteint
+exprima la reconnaissance. Paul, qui était assis au chevet du moribond,
+s'en éloigna sans paraître voir Césarine.
+
+Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'eût été le
+féliciter d'avoir échappé au sort cruel que subissait son adversaire.
+Césarine s'approcha du lit et baisa le front glacé de son malheureux
+vassal. Le médecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa
+dans une autre pièce, et M. de Valbonne fit entrer dans celle où nous
+étions l'autre témoin du marquis et les deux témoins de Paul, qu'il
+avait priés de rester. Alors, nous invitant à nous rapprocher du lit du
+blessé, M. de Valbonne nous parla ainsi à voix basse, mais distincte:
+
+--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en présence des témoins de M.
+Gilbert, Jacques de Rivonnière m'avait dit:
+
+«Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas
+eu d'intentions hostiles et malveillantes à l'égard de M. Gilbert.
+J'avais contre lui de fortes préventions et une sorte de haine
+personnelle. La démarche qu'il a faite en venant me demander raison et
+la manière dont il l'a faite m'ont prouvé qu'il était homme de coeur,
+homme d'honneur et même homme de bonne compagnie, car jamais on n'a
+repoussé une injure avec plus de fermeté et de modération. Aucune parole
+blessante n'a été échangée entre nous dans cette entrevue. J'ai senti
+qu'il ne méritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne
+sais pas si j'ai affaire à un homme qui sache tenir autre chose qu'une
+plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je
+serais donc un lâche si je reculais d'une semelle. Vous réglerez tout
+sans discussion, et, si le sort m'est sérieusement contraire, vous ferez
+mes excuses à M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'après avoir essuyé son
+feu, je ne l'aurais pas visé, ayant, pour respecter sa vie, des raisons
+particulières qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en
+mon nom, si je suis mort ou hors d'état de parler; vous les lui direz en
+présence de ses témoins et de toutes les personnes amies qui se
+trouveraient autour de moi à mon heure dernière.
+
+Espérons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que
+Jacques de Rivonnière vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions
+pour lui rendre la tranquillité, et je crois voir qu'il approuve
+l'exactitude des termes dont je me suis servi.
+
+Tous les regards se tournèrent vers le marquis, dont les yeux étaient
+ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier.
+Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et
+nous sortîmes de la chambre, où Paul resta avec M. de Valbonne et le
+médecin. Tel était le désir du marquis, qui s'exprimait par des signes
+imperceptibles.
+
+Césarine ne voulait pas quitter la maison; elle écrivit à son père pour
+lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la
+rejoindre. Dès qu'il fût arrivé, je courus chez Marguerite afin de la
+préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le
+jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-même et de remettre en
+même temps à Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassurée sur son
+compte, la lettre de pardon et d'amitié qu'il lui avait écrite durant la
+nuit.
+
+Pour la première fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du
+caractère de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle.
+La vérité entra dans son esprit en même temps que le repentir et la
+douleur s'exhalaient de son âme. Je lui dissimulai la gravité de la
+blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez
+épouvantée. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature
+d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou
+quatre fois, puis elle la prit, et, à genoux contre mon fauteuil, elle
+la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures
+auprès d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour
+l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future.
+
+--Dites-moi bien tout, s'écriait-elle. Je ne dois plus recevoir de
+lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y
+consente, même s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich?
+
+--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre dès
+aujourd'hui d'une manière absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me
+charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif.
+D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas.
+Pourquoi le lui cacher?
+
+--Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler lui-même.
+
+--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnaîtra que, dans certaines
+circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dépenses
+de son ménage.
+
+--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lâche
+à moi de vouloir être bien quand il se soucie si peu d'être mal. J'avais
+accepté sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse
+comme cela. Il m'a gâtée; je suis cent fois mieux avec lui, même dans
+mes moments de gêne, que je ne l'aurais été sans lui, à moins de
+m'avilir. Je n'écouterai plus les plaintes de la Féron. Si elle ne se
+trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai à tout.
+Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais
+dites-moi donc pourquoi Paul est mécontent des bontés que mademoiselle
+Dietrich avait pour moi? Voilà une chose que je ne comprends pas, et
+que je ne pouvais pas deviner, moi.
+
+Je fus bien tentée d'éclairer Marguerite sur les dangers personnels que
+lui faisait courir la protection de Césarine; cependant pouvait-on se
+fier à la discrétion et à la prudence d'une personne si spontanée et si
+sauvage encore? Sa jalousie éveillée pouvait amener des complications
+imprévues. Elle haïssait en imagination les rivales que son imagination
+lui créait. En apprenant le nom de la seule qui songeât à lui disputer
+son amant, elle ne se fût peut-être pas défendue de lui exprimer sa
+colère. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne
+voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence,
+puisqu'il refusait même la mienne. Mademoiselle Dietrich était une
+étrangère pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une étrangère pénétrât
+dans son intérieur et fit comparaître Marguerite dans le sien pour lui
+dicter ses ordres.
+
+--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reçu
+d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande
+que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne
+chez vous.
+
+Elle fit résolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour
+le reste, elle était vraiment heureuse et comme soulagée de ne rien
+devoir au marquis; elle approuvait la sévérité de Paul, et, si elle
+regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant
+reparût en elle, c'était plutôt la vue de la bague que la propriété de
+la terre.
+
+En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir
+un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprès du
+marquis. Césarine était rentrée chez elle avec son père. M. de
+Rivonnière n'allait pas mieux. À chaque instant, on craignait de le voir
+s'éteindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister à cette
+agonie.
+
+Je retrouvai Césarine fort agitée. Opiniâtre dans ses desseins (parfois
+en dépit d'elle-même), elle s'était arrangé une nuit d'émotions avec
+Paul au chevet du mourant. Rien ne la détournait de son but, et
+cependant elle pleurait sincèrement le marquis. Elle lui devait ses
+soins, disait-elle, jusqu'à la dernière heure. Elle ne pouvait pas être
+compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui à cette
+heure entouraient le blessé savaient tous la pureté de son amitié pour
+lui, et ne pouvaient trouver étrange qu'elle mit à leur service son
+activité, sa présence d'esprit, son habileté reconnue à soigner les
+malades.
+
+--Et quand même on en gloserait, disait-elle, c'est en présence d'un
+devoir à remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion, à moins
+qu'on ne soit égoïste et lâche. Je ne comprends pas que mon père ne
+m'ait pas permis de rester, sauf à rester avec moi, ce qui eût écarté
+toute présomption malveillante. On sait bien qu'il chérissait M. de
+Rivonnière; on n'a pas su leur différend de quelques jours. Je le
+guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien
+qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre à quelque heure que ce
+soit.
+
+Elle l'eût fait, si Dubois ne fût venu nous dire dans la soirée que le
+blessé avait éprouvé un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'était
+plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accès de fièvre,
+il pouvait être sauvé. Après avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert
+jusqu'à huit heures, il les avait priés de le laisser seul avec son
+médecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un
+beau-frère, avertis par télégramme et arrivés aussitôt de la campagne.
+Le médecin avait quelque espoir, mais à la condition d'un repos long et
+absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assisté et visité,
+mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit
+des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir,
+si quelque accident survenait durant la nuit.
+
+Le mieux se soutint, mais tout annonçait que la guérison serait
+très-lente. Le poumon avait été lésé, et le malade devait rester
+immobile, absolument muet, préservé de la plus légère émotion durant
+plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-être.
+
+Césarine, voyant que la destinée se chargeait d'écarter indéfiniment un
+des principaux obstacles à sa volonté, reprit son oeuvre impitoyable, et
+tomba un jour à l'improviste dans le ménage de Paul. Il y était, elle le
+savait. Elle entra résolûment sans se faire pressentir.
+
+--À présent que notre malade est presque sauvé, dit-elle en s'adressant
+à Paul sans autre préambule que celui de s'asseoir après avoir pressé la
+main de Marguerite, il m'est permis de songer à moi-même et de venir
+trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en
+savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et
+votre hostilité ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces
+derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les
+termes d'une lettre écrite à votre tante la veille du duel, vous devez
+comprendre que je ne les accepte pas sans discussion.
+
+--Si vous me permettez de placer un mot, répondit Paul avec une douceur
+ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas réveiller devant
+ma compagne des souvenirs qui lui sont pénibles et des faits dont elle
+ne doit compte qu'à moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son
+enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux.
+
+C'était tout ce que désirait Césarine, et Marguerite ne se méfiait pas;
+au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle
+l'appelait, dissipât les préventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et
+la voir sans désobéissance.
+
+--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Césarine dès
+qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je
+sais quelle inconcevable folie s'est emparée de l'esprit de ma chère
+Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inoculée.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich.
+
+--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais
+moi je vous épargnerai cette confusion, car je ne puis supporter
+longtemps l'horrible méprise dont je suis la victime. Mademoiselle de
+Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas
+moins,--vous devez vous en être souvent aperçu, vous en avez peut-être
+quelquefois souffert,--une personne exaltée, inquiète, d'une sollicitude
+maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les
+tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi
+depuis bientôt sept ans, désespérée de voir que je n'aime personne et ne
+veux pas me marier. Il n'a pas tenu à elle que mon père ne partageât ses
+anxiétés à cet égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son
+esprit, j'aurais été véritablement persécutée. Comme il n'y a pas de
+perfections sans un léger inconvénient, j'ai aimé, j'aime ma Pauline
+avec son petit défaut, et jusqu'à ces derniers temps il n'avait point
+altéré ma quiétude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop
+maintenant, et je commence à en être blessée, je l'ai même été tout à
+fait en découvrant qu'elle vous avait communiqué sa chimère. À présent
+me comprenez-vous?
+
+--Pas encore.
+
+--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je
+vous dise avec audace le motif de mon déplaisir. Ce n'est pas généreux
+de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une
+énormité dans la bouche d'une femme parant à l'homme qui se méfie
+d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parlé, je ne
+sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante
+croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez
+aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous
+perdez contenance! J'étais fort ridicule à vos yeux tout à l'heure: si
+j'étais méchante, je me permettrais peut-être en ce moment de vous
+trouver ridicule tout seul.
+
+Paul s'attendait si peu à ce nouveau genre d'assaut qu'il fut réellement
+troublé; mais il se remit très-vite et lui dit:
+
+--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux
+pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez
+et qu'elle me l'eût fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas
+où j'en eusse tiré vanité. Si au contraire j'en avais été contrarié et
+mortifié, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni
+moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que
+celle de railler et de dédaigner les hommes assez simples pour prétendre
+à votre attention.
+
+--Ceci est déjà un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici
+sur mon compte!
+
+--Ici? Mettez tout à fait Marguerite de côté dans cette supposition:
+vous l'avez fascinée. La pauvre enfant fait peut-être sa prière en ce
+moment pour que le ciel nous réconcilie. Quant à moi, je ne me
+défendrai en aucune façon d'avoir été fort irrité contre vous, et il
+n'est pas nécessaire de me supposer une fatuité stupide pour découvrir
+la cause de mon mécontentent. Je crois, d'après ma tante, que vous êtes
+serviable et libérale pour le plaisir de l'être; mais ceci ne vous
+justifie pas à mes yeux d'un défaut que, pour ma part, je trouve
+insupportable: le besoin de servir les gens malgré eux et de leur
+imposer des obligations envers vous. Vous avez été élevée dans une
+atmosphère de bienfaisance facile et de bénédictions intéressées qui
+vous a enivrée. C'est peut-être l'erreur d'une âme portée au dévouement;
+mais quand ce dévouement veut s'imposer, la bonté devient une offense.
+Depuis que ma tante vit près de vous, vous avez sans cesse tenté de
+m'amener à vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a
+surprise comme un acte de révolte. Vous me l'avez fait sentir en me
+raillant très-amèrement la seule fois que je me suis présenté chez vous,
+et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et jugée beaucoup
+plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connaît.
+Vous avez tenté de me persuader que ma fierté vous causait un grand
+chagrin, vous avez joué une petite comédie d'un goût douteux, et vous
+avez même un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la
+prenais pas au sérieux. Vous avez oublié cette légère contrariété à la
+première contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de
+reine ne vous quittent jamais tout à fait. Vous avez voulu me forcer à
+me prosterner comme les autres, et vous avez travaillé à vous emparer de
+ma pauvre compagne. Vous eussiez réussi, si de mon côté je n'eusse fait
+bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich:
+
+«Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allégerez pas mon travail, vous
+ne donnerez pas à manger à mon enfant, vous ne serez pas son médecin,
+vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma
+confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre
+branche pour le préserver de vos aumônes; je vous les renverrai avec
+persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce
+que je vous dis maintenant:
+
+»Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-même,
+et ne revenez plus.»
+
+Toute autre que Césarine eût été terrassée; mais elle avait mis tout au
+pire dans ses prévisions. Elle était préparée au combat avec une
+vaillance extraordinaire. Au lieu de paraître humiliée, elle prit son
+air de surprise ingénue; elle garda le silence un instant, sans faire
+mine de s'en aller.
+
+--Vous venez de me parler bien sévèrement, dit-elle avec cette
+merveilleuse douceur d'accent et de regard qui était son arme la plus
+puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu
+service. J'étais venue ici par dépit et très en colère. Je m'en irai
+très-rêveuse et très-troublée. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela?
+Suis-je une enfant gâtée par le bonheur défaire le bien? Le dévouement
+peut-il être en nous un élément de corruption? On a dit, il y a
+longtemps, que l'orgueil était la vertu des saints. Est-ce qu'en
+cherchant et sanctifier ma vie par la charité j'aurais perdu la modestie
+et la délicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque
+je vous ai cruellement blessé. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil
+qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder?
+C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de
+m'avoir fait cette lumière. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la
+vérité à nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que
+j'ai dépassé mon droit en voulant m'intéresser au fils de mon amie
+malgré lui. J'ai cru que c'était par méfiance personnelle contre moi, et
+il est possible que j'aie pris ma vanité froissée pour un sentiment
+généreux. Soyez tranquille à présent sur mon compte, je n'agirai plus
+sans m'interroger sévèrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma
+vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrétion.
+Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causés, monsieur Gilbert;
+chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle
+s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, défendez-moi un peu, je vous
+prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des réalités. Dites à
+Marguerite que je désire sincèrement le succès de ses voeux les plus
+chers, car... vous m'avez donné une bonne et utile leçon, monsieur
+Paul; mais vous devez reconnaître que vous pouvez aussi, à l'occasion,
+recevoir un bon conseil. Voici le mien: épousez Marguerite, légitimez
+votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes à la main, et tout
+droit implique un devoir.
+
+--Et vous, mademoiselle Dietrich, répondit Paul, recevez aussi, pour que
+nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vôtre. Je sais par les amis
+de M. de Rivonnière que vous l'avez rendu très-malheureux. Réparez tout
+en l'épousant, puisqu'on espère le sauver.
+
+--J'y songerai; merci encore,--répondit-elle avec grâce et cordialité.
+
+Elle sortit et referma la porte sur elle, défendant à Paul de la
+reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignité qu'il resta
+frappé de surprise et d'hésitation. Il n'était pas vaincu, il était
+apprivoisé. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'eût pas été fâché
+de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de
+prendre.
+
+Il parla d'elle avec douceur à Marguerite, et, sans lever la consigne
+qu'il lui avait imposée, il lui laissa espérer qu'elle reverrait dans
+l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-être une certaine
+complaisance à prononcer ce mot, car pour la première fois Césarine,
+sage et douce, lui avait paru réellement belle.
+
+Ce jour-là, Césarine avait frappé juste, elle s'était purgée du ridicule
+attaché à l'amour non partagé. Elle s'était relevée de cette humiliation
+qui donnait trop de force à la révolte de son antagoniste; elle avait
+diminué sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la
+lucidité de mon jugement. Il m'en voulait peut-être un peu d'avoir
+essayé de le mettre en garde contre un péril imaginaire. Il se méfiait
+de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnaître une certaine
+exagération qui n'était pas sans danger pour lui. Aussi défendit-il à
+Marguerite de me parler de la visite de Césarine, afin de ne pas
+m'alarmer de nouveau.
+
+M. de Rivonnière semblait entrer en convalescence quand un grave
+accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que
+Césarine conçut un projet tout à fait inattendu, dont elle me fit part
+quand la chose fut à peu près résolue.
+
+--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement
+marquise de Rivonnière. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est
+pas si surprenant que cela! C'est très-logique au contraire. Apprends ce
+qui s'est passé il y a trois jours.
+
+M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de
+sa part, et il m'a dit ceci:
+
+«Il n'y a plus d'illusions à entretenir; une consultation des premiers
+chirurgiens et des premiers médecins de France a décrété ce matin que le
+mal était incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a caché
+l'arrêt à sa famille, on ne l'a communiqué qu'à moi et à Dubois, en nous
+conseillant, si le malade avait des affaires à régler, de l'y décider
+avec précaution.
+
+»Les précaution, étaient inutiles: Jacques s'est senti frappé à mort dès
+le premier jour, et il a dès lors envisagé sa fin prochaine avec un
+courage stoïque. Aux premiers mots que j'ai hasardés, il m'a pris la
+main et me l'a serrée d'une certaine manière qui signifiait: _Oui, je
+suis prêt_, car il faut dire que, sur des signes fort légers et un
+simple mouvement de ses lèvres ou de ses paupières. Je suis arrivé à
+deviner toutes ses volontés et même à lire clairement dans sa pensée. Je
+lui ai demandé s'il avait des intentions particulières: il a dit _oui_
+avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononcé sans émission
+de voix;
+
+»--Héri.... Césa....
+
+»--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre héritière Césarine
+Dietrich?
+
+»Signe affirmatif très-accusé.
+
+»--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas.
+
+»--Si; _mariage in extremis_.
+
+»Je lui ai fait préciser sa résolution en la traduisant ainsi:
+
+»--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre à votre
+heure dernière?
+
+»--Oui.
+
+»--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure réputée la
+dernière pour un malade ne soit pas la première de son rétablissement.
+Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu être votre compagne dans la vie:
+risquera-t-elle de s'engager à vous dans le cas éventuel d'une mort
+toujours incertaine?
+
+»Je parlais ainsi pour lui donner une espérance dont il ne voulait pas
+et que je n'ai pas. Il m'a montré des yeux mon chapeau et la porte.
+
+»--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite?
+
+»Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer
+votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apporté la
+Consultation signée des autorités de la science. Vous voyez que le
+malheureux est condamné, et qu'en acceptant l'offre suprême du pauvre
+Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la
+Loi.
+
+»J'ai demandé à M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce désir étrange
+de me donner son nom. Quant à sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais
+pas frustrer sa famille, étant bien assez riche par moi-même, et le
+titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre à mes yeux de fille
+émancipée, de bourgeoise satisfaite de ses origines.
+
+«--Vous avez tort de dédaigner les avantages que le monde prise au
+premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indépendance,
+l'éclat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considérable,
+sera décuplée par la position qui vous est offerte.
+
+»--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux
+faire à notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses pensées. Il
+prétendait devant moi n'être pas sensible au ridicule de sa position
+d'aspirant perpétuel; il me trompait peut-être?
+
+»--Il y était cruellement sensible. La vivacité de sa souffrance vous
+montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort
+serait adoucie par la réparation qu'il est en votre pouvoir de lui
+donner devant le monde.
+
+«--En ce cas, j'accepte.
+
+»--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre
+père?
+
+»--Allons-y ensemble, je suis sûre de son consentement.
+
+» Nous avons parlé à mon père. Il a cédé pour d'autres motifs que les
+miens. Il croit que ma réputation a souffert des assiduités trop
+évidentes du marquis, et que ma complaisance à les supporter de
+préférence à celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je
+voulais garder mon indépendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de
+sérieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne
+veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue;
+mais mon père s'en tourmente: raison de plus pour que je cède. Voilà, ma
+Pauline; puisque c'est une bonne action à faire, il ne faut pas hésiter,
+n'est-ce pas ton avis?
+
+Ce n'était pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action
+quelque chose de féroce, la nécessite pour Césarine de trembler au
+moindre mieux qui se manifesterait dans l'état de son mari. Si, contre
+toutes les prévisions, il guérissait, ne le haïrait-elle pas, et si,
+sans guérir, il languissait durant des années, ne regretterait-elle pas
+la tâche ingrate qui lui serait imposée?
+
+Elle s'offensa de mes doutes et me répondit avec hauteur que je ne
+l'avais jamais connue, jamais estimée.
+
+--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rêveries que j'ai eu le
+tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu
+as fini par te persuader que je voulais épouser monsieur ton neveu et à
+présent tu crois que si j'en épouse un autre, mon coeur sera déchiré de
+regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans;
+mais celui-ci a trop duré, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te
+rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aimé M. de
+Rivonnière, et que j'ai eu le droit de le faire attendre.
+
+Du moment qu'elle croyait annuler par une négation tranquillement
+audacieuse tout ce qu'elle avait dit à son père et à moi, je n'avais
+rien à répliquer. Les bans furent publiés. J'en informai Paul, qui ne
+montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'était
+pris d'amitié pour lui et lui témoignait une entière confiance. Il était
+donc au courant et il approuvait Césarine. Il me raconta alors
+l'explication qu'elle était venue lui donner et me fit comprendre qu'il
+y avait eu un peu de ma faute dans le rôle ridicule qu'il avait failli
+jouer auprès d elle. J'en fus mortifiée au point de m'en vouloir à
+moi-même, de me persuader que Césarine s'était moquée de mes terreurs,
+qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une velléité de coquetterie en passant,
+et qu'au fond elle avait toujours aimé plus que tout, le marquisat de M.
+de Rivonnière.
+
+Ainsi c'était pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se
+méfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde.
+
+La faiblesse extrême du marquis s'était dissipée durant les délais
+obligatoires. Le mal avait changé de nature. Le poumon était guéri, on
+permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans
+un fauteuil. La maladie prenait un caractère mystérieux qui déroutait la
+science. Le sang se décomposait. La tête était parfaitement saine malgré
+une fièvre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps,
+l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits étaient sans sommeil.
+Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus
+qu'à le deviner, à lui complaire, à satisfaire ses fantaisies. Sa
+famille avait perdu l'espérance et ne cherchait plus à le gouverner.
+
+Le mariage déclaré, la soeur et le beau-frère, qui avaient compté sur
+l'héritage pour leurs enfants, furent très-mortifiés et dirent entre eux
+beaucoup de mal de Césarine. Elle s'en aperçut et les rassura en faisant
+stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son
+nom. Elle ne voulait être usufruitière que de son hôtel dans le cas où
+il lui plairait de l'occuper après sa mort. Dès lors la famille
+appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en
+un instant du bruit de son mérite et de sa gloire.
+
+La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut
+un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M.
+de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel
+et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que
+par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le
+marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas
+d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses
+souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite
+journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part,
+dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de
+contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si
+elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et
+signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière
+coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et
+d'infirmité où il se trouvait.
+
+Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait
+lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était
+en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel
+Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le
+seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré
+que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé
+avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit
+seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant
+ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux
+aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au
+même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un
+triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et
+dominer par son désintéressement.
+
+On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des
+deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin
+avec le vicomte de Valbonne.
+
+Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un
+peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi
+riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son
+maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour
+bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé
+la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il
+ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait
+exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment.
+
+Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui
+entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant:
+
+--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont
+les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne
+veux rien de plus que votre amitié.
+
+Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris
+cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait
+ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule
+avec moi. Paul vint nous saluer.
+
+--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous
+n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière.
+Voulez-vous que nous nous donnions la main?
+
+Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta:
+
+--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui
+m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore
+davantage....
+
+Paul l'interrompit:
+
+--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich,
+car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens
+malgré eux.
+
+--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de
+prendre une bonne résolution.
+
+--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais
+l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera
+pas curieuse.
+
+--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur
+que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite?
+
+--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus.
+
+Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité
+d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout
+réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle,
+on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour
+lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie.
+
+Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis
+quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes
+disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer
+mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain,
+qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement
+qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte
+d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens
+roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses
+jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et
+il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien
+cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche
+draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air,
+mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux
+creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une
+sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me
+serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de
+malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur
+son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa
+fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la
+porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi
+paralysées.
+
+Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine
+semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il
+fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette
+sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le
+maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage
+lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il
+n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La
+future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour
+se ravoir.
+
+--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas
+indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut.
+
+Que s'était-il passé en elle?
+
+Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout
+derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit
+rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la
+pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle
+s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis,
+durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien
+tranquille et son air doucement attendri.
+
+Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes
+du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de
+l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut
+blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le
+silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois
+on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore.
+
+Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_!
+Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les
+compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit:
+
+--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite
+hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi.
+
+Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et
+presque radieuse.
+
+--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière
+vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et
+permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme?
+
+--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main.
+
+--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres
+interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort
+injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur.
+
+--Parle-moi de ton mariage.
+
+--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir.
+
+--À l'hôtel Dietrich?
+
+--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement?
+
+--Oui, à neuf heures.
+
+Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis
+semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque
+inquiétude de le quitter.
+
+--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout
+le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans
+une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi:
+
+--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle,
+je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait
+m'arriver de pire serait de vivre.
+
+--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me
+soupçonnez toujours....
+
+Et lui, parlant plus bas encore:
+
+--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui.
+
+C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il
+dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce
+qu'il n'était pas plus mal que le matin.
+
+--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a
+reçu les sacrements de l'Église.
+
+--Que me dites-vous là? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois!
+
+--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à
+rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à
+cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de
+Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux
+convenances religieuses.
+
+--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait.
+
+--Quel homme décousu et sans règle! me dit-elle dès que Dubois fut
+sorti. Cette capucinerie athée me remplirait de mépris pour lui, s'il
+n'avait droit en ce moment à l'absolution de ses amis encore plus qu'à
+celle du prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait.
+
+--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite!
+
+--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis
+plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indifférent. Ne crois pas
+que je regrette le lien que j'ai contracté; tu sais très-bien qu'il
+n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prévision, le
+marquis revenait à la santé, je ne lui appartiendrais pas plus que par
+le passé.
+
+--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole?
+
+--La promesse qu'il a signée a plus de valeur que tu ne penses, elle me
+serait très-favorable pour obtenir une séparation.
+
+--Tu avais consulté d'avance?
+
+--Certainement.
+
+Nous n'échangeâmes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reçut des
+visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de
+la soirée avec mon neveu, qui m'y attendait déjà.
+
+--Voici, me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je te cache depuis une
+quinzaine. Il est bon de résumer ici dans quels termes j'étais avec M.
+de Rivonnière au lendemain du duel. Il m'avait accusé en lui-même, et
+auprès de ses amis probablement, d'aspirer à la main de mademoiselle
+Dietrich. En me voyant défendre mon honneur au nom de ma maîtresse et de
+mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il m'estimait
+d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui
+restait un peu d'inquiétude pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir
+durant les quelques jours où son état s'est amélioré. Il m'a envoyé M.
+de Valbonne qui m'a dit:
+
+«--Vous m'avez presque tué mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je
+le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-être. La
+femme qu'il aime passionnément aime un autre que lui. À tort ou à
+raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous étiez marié, elle vous
+oublierait. Ne comptez-vous pas épouser celle pour qui vous avez si
+loyalement et si énergiquement pris fait et cause?
+
+«J'ai répondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi
+m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, répétée de bonne foi
+peut-être par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre
+dans sa confidence.
+
+«--Mais si ces personnes ne s'étaient pas trompées? reprit M. de
+Valbonne.
+
+«--Je n'aurais qu'un mot à répondre: je ne suis pas épris de
+mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux.
+
+»--Cette simple réponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte.
+À présent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude à
+l'endroit de Marguerite?
+
+»--À présent que les fautes sont si cruellement expiées, je permets
+toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'épouser Marguerite
+le jour où je l'aurais vengée. Je compte donc l'épouser dès que j'aurai
+amené mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mère adoptive, à
+consentir à cette union. Elle y est un peu préparée, mais pas assez
+encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son
+autorisation.
+
+»--Le marquis croit savoir qu'elle ne cédera pas facilement, à cause de
+la famille de Marguerite.
+
+»--Oui, à cause de sa mère, qui était une infâme créature; mais cette
+mère est morte, j'en ai reçu ce matin la nouvelle, et le principal motif
+de répugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi.
+
+»--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous
+dictera. Vous voici en présence d'un homme que vous avez mis entre la
+mort et la vie, que le chagrin et l'inquiétude rongent encore plus que
+sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il était assuré de deux
+choses qui ne dépendent que de vous: la réparation donnée et le bonheur
+assuré à la femme qui lui a laissé un profond remords; la liberté, la
+raison rendues à l'esprit troublé de la femme qu'il aime toujours
+malgré le mal qu'elle lui a fait. Ne répondez pas, réfléchissez.»
+
+J'ai réfléchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter
+personne, pas même toi; pour faire mon devoir. J'ai écrit le lendemain à
+M. de Valbonne que mon premier ban était affiché à la mairie de mon
+arrondissement. Il est accouru à mon bureau, m'a embrassé et m'a supplié
+de laisser ignorer le fait à Césarine. Pour cela, il fallait vous en
+faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse
+et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et
+dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai
+fait: c'est un sacrifice au repos et à la dignité des autres, à
+commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laissé
+gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour
+Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait à un homme que j'ai eu raison
+de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tué, car il
+n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientôt veuve.
+Enfin c'est aussi un peu un sacrifice à la dignité de mademoiselle
+Dietrich. Sa prétendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri,
+était pourtant un fait acquis dans l'intimité de M. de Rivonnière, grâce
+à l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie à d'autres que M.
+de Valbonne. Si je n'étais pas marié, on ne manquerait pas de dire que
+la belle marquise attend son veuvage pour m'épouser. Le faux se répand
+vite, et le vrai surnage lentement. J'ai été très-cruel envers cette
+pauvre personne, à qui j'aurais dû pardonner un instant de coquetterie
+suivi de puérils efforts pour dissiper mes préoccupations. Tout cela est
+à jamais effacé par notre double mariage. J'ai reconnu que votre élève
+avait des qualités réelles qui font contrepoids à ses défauts; j'imagine
+qu'elle a renoncé pour toujours _à me faire du bien_. Elle en trouvera
+tant d'autres qui s'y prêteront de bonne grâce! D'ailleurs je ne suis
+plus intéressant. Mon patron vient de m'associer à une affaire qui ne
+valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en
+parfait équilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est
+heureuse, la Féron est repentante et pardonnée, Petit-Pierre a recouvré
+l'appétit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu
+es contente de moi, puisque je suis content de moi-même.
+
+Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me
+causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque
+dévouée qu'elle pût être. Je lui cachai également le plaisir que
+j'éprouvais de le voir délivré du malheur de plaire à Césarine. Il ne
+voulait plus croire à ce danger dans le passé. Je l'en croyais préservé
+dans l'avenir: nous nous trompions tous deux.
+
+Dès le lendemain, un mieux très-marqué se manifesta chez le marquis, et
+sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle à la vertu du confesseur.
+Césarine et son père le virent un instant, comme il était convenu. Il
+refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, après quoi il
+prit à part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit.
+
+--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma guérison sera
+longue, et je ne veux pas être un objet d'effroi et de dégoût pour ma
+femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvré tout à fait
+la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passât l'été à la
+campagne.
+
+--Êtes-vous encore jaloux?
+
+--Non, c'est fini. Césarine est trop fière pour songer à un homme marié,
+et cet homme est trop honnête pour me trahir. Je suis certain qu'elle
+m'aimerait si je n'étais pas un fantôme dont la vue l'épouvante quelque
+soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris,
+si j'y reste; elle serait blâmée. Il faut donc que je m'en aille, moi,
+que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager.
+Dites à mon médecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore
+trop faible. Répondez-lui que je suis résolu à risquer le tout pour le
+tout.
+
+Le médecin jugea que l'idée de son client était bonne; la vue de sa
+femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement
+d'air et d'idées fixes pouvaient seuls le sauver; mais le déplacement
+semblait impossible. Si on l'opérait tout de suite, il ne répondait de
+rien.
+
+M. de Valbonne était énergique et regardait l'irrésolution comme la
+cause unique de tous les insuccès de la vie. Il insista; le départ fut
+résolu. On l'annonça bientôt à Césarine, qui offrit d'accompagner son
+mari, il refusa et le pauvre Rivonnière, emballé avec son lit dans un
+wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De là,
+il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu'à la guérison
+ou à la mort, telle était sa pensée. M. de Valbonne l'accompagnait avec
+un médecin particulier.
+
+Césarine passa encore quelques jours à Paris. Son père était impatient
+de retourner à Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde
+pour six mois, il lui importait de dire à chacun quelques mots justes
+sur sa situation, qui semblait étrange et faisait beaucoup parler. Au
+fond, elle éprouvait, au milieu de ses secrètes amertumes, un petit
+plaisir d'enfant à se voir posée en marquise et à montrer à
+l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la déparer.
+Elle s'était composé un rôle de veuve résignée et vaillante qu'elle
+jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que très-peu d'espoir de
+conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour
+lui sauver la vie. Ce n'était point un caprice de générosité, un moment
+de compassion. Elle l'avait toujours considéré et traité comme son
+meilleur ami. Elle s'était toujours dit que, si elle se décidait au
+mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'étonnant à
+ce qu'elle eût accepté son nom; mais elle n'avait accepté que cela, elle
+tenait à le faire savoir. Elle répéta ce thème sous toutes les formes à
+trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand
+elle se trouva suffisamment bien posée, elle me dit:
+
+--En voilà assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant
+pourquoi je suis marquise de Rivonnière. Il n'y a que moi qui ne le
+sache plus.
+
+Je la comprenais à demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre.
+Je savais bien pourquoi elle avait consenti à ce mariage. Elle ne
+comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par
+la confiance et l'amitié. Elle avait calculé que six mois au plus
+suffiraient à lui rendre sa liberté et à lui faire conquérir l'amour.
+Elle avait tout préparé pour éloigner Paul de Marguerite en feignant de
+vouloir l'unir à elle. Paul avait haï la femme qui s'offrait; il
+s'éprendrait de celle qui se refusait jusqu'à lui en vanter une autre.
+Elle avait réussi à détruire sa méfiance, mais non à empêcher son
+mariage, et elle n'avait plus d'autre partie à jouer que de paraître
+charmée du prix auquel elle avait obtenu ce résultat. Mais que ce prix
+était cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme!
+J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de
+désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se douta de rien. Il ne
+pouvait rien empêcher, rien racheter; il était désormais inutile de rien
+lui dire. Le reste de la famille se réjouissait de la haute position
+acquise par Césarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour
+pour avoir la joie de dire:--Prévenez madame la marquise. Ses jeunes
+cousines Dietrich partageaient un peu cette vanité. L'aînée était
+mariée, la cadette fiancée; la petite Irma disait:
+
+--Mes soeurs épousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux
+un noble ou je ne me marierai pas.
+
+Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand
+Césarine, après avoir annoncé qu'elle avait faim, repoussait son
+assiette sans y toucher, ou quand, après avoir commandé gaiement une
+promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dételer, il me
+regardait, et ses yeux froids me disaient:
+
+--Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra pour avoir fait celle des
+autres.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous quittâmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Césarine eût revu
+Paul ni Marguerite. Mireval était, par le comfort élégant du château, la
+beauté des eaux et des ombrages, un lieu de délices, à quelques heures
+de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour améliorer
+l'agriculture: il y dépensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en
+recueillait, et il faisait de bonne volonté ces sacrifices pour l'amour
+de la science et le progrès des habitants. Il était réellement le
+bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habileté de sa
+fille il n'eût point été aimé. Son excessive modestie, son
+désintéressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient à son
+langage et à ses manières une dignité froide qui pouvait passer aux yeux
+prévenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait haï d'abord autant par
+crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait
+respecter; son dévouement aux intérêts communs le faisait maintenant
+estimer; mais il manquait d'expansion et n'était point sympathique à la
+foule. Il ne désirait pas l'être; ne cherchant aucune récompense, il
+trouvait la sienne dans le succès de ses efforts pour combattre
+l'ignorance et le préjugé. C'était vraiment un digne homme, d'un mérite
+solide et réel. Son manque de popularité en était la meilleure preuve.
+
+Césarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui préférait des
+notabilités médiocres ou intéressées. Elle l'avait beaucoup poussé à la
+députation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes
+valent tous les efforts d'une volonté sérieuse, mais que celles de
+l'amour-propre sont vaines et mesquines.
+
+Cependant une question locale d'un grand intérêt pour le bien-être des
+agriculteurs du département s'étant présentée à cette époque, il se
+laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque
+d'échouer, il se laissa porter. Césarine se chargea d'avoir la volonté
+ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-être
+besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage
+lui donnait droit à une initiative plus prononcée, et M. Dietrich, qui
+depuis longtemps n'avait résisté à sa toute puissance que dans la
+crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna dès lors à la marquise de
+Rivonnière le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait
+cherché à rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Césarine.
+Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui
+avaient beaucoup à se louer de l'indulgente gestion de son intendant,
+avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indéfinie de leur
+patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et
+d'avoir à rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand
+ils virent que Césarine ne prétendait à rien, qu'elle n'allait pas même
+visiter les fermes et le château de son mari, il y eut un grand élan de
+reconnaissance et de joie. Dès ce moment, elle put disposer de leur vote
+comme de celui de ses propres tenanciers.
+
+Mireval avait été jusque-là une solitude. M. Dietrich s'était réservé ce
+coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde.
+Césarine, respectant son désir, avait paru apprécier pour elle-même les
+utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette
+fois elle déclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les
+portes toutes grandes à la foule des électeurs de tout rang et de toute
+opinion. M. Dietrich se résigna en soupirant, la jeune marquise organisa
+donc un système de réceptions incessantes. On ne donnait pas de fêtes,
+disait-on, à cause de l'absence et du triste état du marquis; et puis on
+en donnait qui semblaient improvisées lorsque le courrier apportait de
+bonnes nouvelles de lui, sauf à dire d'un air triste le lendemain que le
+mieux ne s'était pas soutenu.
+
+J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu à Paris. Je ne
+l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert à
+la curiosité. Dans toute agglomération humaine, la médiocrité domine.
+Ces dîners journaliers de cinquante couverts, ces réjouissances dans le
+parc, cet endimanchement perpétuel, me furent odieux. Je ne pouvais
+refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome;
+son activité ne suffisait plus à tout. Le marquisat de sa nièce lui
+avait porté au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou
+d'assez ingénieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je
+n'avais plus d'intimité avec Césarine. Depuis le mariage de Paul et le
+sien, ses lèvres étaient scellées, sa figure était devenue impénétrable.
+Elle ne se portait pas bien, c'était pour moi le seul indice d'une
+grande déception supportée avec courage. Je dois dire que, durant cette
+période d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut
+vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'être, et que, tout en
+l'admirant, je sentis se réveiller ma tendresse pour elle, la douleur
+que me causait sa souffrance, le dévouement qui me portait à l'alléger
+en lui sacrifiant mes goûts et ma liberté.
+
+J'avais à peine le temps d'écrire à Paul. Il m'écrivait peu lui-même. Il
+avait un surcroît de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles
+attributions. Sa femme était heureuse, son enfant se portait bien. Il
+n'avait, disait-il, rien de mieux à souhaiter. M. de Valbonne écrivait à
+M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des
+alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnière.
+Il supportait mieux les déplacements que le repos, il parcourait la
+Suisse à petites journées. Césarine paraissait prendre beaucoup
+d'intérêt à ces lettres, mais M. Dietrich seul y répondait. La marquise
+cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait désormais
+M. de Valbonne.
+
+Au bout de deux mois de lutte, Césarine l'emporta, et son père fut élu à
+une triomphante majorité. Elle avait déployé une activité dévorante et
+une habileté délicate dont on parlait avec admiration. On vécut encore
+quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui
+commençait à désillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle
+avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient
+pas cette peine-là et n'avaient guère plus de coeur que des chiffres.
+Elle se sentit alors très fatiguée et très-souffrante. M. Dietrich, qui
+ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et
+la reconduisit à Paris pour consulter.
+
+Nous nous retrouvâmes donc à l'hôtel Dietrich tout à fait calmes et à
+peu près seuls; tout le Paris élégant était à la campagne ou à la mer.
+Nous touchions à la mi-septembre, et il faisait encore très-chaud. Le
+marquis allait décidément mieux. Césarine voyait s'éloigner indéfiniment
+la recouvrance de sa liberté; elle y était assez résignée, et son père
+espérait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en ménage. L'engagement
+qu'avait pris son gendre de ne jamais la réclamer pour sa femme lui
+paraissait une délicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le
+revoyant guéri, soumis et toujours épris.
+
+La consultation des médecins dissipa nos craintes. Césarine n'avait que
+l'épuisement passager qui résulte d'une grande fatigue. On lui conseilla
+de passer le reste de la belle saison, tantôt sur sa chaise longue,
+dans l'ombre fraîche de ses vastes appartements, tantôt en voiture un
+peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de
+se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indifférence, se
+fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une
+personne détachée de toutes les choses extérieures; puis elle prit des
+notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit:
+
+--Durant ces jours de loisir et de réflexion, tu ne sais pas ce que j'ai
+fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te réjouis pas;
+c'est un résumé lourd et ennuyeux de quelques théories philosophiques à
+l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupée et intéressée.
+Lire beaucoup, écrire un peu, voilà un débouché pour mon activité
+d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je
+sache si cela vaut la peine d'être dit et celle d'être lu; j'ai écrit à
+ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoyé mon
+manuscrit, puisque sa spécialité est de juger ces sortes de choses. Je
+ne tiens pas à être imprimée, je tiens seulement à savoir si je peux
+continuer sans perdre mon temps.
+
+--Et il t'a répondu?...
+
+--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il
+n'avait guère le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais
+qu'en un quart d'heure de conversation il se résumerait beaucoup mieux,
+et qu'il se tenait à mes ordres pour le jour et l'heure que je lui
+fixerais.
+
+--Et tu as fixé....
+
+--Aujourd'hui, tout à l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Césarine
+m'avertissait à la dernière minute. Toute réflexion eût été superflue,
+deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on l'annonça.
+
+J'observai en vain la marquise, aucune émotion ne se trahit; elle ne lui
+reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne
+s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir
+Marguerite. Elle ne lui parla que littérature et philosophie, comme si
+elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant à lui, calme
+comme un juge qui ne permet pas à l'homme d'exister en dehors de sa
+fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre:
+
+--Vous avez fait, sans paraître vous en douter, un ouvrage remarquable,
+mais non sans défauts; au contraire; les défauts abondent. Cependant,
+comme il y a une qualité essentielle, l'indépendance du point de vue et
+une appréciation plus qu'ingénieuse, une appréciation très-profonde de
+la question que vous traitez, je vous engage sérieusement à faire
+disparaître les détails un peu puérils et à mettre en lumière le fond de
+votre pensée. L'examen des effets est de la main d'un écolier et prend
+infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est
+d'un maître, et vous l'avez glissé là avec trop de modestie et de
+défiance de vous-même. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois
+quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous réponds
+qu'il méritera d'être publié, et qu'il ne sera pas inutile. Quant à la
+forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lâchée. J'y voudrais
+l'énergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui
+vous est chère.
+
+--Aucune conviction ne m'est chère, reprit Césarine, puisque j'ai fait
+ce travail avec indépendance.
+
+--L'indépendance, reprit-il, est une passion qui mérite de prendre place
+parmi les passions les plus nobles. C'est même la passion dominante des
+esprits élevés de notre époque. C'est, sous une forme nouvelle, la
+passion de la liberté de conscience qui a soulevé les grandes luttes de
+vos pères protestants, madame la marquise.
+
+--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fenêtre, et le jour
+pénètre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai
+mon livre, j'ai compris, vous verrez.
+
+Il allait se retirer, elle le retint.
+
+--Vous avez peut-être à causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez,
+j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et
+merci encore.
+
+Elle lui tendit la main avec une grâce chaste et affectueuse en
+ajoutant:
+
+--Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline
+vous dira que je lui en demande souvent.
+
+Je trouvai inutile de dire à Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon
+rôle n'était plus de le prémunir contre les dangers que j'avais cru
+devoir lui signaler l'année précédente. Je devais au contraire lui
+laisser croire qu'ils étaient imaginaires et accepter pour moi le
+ridicule de cette méprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il
+ne craignait pas d'éveiller la jalousie du marquis en venant voir sa
+femme.
+
+--Je suis si éloigné de vouloir lui en inspirer, répondit-il, que je
+n'ai même pas songé à lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis
+fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermédiaire des
+communications qui s'établissent entre madame de Rivonnière et moi à
+propos de son livre.
+
+--Ton devoir serait peut-être d'en écrire à M. de Valbonne pour le
+consulter.
+
+--Je trouverais cela bien puéril! Me poser en homme redoutable quand je
+suis marié me semblerait fort ridicule en même temps que fort injurieux
+pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu sévèrement. Supposez
+que vous ne vous soyez pas trompée, ma tante, et qu'elle ait eu
+réellement, dans un jour de rêverie extravagante, la pensée de s'appeler
+madame Gilbert; elle est à coup sur fort enchantée maintenant d'avoir
+une position plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il
+éterniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait
+dans le passé de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers
+de peccadilles aussi déraisonnables qu'innocentes! De grâce, ma tante,
+laissez-moi oublier tout cela et rendre justice à la femme intelligente
+et bonne qui rachète, par le travail sérieux et la grâce sans apprêt,
+les légèretés ou les rêveries de la jeune fille.
+
+Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six
+semaines? devais-je inquiéter Marguerite pour l'engager à se tenir sur
+ses gardes? Évidemment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout
+cela. J'avais depuis longtemps perdu l'espérance de diriger Césarine; je
+n'étais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'étais pas
+engagée avec son mari à veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence
+qu'il fût jamais en état de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait
+désormais assez d'ascendant sur lui pour détruire ses soupçons.
+D'ailleurs Paul voyait peut-être plus clair que moi; Césarine, éprise de
+graves recherches et peut-être ambitieuse de renommée, ne songeait
+peut-être plus à lui.
+
+Il la revit plusieurs fois, et peu à peu ils se virent souvent. M.
+Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si
+discrètes et si tranquilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétude et ne
+jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres.
+L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille;
+mais elle était parfaitement guérie et trouvait à Paris la solitude dont
+elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si
+heureuse qu'il consentit à attendre à Paris auprès d'elle l'ouverture de
+la session parlementaire. Césarine n'aimait plus le monde, et il était
+de bon goût qu'elle vécût dans la retraite. Son cortège de prétendants
+l'avait naturellement abandonnée. Elle rechercha parmi ses anciens amis
+les personnes graves occupées de science ou de politique. Aucun beau
+jeune homme, aucune femme à la mode ne reparut à l'hôtel Dietrich. Paul,
+avec sa mise modeste et son attitude sérieuse, ne déparait pas cet
+aréopage de gens mûrs convoqué autour des élucubrations littéraires et
+philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions
+intéressantes que Césarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y
+faisait très-bonne figure quand on le forçait à y prendre part. Il avait
+déjà dans ce monde-là des relations qui devinrent plus intimes. On y
+faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent
+et moins contenu par sa discrétion naturelle. Césarine réussissait à le
+faire briller malgré lui et sans qu'il s'aperçût de l'aide qu'elle lui
+donnait.
+
+À la fin de l'hiver, leur amitié établie sans crise et sans émotion,
+elle l'engagea à lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi.
+Marguerite était trop impressionnable, trop peu défendue par
+l'expérience et le raisonnement, pour sortir de la sphère où elle était
+heureuse et sage.
+
+Au printemps, Paul, dont la position s'améliorait chaque jour, avait pu
+louer, à une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne où sa
+femme et son enfant vivaient avec madame Féron, sans qu'elles fussent
+forcées de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et
+chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-même un carré de plantes
+qu'il avait la jouissance de voir croître et fleurir. Il n'avait jamais
+eu d'autre ambition que de posséder un hectare de bonne terre, et il
+comptait acheter l'année suivante celle qui lui était louée. Il pouvait
+désormais quitter son bureau à cinq heures; il dînait à Paris et venait
+souvent nous voir après. Dès que les pendules marquaient neuf heures,
+quelque intéressante que fût la conversation, il disparaissait pour
+aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il
+acceptait de dîner avec nous et quelques-unes des notabilités dont
+s'entourait la marquise.
+
+Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet de lui.
+
+«Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que
+Pierre est très-malade; j'y cours. Excusez-moi auprès de madame de
+Rivonnière.»
+
+--Prends ma voiture et cours chez mon médecin, me dit Césarine,
+emmène-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'étais libre; je te
+donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il
+faut.
+
+Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal, Paul au désespoir,
+Marguerite à peu près folle. Le médecin de l'endroit qu'on avait appelé
+s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait la
+petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage et se retirèrent
+sans donner grand espoir, la maladie avait une intensité effrayante.
+Nous restions consternés au tour du lit du pauvre petit, quand Césarine
+entra vers dix heures du soir, encore vêtue comme elle l'était dans son
+salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa
+près de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent
+toutes deux veiller le malade. La chambre était trop petite pour qu'il
+fût prudent d'encombrer l'atmosphère. Elle se déshabilla, passa une robe
+de chambre qu'elle avait apportée dans un foulard, s'établit auprès du
+lit, et resta là toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et
+les jours qui suivirent, jusqu'à ce que l'enfant fût hors de danger.
+Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter
+aveuglément son autorité. Elle avait coutume de soigner les malades à
+Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les
+paysans la croyaient magicienne, car elle opérait le miracle de ranimer
+la volonté et de rendre l'espérance. Ce miracle, elle le fit sur nous
+tous autour du pauvre enfant. Elle était entrée dans cette petite maison
+abîmée de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la
+nuit. Elle nous avait rendu la présence d'esprit, le sens de l'à-propos,
+la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le
+succès des meilleures médications; elle nous quitta, nous laissant dans
+la joie et bénissant son intervention providentielle.
+
+Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le
+chagrin et l'inquiétude avaient rendue malade aussi. Césarine revint
+pour elle, ranima son esprit troublé, lui témoigna un intérêt dont elle
+fut très-fière, rassura et égaya Paul, qui, à peine remis d'une terreur,
+retombait dans une autre, se fit aimer de madame Féron, avec qui elle
+causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la
+femme supérieure s'effaçait absolument pour se mettre au niveau des plus
+humbles. Cette séduction charmante me prit moi-même, car, dans nos
+entretiens, elle ne donnait plus de démenti confidentiel à sa conduite
+extérieure. Je me persuadai qu'elle était absolument guérie de son
+orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en
+partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son
+affection devenaient choses sacrées; une prévision du danger m'eût
+semblé une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait réussi
+là où avait échoué Césarine. Elle avait amélioré le sort de Paul, car,
+sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par l'intermédiaire de son
+père, sur les résolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant éprouvé quelques
+pertes, voulait restreindre ses opérations. En lui prêtant une somme
+importante, M. Dietrich l'avait amené à faire tout le contraire et à
+charger Paul d'une affaire assez considérable. Elle avait ainsi donné du
+pain à l'enfant et du repos à la mère, elle avait été le médecin de
+l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la confiance, de
+l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait
+juré de soustraire à sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en
+plaindre, il était heureux qu'elle l'eût conquis.
+
+Une seule personne, celle qui jusque-là avait été la plus confiante,
+Marguerite, sans autre lumière que son instinct, devina ou plutôt sentit
+la fatalité qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus
+douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de
+rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout opposée à celle que nous
+avions redoutée. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse
+quelque ennui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les entendre.
+
+--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis
+moins qu'avant ce mariage tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un
+peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien
+en m'apprenant à raisonner. Cela me tue au contraire, car voilà que je
+comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces
+choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas
+me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que
+j'ai fait et la répugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit
+bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé; mais qu'est-ce qui
+a réparé? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre
+et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis à
+plaindre celui qu'il détestait, et la pitié qu'il a pour son ennemi le
+rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour
+s'en consoler! Mais voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout
+d'être jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir de
+l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant!
+Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas ça. Je croyais
+qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais
+toujours:
+
+«--Où seras-tu plus aimé et plus content qu'avec nous?»
+
+Il n'a jamais été contre, car il me répondait: «--Tu vois bien que je ne
+me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je
+n'y sois forcé.» Aujourd'hui pourtant il pourrait dîner avec nous tous
+les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et
+demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien
+dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dévore
+de caresses; mais je le regarde à travers le rideau de ma fenêtre, et je
+lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des
+larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me répond
+toujours avec sa même douceur et me gronde avec sa même bonté; cependant
+il a l'air sévère malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se
+retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon
+et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me
+reste un pavé sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue
+pour me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé et que je
+m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame
+Féron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui faire
+des confidences; elle aime à causer, et mon silence l'ennuie. Je reste
+seule, j'attends que mon mari soit rentré; je prends mon ouvrage et je
+me dis:
+
+«--Deux heures, ça n'est pas bien long....»
+
+Cela me paraît deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-là,
+qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me
+rendent folle, injuste, méchante. Je rêve des malheurs, des désespoirs;
+si je ne craignais pas d'éveiller mon petit, je crierais, tant je
+souffre. Je regarde à la fenêtre comme si je pouvais voir par-dessus la
+campagne ce que Paul fait à Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne
+fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va
+souvent chez vous, c'est bien naturel: vous êtes pour lui comme sa mère.
+Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il répond oui,
+il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand
+monde chez elle, s'il est content d'être revenu auprès de moi; il sourit
+en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chéri a fait
+et dit dans la journée, à quels jeux il s'est amusé, ce qu'il a bu et
+mangé; enfin il paraît heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler
+de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien pâle et
+bien défaite, il ne s'en aperçoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne
+devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser
+que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait
+empêchée de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter
+celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-être
+est-il plus à plaindre que moi....
+
+Ce jour-là, Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la
+marquise; mais une autre fois ce fut à Césarine elle-même qu'elle se
+révéla.
+
+Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la maladie de l'enfant.
+Césarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et
+moi une partie de cette journée, que Paul consacrait toujours à sa
+famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dîner à l'hôtel
+Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir
+presque tous les jours. C'était là le gros chagrin de Marguerite, je le
+trouvais injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant qu'elle
+prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaîner si étroitement; il
+était bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain
+n'était-il pas permis à cet homme d'intelligence condamné à la société
+d'une femme si élémentaire?
+
+Pourtant je commençais à m'inquiéter de son air souffreteux et de
+l'abattement où il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en
+apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle
+savait mieux qu'elle-même la cause de son chagrin. Marguerite avait
+besoin d'être questionnée; comme tous les enfants, elle ne savait que
+devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-même, se
+plaindre, se répandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se
+repentir, promettre et recommencer, telle était sa vie, et depuis que la
+Féron n'était plus sa confidente, depuis que Paul, marié avec elle, lui
+inspirait une sorte de crainte, elle amassait des tempêtes dans son
+coeur.
+
+Comme nous étions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se
+trouvant occupé dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre
+absence de curiosité.
+
+--Paul s'est donc bien amusé hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton
+assez aigre, qu'il a manqué le train et n'est rentré qu'à onze heures, à
+pied, par les sentiers?
+
+--En vérité, lui dit Césarine, est-ce que vous avez été inquiète?
+
+--Bien sur que je l'ai été. Un homme seul comme ça sur des chemins où on
+ne rencontre que des gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vous devriez
+bien me le renvoyer plus tôt. Quand il n'arrive pas à l'heure, je compte
+les minutes; c'est ça qui me fait du mal!
+
+--Chère enfant, reprit Césarine avec une douceur admirable, nous nous
+arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand
+les pendules retarderont.
+
+--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant
+d'amusement chez vous qu'il m'en oublie.
+
+--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est très-sérieux au
+contraire.
+
+--Justement; c'est sa manière de s'amuser, à lui; mais vous ne me ferez
+pas croire que vous ne receviez pas quantité de belles dames?
+
+--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi.
+
+--Il y a vous toujours, et vous en valez cent.
+
+--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas être jalouse de moi?
+
+Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis
+elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait.
+Elle se mit aux genoux de Césarine, prit ses mains et les baisa.
+
+--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous êtes mon bon dieu
+sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est à vous que je dois ça,
+j'en suis sûre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beauté,
+car sans vous il aurait été défiguré. Quand je pense quels soins vous
+avez pris de lui sans être dégoûtée de ce mal abominable, sans crainte
+de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de
+vous-même à force de vous soucier des autres! Oui, bien sûr, vous êtes
+l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime;
+mais tout ça ne m'empêche pas d'être jalouse de vous. Est-ce que ça peut
+être autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous êtes
+restée belle comme à seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voilà
+déjà fanée; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous
+vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous
+rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien,
+à moi! Quand même je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je
+mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paraître mieux
+coiffée, Paul me l'ôte en me disant:
+
+«--Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.»
+
+Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai déjà perdu plus de la
+moitié, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achète un faux
+chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira:
+
+«--Reste donc comme tu es! Ça n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est
+ton coeur.»
+
+C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon
+coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitué.
+L'amitié ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent à
+pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis
+fière; mais c'est toujours de l'amitié, et je m'en contenterais, si
+j'étais bien sûre qu'il n'est pas capable de connaître l'amour. Il le
+dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher à une
+femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes....
+
+--Je crois, dit Césarine en souriant d'une façon singulière, qu'il vous
+dit la vérité.
+
+--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux,
+et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le
+grand savoir, la grande bonté, tout ce qu'un homme doit admirer....
+Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voilà ce
+que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends.
+
+--Ce que vous vous dites là est très-mal, répondit Césarine sans montrer
+aucune autre émotion qu'un peu de mécontentement. Voyons, ma pauvre
+Marguerite, êtes-vous sans conscience et sans respect des choses les
+plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'être épris
+de moi, je ne m'en apercevrais pas?
+
+--Peut-être, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est
+si drôle, si différent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde
+n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui
+ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionnés, dont on
+connaît vite le bon et le mauvais côté. On n'est pas longtemps trompé
+par eux: ils vont où le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son
+courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui!
+
+--Il me semble, reprit Césarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit
+pas toute la portée, que vous faites ici une étrange allusion au passé.
+Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du
+mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins
+pure, mais plus vive que l'amitié.
+
+Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer à s'épancher sur un
+sujet trop délicat pour elle. Je voyais en présence les deux natures les
+plus opposées: l'une résumant en elle tout l'empire qu'une femme est
+capable d'exercer sur les autres et sur elle-même; l'autre absolument
+dépourvue de défense, capable de raisonner et de réfléchir jusqu'à un
+certain point, mais forcée, par la nature de ses impressions, de tout
+subir et de tout révéler.
+
+--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli
+de se souvenir d'un vilain passé, quand on a le présent meilleur qu'on
+ne mérite; mais à vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez
+donc si je n'ai pas sujet d'être jalouse de vous! Pour qui est-ce que
+j'ai été trompée et quittée? Vous pensez bien que je le sais à présent.
+Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que
+quelque parole lui échappât. Votre marquis vous aimait depuis longtemps;
+c'est par dépit qu'il m'a recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il
+m'a plantée là. Ce qui m'est arrivé une fois peut m'arriver encore.
+C'est peut-être mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien
+de ma vie.
+
+--Vous déraisonnez tout à fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que
+la marquise de Rivonnière ne s'appartient plus; vous lui manquez de
+respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle
+mon amie vous écoute et vous répond, je me demande ce que Paul penserait
+de vous, s'il pouvait vous entendre.
+
+--Ah! s'écria-t-elle épouvantée, si vous le lui répétez, je suis perdue.
+
+--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre
+malheureux en le forçant à regretter son mariage.
+
+Marguerite pleurait amèrement. La marquise la consola et l'apaisa avec
+une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder,
+qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite
+sanglota à ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura
+cent fois de ne plus être folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au
+fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes.
+
+Mais il les vit, s'en affecta et m'écrivit le lendemain la lettre
+suivante:
+
+«Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai
+confessée, je sais qu'elle a dit des choses insensées à madame de
+Rivonnière. Je sais aussi que madame de Rivonnière est trop saintement
+sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant à plaindre, à
+soigner, à guérir. Je sais qu'elle y serait toute résignée, qu'elle en
+aurait la patience, et que sa pitié serait inépuisable; mais ici,
+qu'elle me le pardonne, ma fierté ou plutôt ma discrétion d'autrefois
+reparaît. Je ne dois imposer qu'à moi-même le soin de guérir ma malade.
+Je crois que ce sera très-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant
+quelque temps de rester à Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous
+présenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous
+trouve à cette heure-là, et je me priverai des bonnes causeries de
+l'après-dînée. Priez madame de Rivonnière d'être moins parfaite,
+c'est-à-dire d'être un peu sévère et de feindre de bouder ma compagne
+pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue à
+offenser impunément ce qu'au fond du coeur elle chérit et respecte. Ne
+vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je
+ne me fais pas un malheur des puériles contrariétés de la vie. Mes
+respects très-profonds à notre amie, mes tendresses à vous.
+
+ «Paul»
+
+--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Césarine, à qui je
+communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cède, et
+ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne
+changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le
+droit de croire à elle-même. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne
+se relèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand elle est faible,
+elle ne se relève pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une
+amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit,
+elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point à
+rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en même temps que
+furieuse et désespérée, elle serait triomphante d'une joie lâche et
+mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas épouser cette
+fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa
+grandeur d'âme.
+
+--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas mariée
+sans amour, par un mouvement de générosité?
+
+--Je me suis mariée avec un mort, ce n'est pas la même chose, et j'ai
+pris mes précautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai
+point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je
+l'aurais frappé, si Paul n'eût brisé mon ouvrage en épousant sa
+maîtresse!...
+
+Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystérieuses, tant je
+craignais de voir Césarine repousser le piédestal sur lequel elle était
+remontée; mais elle était lasse de se taire, l'expansion de la pauvre
+Marguerite avait rompu le charme; la sérénité de la déesse était
+troublée par cet incident vulgaire. Césarine, tout comme Marguerite,
+avait besoin de parler, elle parla malgré moi.
+
+--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irritée de mon silence.
+
+--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire.
+
+--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du châtiment que tu crois
+m'être infligé par la destinée! Tu me crois vaincue et brisée, n'est-ce
+pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais.
+J'ai voulu être aimée de Paul Gilbert; je le suis!
+
+--Tu mens! m'écriai-je; son amitié pour toi est aussi sainte que tous
+les autres sentiments de sa vie.
+
+--Et qui donc voudrait qu'il en fût autrement? répondit-elle en se
+dressant dans sa plus écrasante fierté. T'es-tu jamais imaginé que je
+voulais le rendre adultère et descendre à l'être moi-même?
+
+--Non, certes; mais tu crois peut-être troubler sa raison, torturer son
+coeur et ses sens....
+
+--Je ne m'abaisse pas à savoir s'il a des sens et si mon image les
+trouble. Je vis dans une sphère d'idées et de sentiments où ces
+malsaines préoccupations ne pénètrent pas. Je suis une nature élevée,
+je vis au-dessus de la réalité; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en
+l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu être la
+plus noble et la plus pure affection de Paul en même temps que la plus
+vive. Crois-tu que j'aie échoué?
+
+--Si tu n'as pas échoué, tu as accompli une oeuvre de malheur et de
+destruction. Se mettre à la place de la femme légitime dans le coeur et
+la pensée de l'époux, retirer soi-même, à celui qu'on a choisi, la place
+qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pensée de sa femme, c'est
+commettre, dans la haute et funeste région que tu prétends occuper, un
+double adultère qui n'a pas besoin du délire des sens pour être
+criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est
+renverser les notions les plus vraies et se créer un code de libres
+attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un échafaudage de
+sophismes, de mensonges à sa propre conscience, et tout cela prémédité,
+raisonné, travaillé, me semble odieux; voilà mon jugement, et si tu ne
+peux le supporter sans colère, quittons-nous. Tu t'es trop dévoilée, je
+ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer....
+
+--Comme tu deviens irritable et intolérante! répondit-elle froidement;
+voyons, calme-toi, tu me dis mes vérités avec fureur, tu me forces à te
+dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais
+je prétends l'être avec dignité, avec succès, et faire triompher dans ma
+vie ces prétendus sophismes dont je saurai faire des vérités; toi,
+pauvrette, tu ne comprends rien ni à l'amour, ni au devoir, ni à la
+famille. N'ayant jamais été aimée, tu as cru que toute la vertu
+consistait à n'aimer point; tu t'en es tirée avec dignité, je le
+reconnais; tu n'as donné à personne le droit de te trouver ridicule;
+c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant à la science du coeur humain,
+tu ne pouvais pas l'acquérir, n'ayant pas l'occasion de l'étudier sur
+toi-même. Tu as pris tes notions dans les idées sociales, c'est-à-dire
+dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines
+barrières, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est
+_arrangé_ est sacré, que je dois à l'homme à qui j'ai juré fidélité mon
+âme tout entière, de même que Paul, selon toi, doit tout son coeur,
+toute sa pensée à Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal,
+illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit
+ces choses-là et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai
+très-bien compris qu'en m'engageant à M. de Rivonnière, dont je ne veux
+pas être la femme, j'avais fait voeu de chasteté, parce que je ne dois
+pas le forcer à donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris
+aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur à me respecter, il a fait
+acte de confiance absolue dans ma loyauté. Paul n'a pas non plus trompé
+Marguerite, bien que la convention fût toute autre. Il lui a toujours
+refusé l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui
+inspirer. Il lui a donné sa protection, qu'il lui devait, et ses sens,
+dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa ménagère, sa _femelle_ et ne
+peut être que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son
+égale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses
+appréciations misérables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de
+bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui
+rétrécit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal placé. Tu veux qu'il
+aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque
+et te froisse toi-même; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu
+veux que j'aime ce demi-sauvage déguisé en paladin que j'ai épousé pour
+montrer à Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnière,
+qui, malgré ses belles manières et sa bonne éducation, est, à un autre
+échelon social, le pendant de l'_élémentaire_ Marguerite, je serais
+vraiment avilie; mais je n'ai pas le goût des choses basses: j'aime mon
+mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre
+variété de l'espèce humaine que la variété à laquelle nous appartenons.
+Des convenances extérieures nous ont forcés à nous les associer dans une
+certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir.
+Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la
+paternité, moi la virginité. Pourquoi souffrirait-il de mon état de
+neutre, quand il m'est indifférent qu'il soit procréateur avec une
+autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternité, c'est la
+pensée; notre amour c'est l'idéal. Nous nous aimons, et tu n'y peux
+rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te
+suggérera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra même pas;
+essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu
+as horreur de ma perversité. Il te recevra à bras ouverts, mais tu liras
+à toute heure cette réflexion dans ses yeux attristés: ma pauvre tante
+est folle, cela me met sur les bras deux malades à soigner!
+
+M'ayant ainsi terrassée, elle s'en alla tranquillement écrire à Paul
+qu'elle l'approuvait infiniment de ménager les souffrances de sa
+compagne, qu'elle respectait son désir de ne pas la revoir de quelque
+temps, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à paraître fâchée, vu qu'elle
+pardonnait tout à la mère de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages
+de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages
+à consulter.--La correspondance était entamée. Ses réponses remplirent
+tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger à lui écrire tous les
+soirs où il s'était condamné à ne plus aller chez elle.
+
+Un matin, Marguerite tomba chez nous à l'improviste. Paul l'avait amenée
+à Paris pour acheter quelques objets nécessaires à leur enfant, et elle
+s'était échappée pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la
+trahir.
+
+--Je sais bien que je désobéis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre
+comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez
+pas, mais je m'en veux, moi, je me déteste d'avoir été si insolente et
+si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous êtes si grande et Paul
+est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me
+les a montrées. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de
+rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours. À présent écoutez.
+Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans
+une petite chambre sans air aux heures où il pourrait vous dire tout ce
+qu'il vous écrit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui répondre et
+faire sortir son grand esprit, qui étouffe avec moi. Non, non, je ne
+veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne
+veut pas le croire, c'est à vous de le ramener chez vous. Écrivez-lui
+que vous avez besoin de lui, il n'a rien à vous refuser.
+
+--Ce ne serait pas vrai, répondit Césarine. Je n'ai pas besoin de le
+voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que
+je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela
+peut se communiquer par écrit.
+
+--Non, non, ce n'est pas la même chose! Il a besoin de parler avec vous,
+il s'ennuie à la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser?
+Rien, je suis trop simple.
+
+Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui fît des
+compliments pour la relever à ses propres yeux. Elle était fort avide de
+ce genre de consolations. Césarine ne le lui épargna pas, mais avec une
+si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop
+indulgente pour elle, et lui répondit:
+
+--Vous dites tout cela par pitié! vous ne le pensez pas, vous êtes bonne
+jusqu'à mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne
+reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez
+Paul à vos dîners et à vos soirées, voilà tout ce que je vous demande.
+
+--Alors vous n'êtes plus jalouse, c'est fini?
+
+--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous
+regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que
+tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de
+force que vous ne pensez, plus que Paul lui-même ne le croit. Vous le
+verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu'à me faire un
+devoir, une vertu et peut-être un bonheur de ma jalousie.
+
+--C'est très-profond ce qu'elle dit là, observa Césarine dès qu'elle se
+retrouva seule avec moi. Elle exprime à sa manière un sentiment qui la
+ferait très-grande, si elle était capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'à
+me bénir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce
+serait un sacrifice sublime de sa personnalité farouche; mais elle aime
+à se vanter, la pauvre créature, et si par moments elle est capable de
+concevoir une noble ambition, il ne dépend pas d'elle de la réaliser. Ce
+ne sont point là travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la
+lessive qu'on apprend à tordre son coeur comme un linge pour l'épurer et
+le blanchir.
+
+--Qui sait, grande Césarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces
+natures primitives, et que vos travaux métaphysiques et autres ne vous
+apprendront jamais....
+
+--Et cette chose, c'est....
+
+--C'est l'abnégation.
+
+--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose
+que de sacrifier tous mes premiers mouvements....
+
+--À quoi? À la volonté de réussir en vue de toi-même. La volonté
+d'échouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien
+plus au-dessus de toi que de Marguerite.
+
+--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue!
+
+--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les
+soirs, aux heures où elle s'inquiète et s'ennuie, est déjà assez
+généreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappée.
+
+--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a
+peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins
+noble que ma conversation.
+
+--Tu cherches à la rabaisser; tu es peut-être plus jalouse d'elle
+qu'elle ne l'est de toi.
+
+--Jalouse, moi, de cette créature?
+
+--Tu la hais, puisque tu l'injuries.
+
+--Je ne peux pas la haïr, je la dédaigne.
+
+--Et toute cette bonté que tu dépenses pour la charmer et la soumettre,
+c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur.
+
+--La pitié s'allie fort bien avec le dédain, elle ne peut même s'allier
+qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La pitié est
+l'aumône qu'on fait aux coupables ou aux faibles.
+
+Césarine s'attendait à voir revenir Paul le soir même. Il ne revint
+pas, et, quelque sincère que fût le repentir de Marguerite, il ne
+reparut à l'hôtel Dietrich que rarement et pour échanger quelques
+paroles à propos du livre dont les premières épreuves étaient tirées. Il
+approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me
+cachait pas que ces améliorations ne réalisaient point ce qu'il avait
+attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine n'avait pas atteint,
+selon lui, le complet développement de sa lucidité. Il n'osait pas
+l'engager à recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer à
+sa probité littéraire accoutumée, il me répondit:
+
+--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de
+Rivonnière serait obligée de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de
+m'être imaginé qu'elle en était capable. Ce qu'elle m'a demandé, je l'ai
+fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signalé les endroits mauvais, les
+endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discuté avec elle, je
+lui ai indiqué les sources d'instruction et les sujets de réflexion. Ce
+qu'elle désirait, disait-elle, c'était de faire un travail très-lisible
+et un peu profitable; elle est arrivée à ce but. Je suis convaincu
+encore qu'avec plus de maturité elle arriverait à un résultat vraiment
+sérieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait
+illusion sur le mérite de son oeuvre, comme il arrive à tous ceux qui
+écrivent, ou bien elle est douée d'une extrême modestie et se contente
+d'un médiocre effet. Je n'ai pas le droit d'être plus sévère et plus
+exigeant qu'elle ne l'est pour elle-même. Si on lit peu son livre, si on
+n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle à un livre
+meilleur par la suite.
+
+J'aimais toujours Césarine malgré nos querelles, qui devenaient de plus
+en plus vives, et je l'aimais peut-être d'autant plus que je la voyais
+se fourvoyer. Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas pour
+elle l'amitié enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se
+flattait de lui inspirer. Il était capable d'une sérieuse affection,
+d'une reconnaissance volontairement acquittée par le dévouement; mais la
+passion n'éclatait pas du tout, et il ne semblait nullement éprouver le
+besoin que Césarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour
+un idéal.
+
+Déçue bientôt de ce côté-là, que deviendrait la terrible volonté de
+Césarine, si elle ne pouvait se rattacher à la gloire des lettres? Je
+n'étais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien
+qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux
+buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'éclat de son génie. J'aurais
+souhaité qu'à défaut de l'une de ces victoires elle remportât l'autre.
+Je tâchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis
+connaître son opinion. Elle fut un peu troublée d'abord, puis elle se
+remit et me dit:
+
+--Je comprends; mon livre imprimé, il croit que j'oublierai le conseil
+utile et le correcteur dévoué. Il veut prolonger nos rapports
+d'intimité: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de
+motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supériorité de
+son jugement; qu'il arrête le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui
+aussi que cela ne me coûte pas, s'il me croit capable de faire quelque
+chose de bon.
+
+Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'était plus permis de lui
+dire la cause véritable, désarma Paul, et fit faire à Césarine un grand
+pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il
+paraissait s'y installer pur et tranquille. Césarine ne s'attendait pas
+à l'obstination qu'il mit à rester chez lui le soir; on eût dit qu'il
+s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche.
+
+--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai réussi à
+lui persuader qu'il m'était plus agréable de lui faire plaisir que de me
+procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vérité;
+certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle
+de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la
+voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon
+devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas
+savoir s'il y a quelque chose de plus intéressant que le devoir.
+
+Marguerite se disait heureuse. N'étant plus forcée de travailler pour
+vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait
+véritablement un peu; mais elle était malade, et sa beauté s'altérait.
+Le médecin de Césarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence
+qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de
+l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle éprouvait,
+qu'à moins d'un examen sérieux auquel elle ne voulait pas se prêter, il
+ne pouvait préciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La
+tuméfaction du foie fut constatée, l'état général était médiocre; des
+soins quotidiens étaient nécessaires, et on ne pouvait se procurer à la
+campagne tout ce qui était prescrit. La petite famille alla s'établir
+rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la
+rue d'Assas et tout près des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire
+qu'il était désormais à nos ordres à toute heure. Il avait un commis
+pour tenir son bureau et n'était plus esclave à la chaîne. Il avait fait
+gagner de l'argent; ses relations le rendaient précieux à M. Latour. Il
+arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espéré à l'aisance et à la
+liberté. On se vit donc davantage, c'est-à-dire plus souvent, mais sans
+que Paul prolongeât ses visites au delà d'une heure. Il était
+véritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez
+elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant à la
+distraire; elle désirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer,
+disait-elle, qu'elle était redevenue bien raisonnable. Césarine engagea
+Paul à la lui amener dîner, avec le petit Pierre, promettant de les
+laisser partir à l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant
+d'insistance qu'il céda. Ce fut une grande émotion et une grande joie
+pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie
+noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec
+assez de goût. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin
+extrême, Paul les mit dans un fiacre et les amena à six heures à l'hôtel
+Dietrich. Césarine avançait son dîner pour que l'enfant ne s'endormit
+pas avant le dessert. Elle n'avait invité personne à cause de l'heure
+_indue_, c'était un vrai dîner de famille. M. Dietrich vint serrer les
+mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla
+s'habiller pour dîner en ville.
+
+Césarine s'était résignée à _communier_, comme elle disait, _avec la
+fille déchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espèce d'égalité
+à laquelle elle se décidait à l'admettre. Il y avait plus d'un mois
+qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappée du changement qui s'était fait
+en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient
+pris une distinction extrême. Elle avait fait de grands efforts depuis
+ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paraître vulgaire; elle ne
+l'était presque plus. Elle parlait moins et plus à propos. Paul la
+traitait non avec plus d'égards, il n'en avait jamais manqué avec elle,
+mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquiète. Ces
+changements ne passèrent pas inaperçus. Césarine reçut un grand coup
+dans la poitrine, et en même temps qu'un sourire de bienveillance
+s'incrustait sur ses lèvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la
+jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite.
+
+Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne
+pouvait se défendre d'en être contente. Le dîner fut triste, bien que le
+petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commençait à
+babiller, réussit par moments à nous dérider. Paul eut été volontiers
+enjoué, mais il voyait Césarine si étrangement distraite qu'il en
+cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-même sans savoir pourquoi.
+Quand nous sortîmes de table, il me demanda tout bas si la marquise
+avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement porté sur
+son livre, ne lui eût, par réflexion, causé quelque découragement.
+Césarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pût parler, elle
+comprenait de quoi il était question.
+
+--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de répondre;
+j'en demande pardon à Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir,
+mais je suis très-troublée: j'ai reçu tantôt de mauvaises nouvelles du
+marquis de Rivonnière.
+
+Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce
+prétexte. La dernière lettre de M. de Valbonne à M. Dietrich n'était pas
+de nature à donner des inquiétudes immédiates. J'en fis l'observation.
+Elle y répondit en nous lisant ce qui suit:
+
+«Mon pauvre ami m'inquiète chaque jour davantage. Sa vie n'est plus
+menacée, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si
+tôt. Il me charge de vous présenter ses respecte, ainsi qu'à madame de
+Rivonnière.
+
+ «Vicomte de Valbonne»
+
+Cette lettre parut bizarre à Paul.
+
+--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie
+et qui persistent de manière à inquiéter? Est-ce que M. de Valbonne
+n'écrit jamais plus clairement?
+
+--Jamais, répondit Césarine. C'est un esprit troublé, dont l'expression
+affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de
+cela, ajouta-t-elle avec un air de commisération pour Marguerite: nous
+oublions qu'il y a ici une personne à qui le souvenir et le nom de mon
+mari sont particulièrement désagréables.
+
+Paul trouva cette délicatesse peu délicate, et avec la promptitude et la
+netteté d'appréciation dont il était doué, il répondit très-vite et sans
+embarras:
+
+--Marguerite entend parler de M. de Rivonnière sans en être froissée.
+Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais connu.
+
+--Je croyais qu'elle avait eu à se plaindre de lui, reprit Césarine en
+la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que
+je ne plaide pas auprès d'elle la cause de mon mari en cette
+circonstance.
+
+--Vous avez tort, ma marquise, répondit Marguerite avec une douceur
+navrée; il faut toujours défendre son mari.
+
+--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermeté. Quant à nous,
+les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme
+que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est
+absous, et la femme vengée n'a plus jamais lieu de rougir.
+
+Il parlait avec une énergie tranquille, dont Césarine ne pouvait
+s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le désespoir dans son
+âme. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de
+la reconnaissance. Je vis que Césarine allait dire quelque chose de
+cruel.
+
+--L'enfant s'endort, m'écriai-je. Il ne faut pas vous attarder plus
+longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il
+est trop lourd pour moi....
+
+En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demandé était arrivé,
+et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltérable sérénité:
+
+--M. le marquis de Rivonnière vient d'arriver aussi.
+
+--Où! s'écria Césarine comme frappée de la foudre.
+
+--Chez madame la marquise, répondit Bertrand avec le même calme; il
+monte l'escalier.
+
+--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le
+sien et son enfant sur l'autre bras.
+
+--Non, restez, il le faut! reprit Césarine éperdue.
+
+--Pourquoi? dit Paul étonné.
+
+--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie.
+
+--Soit, répondit-il en reculant vers le sofa, où il coucha l'enfant
+endormi, et fit asseoir Marguerite auprès de lui.
+
+Césarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle à lui
+faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus
+préoccupée de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle vengée
+par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son séducteur sous les
+yeux de Paul? Peut-être était-elle trop troublée pour savoir ce qu'elle
+voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer, elle sortit
+pour aller à la rencontre du marquis. Nous l'entendîmes qui lui disait
+de l'escalier à voix haute:
+
+--Quelle bonne surprise! Comment, guéri? quand on nous écrivait que vous
+étiez plus mal....
+
+--Valbonne est fou, répondit le marquis d'une voix forte et pleine, je
+me porte bien; je suis guéri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte
+l'escalier tout seul....
+
+...Et entrant dans l'antichambre qui précédait le petit salon, il
+ajouta:
+
+--Vous avez du monde?
+
+--Non, répondit Césarine, entrant la première; des amis à vous et à moi
+qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains.
+
+--Des amis? répéta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait
+à lui. Des amis? je ne reconnais pas....
+
+--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme?
+
+--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!...
+
+Il serra les mains de Paul.
+
+--Madame, je vous présente mon respect.
+
+Il salua profondément Marguerite.
+
+--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir.
+
+Il me baisa les mains.
+
+--Vous me paraissez tous en bonne santé.
+
+--Mais vous? lui dit Paul.
+
+--Moi, parfaitement, merci; je supporte très-bien les voyages.
+
+--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Césarine.
+
+--J'ai eu l'honneur de vous écrire.
+
+--Je n'ai rien reçu.
+
+--Quand je vous dis que Valbonne est fou!
+
+--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de
+supprimer vos lettres?
+
+--Ce serait toute une histoire à vous raconter, histoire de médecins
+déraisonnant autour d'un malade en pleine révolte qui ne se souciait
+plus de courir après une santé recouvrée autant que possible.
+
+--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul.
+
+--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante à
+l'étranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que
+Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour?
+
+--Il va fort bien.
+
+--M. Dietrich est sorti, à ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de
+bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici?
+
+--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dîné?
+
+--J'ai dîné, merci.
+
+Paul échangea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le
+marquis et Césarine avant de se retirer. L'arrivée foudroyante de M. de
+Rivonnière avait amené un calme plat dans la situation. Il était doux,
+content, presque bonhomme. Il n'était ému ni étonné de rien,
+c'est-à-dire qu'il était redevenu du monde comme s'il ne l'eût jamais
+quitté. Il revenait de la mort comme il fût revenu de Pontoise. Il se
+retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de
+la femme dont il avait payé la possession de son sang, tout cela à la
+fois, sans paraître se souvenir d'autre chose que des lois du
+savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si
+étrange qu'elle puisse être. L'impassibilité du parfait gentilhomme
+couvrait tout.
+
+Mal avec sa conscience, Césarine avait été un moment terrifiée; mais,
+forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa
+volonté de femme intrépide, elle avait vite recouvré sa présence
+d'esprit. Toutefois elle éprouvait encore quelque inquiétude de se
+trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce
+mot à la dérobée pendant qu'on allumait les candélabres.
+
+--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc,
+madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon
+de bonté dans les yeux. Vrai, on dirait que vous êtes contente de me
+revoir! La figure de Césarine n'exprimait pas précisément cette joie.
+Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion.
+
+--Je ne réponds pas à une pareille question, lui dit-elle en souriant du
+mieux qu'elle put; c'est à mon tour de vous regarder. Vrai, vous êtes
+bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes
+de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable!
+
+--Valbonne est très-exalté. C'est un ami incomparable, mais il a la
+faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux médecins. Vous
+me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, étant revenu de si loin. Je ne
+crois qu'en Nélaton, qui m'a ôté une balle de la poitrine. La cause
+enlevée, ces messieurs ont prétendu me délivrer des effets, comme s'il y
+avait des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir tout seul, ils
+m'ont traité comme font la plupart d'entre eux, de la manière la plus
+contraire à mon tempérament. Quand, il y a un an bientôt, j'ai secoué
+leur autorité pour faire à ma tête, je me suis senti mieux tout de
+suite. Je suis parti; trois jours après, je me sentais guéri. Il m'est
+resté de fortes migraines, voilà tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans
+de suite avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je m'en suis
+débarrassé en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette
+fois-ci, m'avait affublé d'un jeune médecin intelligent, mais têtu en
+diable, qui, mécontent de me voir guérir si vite, rien que par la vertu
+de ma bonne constitution, a voulu absolument me délivrer de ces
+migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu
+l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les
+planter là pour ne pas devenir victime de leur dévouement à ma personne.
+
+--Les planter là! dit Césarine; vous n'êtes donc pas revenu avec eux?
+
+--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur
+médecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner à contrarier les
+gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a
+de mieux à faire.
+
+--Et les autres, où sont-ils?
+
+--Valbonne et le médecin? Je n'en sais rien; je les ai quittés à
+Marseille, d'où ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous
+prétexte que j'y trouverais un climat d'été à ma convenance. J'en avais
+accepté le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confié à Dubois
+ma résolution de venir me reposer à Paris, et nous sommes partis tous
+deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont dû
+courir après nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils
+seront ici demain.
+
+--Tout ce que vous me contez là est fort étrange, reprit Césarine; je ne
+vous savais pas si écolier que cela, et je ne comprends pas un médecin
+et un ami tyranniques à ce point de forcer un malade à prendre la fuite.
+Ne dois-je pas plutôt penser que vous avez eu la bonne idée de me
+surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser à vos compagnons de
+voyage le temps de m'avertir?
+
+--Il y a peut-être aussi de cela, ma chère marquise.
+
+--Pourquoi me surprendre? à quelle intention?
+
+--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le
+déplaisir.
+
+--Voilà un très-mauvais sentiment, mon ami. C'est une méfiance de coeur
+qui me prouve que vous n'êtes pas aussi bien guéri que vous le dites.
+
+--Il est permis de se méfier du peu qu'on vaut.
+
+Pendant que Césarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce
+dernier, et, d'abord émerveillée de l'aspect de force et de santé qu'il
+semblait avoir, je commençais à m'inquiéter d'un changement
+très-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'étaient plus les mêmes;
+ils avaient un brillant extraordinaire, et cet éclat augmentait à mesure
+que, provoqué aux explications, il se renfermait dans une courtoisie
+plus contenue. Était-il dévoré d'une secrète jalousie? avait-il un reste
+ou un retour de fièvre? ou bien encore cet oeil étincelant, qui semblait
+s'isoler de la paupière supérieure, était-il la marque ineffaçable que
+lui avait laissée la contraction nerveuse des grandes souffrances
+physiques?
+
+En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois était à ses
+ordres.
+
+--Je comprends, répondit M. de Rivonnière: il veut m'emmener. Il craint
+que je ne sois fatigué, dites-lui que je suis très-bien et que j'attends
+M. Dietrich.
+
+Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant
+sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir
+perdu la mémoire du moindre détail qui pût l'intéresser. Son oeil
+étrange m'étonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois
+dans la pièce voisine. Je me levai comme sans intention, et je me hâtai
+d'aller le questionner.
+
+--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, répondit-il à
+voix basse; c'est bientôt l'heure de son accès.
+
+--Son accès de quoi?
+
+Dubois porta d'un air triste la main à son front.
+
+--Quoi donc? des migraines?
+
+--Des migraines terribles.
+
+--Qui l'abattent ou qui l'exaspèrent?
+
+--D'abord l'un, et puis l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a du délire?
+
+--Hélas oui? Ces dames ne le savent donc pas?
+
+--Nous ne savons rien.
+
+--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais à présent il faut bien
+qu'on le sache ici. C'est un secret à garder pour le monde seulement.
+
+--Est-ce qu'il a la fièvre dans ces accès de souffrance et d'exaltation?
+
+--Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours.
+
+--C'est peut-être ce qui doit nous inquiéter le plus. Tranchons le mot,
+Dubois; votre maître est fou?
+
+--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a déjà été deux fois, et il a
+toujours guéri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il était dans son bon
+sens quand il a séduit et abandonné la pauvre fille?...
+
+--C'est la femme de mon neveu à présent.
+
+--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange
+d'honnêteté et de désintéressement. M. le marquis n'eût pas commis cette
+faute-là dans son état naturel, et plus tard, quand il prenait des
+déguisements pour surveiller les démarches de mademoiselle Dietrich, je
+voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tête. Il souffrait la nuit, comme
+il souffre à présent, et il n'avait pas ses journées lucides comme il
+les a.
+
+--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit?
+
+--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de
+danger. Il me résiste, il se fâche, et puis il cède. Il ne me maltraite
+jamais. Tout autre l'exaspère. Il avait pris son médecin en aversion et
+M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseillé de quitter Marseille, où
+son état ne pouvait pas rester caché, et je lui ai donné pour raison
+qu'on le soignait mal. On le soignait très-bien au contraire; mais,
+quand un malade est irrité, il faut changer son milieu et le distraire
+avec d'autres visages. J'ai donné rendez-vous pour ce soir à son ancien
+médecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf
+heures que cela commence, et il faut décider madame la marquise à le
+renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui résiste; il l'aime tant!
+
+--Il l'aime toujours?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Et il n'est plus jaloux d'elle?
+
+--Ah! voilà ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la
+vraie cause de son mal.
+
+--De qui donc serait-il jaloux?
+
+--Toujours de _la même personne_.
+
+Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus
+vite au salon en même temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil
+avec anxiété.
+
+--M. le marquis veut se retirer, nous dit Césarine avec précipitation.
+
+C'était comme un ordre irrité qu'elle donnait à son mari de s'en aller.
+
+Le marquis éclata de rire; ce rire convulsif était effrayant.
+
+--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-père
+chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en déplaise! Qu'on me
+laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger!
+
+--Bertrand, s'écria Césarine, reconduira M. le marquis à sa voiture.
+
+Elle s'adressait d'un ton de détresse au champion dévoué à sa défense
+dans les grandes occasions. Il s'avançait impassible, prêt à emporter le
+marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'élança et le retint. Il
+prit le bras de son maître en lui disant:
+
+--Monsieur le marquis m'a donné sa parole de rentrer à neuf heures, et
+il est neuf heures et demie.
+
+Le marquis sembla s'éveiller d'un rêve, il regarda son serviteur en
+cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine:
+
+--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hébété; tu me payeras ça!
+
+--Oui, à la maison, je veux bien; mais venez.
+
+--Vieille bête! je cède pour aujourd'hui; mais demain....
+
+Dubois l'emmena sans qu'il fit résistance. Bertrand les suivit, toujours
+disposé à prêter main-forte au besoin. Nous restâmes muettes à les
+suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa
+voiture, Bertrand revint pour nous dire:
+
+--Il est parti.
+
+--Bertrand, lui dit Césarine, s'il arrive à M. de Rivonnière de se
+présenter encore chez moi en état d'ivresse, dites-lui que je n'y suis
+pas et empêchez-le d'entrer.
+
+--M. le marquis n'est pas ivre, répondit Bertrand de son ton magistral,
+et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant à tout expliquer,
+il se retira.
+
+--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'écria Césarine.
+
+--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre?
+
+--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux étaient égarés. Pourquoi
+nous as-tu laissés ensemble? Je t'avais priée de rester. À peine
+étions-nous seuls, qu'il s'est jeté à mes genoux en me faisant les
+protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappelé les
+engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait
+méchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui
+prétend que je lui appartiens et à qui je n'appartiendrai jamais!
+
+--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est aliéné!
+
+Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit
+quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit
+Dubois; elle m'écoutait, l'oeil fixe, presque hagard.
+
+--Voilà, dit-elle enfin, une horrible éventualité qui ne s'était pas
+présentée à mon esprit,--être la femme d'un fou! avoir la plus
+répugnante des luttes à soutenir contre un homme qui n'a plus ni
+souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus
+une volonté, mais un instinct exaspéré, se sentir liée, saine et
+vivante, à une brute privée de raison! Cela est impossible; une telle
+chaîne est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater
+cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet
+homme et qu'on me préserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec
+cette épouvante d'être à la merci d'un possédé; je n'ai fait aucune
+action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants.
+Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompée! Il le savait, lui,
+qu'il me faisait épouser un fou! Je dévoilerai sa conduite, je le ferai
+rougir devant le monde entier.
+
+M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua
+d'exhaler sa colère et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant
+son père de la protéger et d'agir au plus vite pour faire rompre son
+mariage. Elle voulait le faire déclarer nul, la séparation ne lui
+suffisait pas. M. Dietrich, accablé d'abord, se releva bientôt lorsqu'il
+vit sa fille hors d'elle-même. S'il la chérissait avec tendresse, il
+n'en était pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide
+dans les grandes crises.
+
+--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que
+vous dites. De ce que Jacques a des nuits agitées et des heures
+d'égarement, il ne résulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux
+homme comme Dubois suffit à le contenir et vient à bout de cacher son
+état. Nous aurons demain plus de détails; mais pour aujourd'hui ce que
+nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une
+séparation légale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel à la
+dignité de celui dont vous avez accepté le nom. Il faudrait accuser lui
+et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se
+prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car
+personne n'est dispensé de remplir un devoir, quelque pénible qu'il
+soit. Le vôtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari
+s'éclaircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fierté
+ni votre indépendance, pourra le calmer et le guérir. Si, après avoir
+épuisé les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcés de
+constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps
+de songer à prendre des mesures plus énergiques; sinon, vous serez
+cruellement et justement blâmée de lui avoir refusé vos soins et vos
+consolations.
+
+Césarine, atterrée, ne répondit rien, et passa la nuit dans un
+désespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le
+jour; je craignais qu'elle ne se portât à quelque acte de désespoir.
+Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se
+retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son
+chagrin était profond, les larmes l'étouffaient, elle jugeait son avenir
+perdu, sa vie sacrifiée à quelque chose de plus sombre que le veuvage,
+l'obligation incessante d'employer son intelligence supérieure à
+contenir les emportements farouches ou à subir les puériles
+préoccupations d'un idiot méchant à ses heures, toujours jaloux et osant
+se dire épris d'elle.
+
+Le châtiment était cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le
+présentait comme une injustice du sort. Elle avait épousé ce moribond,
+moitié par ostentation de générosité, moitié pour se relever aux yeux de
+Paul, un peu aussi pour être marquise et indépendante par-dessus le
+marché.
+
+Le lendemain, M. Dietrich alla dès le matin voir son gendre. Il le
+trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le médecin qui
+avait passé la nuit à observer son malade. Le résumé de cet examen fut
+que le marquis n'était ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes
+du cerveau tour à tour surexcités et affaiblis par la surexcitation.
+Quelques heures de sa journée, entre le repos du matin, qui était
+complet, et le retour de l'accès du soir, pouvaient offrir une parfaite
+sanité d'esprit, et nulle consultation médicale dressée avec loyauté
+n'eût pu faire prononcer qu'il était incapable de gérer ses affaires ou
+de manquer d'égards à qui que ce soit. Il avait causé avec lui après
+l'accès et l'avait trouvé bien portant de corps et d'esprit. Il ne
+jugeait point qu'il eût jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en
+proie à une maladie nerveuse, résultat de sa blessure ou de la grande
+passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme.
+
+Là se présentait une alternative sans issue. En cédant à son amour,
+Césarine le guérirait-elle? S'il en était ainsi, n'était-il pas à
+craindre que les enfants résultant de cette union ne fussent prédisposés
+à quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le médecin ne pouvait
+et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se
+tuerait plutôt que d'appartenir à un homme qui lui faisait peur, et dont
+elle eût rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure.
+Il n'y avait qu'à patienter et attendre, essayer un rapprochement
+purement moral, en observer les effets, séparer les deux époux, si le
+résultat des entrevues était fâcheux pour le marquis; alors on tenterait
+de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrêter qu'à des
+atermoiements; mais en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, M. Dietrich
+voulait que l'état du marquis fût tenu secret, et Dubois affirmait que
+la chose était possible vu les dispositions locales de son hôtel et la
+discrétion de ses gens, qui lui étaient tous aveuglément dévoués.
+
+Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arrivé dans la nuit, venait
+s'entretenir du même sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne était absolu
+et cassant. Il n'aimait pas Césarine, pour l'avoir peut-dire aimée sans
+espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se
+réunir à son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur
+par lequel, en cas de guérison, Jacques s'était engagé à ne pas réclamer
+ses droits, il jura que Jacques était trop loyal pour songer à les
+réclamer; c'était lui faire injure que de le craindre.
+
+--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scène inquiétante,
+et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien.
+
+--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en
+conviens, et si sa femme n'eût été la cause volontaire ou inconsciente
+de cette exaltation en le gardant sous sa dépendance durant cinq ans,
+elle aurait le droit d'être impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu
+pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop
+malheureux, je dirai même qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir
+tous les sacrifices, à l'heure qu'il est.
+
+--Je ne vous permets pas de blâmer ma fille, monsieur le vicomte. Je
+sais qu'en épousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue
+que de le relever de l'espèce d'abaissement où tombe dans l'opinion un
+homme trop soumis et trop dévoué.
+
+--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques était
+condamné. La réparation donnée par mademoiselle Dietrich était
+suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y
+gagnait un beau nom....
+
+--Sachez, monsieur, qu'elle n'était pas lasse de porter le mien, et
+rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari.
+
+--Elle l'aura quand même, elle en jouira du moins, car elle y a droit,
+elle est sa femme; rien ne peut l'empêcher de l'être, et la loi l'y
+contraint.
+
+--Vous parlez de moi, dit Césarine, qui entrait chez son père et qui
+entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion,
+monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue,
+que ce ne sera jamais la mienne.
+
+M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyauté
+du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la
+situation délicate où l'on se trouvait. Si Césarine m'a bien rapporté
+ses paroles, il y mit peu de délicatesse et la blessa cruellement en lui
+faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrète,
+si pure qu'elle pût être, pour rendre l'espoir, le repos et la raison à
+l'homme dont elle s'était jouée trop longtemps et trop cruellement.
+
+Il s'ensuivit une discussion très-amère et très-vive que M. Dietrich
+voulut en vain apaiser; Césarine rappela au vicomte qu'il avait prétendu
+à lui plaire, et qu'elle l'avait refusé. Depuis ce jour, il l'avait
+haïe, disait-elle, et son dévoûment pour Jacques de Rivonnière couvrait
+un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque
+Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait
+introduit dans le grand salon, où le marquis lui avait dit avec beaucoup
+de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherché
+madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il était retourné au salon
+d'honneur pour dire à M. de Rivonnière qu'il allait la chercher dans le
+corps de logis habité par M. Dietrich; mais le marquis n'était plus là,
+et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le
+jardin, Bertrand ne l'avait pas trouvé davantage, non plus que dans les
+appartements de la marquise. Il était pourtant certain que M. de
+Rivonnière n'avait pas quitté l'hôtel.
+
+M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent à sa recherche; Césarine rentra
+dans son appartement, où le marquis s'était glissé inaperçu et
+l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en
+empêcha en se plaçant entre elle et la sonnette.
+
+--Écoutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernière fois! Je connais trop
+votre maison pour y errer à l'aventure. Je voulais parler à votre père,
+j'ai pénétré tout à l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et
+celle de Valbonne. J'ai écouté. Un homme condamné a le droit de
+connaître les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que
+j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore
+douter, c'est que votre indifférence pour moi s'était changée en terreur
+et en aversion. Je suis bien malheureux, Césarine; mais je vous absous,
+moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu
+l'amour et ne le connaîtrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous êtes pas
+doutée de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pût
+devenir fou; vous avez toujours raillé mes plaintes et mes transports.
+C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous
+oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprécier l'étendue,
+car vous auriez trop de remords! Je vous les épargne, ces reproches,
+car, aliéné ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'étais mort.
+Adieu. Si j'étais vindicatif, je serais content de penser que votre
+passion du moment est de réduire un autre homme que vous ne réduirez
+pas. Il vous préférera toujours sa femme. Je l'ai vu tantôt, je sais ce
+qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il
+est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis
+pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous
+en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas résistent à toutes les
+déceptions. Soyez donc heureuse à votre manière; moi, je vais oublier la
+funeste passion qui a troublé ma raison et avili mon existence.
+
+J'étais entrée chez Césarine dès les premiers mots du marquis. Il se
+dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta à ses lèvres sans me rien
+dire, et sortit sans se retourner.
+
+Inquiète, je voulais le suivre.
+
+--Laissons-le partir, dit Césarine en faisant signe à Bertrand, qui se
+tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice à
+lui-même. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas
+répondre. À la moindre excuse, à la moindre consolation que je lui
+donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses espérances.
+Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux.
+
+Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnière était remonté dans sa
+voiture et avait donné l'ordre de retourner chez lui.
+
+--Dubois l'a-t-il accompagné ici?
+
+--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits,
+il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitté
+l'hôtel, est monté en voiture avec M. de Rivonnière.
+
+--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe à l'hôtel
+Rivonnière; vous viendrez me le dire.
+
+Bertrand obéit en annonçant mon neveu.
+
+--Venez, s'écria Césarine en courant à lui; donnez-moi conseil,
+jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tête perdue, soyez mon ami et mon guide!
+
+--Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe
+qu'à vous préserver. Vous ne songez pas non plus à autre chose. Le
+conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas.
+
+--Je le suivrai! répondit Césarine avec exaltation.
+
+--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai
+vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serré la
+main en passant, et son regard semblait m'adresser un éternel adieu.
+
+--J'y cours, dit Césarine en tirant la sonnette.
+
+--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues
+consolations, reprit Paul. Il faut rester près de lui, il faut le
+veiller dans son délire, il faut le distraire et le rassurer à ses
+heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut
+être sa femme, en un mot, dans le sens chrétien et humain le plus
+logique et le plus dévoué.
+
+--Ah!... voilà... ce que vous conseillez? s'écria Césarine en portant
+convulsivement un verre d'eau froide à ses lèvres desséchées et
+frémissantes, c'est vous qui me dites d'être la femme de M. de
+Rivonnière!
+
+--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau
+et le plus désintéressé de vos amis; vous me consultez, je ne me serais
+pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense.
+
+--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter,
+elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue?
+
+--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si
+elle plaint le malheur qu'elle a volontairement causé, elle fait entrer
+l'amour dans la pitié. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charité à sa
+plus haute puissance?
+
+--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par
+charité comme vous aimez votre femme....
+
+--Je n'ai pas dit par _charité_, j'ai dit _avec charité_. J'ai invoqué
+ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et
+fait du mariage une chose sacrée.
+
+--C'est bien, dit Césarine tout à coup froide et calme, vous avez
+prononcé, j'obéis....
+
+Elle sortit sans me permettre de la suivre.
+
+--Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en l'embrassant: toi seul as
+eu le courage de lui tracer son devoir!
+
+Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil,
+il éclata d'un rire nerveux entrecoupé de sanglots étouffés.
+
+--Qu'est-ce donc? m'écriai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou?
+
+--Non, non! répondit-il avec un violent effort sur lui-même pour se
+calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien.
+
+--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes
+donc?
+
+--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez à ce
+mot-là; elle n'est pas mon idéal, le but de ma vie. Si elle le croit,
+détrompez-la, elle n'est même pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme
+Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une émouvante beauté dont mes
+sens sont follement et grossièrement épris. Si elle veut le savoir,
+dites-le-lui pour la désillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car
+elle se croirait vengée de ma résistance, et elle est femme à se réjouir
+de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait.
+Les femmes s'exagèrent toujours les supplices qu'elles se plaisent à
+nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnière, moi! Je ne deviendrai
+pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai même pas
+longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de
+la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma
+conscience et ma volonté. Le conseil que je viens de donner m'a coûté,
+je l'avoue. Il m'a passé devant les yeux des lueurs étranges, mon sang a
+bourdonné dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroyé;
+puis j'ai résisté, je me suis raillé moi-même, et cela s'est dissipé
+comme toutes les vaines fumées qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort
+bien exhaler sans danger d'éclater. Ne me dites rien, ma tante, je ne
+suis pas un héros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce
+qui est humain ne m'est étranger, comme porte la consigne du sage: aussi
+la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-même, me sont-ils
+aussi familiers que les émotions de la jeunesse. Je donne la préférence
+à ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agréable. Le devoir avant le
+plaisir, toujours! et, grâce à ce système, tout devoir me devient
+doux.... À présent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me
+touche, me pénètre et m'intéresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et
+m'inquiète chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore
+quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain à deviner.
+Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous
+tâcherez de la confesser. Je m'en retourne auprès d'elle. Puis-je boire
+le verre d'eau qui est là? Cela achèvera de me remettre.
+
+Il prit le verre, puis, se souvenant que Césarine agitée y avait trempé
+ses lèvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant
+avec un sourire demi-amer, demi-enjoué:
+
+--Je n'ai pas besoin de savoir sa pensée, je la sais de reste.
+
+--Tu crois la connaître?
+
+--Je l'ai connue, puis je m'y suis trompé. Après l'avoir trop accusée,
+je l'ai trop justifiée; mais tout à l'heure, quand elle m'a dit:
+
+«--C'est vous qui me conseiller d'être la femme d'un autre?»
+
+J'ai compris son illusion, son travail, son but. Déjà je les avais
+pressentis hier dans son attitude vis-à-vis de Marguerite, dans son
+sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte
+qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant
+je ne suis pas un héros, je vous le répète, ma tante; je suis l'homme de
+mon temps, que la femme ne gouvernera plus, à moins de devenir loyale et
+d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrès, et les coquettes,
+comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes
+corrompus ou efféminés!
+
+Il me laissa rassurée sur son compte, mais inquiète de Césarine. Je
+n'osais la rejoindre; je demandai à voir M. Dietrich, il était sorti
+avec elle.
+
+Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise,
+que M. de Rivonnière était calme et qu'elle me priait de venir passer la
+soirée chez lui à huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis
+mélancolique, attendri, reconnaissant. Césarine me dit devant lui dès
+que j'entrai:
+
+--Nous ne t'avons pas invitée à dîner parce qu'ici rien n'est en ordre.
+Le marquis nous a fait très-mal dîner; ce n'est pas sa faute. Demain je
+m'occuperai de son ménage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche,
+nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps délicieux;
+tout Paris y était.
+
+Elle était si tranquille, si dégagée, que j'eus peine à cacher ma
+surprise.
+
+--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas à rester
+sans rien faire. Mon père était en train de nous raconter la séance de
+la chambre.
+
+M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-être
+s'assurer de la lucidité de son esprit, mais procédant avec lui comme
+s'il n'en eût jamais douté. Je vis que c'était une cure
+consciencieusement entreprise. Le marquis écoutait avec une sorte
+d'effort, mais répondait à propos. De temps en temps il paraissait
+éprouver quelque anxiété en regardant la pendule. Le malheureux, depuis
+qu'il se savait réputé fou, semblait avoir conscience de son mal et en
+redouter l'approche.
+
+Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et
+arriva jusqu'à près de dix heures sans perdre sa présence d'esprit et
+sans paraître souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement
+méditatif, répondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait,
+et finit par ne plus répondre du tout.
+
+--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Césarine; vous allez vous
+coucher, nous resterons au salon jusqu'à ce que vous dormiez. Nous
+jouerons aux échecs, mon père et moi. Si vous ne dormez pas, vous
+viendrez nous trouver.
+
+Il répondit par un vague sourire, sans qu'on sût s'il avait bien
+compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pièce voisine
+de la chambre à coucher de son gendre; il voulait écouter et observer
+les phénomènes de l'accès, Dubois laissa les portes ouvertes sous la
+tenture rabattue.
+
+Césarine, restée au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientôt
+elle m'appela pour écouter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se
+plaignait à Dubois comme un enfant. Le brave homme le réconfortait, lui
+répétant sans se lasser:
+
+--Ça passera, monsieur, ça va passer.
+
+La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une
+exaspération d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois
+d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais
+il n'avait pas l'énergie nécessaire pour faire acte de rébellion, la
+souffrance paralysait sa volonté. Tout à coup elle cessa comme par
+enchantement, il se mit à déraisonner. Il parlait assez bas; nous ne
+pûmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet à
+un autre et que ses préoccupations étaient puériles. Nous entendions
+mieux les réponses de Dubois, qui le contredisait obstinément; à ce
+moment-là il ne craignait plus de l'irriter:
+
+--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce
+que vous me dites. Vous êtes à Paris et non à Genève; l'horloger n'a pas
+dérangé votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va
+bien, aucun horloger n'y a touché.
+
+Nous entendîmes le marquis lui dire:
+
+--Ah! voilà! tu me crois fou! c'est ton idée!
+
+--Non, monsieur, répondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout
+petit, je vous ai, pour ainsi dire, élevé: vous n'êtes pas fou, vous ne
+l'avez jamais été; mais vous étiez fort railleur, et vous l'êtes encore;
+vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une
+habitude que vous avez gardée. Moi, je me suis habitué à vous écouter et
+à ne rien croire de ce que vous me dites.
+
+Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement:
+
+--Mon ami, dit-il, je sens que ma tête va tout à fait bien, et que je
+vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je
+ne m'en souviens plus du tout.
+
+--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas.
+Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser à
+rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez.
+
+--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente:
+est-ce que j'ai été méchant tantôt?
+
+--Vous! jamais!
+
+--Je ne t'ai pas brutalisé pendant que je souffrais?
+
+--Cela ne vous est jamais arrivé que je sache.
+
+--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-être frappé?
+
+--Quelle idée avez-vous là, et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui?
+
+--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu, à moins que ce ne
+soit encore un rêve; rêve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va
+te coucher; je suis très-bien.
+
+Un quart d'heure après, nous entendîmes sa respiration égale et forte;
+il dormait profondément, Dubois vint nous trouver.
+
+--M. le marquis est sauvé, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du
+bien que vous lui avez fait; mais il l'éprouve, son accès a été plus
+court et plus doux de moitié que les autres jours; continuez, et vous
+verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a brisé, le
+bonheur le guérira, je n'en doute plus.
+
+M. Dietrich lui demanda si c'était la première fois que le marquis avait
+une vague conscience de ses emportements.
+
+--Oui, monsieur, c'est la première fois, vous voyez que son bon coeur se
+réveille, et comme il m'a embrassé, le pauvre enfant! C'est comme quand
+il était petit.
+
+Il était quatre heures du matin, Dubois avait fait préparer pour nous
+l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner
+son frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à Rouen, où son
+mari avait des intérêts à surveiller.
+
+Nous prîmes donc du repos, et nous pûmes assister en quelque sorte au
+réveil du marquis en nous tenant dans la pièce d'où nous l'avions écouté
+durant la nuit. Il éveilla Dubois à neuf heures, et se jetant à son cou:
+
+--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai été bien cruellement
+éprouvé! J'ai appris que j'étais fou et que ma femme avait peur de moi;
+mais ensuite elle est venue au moment où de sang-froid j'étais résolu à
+me faire sauter la cervelle. Elle a été bonne comme un ange, son père
+excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont traité
+comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon
+gré, mal gré, dans leur voiture, et ils m'ont promené à travers toutes
+les élégances de Paris, pour bien montrer que j'étais guéri, pour faire
+croire que je n'étais pas aliéné, et que ma femme prétendait vivre avec
+moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se préoccupe de ma
+dignité, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en
+sais gré; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom
+qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle détruit ma
+jalousie, car, en feignant d'être à moi, elle rompt avec les espérances
+qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lâche qui accepterait ce partage
+même en apparence, et l'homme que je soupçonnais de l'aimer malgré lui
+est homme de coeur et très-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la
+part de ma femme et de son père, et aussi de cette excellente Nermont,
+qui a toujours donné les meilleurs conseils.
+
+--Monsieur ne sait pas qu'ils ont passé la nuit ici, et qu'ils y sont
+encore?
+
+--Que me dis-tu là? Malheur à moi! ils m'ont vu dans mon accès!
+
+--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu
+d'accès.
+
+--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avoué; j'ai
+bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la
+vérité, elle sait à présent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne
+pourra jamais m'aimer!
+
+Césarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de
+chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle
+l'embrassa et lui dit:
+
+--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre.
+Nous avons été trompés, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un
+peu à certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquiète plus à
+présent. Je me charge de vous guérir en restant près de vous pour vous
+consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et
+de plus cher ami que vous.
+
+--Restez donc! répondit-il en se jetant à ses genoux. Restez sans
+crainte et guérissez-moi! Je veux guérir; il faut que l'homme dont vous
+vous êtes déclarée la femme en vous montrant en public avec lui ne soit
+pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma
+reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus
+mes serments, et ce que j'ai juré, je le tiendrai; soignez donc votre
+ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit digne d'être votre protecteur.
+
+C'était là que Césarine avait voulu l'amener, c'était en somme ce
+qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance.
+Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M.
+Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dîner avec nous.
+Bertrand passa les nuits à surveiller toutes choses, toujours prêt à
+contenir le malade s'il arrivait à la fureur, bien que Dubois ne fût ni
+inquiet ni fatigué de sa tâche. En très-peu de jours, les accès,
+toujours plus faibles, disparurent presque entièrement, et tout fit
+présager une guérison complète et prochaine. On fit des visites, on en
+rendit; un bruit vague de démence avait couru. Toutes les apparences et
+bientôt la réalité le démentirent.
+
+Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'étais pas aussi rassurée sur
+son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal;
+minée par une fièvre lente, elle n'avait presque plus la force de se
+lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remèdes. Après
+une consultation de médecins qui par sa réserve aggrava nos inquiétudes,
+Marguerite vit malgré nous qu'elle était presque condamnée.
+
+--Écoutez, me dit-elle un jour que nous étions seules ensemble, je
+meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que
+je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux
+mourir; j'ai commis une très-mauvaise action. Je vous la confie comme à
+Dieu. Réparez-la, si vous le jugez à propos. J'ai surpris une lettre qui
+était pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cachée, il
+ne la connaît pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette
+bassesse j'avais déjà pris la résolution de me laisser mourir, parce
+que j'avais tout deviné; à présent lisez.
+
+Elle me remit un papier froissé, humide de sa fièvre et de ses larmes,
+qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savouré. C'était
+l'écriture de Césarine, et elle datait d'une quinzaine.
+
+«Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est
+déjà sauvé. Je suis perdue, moi, car dès qu'il sera guéri, je n'aurai
+plus de motifs pour le quitter et pour réclamer ma liberté. Il faudra
+que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa
+vie, et, s'il perd encore une fois l'espérance, il se tuera. Vous l'avez
+voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux être à vous.
+Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos
+devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lâches; mais nous
+nous dirons adieu, et nous aurons vécu un jour, un jour qui résumera
+pour nous toute une vie. Je vous ferai connaître ce jour de suprême
+adieu, je trouverai un prétexte pour m'absenter, un prétexte qui vous
+servira aussi. Ne me répondez pas et soyez calme en apparence.»
+
+Je relus trois fois ce billet. Je croyais être hallucinée, je voulais
+douter qu'il fût de la main de Césarine. Le doute était impossible. La
+passion l'avait terrassée, elle abjurait sa fierté, sa pudeur; elle
+descendait des nuées sublimes où elle avait voulu planer au-dessus de
+toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par
+l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. Étrange
+et déplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir
+cacher à Marguerite l'indignation que j'éprouvais!
+
+La pauvre femme ne me comprit pas.
+
+--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes
+exclamations. Oui, c'est bien mal à moi d'avoir intercepté une lettre
+comme celle-là! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il
+fallait. Je me suis dit:
+
+«--Puisque je vais mourir!»
+
+Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bonté, mais il
+l'aime, c'est bien sûr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et
+moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a été
+malheureux à cause de moi! comme il s'est défendu, comme il a été grand
+et généreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en eût pas
+profité tant que j'aurais vécu; c'est pour cela qu'il faut que je me
+dépêche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il
+me semble que je le lui vole. Ah! j'ai été lâche, j'aurais dû lui dire:
+
+«--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre
+enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc à ce
+rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne
+saurez pas si vous êtes coupables de vous aimer; seulement ne me dis
+rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-être pas. Pardonne-moi
+d'avoir été ton fardeau, ton geôlier, ton supplice; mais sache que je
+t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son
+amour, et elle n'eût pas fait cela pour toi....»
+
+Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte
+d'éloquence; je ne l'interrompais point, car Paul était entré sans
+bruit. Il se tenait derrière son rideau et l'écoutait avec attention. Il
+voulait tout savoir. De son côté, elle m'avouait tout.
+
+--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui
+connaître que, si je ne suis pas morte plus tôt, ce n'est pas ma faute.
+J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remèdes qu'on
+me présente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand
+on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je
+me lève, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en
+prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant
+de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'étouffe le coeur_
+jusqu'à ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose
+pour me faire mourir!
+
+--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour
+te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu
+verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi
+cette lettre dont tu parles, et ne crains rien.
+
+Il lui prit doucement la lettre, la lut sans émotion, la jeta par terre
+et la roula sous son pied.
+
+--C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une insulte à mon
+honneur! Comment, j'aurais tendu la main à son mari après le duel,
+j'aurais accepté ses excuses, pardonné à son repentir, conseillé le
+mariage, et après le mariage le rapprochement, tout cela pour le
+tromper, pour posséder sa femme avant lui et m'avilir à ses yeux plus
+qu'il n'était avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette
+femme est plus folle que lui, et sa démence n'a rien de noble. C'est
+l'égarement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un méchant
+coeur. Je devrais la haïr, car son but n'est pas même la passion
+aveugle: elle a espéré me punir des conseils sévères que je lui ai
+donnés en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir être un regret
+poignant, éternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis-à-vis d'une
+pareille femme, si ni Jacques de Rivonnière, ni ma tante, ni toi,
+n'eussiez jamais existé? J'aurais été à son rendez-vous, et je lui
+aurais dit en la quittant:
+
+--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte
+sans regret!
+
+Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon
+honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chère enfant, tu ne me
+connais donc pas encore? Allons, tu me connaîtras! En attendant,
+jure-moi que tu veux guérir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu
+pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher
+au monde?
+
+Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mère.
+
+--Vois donc le trésor que tu m'as donné; dis-moi si je peux ne pas aimer
+la mère de cet enfant-là? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle?
+Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle
+que tu as toujours beaucoup plus admirée que je ne l'admirais, serait-ce
+un grand sacrifice à te faire que de rejeter ce caprice comme une chose
+malsaine et funeste? Faudrait-il un énorme courage pour lui préférer mon
+bonheur domestique et l'admirable dévouement d'un coeur qui veut
+_s'étouffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'étouffé
+pas, ce coeur généreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras,
+Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin
+corrompu, un traître, je ne croyais pas mériter ces suppositions; mais
+au moins ne suppose pas qu'en te voyant désirer la mort j'accepte le
+honteux bonheur que tu veux me laisser goûter.... Allons, allons, lui
+dit-il encore en voyant renaître le sourire sur ses lèvres décolorées,
+relève-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma
+vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prétendant n'être à personne,
+tomberont peut-être dans l'abjection d'être à tous. Ces êtres forcés
+sont des fantômes. La grandeur à laquelle ils prétendent n'est que
+poussière: ils s'écroulent devant le regard d'un homme sensé. Que la
+belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de
+redresser son jugement; j'abdique même le rôle d'ami désintéressé
+qu'elle m'avait imposé; je ne lui répondrai pas, je ne la reverrai pas,
+je t'en donne ici ma parole, aussi sérieuse, aussi loyale que si, pour
+la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que
+je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet
+engagement-là.
+
+Huit jours plus tard, Marguerite, docile à la médication et rassurée
+pour toujours, était hors de danger. On faisait des projets de voyage
+auxquels je m'associais, car mon coeur n'était plus avec Césarine: il
+était avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche à Césarine de sa
+conduite et ne lui annonçai pas ma résolution de la quitter. Il eût
+fallu en venir à des explications trop vives, et après l'avoir tant
+aimée, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait à soigner
+admirablement bien son mari, il était ivre de reconnaissance et
+d'espoir. M. Dietrich était fier de sa fille; tout le monde l'admirait.
+On la proposait pour modèle à toutes les jeunes femmes. Elle réparait
+les allures éventées de sa jeunesse et l'excès de son indépendance par
+une soumission au devoir et par une bonté sérieuse qui en prenaient
+d'autant plus d'éclat; elle préparait tout pour aller passer l'automne à
+la campagne avec son mari.
+
+L'avant-veille du jour fixé pour le départ, elle écrivit à Paul:
+
+«Soyez à sept heures du matin à votre bureau, j'irai vous prendre.»
+
+Paul me montra ce billet en haussant les épaules, me pria de n'en point
+parler à Marguerite, et le brûla comme il avait brûlé le premier. Je vis
+bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit
+pas de chez lui le lendemain.
+
+Craignant que Césarine, déçue et furieuse, ne sût pas se contenir, je
+m'étais chargée de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de
+l'empêcher de se trahir. Elle sortit à sept heures et fut dehors jusqu'à
+neuf; elle revint, sortit encore et revint à midi; elle voulait
+retourner encore chez Latour après avoir déjeuné avec son père. Je l'en
+empêchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu,
+qui m'attendait chez lui.
+
+--Est-ce qu'il est gravement malade? s'écria-t-elle hors d'elle-même.
+
+--Il ne l'est pas du tout, répondis-je.
+
+--J'avais à lui parler de mon livre, je lui ai écrit deux fois. Pourquoi
+n'a-t-il pas répondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi.
+
+--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il a reçu
+tes deux billets et n'a pas voulu y répondre. Ils sont brûlés.
+
+--Et il te les a montrés?
+
+--Oui.
+
+--Ainsi qu'à Marguerite!
+
+--Non!
+
+--Voilà tout ce que tu as à me dire?
+
+--C'est tout.
+
+--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamnée à rougir devant toi!
+Il croit que je supporterai ton blâme!
+
+--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille.
+
+--C'est bien, répliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans
+sa chambre, d'où elle ne sortit que le soir.
+
+Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à M. Dietrich sans lui
+laisser rien pressentir encore. Je prétextais une absence de quelques
+mois en vue du rétablissement de ma nièce. Nous étions à l'hôtel
+Dietrich, où Césarine avait dit à son mari vouloir passer la journée
+pour préparer son départ du lendemain; elle en laissa tout le soin à sa
+tante Helmina, et, après avoir été toute l'après-midi enfermée sous
+prétexte de fatigue, elle vint dîner avec nous; elle avait tant pleuré
+que cela était visible et que son père s'en inquiéta; elle mit le tout
+sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle
+et nous accabla de tendres caresses.
+
+Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'établir rue
+de Vaugirard. Comme je quittais l'hôtel, je fus surprise de voir
+Bertrand qui me saluait d'un air cérémonieux.
+
+--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise?
+
+--Non, mademoiselle, répondit-il, j'ai pris congé d'elle ce matin.
+
+--Est-ce possible? Et pourquoi donc?
+
+--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve
+pas.
+
+--Vous en saviez donc le contenu?
+
+--À moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas,
+je ne pouvais pas le connaître; mais, à la manière dont M. Paul l'a
+reçue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de réponse, et à
+l'obstination que madame la marquise a mise hier à vouloir le trouver
+dans son bureau, à son chagrin, à sa colère, j'ai vu que, pour la
+première fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'était pas digne,
+et que sa confiance en moi commençait à me dégrader. Je lui ai demandé à
+me retirer; elle a refusé, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi
+dévoué que moi pût lui résister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup
+offensée; elle m'a traité d'ingrat, j'ai été forcé de lui dire que ma
+discrétion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parlé plus
+doucement, mais j'étais blessé, et j'ai refusé toute augmentation de
+gages, toute gratification.
+
+J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir
+Césarine si humiliée; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaça
+ma tristesse. Nous passâmes l'été à Vichy et en Auvergne, d'où nous
+ramenâmes Marguerite guérie, heureuse et splendide de beauté, le petit
+Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes
+yeux à toute heure que Paul était heureux désormais et qu'il ne pensait
+pas plus à Césarine qu'à un roman lu avec émotion, un jour de fièvre, et
+froidement jugé le lendemain. Quant à la belle marquise, elle reparut
+avec éclat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses réceptions, sa
+beauté, son esprit, firent fureur. C'était la plus charmante des femmes
+en même temps qu'une femme de mérite, coeur et intelligence de premier
+ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le
+côté vulnérable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien
+et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgré le
+jugement sévère porté sur cette idole par son mari, était toujours prête
+à la défendre et à l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait
+la vie de son fils à sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion
+d'une âme tendre et généreuse. Pour mon compte, cette absence de haine
+dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnaître qu'elle ne
+s'était pas vantée en disant que, si elle était la plus simple et la
+plus ignorante de nous tous, elle était la plus aimante et la plus
+dévouée.
+
+Je me suis plu à raconter cette histoire de famille à mes moments
+perdus. Quel sera l'avenir de Césarine? Son père et son mari, que je
+vois quelquefois, après de vains efforts pour me ramener chez eux,
+paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a
+pas fait la moindre démarche personnelle pour se rapprocher de moi.
+Peut-être se ravisera-t-elle; je ne le désire pas. Les sept années que
+j'ai passées auprès d'elle ont été sinon les plus pénibles, du moins les
+plus agitées de ma vie.
+
+Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier,
+et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite:
+
+--Hier, comme j'étais à Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu
+profiter de l'occasion pour faire à pied un bout de promenade jusqu'aux
+roches d'Avon. En revenant par le chemin boisé qui longe la route de
+Moret, tout absorbé dans une douce rêverie, je n'entendis pas le galop
+de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L'un deux
+fondit sur moi littéralement, et m'eût renversé, si, par un mouvement
+rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La
+généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse--j'ai eu assez de
+sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me piétiner; elle
+s'arrêtait d'elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone
+intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux
+contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que
+je sus faire à temps sans lâcher la bride.
+
+«--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien
+connue avec un accent de légèreté.
+
+»--Passez, madame la marquise, répondis-je froidement, sans perdre mon
+temps à lui adresser un salut qu'elle ne m'eût pas rendu.
+
+»Elle passa comme un éclair, suivie de son groom, laissant un peu en
+arrière le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'était autre que le
+vicomte de Valbonne.
+
+»Il s'arrêta, et, me tendant la main:
+
+»--Comment, diable, c'est vous? s'écria-t-il: j'accourais pour vous
+empêcher d'être renversé, car je voyais un promeneur distrait qui ne se
+rangeait pas devant l'écuyère la plus distraite qui existe. Savez-vous
+qu'un peu plus elle vous passait sur le corps?
+
+»--Je ne me laisse pas passer sur le corps, répondis-je. Ce n'est pas
+mon goût.
+
+»--Hélas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus! À revoir, cher ami,
+je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.»
+
+Et il partit ventre à terre pour la rejoindre.--J'en savais assez.
+
+--Quoi, mon enfant? que sais-tu?
+
+--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manières et de
+langage, est devenu, en qualité de cible, mon remplaçant aux yeux de
+l'impérieuse Césarine, qu'il a été moins heureux que moi, et qu'elle lui
+a passé sur le corps! J'ai vu cela d'un trait à son regard, à son
+accent, à ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son
+hostilité par un servage qui pourra bien durer autant que celui du
+marquis, c'est-à-dire toute la vie. Rivonnière est heureux, lui; il se
+croit adoré, et il passe pour l'être. Valbonne est à plaindre, il
+trahit son ami, il est humilié, il finira peut-être mal, car c'est un
+homme sombre et mystique.
+
+Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-là a failli me faire
+bien du mal, à moi aussi? Je peux te le dire à présent. J'étais plus
+épris d'elle que je ne te l'ai jamais avoué. Je ne me suis pas trahi
+devant elle; mais elle le voyait malgré moi, c'est ce qui t'explique
+l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais
+moins impudents. Où en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force
+morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abîme? Si j'ai failli perdre
+ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, ébloui et troublé, je manquais
+de clairvoyance et m'endormais sur la gravité de sa blessure? On n'est
+jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'être un homme dur
+à moi-même. Si Marguerite n'eût été sublime dans sa folie, j'étais
+perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet
+d'être jalouse. J'avais beau être impénétrable et invincible, son coeur,
+puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien.
+
+Tout cela est passé, mais non oublié. La belle marquise eût été fort
+aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussière, sous le
+sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire à toute
+heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'épaisseur d'un
+cheveu.
+
+Aujourd'hui, 5 août 1866, Paul est l'heureux père d'une petite fille
+aussi belle que son frère, M. Dietrich a voulu être son parrain.
+Césarine n'a pas donné signe de vie, et nous lui en savons gré.
+
+Je dois terminer un récit, que je n'ai pas fait en vue de moi-même, par
+quelques mots sur moi-même. Je n'ai pas si longtemps vécu de
+préoccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement.
+J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a été de
+douter trop longtemps du progrès dont Marguerite était susceptible.
+Peut-être ai-je eu des préventions qui, à mon insu, prenaient leur
+source dans un reste de préjugés de naissance ou d'éducation. Grâce à
+l'admirable caractère de Paul, Marguerite est devenue un être si
+charmant et si sociable que je n'ai plus à faire d'effort pour l'appeler
+ma nièce et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma
+plus chère occupation. J'ai remplacé madame Féron, que nous avons mise à
+même de vivre dans une aisance relative. Quant à nous, nous nous
+trouvons très à l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous
+mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit
+cours de littérature à quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul
+vont très-bien. Peut-être sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait
+le devenir. C'est la résultante obligée de son esprit d'ordre, de son
+intelligence et de son activité; mais nous ne désirons pas la richesse,
+et, loin de le pousser à l'acquérir, nous lui imposons des heures de
+loisir que nous nous efforçons de lui rendre douces.
+
+Nohant, 15 juillet 1870.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14564 ***
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..4c79cce
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14564 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14564)
diff --git a/old/14564-8.txt b/old/14564-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..1abd872
--- /dev/null
+++ b/old/14564-8.txt
@@ -0,0 +1,9349 @@
+The Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cesarine Dietrich
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: January 2, 2005 [EBook #14564]
+[Last updated: January 6, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CESARINE DIETRICH ***
+
+
+
+
+Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+CÉSARINE DIETRICH
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+(L.-A. AURORE DUPIN)
+
+VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
+
+
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
+
+1897
+
+
+
+
+
+CÉSARINE
+
+DIETRICH
+
+I
+
+
+J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de
+perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa
+gouvernante.
+
+Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne
+m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi
+fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de
+bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire
+ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma
+liberté.
+
+Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je
+fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de
+placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement
+disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire,
+je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne
+devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut
+recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle
+eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle
+Pauline.
+
+Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années
+d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au
+collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation,
+et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la
+misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles
+ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de
+recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide
+instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués,
+s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où
+j'entrai avec des appointements très-honorables.
+
+Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je
+trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des
+égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux
+frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par
+millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute.
+Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec
+beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres
+égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne
+parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses
+hôtes.
+
+M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique,
+habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui
+donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les
+autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être
+aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une
+bonté parfaite et même délicate et courtoise.
+
+Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle
+condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine
+sécurité l'avenir de mon filleul.
+
+L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans
+le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez
+bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le
+bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de
+luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence
+relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit
+parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier
+qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du
+tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs.
+
+La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup
+reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens
+de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et
+il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant
+train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents
+et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les
+grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers
+l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit:
+
+--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de
+bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère
+compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu
+la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par
+complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes,
+auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation
+au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter.
+
+--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie,
+je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu.
+
+--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa
+propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en
+avisera plus tard.
+
+C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas,
+ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune
+fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint
+d'aborder avec une prévention quelconque.
+
+On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie
+et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence,
+elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers
+avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et
+sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère,
+tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter
+autant qu'à la plaindre.
+
+Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir
+établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance.
+
+--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de
+très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même
+vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable.
+On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être.
+Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la
+première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire
+engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne
+vous sont pas très-sérieusement profitables.
+
+Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et
+j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main
+sur la mienne en me disant:
+
+--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que
+vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous
+croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me
+promettriez de m'aimer.
+
+--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas?
+
+--C'est-à-dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la
+demande, voulez-vous me l'accorder?
+
+Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec
+effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes,
+et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins
+autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte.
+
+--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si
+je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien
+qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui
+nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle
+que vous paraissez.
+
+--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de
+méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me
+juger.
+
+--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous
+avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous.
+
+--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître
+aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse,
+ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais
+il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas
+gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce
+que vous ne comprenez pas cela?
+
+--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter.
+
+--Par pitié, n'est-ce pas?
+
+--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse
+quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent;
+mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur
+devenir nuisible.
+
+--C'est-à-dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous
+pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi?
+Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour
+souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop
+heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur
+seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les
+paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas,
+parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et,
+quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et
+heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez
+vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt
+que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne
+avec moi.
+
+--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de
+larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous
+aimer trop et trop vite.
+
+Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus
+vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant
+d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait
+tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être
+brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier
+jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de
+subir mon influence.
+
+Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les
+premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité
+vraiment irrésistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup
+d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa santé s'en ressentait,
+et d'ailleurs je la voyais douée d'une telle intelligence que je ne
+pouvais croire à la nécessité de hâter beaucoup ses études.
+
+Nous vivions presque tête à tête dans ce petit palais, devenu trop
+grand. On avait reçu toutes les visites de condoléance, et, sauf
+quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le
+voulait ainsi. Profondément affecté de la perte de sa femme, il aspirait
+au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison à la
+campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les
+affaires, il les eût quittées plus tôt sans les goûts dispendieux de sa
+femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait
+s'adonner à l'agriculture et régir lui-même sa propriété territoriale.
+
+Il eut même l'idée de vendre ou de louer son hôtel, et pour la première
+fois je vis poindre un désaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la
+campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant
+que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son
+père voulait prendre. Elle avait dès lors des raisonnements très-serrés
+qui paraissaient très-justes, et qu'elle exprimait avec une netteté dont
+je n'eusse pas été capable à son âge. M. Dietrich, qui était fier de son
+intelligence, la laissait et la faisait même discuter pour avoir le
+plaisir de lui répondre, car il était obstiné, et ne croyait pas que
+personne put jamais avoir définitivement raison contre lui.
+
+Quand la discussion fut épuisée et qu'il crut avoir répondu
+victorieusement à sa fille, prenant son silence pour une défaite, il vit
+qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de
+l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent étrangement, et je
+vis sur sa belle figure froide un mélange de douleur et d'impatience.
+
+--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il après avoir essayé durant
+quelques instans de ne pas paraître s'apercevoir de ce muet reproche.
+Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait
+mal et me fâche.
+
+--Je vous le dirai, mon cher papa, répondit Césarine en allant à lui et
+en l'embrassant, caresse à laquelle il me parut plus sensible qu'il ne
+voulait le paraître; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez
+pas. Ma mère aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrangée, ornée
+elle-même. Vous n'étiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez
+le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si
+notre luxe est de bon ou de mauvais goût; mais je revois maman dans tout
+ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle
+l'aimait. Vous êtes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier,
+vous lui disiez toujours: Après tout, c'est votre maison.... Eh bien!
+moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller à la
+campagne, où elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce
+que j'y serai avec vous; mais, à l'idée que je ne reviendrai plus ici,
+où que je verrai des étrangers installés dans la maison de ma mère, je
+pleure, vous voyez! je pleure malgré moi, je ne peux pas m'en empêcher;
+il ne faut pas m'en vouloir pour cela.
+
+--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera
+pas!
+
+Il sortit un peu brusquement en me faisant à la dérobée un signe que je
+ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure
+interprétation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de
+quelques instants.
+
+J'avais bien deviné, il voulait me parler.
+
+--Vous voyez, ma chère mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant
+la main; cette pauvre enfant va continuer sa mère, elle n'entrera dans
+aucun de mes goûts. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de
+ses oreilles et sortira par l'autre.
+
+--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente.
+
+--Sa mère aussi était intelligente. Ne croyez pas que ce fût par manque
+d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort,
+elle en convenait, elle était bonne et charmante, mais elle subissait la
+maladie du siècle; elle avait la fièvre du monde, et, quand elle m'avait
+fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait,
+comme Césarine pleurait et souffrait tout à l'heure. Je sais résister à
+n'importe quel homme, mon égal en force et en habileté; mais comment
+résister aux êtres faibles, aux femmes et aux enfants?
+
+Je lui remontrai que l'attachement de Césarine pour la _maison de sa
+mère_ n'était pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donné des
+raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes.
+
+--Si ces motifs sont bien sincères, reprit-il, et vous voyez que je n'en
+veux pas douter, c'était raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice
+de subir le petit chagrin que je lui imposais.
+
+--Vous êtes donc réellement persuadé, monsieur Dietrich, que la jeunesse
+doit être habituée systématiquement à la souffrance, ou tout au moins au
+déplaisir?
+
+--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'écria-t-il avec une énergie de
+conviction qui ne souffrait guère de réplique.
+
+--Permettez, lui dis-je, j'ai été gâtée comme les autres dans mon
+enfance; je n'ai passé par ce qu'on appelle l'école du malheur que dans
+l'âge où l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je
+remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle
+m'eût saisie sans que je fusse bien armée pour la recevoir.
+
+--Donc, reprit-il en poursuivant son idée sans s'arrêter aux objections,
+vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'étiez auparavant
+qu'une âme sans conscience d'elle-même?... Je me rappelle bien aussi mon
+enfance; j'ai été nul jusqu'au moment où il m'a fallu combattre à mes
+risques et périls.
+
+--C'est la force des choses qui amène toujours cette lutte sous une
+forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La société est
+dure à aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille
+inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que dès l'adolescence ils
+ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'âge de
+l'ignorance et de l'imprévoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer
+cette phase si courte, sous prétexte qu'elle ne peut pas durer?
+
+--Alors vous raisonnez comme ma femme; hélas! toutes les femmes
+raisonnent de même. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des
+égards et de la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien
+fâcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure!
+
+--Si vous blâmez ma manière de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette
+de n'avoir pas mieux connu la vôtre avant d'entrer chez vous; mais....
+
+--Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne pense pas comme vous?
+Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que
+vous me feriez un chagrin mortel en renonçant à la tâche qu'on a eu tant
+de peine à vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je
+n'essayerais même pas de vous remplacer, tant il m'est prouvé que vous
+êtes l'ange gardien nécessaire à ma fille. Ce n'est pas sa tante qui
+saurait l'élever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les
+défauts de son sexe, elle aime le monde....
+
+--Elle n'en a pourtant pas l'air.
+
+--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi à un degré éminent les
+vertus de son sexe: elle est laborieuse, économe, rangée, ingénieuse
+dans les devoirs de l'hospitalité. Ne croyez pas que je ne lui rende pas
+justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime
+le monde parce que toute femme, si sérieuse qu'elle soit, aime les
+satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune,
+ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reçoit bien, elle
+ordonne admirablement un dîner, un ambigu, une fête, une promenade; elle
+le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre
+hommage à ses talents de ménagère et de majordome, plus elle est fière,
+plus elle est consolée de sa nullité sous tous les autres rapports.
+
+--Vous êtes un observateur sévère, monsieur Dietrich, et je crains que
+mon tour d'être jugée avec cette impartialité écrasante ne vienne
+bientôt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir
+parfaite.
+
+--Vous êtes relativement parfaite, mon jugement est tout porté, vous
+gâterez Césarine d'autant plus. Ce ne sera pas par égoïsme comme les
+autres, qui regrettent le plaisir et rêvent de le voir repousser avec
+elle dans la maison; ce sera par bonté, par dévouement, par tendresse
+pour elle, car elle a déjà, cette petite, des séductions
+irrésistibles....
+
+--Que vous subissez tout le premier!
+
+--Oui, mais je m'en défends; défendez-vous aussi, voilà tout ce que je
+vous demande; faites cet effort dans son intérêt, promettez-le-moi.
+
+--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma
+condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est
+point encore arrivé, et je ne puis me tourmenter d'une prévision que
+rien ne justifie encore.
+
+--Vous comptez pour rien sa résistance à mon désir de vendre l'hôtel?
+
+--Dois-je l'engager à se soumettre sans faiblesse à ce désir?
+
+--Oui, je vous en prie.
+
+--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel?
+
+--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que
+Césarine apprenne à me céder de bonne grâce. Soyez certaine que, si on
+n'apprend pas aux enfants à renoncer à ce qui leur plaît, ils ne
+l'apprendront jamais d'eux-mêmes. Le bonheur qu'on prétend leur donner
+en fait des malheureux pour le reste de leur vie.
+
+Il avait peut-être raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre
+mon élève avec l'intention de faire ce qui m'était prescrit, mais je la
+trouvai souriante.
+
+--Épargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle dès les premiers
+mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que
+vous lui avez répondu. J'étais dans le jardin, à deux pas de vous,
+derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre
+une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges
+pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon
+bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même
+chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes
+plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa
+méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie.
+Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien
+résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces?
+Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à-dire corrompue
+moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être
+sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de
+sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je
+céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous
+me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement....
+
+--Seulement quoi? dites, ma chérie.
+
+--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant
+et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux,
+seulement vous ferez toutes mes volontés.
+
+Elle savait bien ce qu'elle disait là, l'énergique, l'obstinée, la
+puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de
+sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de
+la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre,
+elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme
+adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action
+pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce
+cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte,
+elle est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze
+les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était
+pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils?
+
+Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à
+graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir
+si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force
+pour faire le bien ou le mal.
+
+Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un
+jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau
+qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait
+la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me
+levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir;
+mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis
+bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus
+belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait
+manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée.
+
+--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se
+souciera plus de moi.
+
+--Mais si vous l'oubliez?
+
+--Je ne l'oublierai pas.
+
+--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de
+l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse.
+
+--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père.
+
+--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas
+applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez
+votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il
+souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même
+les êtres de votre espèce!
+
+--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père,
+puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas.
+
+J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se
+charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles.
+
+--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger?
+reprit-elle en haussant doucement les épaules.
+
+--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci.
+Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice?
+
+--Mon père doit le penser.
+
+--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette
+taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode
+ne soit pas incontestable....
+
+--Voilà ce que je voulais vous faire dire!
+
+--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau?
+
+--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi
+exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour
+une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la
+volée.
+
+--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté,
+faites-vous un sacrifice?
+
+--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie?
+
+--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même.
+
+--Je me connais.
+
+--Je n'en crois rien.
+
+--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y
+poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez
+de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite,
+je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma
+conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si
+raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah!
+maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me
+répondait:
+
+«--Tu n'as pas besoin de savoir.
+
+«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma
+poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de
+plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous,
+vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me
+défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis.
+
+--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux
+parfaite, vous pouvez l'être.
+
+--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y
+penserai.
+
+Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à
+recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée
+me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et
+dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur
+incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa
+position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une
+ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours
+attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et la pénétration de
+son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue
+d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens
+critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts
+qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de
+grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les
+grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire:
+
+--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas
+capable de ces choses si naturelles?
+
+Ou bien:
+
+--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent?
+
+Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme,
+polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles,
+des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois
+elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement
+de déférence et d'égards.
+
+Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne?
+J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne
+m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait
+de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise
+dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi
+sur les convictions de sa fille.
+
+Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en
+emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne
+saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même
+tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie
+d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le
+contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique
+qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans
+l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner.
+
+--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne
+intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et
+l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on
+peut faire bon ménage avec les contrastes.
+
+--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le
+grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais
+dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre.
+
+--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut
+dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce
+que c'est que le mal.
+
+Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en
+elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du
+petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide.
+
+--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle.
+
+Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle
+promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne
+croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et
+protestait assez habilement contre les convictions imposées.
+
+Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une
+solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de
+cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu
+il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était
+absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre
+entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être
+taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant),
+mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue
+et inquiète encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter
+secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à
+Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre
+dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa
+joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances;
+mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le
+monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa
+mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques
+distractions.
+
+Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la
+rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières,
+qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son
+intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore
+presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps
+d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par
+magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se
+corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable
+qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich:
+
+--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui
+est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez
+pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui
+être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons
+instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais
+pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous
+pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me
+le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec
+ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je
+m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement.
+
+M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai
+définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que
+j'avais voulu garder jusque-là, j'apportai mon modeste mobilier, mes
+petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich,
+et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là
+refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui
+prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la
+même clef que Césarine.
+
+J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je
+pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux
+de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je
+pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux
+critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire
+tomber sur sa gaucherie de collègien.
+
+Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie
+pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il
+n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre
+soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de
+distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive,
+des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas
+destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais
+très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes
+les inflexions de sa voix avaient du charme.
+
+Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de
+bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui
+faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé,
+m'avait dit:
+
+--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître,
+je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées.
+
+Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec
+une fermeté que je ne lui connaissais pas:
+
+--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du
+collège pour me préoccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier
+dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a
+offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer,
+nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous
+gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail.
+J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne
+m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou
+aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme
+j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la
+mienne.
+
+--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me
+consulter.
+
+--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous
+m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir.
+
+--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris
+un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich.
+
+--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de
+personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service.
+Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois.
+J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma
+position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je
+n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à
+réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui
+s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas
+brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich,
+aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur
+spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés
+nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne
+veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour
+m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait
+et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les
+siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait
+aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est
+donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de
+commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin
+étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que
+j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de
+liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je
+sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut
+en fait de plaisirs et de liberté.
+
+Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas
+encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait
+être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité.
+
+M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me
+dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que
+ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens
+croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes
+jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que
+dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la
+moindre sommation de ma part.
+
+Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la
+précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de
+tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en
+plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec
+des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde.
+D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur
+peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève,
+gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était
+d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre
+filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout
+seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et
+j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide
+naturel.
+
+Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans
+relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa
+mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent
+plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent
+adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à
+la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été
+l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners
+aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante
+et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après
+un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été,
+par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second
+dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique
+sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui
+avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son
+devoir en s'efforçant de les distraire.
+
+La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les
+jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine
+n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut
+mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de
+faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable
+sourire d'encouragement et de pitié.
+
+Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse
+entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine
+ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande
+joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des
+domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de
+l'hiver.
+
+M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété
+de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que,
+rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette
+soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets
+dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre. M.
+Dietrich, qui avait conservé les habitudes de simplicité de sa jeunesse,
+n'éveilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se
+rendre compte par lui-même du tardif réveil de ses gens, et il entra
+dans le petit salon où la danse avait commencé. Elle y avait laissé peu
+de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit, on avait fait invasion,
+tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des fêtes. On y
+avait allumé à la hâte des lustres encore garnis des bougies à demi
+consumées qui avaient éclairé les derniers bals donnés par madame
+Dietrich. Elles avaient vite brûlé jusqu'à faire éclater les bobèches,
+ce qui avait été cause d'un départ précipité: des voiles et des écharpes
+avaient été oubliés, des cristaux et des porcelaines où l'on avait servi
+des glaces et des friandises étaient encore sur les consoles. C'était
+l'aspect d'une orgie d'enfants, une débauche de sucreries, avec des
+enlacements de traces de petits pieds affolés sur les parquets poudreux.
+M. Dietrich eut le coeur serré, et, dans un mouvement d'indignation et
+de chagrin, il vint écouter à ma porte si j'étais levée. Je l'étais en
+effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie,
+m'attendant à des reproches.
+
+Il n'osa m'en faire:
+
+--Je vois, me dit-il avec une colère contenue, que vous n'avez pas pris
+part à des folies que vous n'avez pu empêcher....
+
+--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité d'amusement, mais je
+n'ai pas quitté Césarine d'un instant, et je me suis retirée la
+dernière. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi.
+J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fête et
+en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de
+délateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je
+n'ai pu prévoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais été
+définies. Que dois-je faire à l'avenir? Je ne crois pas possible
+d'imposer mon autorité, et je n'accepterais pas le rôle désagréable de
+pédagogue trouble-fête; mais celui d'espion m'est encore plus
+antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer.
+
+--Je ne vois rien d'embrouillé dans les devoirs que vous voulez bien
+accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empêcher, je le sais; vous ne
+voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre
+ascendant pour détourner Césarine de ses entraînements. N'avez-vous rien
+trouvé à lui dire pour la faire réfléchir, ou bien vous a-t-elle
+ouvertement résisté?
+
+--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est passé.
+Césarine n'a rien provoqué, elle a laissé faire. Je lui ai dit à
+l'oreille:
+
+»--C'est trop tôt, votre père blâmera peut-être.
+
+»Elle m'a répondu:
+
+»--Vous avez raison; c'est probable.
+
+» Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment où
+la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant
+qu'on étouffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est
+élancé. En ce moment, Césarine a tressailli et m'a serré convulsivement
+la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je
+l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise
+tout au fond, sur l'estrade destinée aux musiciens, et là, derrière un
+des socles qui portent les candélabres, elle a regardé la danse avec des
+yeux pleins de larmes.
+
+--Elle regrettait de n'oser encore s'y mêler! s'écria M. Dietrich
+irrité.
+
+--Non, repris-je, ses émotions sont plus compliquées et plus
+mystérieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se
+passe en moi. Je fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on a donnée
+ici, et je crois voir ma mère déjà malade, belle, pâle, couverte de
+diamants, assise là-bas tout au fond, en face de nous, dans un véritable
+bosquet de fleurs, respirant avec délices ces parfums violents qui la
+tuaient et qu'elle a redemandés jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous
+résume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'était pas de force à
+supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui
+faisait mal. Elle ne voulait rien ménager, rien prévoir. Elle souffrait
+et se disait heureuse. Elle l'était, n'en doutez pas. Que nos tendances
+soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les
+assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vécu vite, beaucoup à la
+fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des médecins, ni les
+prières des amis sérieux, ni les reproches de mon père n'ont pu la
+retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indélicat
+de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gâter par
+des inquiétudes et de sinistres prédictions les joies si intenses et si
+rapides de notre chère malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas
+pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon père, marchant
+sur un sentier plus direct et plus âpre, n'arrivera jamais au but qu'il
+poursuit, la modération. Vous ne le connaissez pas, ma chère Pauline, il
+est le plus passionné de la famille. Il a aimé les affaires avec rage.
+C'était un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais
+rassasié de rêves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se
+présente à lui comme une lutte nouvelle, comme une fièvre de défis jetés
+à la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succès, parce qu'il
+n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses
+passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir
+s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voilà l'erreur de sa vie; ma
+mère n'en était pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris à
+le connaître, à le chérir, à le respecter, mais à ne pas le craindre. Il
+sera mécontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien
+qu'il m'accepte pour sa fille, c'est-à-dire pour un être qui a aussi des
+passions. Je sens que j'en ai ou que je suis à la veille d'en avoir. Par
+exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher
+si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai
+avec joie les fêtes qui ont charmé mon enfance, ou si elles ne me seront
+pas odieuses, si je n'aurai pas le goût effréné des voyages ou un besoin
+d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de
+tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous
+voulez?
+
+«On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dansé
+dix minutes, et, pour se débarrasser plus vite de la gaieté de ses amis,
+Césarine, qui, vous le voyez, était fort sérieuse, a promis que l'année
+prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle.
+
+--L'année prochaine! C'est dans quinze jours, s'écria M. Dietrich, qui
+m'avait écoutée avec émotion.
+
+--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils à
+donner chez vous.
+
+--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez à ma
+place?
+
+--J'engagerais Césarine à ne pas livrer si vite aux violons et aux
+toilettes cette maison qui lui était sacrée il y a un an. Je lui ferais
+promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle année révolue: ce
+qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des
+réunions intimes, sans lesquelles sa vie me paraîtrait trop austère. La
+solitude et la réflexion sans trêve ont de plus grands dangers pour elle
+que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de
+soumission n'eussent pour effet de lui créer des résistances
+intérieures invincibles, et qu'en la séparant du monde vous n'en fissiez
+une mondaine passionnée.
+
+M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air préoccupé. Le
+jugement que sa fille avait porté sur lui, et que je n'avais pas cru
+devoir lui cacher, lui donnait à réfléchir. Dès le lendemain, il reprit
+avec moi la conversation sur ce sujet.
+
+--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne
+m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse
+de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant
+de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a
+doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante;
+elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les
+salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore.
+Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était
+arrangée pour cela, comme toujours!
+
+--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi?
+
+--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que
+moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort.
+
+--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe
+qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait
+celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle
+pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous?
+
+--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que
+par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte?
+
+--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai
+toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à
+l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là, sans être une
+libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une
+raison parfaite et bien prouvée.
+
+--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de
+sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même?
+
+--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de
+ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons
+pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous
+verrez une fantaisie blâmable.
+
+--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée,
+cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs?
+
+--Je la crois sincère.
+
+--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée;
+vous augmenterez son esprit de domination en le subissant.
+
+Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La
+supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une
+étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son
+amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres,
+soumise à lui seul.
+
+--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement
+sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les
+partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous
+redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle
+un enivrement qui la rendrait frivole?
+
+--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de
+sa mère.
+
+--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa
+santé.
+
+--Non, elle n'abusera pas du plaisir.
+
+--Alors que craignez-vous donc?
+
+Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons
+contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle
+devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de
+constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et
+qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il
+avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il
+termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et
+d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille,
+tant qu'elle ne serait pas mariée.
+
+--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me
+laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous
+l'inspiration de ma conscience.
+
+--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un
+homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre
+vos mains pour élever une femme, il faut une femme.
+
+En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il
+cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je
+m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me
+trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour
+écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il
+pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée,
+fascinée, enchaînée par mon élève?
+
+Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins
+m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne
+voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit
+de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car,
+je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui
+mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur
+les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait
+éloigner ou atténuer à son insu.
+
+L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et
+ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut
+contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son
+père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait
+jamais des deux yeux à la fois.
+
+Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles
+Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les
+trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de
+parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et
+très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait
+mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la
+famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait
+toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces
+demoiselles.
+
+Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de
+son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait
+sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié
+de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses
+habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui
+paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas
+de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas
+le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et
+c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on
+en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de
+probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne
+craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable
+de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son
+empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire
+des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait
+dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses
+écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses
+filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule
+pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le
+sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses
+dons quand elle en faisait l'éloge.
+
+Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa
+nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en
+souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses
+filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie
+secrète.
+
+La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de
+cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins
+françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de
+près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à
+leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires
+ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se
+faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande
+position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance.
+Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce
+crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les
+ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines.
+Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé
+avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui
+représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants,
+mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M.
+Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens
+ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine.
+
+Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions
+beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes.
+Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas.
+
+--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en
+fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille
+très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres,
+ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon
+jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant
+que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin
+compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode
+de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire
+qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments
+de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de
+littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de
+science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de
+tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou
+d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait
+avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle
+savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand
+mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir
+de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante,
+des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour
+discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des
+voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens
+du noble faubourg et même des représentants de la comique race des
+_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne
+suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut
+que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux
+sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il
+faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction,
+un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus
+jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie,
+faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme
+charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir
+que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et
+les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et
+le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il
+reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans
+orages domestiques à dominer son milieu.
+
+Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté
+qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer
+l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce
+résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes
+observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine
+ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour.
+
+Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette
+sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle
+travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant
+pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait
+rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses
+travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son
+adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne
+m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle
+voulait faire plaisir à son père, c'est-à-dire le charmer et le
+soumettre.
+
+J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse
+vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme
+d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais
+de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon
+compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et
+la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me
+fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre
+commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité
+intellectuelle.
+
+Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois
+rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant
+les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre
+compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la
+dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858.
+
+«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours
+bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez
+pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze
+cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours
+logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres,
+je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content,
+très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans,
+je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon
+travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je
+vous expliquerai quand nous nous reverrons.
+
+«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites
+que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends
+bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit
+employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une
+exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma
+vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous
+avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous
+alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien
+m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter
+encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un
+ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée,
+laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez
+m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la
+mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous
+aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève,
+tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des
+nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par
+l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas
+d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez
+mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas
+sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se
+priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même
+vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que
+vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les
+mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai
+pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant
+repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je
+ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance?
+que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui
+par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me
+mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais
+pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient
+plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré
+moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise
+intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà
+ce que je ne veux pas non plus.
+
+»Restons donc comme nous voilà: moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau
+vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra
+m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel,
+rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en
+contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon
+caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans
+jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la
+maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer.
+
+»Voilà, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue
+la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne
+des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit:
+
+»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie.
+Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte.
+C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier
+argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui
+offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain
+matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le
+plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable
+mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement
+je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus
+fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette
+qui me ruinera.
+
+»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le
+rebelle enfant qui te chérit et te vénère.
+
+ «Paul Gilbert.»
+
+Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant
+cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut
+absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais
+comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et
+qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre
+de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire.
+
+--Vous voilà rassurée, lui dis-je.
+
+--Elle répondit oui, et nous passâmes à, la leçon. Quand elle fut finie:
+
+--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me
+déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise
+eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au
+milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris.
+Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite
+d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide.
+
+--Il ne vous a jamais vue!
+
+--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre
+hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau
+demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez
+beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le
+voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous
+l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé
+très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous
+étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron.
+Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris
+un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a
+très-bien regardées.
+
+--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des
+quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre
+photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune.
+C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous.
+
+--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie?
+
+--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le
+crois très-peu artiste.
+
+--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable.
+
+--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide
+dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de
+le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie.
+
+--Et vous me le présenterez l'hiver prochain?
+
+--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la
+douceur n'empêche pas l'obstination.
+
+--Alors il me ressemble?
+
+--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut
+et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se
+renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse
+que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à
+cause de ses autres qualités.
+
+--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant!
+
+--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement,
+et par-dessus tout son affection pour moi.
+
+Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière.
+Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa
+tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir.
+
+Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis
+quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais
+je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le
+soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main.
+
+--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti.
+
+--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un
+beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père
+ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis
+deux ou trois fois.
+
+--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le
+marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me
+faire la cour.
+
+--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités,
+et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le
+connaître. Voilà, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de
+Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans
+ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et
+brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas
+encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a
+point su modifier vos résolutions.
+
+--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a
+dit ni à vous ni à moi.
+
+--Que pense-t-il selon vous?
+
+--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la
+condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père,
+mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son
+coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit
+forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en
+abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il
+craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités.
+
+--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous
+ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre
+devant lui?
+
+--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve
+de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne
+me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et
+au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre
+conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut,
+pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la
+délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour
+le soumettre.
+
+--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il
+passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe.
+
+--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on
+est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai?
+et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en.
+
+--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le
+marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me
+dire comment vous le jugez?
+
+--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps
+de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et
+voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les
+armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières,
+admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde,
+il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était
+au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en
+qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix
+a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus
+domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de
+vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que
+nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs,
+partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et
+toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me
+touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et
+je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire
+que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne
+lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable,
+bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes
+les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un
+bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit
+très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il
+savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à, présent, je ne le pénètre
+pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup
+il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter
+comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la
+cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger,
+qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et
+ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis,
+m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le
+sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et
+m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et
+m'aider à voir clair en lui.
+
+Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il
+avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un
+mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il
+le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas.
+
+Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval
+dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous
+la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes
+toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart
+d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége
+sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement:
+
+--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé,
+ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous
+plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait.
+
+--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre
+moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le
+laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent.
+
+--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque
+d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit
+les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime
+mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à
+ressorts souples qui m'endort.
+
+--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et
+fougueuse....
+
+--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle
+vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller.
+
+Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant
+adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de
+Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de
+lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous
+suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait
+s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et
+après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir
+son coeur.
+
+--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à
+mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original,
+un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité
+qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui
+devrait m'être compté.
+
+Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent.
+
+--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de
+méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans
+raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais
+puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général
+qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités
+particulières qui vous charment?
+
+--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je
+le suis d'autant plus de la personne qui les résume.
+
+--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce
+qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut
+donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention.
+
+--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains
+pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le
+dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou
+insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la
+preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois
+présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible.
+
+--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour
+vous en donner.
+
+--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand
+mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être
+n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai
+moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma
+propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si
+vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez.
+Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas.
+
+--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges?
+
+--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces.
+
+--Que vous ne pouvez contenir?
+
+--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le
+surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou.
+
+--Et que faites-vous dans la folie?
+
+--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu
+conscience de ce que j'ai fait.
+
+--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres?
+
+--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon
+entourage.
+
+--C'est la preuve que vous êtes réellement bon.
+
+--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois
+riche.
+
+--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de
+vrais amis?
+
+--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si
+je suis violent.
+
+--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison
+d'un ami?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Et devant la résistance d'une femme aimée?
+
+--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne
+me connais pas et ne sais pas me révéler.
+
+--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience?
+
+--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne
+prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie.
+Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi
+d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois
+moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous
+dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer
+toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux
+parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur
+d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère
+qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je
+suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré.
+
+--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous
+constant dans vos affections?
+
+--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai
+jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une
+femme pure peut inspirer.
+
+--Que dites-vous là? Vous n'avez jamais aimé?
+
+--Non; cela vous étonne?
+
+--Quel âge avez-vous donc?
+
+--Trente ans.
+
+--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à
+trente ans!
+
+--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions
+très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus
+tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas
+d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes
+qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui
+n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent
+parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser.
+
+--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses?
+
+--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de
+toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est
+un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la
+vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand
+ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je
+le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient
+de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés,
+nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons
+tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous
+prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout
+chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus
+rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il
+faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche
+donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de
+telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de
+supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir
+assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune
+fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois,
+blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de
+mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la
+légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il
+me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une
+passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle,
+car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je
+l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes.
+
+Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que
+nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà
+installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et
+pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger
+mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit
+qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut
+quelques jours sans reparaître.
+
+D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé,
+bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et
+revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il
+revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours.
+
+C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire.
+Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était
+imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté
+et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion.
+
+--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique.
+
+Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure
+de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité
+d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un
+commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si
+peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir.
+
+Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine
+de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis.
+
+--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup.
+S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec
+plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage,
+qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos
+autres voisins.
+
+M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une
+jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle.
+
+--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit
+Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que
+celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de
+plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe
+enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai
+qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a
+bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie.
+
+--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien
+d'en rester là.
+
+--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins
+qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous
+trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main.
+Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce
+qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois
+pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison:
+la crainte de m'ennuyer.
+
+--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule.
+
+--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte.
+
+--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir
+de l'être?»
+
+--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.»
+
+--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un
+haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie!
+
+--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait
+pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le
+sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous
+m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir.
+
+Là-dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une
+sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir
+percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien
+surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de
+Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le
+désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à
+Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter.
+
+Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta
+avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me
+répondit avec une douceur enjouée:
+
+--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air
+de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et
+moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que
+je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme
+pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni
+respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être
+capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu,
+quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie
+la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de
+mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si
+sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me
+river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma
+vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère
+Pauline. Cela devient très-sérieux.
+
+--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et
+au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se
+privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé
+d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience
+compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception
+pour lui.
+
+--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la
+liberté.
+
+--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à
+M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur.
+
+--Je le lui ai dit.
+
+--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le
+sacrifice de l'éloigner.
+
+--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et
+dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en
+quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon
+père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne
+me charge pas de l'exécuter.
+
+Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas
+fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré
+du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à
+néant les espérances qu'il avait caressées.
+
+Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine
+enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due
+et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure
+d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de
+la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle
+disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie.
+
+Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait
+dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le
+prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à
+reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait
+eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait,
+dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que
+l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans
+le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière,
+on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une
+coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai
+monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à
+examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans
+être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de
+reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté,
+que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux
+qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont
+la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre
+d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa
+raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait
+des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée
+par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce
+à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête
+inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener.
+
+Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement
+réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille,
+si elle était enfin satisfaite.
+
+--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait
+bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces
+splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite
+ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait
+beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non,
+allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il
+faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien
+qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas
+de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire
+quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père
+est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un
+coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant
+partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause,
+demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière
+d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de
+ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable
+maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma
+chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief
+par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour
+changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous
+fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez
+pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde
+mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à
+l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire
+que je ne dépends de personne.
+
+--N'est-ce pas votre ambition?
+
+--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais
+raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui,
+je suis sûre qu'il m'approuvera.
+
+En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser
+tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques,
+dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à
+terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un
+traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y
+fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage
+de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait
+pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de
+la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui
+résistait.
+
+Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations
+répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père
+à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de
+l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses
+parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il
+était absent.
+
+Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le
+rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à
+le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche
+accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé.
+Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais
+le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour
+traverser, la cour du Louvre.
+
+--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que
+mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation
+réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne
+se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis
+brouillé avec elle.
+
+Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui
+avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer.
+
+--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler
+clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par
+vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich
+n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre.
+
+--Dites-vous la vérité? m'écriai-je.
+
+--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter
+tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres.
+Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir?
+
+--Certainement, vous agissez là en galant homme.
+
+--Non, j'agis en homme qui veut guérir. Les lettres de mademoiselle
+Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles
+sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois
+même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la
+manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille
+vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire
+toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans
+permettre le moindre blâme à ses victimes.
+
+--Alors pourquoi êtes-vous brouillés?
+
+--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de
+le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle
+travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être
+son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme
+elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme
+un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me
+disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y
+rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai
+renoncé à elle, vous pouvez le lui dire.
+
+--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus.
+
+--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et
+moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais
+qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que
+de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession
+faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la
+campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis
+que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse.
+
+Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement
+cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle
+eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle
+ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite.
+
+Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta
+le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les
+mains de son père. Je la rassurai.
+
+--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait
+d'intermédiaire à votre correspondance.
+
+--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me
+confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque
+entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les
+miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il
+avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette
+comédie.
+
+--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi
+écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour
+m'avertir que tu voulais lui parler en confidence?
+
+--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût
+dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de
+reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là. Il
+faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!...
+
+--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi.
+
+--À la bonne heure! Tu l'as donc vu?
+
+Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se
+guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à
+présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu
+aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence
+que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs,
+l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté
+d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont
+l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite
+Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des
+femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait
+jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la
+rudoyait.
+
+Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait,
+par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait
+faire un autre mariage, et me parut fort blessée.
+
+--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne
+pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux!
+Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en
+laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses
+lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une
+première expérience que je ne veux pas oublier.
+
+Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec
+spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus
+m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant
+que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que,
+quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces
+lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes;
+mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les
+mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour
+qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur
+sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de
+Rivonnière.
+
+L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se
+présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang,
+de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun
+ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou
+plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son
+intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à
+distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait
+fort peu approcher.
+
+Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là
+M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais
+brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession.
+
+--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si
+vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je
+ne veux pas être votre complice.
+
+--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont
+la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon
+raconte tout au plus à ses camarades?
+
+--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous
+dit....
+
+--Raison de plus pour me taire.
+
+--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à
+elle avec une souillure que vous n'aviez pas.
+
+--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais,
+pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là, je ne
+suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit
+amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien?
+
+Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en
+servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son
+orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le
+reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le
+sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui
+fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était
+l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler
+d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus
+favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole.
+
+Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une
+situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint
+l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que
+je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de
+plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de
+son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent
+mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux
+événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on
+n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère
+exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II
+
+
+Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà
+son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne
+et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable.
+
+J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne
+lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé
+mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois
+m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui
+étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à
+combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au
+fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne
+conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur
+l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais
+Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse
+aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était
+toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout
+dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il
+semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce
+que chacune de nous y apportait.
+
+Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne
+remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une
+seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été
+plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert.
+C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût
+témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté
+en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible
+énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément
+pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son
+intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses
+salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec
+deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une
+heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les
+autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais
+de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin
+qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi.
+
+Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos
+existences.
+
+--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois
+cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps
+de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma
+bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier
+aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une
+heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir
+moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je
+ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me
+promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas,
+même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours
+sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par
+an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué,
+j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas
+juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine.
+
+--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois?
+
+--Dans une dizaine d'années.
+
+--Et quand te reposeras-tu réellement?
+
+--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les
+lâches ou les sots.
+
+--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son
+intelligence.
+
+--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux.
+J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes
+connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on
+lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de
+sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin,
+quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je
+corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis
+une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je
+m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute
+de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is
+money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui
+vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse
+activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous
+voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me
+développe selon la nature de mes besoins.
+
+Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui,
+car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit
+personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du
+charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir
+heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie
+des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps
+qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée
+de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de
+respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de
+cet esprit insatiable dans sa curiosité.
+
+Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais
+sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte
+dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était
+impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou
+morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de
+mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des
+avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une
+position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en
+l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il
+croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité
+qu'un servage.
+
+M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
+dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
+à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui
+exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
+améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec
+tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
+comparaître devant un protecteur quelconque.
+
+Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la
+sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il
+aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle
+penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense
+gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée
+qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
+tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il
+s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
+songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite.
+
+--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
+que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
+moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit
+vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais
+l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour
+toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un
+peu fou.
+
+Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que
+j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon
+neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition.
+
+--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
+que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le
+refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins
+graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord
+il est comme moi, il n'aime pas le monde.
+
+--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
+puisqu'il n'y a jamais mis le pied.
+
+--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est
+pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
+tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris
+le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou
+telle personne.
+
+--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
+aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
+manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.
+
+--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
+peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer
+des privations.
+
+--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
+blanche?
+
+--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre,
+et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
+une heure par semaine.
+
+--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
+autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa
+passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
+science.
+
+--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
+certaine.
+
+--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre,
+trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
+de lui.
+
+Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses
+de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je
+résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un
+cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite
+par un instant de petitesse d'esprit.
+
+On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de
+Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession
+de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
+propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point
+encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour
+la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver
+souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M.
+Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
+soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient
+de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce
+père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de
+ses sujets.
+
+Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide,
+elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
+qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique
+écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
+plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et
+d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
+qu'il ne désirait plus la voir mariée.
+
+Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de
+lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret
+mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement
+qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas,
+les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait
+d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux
+suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut
+bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille,
+l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions
+fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
+d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
+avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM.
+Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après
+quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance
+pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de
+Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire,
+et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention.
+
+Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal,
+suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de
+prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers
+elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité
+de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est
+ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une
+curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi
+d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce
+sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
+Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et
+ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras
+et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
+fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
+dire:
+
+--C'est assez, va-t'en maintenant.
+
+Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
+séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison,
+chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
+Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
+une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des
+ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
+avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul
+seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence
+monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
+mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait
+comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge
+contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi
+par hasard au moment de s'évader.
+
+--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher.
+Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont
+accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec
+monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur
+que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas.
+Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me
+servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu
+m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
+tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa
+santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de
+rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il
+a conquis au collège, combien de vertus il possède....
+
+--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
+mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais
+enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
+mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
+maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa
+brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
+l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier.
+
+--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé.
+
+--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas
+plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de
+fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis
+et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis
+censé voir passer.
+
+--Et que vous ne voyez réellement pas?
+
+--Et que je ne vois réellement pas.
+
+--Tant vous êtes ébloui?
+
+--Tant je suis myope.
+
+Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à
+dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me
+causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour
+sauver, comme on dit, la situation.
+
+--Ma chère amie, dit-elle en me reprenant brusquement son éventail, que
+je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est
+un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous
+ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne
+connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme
+je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le
+voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous
+pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous
+les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce;
+son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à
+moi-même de ne m'en plus soucier.
+
+Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que
+je ne pus retenir un cri.
+
+Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui
+ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours.
+
+--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut
+sortie du bosquet.
+
+Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son
+enfance:
+
+--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante.
+Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur
+toutes les têtes!
+
+--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu
+coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Pourquoi trembles-tu?
+
+--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble?
+
+--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te
+disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement
+rendez-vous ici?
+
+--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer,
+car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de
+papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite
+galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus
+grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela?
+
+--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise
+écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à
+son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter
+complètement.
+
+--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux
+dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe,
+j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire.
+J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà, je suis accouru. Elle
+était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans
+l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai
+reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout
+au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé:
+
+--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là; ce n'est pas l'usage
+qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à-tête avec un jeune homme,
+et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit.
+Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié.
+Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée.
+
+Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si
+audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la
+connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas
+l'aimer.
+
+--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître?
+
+--Parce que je n'en ai pas le temps.
+
+--Vous croyez donc que ce serait bien long?
+
+--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je
+n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence.
+
+--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde?
+
+--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois?
+
+--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille?
+
+--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs.
+
+--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici
+des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit
+que vous étiez un jeune homme très-fort....
+
+--En thème?
+
+--En tout.
+
+--Et vous avez voulu vous en assurer?
+
+--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?...
+
+--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se
+refuse à l'examen.
+
+Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que
+je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est
+écriée tout d'un coup:
+
+--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal?
+
+Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas
+heurté le sien.
+
+--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis
+nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une
+vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première
+fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue
+contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la
+cause de votre aversion.
+
+J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle
+m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais
+dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te
+connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car
+elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il
+m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus
+dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit
+que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la
+jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa
+figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer
+la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle,
+qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait
+inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme.
+
+J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était
+réciproque.
+
+--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à
+l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me
+transpercer.
+
+Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à
+une grande coquette, je lui ai dit:
+
+--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez
+qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être
+pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas...
+et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y
+serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement.
+
+Si je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit quelque chose d'analogue et
+d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu
+es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est
+là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme
+déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur
+ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là, elle s'est trompée. Je
+ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle
+pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle
+m'est antipathique.
+
+--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être
+interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras
+trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à
+nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois
+que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute
+résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de
+beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
+s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel
+qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de
+t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement
+pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par
+affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde
+soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile?
+
+--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait.
+
+--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour
+Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce
+soir.
+
+--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort
+bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai
+pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron
+m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos.
+
+--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à
+elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas
+besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion?
+
+--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop
+ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans
+vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni
+mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au
+contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y
+a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est
+l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne
+me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand
+c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme
+de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser
+incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal.
+Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe.
+Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre
+un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle
+piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis
+l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure
+d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je
+m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous
+jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et
+que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas
+d'une virgule.
+
+Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes.
+
+Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de
+Rivonnière et paraissait fort gaie.
+
+Le lendemain, elle vint me trouver chez moi.
+
+--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je
+fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais
+pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont
+boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit
+d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle,
+d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de
+répondre:
+
+«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir
+jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le
+jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur
+donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils
+m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils
+m'enlaidissent?»
+
+Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la
+part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu
+que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en
+pénitence.
+
+--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus
+sérieux à me raconter.
+
+--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire.
+
+--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie,
+je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente.
+
+Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe,
+toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser
+de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses
+grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace.
+
+--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous
+parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée
+de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais
+je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a
+plus entre vous et moi que les liens de l'amitié.
+
+--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi
+avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais
+je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec
+conviction, sauf à en rire une heure après.
+
+--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que....
+
+Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis
+_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre.
+
+--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te
+jouant de mes devoirs et de mes affections.
+
+--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir?
+
+--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie
+qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu
+maintenant?
+
+--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le
+vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi?
+
+--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que
+trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination;
+mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne
+sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige
+en perdant de sa dignité.
+
+--C'est là ce qu'il t'a dit?
+
+--En ne me défendant pas de te le redire.
+
+--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible.
+
+--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais
+plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite
+que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je
+suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes
+qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand
+défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable....
+
+--L'orgueil n'est-ce pas?
+
+--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que
+tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de
+résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas:
+la sagesse de la modestie.
+
+--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi
+effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me
+montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa
+perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de
+drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse;
+j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le
+pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton
+neveu je te promets de ne plus le taquiner.
+
+--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne
+pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à
+faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au
+monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te
+pardonnerai que si tu te repens.
+
+Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma
+sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya
+encore de lutter.
+
+--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres
+tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas
+d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir
+quand on veut m'en faire une loi.
+
+--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole
+d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant
+menu pour n'y rentrer jamais.
+
+Elle fondit en larmes.
+
+--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour
+t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais
+tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise
+une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici
+tout ce que je te dirai:
+
+» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il
+ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi.
+Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà
+content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi,
+écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas
+un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui
+demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était
+peut-être de l'amour!
+
+--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout!
+
+--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté,
+me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout
+savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser.
+
+--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre
+enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable.
+
+--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne
+suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre
+d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir!
+
+Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire
+faire le tour du lac.
+
+--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du
+cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y
+consens-tu?
+
+--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite.
+
+--J'aime quelqu'un.
+
+--Ah! le marquis....
+
+--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de
+titre; ça t'est bien égal?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus?
+
+--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme
+de mérite réel et sérieux en un mot.
+
+--Il est tout cela.
+
+--Jeune?
+
+--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
+
+--C'est trop jeune, c'est un enfant!
+
+J'empêchai Césarine de répliquer.
+
+--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un
+brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas
+Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus
+insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices.
+Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un
+manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez
+beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être.
+
+M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec
+ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main:
+
+--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc?
+
+--Elle lui a parlé hier pour la première fois.
+
+--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?...
+
+--Il me déteste, répondit Césarine.
+
+--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien!
+ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une
+chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer
+à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu
+hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en
+souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une
+railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas.
+
+--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai
+celui que je choisis.
+
+--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich.
+
+--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en
+sommes là, au nom de mon neveu, je refuse.
+
+--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria
+Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le
+consulter.
+
+--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes
+folle.
+
+--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu
+veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute,
+papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie,
+il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains
+pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec
+l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est
+très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que
+je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang,
+et si je n'épouse pas cet homme-là, je n'aimerai plus jamais, je
+resterai fille.
+
+--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras,
+excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi
+vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait
+sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle
+pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon
+mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses
+lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de
+stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et
+venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son
+compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui
+est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un
+très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils
+qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le
+faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît
+peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi....
+
+--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité.
+
+--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière
+elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la
+cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire?
+
+--Oui, monsieur, il y a cela d'abord.
+
+--Vous êtes au-dessus....
+
+--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me
+disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens;
+je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais
+amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi
+n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires
+malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris,
+c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère
+pour la compromettre ainsi!
+
+--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire
+connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des
+nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur
+la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux
+certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on
+s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance,
+de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle
+chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les
+autres motifs de votre épouvante.
+
+--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le
+caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles.
+Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une
+aussi: ne céder à personne.
+
+--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas
+le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée
+de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le
+vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul,
+adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire.
+
+--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes
+entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non,
+monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez
+peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes
+tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous
+n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si
+j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de
+rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a
+imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez
+lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez,
+j'en réponds, d'une grande perplexité.
+
+--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt.
+Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout
+de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre
+fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la
+vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble
+d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne
+d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de
+premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez
+moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne
+m'en étais point alarmé.
+
+Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée
+d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à
+Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma
+tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle
+envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant
+de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux
+peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de
+son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme
+une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un
+précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le
+franchir.
+
+Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi
+tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre
+nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine
+taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe
+et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle
+cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart:
+
+--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la
+moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de
+faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela
+signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée.
+Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le
+temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te
+faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai.
+
+--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon
+neveu?
+
+--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail
+intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me
+servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution.
+
+--Comment sais-tu que mon neveu est absent?
+
+Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour
+Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me
+débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière.
+
+--Tu lui as encore écrit?
+
+--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui
+m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de
+thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du
+bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant.
+Tiens, on sonne au jardin, le voilà.
+
+--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule
+aujourd'hui avec ta tante et moi?
+
+--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je
+ne veux recevoir que lui.
+
+--Faut-il vous laisser ensemble?
+
+--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à-tête. Ma
+tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester.
+
+--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de
+tes imprudences et de tes caprices.
+
+--Alors tu me compromets!
+
+On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai.
+
+--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez
+fait mauvaise figure. Le savez-vous?
+
+--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas....
+
+--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de
+souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet
+état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige.
+
+--Le remède serait bien simple.
+
+--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se
+peut pas!
+
+--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour?
+
+--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux
+pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois.
+
+--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous
+disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier.
+
+--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances?
+
+--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer.
+
+--Je vous le défends aujourd'hui.
+
+--C'est un peu tard.
+
+--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits?
+
+--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les
+regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend
+pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau,
+voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède
+m'apportez-vous?
+
+--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous
+ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que,
+dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par
+l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on
+vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole
+aura de l'autorité.
+
+--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je
+ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme
+vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont
+je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien
+faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma
+déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et
+qui ne veut pas mentir.
+
+--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte
+pas la réputation de coquette fallacieuse.
+
+--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes
+sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que
+cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer
+pour une victime.
+
+--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais.
+
+--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre
+mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.
+
+--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?
+
+--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde
+et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut
+garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude.
+
+--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en
+égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez
+pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous
+voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui
+éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout,
+sincère et bonne.
+
+--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous
+marier?
+
+--Qui m'en empêcherait?
+
+--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir.
+
+--Vous le reconnaissez?
+
+--Je suis homme d'honneur.
+
+--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami.
+
+Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont
+la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,
+tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté
+avec attention.
+
+--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix?
+
+--Vous ai-je dit cela?
+
+--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste
+votre ami?
+
+--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas?
+
+--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler
+la cervelle?
+
+--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.
+
+--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est
+pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.
+
+Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et
+m'adressant au marquis:
+
+--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.
+
+--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger,
+je ne le sais pas encore.
+
+M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de
+Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son
+irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui
+gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus
+heureux de lui épargner tout déplaisir.
+
+--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous
+cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.
+
+--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion
+déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.
+
+Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité
+son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise
+et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque
+nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère
+ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens
+chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue
+du moment qu'il ne l'était pas.
+
+--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir
+ce qu'il pense.
+
+Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son
+esclave assez froidement.
+
+--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.
+de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le
+nom de l'heureux mortel....
+
+--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet
+reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient;
+elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....
+
+--Avec qui? avec moi?
+
+--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus
+sérieux que cela.
+
+--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas
+la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.
+
+--Qui donc soupçonnez-vous?
+
+--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart
+d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance.
+Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage
+mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener
+danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou
+qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon
+inquiétude, elle était inquiète elle-même.
+
+--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?
+
+--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit
+ici qui ne soit épris d'elle.
+
+--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous
+serait préféré?
+
+--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra
+épouser....
+
+--Eh bien! quoi?
+
+--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!
+
+--Que dites-vous là?
+
+--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.
+
+--Vous parlez sérieusement?
+
+--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement
+brusque sur son front baigné de sueur.
+
+Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres
+étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée.
+
+--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je
+croyais si généreux?
+
+--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la
+colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.
+
+--Vous réfléchirez, alors!
+
+--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible.
+
+--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours?
+
+--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être.
+
+--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?
+Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe!
+
+--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait
+aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent
+nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre
+homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me
+cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon
+ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des
+flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans
+l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles
+maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme
+cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la
+civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans
+que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en
+aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une
+très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée,
+une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas,
+puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant
+plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en
+billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à
+l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et,
+quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,
+j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné
+d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation
+de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens
+le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je
+m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux,
+furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire
+atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre
+fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine
+n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée!
+Je tuerai quiconque approchera d'elle!
+
+--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour?
+
+--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,
+plutôt que de laisser échapper ma proie!
+
+--Et après?...
+
+--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je
+ferai justice de moi-même.
+
+En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre,
+avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir.
+
+--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne.
+
+--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de
+Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne
+le sache!
+
+Et il sortit, me repoussant presque de force.
+
+Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie.
+Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience
+est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui
+venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant.
+
+--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je
+ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me
+plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite
+réellement mon amitié.
+
+--Et peut-être ton amour?
+
+--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai
+d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se
+tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.
+
+J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en
+lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut
+rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en
+faire son gendre.
+
+M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il
+n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement
+Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de
+près.
+
+Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans
+entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle
+l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans
+un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses
+paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards.
+Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait
+peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un
+supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle
+n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et
+ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il
+eût pu rencontrer Césarine.
+
+Césarine s'ennuya.
+
+--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je
+m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon
+mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante,
+folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en
+émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le
+ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il
+eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un
+peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de
+mélodrame.
+
+--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas
+faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse
+pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut
+t'inspirer un attachement durable.
+
+--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de
+mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument
+entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante?
+
+--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà
+passée. Elle était trop violente pour durer.
+
+--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un
+affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui
+cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à
+qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de
+tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières
+qu'on étale devant moi.
+
+--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la
+ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout.
+
+--Vraiment! pourquoi?
+
+--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les
+autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de
+leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils
+existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du
+poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.
+Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière.
+
+--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que
+tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je
+tâcherai de me modifier.
+
+--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus
+puissante?
+
+--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les
+suavités?
+
+--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour
+toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons
+naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur.
+
+--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes
+rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir
+tendre, si je le voulais?
+
+--Non, il est trop tard.
+
+--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par
+exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur!
+
+--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu
+n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.
+
+--Je ne suis pas assez femme selon toi!
+
+--Ni assez homme non plus.
+
+--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme
+tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des
+chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes
+comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de
+relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne
+m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je
+veux savoir si leur stupidité les rend heureux!
+
+Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en
+alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un
+domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.
+C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans
+moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais
+l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps
+d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement
+favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité
+elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou
+américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle
+voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans
+sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par
+personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle
+lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes
+et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne
+prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et
+en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon
+goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si
+elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer.
+
+Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la
+situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin
+nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna
+même tout à fait de la pensée du mariage.
+
+Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne
+voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne
+plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une
+entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine
+semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon
+insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au
+point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa
+vie d'une si terrible déception?
+
+Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en
+allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son
+éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine
+arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je
+lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.
+de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant.
+
+--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les
+séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,
+celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi!
+Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder
+à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou
+face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre
+merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc
+violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que
+toute ma vie donnait un démenti à cette supposition.
+
+--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu
+craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.
+
+--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle
+que mademoiselle Dietrich.
+
+--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi?
+
+--Eh bien donc! cela vous surprend?
+
+--Tu ne me l'as jamais dit!
+
+--Vous ne me l'avez jamais demandé.
+
+--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son
+fils.
+
+--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.
+
+--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour
+Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges.
+
+--Dites-lui que je ne l'ai plus.
+
+--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse?
+
+--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que
+je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon
+travail ou de mes affections.
+
+--À la bonne heure! es-tu heureux?
+
+--Très-heureux, ma tante.
+
+--Elle t'aime bien?
+
+--Non, pas bien, mais beaucoup.
+
+--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux?
+
+--Vous voulez tout savoir?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.
+
+--Eh bien!... écoutez, ma tante:
+
+Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de
+mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur
+les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un
+bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules.
+En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je
+vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite
+maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une
+espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.
+
+--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais
+sûre qu'elle finirait comme ça!
+
+--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien
+vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici?
+
+--Là, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la
+sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier
+bateau venu, on vous passera.
+
+Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont
+enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui
+m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas
+large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en
+indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à
+la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de
+ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps
+encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais
+été chercher, et qui, se trouvant à passer par là, avait été averti
+d'entrer.
+
+--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il,
+l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne
+chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas
+en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il
+ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai
+encore un peu la malade.
+
+Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à
+son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me
+conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En
+cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en
+deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit
+entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la
+robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et
+un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté.
+
+J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me
+dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne
+sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits
+sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens
+excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite;
+c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider.
+
+Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je
+l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa
+mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle
+faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles.
+C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais
+elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les
+regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le
+village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un
+bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu
+depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit.
+
+--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort
+maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux
+demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand
+l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son
+Profit.
+
+» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à
+Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans
+sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de
+l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné
+si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et
+de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté.
+
+»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui
+parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant
+avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur;
+ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à
+la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour
+elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se
+fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines,
+elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit
+à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas:
+c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope.
+Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la
+tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui
+la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la
+sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé
+une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère.
+
+«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous
+pas à la placer quelque part?
+
+«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache
+sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un
+enlèvement de mineure.
+
+«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse?
+
+«--Elle se perdra, ou elle se tuera.
+
+Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire
+à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à
+voir faillir, souffrir ou mourir.
+
+Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la
+trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour
+servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui
+faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle
+baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas.
+
+--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable
+position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais
+je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition
+très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et
+désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour
+une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous
+nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail.
+Voulez-vous accepter?
+
+Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes
+exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais
+faire d'elle ma maîtresse.
+
+»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas!
+
+»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier.
+
+»--Jamais?
+
+»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une
+famille.
+
+»--Mais si vous trouviez une femme riche?
+
+»--Je ne la trouverai pas.
+
+»--Qui sait?
+
+»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je
+fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne.
+
+»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez?
+
+»--Rien.
+
+»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance?
+
+«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que
+vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous
+tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je
+serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir,
+dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un
+abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et
+très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte.
+Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous
+n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée
+vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver.
+
+«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous
+si bon pour moi?
+
+«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous
+rendre la vie possible.»
+
+Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez
+l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit
+jours.
+
+Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au
+travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit
+qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me
+convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle
+travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et
+lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort
+touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait,
+ce qui est plus difficile qu'on ne pense.
+
+--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle?
+
+--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à
+me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence.
+Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas
+me plaire.
+
+»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez
+une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous
+méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma
+femme, vous le savez bien.
+
+»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans
+tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais
+votre maîtresse, vous me mépriseriez donc?
+
+»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les
+plus grands égards et la plus solide amitié.
+
+»--Et cela durerait....
+
+»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours.
+
+»--Vous ne promettez rien absolument.
+
+»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus
+brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de
+privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous
+empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer
+ni bien-être, ni loisir, ni toilette.
+
+»--J'accepte cette position-là, me dit-elle; tant que je pourrai
+travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que
+je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je
+vous voie tous les jours, et je serai contente.»
+
+Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en
+apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour
+aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une
+visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez
+moi.
+
+--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent?
+
+--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent
+toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a
+recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement;
+mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous
+à une heure, vous m'y trouverez.
+
+Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il
+m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron,
+raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait
+sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an,
+frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et
+craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant:
+
+--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon
+histoire.
+
+J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un
+secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que
+j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait
+jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel.
+
+L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je
+pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins
+serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes
+pieds et sanglotait.
+
+--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne
+t'aurais pas attirée ici.
+
+J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle
+était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine
+dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné
+à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une
+langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui
+à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas
+inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en
+découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les
+qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle
+passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle
+n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit
+élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours
+parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière
+parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle
+avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression
+frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et
+comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles.
+
+On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en
+Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de
+_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait
+Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg,
+n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du
+loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup
+d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes
+avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait
+d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient
+microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où
+Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et
+quelques petits objets d'art.
+
+--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je.
+
+--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de
+dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai
+loué cette pièce.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Vous ne devinez pas?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie
+chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y
+dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre.
+
+--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi?
+
+--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes
+pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle
+Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai
+voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour
+quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir,
+dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où
+elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une
+chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à-terre, ma tante, et voici vos gens:
+deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est
+votre neveu, vous servira fort bien.
+
+J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la
+famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans
+promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul
+que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais
+effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa
+jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à
+l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et
+j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante.
+
+Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait
+précédé.
+
+--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée
+longtemps, et tu as pleuré.
+
+Je le niai.
+
+--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade
+peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux.
+
+--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne
+serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable.
+
+--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par
+trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit.
+
+--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de
+Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé
+aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié.
+
+--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien
+qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me
+dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement?
+
+--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle.
+
+--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle
+des neveux?
+
+--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint
+d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa
+femme aujourd'hui.
+
+--Elle est jolie?
+
+--Elle est jolie et elle est belle.
+
+--Plus que moi, j'imagine?
+
+--Incontestablement.
+
+--Quels contes tu me fais!
+
+--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable.
+
+--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge
+d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire?
+
+--Un marmot, soit. Il a un an déjà.
+
+--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi!
+
+--Je te le jure.
+
+--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme
+les autres!
+
+Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et
+pleura amèrement.
+
+Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour
+m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je
+ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa
+chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour
+dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner,
+elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes.
+
+--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est
+très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis
+longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus
+absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela
+t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul
+homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la
+fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose
+que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le
+marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune
+homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et
+de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un
+homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai
+jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être
+la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve
+plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père,
+emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les
+sauvages.
+
+--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu
+veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans?
+
+Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en
+se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort
+et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes
+despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit
+en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on
+pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies
+intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la
+volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en
+violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment
+immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même.
+
+Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je
+racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge
+que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la
+première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en
+dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de
+Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout
+imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande
+importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière
+était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il
+pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût
+pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement.
+
+--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir
+que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai
+trompée: il n'est plus libre.
+
+Il me promit de ne rien dire.
+
+--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe,
+d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il
+l'est maintenant, put songer au mariage.
+
+Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie
+active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques
+prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut
+de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès
+que la porte était ouverte.
+
+Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me
+confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait
+heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et
+de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête
+créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute
+n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que,
+pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent
+devant moi en me prenant pour juge.
+
+--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais
+songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis
+que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il
+méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas
+été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça,
+qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin
+d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise,
+cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère
+cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la
+reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je
+sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de
+danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi,
+qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi?
+
+--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en
+réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes
+ce qu'il ne doit jamais savoir.
+
+--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs
+parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter,
+et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre!
+
+Je crus devoir intervenir.
+
+--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu
+très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement
+avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon
+qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous
+suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont
+de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander
+davantage.
+
+--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous
+êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me
+ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui
+dois tout, même la vie!
+
+Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop
+peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et
+sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait
+sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne
+éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts
+spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des
+autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu
+fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet,
+en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme
+déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là, et je
+lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant.
+
+--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne
+devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les
+idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il
+ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au
+lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le
+bénisse.
+
+--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les
+jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à
+toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le
+développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne
+changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce
+qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de
+moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute
+épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et
+agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux
+en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme
+jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant
+soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais
+monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse
+toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui
+écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais
+forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les
+femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne
+chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que
+je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie,
+nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je
+supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude,
+que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant
+qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et
+qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié,
+bien rivé à la famille et bien content de mon sort.
+
+Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai dîner avec moi chez un
+restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M.
+Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval;
+Césarine avait dû dîner chez ses cousines.
+
+Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort
+surprise de la trouver dînant seule dans son appartement.
+
+--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné
+chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis
+attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas
+m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule.
+Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture
+autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde
+dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où
+as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici.
+
+--J'ai dîné avec mon neveu.
+
+--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière.
+Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout?
+
+--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il
+était marié.
+
+--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise.
+
+--Je ne sais ce que tu veux dire.
+
+--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus;
+mais moi je sais toute la vérité.
+
+--Quoi! que sais-tu?
+
+--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire
+connaissance avec la belle Marguerite.
+
+--Tu railles!
+
+--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau
+pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait
+ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton
+neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était
+quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui.
+
+--Pourquoi aujourd'hui?
+
+--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma
+tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez
+pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce
+descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit
+accent agréable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore
+pensé à ton neveu et j'ai promis de répondre clairement le surlendemain,
+c'est-à-dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne
+m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demandé au
+portier madame Féron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre,
+où un gros bébé piaillait sur les genoux d'une assez belle créature.
+Bertrand était monté avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans
+ces logements-là, il a dû m'attendre sur le carré. Je suis entrée avec
+aplomb, j'ai demandé madame Paul Gilbert à madame Féron qui m'ouvrait la
+porte et qui était trop laide et trop vieille pour me faire supposer que
+ce fût elle. Elle a paru troublée de cette demande, et comme elle
+hésitait à répondre, Marguerite s'est levée avec son marmot dans les
+bras, en me disant assez effrontément:
+
+--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre
+service?
+
+--Je croyais trouver ici, ai-je répondu, la tante de M. Gilbert,
+mademoiselle de Nermont.
+
+--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure.
+
+--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le
+quartier; elle m'avait donné rendez-vous ici.
+
+»--Alors c'est qu'elle va peut-être revenir? Si vous voulez l'attendre?
+
+»--Volontiers, si vous voulez bien le permettre.
+
+»Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est
+capable:
+
+»--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Féron, prends donc
+le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien
+proprement ni bien sagement encore, le pauvre chéri, et madame ne serait
+pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes,
+qu'on ne l'entende pas trop!
+
+»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on
+emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc?
+
+»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents.
+
+»--Il est bien frais,--très-joli!
+
+»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père?
+
+»--À M. Paul Gilbert?
+
+»--Dame!
+
+»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous
+que l'enfant ressemble.
+
+»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul.
+
+»--C'est-à-dire que vous aimez votre mari plus que vous-même?
+
+»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et
+_pas lui_?
+
+»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage.
+
+»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête!
+mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule.
+
+»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich?
+
+»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa
+première bonne, c'est elle qui l'a élevée.»
+
+Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions
+éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je
+suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses
+aimables discours.
+
+--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de
+mademoiselle Dietrich?
+
+»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son
+papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle
+avait des perles et des diamants peut-être pour des millions.
+
+»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas?
+
+»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de
+ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me
+le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde
+l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais
+tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me
+réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni
+perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je
+ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces
+compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et
+aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté;
+mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne
+les garde pas.
+
+--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne
+peux pas apprécier....
+
+--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as
+fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une
+fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre
+en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que
+l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte
+sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une
+_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire
+une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma
+bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un
+mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers
+qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour
+croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite.
+Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand
+j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle
+m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante.
+
+»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que
+vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si
+bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.»
+
+Et, là-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles
+aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc
+tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré
+par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance
+de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait
+pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en
+se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les
+petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le
+tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et
+d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un
+mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de
+l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est
+capable.... Elle se résume en disant:
+
+--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour
+moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien!
+qu'il essaye d'en aimer une autre!»
+
+C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se
+demander qui je pouvais bien être.
+
+«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous
+apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela
+vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez
+tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée?
+
+»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici
+aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni
+à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me
+_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras
+de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez
+demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté;
+mais personne ne me connaît sous ce nom-là. À vrai dire, personne ne me
+connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui
+fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je
+m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes
+mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....»
+
+Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux
+encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que
+j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence
+chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné
+était passée, et que j'étais forcée de m'en aller.
+
+«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien,
+vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de
+me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame
+comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et,
+sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous
+servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de
+chambre.
+
+»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert
+vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.»
+
+Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité.
+Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se
+changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su
+étouffer l'explosion en lui disant:
+
+«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais
+il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot
+blessant suffit.
+
+»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là. Il a le
+coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous
+dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je
+n'attendrais pas mon congé, je le prendrais.
+
+»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous?
+
+»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop!
+
+»--Est-ce qu'il l'a reconnu?
+
+»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère
+inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits:
+sur lui.
+
+»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez
+en vous séparant de M. Gilbert?
+
+«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais
+malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui
+laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite
+dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin
+dans un coin....»
+
+Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées.
+
+--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne;
+peut-on savoir ta conclusion, à toi?
+
+--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari
+qu'il me faut.
+
+--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte
+pas?
+
+--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour
+elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce
+qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul
+et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai
+très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent!
+Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront
+jamais été si heureux.
+
+--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela!
+
+--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et
+d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que
+toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce
+qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien
+conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai
+trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir
+compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce
+d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à
+l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la
+rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et
+du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un
+devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le
+coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je
+le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa
+maîtresse. Il n'espère pas de salut, il accepte la triste destinée qu'il
+s'est faite. C'est un stoïque, je ne l'oublie pas, et toutes les
+manifestations de cette force d'âme m'attachent à lui de plus en plus.
+Oui, cette fille déchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime
+tendrement (les vrais stoïques sont tendres, c'est logique), cet
+intérieur sans bien-être et sans poésie, ce travail acharné pour nourrir
+une famille qui le tiraille et qu'il est forcé de cacher comme une
+honte, cette fierté de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est
+très-grand, très-beau, très-chaste en somme et très-noble. Ton neveu
+est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter
+sa situation et l'en arracher sans déchirement, sans remords et sans
+crime. Marguerite pleurera et criera peut-être même un peu, cela ne
+m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et
+très-faible. Dans un an d'ici elle me bénira, et Paul, mon mari, sera le
+plus heureux des hommes.
+
+--De mieux en mieux! C'est réglé ainsi pour l'année prochaine? Quel
+mois, quel jour le mariage?
+
+--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te
+dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquiétudes puériles. J'ai
+la patience dans la décision; ta verras, petite tante! Et sur ce
+embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir
+tranquille comme un enfant de six mois.
+
+Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonnée par un guide
+aventureux sur une cime isolée, j'eusse perdu la notion du retour.
+
+N'avait-elle pas raison en effet? n'était-elle pas plus forte que moi,
+que Marguerite, que Paul lui-même? Trop absorbé par l'étude, il ne
+pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en
+résoudre les continuelles énigmes. Qui sait si elle n'était pas la femme
+qu'elle se vantait d'être, la seule qu'il pût aimer, le jour où il
+verrait la loyauté et la générosité qui étaient toujours au fond de ses
+calculs les plus personnels? Une tête si active, une âme tellement
+au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche
+acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de
+courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables à bonne
+fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la
+coquetterie?
+
+Je me trouvais revenue au point où Césarine m'avait amenée lorsque les
+menaces du marquis de Rivonnière m'avaient fait reculer d'effroi. Où
+était-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oublié? était-il absent?
+Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le roman de Césarine ne m'eût
+plus semblé si inquiétant et si invraisemblable.
+
+Je résolus de savoir quelque chose, et en réfléchissant je me dis que
+Bertrand devait être à même de me renseigner.
+
+C'était un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de
+fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de
+chambre, il ne pouvait pas l'être, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui,
+par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait pas de s'exprimer
+aussi bien qu'un homme du monde. C'était un garçon de trente-cinq ans,
+sérieux, froid, distingué, très-satisfait de sa taillé élégante, portant
+avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une tresse de soie à
+l'épaule, avec les aiguillettes ramenées à la boutonnière, toujours rasé
+et cravaté de blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant
+l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant
+tout, incorruptible d'ailleurs, dévoué à Césarine et à moi à cause
+d'elle, un peu dédaigneux de tout le reste de la famille et de la
+maison.
+
+Il n'était que onze heures, et, M. Dietrich n'étant pas rentré, Bertrand
+devait être dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chaussée: c'est
+là qu'il se plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérance la
+régularité des bouches de chaleur du calorifère, la marche des pendules
+ou la santé des plantes d'ornement.
+
+Je descendis et le trouvai là en effet. Il vint au-devant de moi.
+
+--Bertrand, j'ai à vous demander un renseignement, mon cher.
+
+--J'avais aussi l'intention d'en donner un à mademoiselle.
+
+--À moi? ce soir?
+
+--À vous, ce soir, quand monsieur serait rentré. Je sais que
+mademoiselle se couche tard.
+
+--Eh bien! parlez le premier, Bertrand.
+
+--C'est à propos de M. le marquis de Rivonnière.
+
+--Ah! précisément je voulais vous demander si vous aviez de ses
+nouvelles.
+
+--J'en ai. Mademoiselle Césarine, qui n'a pas de secrets pour
+mademoiselle, a dû lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui?
+
+--Je le sais. Elle a été avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne
+ensuite.
+
+--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnière prend des
+déguisements pour épier mademoiselle Césarine?
+
+--Non! Césarine le sait-elle?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Vous eussiez dû l'en avertir.
+
+--Je n'étais pas assez sûr, et puis mademoiselle Césarine, un jour que
+je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit:
+
+«--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais
+parler de lui!» Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnière
+en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en
+avertir mademoiselle de Nermont.
+
+--Savez-vous chez qui allait Césarine dans la rue d'Assas?
+
+--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai été chargé par elle de suivre la
+personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M.
+Latour.
+
+--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'épier vous-même?...
+
+--Je crois toujours avoir raison quand j'exécute les ordres de
+mademoiselle Césarine.
+
+--Même en cachette de son père et de moi?
+
+--M. Dietrich n'a pas de volonté avec elle, et vous, mademoiselle, vous
+arrivez toujours à vouloir ce qu'elle veut.
+
+--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme
+les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosité.
+
+--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout à deux
+pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je
+ne crains pas qu'on l'insulte.
+
+--Certes vous la défendriez avec courage
+
+--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de présence
+d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Césarine me l'a expliqué le
+jour où elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous.
+
+--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnière a vu
+Césarine entrer chez la personne que mon neveu fréquente.
+
+--Il l'a vue sortir, il était sur la porte quand elle est remontée dans
+sa voiture.
+
+--Il aura sans doute questionné le portier de cette maison?
+
+--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et
+on aurait dit qu'il avait envie d'être reconnu; mais mademoiselle était
+préoccupée et n'a pas fait attention à lui.
+
+--Pourquoi présumez-vous qu'il avait envie de se moquer?
+
+--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle
+cherche à rencontrer quelqu'un. Certainement il a établi à côté de moi
+une contre-mine, comme on dit. Il a dû savoir ce que j'étais chargé de
+découvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu
+a autre chose en tête que de se trouver avec mademoiselle Césarine. Il
+est bon que vous sachiez la chose, c'est à vous d'aviser, mademoiselle;
+c'est à moi d'exécuter vos ordres, si vous en avez à me donner pour
+demain.
+
+--Je m'entendrai avec mademoiselle Césarine; merci et bonsoir, Bertrand.
+
+Ainsi, malgré le temps écoulé, trois semaines environ depuis ses
+menaces, le marquis ne s'était pas désisté de ses projets de vengeance.
+Il m'avait dit la vérité en m'assurant qu'il était capable de garder sa
+colère jusqu'à ce qu'elle fût assouvie, comme il gardait son amour sans
+espérance. C'était donc un homme redoutable, ni fou ni méchant
+peut-être, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parlé de
+meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait
+maintenant de qui Césarine était éprise! Je recommençai à maudire le
+terrible caprice qu'elle avait été près de me faire accepter. Je résolus
+d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il fût rentré pour l'arrêter au
+passage et lui dire tout ce qui s'était passé, sans oublier le rapport
+que m'avait fait Bertrand.
+
+--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci.
+Moi, je ne peux rien; je ne puis éloigner mon neveu; son travail le
+cloue à Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il
+s'acharnerait d'autant plus à braver une haine qu'il jugerait ridicule,
+mais que je crois très-sérieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Césarine.
+Vous êtes son père, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la
+police pour qu'on surveille les déguisements et les démarches de M. de
+Rivonnière.
+
+--Ce serait bien grave, répondit M. Dietrich, et il pourrait en
+résulter un scandale dont je dois préserver ma fille. Je l'emmènerai
+s'il le faut; mais d'abord je ferai une démarche auprès du marquis.
+C'est à moi qu'il aura affaire, s'il compromet Césarine par sa folle
+jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et
+j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point à nous
+inquiéter de lui. Il croit que Césarine a éprouvé aujourd'hui une
+déception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a
+vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne
+votre neveu.
+
+--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au
+plus il saura que Césarine persiste à aimer Paul, car elle n'est pas
+femme à cacher ses démarches et à renoncer à ses décisions, vous le
+savez bien.
+
+--J'agirai demain; dormez en paix.
+
+Dès le lendemain en effet, et de très-bonne heure, il se rendit chez le
+marquis. Il ne le trouva pas; il était, disait-on, en voyage députe
+plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans
+Paris un homme qui se cache n'est possible qu'à la police. J'allais,
+sans dire ma résolution, écrire pour demander une audience au préfet
+lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard
+qui semblait me dire:--Faites attention! annonça le marquis de
+Rivonnière.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III
+
+
+Le marquis se présenta aussi aisé, aussi courtois que si l'on se fût
+quitté la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la
+main comme de coutume, se réservant de l'observer; mais Césarine, dont
+le sourcil s'était froncé, et qui était vraiment lasse de ses hommages,
+lui dit d'un ton glacé:
+
+--Je ne m'attendais pas à vous revoir, monsieur de Rivonnière.
+
+--Je ne me croyais pas banni à perpétuité, répondit-il avec ce sourire
+dont l'ironie avait frappé Bertrand, et qui était comme incrusté sur son
+visage pâli et fatigué.
+
+--Vous n'avez pas été banni du tout, reprit Césarine. Il se peut que je
+vous aie témoigné du mécontentement quand vous m'avez semblé manquer de
+savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup à un vieil ami, et je ne
+songeais pas à vous éloigner. Vous avez trouvé bon de disparaître. Ce
+n'est pas la première fois que vous boudez, mais ordinairement vous
+preniez la peine de motiver votre absence. C'était conserver le droit
+de revenir. Cette fois vous avez négligé une formalité dont je ne
+dispense personne; vous avez cessé de nous voir parce que cela vous
+plaisait; vous revenez parce que cela vous plaît. Moi, ces façons-là me
+déplaisent. J'aime à savoir si les gens que je reçois me sont amis ou
+ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me
+tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois être
+avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en
+aucun cas que je tolérerais le plus petit manque d'égards.
+
+Étourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il
+prétendit qu'il s'était absenté réellement, qu'il avait envoyé une carte
+P. P. C., ce qui n'était pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa
+raillerie intérieure se changea en confusion et en dépit.
+
+M. Dietrich, qui avait gardé le silence, prit alors la parole.
+
+--Monsieur le marquis, lui dit-il après avoir sonné pour défendre
+d'introduire d'autres visites, vous êtes venu chercher une explication
+que j'allais vous demander ce matin. Vous vous êtes fait passer pour
+absent, et vous n'avez pas quitté Paris. Autant que ma fille, j'ai le
+droit de trouver étrange que vous n'ayez pas su nous donner un prétexte
+de votre disparition; mais mon étonnement est encore plus profond et
+plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous êtes
+constitué son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste
+peut-être, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une
+passion ou dans un dépit qui légitime votre conduite à vos propres
+yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer
+franchement.
+
+--Eh bien! je l'avoue franchement, répondit le marquis, poussé à bout
+par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un
+espion, comme un misérable. J'ai bu toute la honte de mon rôle, puisque
+me voici dévoilé; mais ce n'est pas à monsieur Dietrich de me le
+reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli
+envers sa fille un devoir que me suggérait mon dévouement pour elle, et
+que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le péril.
+
+M. Dietrich l'interrompit.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux renseigné que vous; je
+savais que dans aucune démarche de ma fille il n'y avait péril pour
+elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous élevez la prétention de
+l'empêcher à tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari;
+ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me
+voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai
+sincèrement regretté de vous voir échouer auprès d'elle; mais
+aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse
+et de dignité. Je vous le déclare avec l'intention de ne me rétracter en
+aucune façon, soit que vous me répondiez par des excuses ou par des
+menaces.
+
+--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, répliqua le marquis; je sais
+le respect que je dois à vous et à moi-même. Je me retire pour attendre
+chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner.
+
+--C'est bien fait! s'écria Césarine dès qu'il fut sorti. Merci, mon
+père! tu as fait respecter ta fille!
+
+--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacité que je ne pus
+maîtriser, tu ne songes qu'à toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au
+bout de cette explication, et que ta folie place ton père en face de
+l'épée d'un homme exaspéré par toi?
+
+Césarine pâlit, et se jetant au cou de son père:
+
+--Ce n'est pas vrai, cela! s'écria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou
+je meurs!
+
+--Ce n'est pas vrai, répondit M. Dietrich. Notre amie s'exagère mon
+devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnière se le tient pour dit,
+l'incident est vidé; sinon....
+
+--Ah! oui, voilà! _sinon_! Mon père, tu me mets au désespoir, tu me
+rends folle!
+
+--Il faut être calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une
+question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grâce à
+me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prévaloir mon
+autorité et te forcer à la prudence. Je dois accepter les conséquences
+de ma tendresse pour toi; je les accepte.
+
+Il se dégagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut véritablement
+suffoquée par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais
+seule pour ne pas exposer son père à porter la peine de ses
+excentricités.
+
+Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai à Bertrand pour
+l'engager à ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer à M. Dietrich
+ou à moi. Il hésita beaucoup à prendre cet engagement. Pour lui,
+Césarine était la meilleure tête de la maison. Si quelqu'un pouvait
+dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait
+fort bien la gravité, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas,
+c'était Césarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance
+et promit. Trois jours après, il m'apporta une lettre de Césarine
+adressée à M. de Rivonnière, mais en me priant de demander son compte à
+M. Dietrich.
+
+--Je n'ai jamais trahi les bons maîtres, disait-il, et vous m'avez forcé
+de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Césarine n'aura plus de
+confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison où je ne serais
+pas estimé.
+
+Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il était trop tard
+pour retenir Césarine; lui ôter son agent le plus fidèle et le plus
+dévoué, c'était la pousser à commettre plus d'imprudences encore. Je
+rendis la lettre à Bertrand et j'attendis que Césarine vînt me raconter
+ce qu'elle contenait, car il était rare qu'elle ne demandât pas conseil
+aussitôt après avoir agi à sa tête.
+
+Elle ne vint pas, et mes anxiétés recommencèrent. Cette fois je ne
+craignais plus pour mon neveu. J'étais sûre que Césarine ne l'avait pas
+revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis
+avait fort irrité, et qui ne paraissait nullement disposé à lui
+pardonner.
+
+Le lendemain, Césarine entra chez moi en me disant:
+
+--Je sors, veux-tu venir avec moi?
+
+--Certainement, répondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses
+sortir sans moi dans les circonstances où tu as placé ton père.
+
+--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de réparer mes torts, quoi
+qu'il m'en coûte; tu vas voir!
+
+--Où allons-nous?
+
+--Je te le dirai quand nous serons parties.
+
+Les ordres étaient donnés d'avance au cocher par Bertrand, et nous
+descendîmes les Champs-Élysées sans que Césarine voulût s'expliquer.
+Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit:
+
+--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez
+Lemichez.
+
+En effet, nous descendîmes dans les jardins de cet horticulteur et
+parcourûmes ses serres, où Césarine choisit quelques plantes fort
+chères; à 3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitôt nous vîmes
+entrer le marquis de Rivonnière.
+
+--Voici justement un de mes amis, dit Césarine à l'employé qui nous
+accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les
+plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit brisé,
+et faites faire la note, que je veux payer tout de suite.
+
+Nous restâmes donc dans la serre aux camélias, où le marquis vînt nous
+joindre.
+
+--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous êtes venu à
+mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'à
+nouvel ordre, vous mettre en présence de mon père. Asseyez-vous sur ce
+banc, nous sommes très-bien ici pour causer.
+
+Monsieur de Rivonnière, j'ai réfléchi, j'ai vu clair dans ma conduite,
+je l'ai condamnée, et c'est à vous que je veux me confesser. Je ne vous
+ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous
+ai pas trompé en mettant mon refus sur le compte d'une aversion
+prononcée pour le mariage. J'étais sincère, je n'aimais personne, et je
+croyais que l'amour de ma liberté ne serait jamais assouvi. Il l'a été
+bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuyé, la liberté m'a
+épouvantée. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'épouserai peut-être
+pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est
+impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me
+croyais une femme très-forte, je ne suis qu'une enfant très-faible, et
+d'autant plus faible que je ne croyais pas à l'amour et ne m'en méfiais
+pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin,
+puisque ma passion n'est point partagée. Si vous souhaitiez une
+vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'être
+d'avoir préféré un inconnu à un ami éprouvé; mais vous n'êtes ni cruel
+ni égoïste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous
+au point de perdre l'affection de mon père, la faute en est à moi, à
+moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jugé. Je me suis
+méfiée de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspéré, égaré,
+jeté dans une sorte de délire. J'aurais dû vous dire dès le premier jour
+ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis
+malheureuse; soyez bon, ayez pitié de moi!
+
+En parlant ainsi avec une émotion qui la rendait plus belle que jamais,
+Césarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant
+M. de Rivonnière. Celui-ci, éperdu et comme désespéré, l'en empêcha en
+s'écriant:
+
+--Que faites-vous là? C'est vous qui êtes folle et cruelle! Vous voulez
+donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je
+compris? Je croyais à un caprice, vous me dites pour me consoler que
+c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que
+vous voulez?
+
+--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami,
+répondit-elle, toujours penchée vers lui et retenant ses mains
+tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque
+d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: «Avouez
+votre amour pour un autre, je reste votre ami,»--car vous m'avez dit
+cela! j'aurais dû vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur
+qui parlait spontanément. J'ai cru à un piège, c'est là mon crime et la
+cause de votre colère. Ma méfiance vous a trompé. Vous avez cru à un
+caprice, dites-vous? Cela devait être. Aussi m'avez-vous traitée comme
+une fantasque enfant que l'on veut protéger et sauver en dépit
+d'elle-même. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employé
+tous les moyens pour vous en acquitter. À présent vous découvrez, vous
+voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre
+devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se
+peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous
+dévouer à moi comme un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur
+atroce de perdre mon meilleur ami au moment où j'en ai le plus besoin.
+
+Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait
+M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas
+réussir avec le marquis: il était déjà vaincu.
+
+--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que
+vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez!
+Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander
+d'amener à vos genoux l'ingrat qui vous dédaigne?
+
+--Ah! grand Dieu, s'écria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se
+doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous
+n'avez rien à faire que de m'accepter éprise d'un autre et de m'aimer
+assez pour demander pardon à mon père des torts qu'il vous attribue. Il
+a cru que vous vouliez me perdre par un éclat, faire croire que vous
+aviez des droits sur moi. Dites-lui la vérité, accusez-moi,
+expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de
+jouer avec moi le rôle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre
+parole pour l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera pas
+difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il est si malheureux
+d'être brouillé avec vous!
+
+Le marquis hésitait à prendre des engagements avec M. Dietrich. Césarine
+pleura tant et si bien qu'il promit de venir à l'hôtel le soir même, et
+qu'il y vint.
+
+Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si habilement amenée, et
+elle voulait que le marquis vînt chez elle comme de lui-même.
+
+J'hésitais à tromper M. Dietrich.
+
+--Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que j'ai imaginé pour
+préserver la vie de mon père devrait te sembler une tâche sacrée, que
+j'ai combinée avec énergie et menée à bien avec adresse et dévouement.
+Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne
+plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces
+deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un éclat. Grâce à moi,
+ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras à jamais tranquille pour
+ton neveu. M. de Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux
+que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air
+charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il doit être, et je lui
+aurai rendu un grand service dont il me saura gré plus tard. Quand on ne
+peut pas combattre une bête féroce, on la séduit et l'apprivoise. J'ai
+fait une grande faute le jour où j'ai perdu patience avec lui. Je m'y
+prenais mal, à présent je le tiens!
+
+M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de
+son repentir aussi franchement que Césarine l'avait prévu. Le pauvre
+Rivonnière était d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert
+autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à subir la torture.
+Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter
+la liberté de Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich
+l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la fois, après quoi
+elle se mit au piano et lui joua délicieusement les airs qu'il
+préférait. Ses nerfs se détendirent. Le marquis pleura comme un enfant
+et s'en alla béni et brisé.
+
+--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la
+galerie après que les portes se furent refermées sur M. de Rivonnière,
+vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais
+bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour arranger les
+affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle a écrit, elle a parlé, et
+_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familière,
+mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment.
+
+Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour était joué. Césarine
+était-elle donc profonde en ruses et en cruautés? Non, elle était
+féconde en expédients et habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses
+rôles au point de ressentir toutes les émotions qu'ils comportaient.
+Elle croyait fermement à son inspiration, à son génie de femme, et se
+persuadait opérer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire
+place.
+
+Elle était donc maîtresse de la situation comme toujours. Elle avait
+amené son père à tout accepter, elle avait paralysé la vengeance du
+marquis, elle m'avait surprise et troublée au point que je ne trouvais
+plus de bonnes raisons pour la résistance. Il ne lui restait qu'à
+vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action était
+simplifiée. Les forces de sa volonté, n'ayant plus que ce but à
+atteindre, étaient décuplées.
+
+--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgré
+le mauvais résultat de tes premières avances?
+
+--J'ai fait une école, répondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je
+m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et
+j'attendrai l'occasion; elle se présentera, n'en doute pas. Les choses
+humaines apportent toujours leur contingent de secours imprévu à la
+volonté qui guette pour en tirer parti.
+
+Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances
+assez compliquées, qu'il faut reprendre de plus haut.
+
+Marguerite n'avait pas caché à Paul la visite de Césarine, et elle lui
+avait assez bien décrit la personne pour qu'il lui fût aisé de la
+reconnaître. Il m'avait fait part de cette démarche bizarre, et je la
+lui avais expliquée. Il n'était plus possible de lui cacher la vérité.
+Par le menu, il apprit tout; mais nous eûmes grand soin de n'en pas
+parler devant Marguerite, dont la jalousie se fût allumée.
+
+Paul se montra, dans cette épreuve délicate, au-dessus de toute
+atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je
+l'adjurai, un soir que je l'avais emmené promener au Luxembourg, de me
+répondre sincèrement une fois pour toutes.
+
+--Est-ce que ce n'est pas déjà fait? me dit-il avec surprise; pourquoi
+supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volonté?
+
+--Parce que les circonstances se modifient à toute heure autour de cette
+situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais
+forcée de consentir, parce que M. de Rivonnière se résignerait, parce
+qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas
+lié à elle par un devoir réel. Son sort et celui de l'enfant assurés,
+rien ne te condamne à sacrifier à une femme que tu n'aimes pas le sort
+le plus brillant et la conquête la plus flatteuse.
+
+--Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite
+comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donné cet enfant, et
+puis parce qu'elle est une enfant elle-même. Cette indulgence tendre que
+la faiblesse inspire naturellement à l'homme est un sentiment
+trés-profond et très-sain. Il ne donne pas les émotions violentes de
+l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honnêtes, et n'y laisse
+pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature
+sobre et contenue. Ce besoin, impérieux chez d'autres, est très-modéré
+chez moi. Je ne suis pas attiré par le plaisir fiévreux. Mes nerfs ne
+sont pas entraînés aux paroxysmes, mon cerveau n'est guère poétique, un
+idéal n'est pour moi qu'une chimère, c'est-à-dire un monstre à beau
+visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le
+développement extraordinaire de sa volonté, au contraire il est dans
+l'abandon tendre et généreux de sa force. Le bonheur parfait n'étant
+nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagère de
+certaines situations enviées, j'ai pris le mien à ma portée, je l'ai
+fait à ma taille, je tiens à le garder, et je défie mademoiselle
+Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus désirable à m'offrir. Si
+elle réussissait à m'ébranler en agissant sur mes sens ou sur mon
+imagination, sur la partie folle ou brutale de mon être, je saurais
+résister à la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je
+prendrais un grand parti: j'épouserais Marguerite.
+
+--Épouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant!
+
+--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette
+union blesserait votre juste fierté; c'est pourquoi je ne m'y résoudrais
+qu'à la dernière extrémité.
+
+--Qu'appelles-tu la dernière extrémité?
+
+--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le
+passé d'une fille déchue, le danger de subir la domination d'une femme
+altière et impérieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma
+jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune.
+Je suis sûr du présent. Le passé ne m'appartenant pas, je n'ai pas à en
+souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a séduite n'existe plus
+pour elle ni pour moi: elle l'a anéanti à jamais en refusant ses secours
+et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en
+avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc
+parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je
+suis certain d'être le dernier.
+
+Quelques jours après cette conversation, je trouvai Marguerite
+très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir à causer avec elle; mais,
+comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage,
+j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros
+lot de guipures à raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de
+Césarine.
+
+--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apporté ça, me dit-elle.
+Elle est venue ce matin, à pied, par le Luxembourg, suivie de son
+domestique à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi pendant
+plus d'une heure. Elle m'a donné de bons conseils pour la santé du
+petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informée de tout ce
+qui me regarde avec une bonté!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et
+je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore
+voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas?
+
+--Non, puisqu'elle ne le veut pas.
+
+--Est-ce que Paul le sait?
+
+--Je l'ignore.
+
+--C'est drôle qu'elle en fasse un mystère; c'est quelque dame de charité
+qui cache le bien qu'elle fait.
+
+--Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage, Marguerite?
+
+--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Féron, qui est
+fière, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour
+n'être pas à charge à Paul; mais elle supporte bien des privations, et
+l'enfant nous dérange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous
+tout ce qu'il peut, peut-être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux
+habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les
+économies qu'il fait.
+
+--Acceptez de moi, ma chère enfant, et vous ne lui coûterez plus rien.
+
+--Il me l'a défendu, et j'ai juré de ne pas désobéir. D'ailleurs nous
+voilà tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voilà
+pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye très-cher, le double de ce
+que nous lui aurions demandé. Voyez comme c'est beau! toute une
+garniture de chambre à coucher en vieux point! Quand ce sera doublé de
+rose....
+
+--Mais cette quantité d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien à
+une aumône; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mécontent de vous la
+voir accepter?
+
+--On ne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est surtout au profit
+de madame Féron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai
+accepté. Vous ne voudriez pas empêcher cette brave femme de gagner sa
+vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs!
+
+Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu était ouvert et que
+Césarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystérieux.
+
+Le lendemain, je fus frappée d'une nouvelle surprise. Je trouvai
+Marguerite dans l'antichambre de Césarine. Elle avait reçu d'elle ce
+billet qu'elle me montra:
+
+«Ma chère enfant, j'ai oublié un détail important pour la coupe des
+dentelles. Il faut que vous preniez vous-même la mesure de la toilette.
+Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez.
+
+
+ «La dame aux guipures.»
+
+
+--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je.
+
+--Paul était parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas à réfléchir,
+et puis j'étais si contente de monter dans la belle voiture, toute
+doublée de satin comme une robe de princesse! et des chevaux!
+domestiques devant, derrière! ça allait si vite que j'avais peur
+d'écraser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc!
+Ah! je peux dire que je n'ai jamais été à pareille fête!
+
+Césarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis.
+
+--Ah! tu t'intéresses à nos petites affaires? me dit-elle avec un
+malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais
+te surprendre en renouvelant mon appartement d'après tes idées! Chère
+petite, dit-elle à Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette
+pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des
+ciseaux. Taillez un patron bien exact.
+
+--Mais enfin, madame, s'écria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et
+en jetant un regard ébloui sur la toilette chargée de bijoux, dites-moi
+donc où je suis, et si vous êtes reine ou princesse!
+
+--Ni l'une, ni l'autre, répondit Césarine. Je ne suis guère plus noble
+que vous, mon enfant. Mes parents ont gagné de la fortune en
+travaillant: c'est pourquoi je m'intéresse aux personnes qui vivent de
+leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystère que
+mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Césarine Dietrich, une
+personne que M. Paul n'aime guère.
+
+--Il a tort, bien tort, vous êtes si aimable et si bonne!
+
+--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai?
+
+--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop parée
+au bal, voilà tout; mais il vous connaît si peu, il faut lui pardonner.
+
+--Il ne vous a pas chargée, dis-je à Marguerite un peu sévèrement, de
+demander pardon pour lui.
+
+Elle me regarda avec étonnement. Césarine la prit par te bras et lui fit
+voir tout son appartement et toute la partie de l'hôtel qu'elle
+habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naïves, de ses
+notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la
+promenant ainsi, elle échappait à mon contrôle, elle l'accaparait, elle
+la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle
+jouait le rôle de Méphisto auprès de cette Marguerite, aussi femme que
+celle de la légende.
+
+Voyant que Césarine était résolue à me mettre de côté pour le moment, je
+quittai sa chambre, où elle ramena Marguerite et l'y garda assez
+longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu'à sa voiture, qui devait
+la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis
+de Rivonnière; c'est là qu'eut lieu une scène inattendue qui devait
+avoir des suites bien graves.
+
+--Bonjour, marquis, dit Césarine, qui entrait la première, je vous
+attendais. Vous venez déjeuner avec nous?
+
+En ce moment, et comme M. de Rivonnière s'avançait pour baiser la main
+de sa souveraine, il se trouva vis-à-vis de Marguerite, qui la suivait.
+Il resta une seconde comme paralysé, et Marguerite, qui ne savait rien
+cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Césarine.
+
+--Jules! s'écria Marguerite en montrant le marquis d'un air effaré,
+comme si elle eût vu un spectre.
+
+M. de Rivonnière avait pris possession de lui-même, il dit en souriant:
+
+--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne?
+
+--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse.
+
+--Non, dit Césarine, vous êtes trompée par quelque ressemblance, il
+s'appelle Jacques de Rivonnière Venez, mon enfant. Marquis, je reviens.
+
+Elle l'emmena.
+
+--C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à M. de Rivonnière,
+convenez-en.
+
+--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez?
+
+--Sans doute, c'est la maîtresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous
+pas, vous qui avez tant rôdé autour de son domicile?
+
+--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre à la
+rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas à Césarine que je suis ce
+Jules....
+
+--Si vous espérez la tromper....
+
+Césarine rentrait. Son premier mot fut:
+
+--Ah ça! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle
+n'a donc jamais su qui vous étiez? Elle jure que c'était un étudiant,
+qu'il se nommait Morin, et qu'à présent, malgré votre grand air et votre
+belle tenue, vous êtes un faux marquis. Il y a là-dessous un roman qui
+va nous divertir. Voyons, contez-nous ça bien vite avant déjeuner.
+
+--Vous voulez vous moquer de moi?
+
+--Non, car je crains d'avoir à vous trouver très-coupable et à vous
+blâmer.
+
+--Alors permettez-moi de me taire.
+
+--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout à fait. Mon neveu songe à
+l'épouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et
+si elle ne s'est pas vantée en prétendant avoir refusé vos dons.
+Confessez-vous, il y va de l'honneur.
+
+--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler.
+
+Et il raconte comme quoi, dans un moment où il voulait guérir de son
+amour pour mademoiselle Dietrich, il avait erré comme un fou, au hasard,
+aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes
+velléités de suicide. Là, il avait rencontré cette fille, dont la beauté
+l'avait frappé, et qui, maltraitée chez sa mère, s'était laissée
+enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'était donné le premier nom
+venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'était fait passer pour
+un pauvre étudiant en situation de l'épouser. Il l'avait logée dans une
+petite maison de campagne de la banlieue où il allait la voir en secret,
+dans une tenue appropriée à son mensonge, et où elle ne se montrait à
+personne. Elle était modeste, et sans autre ambition que celle de se
+marier avec lui, quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerce avait duré
+quelques semaines. Une affaire ayant appelé le marquis dans ses terres
+de Normandie, il avait appris que Césarine était à Trouville. Il s'était
+repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoyé Dubois, son
+homme de confiance, à Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules
+Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle
+avait jeté au nez du porteur en disant:
+
+--Il m'a trompée, puisqu'il est riche. Je le méprise, dites-lui que je
+ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir
+se hâter de transmettre la réponse à son maître, d'autant plus que
+celui-ci avait suivi Césarine à Dieppe. C'est au bout de trois mois
+seulement que, de retour à Paris, il avait appris le refus et la
+disparition de Marguerite. Il avait envoyé chez sa mère, elle y était
+retournée en effet; mais, après une tentative de suicide, elle avait
+disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se
+fût noyée, puisque, disait-on, c'était son idée. Le marquis ajouta:
+
+--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a
+rendu furieux naguère....
+
+--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts
+qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui.
+
+--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire....
+
+--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette
+constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les
+femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce
+genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le
+deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est
+consolée.
+
+--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite
+sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de
+Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut
+estimer sa compagne et lui pardonner.
+
+--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son
+nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline!
+Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul
+Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de
+Rivonnière:
+
+--Voilà Jules!
+
+--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert
+serait-il informé?
+
+--Il le sera! répondit Césarine.
+
+--Par toi? m'écriai-je.
+
+--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle
+veut empêcher ce mariage!
+
+--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au
+marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses
+soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à
+moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment
+supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi
+qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle
+je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai
+peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux,
+vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne
+d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en
+elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même
+que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu
+la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite.
+
+--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée
+nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra
+qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et....
+
+--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en
+affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre
+férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas
+le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas
+Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est
+pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise
+affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration
+d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne
+vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas
+pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur
+nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus
+de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique.
+
+Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son
+obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une
+confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de
+ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont
+pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un
+idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout
+l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été
+facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût
+jamais fait attention.
+
+Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais
+faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se
+trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme
+d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs
+années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant
+de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les
+théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses
+proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de
+ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y
+soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens
+avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant
+heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction
+qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses
+envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était
+payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il
+recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe,
+qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il
+fût.
+
+Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait
+étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme
+elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa
+donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter,
+d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en
+dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne
+pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine
+manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la
+confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il
+m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire.
+
+Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la
+lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois:
+
+«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour
+ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes
+rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous
+n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en
+est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que
+possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté
+à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de
+refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne
+et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du
+besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec
+le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où
+elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans
+danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même.
+Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se
+décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la
+réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est
+votre devoir de mère.
+
+«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi.
+
+ «Marquis de RIVONNIÈRE.»
+
+Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre
+mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la
+relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était
+très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de
+près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur
+existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils
+était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté.
+Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle
+de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter,
+pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur
+l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une
+donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes.
+Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une
+petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont
+elle pouvait prendre possession sur-le-champ.
+
+Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention
+pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et
+délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en
+lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le
+coeur palpitant et la sueur au front.
+
+--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux
+copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au
+marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne
+se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à
+mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que
+tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu.
+
+Marguerite tremblait de tous ses membres.
+
+--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma
+honte. Je donne ma démission de femme honnête.
+
+--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne
+seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas,
+et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne
+consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là, on ne
+pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien.
+Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que
+tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En
+une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le
+marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut
+arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre
+en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener
+pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul,
+qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la
+peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumônes de sa
+tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bontés-là n'ont qu'un temps. Tu
+sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour élever
+un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à
+peine lire et écrire? Avec ça qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec
+leurs grèves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien
+né; il est petit-fils d'un médecin et noble par sa grand'mère. Tu lui
+dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collège;
+autrement il te reprocherait son malheur.
+
+--Mais s'il me reproche son bonheur?...
+
+--Est-ce qu'il saura d'où il vient? les enfants ne fouillent jamais ces
+choses-là. Ils prennent le bonheur où ils le trouvent, et on doit
+sacrifier sa fierté à leurs intérêts.
+
+Marguerite signa; la Féron s'enfuit sans lui donner le temps de la
+réflexion.
+
+Le marquis n'avait pas compté que Paul pourrait ignorer longtemps ce
+contrat, qu'il courut déposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda
+de régulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait
+incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut
+peut-être pas préméditée, devait amener vite ce résultat. En prenant
+congé de madame Féron, il lui remit pour Marguerite un petit écrin, en
+lui disant que c'était le pot-de-vin d'usage. À ce mot de pot-de-vin
+qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Féron retrouva tout en
+pleurs, se prit à rire avec la facilité qu'ont les enfants de passer
+d'une crise à la crise contraire.
+
+--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu à la
+fois?
+
+Elle ouvrit l'écrin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez
+notable. La veille encore, elle l'eût peut-être repoussée; mais elle
+avait vu, le matin même, les bijoux de Césarine, et, bien qu'elle eût
+affecté de ne pas les envier, elle en avait gardé l'éblouissement. Elle
+passa la bague à son doigt, jurant à la Féron qu'elle allait la remettre
+dans l'écrin et la cacher.
+
+--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi
+ça tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas
+signé, et Paul ne regarde pas où nous mettons le nôtre. Il ne sait
+jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous
+avons besoin. À présent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et,
+s'il est étonné, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas
+trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler.
+
+Marguerite cacha la bague; il était trop tard pour la faire évaluer,
+Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais
+dîné seule, de bonne heure, pour aller le prendre à son bureau. Il
+m'avait écrit qu'il était un peu inquiet de l'indisposition de son fils.
+
+L'enfant n'avait rien de grave. J'avais raconté à Paul, chemin faisant,
+la visite de Marguerite à Césarine, l'engageant à ne pas blâmer
+Marguerite de sa confiance, de crainte d'éveiller ses soupçons. Il était
+fort mécontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser
+dans son petit ménage.
+
+--Si c'est par là qu'elle prétend me prendre, elle s'y prend mal,
+disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate!
+
+Je lui répondis que jusqu'à nouvel ordre le mieux était de ne pas
+paraître s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit.
+Nous ne nous doutions guère des choses plus graves qui venaient de s'y
+passer.
+
+Rassurée sur la santé de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me
+dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni
+madame Féron n'avaient dîné, elles mangeaient en cachette dans la
+cuisine et se parlaient à voix basse, se taisant ou feignant de chanter
+quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement.
+
+--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqué. C'est
+l'effet de la course de Marguerite en voiture de _maître_ et la vue des
+merveilles de l'hôtel Dietrich qu'elle aura racontées à sa compagne, ou
+bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage à entreprendre.
+
+Paul feignit de me croire, mais son attention était éveillée. Il me
+reconduisit en bas en me disant:
+
+--Mademoiselle Dietrich commence à m'ennuyer, ma tante! Elle introduit
+son esprit de folie et d'agitation dans mon intérieur; elle me force à
+m'occuper d'elle, à me méfier de tout, à surveiller ma pauvre
+Marguerite, qui n'était encore jamais sortie sans ma permission, et que
+je vais être forcé de gronder ce soir.
+
+--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent
+et emmène-la tout de suite à la campagne.
+
+--Bah! mademoiselle Dietrich, grâce à M. Bertrand, nous aura dépistés
+dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je
+perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne
+vois qu'un remède, c'est de faire savoir très-brutalement à mademoiselle
+Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours à ma famille que je n'ai
+voulu de la protection de son père pour moi.
+
+Paul était agité en me quittant. Le nom de Césarine l'irritait; son
+image l'obsédait; je le voyais avec effroi arriver à la haine, l'amour
+est si près! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger.
+
+Paul, se sentant pris de colère, voulut attendre au lendemain pour
+notifier à Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira
+de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler,
+un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne
+put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre à coucher,
+et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte
+entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant
+briller quelque chose d'étincelant à la lueur de sa petite lampe. La
+pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brûlait
+son cerveau. Elle avait voulu savourer l'éclat de sa bague avant de s'en
+séparer, elle lui disait naïvement adieu, au moment de la renfermer dans
+l'écrin, quand Paul, qui était arrivé auprès d'elle sans qu'elle
+l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri
+d'épouvante.
+
+--Tais-toi, lui dit Paul à voix basse, ne réveille pas l'enfant!
+Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. Écoute, lui
+dit-il quand il l'eut amenée, stupéfaite et glacée, dans la pièce
+voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite
+fille de sept ans. Ne me réponds pas, n'élève pas la voix. Il faut avant
+tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consternée? Ce que tu as
+fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot à la
+personne qui te l'a donné. Tu savais fort bien que tu ne dois rien
+recevoir que de moi, et tu ne le feras plus, à moins que tu ne veuilles
+me quitter.
+
+--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui
+veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure
+de faim?
+
+--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que
+tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu
+reçoives de présents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher.
+
+--Je n'ai pas été chez _lui_, je te le jure! s'écria Marguerite, qui
+avait perdu la tête et ne s'apercevait pas de la méprise de Paul.
+
+--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_?
+
+--Mademoiselle Dietrich! répondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge
+qui pouvait la sauver.
+
+--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir.
+
+--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air
+fâché.
+
+--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule
+chose, une chose immense, m'a lié à toi pour la vie, ta sincérité. Ne
+joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit
+_lui_ au lieu d'_elle_? réponds, je le veux.
+
+Marguerite ne sut pas résister à cet appel suprême. Elle tomba aux pieds
+de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les détails, elle montra
+la lettre du marquis, l'acte de vente simulée, c'est-à-dire de donation;
+elle voulut le déchirer. Paul l'en empêcha. Il s'empara des papiers et
+de l'écrin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de
+douleur, il la releva et lui parla doucement.
+
+--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal
+raisonné l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me
+faisais. C'est la première fois que j'ai un reproche à te faire; ce
+sera la dernière, n'est-ce pas?
+
+--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir....
+
+--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain
+nous causerons plus tranquillement.
+
+Paul se remit à son bureau, et il m'écrivit la lettre suivante:
+
+«Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chérie, j'aurai tué le
+prétendu Jules Morin ou il m'aura tué,--tu sais qui il est et où
+Marguerite l'a rencontré ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il
+avait fait accepter tantôt à Marguerite des moyens d'existence, avec la
+prévision, énoncée par écrit, que cette considération me déciderait à
+l'épouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bête,
+et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue.
+Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqué
+la rencontre de Marguerite avec son séducteur. Quoi qu'il en soit, si
+Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientôt privé
+mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lavé la tache
+qu'il a imprimée à ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais
+l'adopter légalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te
+semblera, comme à moi, qu'il n'a jamais existé, et j'aurai purgé
+l'hypothèque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre
+moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lègue et te
+confie mon fils; remets-lui le peu que je possède. Laisse-le à sa mère
+sans permettre qu'elle s'éloigne de toi de manière à échapper à ta
+surveillance. Elle est bonne et dévouée, mais elle est faible. Quand il
+sera en âge de raison, mets-le au collège. Je n'ai pas dissipé le mince
+héritage de mon père. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma
+providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai
+bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le
+nécessaire pour mon enfant.--J'espérais faire une petite fortune avant
+cette époque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a
+ses accidents qu'il faut toujours être prêt à recevoir. Je n'ai du reste
+aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutôt
+qu'un plaisir. Je vais avec confiance où je dois aller. Tu ne recevras
+cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-même
+pour te montrer qu'à l'heure du danger ma plus chère pensée a été pour
+toi.»
+
+Il écrivit à Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui
+pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui
+avait donné.
+
+«Un jour d'entraînement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier
+tant de jours de courage et de dévouement que tu as mis dans notre vie
+commune. Parle de moi à mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse
+pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les conséquences de ta faiblesse;
+c'est pour les détourner que je vais me battre, c'est pour préserver à
+jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le père
+s'expose pour que la mère soit vengée et respectée. Je vous bénis tous
+deux.»
+
+Il pensa aussi à la Féron et lui légua ce qu'il put. Il s'habilla, mit
+sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans éveiller personne.
+Il alla prendre pour témoins son ami, le fils du libraire, et un autre
+jeune homme d'un esprit sérieux. À sept heures du matin, il faisait
+réveiller M. de Rivonnière et l'attendait dans son fumoir.
+
+Il n'avait pas laissé soupçonner à ses deux compagnons qu'il s'agissait
+d'un duel immédiat. Il avait une explication à demander, il voulait
+qu'elle fût entendue et répétée au besoin par des personnes sûres.
+
+Il s'était nommé en demandant audience. Le marquis se hâta de s'habiller
+et se présenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir
+dire à Césarine qu'il avait été provoqué. Il alla même au-devant de
+l'explication en disant à Paul:
+
+--Vous venez ici avec vos témoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais
+vous ne connaissez pas les règles, et cela m'est tout à fait
+indifférent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas nécessaire
+d'initier à nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez
+avoir à vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et
+mon heure seront les vôtres.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Paul; je ne compte pas procéder
+selon les règles, et il faut que vous acceptiez ma manière. Je veux que
+mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vôtre. Je ne suis pas
+dans une position à m'entourer de mystère. Les personnes qui veulent
+bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour maîtresse, je ne
+parlerai point à mots couverts, une jeune fille séduite à quinze ans par
+un homme qui n'avait nullement l'intention de l'épouser. Je m'abstiens
+de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle
+l'avait oublié. Je n'étais pas jaloux du passé, j'étais heureux, car
+j'étais père, et, quel que fût le lien qui devait nous unir pour
+toujours, fidélité jurée ou volontairement gardée, je considérais notre
+union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre,
+je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvreté. Hier, cet
+homme a écrit à ma compagne la lettre que voici:
+
+Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Marguerite; puis il montra
+la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le
+plus grand calme, après quoi, et sans permettre au marquis de
+l'interrompre, il reprit:
+
+--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'écrire à ma
+maîtresse que ses présents me décideraient sans doute au mariage, c'est
+vous, monsieur le marquis de Rivonnière, j'imagine que vous reconnaissez
+votre signature?
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez
+une réparation?
+
+--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prêt à vous la donner.
+
+--Prêt?
+
+--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes témoins.
+
+--Faites, monsieur.
+
+Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint
+dire à Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en
+l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignité dans ses
+manières qu'aussitôt son départ le jeune Latour essaya de parler en sa
+faveur. Il trouvait très-justes le ressentiment et la démarche de Paul;
+mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul
+eût engagé le marquis à expliquer le passage de sa lettre, peut-être
+celui-ci se fût-il défendu d'avoir eu une intention blessante contre
+lui. L'autre ami, plus réfléchi et plus sévère, jugea que la tentative
+de générosité envers Marguerite et l'appel à ses sentiments maternels
+étaient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et
+peut-être irréfléchie sur laquelle il motivait sa provocation.
+
+--J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour abréger et pour fixer
+les conditions du duel d'une manière précise. Je crois avoir fait
+comprendre à M. de Rivonnière que son action m'offensait autant que ses
+paroles.
+
+Le jeune Latour se rendit, mais avec l'espérance que les témoins du
+marquis l'aideraient à provoquer un arrangement.
+
+Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est à croire que le marquis les
+avait prévenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au
+premier jour. L'heure n'était pas écoulée que ces six personnes se
+trouvèrent en présence.
+
+M. de Rivonnière avait tout expliqué à ses deux amis. Ils connaissaient
+ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans
+une autre pièce. Les quatre témoins s'entendirent en dix minutes. Ceux
+de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discuté. Le vicomte de
+Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un
+instant l'air d'acquiescer au désir du jeune Latour en parlant d'engager
+l'auteur de la lettre à préciser la valeur d'une certaine phrase; mais
+l'autre témoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de
+sécheresse que le marquis s'était prononcé devant eux très-énergiquement
+sur la volonté de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un
+seul mot écrit et signé de sa main.
+
+Une heure après, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre.
+Une heure encore et Césarine recevait le billet suivant, de l'homme de
+confiance du marquis.
+
+«M. le marquis est frappé à mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle
+de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore
+la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu.
+
+»P.S. M. Paul Gilbert est près de lui, sain et sauf. «DUBOIS.»
+
+Frappées comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions
+sans pouvoir parler. Césarine courut à la sonnette, demanda sa voiture,
+et nous partîmes sans échanger une parole.
+
+Le marquis était, quand nous arrivâmes, entre les mains du chirurgien,
+qui, assisté de Paul et du vicomte de Valbonne, opérait l'extraction de
+la balle. Dubois, qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous fit
+entrer dans un salon, où le jeune Latour me raconta tout ce qui avait
+amené et précédé le duel.
+
+--J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se fût exercé depuis
+longtemps à se servir du pistolet et de l'épée. Il m'avait dit souvent:
+
+»--J'aurai probablement un homme à tuer dans ma vie, s'il n'est pas déjà
+mort.
+
+» Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa maîtresse, car
+j'avais été son confident dès le début de leur liaison. Je lui avais
+mainte fois conseillé de l'épouser quand même, à cause de l'enfant,
+qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie
+jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mère et
+pour lui-même, qu'il s'est battu. Il avait été réglé qu'il tirerait le
+premier. Il a visé vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand
+il a résolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire étendu par terre
+et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est élancé vers lui
+les bras ouverts.
+
+--» Vous m'avez tué, lui a dit le blessé, vous avez fait votre devoir.
+Vous êtes un galant homme, je suis le coupable, j'expie!
+
+» Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitté. Il m'a défendu d'avertir
+Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il
+m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, écrite
+la nuit dernière. Comme il n'a même pas eu à essuyer le feu de son
+adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la
+lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'espérait
+pas tout à l'heure, peut-être tout est-il fini!
+
+--Je veux le voir, s'écria Césarine.
+
+Dubois qui était debout, allant avec égarement d'une porte à l'autre,
+l'arrêta. M. Nélaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible à
+présent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a
+dit tout bas:
+
+--La voir et mourir!
+
+--Pauvre homme! pauvre ami! dit Césarine, revenant étouffée par les
+sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu
+l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqué de parole.
+Il a été sincère en voulant réparer le tort qu'il avait fait à
+Marguerite.... Il s'y est mal pris, voilà tout. C'est mon blâme qui
+l'aura poussé à cette réparation qu'il paye de sa vie....
+
+--Dis-moi, Césarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontré hier
+Marguerite chez toi?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez
+malheureuse, assez punie?
+
+--Je veux tout savoir, repris-je avec fermeté. Mon neveu pourrait être
+le blessé, le mourant, à l'heure qu'il est, et j'ai le droit de
+t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqué le désastre. Tu
+savais la vérité, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le
+lien entre Paul et Marguerite.
+
+--Pour empêcher ton neveu de l'épouser, oui, j'en conviens, pour le
+préserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui
+pouvait prévoir les conséquences de la rencontre d'hier? N'étais-je pas
+d'avis de la cacher à M. Gilbert? N'ai-je pas donné toutes les raisons
+qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis
+ferait de si déplorables maladresses?
+
+--Ainsi tu as prémédité la rencontre, tu l'avoues?
+
+--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis
+s'était confessé à moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom
+de Marguerite lui était échappé et n'était pas sorti de ma mémoire. J'ai
+voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te
+donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce désastre.
+
+Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, espérant que la dureté
+avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait
+définitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde à ce
+qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les idées et les
+sentiments de cette lettre.
+
+--C'est un homme, celui-là, disait-elle à chaque phrase en essuyant ses
+yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un héros doublé d'un saint!
+
+L'arrivée de Dubois mit fin à cet enthousiasme. Le blessé avait supporté
+l'opération. Nélaton était parti content de son succès; mais le médecin
+ne répondait pas que le blessé vécût vingt-quatre heures. M. de Valbonne
+vint nous chercher un instant après.
+
+--On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous voie toutes deux. Il
+s'agite parce que je n'obéis pas aux ordres qu'il m'avait donnés avant
+le duel. Il a toute sa tête, son médecin a compris qu'il ne fallait pas
+contrarier la volonté d'un homme qui, dans un instant peut-être, n'aura
+plus de volonté.
+
+Nous suivîmes le vicomte dans la chambre du marquis. À travers la pâleur
+de la mort, il sourit faiblement à Césarine, et son regard éteint
+exprima la reconnaissance. Paul, qui était assis au chevet du moribond,
+s'en éloigna sans paraître voir Césarine.
+
+Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'eût été le
+féliciter d'avoir échappé au sort cruel que subissait son adversaire.
+Césarine s'approcha du lit et baisa le front glacé de son malheureux
+vassal. Le médecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa
+dans une autre pièce, et M. de Valbonne fit entrer dans celle où nous
+étions l'autre témoin du marquis et les deux témoins de Paul, qu'il
+avait priés de rester. Alors, nous invitant à nous rapprocher du lit du
+blessé, M. de Valbonne nous parla ainsi à voix basse, mais distincte:
+
+--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en présence des témoins de M.
+Gilbert, Jacques de Rivonnière m'avait dit:
+
+«Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas
+eu d'intentions hostiles et malveillantes à l'égard de M. Gilbert.
+J'avais contre lui de fortes préventions et une sorte de haine
+personnelle. La démarche qu'il a faite en venant me demander raison et
+la manière dont il l'a faite m'ont prouvé qu'il était homme de coeur,
+homme d'honneur et même homme de bonne compagnie, car jamais on n'a
+repoussé une injure avec plus de fermeté et de modération. Aucune parole
+blessante n'a été échangée entre nous dans cette entrevue. J'ai senti
+qu'il ne méritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne
+sais pas si j'ai affaire à un homme qui sache tenir autre chose qu'une
+plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je
+serais donc un lâche si je reculais d'une semelle. Vous réglerez tout
+sans discussion, et, si le sort m'est sérieusement contraire, vous ferez
+mes excuses à M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'après avoir essuyé son
+feu, je ne l'aurais pas visé, ayant, pour respecter sa vie, des raisons
+particulières qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en
+mon nom, si je suis mort ou hors d'état de parler; vous les lui direz en
+présence de ses témoins et de toutes les personnes amies qui se
+trouveraient autour de moi à mon heure dernière.
+
+Espérons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que
+Jacques de Rivonnière vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions
+pour lui rendre la tranquillité, et je crois voir qu'il approuve
+l'exactitude des termes dont je me suis servi.
+
+Tous les regards se tournèrent vers le marquis, dont les yeux étaient
+ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier.
+Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et
+nous sortîmes de la chambre, où Paul resta avec M. de Valbonne et le
+médecin. Tel était le désir du marquis, qui s'exprimait par des signes
+imperceptibles.
+
+Césarine ne voulait pas quitter la maison; elle écrivit à son père pour
+lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la
+rejoindre. Dès qu'il fût arrivé, je courus chez Marguerite afin de la
+préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le
+jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-même et de remettre en
+même temps à Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassurée sur son
+compte, la lettre de pardon et d'amitié qu'il lui avait écrite durant la
+nuit.
+
+Pour la première fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du
+caractère de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle.
+La vérité entra dans son esprit en même temps que le repentir et la
+douleur s'exhalaient de son âme. Je lui dissimulai la gravité de la
+blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez
+épouvantée. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature
+d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou
+quatre fois, puis elle la prit, et, à genoux contre mon fauteuil, elle
+la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures
+auprès d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour
+l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future.
+
+--Dites-moi bien tout, s'écriait-elle. Je ne dois plus recevoir de
+lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y
+consente, même s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich?
+
+--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre dès
+aujourd'hui d'une manière absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me
+charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif.
+D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas.
+Pourquoi le lui cacher?
+
+--Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler lui-même.
+
+--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnaîtra que, dans certaines
+circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dépenses
+de son ménage.
+
+--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lâche
+à moi de vouloir être bien quand il se soucie si peu d'être mal. J'avais
+accepté sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse
+comme cela. Il m'a gâtée; je suis cent fois mieux avec lui, même dans
+mes moments de gêne, que je ne l'aurais été sans lui, à moins de
+m'avilir. Je n'écouterai plus les plaintes de la Féron. Si elle ne se
+trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai à tout.
+Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais
+dites-moi donc pourquoi Paul est mécontent des bontés que mademoiselle
+Dietrich avait pour moi? Voilà une chose que je ne comprends pas, et
+que je ne pouvais pas deviner, moi.
+
+Je fus bien tentée d'éclairer Marguerite sur les dangers personnels que
+lui faisait courir la protection de Césarine; cependant pouvait-on se
+fier à la discrétion et à la prudence d'une personne si spontanée et si
+sauvage encore? Sa jalousie éveillée pouvait amener des complications
+imprévues. Elle haïssait en imagination les rivales que son imagination
+lui créait. En apprenant le nom de la seule qui songeât à lui disputer
+son amant, elle ne se fût peut-être pas défendue de lui exprimer sa
+colère. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne
+voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence,
+puisqu'il refusait même la mienne. Mademoiselle Dietrich était une
+étrangère pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une étrangère pénétrât
+dans son intérieur et fit comparaître Marguerite dans le sien pour lui
+dicter ses ordres.
+
+--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reçu
+d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande
+que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne
+chez vous.
+
+Elle fit résolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour
+le reste, elle était vraiment heureuse et comme soulagée de ne rien
+devoir au marquis; elle approuvait la sévérité de Paul, et, si elle
+regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant
+reparût en elle, c'était plutôt la vue de la bague que la propriété de
+la terre.
+
+En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir
+un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprès du
+marquis. Césarine était rentrée chez elle avec son père. M. de
+Rivonnière n'allait pas mieux. À chaque instant, on craignait de le voir
+s'éteindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister à cette
+agonie.
+
+Je retrouvai Césarine fort agitée. Opiniâtre dans ses desseins (parfois
+en dépit d'elle-même), elle s'était arrangé une nuit d'émotions avec
+Paul au chevet du mourant. Rien ne la détournait de son but, et
+cependant elle pleurait sincèrement le marquis. Elle lui devait ses
+soins, disait-elle, jusqu'à la dernière heure. Elle ne pouvait pas être
+compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui à cette
+heure entouraient le blessé savaient tous la pureté de son amitié pour
+lui, et ne pouvaient trouver étrange qu'elle mit à leur service son
+activité, sa présence d'esprit, son habileté reconnue à soigner les
+malades.
+
+--Et quand même on en gloserait, disait-elle, c'est en présence d'un
+devoir à remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion, à moins
+qu'on ne soit égoïste et lâche. Je ne comprends pas que mon père ne
+m'ait pas permis de rester, sauf à rester avec moi, ce qui eût écarté
+toute présomption malveillante. On sait bien qu'il chérissait M. de
+Rivonnière; on n'a pas su leur différend de quelques jours. Je le
+guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien
+qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre à quelque heure que ce
+soit.
+
+Elle l'eût fait, si Dubois ne fût venu nous dire dans la soirée que le
+blessé avait éprouvé un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'était
+plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accès de fièvre,
+il pouvait être sauvé. Après avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert
+jusqu'à huit heures, il les avait priés de le laisser seul avec son
+médecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un
+beau-frère, avertis par télégramme et arrivés aussitôt de la campagne.
+Le médecin avait quelque espoir, mais à la condition d'un repos long et
+absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assisté et visité,
+mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit
+des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir,
+si quelque accident survenait durant la nuit.
+
+Le mieux se soutint, mais tout annonçait que la guérison serait
+très-lente. Le poumon avait été lésé, et le malade devait rester
+immobile, absolument muet, préservé de la plus légère émotion durant
+plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-être.
+
+Césarine, voyant que la destinée se chargeait d'écarter indéfiniment un
+des principaux obstacles à sa volonté, reprit son oeuvre impitoyable, et
+tomba un jour à l'improviste dans le ménage de Paul. Il y était, elle le
+savait. Elle entra résolûment sans se faire pressentir.
+
+--À présent que notre malade est presque sauvé, dit-elle en s'adressant
+à Paul sans autre préambule que celui de s'asseoir après avoir pressé la
+main de Marguerite, il m'est permis de songer à moi-même et de venir
+trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en
+savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et
+votre hostilité ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces
+derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les
+termes d'une lettre écrite à votre tante la veille du duel, vous devez
+comprendre que je ne les accepte pas sans discussion.
+
+--Si vous me permettez de placer un mot, répondit Paul avec une douceur
+ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas réveiller devant
+ma compagne des souvenirs qui lui sont pénibles et des faits dont elle
+ne doit compte qu'à moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son
+enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux.
+
+C'était tout ce que désirait Césarine, et Marguerite ne se méfiait pas;
+au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle
+l'appelait, dissipât les préventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et
+la voir sans désobéissance.
+
+--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Césarine dès
+qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je
+sais quelle inconcevable folie s'est emparée de l'esprit de ma chère
+Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inoculée.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich.
+
+--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais
+moi je vous épargnerai cette confusion, car je ne puis supporter
+longtemps l'horrible méprise dont je suis la victime. Mademoiselle de
+Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas
+moins,--vous devez vous en être souvent aperçu, vous en avez peut-être
+quelquefois souffert,--une personne exaltée, inquiète, d'une sollicitude
+maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les
+tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi
+depuis bientôt sept ans, désespérée de voir que je n'aime personne et ne
+veux pas me marier. Il n'a pas tenu à elle que mon père ne partageât ses
+anxiétés à cet égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son
+esprit, j'aurais été véritablement persécutée. Comme il n'y a pas de
+perfections sans un léger inconvénient, j'ai aimé, j'aime ma Pauline
+avec son petit défaut, et jusqu'à ces derniers temps il n'avait point
+altéré ma quiétude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop
+maintenant, et je commence à en être blessée, je l'ai même été tout à
+fait en découvrant qu'elle vous avait communiqué sa chimère. À présent
+me comprenez-vous?
+
+--Pas encore.
+
+--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je
+vous dise avec audace le motif de mon déplaisir. Ce n'est pas généreux
+de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une
+énormité dans la bouche d'une femme parant à l'homme qui se méfie
+d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parlé, je ne
+sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante
+croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez
+aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous
+perdez contenance! J'étais fort ridicule à vos yeux tout à l'heure: si
+j'étais méchante, je me permettrais peut-être en ce moment de vous
+trouver ridicule tout seul.
+
+Paul s'attendait si peu à ce nouveau genre d'assaut qu'il fut réellement
+troublé; mais il se remit très-vite et lui dit:
+
+--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux
+pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez
+et qu'elle me l'eût fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas
+où j'en eusse tiré vanité. Si au contraire j'en avais été contrarié et
+mortifié, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni
+moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que
+celle de railler et de dédaigner les hommes assez simples pour prétendre
+à votre attention.
+
+--Ceci est déjà un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici
+sur mon compte!
+
+--Ici? Mettez tout à fait Marguerite de côté dans cette supposition:
+vous l'avez fascinée. La pauvre enfant fait peut-être sa prière en ce
+moment pour que le ciel nous réconcilie. Quant à moi, je ne me
+défendrai en aucune façon d'avoir été fort irrité contre vous, et il
+n'est pas nécessaire de me supposer une fatuité stupide pour découvrir
+la cause de mon mécontentent. Je crois, d'après ma tante, que vous êtes
+serviable et libérale pour le plaisir de l'être; mais ceci ne vous
+justifie pas à mes yeux d'un défaut que, pour ma part, je trouve
+insupportable: le besoin de servir les gens malgré eux et de leur
+imposer des obligations envers vous. Vous avez été élevée dans une
+atmosphère de bienfaisance facile et de bénédictions intéressées qui
+vous a enivrée. C'est peut-être l'erreur d'une âme portée au dévouement;
+mais quand ce dévouement veut s'imposer, la bonté devient une offense.
+Depuis que ma tante vit près de vous, vous avez sans cesse tenté de
+m'amener à vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a
+surprise comme un acte de révolte. Vous me l'avez fait sentir en me
+raillant très-amèrement la seule fois que je me suis présenté chez vous,
+et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et jugée beaucoup
+plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connaît.
+Vous avez tenté de me persuader que ma fierté vous causait un grand
+chagrin, vous avez joué une petite comédie d'un goût douteux, et vous
+avez même un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la
+prenais pas au sérieux. Vous avez oublié cette légère contrariété à la
+première contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de
+reine ne vous quittent jamais tout à fait. Vous avez voulu me forcer à
+me prosterner comme les autres, et vous avez travaillé à vous emparer de
+ma pauvre compagne. Vous eussiez réussi, si de mon côté je n'eusse fait
+bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich:
+
+«Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allégerez pas mon travail, vous
+ne donnerez pas à manger à mon enfant, vous ne serez pas son médecin,
+vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma
+confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre
+branche pour le préserver de vos aumônes; je vous les renverrai avec
+persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce
+que je vous dis maintenant:
+
+»Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-même,
+et ne revenez plus.»
+
+Toute autre que Césarine eût été terrassée; mais elle avait mis tout au
+pire dans ses prévisions. Elle était préparée au combat avec une
+vaillance extraordinaire. Au lieu de paraître humiliée, elle prit son
+air de surprise ingénue; elle garda le silence un instant, sans faire
+mine de s'en aller.
+
+--Vous venez de me parler bien sévèrement, dit-elle avec cette
+merveilleuse douceur d'accent et de regard qui était son arme la plus
+puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu
+service. J'étais venue ici par dépit et très en colère. Je m'en irai
+très-rêveuse et très-troublée. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela?
+Suis-je une enfant gâtée par le bonheur défaire le bien? Le dévouement
+peut-il être en nous un élément de corruption? On a dit, il y a
+longtemps, que l'orgueil était la vertu des saints. Est-ce qu'en
+cherchant et sanctifier ma vie par la charité j'aurais perdu la modestie
+et la délicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque
+je vous ai cruellement blessé. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil
+qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder?
+C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de
+m'avoir fait cette lumière. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la
+vérité à nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que
+j'ai dépassé mon droit en voulant m'intéresser au fils de mon amie
+malgré lui. J'ai cru que c'était par méfiance personnelle contre moi, et
+il est possible que j'aie pris ma vanité froissée pour un sentiment
+généreux. Soyez tranquille à présent sur mon compte, je n'agirai plus
+sans m'interroger sévèrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma
+vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrétion.
+Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causés, monsieur Gilbert;
+chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle
+s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, défendez-moi un peu, je vous
+prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des réalités. Dites à
+Marguerite que je désire sincèrement le succès de ses voeux les plus
+chers, car... vous m'avez donné une bonne et utile leçon, monsieur
+Paul; mais vous devez reconnaître que vous pouvez aussi, à l'occasion,
+recevoir un bon conseil. Voici le mien: épousez Marguerite, légitimez
+votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes à la main, et tout
+droit implique un devoir.
+
+--Et vous, mademoiselle Dietrich, répondit Paul, recevez aussi, pour que
+nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vôtre. Je sais par les amis
+de M. de Rivonnière que vous l'avez rendu très-malheureux. Réparez tout
+en l'épousant, puisqu'on espère le sauver.
+
+--J'y songerai; merci encore,--répondit-elle avec grâce et cordialité.
+
+Elle sortit et referma la porte sur elle, défendant à Paul de la
+reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignité qu'il resta
+frappé de surprise et d'hésitation. Il n'était pas vaincu, il était
+apprivoisé. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'eût pas été fâché
+de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de
+prendre.
+
+Il parla d'elle avec douceur à Marguerite, et, sans lever la consigne
+qu'il lui avait imposée, il lui laissa espérer qu'elle reverrait dans
+l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-être une certaine
+complaisance à prononcer ce mot, car pour la première fois Césarine,
+sage et douce, lui avait paru réellement belle.
+
+Ce jour-là, Césarine avait frappé juste, elle s'était purgée du ridicule
+attaché à l'amour non partagé. Elle s'était relevée de cette humiliation
+qui donnait trop de force à la révolte de son antagoniste; elle avait
+diminué sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la
+lucidité de mon jugement. Il m'en voulait peut-être un peu d'avoir
+essayé de le mettre en garde contre un péril imaginaire. Il se méfiait
+de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnaître une certaine
+exagération qui n'était pas sans danger pour lui. Aussi défendit-il à
+Marguerite de me parler de la visite de Césarine, afin de ne pas
+m'alarmer de nouveau.
+
+M. de Rivonnière semblait entrer en convalescence quand un grave
+accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que
+Césarine conçut un projet tout à fait inattendu, dont elle me fit part
+quand la chose fut à peu près résolue.
+
+--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement
+marquise de Rivonnière. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est
+pas si surprenant que cela! C'est très-logique au contraire. Apprends ce
+qui s'est passé il y a trois jours.
+
+M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de
+sa part, et il m'a dit ceci:
+
+«Il n'y a plus d'illusions à entretenir; une consultation des premiers
+chirurgiens et des premiers médecins de France a décrété ce matin que le
+mal était incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a caché
+l'arrêt à sa famille, on ne l'a communiqué qu'à moi et à Dubois, en nous
+conseillant, si le malade avait des affaires à régler, de l'y décider
+avec précaution.
+
+»Les précaution, étaient inutiles: Jacques s'est senti frappé à mort dès
+le premier jour, et il a dès lors envisagé sa fin prochaine avec un
+courage stoïque. Aux premiers mots que j'ai hasardés, il m'a pris la
+main et me l'a serrée d'une certaine manière qui signifiait: _Oui, je
+suis prêt_, car il faut dire que, sur des signes fort légers et un
+simple mouvement de ses lèvres ou de ses paupières. Je suis arrivé à
+deviner toutes ses volontés et même à lire clairement dans sa pensée. Je
+lui ai demandé s'il avait des intentions particulières: il a dit _oui_
+avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononcé sans émission
+de voix;
+
+»--Héri.... Césa....
+
+»--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre héritière Césarine
+Dietrich?
+
+»Signe affirmatif très-accusé.
+
+»--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas.
+
+»--Si; _mariage in extremis_.
+
+»Je lui ai fait préciser sa résolution en la traduisant ainsi:
+
+»--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre à votre
+heure dernière?
+
+»--Oui.
+
+»--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure réputée la
+dernière pour un malade ne soit pas la première de son rétablissement.
+Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu être votre compagne dans la vie:
+risquera-t-elle de s'engager à vous dans le cas éventuel d'une mort
+toujours incertaine?
+
+»Je parlais ainsi pour lui donner une espérance dont il ne voulait pas
+et que je n'ai pas. Il m'a montré des yeux mon chapeau et la porte.
+
+»--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite?
+
+»Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer
+votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apporté la
+Consultation signée des autorités de la science. Vous voyez que le
+malheureux est condamné, et qu'en acceptant l'offre suprême du pauvre
+Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la
+Loi.
+
+»J'ai demandé à M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce désir étrange
+de me donner son nom. Quant à sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais
+pas frustrer sa famille, étant bien assez riche par moi-même, et le
+titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre à mes yeux de fille
+émancipée, de bourgeoise satisfaite de ses origines.
+
+«--Vous avez tort de dédaigner les avantages que le monde prise au
+premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indépendance,
+l'éclat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considérable,
+sera décuplée par la position qui vous est offerte.
+
+»--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux
+faire à notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses pensées. Il
+prétendait devant moi n'être pas sensible au ridicule de sa position
+d'aspirant perpétuel; il me trompait peut-être?
+
+»--Il y était cruellement sensible. La vivacité de sa souffrance vous
+montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort
+serait adoucie par la réparation qu'il est en votre pouvoir de lui
+donner devant le monde.
+
+«--En ce cas, j'accepte.
+
+»--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre
+père?
+
+»--Allons-y ensemble, je suis sûre de son consentement.
+
+» Nous avons parlé à mon père. Il a cédé pour d'autres motifs que les
+miens. Il croit que ma réputation a souffert des assiduités trop
+évidentes du marquis, et que ma complaisance à les supporter de
+préférence à celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je
+voulais garder mon indépendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de
+sérieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne
+veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue;
+mais mon père s'en tourmente: raison de plus pour que je cède. Voilà, ma
+Pauline; puisque c'est une bonne action à faire, il ne faut pas hésiter,
+n'est-ce pas ton avis?
+
+Ce n'était pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action
+quelque chose de féroce, la nécessite pour Césarine de trembler au
+moindre mieux qui se manifesterait dans l'état de son mari. Si, contre
+toutes les prévisions, il guérissait, ne le haïrait-elle pas, et si,
+sans guérir, il languissait durant des années, ne regretterait-elle pas
+la tâche ingrate qui lui serait imposée?
+
+Elle s'offensa de mes doutes et me répondit avec hauteur que je ne
+l'avais jamais connue, jamais estimée.
+
+--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rêveries que j'ai eu le
+tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu
+as fini par te persuader que je voulais épouser monsieur ton neveu et à
+présent tu crois que si j'en épouse un autre, mon coeur sera déchiré de
+regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans;
+mais celui-ci a trop duré, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te
+rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aimé M. de
+Rivonnière, et que j'ai eu le droit de le faire attendre.
+
+Du moment qu'elle croyait annuler par une négation tranquillement
+audacieuse tout ce qu'elle avait dit à son père et à moi, je n'avais
+rien à répliquer. Les bans furent publiés. J'en informai Paul, qui ne
+montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'était
+pris d'amitié pour lui et lui témoignait une entière confiance. Il était
+donc au courant et il approuvait Césarine. Il me raconta alors
+l'explication qu'elle était venue lui donner et me fit comprendre qu'il
+y avait eu un peu de ma faute dans le rôle ridicule qu'il avait failli
+jouer auprès d elle. J'en fus mortifiée au point de m'en vouloir à
+moi-même, de me persuader que Césarine s'était moquée de mes terreurs,
+qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une velléité de coquetterie en passant,
+et qu'au fond elle avait toujours aimé plus que tout, le marquisat de M.
+de Rivonnière.
+
+Ainsi c'était pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se
+méfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde.
+
+La faiblesse extrême du marquis s'était dissipée durant les délais
+obligatoires. Le mal avait changé de nature. Le poumon était guéri, on
+permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans
+un fauteuil. La maladie prenait un caractère mystérieux qui déroutait la
+science. Le sang se décomposait. La tête était parfaitement saine malgré
+une fièvre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps,
+l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits étaient sans sommeil.
+Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus
+qu'à le deviner, à lui complaire, à satisfaire ses fantaisies. Sa
+famille avait perdu l'espérance et ne cherchait plus à le gouverner.
+
+Le mariage déclaré, la soeur et le beau-frère, qui avaient compté sur
+l'héritage pour leurs enfants, furent très-mortifiés et dirent entre eux
+beaucoup de mal de Césarine. Elle s'en aperçut et les rassura en faisant
+stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son
+nom. Elle ne voulait être usufruitière que de son hôtel dans le cas où
+il lui plairait de l'occuper après sa mort. Dès lors la famille
+appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en
+un instant du bruit de son mérite et de sa gloire.
+
+La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut
+un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M.
+de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel
+et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que
+par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le
+marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas
+d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses
+souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite
+journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part,
+dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de
+contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si
+elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et
+signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière
+coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et
+d'infirmité où il se trouvait.
+
+Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait
+lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était
+en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel
+Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le
+seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré
+que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé
+avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit
+seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant
+ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux
+aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au
+même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un
+triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et
+dominer par son désintéressement.
+
+On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des
+deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin
+avec le vicomte de Valbonne.
+
+Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un
+peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi
+riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son
+maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour
+bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé
+la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il
+ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait
+exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment.
+
+Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui
+entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant:
+
+--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont
+les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne
+veux rien de plus que votre amitié.
+
+Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris
+cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait
+ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule
+avec moi. Paul vint nous saluer.
+
+--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous
+n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière.
+Voulez-vous que nous nous donnions la main?
+
+Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta:
+
+--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui
+m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore
+davantage....
+
+Paul l'interrompit:
+
+--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich,
+car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens
+malgré eux.
+
+--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de
+prendre une bonne résolution.
+
+--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais
+l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera
+pas curieuse.
+
+--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur
+que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite?
+
+--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus.
+
+Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité
+d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout
+réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle,
+on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour
+lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie.
+
+Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis
+quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes
+disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer
+mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain,
+qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement
+qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte
+d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens
+roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses
+jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et
+il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien
+cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche
+draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air,
+mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux
+creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une
+sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me
+serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de
+malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur
+son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa
+fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la
+porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi
+paralysées.
+
+Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine
+semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il
+fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette
+sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le
+maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage
+lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il
+n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La
+future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour
+se ravoir.
+
+--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas
+indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut.
+
+Que s'était-il passé en elle?
+
+Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout
+derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit
+rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la
+pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle
+s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis,
+durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien
+tranquille et son air doucement attendri.
+
+Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes
+du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de
+l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut
+blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le
+silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois
+on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore.
+
+Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_!
+Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les
+compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit:
+
+--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite
+hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi.
+
+Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et
+presque radieuse.
+
+--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière
+vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et
+permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme?
+
+--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main.
+
+--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres
+interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort
+injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur.
+
+--Parle-moi de ton mariage.
+
+--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir.
+
+--À l'hôtel Dietrich?
+
+--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement?
+
+--Oui, à neuf heures.
+
+Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis
+semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque
+inquiétude de le quitter.
+
+--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout
+le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans
+une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi:
+
+--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle,
+je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait
+m'arriver de pire serait de vivre.
+
+--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me
+soupçonnez toujours....
+
+Et lui, parlant plus bas encore:
+
+--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui.
+
+C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il
+dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce
+qu'il n'était pas plus mal que le matin.
+
+--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a
+reçu les sacrements de l'Église.
+
+--Que me dites-vous là? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois!
+
+--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à
+rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à
+cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de
+Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux
+convenances religieuses.
+
+--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait.
+
+--Quel homme décousu et sans règle! me dit-elle dès que Dubois fut
+sorti. Cette capucinerie athée me remplirait de mépris pour lui, s'il
+n'avait droit en ce moment à l'absolution de ses amis encore plus qu'à
+celle du prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait.
+
+--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite!
+
+--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis
+plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indifférent. Ne crois pas
+que je regrette le lien que j'ai contracté; tu sais très-bien qu'il
+n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prévision, le
+marquis revenait à la santé, je ne lui appartiendrais pas plus que par
+le passé.
+
+--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole?
+
+--La promesse qu'il a signée a plus de valeur que tu ne penses, elle me
+serait très-favorable pour obtenir une séparation.
+
+--Tu avais consulté d'avance?
+
+--Certainement.
+
+Nous n'échangeâmes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reçut des
+visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de
+la soirée avec mon neveu, qui m'y attendait déjà.
+
+--Voici, me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je te cache depuis une
+quinzaine. Il est bon de résumer ici dans quels termes j'étais avec M.
+de Rivonnière au lendemain du duel. Il m'avait accusé en lui-même, et
+auprès de ses amis probablement, d'aspirer à la main de mademoiselle
+Dietrich. En me voyant défendre mon honneur au nom de ma maîtresse et de
+mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il m'estimait
+d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui
+restait un peu d'inquiétude pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir
+durant les quelques jours où son état s'est amélioré. Il m'a envoyé M.
+de Valbonne qui m'a dit:
+
+«--Vous m'avez presque tué mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je
+le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-être. La
+femme qu'il aime passionnément aime un autre que lui. À tort ou à
+raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous étiez marié, elle vous
+oublierait. Ne comptez-vous pas épouser celle pour qui vous avez si
+loyalement et si énergiquement pris fait et cause?
+
+«J'ai répondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi
+m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, répétée de bonne foi
+peut-être par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre
+dans sa confidence.
+
+«--Mais si ces personnes ne s'étaient pas trompées? reprit M. de
+Valbonne.
+
+«--Je n'aurais qu'un mot à répondre: je ne suis pas épris de
+mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux.
+
+»--Cette simple réponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte.
+À présent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude à
+l'endroit de Marguerite?
+
+»--À présent que les fautes sont si cruellement expiées, je permets
+toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'épouser Marguerite
+le jour où je l'aurais vengée. Je compte donc l'épouser dès que j'aurai
+amené mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mère adoptive, à
+consentir à cette union. Elle y est un peu préparée, mais pas assez
+encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son
+autorisation.
+
+»--Le marquis croit savoir qu'elle ne cédera pas facilement, à cause de
+la famille de Marguerite.
+
+»--Oui, à cause de sa mère, qui était une infâme créature; mais cette
+mère est morte, j'en ai reçu ce matin la nouvelle, et le principal motif
+de répugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi.
+
+»--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous
+dictera. Vous voici en présence d'un homme que vous avez mis entre la
+mort et la vie, que le chagrin et l'inquiétude rongent encore plus que
+sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il était assuré de deux
+choses qui ne dépendent que de vous: la réparation donnée et le bonheur
+assuré à la femme qui lui a laissé un profond remords; la liberté, la
+raison rendues à l'esprit troublé de la femme qu'il aime toujours
+malgré le mal qu'elle lui a fait. Ne répondez pas, réfléchissez.»
+
+J'ai réfléchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter
+personne, pas même toi; pour faire mon devoir. J'ai écrit le lendemain à
+M. de Valbonne que mon premier ban était affiché à la mairie de mon
+arrondissement. Il est accouru à mon bureau, m'a embrassé et m'a supplié
+de laisser ignorer le fait à Césarine. Pour cela, il fallait vous en
+faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse
+et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et
+dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai
+fait: c'est un sacrifice au repos et à la dignité des autres, à
+commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laissé
+gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour
+Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait à un homme que j'ai eu raison
+de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tué, car il
+n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientôt veuve.
+Enfin c'est aussi un peu un sacrifice à la dignité de mademoiselle
+Dietrich. Sa prétendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri,
+était pourtant un fait acquis dans l'intimité de M. de Rivonnière, grâce
+à l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie à d'autres que M.
+de Valbonne. Si je n'étais pas marié, on ne manquerait pas de dire que
+la belle marquise attend son veuvage pour m'épouser. Le faux se répand
+vite, et le vrai surnage lentement. J'ai été très-cruel envers cette
+pauvre personne, à qui j'aurais dû pardonner un instant de coquetterie
+suivi de puérils efforts pour dissiper mes préoccupations. Tout cela est
+à jamais effacé par notre double mariage. J'ai reconnu que votre élève
+avait des qualités réelles qui font contrepoids à ses défauts; j'imagine
+qu'elle a renoncé pour toujours _à me faire du bien_. Elle en trouvera
+tant d'autres qui s'y prêteront de bonne grâce! D'ailleurs je ne suis
+plus intéressant. Mon patron vient de m'associer à une affaire qui ne
+valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en
+parfait équilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est
+heureuse, la Féron est repentante et pardonnée, Petit-Pierre a recouvré
+l'appétit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu
+es contente de moi, puisque je suis content de moi-même.
+
+Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me
+causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque
+dévouée qu'elle pût être. Je lui cachai également le plaisir que
+j'éprouvais de le voir délivré du malheur de plaire à Césarine. Il ne
+voulait plus croire à ce danger dans le passé. Je l'en croyais préservé
+dans l'avenir: nous nous trompions tous deux.
+
+Dès le lendemain, un mieux très-marqué se manifesta chez le marquis, et
+sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle à la vertu du confesseur.
+Césarine et son père le virent un instant, comme il était convenu. Il
+refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, après quoi il
+prit à part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit.
+
+--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma guérison sera
+longue, et je ne veux pas être un objet d'effroi et de dégoût pour ma
+femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvré tout à fait
+la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passât l'été à la
+campagne.
+
+--Êtes-vous encore jaloux?
+
+--Non, c'est fini. Césarine est trop fière pour songer à un homme marié,
+et cet homme est trop honnête pour me trahir. Je suis certain qu'elle
+m'aimerait si je n'étais pas un fantôme dont la vue l'épouvante quelque
+soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris,
+si j'y reste; elle serait blâmée. Il faut donc que je m'en aille, moi,
+que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager.
+Dites à mon médecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore
+trop faible. Répondez-lui que je suis résolu à risquer le tout pour le
+tout.
+
+Le médecin jugea que l'idée de son client était bonne; la vue de sa
+femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement
+d'air et d'idées fixes pouvaient seuls le sauver; mais le déplacement
+semblait impossible. Si on l'opérait tout de suite, il ne répondait de
+rien.
+
+M. de Valbonne était énergique et regardait l'irrésolution comme la
+cause unique de tous les insuccès de la vie. Il insista; le départ fut
+résolu. On l'annonça bientôt à Césarine, qui offrit d'accompagner son
+mari, il refusa et le pauvre Rivonnière, emballé avec son lit dans un
+wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De là,
+il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu'à la guérison
+ou à la mort, telle était sa pensée. M. de Valbonne l'accompagnait avec
+un médecin particulier.
+
+Césarine passa encore quelques jours à Paris. Son père était impatient
+de retourner à Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde
+pour six mois, il lui importait de dire à chacun quelques mots justes
+sur sa situation, qui semblait étrange et faisait beaucoup parler. Au
+fond, elle éprouvait, au milieu de ses secrètes amertumes, un petit
+plaisir d'enfant à se voir posée en marquise et à montrer à
+l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la déparer.
+Elle s'était composé un rôle de veuve résignée et vaillante qu'elle
+jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que très-peu d'espoir de
+conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour
+lui sauver la vie. Ce n'était point un caprice de générosité, un moment
+de compassion. Elle l'avait toujours considéré et traité comme son
+meilleur ami. Elle s'était toujours dit que, si elle se décidait au
+mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'étonnant à
+ce qu'elle eût accepté son nom; mais elle n'avait accepté que cela, elle
+tenait à le faire savoir. Elle répéta ce thème sous toutes les formes à
+trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand
+elle se trouva suffisamment bien posée, elle me dit:
+
+--En voilà assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant
+pourquoi je suis marquise de Rivonnière. Il n'y a que moi qui ne le
+sache plus.
+
+Je la comprenais à demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre.
+Je savais bien pourquoi elle avait consenti à ce mariage. Elle ne
+comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par
+la confiance et l'amitié. Elle avait calculé que six mois au plus
+suffiraient à lui rendre sa liberté et à lui faire conquérir l'amour.
+Elle avait tout préparé pour éloigner Paul de Marguerite en feignant de
+vouloir l'unir à elle. Paul avait haï la femme qui s'offrait; il
+s'éprendrait de celle qui se refusait jusqu'à lui en vanter une autre.
+Elle avait réussi à détruire sa méfiance, mais non à empêcher son
+mariage, et elle n'avait plus d'autre partie à jouer que de paraître
+charmée du prix auquel elle avait obtenu ce résultat. Mais que ce prix
+était cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme!
+J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de
+désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se douta de rien. Il ne
+pouvait rien empêcher, rien racheter; il était désormais inutile de rien
+lui dire. Le reste de la famille se réjouissait de la haute position
+acquise par Césarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour
+pour avoir la joie de dire:--Prévenez madame la marquise. Ses jeunes
+cousines Dietrich partageaient un peu cette vanité. L'aînée était
+mariée, la cadette fiancée; la petite Irma disait:
+
+--Mes soeurs épousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux
+un noble ou je ne me marierai pas.
+
+Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand
+Césarine, après avoir annoncé qu'elle avait faim, repoussait son
+assiette sans y toucher, ou quand, après avoir commandé gaiement une
+promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dételer, il me
+regardait, et ses yeux froids me disaient:
+
+--Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra pour avoir fait celle des
+autres.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous quittâmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Césarine eût revu
+Paul ni Marguerite. Mireval était, par le comfort élégant du château, la
+beauté des eaux et des ombrages, un lieu de délices, à quelques heures
+de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour améliorer
+l'agriculture: il y dépensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en
+recueillait, et il faisait de bonne volonté ces sacrifices pour l'amour
+de la science et le progrès des habitants. Il était réellement le
+bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habileté de sa
+fille il n'eût point été aimé. Son excessive modestie, son
+désintéressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient à son
+langage et à ses manières une dignité froide qui pouvait passer aux yeux
+prévenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait haï d'abord autant par
+crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait
+respecter; son dévouement aux intérêts communs le faisait maintenant
+estimer; mais il manquait d'expansion et n'était point sympathique à la
+foule. Il ne désirait pas l'être; ne cherchant aucune récompense, il
+trouvait la sienne dans le succès de ses efforts pour combattre
+l'ignorance et le préjugé. C'était vraiment un digne homme, d'un mérite
+solide et réel. Son manque de popularité en était la meilleure preuve.
+
+Césarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui préférait des
+notabilités médiocres ou intéressées. Elle l'avait beaucoup poussé à la
+députation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes
+valent tous les efforts d'une volonté sérieuse, mais que celles de
+l'amour-propre sont vaines et mesquines.
+
+Cependant une question locale d'un grand intérêt pour le bien-être des
+agriculteurs du département s'étant présentée à cette époque, il se
+laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque
+d'échouer, il se laissa porter. Césarine se chargea d'avoir la volonté
+ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-être
+besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage
+lui donnait droit à une initiative plus prononcée, et M. Dietrich, qui
+depuis longtemps n'avait résisté à sa toute puissance que dans la
+crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna dès lors à la marquise de
+Rivonnière le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait
+cherché à rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Césarine.
+Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui
+avaient beaucoup à se louer de l'indulgente gestion de son intendant,
+avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indéfinie de leur
+patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et
+d'avoir à rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand
+ils virent que Césarine ne prétendait à rien, qu'elle n'allait pas même
+visiter les fermes et le château de son mari, il y eut un grand élan de
+reconnaissance et de joie. Dès ce moment, elle put disposer de leur vote
+comme de celui de ses propres tenanciers.
+
+Mireval avait été jusque-là une solitude. M. Dietrich s'était réservé ce
+coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde.
+Césarine, respectant son désir, avait paru apprécier pour elle-même les
+utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette
+fois elle déclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les
+portes toutes grandes à la foule des électeurs de tout rang et de toute
+opinion. M. Dietrich se résigna en soupirant, la jeune marquise organisa
+donc un système de réceptions incessantes. On ne donnait pas de fêtes,
+disait-on, à cause de l'absence et du triste état du marquis; et puis on
+en donnait qui semblaient improvisées lorsque le courrier apportait de
+bonnes nouvelles de lui, sauf à dire d'un air triste le lendemain que le
+mieux ne s'était pas soutenu.
+
+J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu à Paris. Je ne
+l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert à
+la curiosité. Dans toute agglomération humaine, la médiocrité domine.
+Ces dîners journaliers de cinquante couverts, ces réjouissances dans le
+parc, cet endimanchement perpétuel, me furent odieux. Je ne pouvais
+refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome;
+son activité ne suffisait plus à tout. Le marquisat de sa nièce lui
+avait porté au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou
+d'assez ingénieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je
+n'avais plus d'intimité avec Césarine. Depuis le mariage de Paul et le
+sien, ses lèvres étaient scellées, sa figure était devenue impénétrable.
+Elle ne se portait pas bien, c'était pour moi le seul indice d'une
+grande déception supportée avec courage. Je dois dire que, durant cette
+période d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut
+vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'être, et que, tout en
+l'admirant, je sentis se réveiller ma tendresse pour elle, la douleur
+que me causait sa souffrance, le dévouement qui me portait à l'alléger
+en lui sacrifiant mes goûts et ma liberté.
+
+J'avais à peine le temps d'écrire à Paul. Il m'écrivait peu lui-même. Il
+avait un surcroît de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles
+attributions. Sa femme était heureuse, son enfant se portait bien. Il
+n'avait, disait-il, rien de mieux à souhaiter. M. de Valbonne écrivait à
+M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des
+alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnière.
+Il supportait mieux les déplacements que le repos, il parcourait la
+Suisse à petites journées. Césarine paraissait prendre beaucoup
+d'intérêt à ces lettres, mais M. Dietrich seul y répondait. La marquise
+cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait désormais
+M. de Valbonne.
+
+Au bout de deux mois de lutte, Césarine l'emporta, et son père fut élu à
+une triomphante majorité. Elle avait déployé une activité dévorante et
+une habileté délicate dont on parlait avec admiration. On vécut encore
+quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui
+commençait à désillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle
+avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient
+pas cette peine-là et n'avaient guère plus de coeur que des chiffres.
+Elle se sentit alors très fatiguée et très-souffrante. M. Dietrich, qui
+ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et
+la reconduisit à Paris pour consulter.
+
+Nous nous retrouvâmes donc à l'hôtel Dietrich tout à fait calmes et à
+peu près seuls; tout le Paris élégant était à la campagne ou à la mer.
+Nous touchions à la mi-septembre, et il faisait encore très-chaud. Le
+marquis allait décidément mieux. Césarine voyait s'éloigner indéfiniment
+la recouvrance de sa liberté; elle y était assez résignée, et son père
+espérait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en ménage. L'engagement
+qu'avait pris son gendre de ne jamais la réclamer pour sa femme lui
+paraissait une délicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le
+revoyant guéri, soumis et toujours épris.
+
+La consultation des médecins dissipa nos craintes. Césarine n'avait que
+l'épuisement passager qui résulte d'une grande fatigue. On lui conseilla
+de passer le reste de la belle saison, tantôt sur sa chaise longue,
+dans l'ombre fraîche de ses vastes appartements, tantôt en voiture un
+peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de
+se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indifférence, se
+fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une
+personne détachée de toutes les choses extérieures; puis elle prit des
+notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit:
+
+--Durant ces jours de loisir et de réflexion, tu ne sais pas ce que j'ai
+fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te réjouis pas;
+c'est un résumé lourd et ennuyeux de quelques théories philosophiques à
+l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupée et intéressée.
+Lire beaucoup, écrire un peu, voilà un débouché pour mon activité
+d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je
+sache si cela vaut la peine d'être dit et celle d'être lu; j'ai écrit à
+ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoyé mon
+manuscrit, puisque sa spécialité est de juger ces sortes de choses. Je
+ne tiens pas à être imprimée, je tiens seulement à savoir si je peux
+continuer sans perdre mon temps.
+
+--Et il t'a répondu?...
+
+--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il
+n'avait guère le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais
+qu'en un quart d'heure de conversation il se résumerait beaucoup mieux,
+et qu'il se tenait à mes ordres pour le jour et l'heure que je lui
+fixerais.
+
+--Et tu as fixé....
+
+--Aujourd'hui, tout à l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Césarine
+m'avertissait à la dernière minute. Toute réflexion eût été superflue,
+deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on l'annonça.
+
+J'observai en vain la marquise, aucune émotion ne se trahit; elle ne lui
+reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne
+s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir
+Marguerite. Elle ne lui parla que littérature et philosophie, comme si
+elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant à lui, calme
+comme un juge qui ne permet pas à l'homme d'exister en dehors de sa
+fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre:
+
+--Vous avez fait, sans paraître vous en douter, un ouvrage remarquable,
+mais non sans défauts; au contraire; les défauts abondent. Cependant,
+comme il y a une qualité essentielle, l'indépendance du point de vue et
+une appréciation plus qu'ingénieuse, une appréciation très-profonde de
+la question que vous traitez, je vous engage sérieusement à faire
+disparaître les détails un peu puérils et à mettre en lumière le fond de
+votre pensée. L'examen des effets est de la main d'un écolier et prend
+infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est
+d'un maître, et vous l'avez glissé là avec trop de modestie et de
+défiance de vous-même. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois
+quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous réponds
+qu'il méritera d'être publié, et qu'il ne sera pas inutile. Quant à la
+forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lâchée. J'y voudrais
+l'énergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui
+vous est chère.
+
+--Aucune conviction ne m'est chère, reprit Césarine, puisque j'ai fait
+ce travail avec indépendance.
+
+--L'indépendance, reprit-il, est une passion qui mérite de prendre place
+parmi les passions les plus nobles. C'est même la passion dominante des
+esprits élevés de notre époque. C'est, sous une forme nouvelle, la
+passion de la liberté de conscience qui a soulevé les grandes luttes de
+vos pères protestants, madame la marquise.
+
+--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fenêtre, et le jour
+pénètre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai
+mon livre, j'ai compris, vous verrez.
+
+Il allait se retirer, elle le retint.
+
+--Vous avez peut-être à causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez,
+j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et
+merci encore.
+
+Elle lui tendit la main avec une grâce chaste et affectueuse en
+ajoutant:
+
+--Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline
+vous dira que je lui en demande souvent.
+
+Je trouvai inutile de dire à Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon
+rôle n'était plus de le prémunir contre les dangers que j'avais cru
+devoir lui signaler l'année précédente. Je devais au contraire lui
+laisser croire qu'ils étaient imaginaires et accepter pour moi le
+ridicule de cette méprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il
+ne craignait pas d'éveiller la jalousie du marquis en venant voir sa
+femme.
+
+--Je suis si éloigné de vouloir lui en inspirer, répondit-il, que je
+n'ai même pas songé à lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis
+fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermédiaire des
+communications qui s'établissent entre madame de Rivonnière et moi à
+propos de son livre.
+
+--Ton devoir serait peut-être d'en écrire à M. de Valbonne pour le
+consulter.
+
+--Je trouverais cela bien puéril! Me poser en homme redoutable quand je
+suis marié me semblerait fort ridicule en même temps que fort injurieux
+pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu sévèrement. Supposez
+que vous ne vous soyez pas trompée, ma tante, et qu'elle ait eu
+réellement, dans un jour de rêverie extravagante, la pensée de s'appeler
+madame Gilbert; elle est à coup sur fort enchantée maintenant d'avoir
+une position plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il
+éterniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait
+dans le passé de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers
+de peccadilles aussi déraisonnables qu'innocentes! De grâce, ma tante,
+laissez-moi oublier tout cela et rendre justice à la femme intelligente
+et bonne qui rachète, par le travail sérieux et la grâce sans apprêt,
+les légèretés ou les rêveries de la jeune fille.
+
+Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six
+semaines? devais-je inquiéter Marguerite pour l'engager à se tenir sur
+ses gardes? Évidemment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout
+cela. J'avais depuis longtemps perdu l'espérance de diriger Césarine; je
+n'étais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'étais pas
+engagée avec son mari à veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence
+qu'il fût jamais en état de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait
+désormais assez d'ascendant sur lui pour détruire ses soupçons.
+D'ailleurs Paul voyait peut-être plus clair que moi; Césarine, éprise de
+graves recherches et peut-être ambitieuse de renommée, ne songeait
+peut-être plus à lui.
+
+Il la revit plusieurs fois, et peu à peu ils se virent souvent. M.
+Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si
+discrètes et si tranquilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétude et ne
+jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres.
+L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille;
+mais elle était parfaitement guérie et trouvait à Paris la solitude dont
+elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si
+heureuse qu'il consentit à attendre à Paris auprès d'elle l'ouverture de
+la session parlementaire. Césarine n'aimait plus le monde, et il était
+de bon goût qu'elle vécût dans la retraite. Son cortège de prétendants
+l'avait naturellement abandonnée. Elle rechercha parmi ses anciens amis
+les personnes graves occupées de science ou de politique. Aucun beau
+jeune homme, aucune femme à la mode ne reparut à l'hôtel Dietrich. Paul,
+avec sa mise modeste et son attitude sérieuse, ne déparait pas cet
+aréopage de gens mûrs convoqué autour des élucubrations littéraires et
+philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions
+intéressantes que Césarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y
+faisait très-bonne figure quand on le forçait à y prendre part. Il avait
+déjà dans ce monde-là des relations qui devinrent plus intimes. On y
+faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent
+et moins contenu par sa discrétion naturelle. Césarine réussissait à le
+faire briller malgré lui et sans qu'il s'aperçût de l'aide qu'elle lui
+donnait.
+
+À la fin de l'hiver, leur amitié établie sans crise et sans émotion,
+elle l'engagea à lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi.
+Marguerite était trop impressionnable, trop peu défendue par
+l'expérience et le raisonnement, pour sortir de la sphère où elle était
+heureuse et sage.
+
+Au printemps, Paul, dont la position s'améliorait chaque jour, avait pu
+louer, à une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne où sa
+femme et son enfant vivaient avec madame Féron, sans qu'elles fussent
+forcées de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et
+chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-même un carré de plantes
+qu'il avait la jouissance de voir croître et fleurir. Il n'avait jamais
+eu d'autre ambition que de posséder un hectare de bonne terre, et il
+comptait acheter l'année suivante celle qui lui était louée. Il pouvait
+désormais quitter son bureau à cinq heures; il dînait à Paris et venait
+souvent nous voir après. Dès que les pendules marquaient neuf heures,
+quelque intéressante que fût la conversation, il disparaissait pour
+aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il
+acceptait de dîner avec nous et quelques-unes des notabilités dont
+s'entourait la marquise.
+
+Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet de lui.
+
+«Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que
+Pierre est très-malade; j'y cours. Excusez-moi auprès de madame de
+Rivonnière.»
+
+--Prends ma voiture et cours chez mon médecin, me dit Césarine,
+emmène-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'étais libre; je te
+donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il
+faut.
+
+Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal, Paul au désespoir,
+Marguerite à peu près folle. Le médecin de l'endroit qu'on avait appelé
+s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait la
+petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage et se retirèrent
+sans donner grand espoir, la maladie avait une intensité effrayante.
+Nous restions consternés au tour du lit du pauvre petit, quand Césarine
+entra vers dix heures du soir, encore vêtue comme elle l'était dans son
+salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa
+près de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent
+toutes deux veiller le malade. La chambre était trop petite pour qu'il
+fût prudent d'encombrer l'atmosphère. Elle se déshabilla, passa une robe
+de chambre qu'elle avait apportée dans un foulard, s'établit auprès du
+lit, et resta là toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et
+les jours qui suivirent, jusqu'à ce que l'enfant fût hors de danger.
+Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter
+aveuglément son autorité. Elle avait coutume de soigner les malades à
+Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les
+paysans la croyaient magicienne, car elle opérait le miracle de ranimer
+la volonté et de rendre l'espérance. Ce miracle, elle le fit sur nous
+tous autour du pauvre enfant. Elle était entrée dans cette petite maison
+abîmée de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la
+nuit. Elle nous avait rendu la présence d'esprit, le sens de l'à-propos,
+la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le
+succès des meilleures médications; elle nous quitta, nous laissant dans
+la joie et bénissant son intervention providentielle.
+
+Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le
+chagrin et l'inquiétude avaient rendue malade aussi. Césarine revint
+pour elle, ranima son esprit troublé, lui témoigna un intérêt dont elle
+fut très-fière, rassura et égaya Paul, qui, à peine remis d'une terreur,
+retombait dans une autre, se fit aimer de madame Féron, avec qui elle
+causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la
+femme supérieure s'effaçait absolument pour se mettre au niveau des plus
+humbles. Cette séduction charmante me prit moi-même, car, dans nos
+entretiens, elle ne donnait plus de démenti confidentiel à sa conduite
+extérieure. Je me persuadai qu'elle était absolument guérie de son
+orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en
+partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son
+affection devenaient choses sacrées; une prévision du danger m'eût
+semblé une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait réussi
+là où avait échoué Césarine. Elle avait amélioré le sort de Paul, car,
+sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par l'intermédiaire de son
+père, sur les résolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant éprouvé quelques
+pertes, voulait restreindre ses opérations. En lui prêtant une somme
+importante, M. Dietrich l'avait amené à faire tout le contraire et à
+charger Paul d'une affaire assez considérable. Elle avait ainsi donné du
+pain à l'enfant et du repos à la mère, elle avait été le médecin de
+l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la confiance, de
+l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait
+juré de soustraire à sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en
+plaindre, il était heureux qu'elle l'eût conquis.
+
+Une seule personne, celle qui jusque-là avait été la plus confiante,
+Marguerite, sans autre lumière que son instinct, devina ou plutôt sentit
+la fatalité qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus
+douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de
+rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout opposée à celle que nous
+avions redoutée. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse
+quelque ennui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les entendre.
+
+--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis
+moins qu'avant ce mariage tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un
+peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien
+en m'apprenant à raisonner. Cela me tue au contraire, car voilà que je
+comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces
+choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas
+me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que
+j'ai fait et la répugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit
+bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé; mais qu'est-ce qui
+a réparé? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre
+et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis à
+plaindre celui qu'il détestait, et la pitié qu'il a pour son ennemi le
+rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour
+s'en consoler! Mais voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout
+d'être jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir de
+l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant!
+Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas ça. Je croyais
+qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais
+toujours:
+
+«--Où seras-tu plus aimé et plus content qu'avec nous?»
+
+Il n'a jamais été contre, car il me répondait: «--Tu vois bien que je ne
+me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je
+n'y sois forcé.» Aujourd'hui pourtant il pourrait dîner avec nous tous
+les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et
+demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien
+dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dévore
+de caresses; mais je le regarde à travers le rideau de ma fenêtre, et je
+lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des
+larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me répond
+toujours avec sa même douceur et me gronde avec sa même bonté; cependant
+il a l'air sévère malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se
+retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon
+et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me
+reste un pavé sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue
+pour me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé et que je
+m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame
+Féron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui faire
+des confidences; elle aime à causer, et mon silence l'ennuie. Je reste
+seule, j'attends que mon mari soit rentré; je prends mon ouvrage et je
+me dis:
+
+«--Deux heures, ça n'est pas bien long....»
+
+Cela me paraît deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-là,
+qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me
+rendent folle, injuste, méchante. Je rêve des malheurs, des désespoirs;
+si je ne craignais pas d'éveiller mon petit, je crierais, tant je
+souffre. Je regarde à la fenêtre comme si je pouvais voir par-dessus la
+campagne ce que Paul fait à Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne
+fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va
+souvent chez vous, c'est bien naturel: vous êtes pour lui comme sa mère.
+Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il répond oui,
+il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand
+monde chez elle, s'il est content d'être revenu auprès de moi; il sourit
+en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chéri a fait
+et dit dans la journée, à quels jeux il s'est amusé, ce qu'il a bu et
+mangé; enfin il paraît heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler
+de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien pâle et
+bien défaite, il ne s'en aperçoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne
+devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser
+que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait
+empêchée de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter
+celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-être
+est-il plus à plaindre que moi....
+
+Ce jour-là, Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la
+marquise; mais une autre fois ce fut à Césarine elle-même qu'elle se
+révéla.
+
+Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la maladie de l'enfant.
+Césarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et
+moi une partie de cette journée, que Paul consacrait toujours à sa
+famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dîner à l'hôtel
+Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir
+presque tous les jours. C'était là le gros chagrin de Marguerite, je le
+trouvais injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant qu'elle
+prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaîner si étroitement; il
+était bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain
+n'était-il pas permis à cet homme d'intelligence condamné à la société
+d'une femme si élémentaire?
+
+Pourtant je commençais à m'inquiéter de son air souffreteux et de
+l'abattement où il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en
+apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle
+savait mieux qu'elle-même la cause de son chagrin. Marguerite avait
+besoin d'être questionnée; comme tous les enfants, elle ne savait que
+devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-même, se
+plaindre, se répandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se
+repentir, promettre et recommencer, telle était sa vie, et depuis que la
+Féron n'était plus sa confidente, depuis que Paul, marié avec elle, lui
+inspirait une sorte de crainte, elle amassait des tempêtes dans son
+coeur.
+
+Comme nous étions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se
+trouvant occupé dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre
+absence de curiosité.
+
+--Paul s'est donc bien amusé hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton
+assez aigre, qu'il a manqué le train et n'est rentré qu'à onze heures, à
+pied, par les sentiers?
+
+--En vérité, lui dit Césarine, est-ce que vous avez été inquiète?
+
+--Bien sur que je l'ai été. Un homme seul comme ça sur des chemins où on
+ne rencontre que des gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vous devriez
+bien me le renvoyer plus tôt. Quand il n'arrive pas à l'heure, je compte
+les minutes; c'est ça qui me fait du mal!
+
+--Chère enfant, reprit Césarine avec une douceur admirable, nous nous
+arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand
+les pendules retarderont.
+
+--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant
+d'amusement chez vous qu'il m'en oublie.
+
+--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est très-sérieux au
+contraire.
+
+--Justement; c'est sa manière de s'amuser, à lui; mais vous ne me ferez
+pas croire que vous ne receviez pas quantité de belles dames?
+
+--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi.
+
+--Il y a vous toujours, et vous en valez cent.
+
+--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas être jalouse de moi?
+
+Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis
+elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait.
+Elle se mit aux genoux de Césarine, prit ses mains et les baisa.
+
+--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous êtes mon bon dieu
+sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est à vous que je dois ça,
+j'en suis sûre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beauté,
+car sans vous il aurait été défiguré. Quand je pense quels soins vous
+avez pris de lui sans être dégoûtée de ce mal abominable, sans crainte
+de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de
+vous-même à force de vous soucier des autres! Oui, bien sûr, vous êtes
+l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime;
+mais tout ça ne m'empêche pas d'être jalouse de vous. Est-ce que ça peut
+être autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous êtes
+restée belle comme à seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voilà
+déjà fanée; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous
+vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous
+rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien,
+à moi! Quand même je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je
+mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paraître mieux
+coiffée, Paul me l'ôte en me disant:
+
+«--Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.»
+
+Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai déjà perdu plus de la
+moitié, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achète un faux
+chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira:
+
+«--Reste donc comme tu es! Ça n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est
+ton coeur.»
+
+C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon
+coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitué.
+L'amitié ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent à
+pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis
+fière; mais c'est toujours de l'amitié, et je m'en contenterais, si
+j'étais bien sûre qu'il n'est pas capable de connaître l'amour. Il le
+dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher à une
+femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes....
+
+--Je crois, dit Césarine en souriant d'une façon singulière, qu'il vous
+dit la vérité.
+
+--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux,
+et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le
+grand savoir, la grande bonté, tout ce qu'un homme doit admirer....
+Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voilà ce
+que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends.
+
+--Ce que vous vous dites là est très-mal, répondit Césarine sans montrer
+aucune autre émotion qu'un peu de mécontentement. Voyons, ma pauvre
+Marguerite, êtes-vous sans conscience et sans respect des choses les
+plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'être épris
+de moi, je ne m'en apercevrais pas?
+
+--Peut-être, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est
+si drôle, si différent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde
+n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui
+ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionnés, dont on
+connaît vite le bon et le mauvais côté. On n'est pas longtemps trompé
+par eux: ils vont où le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son
+courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui!
+
+--Il me semble, reprit Césarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit
+pas toute la portée, que vous faites ici une étrange allusion au passé.
+Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du
+mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins
+pure, mais plus vive que l'amitié.
+
+Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer à s'épancher sur un
+sujet trop délicat pour elle. Je voyais en présence les deux natures les
+plus opposées: l'une résumant en elle tout l'empire qu'une femme est
+capable d'exercer sur les autres et sur elle-même; l'autre absolument
+dépourvue de défense, capable de raisonner et de réfléchir jusqu'à un
+certain point, mais forcée, par la nature de ses impressions, de tout
+subir et de tout révéler.
+
+--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli
+de se souvenir d'un vilain passé, quand on a le présent meilleur qu'on
+ne mérite; mais à vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez
+donc si je n'ai pas sujet d'être jalouse de vous! Pour qui est-ce que
+j'ai été trompée et quittée? Vous pensez bien que je le sais à présent.
+Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que
+quelque parole lui échappât. Votre marquis vous aimait depuis longtemps;
+c'est par dépit qu'il m'a recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il
+m'a plantée là. Ce qui m'est arrivé une fois peut m'arriver encore.
+C'est peut-être mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien
+de ma vie.
+
+--Vous déraisonnez tout à fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que
+la marquise de Rivonnière ne s'appartient plus; vous lui manquez de
+respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle
+mon amie vous écoute et vous répond, je me demande ce que Paul penserait
+de vous, s'il pouvait vous entendre.
+
+--Ah! s'écria-t-elle épouvantée, si vous le lui répétez, je suis perdue.
+
+--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre
+malheureux en le forçant à regretter son mariage.
+
+Marguerite pleurait amèrement. La marquise la consola et l'apaisa avec
+une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder,
+qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite
+sanglota à ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura
+cent fois de ne plus être folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au
+fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes.
+
+Mais il les vit, s'en affecta et m'écrivit le lendemain la lettre
+suivante:
+
+«Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai
+confessée, je sais qu'elle a dit des choses insensées à madame de
+Rivonnière. Je sais aussi que madame de Rivonnière est trop saintement
+sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant à plaindre, à
+soigner, à guérir. Je sais qu'elle y serait toute résignée, qu'elle en
+aurait la patience, et que sa pitié serait inépuisable; mais ici,
+qu'elle me le pardonne, ma fierté ou plutôt ma discrétion d'autrefois
+reparaît. Je ne dois imposer qu'à moi-même le soin de guérir ma malade.
+Je crois que ce sera très-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant
+quelque temps de rester à Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous
+présenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous
+trouve à cette heure-là, et je me priverai des bonnes causeries de
+l'après-dînée. Priez madame de Rivonnière d'être moins parfaite,
+c'est-à-dire d'être un peu sévère et de feindre de bouder ma compagne
+pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue à
+offenser impunément ce qu'au fond du coeur elle chérit et respecte. Ne
+vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je
+ne me fais pas un malheur des puériles contrariétés de la vie. Mes
+respects très-profonds à notre amie, mes tendresses à vous.
+
+ «Paul»
+
+--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Césarine, à qui je
+communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cède, et
+ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne
+changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le
+droit de croire à elle-même. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne
+se relèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand elle est faible,
+elle ne se relève pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une
+amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit,
+elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point à
+rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en même temps que
+furieuse et désespérée, elle serait triomphante d'une joie lâche et
+mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas épouser cette
+fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa
+grandeur d'âme.
+
+--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas mariée
+sans amour, par un mouvement de générosité?
+
+--Je me suis mariée avec un mort, ce n'est pas la même chose, et j'ai
+pris mes précautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai
+point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je
+l'aurais frappé, si Paul n'eût brisé mon ouvrage en épousant sa
+maîtresse!...
+
+Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystérieuses, tant je
+craignais de voir Césarine repousser le piédestal sur lequel elle était
+remontée; mais elle était lasse de se taire, l'expansion de la pauvre
+Marguerite avait rompu le charme; la sérénité de la déesse était
+troublée par cet incident vulgaire. Césarine, tout comme Marguerite,
+avait besoin de parler, elle parla malgré moi.
+
+--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irritée de mon silence.
+
+--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire.
+
+--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du châtiment que tu crois
+m'être infligé par la destinée! Tu me crois vaincue et brisée, n'est-ce
+pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais.
+J'ai voulu être aimée de Paul Gilbert; je le suis!
+
+--Tu mens! m'écriai-je; son amitié pour toi est aussi sainte que tous
+les autres sentiments de sa vie.
+
+--Et qui donc voudrait qu'il en fût autrement? répondit-elle en se
+dressant dans sa plus écrasante fierté. T'es-tu jamais imaginé que je
+voulais le rendre adultère et descendre à l'être moi-même?
+
+--Non, certes; mais tu crois peut-être troubler sa raison, torturer son
+coeur et ses sens....
+
+--Je ne m'abaisse pas à savoir s'il a des sens et si mon image les
+trouble. Je vis dans une sphère d'idées et de sentiments où ces
+malsaines préoccupations ne pénètrent pas. Je suis une nature élevée,
+je vis au-dessus de la réalité; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en
+l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu être la
+plus noble et la plus pure affection de Paul en même temps que la plus
+vive. Crois-tu que j'aie échoué?
+
+--Si tu n'as pas échoué, tu as accompli une oeuvre de malheur et de
+destruction. Se mettre à la place de la femme légitime dans le coeur et
+la pensée de l'époux, retirer soi-même, à celui qu'on a choisi, la place
+qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pensée de sa femme, c'est
+commettre, dans la haute et funeste région que tu prétends occuper, un
+double adultère qui n'a pas besoin du délire des sens pour être
+criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est
+renverser les notions les plus vraies et se créer un code de libres
+attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un échafaudage de
+sophismes, de mensonges à sa propre conscience, et tout cela prémédité,
+raisonné, travaillé, me semble odieux; voilà mon jugement, et si tu ne
+peux le supporter sans colère, quittons-nous. Tu t'es trop dévoilée, je
+ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer....
+
+--Comme tu deviens irritable et intolérante! répondit-elle froidement;
+voyons, calme-toi, tu me dis mes vérités avec fureur, tu me forces à te
+dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais
+je prétends l'être avec dignité, avec succès, et faire triompher dans ma
+vie ces prétendus sophismes dont je saurai faire des vérités; toi,
+pauvrette, tu ne comprends rien ni à l'amour, ni au devoir, ni à la
+famille. N'ayant jamais été aimée, tu as cru que toute la vertu
+consistait à n'aimer point; tu t'en es tirée avec dignité, je le
+reconnais; tu n'as donné à personne le droit de te trouver ridicule;
+c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant à la science du coeur humain,
+tu ne pouvais pas l'acquérir, n'ayant pas l'occasion de l'étudier sur
+toi-même. Tu as pris tes notions dans les idées sociales, c'est-à-dire
+dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines
+barrières, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est
+_arrangé_ est sacré, que je dois à l'homme à qui j'ai juré fidélité mon
+âme tout entière, de même que Paul, selon toi, doit tout son coeur,
+toute sa pensée à Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal,
+illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit
+ces choses-là et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai
+très-bien compris qu'en m'engageant à M. de Rivonnière, dont je ne veux
+pas être la femme, j'avais fait voeu de chasteté, parce que je ne dois
+pas le forcer à donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris
+aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur à me respecter, il a fait
+acte de confiance absolue dans ma loyauté. Paul n'a pas non plus trompé
+Marguerite, bien que la convention fût toute autre. Il lui a toujours
+refusé l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui
+inspirer. Il lui a donné sa protection, qu'il lui devait, et ses sens,
+dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa ménagère, sa _femelle_ et ne
+peut être que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son
+égale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses
+appréciations misérables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de
+bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui
+rétrécit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal placé. Tu veux qu'il
+aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque
+et te froisse toi-même; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu
+veux que j'aime ce demi-sauvage déguisé en paladin que j'ai épousé pour
+montrer à Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnière,
+qui, malgré ses belles manières et sa bonne éducation, est, à un autre
+échelon social, le pendant de l'_élémentaire_ Marguerite, je serais
+vraiment avilie; mais je n'ai pas le goût des choses basses: j'aime mon
+mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre
+variété de l'espèce humaine que la variété à laquelle nous appartenons.
+Des convenances extérieures nous ont forcés à nous les associer dans une
+certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir.
+Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la
+paternité, moi la virginité. Pourquoi souffrirait-il de mon état de
+neutre, quand il m'est indifférent qu'il soit procréateur avec une
+autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternité, c'est la
+pensée; notre amour c'est l'idéal. Nous nous aimons, et tu n'y peux
+rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te
+suggérera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra même pas;
+essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu
+as horreur de ma perversité. Il te recevra à bras ouverts, mais tu liras
+à toute heure cette réflexion dans ses yeux attristés: ma pauvre tante
+est folle, cela me met sur les bras deux malades à soigner!
+
+M'ayant ainsi terrassée, elle s'en alla tranquillement écrire à Paul
+qu'elle l'approuvait infiniment de ménager les souffrances de sa
+compagne, qu'elle respectait son désir de ne pas la revoir de quelque
+temps, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à paraître fâchée, vu qu'elle
+pardonnait tout à la mère de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages
+de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages
+à consulter.--La correspondance était entamée. Ses réponses remplirent
+tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger à lui écrire tous les
+soirs où il s'était condamné à ne plus aller chez elle.
+
+Un matin, Marguerite tomba chez nous à l'improviste. Paul l'avait amenée
+à Paris pour acheter quelques objets nécessaires à leur enfant, et elle
+s'était échappée pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la
+trahir.
+
+--Je sais bien que je désobéis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre
+comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez
+pas, mais je m'en veux, moi, je me déteste d'avoir été si insolente et
+si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous êtes si grande et Paul
+est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me
+les a montrées. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de
+rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours. À présent écoutez.
+Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans
+une petite chambre sans air aux heures où il pourrait vous dire tout ce
+qu'il vous écrit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui répondre et
+faire sortir son grand esprit, qui étouffe avec moi. Non, non, je ne
+veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne
+veut pas le croire, c'est à vous de le ramener chez vous. Écrivez-lui
+que vous avez besoin de lui, il n'a rien à vous refuser.
+
+--Ce ne serait pas vrai, répondit Césarine. Je n'ai pas besoin de le
+voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que
+je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela
+peut se communiquer par écrit.
+
+--Non, non, ce n'est pas la même chose! Il a besoin de parler avec vous,
+il s'ennuie à la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser?
+Rien, je suis trop simple.
+
+Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui fît des
+compliments pour la relever à ses propres yeux. Elle était fort avide de
+ce genre de consolations. Césarine ne le lui épargna pas, mais avec une
+si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop
+indulgente pour elle, et lui répondit:
+
+--Vous dites tout cela par pitié! vous ne le pensez pas, vous êtes bonne
+jusqu'à mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne
+reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez
+Paul à vos dîners et à vos soirées, voilà tout ce que je vous demande.
+
+--Alors vous n'êtes plus jalouse, c'est fini?
+
+--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous
+regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que
+tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de
+force que vous ne pensez, plus que Paul lui-même ne le croit. Vous le
+verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu'à me faire un
+devoir, une vertu et peut-être un bonheur de ma jalousie.
+
+--C'est très-profond ce qu'elle dit là, observa Césarine dès qu'elle se
+retrouva seule avec moi. Elle exprime à sa manière un sentiment qui la
+ferait très-grande, si elle était capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'à
+me bénir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce
+serait un sacrifice sublime de sa personnalité farouche; mais elle aime
+à se vanter, la pauvre créature, et si par moments elle est capable de
+concevoir une noble ambition, il ne dépend pas d'elle de la réaliser. Ce
+ne sont point là travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la
+lessive qu'on apprend à tordre son coeur comme un linge pour l'épurer et
+le blanchir.
+
+--Qui sait, grande Césarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces
+natures primitives, et que vos travaux métaphysiques et autres ne vous
+apprendront jamais....
+
+--Et cette chose, c'est....
+
+--C'est l'abnégation.
+
+--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose
+que de sacrifier tous mes premiers mouvements....
+
+--À quoi? À la volonté de réussir en vue de toi-même. La volonté
+d'échouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien
+plus au-dessus de toi que de Marguerite.
+
+--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue!
+
+--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les
+soirs, aux heures où elle s'inquiète et s'ennuie, est déjà assez
+généreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappée.
+
+--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a
+peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins
+noble que ma conversation.
+
+--Tu cherches à la rabaisser; tu es peut-être plus jalouse d'elle
+qu'elle ne l'est de toi.
+
+--Jalouse, moi, de cette créature?
+
+--Tu la hais, puisque tu l'injuries.
+
+--Je ne peux pas la haïr, je la dédaigne.
+
+--Et toute cette bonté que tu dépenses pour la charmer et la soumettre,
+c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur.
+
+--La pitié s'allie fort bien avec le dédain, elle ne peut même s'allier
+qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La pitié est
+l'aumône qu'on fait aux coupables ou aux faibles.
+
+Césarine s'attendait à voir revenir Paul le soir même. Il ne revint
+pas, et, quelque sincère que fût le repentir de Marguerite, il ne
+reparut à l'hôtel Dietrich que rarement et pour échanger quelques
+paroles à propos du livre dont les premières épreuves étaient tirées. Il
+approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me
+cachait pas que ces améliorations ne réalisaient point ce qu'il avait
+attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine n'avait pas atteint,
+selon lui, le complet développement de sa lucidité. Il n'osait pas
+l'engager à recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer à
+sa probité littéraire accoutumée, il me répondit:
+
+--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de
+Rivonnière serait obligée de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de
+m'être imaginé qu'elle en était capable. Ce qu'elle m'a demandé, je l'ai
+fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signalé les endroits mauvais, les
+endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discuté avec elle, je
+lui ai indiqué les sources d'instruction et les sujets de réflexion. Ce
+qu'elle désirait, disait-elle, c'était de faire un travail très-lisible
+et un peu profitable; elle est arrivée à ce but. Je suis convaincu
+encore qu'avec plus de maturité elle arriverait à un résultat vraiment
+sérieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait
+illusion sur le mérite de son oeuvre, comme il arrive à tous ceux qui
+écrivent, ou bien elle est douée d'une extrême modestie et se contente
+d'un médiocre effet. Je n'ai pas le droit d'être plus sévère et plus
+exigeant qu'elle ne l'est pour elle-même. Si on lit peu son livre, si on
+n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle à un livre
+meilleur par la suite.
+
+J'aimais toujours Césarine malgré nos querelles, qui devenaient de plus
+en plus vives, et je l'aimais peut-être d'autant plus que je la voyais
+se fourvoyer. Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas pour
+elle l'amitié enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se
+flattait de lui inspirer. Il était capable d'une sérieuse affection,
+d'une reconnaissance volontairement acquittée par le dévouement; mais la
+passion n'éclatait pas du tout, et il ne semblait nullement éprouver le
+besoin que Césarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour
+un idéal.
+
+Déçue bientôt de ce côté-là, que deviendrait la terrible volonté de
+Césarine, si elle ne pouvait se rattacher à la gloire des lettres? Je
+n'étais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien
+qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux
+buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'éclat de son génie. J'aurais
+souhaité qu'à défaut de l'une de ces victoires elle remportât l'autre.
+Je tâchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis
+connaître son opinion. Elle fut un peu troublée d'abord, puis elle se
+remit et me dit:
+
+--Je comprends; mon livre imprimé, il croit que j'oublierai le conseil
+utile et le correcteur dévoué. Il veut prolonger nos rapports
+d'intimité: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de
+motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supériorité de
+son jugement; qu'il arrête le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui
+aussi que cela ne me coûte pas, s'il me croit capable de faire quelque
+chose de bon.
+
+Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'était plus permis de lui
+dire la cause véritable, désarma Paul, et fit faire à Césarine un grand
+pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il
+paraissait s'y installer pur et tranquille. Césarine ne s'attendait pas
+à l'obstination qu'il mit à rester chez lui le soir; on eût dit qu'il
+s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche.
+
+--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai réussi à
+lui persuader qu'il m'était plus agréable de lui faire plaisir que de me
+procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vérité;
+certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle
+de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la
+voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon
+devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas
+savoir s'il y a quelque chose de plus intéressant que le devoir.
+
+Marguerite se disait heureuse. N'étant plus forcée de travailler pour
+vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait
+véritablement un peu; mais elle était malade, et sa beauté s'altérait.
+Le médecin de Césarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence
+qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de
+l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle éprouvait,
+qu'à moins d'un examen sérieux auquel elle ne voulait pas se prêter, il
+ne pouvait préciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La
+tuméfaction du foie fut constatée, l'état général était médiocre; des
+soins quotidiens étaient nécessaires, et on ne pouvait se procurer à la
+campagne tout ce qui était prescrit. La petite famille alla s'établir
+rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la
+rue d'Assas et tout près des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire
+qu'il était désormais à nos ordres à toute heure. Il avait un commis
+pour tenir son bureau et n'était plus esclave à la chaîne. Il avait fait
+gagner de l'argent; ses relations le rendaient précieux à M. Latour. Il
+arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espéré à l'aisance et à la
+liberté. On se vit donc davantage, c'est-à-dire plus souvent, mais sans
+que Paul prolongeât ses visites au delà d'une heure. Il était
+véritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez
+elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant à la
+distraire; elle désirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer,
+disait-elle, qu'elle était redevenue bien raisonnable. Césarine engagea
+Paul à la lui amener dîner, avec le petit Pierre, promettant de les
+laisser partir à l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant
+d'insistance qu'il céda. Ce fut une grande émotion et une grande joie
+pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie
+noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec
+assez de goût. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin
+extrême, Paul les mit dans un fiacre et les amena à six heures à l'hôtel
+Dietrich. Césarine avançait son dîner pour que l'enfant ne s'endormit
+pas avant le dessert. Elle n'avait invité personne à cause de l'heure
+_indue_, c'était un vrai dîner de famille. M. Dietrich vint serrer les
+mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla
+s'habiller pour dîner en ville.
+
+Césarine s'était résignée à _communier_, comme elle disait, _avec la
+fille déchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espèce d'égalité
+à laquelle elle se décidait à l'admettre. Il y avait plus d'un mois
+qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappée du changement qui s'était fait
+en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient
+pris une distinction extrême. Elle avait fait de grands efforts depuis
+ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paraître vulgaire; elle ne
+l'était presque plus. Elle parlait moins et plus à propos. Paul la
+traitait non avec plus d'égards, il n'en avait jamais manqué avec elle,
+mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquiète. Ces
+changements ne passèrent pas inaperçus. Césarine reçut un grand coup
+dans la poitrine, et en même temps qu'un sourire de bienveillance
+s'incrustait sur ses lèvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la
+jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite.
+
+Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne
+pouvait se défendre d'en être contente. Le dîner fut triste, bien que le
+petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commençait à
+babiller, réussit par moments à nous dérider. Paul eut été volontiers
+enjoué, mais il voyait Césarine si étrangement distraite qu'il en
+cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-même sans savoir pourquoi.
+Quand nous sortîmes de table, il me demanda tout bas si la marquise
+avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement porté sur
+son livre, ne lui eût, par réflexion, causé quelque découragement.
+Césarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pût parler, elle
+comprenait de quoi il était question.
+
+--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de répondre;
+j'en demande pardon à Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir,
+mais je suis très-troublée: j'ai reçu tantôt de mauvaises nouvelles du
+marquis de Rivonnière.
+
+Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce
+prétexte. La dernière lettre de M. de Valbonne à M. Dietrich n'était pas
+de nature à donner des inquiétudes immédiates. J'en fis l'observation.
+Elle y répondit en nous lisant ce qui suit:
+
+«Mon pauvre ami m'inquiète chaque jour davantage. Sa vie n'est plus
+menacée, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si
+tôt. Il me charge de vous présenter ses respecte, ainsi qu'à madame de
+Rivonnière.
+
+ «Vicomte de Valbonne»
+
+Cette lettre parut bizarre à Paul.
+
+--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie
+et qui persistent de manière à inquiéter? Est-ce que M. de Valbonne
+n'écrit jamais plus clairement?
+
+--Jamais, répondit Césarine. C'est un esprit troublé, dont l'expression
+affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de
+cela, ajouta-t-elle avec un air de commisération pour Marguerite: nous
+oublions qu'il y a ici une personne à qui le souvenir et le nom de mon
+mari sont particulièrement désagréables.
+
+Paul trouva cette délicatesse peu délicate, et avec la promptitude et la
+netteté d'appréciation dont il était doué, il répondit très-vite et sans
+embarras:
+
+--Marguerite entend parler de M. de Rivonnière sans en être froissée.
+Elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais connu.
+
+--Je croyais qu'elle avait eu à se plaindre de lui, reprit Césarine en
+la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que
+je ne plaide pas auprès d'elle la cause de mon mari en cette
+circonstance.
+
+--Vous avez tort, ma marquise, répondit Marguerite avec une douceur
+navrée; il faut toujours défendre son mari.
+
+--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermeté. Quant à nous,
+les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme
+que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est
+absous, et la femme vengée n'a plus jamais lieu de rougir.
+
+Il parlait avec une énergie tranquille, dont Césarine ne pouvait
+s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le désespoir dans son
+âme. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de
+la reconnaissance. Je vis que Césarine allait dire quelque chose de
+cruel.
+
+--L'enfant s'endort, m'écriai-je. Il ne faut pas vous attarder plus
+longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il
+est trop lourd pour moi....
+
+En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demandé était arrivé,
+et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltérable sérénité:
+
+--M. le marquis de Rivonnière vient d'arriver aussi.
+
+--Où! s'écria Césarine comme frappée de la foudre.
+
+--Chez madame la marquise, répondit Bertrand avec le même calme; il
+monte l'escalier.
+
+--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le
+sien et son enfant sur l'autre bras.
+
+--Non, restez, il le faut! reprit Césarine éperdue.
+
+--Pourquoi? dit Paul étonné.
+
+--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie.
+
+--Soit, répondit-il en reculant vers le sofa, où il coucha l'enfant
+endormi, et fit asseoir Marguerite auprès de lui.
+
+Césarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle à lui
+faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus
+préoccupée de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle vengée
+par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son séducteur sous les
+yeux de Paul? Peut-être était-elle trop troublée pour savoir ce qu'elle
+voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer, elle sortit
+pour aller à la rencontre du marquis. Nous l'entendîmes qui lui disait
+de l'escalier à voix haute:
+
+--Quelle bonne surprise! Comment, guéri? quand on nous écrivait que vous
+étiez plus mal....
+
+--Valbonne est fou, répondit le marquis d'une voix forte et pleine, je
+me porte bien; je suis guéri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte
+l'escalier tout seul....
+
+...Et entrant dans l'antichambre qui précédait le petit salon, il
+ajouta:
+
+--Vous avez du monde?
+
+--Non, répondit Césarine, entrant la première; des amis à vous et à moi
+qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains.
+
+--Des amis? répéta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait
+à lui. Des amis? je ne reconnais pas....
+
+--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme?
+
+--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!...
+
+Il serra les mains de Paul.
+
+--Madame, je vous présente mon respect.
+
+Il salua profondément Marguerite.
+
+--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir.
+
+Il me baisa les mains.
+
+--Vous me paraissez tous en bonne santé.
+
+--Mais vous? lui dit Paul.
+
+--Moi, parfaitement, merci; je supporte très-bien les voyages.
+
+--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Césarine.
+
+--J'ai eu l'honneur de vous écrire.
+
+--Je n'ai rien reçu.
+
+--Quand je vous dis que Valbonne est fou!
+
+--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de
+supprimer vos lettres?
+
+--Ce serait toute une histoire à vous raconter, histoire de médecins
+déraisonnant autour d'un malade en pleine révolte qui ne se souciait
+plus de courir après une santé recouvrée autant que possible.
+
+--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul.
+
+--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante à
+l'étranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que
+Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour?
+
+--Il va fort bien.
+
+--M. Dietrich est sorti, à ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de
+bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici?
+
+--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dîné?
+
+--J'ai dîné, merci.
+
+Paul échangea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le
+marquis et Césarine avant de se retirer. L'arrivée foudroyante de M. de
+Rivonnière avait amené un calme plat dans la situation. Il était doux,
+content, presque bonhomme. Il n'était ému ni étonné de rien,
+c'est-à-dire qu'il était redevenu du monde comme s'il ne l'eût jamais
+quitté. Il revenait de la mort comme il fût revenu de Pontoise. Il se
+retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de
+la femme dont il avait payé la possession de son sang, tout cela à la
+fois, sans paraître se souvenir d'autre chose que des lois du
+savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si
+étrange qu'elle puisse être. L'impassibilité du parfait gentilhomme
+couvrait tout.
+
+Mal avec sa conscience, Césarine avait été un moment terrifiée; mais,
+forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa
+volonté de femme intrépide, elle avait vite recouvré sa présence
+d'esprit. Toutefois elle éprouvait encore quelque inquiétude de se
+trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce
+mot à la dérobée pendant qu'on allumait les candélabres.
+
+--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc,
+madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon
+de bonté dans les yeux. Vrai, on dirait que vous êtes contente de me
+revoir! La figure de Césarine n'exprimait pas précisément cette joie.
+Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion.
+
+--Je ne réponds pas à une pareille question, lui dit-elle en souriant du
+mieux qu'elle put; c'est à mon tour de vous regarder. Vrai, vous êtes
+bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes
+de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable!
+
+--Valbonne est très-exalté. C'est un ami incomparable, mais il a la
+faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux médecins. Vous
+me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, étant revenu de si loin. Je ne
+crois qu'en Nélaton, qui m'a ôté une balle de la poitrine. La cause
+enlevée, ces messieurs ont prétendu me délivrer des effets, comme s'il y
+avait des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir tout seul, ils
+m'ont traité comme font la plupart d'entre eux, de la manière la plus
+contraire à mon tempérament. Quand, il y a un an bientôt, j'ai secoué
+leur autorité pour faire à ma tête, je me suis senti mieux tout de
+suite. Je suis parti; trois jours après, je me sentais guéri. Il m'est
+resté de fortes migraines, voilà tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans
+de suite avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je m'en suis
+débarrassé en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette
+fois-ci, m'avait affublé d'un jeune médecin intelligent, mais têtu en
+diable, qui, mécontent de me voir guérir si vite, rien que par la vertu
+de ma bonne constitution, a voulu absolument me délivrer de ces
+migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu
+l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les
+planter là pour ne pas devenir victime de leur dévouement à ma personne.
+
+--Les planter là! dit Césarine; vous n'êtes donc pas revenu avec eux?
+
+--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur
+médecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner à contrarier les
+gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a
+de mieux à faire.
+
+--Et les autres, où sont-ils?
+
+--Valbonne et le médecin? Je n'en sais rien; je les ai quittés à
+Marseille, d'où ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous
+prétexte que j'y trouverais un climat d'été à ma convenance. J'en avais
+accepté le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confié à Dubois
+ma résolution de venir me reposer à Paris, et nous sommes partis tous
+deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont dû
+courir après nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils
+seront ici demain.
+
+--Tout ce que vous me contez là est fort étrange, reprit Césarine; je ne
+vous savais pas si écolier que cela, et je ne comprends pas un médecin
+et un ami tyranniques à ce point de forcer un malade à prendre la fuite.
+Ne dois-je pas plutôt penser que vous avez eu la bonne idée de me
+surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser à vos compagnons de
+voyage le temps de m'avertir?
+
+--Il y a peut-être aussi de cela, ma chère marquise.
+
+--Pourquoi me surprendre? à quelle intention?
+
+--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le
+déplaisir.
+
+--Voilà un très-mauvais sentiment, mon ami. C'est une méfiance de coeur
+qui me prouve que vous n'êtes pas aussi bien guéri que vous le dites.
+
+--Il est permis de se méfier du peu qu'on vaut.
+
+Pendant que Césarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce
+dernier, et, d'abord émerveillée de l'aspect de force et de santé qu'il
+semblait avoir, je commençais à m'inquiéter d'un changement
+très-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'étaient plus les mêmes;
+ils avaient un brillant extraordinaire, et cet éclat augmentait à mesure
+que, provoqué aux explications, il se renfermait dans une courtoisie
+plus contenue. Était-il dévoré d'une secrète jalousie? avait-il un reste
+ou un retour de fièvre? ou bien encore cet oeil étincelant, qui semblait
+s'isoler de la paupière supérieure, était-il la marque ineffaçable que
+lui avait laissée la contraction nerveuse des grandes souffrances
+physiques?
+
+En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois était à ses
+ordres.
+
+--Je comprends, répondit M. de Rivonnière: il veut m'emmener. Il craint
+que je ne sois fatigué, dites-lui que je suis très-bien et que j'attends
+M. Dietrich.
+
+Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant
+sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir
+perdu la mémoire du moindre détail qui pût l'intéresser. Son oeil
+étrange m'étonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois
+dans la pièce voisine. Je me levai comme sans intention, et je me hâtai
+d'aller le questionner.
+
+--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, répondit-il à
+voix basse; c'est bientôt l'heure de son accès.
+
+--Son accès de quoi?
+
+Dubois porta d'un air triste la main à son front.
+
+--Quoi donc? des migraines?
+
+--Des migraines terribles.
+
+--Qui l'abattent ou qui l'exaspèrent?
+
+--D'abord l'un, et puis l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a du délire?
+
+--Hélas oui? Ces dames ne le savent donc pas?
+
+--Nous ne savons rien.
+
+--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais à présent il faut bien
+qu'on le sache ici. C'est un secret à garder pour le monde seulement.
+
+--Est-ce qu'il a la fièvre dans ces accès de souffrance et d'exaltation?
+
+--Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours.
+
+--C'est peut-être ce qui doit nous inquiéter le plus. Tranchons le mot,
+Dubois; votre maître est fou?
+
+--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a déjà été deux fois, et il a
+toujours guéri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il était dans son bon
+sens quand il a séduit et abandonné la pauvre fille?...
+
+--C'est la femme de mon neveu à présent.
+
+--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange
+d'honnêteté et de désintéressement. M. le marquis n'eût pas commis cette
+faute-là dans son état naturel, et plus tard, quand il prenait des
+déguisements pour surveiller les démarches de mademoiselle Dietrich, je
+voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tête. Il souffrait la nuit, comme
+il souffre à présent, et il n'avait pas ses journées lucides comme il
+les a.
+
+--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit?
+
+--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de
+danger. Il me résiste, il se fâche, et puis il cède. Il ne me maltraite
+jamais. Tout autre l'exaspère. Il avait pris son médecin en aversion et
+M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseillé de quitter Marseille, où
+son état ne pouvait pas rester caché, et je lui ai donné pour raison
+qu'on le soignait mal. On le soignait très-bien au contraire; mais,
+quand un malade est irrité, il faut changer son milieu et le distraire
+avec d'autres visages. J'ai donné rendez-vous pour ce soir à son ancien
+médecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf
+heures que cela commence, et il faut décider madame la marquise à le
+renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui résiste; il l'aime tant!
+
+--Il l'aime toujours?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Et il n'est plus jaloux d'elle?
+
+--Ah! voilà ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la
+vraie cause de son mal.
+
+--De qui donc serait-il jaloux?
+
+--Toujours de _la même personne_.
+
+Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus
+vite au salon en même temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil
+avec anxiété.
+
+--M. le marquis veut se retirer, nous dit Césarine avec précipitation.
+
+C'était comme un ordre irrité qu'elle donnait à son mari de s'en aller.
+
+Le marquis éclata de rire; ce rire convulsif était effrayant.
+
+--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-père
+chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en déplaise! Qu'on me
+laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger!
+
+--Bertrand, s'écria Césarine, reconduira M. le marquis à sa voiture.
+
+Elle s'adressait d'un ton de détresse au champion dévoué à sa défense
+dans les grandes occasions. Il s'avançait impassible, prêt à emporter le
+marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'élança et le retint. Il
+prit le bras de son maître en lui disant:
+
+--Monsieur le marquis m'a donné sa parole de rentrer à neuf heures, et
+il est neuf heures et demie.
+
+Le marquis sembla s'éveiller d'un rêve, il regarda son serviteur en
+cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine:
+
+--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hébété; tu me payeras ça!
+
+--Oui, à la maison, je veux bien; mais venez.
+
+--Vieille bête! je cède pour aujourd'hui; mais demain....
+
+Dubois l'emmena sans qu'il fit résistance. Bertrand les suivit, toujours
+disposé à prêter main-forte au besoin. Nous restâmes muettes à les
+suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa
+voiture, Bertrand revint pour nous dire:
+
+--Il est parti.
+
+--Bertrand, lui dit Césarine, s'il arrive à M. de Rivonnière de se
+présenter encore chez moi en état d'ivresse, dites-lui que je n'y suis
+pas et empêchez-le d'entrer.
+
+--M. le marquis n'est pas ivre, répondit Bertrand de son ton magistral,
+et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant à tout expliquer,
+il se retira.
+
+--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'écria Césarine.
+
+--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre?
+
+--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux étaient égarés. Pourquoi
+nous as-tu laissés ensemble? Je t'avais priée de rester. À peine
+étions-nous seuls, qu'il s'est jeté à mes genoux en me faisant les
+protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappelé les
+engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait
+méchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui
+prétend que je lui appartiens et à qui je n'appartiendrai jamais!
+
+--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est aliéné!
+
+Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit
+quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit
+Dubois; elle m'écoutait, l'oeil fixe, presque hagard.
+
+--Voilà, dit-elle enfin, une horrible éventualité qui ne s'était pas
+présentée à mon esprit,--être la femme d'un fou! avoir la plus
+répugnante des luttes à soutenir contre un homme qui n'a plus ni
+souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus
+une volonté, mais un instinct exaspéré, se sentir liée, saine et
+vivante, à une brute privée de raison! Cela est impossible; une telle
+chaîne est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater
+cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet
+homme et qu'on me préserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec
+cette épouvante d'être à la merci d'un possédé; je n'ai fait aucune
+action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants.
+Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompée! Il le savait, lui,
+qu'il me faisait épouser un fou! Je dévoilerai sa conduite, je le ferai
+rougir devant le monde entier.
+
+M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua
+d'exhaler sa colère et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant
+son père de la protéger et d'agir au plus vite pour faire rompre son
+mariage. Elle voulait le faire déclarer nul, la séparation ne lui
+suffisait pas. M. Dietrich, accablé d'abord, se releva bientôt lorsqu'il
+vit sa fille hors d'elle-même. S'il la chérissait avec tendresse, il
+n'en était pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide
+dans les grandes crises.
+
+--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que
+vous dites. De ce que Jacques a des nuits agitées et des heures
+d'égarement, il ne résulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux
+homme comme Dubois suffit à le contenir et vient à bout de cacher son
+état. Nous aurons demain plus de détails; mais pour aujourd'hui ce que
+nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une
+séparation légale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel à la
+dignité de celui dont vous avez accepté le nom. Il faudrait accuser lui
+et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se
+prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car
+personne n'est dispensé de remplir un devoir, quelque pénible qu'il
+soit. Le vôtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari
+s'éclaircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fierté
+ni votre indépendance, pourra le calmer et le guérir. Si, après avoir
+épuisé les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcés de
+constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps
+de songer à prendre des mesures plus énergiques; sinon, vous serez
+cruellement et justement blâmée de lui avoir refusé vos soins et vos
+consolations.
+
+Césarine, atterrée, ne répondit rien, et passa la nuit dans un
+désespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le
+jour; je craignais qu'elle ne se portât à quelque acte de désespoir.
+Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se
+retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son
+chagrin était profond, les larmes l'étouffaient, elle jugeait son avenir
+perdu, sa vie sacrifiée à quelque chose de plus sombre que le veuvage,
+l'obligation incessante d'employer son intelligence supérieure à
+contenir les emportements farouches ou à subir les puériles
+préoccupations d'un idiot méchant à ses heures, toujours jaloux et osant
+se dire épris d'elle.
+
+Le châtiment était cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le
+présentait comme une injustice du sort. Elle avait épousé ce moribond,
+moitié par ostentation de générosité, moitié pour se relever aux yeux de
+Paul, un peu aussi pour être marquise et indépendante par-dessus le
+marché.
+
+Le lendemain, M. Dietrich alla dès le matin voir son gendre. Il le
+trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le médecin qui
+avait passé la nuit à observer son malade. Le résumé de cet examen fut
+que le marquis n'était ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes
+du cerveau tour à tour surexcités et affaiblis par la surexcitation.
+Quelques heures de sa journée, entre le repos du matin, qui était
+complet, et le retour de l'accès du soir, pouvaient offrir une parfaite
+sanité d'esprit, et nulle consultation médicale dressée avec loyauté
+n'eût pu faire prononcer qu'il était incapable de gérer ses affaires ou
+de manquer d'égards à qui que ce soit. Il avait causé avec lui après
+l'accès et l'avait trouvé bien portant de corps et d'esprit. Il ne
+jugeait point qu'il eût jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en
+proie à une maladie nerveuse, résultat de sa blessure ou de la grande
+passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme.
+
+Là se présentait une alternative sans issue. En cédant à son amour,
+Césarine le guérirait-elle? S'il en était ainsi, n'était-il pas à
+craindre que les enfants résultant de cette union ne fussent prédisposés
+à quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le médecin ne pouvait
+et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se
+tuerait plutôt que d'appartenir à un homme qui lui faisait peur, et dont
+elle eût rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure.
+Il n'y avait qu'à patienter et attendre, essayer un rapprochement
+purement moral, en observer les effets, séparer les deux époux, si le
+résultat des entrevues était fâcheux pour le marquis; alors on tenterait
+de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrêter qu'à des
+atermoiements; mais en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, M. Dietrich
+voulait que l'état du marquis fût tenu secret, et Dubois affirmait que
+la chose était possible vu les dispositions locales de son hôtel et la
+discrétion de ses gens, qui lui étaient tous aveuglément dévoués.
+
+Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arrivé dans la nuit, venait
+s'entretenir du même sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne était absolu
+et cassant. Il n'aimait pas Césarine, pour l'avoir peut-dire aimée sans
+espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se
+réunir à son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur
+par lequel, en cas de guérison, Jacques s'était engagé à ne pas réclamer
+ses droits, il jura que Jacques était trop loyal pour songer à les
+réclamer; c'était lui faire injure que de le craindre.
+
+--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scène inquiétante,
+et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien.
+
+--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en
+conviens, et si sa femme n'eût été la cause volontaire ou inconsciente
+de cette exaltation en le gardant sous sa dépendance durant cinq ans,
+elle aurait le droit d'être impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu
+pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop
+malheureux, je dirai même qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir
+tous les sacrifices, à l'heure qu'il est.
+
+--Je ne vous permets pas de blâmer ma fille, monsieur le vicomte. Je
+sais qu'en épousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue
+que de le relever de l'espèce d'abaissement où tombe dans l'opinion un
+homme trop soumis et trop dévoué.
+
+--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques était
+condamné. La réparation donnée par mademoiselle Dietrich était
+suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y
+gagnait un beau nom....
+
+--Sachez, monsieur, qu'elle n'était pas lasse de porter le mien, et
+rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari.
+
+--Elle l'aura quand même, elle en jouira du moins, car elle y a droit,
+elle est sa femme; rien ne peut l'empêcher de l'être, et la loi l'y
+contraint.
+
+--Vous parlez de moi, dit Césarine, qui entrait chez son père et qui
+entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion,
+monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue,
+que ce ne sera jamais la mienne.
+
+M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyauté
+du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la
+situation délicate où l'on se trouvait. Si Césarine m'a bien rapporté
+ses paroles, il y mit peu de délicatesse et la blessa cruellement en lui
+faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrète,
+si pure qu'elle pût être, pour rendre l'espoir, le repos et la raison à
+l'homme dont elle s'était jouée trop longtemps et trop cruellement.
+
+Il s'ensuivit une discussion très-amère et très-vive que M. Dietrich
+voulut en vain apaiser; Césarine rappela au vicomte qu'il avait prétendu
+à lui plaire, et qu'elle l'avait refusé. Depuis ce jour, il l'avait
+haïe, disait-elle, et son dévoûment pour Jacques de Rivonnière couvrait
+un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque
+Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait
+introduit dans le grand salon, où le marquis lui avait dit avec beaucoup
+de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherché
+madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il était retourné au salon
+d'honneur pour dire à M. de Rivonnière qu'il allait la chercher dans le
+corps de logis habité par M. Dietrich; mais le marquis n'était plus là,
+et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le
+jardin, Bertrand ne l'avait pas trouvé davantage, non plus que dans les
+appartements de la marquise. Il était pourtant certain que M. de
+Rivonnière n'avait pas quitté l'hôtel.
+
+M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent à sa recherche; Césarine rentra
+dans son appartement, où le marquis s'était glissé inaperçu et
+l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en
+empêcha en se plaçant entre elle et la sonnette.
+
+--Écoutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernière fois! Je connais trop
+votre maison pour y errer à l'aventure. Je voulais parler à votre père,
+j'ai pénétré tout à l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et
+celle de Valbonne. J'ai écouté. Un homme condamné a le droit de
+connaître les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que
+j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore
+douter, c'est que votre indifférence pour moi s'était changée en terreur
+et en aversion. Je suis bien malheureux, Césarine; mais je vous absous,
+moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu
+l'amour et ne le connaîtrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous êtes pas
+doutée de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pût
+devenir fou; vous avez toujours raillé mes plaintes et mes transports.
+C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous
+oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprécier l'étendue,
+car vous auriez trop de remords! Je vous les épargne, ces reproches,
+car, aliéné ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'étais mort.
+Adieu. Si j'étais vindicatif, je serais content de penser que votre
+passion du moment est de réduire un autre homme que vous ne réduirez
+pas. Il vous préférera toujours sa femme. Je l'ai vu tantôt, je sais ce
+qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il
+est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis
+pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous
+en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas résistent à toutes les
+déceptions. Soyez donc heureuse à votre manière; moi, je vais oublier la
+funeste passion qui a troublé ma raison et avili mon existence.
+
+J'étais entrée chez Césarine dès les premiers mots du marquis. Il se
+dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta à ses lèvres sans me rien
+dire, et sortit sans se retourner.
+
+Inquiète, je voulais le suivre.
+
+--Laissons-le partir, dit Césarine en faisant signe à Bertrand, qui se
+tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice à
+lui-même. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas
+répondre. À la moindre excuse, à la moindre consolation que je lui
+donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses espérances.
+Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux.
+
+Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnière était remonté dans sa
+voiture et avait donné l'ordre de retourner chez lui.
+
+--Dubois l'a-t-il accompagné ici?
+
+--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits,
+il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitté
+l'hôtel, est monté en voiture avec M. de Rivonnière.
+
+--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe à l'hôtel
+Rivonnière; vous viendrez me le dire.
+
+Bertrand obéit en annonçant mon neveu.
+
+--Venez, s'écria Césarine en courant à lui; donnez-moi conseil,
+jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tête perdue, soyez mon ami et mon guide!
+
+--Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe
+qu'à vous préserver. Vous ne songez pas non plus à autre chose. Le
+conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas.
+
+--Je le suivrai! répondit Césarine avec exaltation.
+
+--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai
+vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serré la
+main en passant, et son regard semblait m'adresser un éternel adieu.
+
+--J'y cours, dit Césarine en tirant la sonnette.
+
+--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues
+consolations, reprit Paul. Il faut rester près de lui, il faut le
+veiller dans son délire, il faut le distraire et le rassurer à ses
+heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut
+être sa femme, en un mot, dans le sens chrétien et humain le plus
+logique et le plus dévoué.
+
+--Ah!... voilà... ce que vous conseillez? s'écria Césarine en portant
+convulsivement un verre d'eau froide à ses lèvres desséchées et
+frémissantes, c'est vous qui me dites d'être la femme de M. de
+Rivonnière!
+
+--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau
+et le plus désintéressé de vos amis; vous me consultez, je ne me serais
+pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense.
+
+--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter,
+elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue?
+
+--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si
+elle plaint le malheur qu'elle a volontairement causé, elle fait entrer
+l'amour dans la pitié. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charité à sa
+plus haute puissance?
+
+--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par
+charité comme vous aimez votre femme....
+
+--Je n'ai pas dit par _charité_, j'ai dit _avec charité_. J'ai invoqué
+ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et
+fait du mariage une chose sacrée.
+
+--C'est bien, dit Césarine tout à coup froide et calme, vous avez
+prononcé, j'obéis....
+
+Elle sortit sans me permettre de la suivre.
+
+--Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en l'embrassant: toi seul as
+eu le courage de lui tracer son devoir!
+
+Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil,
+il éclata d'un rire nerveux entrecoupé de sanglots étouffés.
+
+--Qu'est-ce donc? m'écriai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou?
+
+--Non, non! répondit-il avec un violent effort sur lui-même pour se
+calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien.
+
+--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes
+donc?
+
+--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez à ce
+mot-là; elle n'est pas mon idéal, le but de ma vie. Si elle le croit,
+détrompez-la, elle n'est même pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme
+Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une émouvante beauté dont mes
+sens sont follement et grossièrement épris. Si elle veut le savoir,
+dites-le-lui pour la désillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car
+elle se croirait vengée de ma résistance, et elle est femme à se réjouir
+de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait.
+Les femmes s'exagèrent toujours les supplices qu'elles se plaisent à
+nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnière, moi! Je ne deviendrai
+pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai même pas
+longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de
+la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma
+conscience et ma volonté. Le conseil que je viens de donner m'a coûté,
+je l'avoue. Il m'a passé devant les yeux des lueurs étranges, mon sang a
+bourdonné dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroyé;
+puis j'ai résisté, je me suis raillé moi-même, et cela s'est dissipé
+comme toutes les vaines fumées qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort
+bien exhaler sans danger d'éclater. Ne me dites rien, ma tante, je ne
+suis pas un héros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce
+qui est humain ne m'est étranger, comme porte la consigne du sage: aussi
+la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-même, me sont-ils
+aussi familiers que les émotions de la jeunesse. Je donne la préférence
+à ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agréable. Le devoir avant le
+plaisir, toujours! et, grâce à ce système, tout devoir me devient
+doux.... À présent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me
+touche, me pénètre et m'intéresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et
+m'inquiète chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore
+quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain à deviner.
+Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous
+tâcherez de la confesser. Je m'en retourne auprès d'elle. Puis-je boire
+le verre d'eau qui est là? Cela achèvera de me remettre.
+
+Il prit le verre, puis, se souvenant que Césarine agitée y avait trempé
+ses lèvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant
+avec un sourire demi-amer, demi-enjoué:
+
+--Je n'ai pas besoin de savoir sa pensée, je la sais de reste.
+
+--Tu crois la connaître?
+
+--Je l'ai connue, puis je m'y suis trompé. Après l'avoir trop accusée,
+je l'ai trop justifiée; mais tout à l'heure, quand elle m'a dit:
+
+«--C'est vous qui me conseiller d'être la femme d'un autre?»
+
+J'ai compris son illusion, son travail, son but. Déjà je les avais
+pressentis hier dans son attitude vis-à-vis de Marguerite, dans son
+sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte
+qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant
+je ne suis pas un héros, je vous le répète, ma tante; je suis l'homme de
+mon temps, que la femme ne gouvernera plus, à moins de devenir loyale et
+d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrès, et les coquettes,
+comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes
+corrompus ou efféminés!
+
+Il me laissa rassurée sur son compte, mais inquiète de Césarine. Je
+n'osais la rejoindre; je demandai à voir M. Dietrich, il était sorti
+avec elle.
+
+Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise,
+que M. de Rivonnière était calme et qu'elle me priait de venir passer la
+soirée chez lui à huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis
+mélancolique, attendri, reconnaissant. Césarine me dit devant lui dès
+que j'entrai:
+
+--Nous ne t'avons pas invitée à dîner parce qu'ici rien n'est en ordre.
+Le marquis nous a fait très-mal dîner; ce n'est pas sa faute. Demain je
+m'occuperai de son ménage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche,
+nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps délicieux;
+tout Paris y était.
+
+Elle était si tranquille, si dégagée, que j'eus peine à cacher ma
+surprise.
+
+--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas à rester
+sans rien faire. Mon père était en train de nous raconter la séance de
+la chambre.
+
+M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-être
+s'assurer de la lucidité de son esprit, mais procédant avec lui comme
+s'il n'en eût jamais douté. Je vis que c'était une cure
+consciencieusement entreprise. Le marquis écoutait avec une sorte
+d'effort, mais répondait à propos. De temps en temps il paraissait
+éprouver quelque anxiété en regardant la pendule. Le malheureux, depuis
+qu'il se savait réputé fou, semblait avoir conscience de son mal et en
+redouter l'approche.
+
+Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et
+arriva jusqu'à près de dix heures sans perdre sa présence d'esprit et
+sans paraître souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement
+méditatif, répondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait,
+et finit par ne plus répondre du tout.
+
+--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Césarine; vous allez vous
+coucher, nous resterons au salon jusqu'à ce que vous dormiez. Nous
+jouerons aux échecs, mon père et moi. Si vous ne dormez pas, vous
+viendrez nous trouver.
+
+Il répondit par un vague sourire, sans qu'on sût s'il avait bien
+compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pièce voisine
+de la chambre à coucher de son gendre; il voulait écouter et observer
+les phénomènes de l'accès, Dubois laissa les portes ouvertes sous la
+tenture rabattue.
+
+Césarine, restée au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientôt
+elle m'appela pour écouter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se
+plaignait à Dubois comme un enfant. Le brave homme le réconfortait, lui
+répétant sans se lasser:
+
+--Ça passera, monsieur, ça va passer.
+
+La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une
+exaspération d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois
+d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais
+il n'avait pas l'énergie nécessaire pour faire acte de rébellion, la
+souffrance paralysait sa volonté. Tout à coup elle cessa comme par
+enchantement, il se mit à déraisonner. Il parlait assez bas; nous ne
+pûmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet à
+un autre et que ses préoccupations étaient puériles. Nous entendions
+mieux les réponses de Dubois, qui le contredisait obstinément; à ce
+moment-là il ne craignait plus de l'irriter:
+
+--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce
+que vous me dites. Vous êtes à Paris et non à Genève; l'horloger n'a pas
+dérangé votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va
+bien, aucun horloger n'y a touché.
+
+Nous entendîmes le marquis lui dire:
+
+--Ah! voilà! tu me crois fou! c'est ton idée!
+
+--Non, monsieur, répondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout
+petit, je vous ai, pour ainsi dire, élevé: vous n'êtes pas fou, vous ne
+l'avez jamais été; mais vous étiez fort railleur, et vous l'êtes encore;
+vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une
+habitude que vous avez gardée. Moi, je me suis habitué à vous écouter et
+à ne rien croire de ce que vous me dites.
+
+Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement:
+
+--Mon ami, dit-il, je sens que ma tête va tout à fait bien, et que je
+vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je
+ne m'en souviens plus du tout.
+
+--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas.
+Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser à
+rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez.
+
+--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente:
+est-ce que j'ai été méchant tantôt?
+
+--Vous! jamais!
+
+--Je ne t'ai pas brutalisé pendant que je souffrais?
+
+--Cela ne vous est jamais arrivé que je sache.
+
+--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-être frappé?
+
+--Quelle idée avez-vous là, et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui?
+
+--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu, à moins que ce ne
+soit encore un rêve; rêve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va
+te coucher; je suis très-bien.
+
+Un quart d'heure après, nous entendîmes sa respiration égale et forte;
+il dormait profondément, Dubois vint nous trouver.
+
+--M. le marquis est sauvé, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du
+bien que vous lui avez fait; mais il l'éprouve, son accès a été plus
+court et plus doux de moitié que les autres jours; continuez, et vous
+verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a brisé, le
+bonheur le guérira, je n'en doute plus.
+
+M. Dietrich lui demanda si c'était la première fois que le marquis avait
+une vague conscience de ses emportements.
+
+--Oui, monsieur, c'est la première fois, vous voyez que son bon coeur se
+réveille, et comme il m'a embrassé, le pauvre enfant! C'est comme quand
+il était petit.
+
+Il était quatre heures du matin, Dubois avait fait préparer pour nous
+l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner
+son frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à Rouen, où son
+mari avait des intérêts à surveiller.
+
+Nous prîmes donc du repos, et nous pûmes assister en quelque sorte au
+réveil du marquis en nous tenant dans la pièce d'où nous l'avions écouté
+durant la nuit. Il éveilla Dubois à neuf heures, et se jetant à son cou:
+
+--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai été bien cruellement
+éprouvé! J'ai appris que j'étais fou et que ma femme avait peur de moi;
+mais ensuite elle est venue au moment où de sang-froid j'étais résolu à
+me faire sauter la cervelle. Elle a été bonne comme un ange, son père
+excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont traité
+comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon
+gré, mal gré, dans leur voiture, et ils m'ont promené à travers toutes
+les élégances de Paris, pour bien montrer que j'étais guéri, pour faire
+croire que je n'étais pas aliéné, et que ma femme prétendait vivre avec
+moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se préoccupe de ma
+dignité, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en
+sais gré; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom
+qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle détruit ma
+jalousie, car, en feignant d'être à moi, elle rompt avec les espérances
+qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lâche qui accepterait ce partage
+même en apparence, et l'homme que je soupçonnais de l'aimer malgré lui
+est homme de coeur et très-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la
+part de ma femme et de son père, et aussi de cette excellente Nermont,
+qui a toujours donné les meilleurs conseils.
+
+--Monsieur ne sait pas qu'ils ont passé la nuit ici, et qu'ils y sont
+encore?
+
+--Que me dis-tu là? Malheur à moi! ils m'ont vu dans mon accès!
+
+--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu
+d'accès.
+
+--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avoué; j'ai
+bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la
+vérité, elle sait à présent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne
+pourra jamais m'aimer!
+
+Césarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de
+chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle
+l'embrassa et lui dit:
+
+--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre.
+Nous avons été trompés, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un
+peu à certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquiète plus à
+présent. Je me charge de vous guérir en restant près de vous pour vous
+consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et
+de plus cher ami que vous.
+
+--Restez donc! répondit-il en se jetant à ses genoux. Restez sans
+crainte et guérissez-moi! Je veux guérir; il faut que l'homme dont vous
+vous êtes déclarée la femme en vous montrant en public avec lui ne soit
+pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma
+reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus
+mes serments, et ce que j'ai juré, je le tiendrai; soignez donc votre
+ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit digne d'être votre protecteur.
+
+C'était là que Césarine avait voulu l'amener, c'était en somme ce
+qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance.
+Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M.
+Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dîner avec nous.
+Bertrand passa les nuits à surveiller toutes choses, toujours prêt à
+contenir le malade s'il arrivait à la fureur, bien que Dubois ne fût ni
+inquiet ni fatigué de sa tâche. En très-peu de jours, les accès,
+toujours plus faibles, disparurent presque entièrement, et tout fit
+présager une guérison complète et prochaine. On fit des visites, on en
+rendit; un bruit vague de démence avait couru. Toutes les apparences et
+bientôt la réalité le démentirent.
+
+Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'étais pas aussi rassurée sur
+son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal;
+minée par une fièvre lente, elle n'avait presque plus la force de se
+lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remèdes. Après
+une consultation de médecins qui par sa réserve aggrava nos inquiétudes,
+Marguerite vit malgré nous qu'elle était presque condamnée.
+
+--Écoutez, me dit-elle un jour que nous étions seules ensemble, je
+meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que
+je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux
+mourir; j'ai commis une très-mauvaise action. Je vous la confie comme à
+Dieu. Réparez-la, si vous le jugez à propos. J'ai surpris une lettre qui
+était pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cachée, il
+ne la connaît pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette
+bassesse j'avais déjà pris la résolution de me laisser mourir, parce
+que j'avais tout deviné; à présent lisez.
+
+Elle me remit un papier froissé, humide de sa fièvre et de ses larmes,
+qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savouré. C'était
+l'écriture de Césarine, et elle datait d'une quinzaine.
+
+«Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est
+déjà sauvé. Je suis perdue, moi, car dès qu'il sera guéri, je n'aurai
+plus de motifs pour le quitter et pour réclamer ma liberté. Il faudra
+que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa
+vie, et, s'il perd encore une fois l'espérance, il se tuera. Vous l'avez
+voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux être à vous.
+Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos
+devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lâches; mais nous
+nous dirons adieu, et nous aurons vécu un jour, un jour qui résumera
+pour nous toute une vie. Je vous ferai connaître ce jour de suprême
+adieu, je trouverai un prétexte pour m'absenter, un prétexte qui vous
+servira aussi. Ne me répondez pas et soyez calme en apparence.»
+
+Je relus trois fois ce billet. Je croyais être hallucinée, je voulais
+douter qu'il fût de la main de Césarine. Le doute était impossible. La
+passion l'avait terrassée, elle abjurait sa fierté, sa pudeur; elle
+descendait des nuées sublimes où elle avait voulu planer au-dessus de
+toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par
+l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. Étrange
+et déplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir
+cacher à Marguerite l'indignation que j'éprouvais!
+
+La pauvre femme ne me comprit pas.
+
+--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes
+exclamations. Oui, c'est bien mal à moi d'avoir intercepté une lettre
+comme celle-là! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il
+fallait. Je me suis dit:
+
+«--Puisque je vais mourir!»
+
+Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bonté, mais il
+l'aime, c'est bien sûr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et
+moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a été
+malheureux à cause de moi! comme il s'est défendu, comme il a été grand
+et généreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en eût pas
+profité tant que j'aurais vécu; c'est pour cela qu'il faut que je me
+dépêche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il
+me semble que je le lui vole. Ah! j'ai été lâche, j'aurais dû lui dire:
+
+«--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre
+enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc à ce
+rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne
+saurez pas si vous êtes coupables de vous aimer; seulement ne me dis
+rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-être pas. Pardonne-moi
+d'avoir été ton fardeau, ton geôlier, ton supplice; mais sache que je
+t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son
+amour, et elle n'eût pas fait cela pour toi....»
+
+Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte
+d'éloquence; je ne l'interrompais point, car Paul était entré sans
+bruit. Il se tenait derrière son rideau et l'écoutait avec attention. Il
+voulait tout savoir. De son côté, elle m'avouait tout.
+
+--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui
+connaître que, si je ne suis pas morte plus tôt, ce n'est pas ma faute.
+J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remèdes qu'on
+me présente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand
+on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je
+me lève, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en
+prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant
+de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'étouffe le coeur_
+jusqu'à ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose
+pour me faire mourir!
+
+--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour
+te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu
+verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi
+cette lettre dont tu parles, et ne crains rien.
+
+Il lui prit doucement la lettre, la lut sans émotion, la jeta par terre
+et la roula sous son pied.
+
+--C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une insulte à mon
+honneur! Comment, j'aurais tendu la main à son mari après le duel,
+j'aurais accepté ses excuses, pardonné à son repentir, conseillé le
+mariage, et après le mariage le rapprochement, tout cela pour le
+tromper, pour posséder sa femme avant lui et m'avilir à ses yeux plus
+qu'il n'était avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette
+femme est plus folle que lui, et sa démence n'a rien de noble. C'est
+l'égarement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un méchant
+coeur. Je devrais la haïr, car son but n'est pas même la passion
+aveugle: elle a espéré me punir des conseils sévères que je lui ai
+donnés en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir être un regret
+poignant, éternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis-à-vis d'une
+pareille femme, si ni Jacques de Rivonnière, ni ma tante, ni toi,
+n'eussiez jamais existé? J'aurais été à son rendez-vous, et je lui
+aurais dit en la quittant:
+
+--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte
+sans regret!
+
+Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon
+honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chère enfant, tu ne me
+connais donc pas encore? Allons, tu me connaîtras! En attendant,
+jure-moi que tu veux guérir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu
+pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher
+au monde?
+
+Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mère.
+
+--Vois donc le trésor que tu m'as donné; dis-moi si je peux ne pas aimer
+la mère de cet enfant-là? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle?
+Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle
+que tu as toujours beaucoup plus admirée que je ne l'admirais, serait-ce
+un grand sacrifice à te faire que de rejeter ce caprice comme une chose
+malsaine et funeste? Faudrait-il un énorme courage pour lui préférer mon
+bonheur domestique et l'admirable dévouement d'un coeur qui veut
+_s'étouffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'étouffé
+pas, ce coeur généreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras,
+Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin
+corrompu, un traître, je ne croyais pas mériter ces suppositions; mais
+au moins ne suppose pas qu'en te voyant désirer la mort j'accepte le
+honteux bonheur que tu veux me laisser goûter.... Allons, allons, lui
+dit-il encore en voyant renaître le sourire sur ses lèvres décolorées,
+relève-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma
+vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prétendant n'être à personne,
+tomberont peut-être dans l'abjection d'être à tous. Ces êtres forcés
+sont des fantômes. La grandeur à laquelle ils prétendent n'est que
+poussière: ils s'écroulent devant le regard d'un homme sensé. Que la
+belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de
+redresser son jugement; j'abdique même le rôle d'ami désintéressé
+qu'elle m'avait imposé; je ne lui répondrai pas, je ne la reverrai pas,
+je t'en donne ici ma parole, aussi sérieuse, aussi loyale que si, pour
+la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que
+je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet
+engagement-là.
+
+Huit jours plus tard, Marguerite, docile à la médication et rassurée
+pour toujours, était hors de danger. On faisait des projets de voyage
+auxquels je m'associais, car mon coeur n'était plus avec Césarine: il
+était avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche à Césarine de sa
+conduite et ne lui annonçai pas ma résolution de la quitter. Il eût
+fallu en venir à des explications trop vives, et après l'avoir tant
+aimée, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait à soigner
+admirablement bien son mari, il était ivre de reconnaissance et
+d'espoir. M. Dietrich était fier de sa fille; tout le monde l'admirait.
+On la proposait pour modèle à toutes les jeunes femmes. Elle réparait
+les allures éventées de sa jeunesse et l'excès de son indépendance par
+une soumission au devoir et par une bonté sérieuse qui en prenaient
+d'autant plus d'éclat; elle préparait tout pour aller passer l'automne à
+la campagne avec son mari.
+
+L'avant-veille du jour fixé pour le départ, elle écrivit à Paul:
+
+«Soyez à sept heures du matin à votre bureau, j'irai vous prendre.»
+
+Paul me montra ce billet en haussant les épaules, me pria de n'en point
+parler à Marguerite, et le brûla comme il avait brûlé le premier. Je vis
+bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit
+pas de chez lui le lendemain.
+
+Craignant que Césarine, déçue et furieuse, ne sût pas se contenir, je
+m'étais chargée de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de
+l'empêcher de se trahir. Elle sortit à sept heures et fut dehors jusqu'à
+neuf; elle revint, sortit encore et revint à midi; elle voulait
+retourner encore chez Latour après avoir déjeuné avec son père. Je l'en
+empêchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu,
+qui m'attendait chez lui.
+
+--Est-ce qu'il est gravement malade? s'écria-t-elle hors d'elle-même.
+
+--Il ne l'est pas du tout, répondis-je.
+
+--J'avais à lui parler de mon livre, je lui ai écrit deux fois. Pourquoi
+n'a-t-il pas répondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi.
+
+--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il a reçu
+tes deux billets et n'a pas voulu y répondre. Ils sont brûlés.
+
+--Et il te les a montrés?
+
+--Oui.
+
+--Ainsi qu'à Marguerite!
+
+--Non!
+
+--Voilà tout ce que tu as à me dire?
+
+--C'est tout.
+
+--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamnée à rougir devant toi!
+Il croit que je supporterai ton blâme!
+
+--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille.
+
+--C'est bien, répliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans
+sa chambre, d'où elle ne sortit que le soir.
+
+Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à M. Dietrich sans lui
+laisser rien pressentir encore. Je prétextais une absence de quelques
+mois en vue du rétablissement de ma nièce. Nous étions à l'hôtel
+Dietrich, où Césarine avait dit à son mari vouloir passer la journée
+pour préparer son départ du lendemain; elle en laissa tout le soin à sa
+tante Helmina, et, après avoir été toute l'après-midi enfermée sous
+prétexte de fatigue, elle vint dîner avec nous; elle avait tant pleuré
+que cela était visible et que son père s'en inquiéta; elle mit le tout
+sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle
+et nous accabla de tendres caresses.
+
+Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'établir rue
+de Vaugirard. Comme je quittais l'hôtel, je fus surprise de voir
+Bertrand qui me saluait d'un air cérémonieux.
+
+--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise?
+
+--Non, mademoiselle, répondit-il, j'ai pris congé d'elle ce matin.
+
+--Est-ce possible? Et pourquoi donc?
+
+--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve
+pas.
+
+--Vous en saviez donc le contenu?
+
+--À moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas,
+je ne pouvais pas le connaître; mais, à la manière dont M. Paul l'a
+reçue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de réponse, et à
+l'obstination que madame la marquise a mise hier à vouloir le trouver
+dans son bureau, à son chagrin, à sa colère, j'ai vu que, pour la
+première fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'était pas digne,
+et que sa confiance en moi commençait à me dégrader. Je lui ai demandé à
+me retirer; elle a refusé, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi
+dévoué que moi pût lui résister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup
+offensée; elle m'a traité d'ingrat, j'ai été forcé de lui dire que ma
+discrétion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parlé plus
+doucement, mais j'étais blessé, et j'ai refusé toute augmentation de
+gages, toute gratification.
+
+J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir
+Césarine si humiliée; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaça
+ma tristesse. Nous passâmes l'été à Vichy et en Auvergne, d'où nous
+ramenâmes Marguerite guérie, heureuse et splendide de beauté, le petit
+Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes
+yeux à toute heure que Paul était heureux désormais et qu'il ne pensait
+pas plus à Césarine qu'à un roman lu avec émotion, un jour de fièvre, et
+froidement jugé le lendemain. Quant à la belle marquise, elle reparut
+avec éclat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses réceptions, sa
+beauté, son esprit, firent fureur. C'était la plus charmante des femmes
+en même temps qu'une femme de mérite, coeur et intelligence de premier
+ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le
+côté vulnérable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien
+et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgré le
+jugement sévère porté sur cette idole par son mari, était toujours prête
+à la défendre et à l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait
+la vie de son fils à sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion
+d'une âme tendre et généreuse. Pour mon compte, cette absence de haine
+dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnaître qu'elle ne
+s'était pas vantée en disant que, si elle était la plus simple et la
+plus ignorante de nous tous, elle était la plus aimante et la plus
+dévouée.
+
+Je me suis plu à raconter cette histoire de famille à mes moments
+perdus. Quel sera l'avenir de Césarine? Son père et son mari, que je
+vois quelquefois, après de vains efforts pour me ramener chez eux,
+paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a
+pas fait la moindre démarche personnelle pour se rapprocher de moi.
+Peut-être se ravisera-t-elle; je ne le désire pas. Les sept années que
+j'ai passées auprès d'elle ont été sinon les plus pénibles, du moins les
+plus agitées de ma vie.
+
+Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier,
+et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite:
+
+--Hier, comme j'étais à Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu
+profiter de l'occasion pour faire à pied un bout de promenade jusqu'aux
+roches d'Avon. En revenant par le chemin boisé qui longe la route de
+Moret, tout absorbé dans une douce rêverie, je n'entendis pas le galop
+de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L'un deux
+fondit sur moi littéralement, et m'eût renversé, si, par un mouvement
+rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La
+généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse--j'ai eu assez de
+sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me piétiner; elle
+s'arrêtait d'elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone
+intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux
+contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que
+je sus faire à temps sans lâcher la bride.
+
+«--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien
+connue avec un accent de légèreté.
+
+»--Passez, madame la marquise, répondis-je froidement, sans perdre mon
+temps à lui adresser un salut qu'elle ne m'eût pas rendu.
+
+»Elle passa comme un éclair, suivie de son groom, laissant un peu en
+arrière le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'était autre que le
+vicomte de Valbonne.
+
+»Il s'arrêta, et, me tendant la main:
+
+»--Comment, diable, c'est vous? s'écria-t-il: j'accourais pour vous
+empêcher d'être renversé, car je voyais un promeneur distrait qui ne se
+rangeait pas devant l'écuyère la plus distraite qui existe. Savez-vous
+qu'un peu plus elle vous passait sur le corps?
+
+»--Je ne me laisse pas passer sur le corps, répondis-je. Ce n'est pas
+mon goût.
+
+»--Hélas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus! À revoir, cher ami,
+je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.»
+
+Et il partit ventre à terre pour la rejoindre.--J'en savais assez.
+
+--Quoi, mon enfant? que sais-tu?
+
+--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manières et de
+langage, est devenu, en qualité de cible, mon remplaçant aux yeux de
+l'impérieuse Césarine, qu'il a été moins heureux que moi, et qu'elle lui
+a passé sur le corps! J'ai vu cela d'un trait à son regard, à son
+accent, à ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son
+hostilité par un servage qui pourra bien durer autant que celui du
+marquis, c'est-à-dire toute la vie. Rivonnière est heureux, lui; il se
+croit adoré, et il passe pour l'être. Valbonne est à plaindre, il
+trahit son ami, il est humilié, il finira peut-être mal, car c'est un
+homme sombre et mystique.
+
+Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-là a failli me faire
+bien du mal, à moi aussi? Je peux te le dire à présent. J'étais plus
+épris d'elle que je ne te l'ai jamais avoué. Je ne me suis pas trahi
+devant elle; mais elle le voyait malgré moi, c'est ce qui t'explique
+l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais
+moins impudents. Où en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force
+morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abîme? Si j'ai failli perdre
+ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, ébloui et troublé, je manquais
+de clairvoyance et m'endormais sur la gravité de sa blessure? On n'est
+jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'être un homme dur
+à moi-même. Si Marguerite n'eût été sublime dans sa folie, j'étais
+perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet
+d'être jalouse. J'avais beau être impénétrable et invincible, son coeur,
+puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien.
+
+Tout cela est passé, mais non oublié. La belle marquise eût été fort
+aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussière, sous le
+sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire à toute
+heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'épaisseur d'un
+cheveu.
+
+Aujourd'hui, 5 août 1866, Paul est l'heureux père d'une petite fille
+aussi belle que son frère, M. Dietrich a voulu être son parrain.
+Césarine n'a pas donné signe de vie, et nous lui en savons gré.
+
+Je dois terminer un récit, que je n'ai pas fait en vue de moi-même, par
+quelques mots sur moi-même. Je n'ai pas si longtemps vécu de
+préoccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement.
+J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a été de
+douter trop longtemps du progrès dont Marguerite était susceptible.
+Peut-être ai-je eu des préventions qui, à mon insu, prenaient leur
+source dans un reste de préjugés de naissance ou d'éducation. Grâce à
+l'admirable caractère de Paul, Marguerite est devenue un être si
+charmant et si sociable que je n'ai plus à faire d'effort pour l'appeler
+ma nièce et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma
+plus chère occupation. J'ai remplacé madame Féron, que nous avons mise à
+même de vivre dans une aisance relative. Quant à nous, nous nous
+trouvons très à l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous
+mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit
+cours de littérature à quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul
+vont très-bien. Peut-être sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait
+le devenir. C'est la résultante obligée de son esprit d'ordre, de son
+intelligence et de son activité; mais nous ne désirons pas la richesse,
+et, loin de le pousser à l'acquérir, nous lui imposons des heures de
+loisir que nous nous efforçons de lui rendre douces.
+
+Nohant, 15 juillet 1870.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CESARINE DIETRICH ***
+
+***** This file should be named 14564-8.txt or 14564-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/5/6/14564/
+
+Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/14564-8.zip b/old/14564-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..8f6fb91
--- /dev/null
+++ b/old/14564-8.zip
Binary files differ