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diff --git a/old/14541-8.txt b/old/14541-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b106279 --- /dev/null +++ b/old/14541-8.txt @@ -0,0 +1,1751 @@ +The Project Gutenberg EBook of Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901 +by Pierre Berthelot and Jules Lemaître + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901 + Discours De Réception De M. Berthelot; Réponse De M. Jules Lemaître + +Author: Pierre Berthelot and Jules Lemaître + +Release Date: December 31, 2004 [EBook #14541] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉANCE DE L'ACADÉMIE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +SÉANCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE DU 2 MAI 1901 + + +DISCOURS DE RÉCEPTION +DE +M. BERTHELOT + +RÉPONSE +DE +M. JULES LEMAÎTRE + + +PARIS, ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie +SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE +15, RUE DE CLUNY. + +1901 + + +PARIS, IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN +5, rue des Grands-Augustins. + + * * * * * + + + + +DISCOURS DE RÉCEPTION + +DE + +M. BERTHELOT + + + + +MESSIEURS, + + +Depuis la fondation de cette illustre Compagnie, qui comptera bientôt +trois siècles d'existence, c'est un usage et un devoir pour le nouveau +venu de saluer en entrant ses confrères et de rappeler le souvenir du +fondateur de notre institution. Peut-être la dernière coutume +commence-t-elle à être moins suivie et regardée comme un peu surannée: +Richelieu a été loué dans cette enceinte par les poètes et les prosateurs +les plus célèbres, sous tant de formes délicates ou profondes, que les +quelques grains d'encens jetés par un chimiste dans cet océan d'éloges +doivent lui être assez indifférents: à supposer qu'ils lui parviennent, au +sein du repos et du silence éternels qui règnent en dehors de nos régions +vivantes et agitées, assujetties à la mobilité incessante du temps et de +l'espace! + +Mais ce serait montrer envers vous une noire ingratitude que de ne pas +témoigner toute ma reconnaissance aux confrères présents aujourd'hui dans +cette enceinte; comme aussi, permettez-moi d'ajouter, à la mémoire de tant +d'amis que j'y ai comptés et qui ne sont plus. J'ose espérer que leur +opinion bien connue n'a pas été sans quelque influence sur votre choix. +Parmi ces patrons honorés entre tous de mon élection, je rappellerai +seulement Claude Bernard, Taine, Leconte de Lisle, Alexandre Dumas, Victor +Hugo, et surtout mon ami Joseph Bertrand, dont je tiens désormais +doublement la place; pourrais-je oublier enfin le compagnon le plus cher +de ma vie, Ernest Renan? J'ai vécu avec ceux-ci dans la plus étroite +intimité, pendant près d'un demi-siècle; je me suis assis pendant de +longues années auprès d'eux, dans nos carrières communes et surtout dans +notre grande confrérie de l'Institut, chacun au sein de son Académie +particulière: ma joie et la leur auraient été doublées s'ils avaient pu me +voir aujourd'hui à leurs côtés dans cette Académie française, qui forme +comme une seconde consécration plus générale de notre réputation de +spécialistes. Les Divinités jalouses qui règlent la destinée humaine en +ont décidé autrement! Je n'ai pu bercer mes amis dans leur dernier sommeil +par la cantilène suprême qui consacre la mémoire de ceux qui ne sont plus! + +Sans doute, je le sais, ce n'est pas en raison de leurs amitiés que vous +choisissez vos confrères; il est dans les traditions de l'Académie +d'appeler dans son sein quelques artistes, quelques historiens, quelques +adeptes dans l'ordre des sciences exactes et dans l'ordre des sciences +naturelles. D'Alembert a été autrefois l'expression la plus complète de +cet alliance entre les divers groupes qui forment aujourd'hui notre +Institut. Au siècle dernier, il était l'un des premiers, à la fois dans +l'ordre triple des sciences, de la philosophie et de la littérature, et +vos prédécesseurs l'avaient constaté en le choisissant pour secrétaire +perpétuel. Parmi nos contemporains, Cl. Bernard, Dumas, Pasteur, Joseph +Bertrand, librement élus des deux côtés, ont cumulé les titres de nos +Académies. J'ajouterai pour les trois premiers, comme pour moi-même, le +titre de l'Académie de médecine: les services qu'elle rend à l'humanité ne +doivent pas être tenus en oubli. Sans prétendre me comparer à ces grands +hommes, je demande la permission d'invoquer leurs précédents. Joseph +Bertrand en particulier attachait à son titre de l'Académie française une +importance extrême: je n'oserais dire exagérée, craignant de manquer de +modestie; je veux dire, d'oublier qu'il convient à chacun de nous de +ramener à l'humble mesure de sa personnalité les distinctions et les +dignités dont il peut être honoré. En tout cas, votre aimable accueil, et, +j'ajouterai le témoignage de sympathie des gens de mérite qui auraient pu +prétendre à vos suffrages et qui se sont effacés, non sans doute devant ma +personne, mais devant la science dont vous témoignez le désir d'accueillir +un nouveau représentant; toutes ces circonstances ont simplifié ma tâche. +Certains malveillants prétendent qu'il faut quelquefois pour pénétrer ici +montrer patte blanche: sans doute on ne doit offenser personne de propos +délibéré, quand on entre dans une compagnie éclairée et polie comme +celle-ci; mais elle aime avant tout que chacun conserve son individualité, +ses amis et sa figure propre. + +Si l'honneur que vous m'avez accordé est attristé à certains égards par le +souvenir des confrères que j'aurais pu trouver dans cette enceinte et qui +ne sont plus, j'aurai du moins cette douloureuse compensation de rendre à +la mémoire de J. Bertrand un dernier hommage: ma tâche sera d'autant plus +aisée que Bertrand n'a soulevé dans le monde des esprits, ni les mêmes +tempêtes, ni le même ordre de sympathies que Renan: son mémorial n'expose +pas celui qui le rappelle aujourd'hui devant vous, comme un pur +représentant de la science, aux mêmes contradictions. + +Joseph-Louis-François Bertrand naquit à Paris, rue Saint-André-des-Arts, +le 11 mars 1822. Il était fils d'un médecin distingué, de provenance +bretonne. Notre confrère gardait l'empreinte de sa race, sensible à +première vue dans l'aspect rond et brachycéphale de sa tête, aussi bien +que dans la franche sincérité de son accueil. Sa famille était originaire +de Rennes, ville avec laquelle il conserva toujours d'étroites relations. +Son grand-père maternel, M. Blin, y avait laissé des souvenirs durables; +patriote ardent, volontaire à l'armée du Rhin, adversaire politique résolu +de Carrier à Rennes, il représenta sa ville natale au Conseil des Cinq +Cents. Directeur des Postes sous l'Empire, il fut destitué en 1815. Sa vie +se prolongea jusqu'en 1834; il survécut à son fils le médecin et put +goûter les prémices de l'enfance de ses petits-fils et prévoir, dans les +rêves anticipés d'un aïeul, la destinée brillante qui les attendait. +Alexandre Bertrand, le père de nos confrères, né à Rennes, était lui-même +élève de l'École polytechnique, et il semblait destiné à l'étude des +sciences exactes, lorsque l'École fut licenciée en 1815. Il dut chercher +une autre carrière et adopta celle de médecin. Les liens de descendance +qui existent entre les hommes qui s'adonnent à la médecine et ceux qui +cultivent la science pure se retrouvent dans l'histoire de bien des +philosophes, depuis Aristote jusqu'à nos jours. A cet égard, je suis aussi +le successeur de Joseph Bertrand. Son père Alexandre s'occupait d'ailleurs +autant de philosophie scientifique et de psychologie que de pratique. +Rédacteur au _Globe_, il y connut Dubois de la Loire, Pierre Leroux et un +certain nombre des hommes originaux et d'initiative qui prirent part à la +tentative de rénovation sociale essayée par les Saint-Simoniens après +1830: tentative avortée sans doute, quant à sa formule immédiate, mais qui +a laissé des traces profondes dans l'évolution de la génération qui nous a +précédés. Les relations du père de Bertrand avec les Saint-Simoniens +furent étroites; elles devinrent l'origine de celles de notre confrère +avec les Pereire, qui ont joué un rôle si important dans l'histoire +financière du second Empire. + +Joseph Bertrand avait un frère aîné, plus âgé de deux ans, qui marque +aussi parmi les hommes de notre temps: c'est notre confrère, Alexandre +Bertrand, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Leur +père ne devait pas assister aux succès de ses fils: il mourut jeune en +1831, des conséquences d'une chute, suivie d'une maladie qui dura un an. +Il était âgé de trente-six ans seulement; il laissait une veuve presque +sans ressources, avec quatre enfants en bas âge. Heureusement, c'était une +personne de tête et de dévouement, qui sut les élever, leur communiquer +son énergie et la hauteur de son caractère moral. Elle a vécu jusqu'à +l'âge le plus avancé; les amis de Bertrand ont tous connu cette femme +distinguée, qui, plus heureuse que son mari, put jouir jusqu'au bout des +succès de ses enfants. L'une de ses filles épousa M. Hermitte, autre +confrère, que nous venons de perdre, et dont la vieillesse octogénaire a +été entourée du respect des mathématiciens du monde entier. Duhamel, oncle +des jeunes Bertrand, et mathématicien très distingué lui-même, depuis +membre de l'Académie des sciences, où je l'ai remplacé, concourut à leur +éducation, à celle de Joseph principalement, qu'il fit venir à Paris. +Duhamel y dirigeait alors une institution préparatoire à l'École +polytechnique. De là une séparation entre les deux frères, Alexandre étant +resté avec sa mère à Rennes, où une bourse du lycée lui avait été +attribuée. Malgré cette circonstance, l'enfance de Joseph ne manqua pas de +soins maternels, grâce à sa tante, Mme Duhamel, dont nous avons aperçu +autrefois la physionomie affectueuse et un peu bourrue. Si l'on ajoute à +tous ces noms d'académiciens, celui d'un autre parent, le naturaliste +Roulin, qui voyagea dans l'Amérique équatoriale, on voit que J. Bertrand +se trouva, dès sa première enfance, entouré de personnes hors ligne, aussi +bien au point de vue scientifique qu'au point de vue moral: leur influence +ne dut pas être étrangère au développement de son intelligence et de son +coeur. Quelques lettres de J. Bertrand, âgé de neuf à onze ans, attestent +la vive affection qu'il portait à sa mère et aux siens, sans accuser +d'ailleurs dès cette époque aucune intelligence exceptionnelle. Cependant +celle-ci se serait manifestée de très bonne heure, d'après des légendes +qui ont eu cours et qui en feraient un enfant prodige. Ce qui est sûr, +c'est qu'à quatre ans il savait lire; à huit ans il traduisait le _De +Viris_. On a dit qu'à onze ans, il aurait passé les examens de l'École +polytechnique, et le fait est signalé dans une lettre de M. Blin: mais il +s'est agi sans doute d'examens comparatifs, et non d'examens soutenus +avant l'âge, dans les conditions réglementaires et devant les examinateurs +officiels. De semblables examens bénévoles n'ont pas coutume de trouver +place dans un système strictement et officiellement défini, tel que celui +des grandes Écoles de l'État. Nous avons connu à l'Académie des sciences +plus d'un enfant prodige; mais quelque facilité d'étude qui leur ait été +accordée, dans l'ordre des sciences du moins, aucun d'eux n'a justifié les +espérances premières: les facultés de mémoire, qui sont en général leur +principal attribut, ne présagent en rien les facultés rationnelles de +l'homme mûr. + +Quoi qu'il en soit, il est certain que J. Bertrand fut admis, en 1839, le +premier à l'École polytechnique, à l'âge réglementaire de dix-sept ans. +S'il en sortit seulement le sixième, ce n'est pas qu'il eût perdu sa +supériorité intellectuelle sur ses camarades; mais les rangs sont assignés, +comme on sait, d'après un système de moyennes, plus favorable à la +médiocrité distinguée qu'au talent hors ligne. Le rang de Bertrand fut +abaissé, en raison de sa nullité en dessin et dans les exercices +graphiques. Je crois même qu'au temps présent, cette nullité l'eût mis à +la queue, c'est-à-dire en dehors du classement. Voilà où conduit la +prétention de tout réglementer au nom d'une justice absolue! + +J. Bertrand n en conserva pas moins une primauté reconnue, dès l'âge de +vingt-cinq ans, parmi les jeunes gens de sa génération. Retraçons +rapidement le tableau de son _cursus honorum_. Docteur ès sciences dès +l'âge de seize ans, élève de l'École polytechnique à dix-sept ans, la +facilité sans pareille de Bertrand lui permit, en même temps qu'il +poursuivait à l'intérieur de l'École le cours des études et des examens +réglementaires, d'affronter au dehors les concours les plus difficiles. +Pendant sa première année, il acquit ainsi le titre d'agrégé de Faculté, +récemment institué; pendant la seconde année, le titre d'agrégé de +l'enseignement secondaire, toujours au premier rang avec dispense d'âge. A +la vérité, le premier concours fut une déception: la Sorbonne était +hostile à ce nouveau grade; il en résulta une exclusion singulière. En +fait, il fut entendu, ou plutôt sous-entendu, entre les professeurs de +l'époque, que les nouveaux agrégés ne seraient jamais choisis par eux +comme remplaçants ou suppléants. Au lieu d'ouvrir aux jeunes triomphateurs +la carrière, leur titre la ferma; ce fut sans doute l'une des raisons pour +lesquelles J. Bertrand devint plus tard professeur au Collège de France, +mais jamais à la Faculté des sciences. + +Auparavant, il avait professé dans l'enseignement secondaire, d'abord au +lycée Saint-Louis, en 1844; plus tard, à partir de 1853, au lycée Napoléon, +où mon ami d'Alméida exposait en même temps la physique; il servit +d'intermédiaire entre nous. Cependant, on ne saurait se passer des gens de +mérite dans l'enseignement supérieur. Aussi Bertrand, écarté de la +Sorbonne, était-il devenu maître de conférences à l'École normale +supérieure; puis suppléant de Biot au Collège de France. Avant de lui +succéder, il fit un long apprentissage, non seulement scientifique, mais +psychologique, et il racontait volontiers, sur ses relations avec son +titulaire et sur la stricte économie de celui-ci, des anecdotes, que je ne +voudrais pas rapporter dans cette enceinte, où Biot a figuré à son jour, +dans son extrême vieillesse. Le caractère indépendant de J. Bertrand se +manifesta, dès lors, par plus d'un trait; j'en citerai un seul, qui aurait +pu briser sa carrière, au cours de la dure période d'oppression +intellectuelle que les hommes de ma génération ont subie de 1850 à 1860. +Après la mort de l'un des personnages politiques notables du temps, le +ministre de l'Instruction publique d'alors jugea à propos d'ouvrir une +souscription pour élever une statue au défunt. On fit passer la liste +parmi les professeurs de lycée. Plus d'un laissa blanche la ligne tracée +vis-à-vis de son nom. Tel fut le cas, au lycée Napoléon, de d'Alméida et +de J. Bertrand. Le proviseur, mécontent, leur fit représenter la liste; +nos deux amis impatientés, écrivirent en face de leur nom le chiffre +définitif zéro. Heureusement le proviseur, soit touché de quelque +sympathie secrète, soit plutôt effrayé et craignant pour lui-même, +supprima la feuille d'inscription. + +Cependant, J. Bertrand marquait sa place dans la science par des +découvertes originales; il était élu en 1856, à l'âge de trente-quatre ans, +membre de l'Académie des sciences, en remplacement de Sturm: il fut nommé +la même année que son beau-frère Hermitte. Il devint successivement +professeur à l'École polytechnique en 1856 et au Collège de France en 1862, +puis correspondant et associé d'une multitude d'académies et sociétés +scientifiques étrangères. En 1874, il succéda à Élie de Beaumont comme +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; en 1884, il remplaça +Dumas à l'Académie française. + +On voit que sa carrière publique fut rapide et heureuse, sans grandes +péripéties. Le succès en était légitime, car son oeuvre est considérable, +tant au point de vue scientifique qu'au point de vue littéraire. Le moment +est venu de résumer cette oeuvre avant de parler de l'homme privé, de son +caractère et de l'influence qu'il a exercée autour de lui. + +Le mérite d'un membre de l'Académie française consiste essentiellement +dans ses créations littéraires; mais celui d'un membre de l'Académie des +sciences est d'un ordre différent. Malgré le mot de Buffon: «Le style, +c'est l'homme même», le plus puissant génie scientifique peut être un +littérateur médiocre; j'en trouverais plus d'un exemple parmi les savants +que nous avons connus. Mais tel n'était pas le cas de Bertrand; il avait +des titres acceptés de tous, dans l'ordre littéraire comme dans l'ordre +scientifique. + +Commençons par ces derniers; ce sont les titres qui ont fait sa gloire: +mais on ne saurait en exposer ici tout le détail. Ils se sont manifestés +sous trois formes: mémoires originaux, enseignement personnel au Collège +de France, livres destinés: les uns, à développer les grandes théories des +mathématiques pures et de la physique mathématique; les autres, consacrés +à l'enseignement élémentaire. Le premier de ces mémoires originaux date de +1843: il fut l'objet d'un rapport favorable adopté par l'Académie des +sciences. Bertrand avait alors vingt et un ans. Puis se succédèrent des +recherches géniales, dont je ne puis énoncer ici que les sujets. Surfaces +isothermes et orthogonales, théorèmes relatifs à l'intégrabilité des +fonctions différentielles, à la similitude en mécanique, au calcul des +variations, au calcul des probabilités et aux propriétés des intégrales +des problèmes de la mécanique, etc.; on voit qu'ils touchent aux branches +fondamentales de l'analyse. Ses cours au Collège de France étaient par +destination consacrés aux plus hautes questions de la physique +mathématique: ils ont laissé des traces profondes dans l'esprit des +auditeurs volontaires auxquels de telles questions sont accessibles. Trois +de ces cours, consacrés à la thermodynamique, à l'électricité, au calcul +des probabilités, ont été imprimés par J. Bertrand sous une forme +définitive; je citerai surtout le premier. A l'instar des mathématiciens +les plus distingués, il a consacré un volume publié en 1887 à la +thermodynamique. De l'aveu unanime, c'est un des traités les mieux faits, +et les plus solides, sur cette science, créée de notre temps. Il avait +aussi entrepris un grand ouvrage d'ensemble sur les calculs différentiel +et intégral, ouvrage qu'il s'est complu à composer pendant les années de +son âge mûr. Les deux premiers volumes seuls, très remarqués, ont été +imprimés: le troisième était prêt en manuscrit, lors du siège de Paris en +1870, après une longue élaboration. Sa perte n'a peut-être pas été l'un +des moindres parmi les désastres de l'année terrible. En effet, il fut +brûlé par les incendiaires de la Commune, avec l'appartement et la maison +de Bertrand, située rue de Rivoli, au voisinage de l'Hôtel de ville. +Bertrand supporta ce malheur avec une douleur stoïque, mais il ne +recommença jamais son travail. + +Quoi qu'il en soit, l'ensemble de l'oeuvre scientifique de Bertrand: +mémoires originaux, leçons du Collège de France et traités élémentaires, +présente certains caractères généraux, communs à tous ses travaux. Ils se +distinguent par la netteté et la concision du style, la solidité des +preuves, la fécondité des aperçus. Bertrand n'avait pas suivi en vain les +leçons de son oncle Duhamel, célèbre par la précision un peu sèche de ses +démonstrations, dont la certitude rivalise avec celle des géomètres grecs. +La rigueur varie avec les temps et les conceptions, même dans le domaine +du calcul: le jour n'est plus où l'on se contentait, en analyse +mathématique,--plus d'un homme célèbre l'a fait au dix-huitième siècle, +--d'invoquer les analogies et la généralité de l'algèbre. Ce genre de +preuves, emprunté à la critique historique, est fallacieux en algèbre et +en géométrie. Le doute de notre époque est même remonté plus haut: le +caractère relatif de ces vérités, que l'on regardait autrefois comme des +axiomes en géométrie, a été mis en évidence par les discussions relatives +à la théorie des parallèles et à la géométrie non euclidienne. Les énoncés +fondamentaux qui servent de base à la mécanique rationnelle ont été +atteints plus gravement encore par le même scepticisme logique; on +s'accorde aujourd'hui à les envisager comme empiriques: ce qui n'enlève +rien d'ailleurs à la force des déductions qu'on en tire et dont +l'enchaînement rigoureux sert de fondement à la physique mathématique; je +dis n'enlève rien, à la condition de ne pas sortir dans les applications +aux phénomènes naturels du cercle étroit tracé par les définitions +absolues, que l'abstraction des géomètres a tirées des faits d'expérience. + +Mais c'est assez nous étendre sur les découvertes de Bertrand en +mathématiques, quoiqu'elles constituent la partie principale de sa gloire: +d'autres les rappelleront bientôt avec plus de compétence que moi au nom +de l'Académie des sciences. + +Le moment est venu de parler de l'oeuvre littéraire. J. Bertrand débuta, +dans la carrière des lettres, par un livre intitulé: _les Fondateurs de +l'Astronomie_, oeuvre essentiellement destinée au grand public, par sa +clarté et l'intérêt de ses expositions: l'appareil des démonstrations +mathématiques s'y trouve simplifié et réduit au minimum. A première vue et +en apparence, il semble s'agir seulement dans ce livre de biographies: +c'est le récit de la vie et de l'oeuvre de cinq grands astronomes d'inégal +génie: Copernic, Tycho-Brahé, Képler, Galilée, Newton. Ce récit se +développe dans le livre de J. Bertrand, comme dans l'histoire des sciences, +à la façon d'un drame en cinq actes: exposition, péripétie, crise de +violence et de trahison, enfin dénouement triomphant. L'exposition est +l'oeuvre de Copernic, qui soulève le problème du système du monde, +centralisé pour tout le moyen âge autour de la terre immobile, d'après la +tradition de la science antique et celle du dogme catholique. Copernic +prétend faire mouvoir tout ce système, et la terre elle-même autour du +centre solaire, comme l'avaient soutenu les Pythagoriciens, non suivis par +Ptolémée. Cependant Copernic, redoutant sans doute pour lui-même les +conséquences de son innovation, retarde la publication de son livre +jusqu'à sa mort, et le problème demeure simplement posé; les données +connues à cette époque ne suffisaient pas pour lever toute contradiction. + +Tycho-Brahé, artisan scientifique patient, accumule au siècle suivant les +données nécessaires, sans entrer dans la théorie. + +Képler, génie supérieur à Copernic, tire de ces données, en les combinant +avec des vues mystiques sur l'harmonie des mondes, les trois lois +fondamentales de l'astronomie. + +A ce moment, il semble que le drame touche à son dénouement; les preuves +sont groupées, la conclusion certaine. C'est alors qu'éclate le conflit +entre la certitude scientifique et l'affirmation dogmatique. Ce conflit se +complique d'éléments moraux. Jusque là tout s'était passé dans un domaine +ignoré des puissants qui gouvernent les Etats et des docteurs qui +enseignent la théologie. L'italien Galilée introduit avec éclat dans le +cercle officiel les vérités nouvelles de l'Astronomie, en même temps qu'il +révolutionne par l'invention du télescope la connaissance physique du +monde sidéral. Galilée n'hésite pas à proclamer bien haut ses découvertes +et celles de ses prédécesseurs, dans un langage compris de tous. Il fait +appel à l'opinion publique; mais les autorités conservatrices de l'époque +ne l'entendaient pas ainsi. La liberté de penser était proscrite en Italie, +dès que le dogme semblait mis en jeu. Aussi la riposte ne tarde guère, +donnée par l'Inquisition. Le bras séculier intervient pour étouffer la +vérité scientifique, traitée d'hérésie et d'impiété: Galilée est persécuté, +obligé de se rétracter. Vains efforts! la force est impuissante contre +une vérité démontrée. Si Descartes se tait, redoutant l'oppression, tout +ce qui pense et sait alors en Europe n'en demeure pas moins convaincu par +les preuves de Galilée. + +Enfin Newton vient, le grand Newton, qui découvre la loi de l'attraction +universelle et en déduit la démonstration mathématique des lois de Képler. +J. Bertrand, élevant sa pensée avec celle des astronomes dont il raconte +l'histoire, proclame leur réussite avec une ardeur et un enthousiasme +croissants: son chapitre sur Newton est le plus beau du volume, et +peut-être de toute son oeuvre littéraire. + +En 1869, Bertrand publia un nouveau volume, intitulé: l'_Académie des +Sciences et les Académiciens de 1666 à 1793_; volume très intéressant, +mais d'un caractère moins général que les _Fondateurs de l'Astronomie_. +Il ne s'agit pas en réalité dans cet ouvrage de l'histoire complète des +sciences en France au dix-huitième siècle, comme le titre semblerait le +promettre. L'auteur déclare tout d'abord dans sa préface qu'il n'a pas +entrepris une tâche si vaste et si difficile: ce qu'il expose avec sa +clarté ordinaire, c'est l'organisation de l'ancienne Académie, les +changements qui l'ont portée, dès le temps de Louis XV, de seize membres à +cinquante, coordonnés par une hiérarchie systématique. Il y joint +quelques-uns des traits les plus frappants de la vie et du caractère des +principaux de ses membres, sans oublier que le mot biographie n'est pas +synonyme d'éloge, c'est-à-dire en y mêlant quelques-uns de ces traits fins +et spirituels qui devaient prendre par la suite une importance majeure +dans son oeuvre littéraire. Il relève entre autres cette idée étrange des +premiers organisateurs de l'Académie que, pour atteindre la perfection +dans une partie, il suffit de la faire exécuter par les efforts coordonnés +des gens qui la cultivent. Par exemple, l'Académie entreprenait de +composer un _Traité de mécanique_, oeuvre destinée, croyait-on, à fixer la +science d'une façon définitive et où chaque géomètre à tour de rôle «était +député pour penser à une question»; c'est-à-dire, dans un français plus +clair, chargé de composer un chapitre: on le lisait et on le discutait en +commun. Mais il était interdit aux membres de l'Académie de publier leurs +ouvrages personnels sans l'autorisation du corps, de crainte qu'ils ne +s'appropriassent le travail collectif. + +Les auteurs d'une semblable conception se faisaient une étrange idée des +sciences exactes, qui procèdent au contraire par l'initiative individuelle +et se modifient sans cesse. + +Je ne pousserai pas plus loin l'analyse du volume de Bertrand, rempli de +détails intéressants sur les travaux divers et sur les membres célèbres de +l'Académie aux dix-septième et dix-huitième siècles: c'est une revue +amusante et instructive. Je regretterai seulement que le peu de sympathie +que Bertrand professait pour la politique l'ait empêché de rendre entière +justice à Condorcet et à son oeuvre philosophique. Le volume se termine +par le récit tragique de la suppression des Académies en 1793. Elles +devaient renaître presque aussitôt sous le nom de l'Institut. Un État +constitué, une société moderne ne saurait se passer de savants, en raison +des services continuels qu'ils rendent à tous les arts et à toutes les +industries: le rang, la richesse et la puissance d'une société humaine se +mesurent aujourd'hui par son degré de culture scientifique. + +J'ai dû consacrer quelques développements à l'analyse des deux ouvrages +littéraires principaux publiés par notre confrère. Mais ils ne constituent +qu'une fraction, très notable à la vérité, de son oeuvre littéraire; on +doit y comprendre en effet les articles publiés dans diverses revues, et +surtout son discours de réception à l'Académie française, ainsi que les +éloges et notices scientifiques qu'il a consacrés à ses anciens confrères, +à partir de 1863 et 1865, tels que ceux de Sénarmont et d'Arago, et les +douze ou treize notices lues en réunions solennelles, depuis l'époque où +il succéda à Élie de Beaumont comme secrétaire perpétuel. + +Dans ces notices, dans ces articles, on retrouve les qualités ordinaires +de clarté et de précision qui le distinguaient, mais avec une physionomie +nouvelle. + +MESSIEURS, + +La tribune académique ne fait pas entendre les mêmes accents que la chaire +du professeur ou du prédicateur. On n'y enseigne ni la philosophie de la +nature, dévoilée par les efforts du penseur ou de l'expérimentateur, ni +les vérités morales, révélées par la religion, ou retrouvées au fond du +coeur humain. Ce que l'on vient chercher ici, ce n'est pas une leçon, +c'est un plaisir délicat, une jouissance littéraire, dont tout effort, +tout ennui doit être banni pour l'auditeur. C'est d'après ces idées que +l'Académie française a été fondée, il y a deux cent soixante ans; c'est en +s'y conformant qu'elle a vécu, et qu'après une éclipse de courte durée, +elle a reparu avec sa vieille formule et ses vieilles traditions. J. +Bertrand l'avait compris mieux que personne, et c'est dans ces vues, +suivant ces principes, qu'il avait coutume de parler dans votre enceinte. +Il les a même transportés, suivant une certaine mesure, dans les éloges +qu'il prononçait au nom de l'Académie des Sciences. Ce qu'il y recherchait +d'abord, c'était de plaire à l'auditoire distingué qui se presse autour de +cette tribune. Ses discours abondent en morceaux ingénieux et spirituels, +applaudis des assistants. Il se plaisait à dire parfois que la vie humaine +privée n'était pas dirigée par la logique, ni même la vie sociale; au +moins il l'a écrit, en me donnant des nouvelles de la Rome moderne, à +l'époque, où il la visita: c'était au temps du pouvoir temporel du pape. +S'il touche aux idées générales dans ses éloges, c'est d'ordinaire en +glissant, et comme en se jouant, à la façon de Fontenelle. Il préfère +insister sur les traits de caractère, sans craindre ni la phrase un peu +vive, ni la forme paradoxale, parfois même caustique, surtout pour le +trait final. + +En cela, je le répète, il était vraiment membre de l'Académie française, +et peut-être regretterez-vous plus quelquefois de ne pas retrouver la même +supériorité dans le successeur que vous lui avez donné. Ce que je +m'efforcerai du moins de vous rendre, c'est le sérieux moral, le +dévouement aux choses élevées, l'amour du bien, je dirai plus, la bonté et +la générosité privées, qui ont toujours guidé J. Bertrand dans sa vie +publique comme dans sa vie de famille. Ce sont là les traits éminents de +son caractère que je vais essayer de vous retracer maintenant, en les +rattachant aux souvenirs de son existence privée. + +Doué d'un esprit actif et aimable, possédant à la fois une haute culture +scientifique et littéraire et le goût de l'art et de la nature, +indépendant de caractère, sympathique à toute initiative personnelle, et +toujours prêt à obliger, J. Bertrand devait avoir de bonne heure des amis +fidèles dans des ordres divers. Quelques-uns, Briot, Serret, Bixio, Marcel +Aclocque ont laissé leur trace dans la science ou dans l'industrie. + +Le dernier, son camarade à l'École polytechnique, l'introduisit en 1840 +dans sa propre famille. J. Bertrand y fit connaissance de sa soeur, qu'il +épousa au mois de décembre 1844. Une légende très répandue, mais inexacte, +attribuait la connaissance d'Aclocque et de Bertrand aux relations +établies entre eux par la catastrophe survenue le 8 mai 1842 sur le chemin +de fer de Versailles rive gauche. On sait que cette catastrophe coûta la +vie à une centaine de personnes. J. Bertrand et son frère Alexandre y +furent tous deux grièvement blessés. Mais à cette époque Joseph était déjà +lié avec la famille Aclocque. + +Cette union fut parfaitement heureuse, pendant les cinquante-six années de +la vie ultérieure de Bertrand: les savants ont pour la plupart le goût et +les vertus de la famille. Six enfants naquirent, dont trois fils qui +occupent tous une place distinguée parmi les hommes de notre époque. +L'aîné, Marcel Bertrand, est aujourd'hui ingénieur des Mines et membre de +l'Académie des Sciences. + +La maison des Bertrand ne tarda pas à devenir un centre de réunion pour la +jeunesse des deux sexes. Vers 1860, il demeurait rue de Rivoli: on +rencontrait dans son salon à la fois les familles de savants réputés, +notamment celles de Boussingault et de Bréguet, et les jeunes professeurs +qui commençaient à se signaler dans la vie. Plus d'un parmi eux y forma de +nouveaux liens de famille. Les petits groupes de cette nature étaient +particulièrement précieux sous l'Empire, à une époque où l'esprit +d'indépendance était mal vu et même persécuté, après le coup d'État et la +tentative criminelle d'Orsini. Aussi la jeunesse était-elle heureuse de se +retrouver dans un milieu plus libre, en dehors de la compression +officielle; je dirai mieux, en dehors de ces conventions académiques, +susceptibles d'entretenir une certaine gêne dans les relations, en raison +des arrière-pensées que chacun soupçonne. + +Cette gêne n'existait pas dans le salon de Bertrand; on y parlait +librement des hommes et des choses. Les maîtres de la maison mettaient +chacun à l'aise, par leur franchise dépourvue d'artifice et leurs +dispositions amicales et serviables. Je ne prétends pas qu'on n'y parlât +jamais de candidatures académiques, personne ne me croirait. Mais cela se +faisait avec toute discrétion et sans qu'on risquât de se heurter à ces +hostilités sourdes et à cet esprit de dénigrement, qu'engendrent les +rivalités personnelles et les luttes de longue haleine dans un milieu +limité. Au contraire, nul plus que Bertrand n'était opposé aux petites +combinaisons d'intérêt et de vanité, trop fréquentes dans les Académies, +où on se ligue parfois pour écarter ou retarder les hommes supérieurs. +Bertrand a rappelé à cet égard des souvenirs saisissants, dans son +histoire de l'ancienne Académie, en racontant comment Laplace fut arrêté +longtemps dans sa jeunesse par les jalousies de ses contemporains. + +Ce que l'on agitait surtout chez Bertrand, c'étaient les questions de +science, de lettres et d'art à l'ordre du jour: la politique étant alors +écartée des conversations collectives. Bertrand n'en eut jamais le goût, +pas plus que des discussions religieuses ou philosophiques proprement +dites. + +Il ne s'était jamais déclaré ni royaliste, ni républicain, ni impérialiste, +étant peu favorable d'ailleurs à la démocratie. Les seules choses qui +fussent pour lui hors de toute discussion étaient la vérité et la vertu, +cette dernière par sentiment et comme un attribut obligatoire de la saine +nature humaine. + +En dehors des mathématiques, où il était égal à toutes les conceptions, il +n'aimait pas à s'élever dans ces hautes régions de la pensée où l'air +devient difficilement respirable, et où la nécessité de concilier les +antinomies de la métaphysique ne permet pas ces raisonnements absolus et +définitifs, si chers aux mathématiciens. A cet égard, J. Bertrand +s'écartait des savants du dix-septième et du dix-huitième siècle. S'il +poursuivait dans son ordre particulier le même genre de problèmes, il +était dissemblable de ses prédécesseurs par une sorte de répulsion +qu'excitaient en lui les idées générales, nécessairement vagues et +flottantes sur certains points et complexes comme la nature même des +choses humaines, qui ne se prêtent pas à la rigueur des démonstrations. +Les énoncés généraux excitaient dans Bertrand l'esprit critique, qu'il +avait fort aiguisé: il saisissait aussitôt le point faible, le défaut de +la cuirasse logique, et il se plaisait à contredire les opinions, les +préjugés courants. Cet esprit de subtilité s'est même développé de plus en +plus avec les années: à une thèse historique reçue, il s'est plu plus +d'une fois à opposer une antithèse spécieuse et intéressante, comme l'ont +montré quelques-uns de ses derniers articles sur Pascal. + +Par compensation, Bertrand était d'une sincérité absolue, toujours prêt à +revenir sur une assertion trop tranchée et toujours empressé à éviter les +froissements des amours-propres. Il était surtout sympathique aux natures +droites comme la sienne, alors même que ses amis se distinguaient sur +d'autres points par des qualités et des défauts contraires aux siens. Dans +ces conditions de caractère, on conçoit que les relations privées avec +Bertrand fussent remplies d'agrément. Quelques-unes de ses lettres, +pendant la période dont je parle, ont été conservées. Elles sont +charmantes, soit qu'il y rapporte son voyage à Venise et à Florence, +dirigé par la fantaisie: «C'est une nouveauté pour moi de suivre un +programme arrêté à l'avance»; soit qu'il montre son jeune fils Marcel, +traversant le Saint-Gothard en 1861, et ne voyant dans la nature qu'un +sujet de vers latins: il ne laissait guère présager alors le géologue de +premier ordre qu'il est devenu de nos jours. En 1861, J. Bertrand compose +son livre sur les fondateurs de l'Astronomie; il en est préoccupé jusqu'à +être affecté d'insomnies, pendant lesquelles, comme il arrive souvent, il +croit composer des morceaux excellents: «mais au réveil, dit-il, tout +s'évanouit; il ne reste plus que la fatigue.» Il admire naturellement le +génie de Képler; mais son mysticisme le surprend: «C'est, m'écrivait-il, +un singulier homme; on frémit en lisant ses écrits à l'idée d'avoir à +juger les travaux d'autrui, Combien de fois, s'il m'avait consulté, je +l'aurais dissuadé de continuer, en lui démontrant que sa voie est mauvaise +et ne peut conduire à rien, cependant vous savez ce qui est advenu!» + +Le siège de Paris a laissé une trace profonde dans la vie et les souvenirs +des hommes de ma génération, et Bertrand n'y resta, pas plus qu'aucun +autre, indifférent. Nous avons tous, chacun suivant ses aptitudes, pris +rang parmi les défenseurs de la cité. J. Bertrand y concourait même +doublement, par lui-même, modestement d'ailleurs, mais surtout par son +fils Marcel, alors élève de l'École polytechnique et, comme tel, faisant +fonction d'officier. Je me rencontrai plus d'une fois avec son père sur le +plateau d'Avron, où nous arrivions guidés par des mobiles différents, +notamment le jour de la bataille de Champigny. Bertrand y venait voir son +fils, tandis que je m'y rendais pour essayer du haut de la colline le tir +sur l'ennemi des canons chargés par la culasse, fondus dans Paris aux +frais d'une souscription nationale. Quelques jours après, nous y trouvâmes +le colonel Stoffel, concourant stoïquement à la défense de la Patrie, +après avoir joué le rôle ingrat de Cassandre, en prévenant de Berlin +l'Empereur des dangers que présenterait une semblable guerre. Nous +discourûmes ensemble sur les malheurs de la France, en nous chauffant, par +10 degrés de froid, devant un feu alimenté au moyen des parquets et des +volets arrachés d'une villa ruinée par le bombardement du plateau. De tels +spectacles avaient cessé d'étonner les Parisiens; chacun de nous avait une +petite maison de campagne dans le même état; le désastre général nous +avait rendus indifférents à nos maux particuliers. + +Cependant Bertrand, tout en remplissant ses devoirs publics, ne perdait +pas de vue les besoins de son foyer hospitalier: il s'agissait de le +ravitailler, oeuvre difficile dans l'intérieur de la ville, où tout était +rationné, mais plus aisée dans la banlieue de Paris. La viande de cheval +surtout abondait à Montreuil, et Bertrand en rapportait chaque fois +quelque provision, d'autant plus nécessaire que sa maison était devenue le +refuge de bien des amis isolés à Paris. Ce n'était pas mon cas, car +j'étais resté à mon poste avec ma femme. Mais nous venions réchauffer +notre courage de temps à autre, dans la maison généreuse et de bonne +humeur de la rue de Rivoli. On s'y partageait parfois quelques trouvailles, +découvertes par les hôtes qui y avaient pris nourriture, dans les petits +magasins amassés secrètement par certains de nos amis, exilés de Paris au +dernier moment. Le fromage, surtout, faisait prime aux jours de détresse. + +C'est ainsi que nous vivions, chacun faisant son devoir, au milieu de la +cité bombardée, affamée et troublée par des discordes intestines, qui +devaient aboutir plus tard à l'explosion de la Commune. + +Après le siège et la Commune, nous nous réinstallâmes tant bien que mal +dans nos maisons de campagne du haut Sèvres, à défaut des domiciles de +Paris: les uns brûlés comme celui de Bertrand; les autres, comme le mien, +ravagés par les gaz de l'explosion de la poudrière du Luxembourg. Les +villas de Sèvres avaient eu leur part du désastre: elles avaient été +pillées et les meubles enlevés. Je trouvai sur ma porte, tracée à la craie +en gros caractères, cette phrase méthodique et significative: «_Hier ist +nichts zu haben_. Ici il n'y a plus rien à prendre». Il en était de même +chez Bertrand. Les meubles remplacés, chacun repris sa vie ordinaire, au +milieu des tristesses du moment, et peu à peu nous revîmes des jours plus +heureux. + +Là, en effet, s'était constituée, dès avant 1870, une sorte de confrérie +amicale, entre des personnes déjà liées de longue main, telles que J. +Bertrand, Renan, Ch. Laboulaye, Hetzel, Ch. Edmond, moi-même et quelques +autres. Il y manquait Claretie, dont la liaison avec Bertrand devait +devenir plus étroite dans sa dernière résidence de Viroflay. + +Mais nos réunions, sans être moins affectueuses, étaient devenues plus +sérieuses, et moins animées par la gaieté de la jeunesse, que quinze ans +auparavant les soirées de la rue de Rivoli. La maturité de l'âge et le +souvenir des catastrophes traversées avaient passé par là. + +A Sèvres, nous nous rassemblions tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, +surtout le soir, à l'heure où chacun, las de ses travaux de Paris, était +venu chercher la fraîcheur et le repos physique et moral. Quelques amis +arrivaient de temps à autre de la grande ville, se joindre à nous pour les +repas, les promenades et les jeux de nos enfants. Les parents y causaient +librement de toutes choses: affaires privées, éducation et santé; et +affaires publiques: science, arts, lettres, politique et événements du +jour. Cet échange de pensées et d'affections, débarrassé de toute +contrainte, au milieu de la verdure et du silence des bois, avait quelque +chose de doux et de charmant, que ne saurait oublier le dernier survivant +de cette aimable société. + +Nous nous reposions des émotions violentes, excitées par les désastres que +nous venions de traverser, aussi bien que des soucis du moment présent, +qui continuait à être troublé par tant d'incertitudes. Depuis, les membres +de cette chère réunion se sont dispersés, même avant le jour de, la +séparation finale. Renan choisit un nouveau gîte, dans son pays natal, à +Perros-Guirec, en Bretagne; Bertrand émigra moins loin, à Viroflay; tandis +que je fondais moi-même à Meudon un laboratoire consacré aux recherches de +chimie végétale. La petite société de Sèvres se trouva ainsi dissoute, et +nous nous vîmes moins souvent, cependant sans que nos amitiés se fussent +refroidies. + +Ce fut à Sèvres que Bertrand prit la charge de ces fonctions de Secrétaire +perpétuel de l'Académie, où son caractère bienveillant et sociable, son +zèle pour le bien public devaient pendant un quart de siècle trouver à +s'exercer dans une nouvelle carrière. Il n'envisagea pas son titre nouveau +comme une dignité ajoutée à tant d'autres, telles que celles qui viennent +sur le déclin de notre vie entourer d'une auréole dernière une figure sur +le point de rentrer dans l'éternel sommeil. Non! ses devoirs vis-à-vis de +l'Académie étaient des devoirs actifs: il se regardait à la fois comme le +représentant des traditions, que ses études sur l'histoire de l'Académie +et soixante années de relations avec le monde de notre temps lui avaient +appris à connaître, et comme investi d'une sorte de rôle tutélaire. Il usa +bien souvent de son influence pour encourager les jeunes talents et les +pousser, autant qu'il était en son pouvoir, au premier rang. C'est ce +qu'il avait fait jadis pour Léon Foucault, dont il fut le promoteur +convaincu et le soutien acharné; jusqu'au jour où il eut la joie de +l'entendre proclamer élu à une voix de majorité par l'Académie. Il ne +cessa de poursuivre cette ligne de conduite, avec une autorité accrue par +les années, lorsqu'il fut devenu Secrétaire perpétuel. + +Ce n'est pas qu'il intervînt dans des combinaisons de parti ou de système, +qui jouent parfois un rôle dans nos élections: il n'avait pas la +prétention de les diriger, comme l'avait essayé autrefois Arago. Bertrand +y mettait plus de discrétion: il affectait le rôle d'un arbitre amiable +dans nos discussions publiques, aussi bien que dans celles des comités +secrets. Son avis n'en avait que plus de poids, pour être moins suspect de +passion. Il était d'ailleurs toujours dirigé par des vues élevées et par +cette idée qu'une Académie compte surtout dans l'opinion publique en +raison du prestige personnel de ses membres. Mais elle ne doit jamais +renverser les rôles, et s'imaginer qu'elle communique à ses élus des +vertus qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Si la cooptation des hommes +supérieurs grandit les Académies, n'oublions jamais que le choix des gens +médiocres les diminue. Notre choix consacre les désignations de l'opinion +publique, mais ce serait une illusion de croire qu'une compagnie purement +intellectuelle a la puissance de les lui imposer. C'est avec cette +conviction et cette mesure que Bertrand usait de son autorité dans les +affaires de l'Académie des Sciences. Il était d'ailleurs et il fut toute +sa vie, depuis ses débuts jusqu'au dernier jour, un conseiller +bienveillant pour tous, prompt à dépister l'esprit d'intrigue et les +prétentions excessives, et, en cas d'insistance, à les souligner, avec une +malice tempérée de bonhomie, sans jamais affecter les formes cassantes des +esprits absolus. Son visage ouvert et franc, auquel une ancienne blessure +donnait parfois quelque apparence sarcastique, ses saillies brusques et +spirituelles, sa subtilité intuitive, sa vaste mémoire qui connaissait +tous les précédents, sa curiosité alerte, toujours en éveil, faisaient le +charme de ses confrères. Ajoutons que ce charme purement intellectuel +était rendu plus complet et plus pénétrant par la générosité de son coeur, +et par les traits de désintéressement et de charité délicate dont toute sa +vie abonde. + +Le titre de Président de la Société des Amis des Sciences lui donna une +occasion plus directe d'exercer ces rares qualités vis-à-vis des savants +malheureux et de leur famille et on ne trouva jamais en défaut sa bonne +volonté, dût-il compléter aux dépens de sa propre bourse les ressources +trop promptement épuisées de cette utile Association. + +Voilà, Messieurs, pourquoi Bertrand était si aimé de l'Académie des +Sciences et voilà pourquoi vous l'aimiez. Vous l'aimiez, nous l'aimions +tous, non seulement parce qu'il nous aimait, mais parce qu'il était +aimable par lui-même, aimable en soi, comme disent les philosophes! + +Messieurs, proclamons-le hautement; quelque élevées que soient les +conceptions de l'art et de la science, il n'en est pas moins certain que +les qualités les plus nobles de l'homme sont l'amour du bien, la volonté +passionnée de rendre ses semblables heureux et bons: ce sont là les +qualités maîtresses, celles qui laissent dans les souvenirs de nos +contemporains la trace la plus émue et la plus profonde. + +Telle fut la vie de J. Bertrand, modèle de la vie d'un savant de premier +ordre de notre temps! + + * * * * * + + + + +RÉPONSE + +DE + +M. JULES LEMAÎTRE + + + + +MONSIEUR, + + +Je serais assez embarrassé de mon rôle, si la majesté de la Compagnie au +nom de laquelle je vous souhaite la bienvenue ne me devait rendre un peu +d'honnête assurance. Ignorant, j'ai à louer deux des plus illustres +savants du siècle: votre prédécesseur et vous-même, monsieur. Cela veut +dire que je dois parler de deux hommes dont je suis incapable de concevoir +pleinement et nettement les travaux. Mais, du moins, j'en connais +l'utilité supérieure, j'en devine la beauté, et je puis me faire quelque +idée du tour d'intelligence de ceux qui les ont accomplis. Cela suffira, +j'espère, et c'est aussi tout ce qu'on attend de moi. + +Au reste, en ce qui regarde M. Joseph Bertrand, vous avez heureusement +simplifié ma tâche. Vous avez parlé de l'homme en ami, en contemporain à +la fois affectueux et clairvoyant, et vous avez défini et jugé son oeuvre +scientifique comme seul le pouvait faire un de ses pairs. Après vous avoir +entendu, nous sommes encore plus assurés que Joseph Bertrand, dans un +ordre de spéculations accessible à très peu de cerveaux, fut un maître et +un créateur. + +Voilà, nous les profanes, tout ce que nous savons ici. Nous savons qu'il y +a une science des nombres, dont nous avons été à peine capables de +balbutier l'abécédaire; que quelques privilégiés seulement y peuvent faire +des découvertes qui les ravissent, qui les font vivre dans une espèce de +rêve dont le délice nous est inconnu, et d'où, cependant, sortent +quelquefois des inventions pratiques qui transforment l'industrie humaine +et profitent à l'humanité tout entière. Il y a, dans la gloire de ces +hommes, un mystère qui nous la rend plus sacrée. On les voit un peu du +même oeil que les Égyptiens voyaient les prêtres d'Isis. Le monde entier, +le peuple et les lettrés qui, là-dessus, sont aussi ignorants que le +peuple, les vénèrent sans rien comprendre à ce qu'ils font. Nous les +sentons bienfaisants et lointains. + +Et nous les sentons heureux d'une autre façon que nous. L'imagination des +nombres et de leurs relations, portée au degré où elle devient du génie, +doit faire, aux rares mortels qui en sont doués, une vie intellectuelle +notablement différente de la nôtre. On devine qu'ils sont des poètes à +leur manière, qu'ils jouent avec les nombres comme les poètes de la parole +écrite jouent avec les images concrètes. Le monde des nombres et des +formes géométriques que les nombres traduisent est sans doute un infini +aussi émouvant que l'univers des formes sensibles. Or celui-ci n'est point +fermé aux mathématiciens; mais l'accès de leur univers nous est interdit. +N'avons-nous donc pas quelque raison de croire que, si la vie est le songe +d'une ombre, leur songe est plus complet que le nôtre, et que +l'enchantement en est double! + +Ce qui me reste à faire, c'est de conter quelques anecdotes sur Joseph +Bertrand. On sait qu'il avait été un enfant d'une extraordinaire précocité, +une sorte d'«enfant prodige». A quatre ans, une fluxion de poitrine le +retint longtemps au lit. La mère donnait des leçons de lecture à son fils +aîné près du lit du petit malade. Très attentif sans en rien dire, Joseph +étudiait et repassait dans sa tête les assemblages de lettres et de +syllabes. On lui avait donné un livre d'histoire naturelle, tout plein +d'images. La mère fut bien surprise, et plus joyeuse encore, lorsque, un +jour, elle l'entendit lire couramment: _la Brebis et le Chien-Loup_. +Joseph Bertrand se souvenait avec plaisir de ce trait de son enfance. «Je +tiens, disait-il, à ce qu'on mette dans mon éloge que j'ai appris à lire +tout seul.» + +Je me conforme d'autant plus volontiers à son innocent désir que ce trait +n'est pas un accident, mais qu'il est caractéristique de l'habituelle +démarche de son esprit. Il continua de tout apprendre librement et par +lui-même. Son enfance et son éducation ressemblent singulièrement à celles +de Blaise Pascal. Ses aptitudes mathématiques se révélèrent dès son plus +jeune âge. Son père les développait sans jamais lui imposer de travail +régulier. Il lui donnait, en guise d'amusettes, de petits problèmes de +mathématiques ou de géométrie. Déjà tout travail, chez l'écolier, se +faisait de tête, à la promenade, en jouant, en se roulant par terre, ce +qui était sa posture favorite. Il combinait, sous son front enfantin, les +rapports des nombres et des surfaces en esquissant des culbutes. + +Ses parents demeuraient chez son oncle Duhamel, qui avait fondé et qui +dirigeait, rue de Vaugirard, une école préparatoire à l'École +Polytechnique. L'enfant errait en toute liberté par la vaste maison, +entrant dans toutes les classes selon sa fantaisie et recueillant ce qu'il +pouvait de la parole des professeurs. + +Vous ignorez, avez-vous dit, ce qu'il y a de vrai dans la tradition qui +veut que Joseph Bertrand ait passé, à onze ans, les examens de l'École +Polytechnique. Je puis éclairer ce menu point d'histoire. On lit dans une +note qu'il avait lui-même rédigée pour Pasteur, chargé de le recevoir à +l'Académie française: «En 1833, mon oncle m'envoya au collège Saint-Louis, +suivre la classe de M. Delisle... La même année, il demanda pour moi +l'autorisation de suivre les cours de l'École Polytechnique. Le directeur +des études, Dulong, exigea que je subisse un examen; M. Lefébure de Fourcy, +après m'avoir interrogé pendant une heure, déclara qu'il m'aurait classé +deuxième de sa liste. C'était au mois d'août 1833. C'était au mois d'août +1833. J'avais alors onze ans et cinq mois.» + +Cette précocité, dont Bertrand fut un éclatant exemple, on sait qu'elle se +rencontre quelquefois dans la mathématique et dans la musique; jamais, du +moins au même degré, dans la littérature et dans l'art. C'est sans doute +que l'imagination des rapports des nombres et de leurs fonctions peut se +passer de toute expérience de la vie, de toute observation de la réalité, +de toute connaissance des hommes, de toute philosophie, et que tel n'est +point le cas de l'imagination littéraire ou plastique. Seules, les +inventions mathématiques sont de pures constructions dans l'idéal, dans le +possible; elles sont identiques dans les cerveaux pensants et calculants +de toutes les planètes, si toutes les planètes sont habitées. Ne tenant à +rien de proprement terrestre, elles sont, pour ainsi dire, innocentes; et +c'est pourquoi le génie des mathématiques peut résider sous un front +d'enfant. Mais des enfants comme Blaise Pascal et Joseph Bertrand n'en +sont pas moins extraordinaires et vénérables par la puissance et la rareté +du don qui leur fut infus avec la vie. + +Votre prédécesseur, Monsieur, semble avoir porté partout cette +indépendance d'un esprit qui fut au-dessus des leçons, qui s'était formé +presque sans elles. Nous en pouvons juger: car, heureusement pour nous, il +ne se confina point dans la science où il excellait. Il était, comme +vous-même, de la lignée de ces savants de France qui furent aussi de +grands ou de remarquables écrivains. Il communiquait avec nous, il nous +appartenait par ses études sur Pascal, sur d'Alembert, et par ses notices +et discours académiques. Il n'avait aucun respect préventif, et il ne lui +déplaisait même pas, lorsque telle était sa pensée, d'aller contre +l'opinion commune. Son livre sur Pascal n'est peut-être pas un des mieux +ordonnés; mais c'est un des plus fins, des plus agréables, et, disons-le, +des plus irrévérencieux qui soient. Il ne dissimule ni le fanatisme, +d'ailleurs douloureux, de son héros, ni les faiblesses, dépourvues de +sourire, de cette âme tragique. Et l'apologie qu'il fait des casuistes est +exquise. + +La critique de Joseph Bertrand est incisive, volontiers contredisante, +extrêmement malicieuse, je n'ose dire taquine. Il y montre un esprit +original et hardi, et qui se plaît aux saillies brusques plutôt qu'aux +développements suivis et réguliers. On m'a assuré que c'était aussi sa +marque dans ses travaux de mathématiques, que ce qui le distinguait, même +là, c'était un génie curieux, alerte, soudain dans ses démarches, imprévu +dans ses solutions, admirable par une subtilité intuitive et rapide. + +Je me suis parfois demandé si, sous cette piquante humeur, qui lui était +devenue coutumière, on n'aurait pas retrouvé, en creusant un peu, une +plaie secrète: la douleur, stoïquement soufferte, mais, au fond, +inconsolable, d'avoir perdu, dans le désastre de 1871, ses notes et ses +manuscrits de quinze années, c'est-à-dire,--qui sait?--ce qui eut fait le +meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage était sans remède. Bertrand +n'essaya même pas de le réparer. Quand il refit sa bibliothèque, il y mit +plus de livres de littérature que de livres de science. Apparemment, sa +cruelle aventure amena, chez lui, un détachement un peu amer, par où +s'accrut encore sa liberté d'esprit... + +L'homme était charmant,--oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident +célèbre avaient achevé de lui faire un visage pittoresque, un visage de +vieux savant de conte familier. Il était la joie de nos discussions par sa +fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements, +où la seule chose que nous puissions prévoir, c'était qu'il ne serait pas +de notre avis. Inattendus aussi, les trésors de sa mémoire vaste et +bigarrée. Sa conversation était pleine de surprises. + +Dans sa vie familiale, inaugurée il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie +tendre et gaie répandait comme une cordiale poésie. C'était un père et un +grand-père adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bonté, de son +désintéressement, de sa charité active et délicate. Quand il s'agira de +son génie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions +pieusement à ses confrères de l'Académie des sciences, à vous, Monsieur, +tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son +esprit et de la générosité de son coeur, nous n'aurons qu'à nous souvenir. + +Vous lui succéderez dignement. Il est bon que les génies les plus divers +collaborent au grand oeuvre. Si une faculté redoutable d'analyse, jointe à +une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le +caractère de votre critique est d'être surtout ordonnatrice et +constructive. Vous avez beaucoup édifié, avec un énorme labeur, une foi +patiente et qui s'est rarement permis le sourire. + +Je n'entrerai pas dans le détail de votre biographie. Elle est harmonieuse +et simple. Fils d'un médecin de grand mérite et d'esprit sérieux, vous +avez été engagé de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique, +et vous vous y êtes enfoncé d'un pas puissant et ininterrompu. Votre +_cursus honorum_ est un des plus beaux et des plus riches que l'on +connaisse. Vous êtes professeur au Collège de France depuis quarante ans, +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de +médecine, membre des principales Académies ou Sociétés scientifiques +étrangères, sénateur inamovible, et j'en passe. Vous avez été deux fois +ministre, et vous avez contribué plus que personne à la réorganisation de +l'enseignement supérieur. + +Mais l'essentiel, ce dont les ignorants même sont informés, ce que +l'avenir retiendra, c'est que vous avez été le rénovateur de la chimie. + +Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abordé dans les +six cents mémoires que vous avez publiés au cours d'un demi-siècle. Mais +on peut dire que vous vous êtes surtout attaché à deux conceptions +générales par où vous l'avez radicalement transformée: c'est la synthèse +organique et c'est la thermochimie. + +Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqué un contraste +essentiel entre les composés minéraux qui se rencontrent dans les corps +bruts, et les composés organiques qui se rencontrent dans les corps +vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers résultent des +combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts +éléments irréductibles, les seconds sont formés par les combinaisons +complexes de quatre éléments, sans plus. + +Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de +l'écorce d'un arbre, de la sève d'une plante, du tissu d'une feuille, on +retrouve toujours ces quatre éléments, à savoir: le carbone, qui, à l'état +isolé, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogène, +l'oxygène et l'azote, c'est-à-dire trois gaz sans couleur, sans odeur, +sans saveur, et qui échappent pour ainsi dire à nos sens. + +C'est uniquement de ces quatre éléments que sont faites les merveilles +innombrables de la nature animée. Quelque étrange que cela paraisse, c'est +de ces quatre éléments que sont formés tous les corps organiques, +l'essence odorante qui gonfle les pétales d'une rose, la pulpe savoureuse +des fruits, la poussière colorée des ailes d'un papillon, ou, pour parler +comme François Villon, ce corps féminin «qui tant est tendre, poly, souëf, +si prétieulx». Seule la secrète architecture de ces édifices d'atomes +varie. Le poète soupire: + + Il existe un bleu dont je meurs, + Parce qu'il est dans des prunelles. + +Le chimiste répond: carbone, hydrogène, oxygène, azote. + +Il fallut à Lavoisier une singulière audace pour proposer un système qui +heurtait si violemment les impressions, les images involontaires que nous +recevons de tout l'ensemble des apparences sensibles, et qui, pour ainsi +parler, perçait et dégonflait les prestiges de l'universelle illusion. +Audace féconde! Car c'est sur cette conception que repose toute la chimie +moderne. + +La méthode qu'il employa dans ses recherches fut toujours la même: +l'analyse. En décomposant les corps que lui offrait la nature, il les +résolvait en leurs éléments.--Est-il possible de suivre une méthode +inverse? Peut-on, en partant de ces éléments,--carbone, oxygène, hydrogène, +azote,--reconstituer par synthèse ces édifices moléculaires si délicats, +si mystérieusement complexes, qui sont les composés organiques? + +Lavoisier ne le crut pas, n'osa pas le croire. «La chimie, dit-il, marche +vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et +resubdivisant encore... La chimie est la science de l'analyse.» + +Cette affirmation fut acceptée sans contrôle par ses successeurs +immédiats. «Dans la nature vivante, écrivait Berzélius, le grand maître de +la chimie dans le second quart du dix-neuvième siècle, les éléments +paraissent obéir à des lois autres que dans la nature inorganique. Si l'on +parvenait à trouver la cause de ces différences, on aurait la clef de la +chimie organique; mais cette clef est tellement cachée, que nous n'avons +aucun espoir de la découvrir, du moins quant à présent.» + +Considérant la mobilité et l'instabilité des composés organiques, les +chimistes pensaient que leur formation dépend de l'action de la «force +vitale» en lutte perpétuelle avec les forces moléculaires. «Le chimiste +fait tout l'opposé de la nature vivante, écrivait un chercheur pourtant +original, Gerhardt; il brûle, détruit, opère par analyse; la force vitale +seule opère par synthèse; elle reconstruit l'édifice abattu par les forces +chimiques.» + +Mais vous êtes venu, Monsieur. Vous avez eu la tranquille hardiesse de ne +pas croire vos aînés sur parole; vous avez tenté ce qu'ils déclaraient +chimérique; vous avez dissipé au feu de vos cornues le vain fantôme +mythologique de la force vitale; vous avez su combiner les éléments des +matières animales et végétales par le seul jeu des forces physiques déjà +connues; vous avez trouvé la clef que déclarait introuvable le bon +Berzélius. + +Le premier pas était le plus difficile. Comment combiner l'inerte carbone +avec le plus léger des gaz, l'hydrogène? Cette union directe si longtemps +regardée comme impossible, vous l'avez réalisée en 1862, par le sortilège +de l'arc électrique. L'acétylène, terme initial de l'innombrable série des +carbures d'hydrogène, était constitué synthétiquement. Condensé sous +l'influence de la chaleur, il fournit la benzine; additionné d'hydrogène, +il donna l'éthylène, dont l'union avec l'eau fournit l'alcool. + +En prenant à leur tour, pour point de départ, ces premiers composés, vous +avez obtenu, au moyen des mêmes méthodes, par des réactions de plus en +plus faciles et de plus en plus variées, la multitude des composés +organiques. «La synthèse, avez-vous écrit, étend ses conquêtes depuis les +éléments jusqu'aux substances les plus compliquées, sans qu'on puisse +assigner de limites à ses progrès.» + +Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les +corps gras, les composés actifs de la pharmacie, les matières colorantes. +L'industrie vous doit l'élaboration méthodique des couleurs d'aniline, +dont l'éclat l'emporte sur celui des matières colorantes naturelles. Et la +médecine vous doit la plupart des remèdes nouveaux, des remèdes à la mode. +Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser légitimement des richesses +démesurées. Mais, au cours de votre longue carrière scientifique, vous +n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonné à la +communauté le bénéfice de vos découvertes. L'homme de science, eût dit +Renan, est un _ebionim_. Il fait de la vérité sa principale richesse. Cet +ascète des temps modernes dédaigne de prélever sa dîme sur les largesses +que son génie fait aux hommes. Même, il laisse aux habiles selon le monde +les millions dont ils lui sont redevables, comme un présent de nul prix. + +La seconde conception géniale à laquelle votre nom restera attaché, c'est +la thermo-chimie. + +Vous aviez renversé la distinction chimique établie entre les corps bruts +et les corps vivants; vous aviez démontré que les forces chimiques qui +régissent la matière organique sont, réellement et sans réserve, les mêmes +que celles qui régissent la matière minérale. Mais ces forces elles-mêmes, +comment en mesurer l'action? Comment calculer et prévoir les résultats de +leurs conflits? Pourquoi certains éléments s'unissent-ils? Pourquoi +certains autres demeurent-ils séparés? Problème ardu, qui préoccupait déjà +les anciens alchimistes et qui les amena à supposer l'existence +d'affinités électives entre les corps. Mais ces affinités que Goethe, dans +un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou +amour, demeuraient mystérieuses et inexplicables. + +C'est vous, Monsieur, qui en avez donné pour la première fois une +définition précise. Vous avez montré que l'on peut prendre pour mesure de +l'affinité la quantité de chaleur développée dans la combinaison chimique, +et que, dans toute réaction, le système de corps qui tend à se former est +celui qui dégage le plus de chaleur. + +Une des plus merveilleuses conséquences de cette découverte fut de +transformer l'étude empirique des matières explosives en une science +rigoureuse, fondée sur le calcul exact de leur énergie. + +La poudre noire traditionnelle, peu à peu perfectionnée depuis le seizième +siècle, était seule employée pour les fusils et les canons, quand, il y a +trente ans, vous déclarâtes hardiment que la théorie permettait de +fabriquer des matières explosives d'une force double: assertion qui fut +alors contestée avec une extrême vivacité. Mais, depuis, les travaux +poursuivis sous votre direction à la Commission des substances explosives, +que vous présidez depuis 1873, ont complètement vérifié vos prévisions. +Par vous, la fabrication des poudres sans fumée a renouvelé sous nos yeux +l'artillerie et l'art même de la guerre. + +Mais je n'ai pas, Monsieur, la prétention de vous apprendre ce que vous +avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots à vos +nouveaux confrères. + +Entre tous les hommes occupés de science, le chimiste est celui qui répond +le mieux à l'idée que, dès les premiers âges, le peuple s'est faite du +savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connaît les secrets. +Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathématicien, le naturaliste, +l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le +sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs +influences réciproques, qui sait même en faire de nouveaux, faire de l'or, +faire de la vie, changer la figure des choses, créer après Dieu. + +Vous n'avez pas pétri ni animé l'_homunculus_ de Faust. Même, il faut bien +l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez +reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a +égalé sur quelques points les miracles rêvés par la chimérique alchimie. +Autant que cela est actuellement permis à la faiblesse humaine, vous avez +su les secrets, et vous avez agi sur la nature. + +Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unité de la matière; vous avez +pénétré jusqu'à l'atome irréductible. Vous avez vu que les différences des +corps ne sont que les différences de position des molécules primitives; +que tout se ramène à la mécanique; qu'à chaque instant de la durée, le +total des forces est le même dans l'univers sous la diversité des +manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur +transformée, et inversement. + +Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthèse ce que +l'analyse avait défait, et vous avez vérifié par là l'exactitude de +l'analyse elle-même. Non seulement vous avez reproduit les substances +naturelles, mais vous en avez produit une infinité d'autres, qui, sans +vous, n'auraient pas existé. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis +par la nature, vous pourrez,--quand vous en aurez le loisir,--en +fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des +méthodes prévues, et dont vous aurez annoncé d'avance les principales +propriétés. Vous avez pu dire, en toute vérité, que «le domaine où la +synthèse chimique exerce sa puissance créatrice est en quelque sorte plus +grand que celui de la nature actuellement réalisée». + +A votre tour, après Lavoisier, vous êtes le roi de la chimie. Vous êtes, +par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de +l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez armée, le +bienfaiteur de la patrie,--de cette patrie que vous aimez et pour +elle-même et pour l'amour de l'humanité, dont elle fut la grande servante. +Avec Pasteur, vous aurez été peut-être l'homme du dix-neuvième siècle le +plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si +grande qu'elle soit déjà, n'est qu'un commencement; vous avez fondé une +méthode dont les applications peuvent être infinies. Ne disiez-vous pas, +dans une heure souriante, que le problème des aliments (et par suite la +question sociale) est un problème chimique; qu'un jour viendra où on les +fabriquera de toutes pièces avec le carbone emprunté à l'acide carbonique, +avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de +l'atmosphère, et que, ce jour-là, chacun emportera pour se nourrir sa +petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit +flacon d'épices aromatiques, accomodés à son goût personnel?--Si ce rêve +d'une humanité heureuse et idyllisée par la science se réalise jamais, on +pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable poème terrestre sera sorti +du laboratoire où vous peinez allègrement depuis cinquante années, et où +vous triturez dans vos cornues la joie et la délivrance du monde futur. + +Le respect public vous environne. Au point où vous êtes parvenu, vous +n'appartenez plus à telle fraction politique du pays, mais à la nation. Un +grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus aisé que vous avez +la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si éclatant d'intelligence, +de vos quatre fils, et qu'ainsi vous êtes assuré de plus d'une façon de +durer dans un long avenir et de léguer à la mémoire des hommes quelque +chose de vous. + +Évidemment, Monsieur, vous êtes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan +lorsqu'il concevait la planète gouvernée quelque jour par une assemblée de +savants qui auraient à la fois la raison et la force. La direction que +vous imprimeriez à l'humanité n'aurait rien d'hésitant. Mais +l'aristocratie que prévoyait Renan régnerait par la terreur. Je crois que, +à ce point de son rêve, vous eussiez abandonné votre ami. + +Vous avez beaucoup écrit sur les rapports de la philosophie et de la +science. Votre rationalisme est sans tache. Vous êtes un des plus +authentiques continuateurs des philosophes de l'_Encyclopédie_. Vous avez +leur optimisme, leurs sentiments à l'égard des religions, leur confiance +exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrès de l'humanité. + +Est-ce moi, Monsieur, qui vous reprocherai de penser ainsi? Irai-je vous +faire des objections? A vous, jamais. Je n'en oserais faire qu'à certains +de ceux que, sans le savoir, vous traînez à votre suite, qui n'ont +peut-être pas les mêmes droits que vous de nous parler au nom de la +science, et qui n'ont assurément ni votre haute probité d'esprit, ni votre +désintéressement, ni votre tolérance. Mais à vous je dirai:--Il est +excellent, il est indispensable qu'il y ait des hommes de votre type +intellectuel et moral, des rationalistes non troublés et même un peu +intransigeants. Les femmes et les enfants, charme du monde, le feraient +peu avancer, non plus que les mystiques et les artistes eux-mêmes. Ce +n'est pas le sentiment religieux qui a fait les grandes découvertes de la +science et de l'industrie moderne. Bénie soit votre philosophie, si c'est +elle qui vous a communiqué la force d'accomplir durant cinquante ans des +travaux dont a profité toute la communauté humaine! + +Au surplus, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, +d'être connu de l'homme et de se réfléchir fidèlement en lui: et il n'y a +de connaissance proprement dite que par la raison appuyée sur +l'observation scientifique. C'est ce qu'il m'est impossible de ne pas vous +accorder, si fort que je sois impressionné par la somme de consolation et +de vertu que tant de bonnes âmes doivent à la croyance au surnaturel. Or +vous n'en demandez pas davantage. Autour de ce qui peut être dès +maintenant objet de connaissance, vous nous laissez amplement de quoi +rêver et nous émouvoir. + +Votre positivisme est d'une scrupuleuse loyauté. Il respecte ce qu'on peut +appeler les réalités morales.--Il les reconnaît irréductibles. Pour vous, +«le sentiment du beau, celui du vrai, celui du bien, sont des _faits_ +révélés par l'étude de la nature humaine. Vous écrivez dans votre lettre +à Renan: «Derrière le beau, le vrai, le bien, l'humanité a toujours senti, +sans la connaître, qu'il existe une réalité souveraine dans laquelle +réside l'idéal, c'est-à-dire Dieu, le centre de l'unité mystérieuse et +inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul +peut nous y conduire; ses aspirations sont légitimes pourvu qu'il ne sorte +pas de son domaine avec la prétention de se traduire par des énoncés +dogmatiques et _a priori_ dans la région des faits positifs.» Et encore: +«La notion du devoir, c'est-à-dire la règle de la vie pratique, est un +fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion... Il en est de +même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de +sens... L'homme _sent_ qu'il est libre: c'est là un fait qu'aucun +raisonnement ne saurait ébranler.»--Et vous ne nous défendez point de +construire là-dessus des systèmes de métaphysique et, pour employer vos +expressions, d'«assembler par des liens individuels», c'est-à-dire selon +les besoins de notre coeur, «les traits généraux tirés de la connaissance +de la vie humaine et du monde extérieur». Bref, vous nous permettez +d'imaginer l'inconnu à notre gré, pourvu que cette imagination ne +contredise à aucun moment les acquisitions progressives de la science, et +qu'elle tâche de s'y raccorder à mesure. Ah! Monsieur, quelle marge vous +nous laissez encore! + +Vous êtes persuadé, il est vrai, que, «depuis que les croyances +religieuses ne sont plus la base de l'ordre social et de la moralité +humaine, la somme de vertu et de dévouement qui est dans le monde n'a pas +diminué! loin de là». D'une façon générale, vous n'avez pas bonne opinion +des religions, même comme instigatrices de vertus, et vous avez travaillé, +pour votre part, à compléter la laïcisation de l'État et de la vie +publique. «Mais dans cette entreprise, avez-vous dit, il faut éviter à +tout prix la violence, qui est contraire à la justice et qui provoque la +réaction; il faut surtout éviter de froisser ces âmes délicates et pures, +qui ont identifié leur être moral avec la vieille organisation +théocratique, aussi bien que ces esprits honnêtes, prompts au vertige et +hostiles aux brusques changements.» Voilà, Monsieur, des paroles à la fois +vraiment politiques et vraiment humaines, et qu'il n'est peut-être pas +hors de propos de rappeler aujourd'hui. + +Enfin, monsieur, vous avez la fierté de la science: vous n'en avez pas +l'ivresse. Parce que vous êtes parfaitement sincère et lucide, votre +optimisme lui-même a sa mélancolie. Sans doute vous avez écrit avec une +intrépide confiance: «En s'attachant aux grandes périodes, on voit +clairement que le rôle de l'erreur et de la méchanceté décroît, à +proportion que l'on s'avance dans l'histoire du monde. Les sociétés +deviennent plus policées, et j'oserai dire de plus en plus vertueuses. La +somme du bien va toujours en augmentant, et la somme du mal en diminuant, +à mesure que la somme de vérité augmente et que l'ignorance diminue dans +l'humanité. C'est ainsi que la notion du progrès s'est dégagée comme un +résultat _a posteriori_ des études historiques.» Mais, à côté de cela, je +sais des pages de vous qui sont, sans le vouloir peut-être, d'une infinie +tristesse. Après avoir longtemps observé les sociétés animales, vous +concluez, en ce qui regarde les fourmis, que le progrès de leur +civilisation est parvenu, depuis de longs siècles déjà, à des limites au +voisinage desquelles elle est condamnée à osciller désormais, tant que la +race durera. Et vous vous demandez: «En est-il autrement des races +humaines? Sommes-nous autorisés à regarder leurs progrès comme indéfinis? +ou bien les races humaines sont-elles destinées à obéir à la même loi +fatale? Leur évolution parviendra-t-elle aussi à un état stationnaire, +dont les limites seront déterminées par celle des connaissances que +l'homme peut acquérir et combiner, en vertu des facultés intellectuelles +qui résultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races +humaines ne présenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation à peu +près uniforme, oscillant entre certains états alternatifs de trouble et +d'équilibre, mais s'efforçant désormais de revenir toujours à une +organisation type, réputée la plus convenable au bonheur et à la dignité +de l'espèce humaine? Une semblable opinion serait peut-être la plus +conforme aux leçons de l'histoire.» + +Vous citez l'Égypte, vous citez la Chine; et vous ajoutez: «Ne sera-ce +point aussi l'histoire des races européennes, lorsqu'elles auront couvert +et dominé la surface du globe terrestre, mis en exploitation toutes ses +ressources, embrassé tous les éléments de connaissances que son étendue +comporte, épuisé les combinaisons fondamentales compatibles avec la +puissance, limitée aussi, de l'intelligence individuelle de l'homme? en un +mot consommé toute la réserve d'énergie inhérente au globe terrestre et à +l'espèce humaine?» + +Question mélancolique! Ce dernier état, où parviendra, si elle peut, la +laborieuse humanité européenne, cet idéal encore lointain, nous ne le +verrons pas, et nos enfants et nos petits-enfants ne le verront pas non +plus. Mais, si admirable qu'il soit, par cela seul qu'il est une limite il +ne nous ravit point, car, invinciblement, nous désirons plus encore, +autrement dit, nous désirons par de là les énergies et les possibilités de +notre nature. Une humanité où les inventions scientifiques augmenteraient +pour tous les commodités de la vie, où tout le monde aurait facilement à +manger et de quoi se divertir un peu, où régnerait un à-peu-près de +justice sociale, cela est déjà très beau, cela est peut-être irréalisable; +et malgré tout (est-ce que je me trompe?) cela nous paraît encore médiocre, +au regard des milliers de siècles de souffrance et d'effort qui l'auront +si péniblement préparé, au regard surtout de notre puissance infinie de +désir. Et, bien que nous soyons incapables de substituer un rêve plus +plausible à celui-là, nous disons: «Est-ce là tout ce que la science +promet? est-ce tout ce qu'elle a à proposer?... Et après?» Et nous sommes +tourmentés soit par la chimère d'une évasion dans les autres planètes, +soit par la soif des vies futures que promettent les religions, soit par +la vague songerie métaphysique d'une fusion de toutes les âmes dans une +Conscience universelle et divine... + +Vous répondrez: «Cultivons notre jardin, qui est toute la terre. Il est +bien inutile d'interdire la rêverie aux hommes. Mais nous voulons savoir +ce qui est erreur et ce qui est vérité. Nous n'atteindrons jamais la +nature des choses, les origines et les fins, mais toute la vérité dont +nous sommes capables n'est pas encore trouvée. Nous avons là, quoi qu'il +arrive, de quoi occuper nos rapides jours. Le plus bel emploi de notre vie, +c'est d'accroître la conformité de notre intelligence à la réalité. Et +c'est aussi notre meilleur plaisir. Travaillons à connaître les lois +universelles et immuables.» + +Ainsi vous avez pensé toute votre vie. Ainsi vous pensiez déjà, à dix-huit +ans, quand Ernest Renan, au sortir de Saint-Sulpice, vous rencontra dans +la petite pension de la rue Saint-Jacques. + +Il m'est doux, monsieur, de songer que vous avez été, pendant un +demi-siècle, le meilleur ami de l'homme qui m'a le plus enchanté et +troublé, et qui a longtemps exercé sur moi une influence où il y eut du +sortilège. + +Votre amitié avec cet incomparable artiste fut originale; elle fut +profonde et tendre, sans être jamais familière. Vos esprits s'aimaient. Ce +qu'il conservait encore de sérieux ecclésiastique s'accorda avec votre +sérieux de jeune clerc de la science. Vous étiez plus jeune que lui de +quatre ans: mais vous marchiez déjà dans votre voie, et il cherchait la +sienne. Votre précoce sérénité d'esprit dut être bonne à son inquiétude. +Je crois que vous devez à ce charmant compagnon les rares sourires qui +éclairent votre oeuvre: mais peut-être aussi vous doit-il d'être resté, +sous ses caprices aventureux, parmi ses fantaisies pyrrhoniennes ou ses +rechutes dans le rêve, immuablement fidèle à deux ou trois principes +essentiels de la critique scientifique; peut-être vous doit-il, un peu, ce +que j'appellerai l'épine dorsale, l'armature de sa pensée, changeante en +apparence, ferme et suivie dans son fond. + +Le souvenir de cette amitié de deux grands hommes traversera les âges et +ajoutera une grâce à leur gloire commune. Nos descendants chercheront qui +de vous deux a le plus donné à l'autre. Oserai-je indiquer ce que +j'entrevois en lisant vos lettres et les siennes? Dans le temps où d'assez +longs voyages vous séparaient, si quelque circonstance imprévue venait +entraver ou ralentir votre correspondance, je ne sais si je me trompe, +mais il me paraît bien que celui de vous deux qui en souffrait le plus, ce +n'était pas lui, et que celui qui semblait oublier le plus facilement, ce +n'était pas vous... + +Et pourtant, de son propre aveu, vous êtes, en dehors de certaines +personnes de sa famille, celui de ses contemporains qu'il a le plus aimé, +et pour qui il a fait la plus notable infraction aux règles qu'il tenait +de ses maîtres sulpiciens touchant les «amitiés particulières». Il vous +l'eût fait savoir, si la Fortune, meilleure pour vous--et pour nous +aussi--avait voulu qu'il vous reçût à cette place. Je lui emprunterai du +moins la fin de mon discours, sûr que vous m'en saurez gré et que vous y +trouverez le genre d'éloge qui vous contentera le mieux et qui vous +paraîtra, le plus digne de vous. «Ceux qui vous connaissent, vous +écrivait-il un jour, savent combien vous tenez peu à ce qui n'est pas la +patrie et la vérité.» + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Séance De L'académie Française Du 2 +Mai 1901, by Pierre Berthelot and Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉANCE DE L'ACADÉMIE *** + +***** This file should be named 14541-8.txt or 14541-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/5/4/14541/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading +Team. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14541-8.zip b/old/14541-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1b89bcf --- /dev/null +++ b/old/14541-8.zip |
