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+The Project Gutenberg EBook of Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901
+by Pierre Berthelot and Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901
+ Discours De Réception De M. Berthelot; Réponse De M. Jules Lemaître
+
+Author: Pierre Berthelot and Jules Lemaître
+
+Release Date: December 31, 2004 [EBook #14541]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉANCE DE L'ACADÉMIE ***
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+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+SÉANCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE DU 2 MAI 1901
+
+
+DISCOURS DE RÉCEPTION
+DE
+M. BERTHELOT
+
+RÉPONSE
+DE
+M. JULES LEMAÎTRE
+
+
+PARIS, ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+15, RUE DE CLUNY.
+
+1901
+
+
+PARIS, IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN
+5, rue des Grands-Augustins.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+DISCOURS DE RÉCEPTION
+
+DE
+
+M. BERTHELOT
+
+
+
+
+MESSIEURS,
+
+
+Depuis la fondation de cette illustre Compagnie, qui comptera bientôt
+trois siècles d'existence, c'est un usage et un devoir pour le nouveau
+venu de saluer en entrant ses confrères et de rappeler le souvenir du
+fondateur de notre institution. Peut-être la dernière coutume
+commence-t-elle à être moins suivie et regardée comme un peu surannée:
+Richelieu a été loué dans cette enceinte par les poètes et les prosateurs
+les plus célèbres, sous tant de formes délicates ou profondes, que les
+quelques grains d'encens jetés par un chimiste dans cet océan d'éloges
+doivent lui être assez indifférents: à supposer qu'ils lui parviennent, au
+sein du repos et du silence éternels qui règnent en dehors de nos régions
+vivantes et agitées, assujetties à la mobilité incessante du temps et de
+l'espace!
+
+Mais ce serait montrer envers vous une noire ingratitude que de ne pas
+témoigner toute ma reconnaissance aux confrères présents aujourd'hui dans
+cette enceinte; comme aussi, permettez-moi d'ajouter, à la mémoire de tant
+d'amis que j'y ai comptés et qui ne sont plus. J'ose espérer que leur
+opinion bien connue n'a pas été sans quelque influence sur votre choix.
+Parmi ces patrons honorés entre tous de mon élection, je rappellerai
+seulement Claude Bernard, Taine, Leconte de Lisle, Alexandre Dumas, Victor
+Hugo, et surtout mon ami Joseph Bertrand, dont je tiens désormais
+doublement la place; pourrais-je oublier enfin le compagnon le plus cher
+de ma vie, Ernest Renan? J'ai vécu avec ceux-ci dans la plus étroite
+intimité, pendant près d'un demi-siècle; je me suis assis pendant de
+longues années auprès d'eux, dans nos carrières communes et surtout dans
+notre grande confrérie de l'Institut, chacun au sein de son Académie
+particulière: ma joie et la leur auraient été doublées s'ils avaient pu me
+voir aujourd'hui à leurs côtés dans cette Académie française, qui forme
+comme une seconde consécration plus générale de notre réputation de
+spécialistes. Les Divinités jalouses qui règlent la destinée humaine en
+ont décidé autrement! Je n'ai pu bercer mes amis dans leur dernier sommeil
+par la cantilène suprême qui consacre la mémoire de ceux qui ne sont plus!
+
+Sans doute, je le sais, ce n'est pas en raison de leurs amitiés que vous
+choisissez vos confrères; il est dans les traditions de l'Académie
+d'appeler dans son sein quelques artistes, quelques historiens, quelques
+adeptes dans l'ordre des sciences exactes et dans l'ordre des sciences
+naturelles. D'Alembert a été autrefois l'expression la plus complète de
+cet alliance entre les divers groupes qui forment aujourd'hui notre
+Institut. Au siècle dernier, il était l'un des premiers, à la fois dans
+l'ordre triple des sciences, de la philosophie et de la littérature, et
+vos prédécesseurs l'avaient constaté en le choisissant pour secrétaire
+perpétuel. Parmi nos contemporains, Cl. Bernard, Dumas, Pasteur, Joseph
+Bertrand, librement élus des deux côtés, ont cumulé les titres de nos
+Académies. J'ajouterai pour les trois premiers, comme pour moi-même, le
+titre de l'Académie de médecine: les services qu'elle rend à l'humanité ne
+doivent pas être tenus en oubli. Sans prétendre me comparer à ces grands
+hommes, je demande la permission d'invoquer leurs précédents. Joseph
+Bertrand en particulier attachait à son titre de l'Académie française une
+importance extrême: je n'oserais dire exagérée, craignant de manquer de
+modestie; je veux dire, d'oublier qu'il convient à chacun de nous de
+ramener à l'humble mesure de sa personnalité les distinctions et les
+dignités dont il peut être honoré. En tout cas, votre aimable accueil, et,
+j'ajouterai le témoignage de sympathie des gens de mérite qui auraient pu
+prétendre à vos suffrages et qui se sont effacés, non sans doute devant ma
+personne, mais devant la science dont vous témoignez le désir d'accueillir
+un nouveau représentant; toutes ces circonstances ont simplifié ma tâche.
+Certains malveillants prétendent qu'il faut quelquefois pour pénétrer ici
+montrer patte blanche: sans doute on ne doit offenser personne de propos
+délibéré, quand on entre dans une compagnie éclairée et polie comme
+celle-ci; mais elle aime avant tout que chacun conserve son individualité,
+ses amis et sa figure propre.
+
+Si l'honneur que vous m'avez accordé est attristé à certains égards par le
+souvenir des confrères que j'aurais pu trouver dans cette enceinte et qui
+ne sont plus, j'aurai du moins cette douloureuse compensation de rendre à
+la mémoire de J. Bertrand un dernier hommage: ma tâche sera d'autant plus
+aisée que Bertrand n'a soulevé dans le monde des esprits, ni les mêmes
+tempêtes, ni le même ordre de sympathies que Renan: son mémorial n'expose
+pas celui qui le rappelle aujourd'hui devant vous, comme un pur
+représentant de la science, aux mêmes contradictions.
+
+Joseph-Louis-François Bertrand naquit à Paris, rue Saint-André-des-Arts,
+le 11 mars 1822. Il était fils d'un médecin distingué, de provenance
+bretonne. Notre confrère gardait l'empreinte de sa race, sensible à
+première vue dans l'aspect rond et brachycéphale de sa tête, aussi bien
+que dans la franche sincérité de son accueil. Sa famille était originaire
+de Rennes, ville avec laquelle il conserva toujours d'étroites relations.
+Son grand-père maternel, M. Blin, y avait laissé des souvenirs durables;
+patriote ardent, volontaire à l'armée du Rhin, adversaire politique résolu
+de Carrier à Rennes, il représenta sa ville natale au Conseil des Cinq
+Cents. Directeur des Postes sous l'Empire, il fut destitué en 1815. Sa vie
+se prolongea jusqu'en 1834; il survécut à son fils le médecin et put
+goûter les prémices de l'enfance de ses petits-fils et prévoir, dans les
+rêves anticipés d'un aïeul, la destinée brillante qui les attendait.
+Alexandre Bertrand, le père de nos confrères, né à Rennes, était lui-même
+élève de l'École polytechnique, et il semblait destiné à l'étude des
+sciences exactes, lorsque l'École fut licenciée en 1815. Il dut chercher
+une autre carrière et adopta celle de médecin. Les liens de descendance
+qui existent entre les hommes qui s'adonnent à la médecine et ceux qui
+cultivent la science pure se retrouvent dans l'histoire de bien des
+philosophes, depuis Aristote jusqu'à nos jours. A cet égard, je suis aussi
+le successeur de Joseph Bertrand. Son père Alexandre s'occupait d'ailleurs
+autant de philosophie scientifique et de psychologie que de pratique.
+Rédacteur au _Globe_, il y connut Dubois de la Loire, Pierre Leroux et un
+certain nombre des hommes originaux et d'initiative qui prirent part à la
+tentative de rénovation sociale essayée par les Saint-Simoniens après
+1830: tentative avortée sans doute, quant à sa formule immédiate, mais qui
+a laissé des traces profondes dans l'évolution de la génération qui nous a
+précédés. Les relations du père de Bertrand avec les Saint-Simoniens
+furent étroites; elles devinrent l'origine de celles de notre confrère
+avec les Pereire, qui ont joué un rôle si important dans l'histoire
+financière du second Empire.
+
+Joseph Bertrand avait un frère aîné, plus âgé de deux ans, qui marque
+aussi parmi les hommes de notre temps: c'est notre confrère, Alexandre
+Bertrand, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Leur
+père ne devait pas assister aux succès de ses fils: il mourut jeune en
+1831, des conséquences d'une chute, suivie d'une maladie qui dura un an.
+Il était âgé de trente-six ans seulement; il laissait une veuve presque
+sans ressources, avec quatre enfants en bas âge. Heureusement, c'était une
+personne de tête et de dévouement, qui sut les élever, leur communiquer
+son énergie et la hauteur de son caractère moral. Elle a vécu jusqu'à
+l'âge le plus avancé; les amis de Bertrand ont tous connu cette femme
+distinguée, qui, plus heureuse que son mari, put jouir jusqu'au bout des
+succès de ses enfants. L'une de ses filles épousa M. Hermitte, autre
+confrère, que nous venons de perdre, et dont la vieillesse octogénaire a
+été entourée du respect des mathématiciens du monde entier. Duhamel, oncle
+des jeunes Bertrand, et mathématicien très distingué lui-même, depuis
+membre de l'Académie des sciences, où je l'ai remplacé, concourut à leur
+éducation, à celle de Joseph principalement, qu'il fit venir à Paris.
+Duhamel y dirigeait alors une institution préparatoire à l'École
+polytechnique. De là une séparation entre les deux frères, Alexandre étant
+resté avec sa mère à Rennes, où une bourse du lycée lui avait été
+attribuée. Malgré cette circonstance, l'enfance de Joseph ne manqua pas de
+soins maternels, grâce à sa tante, Mme Duhamel, dont nous avons aperçu
+autrefois la physionomie affectueuse et un peu bourrue. Si l'on ajoute à
+tous ces noms d'académiciens, celui d'un autre parent, le naturaliste
+Roulin, qui voyagea dans l'Amérique équatoriale, on voit que J. Bertrand
+se trouva, dès sa première enfance, entouré de personnes hors ligne, aussi
+bien au point de vue scientifique qu'au point de vue moral: leur influence
+ne dut pas être étrangère au développement de son intelligence et de son
+coeur. Quelques lettres de J. Bertrand, âgé de neuf à onze ans, attestent
+la vive affection qu'il portait à sa mère et aux siens, sans accuser
+d'ailleurs dès cette époque aucune intelligence exceptionnelle. Cependant
+celle-ci se serait manifestée de très bonne heure, d'après des légendes
+qui ont eu cours et qui en feraient un enfant prodige. Ce qui est sûr,
+c'est qu'à quatre ans il savait lire; à huit ans il traduisait le _De
+Viris_. On a dit qu'à onze ans, il aurait passé les examens de l'École
+polytechnique, et le fait est signalé dans une lettre de M. Blin: mais il
+s'est agi sans doute d'examens comparatifs, et non d'examens soutenus
+avant l'âge, dans les conditions réglementaires et devant les examinateurs
+officiels. De semblables examens bénévoles n'ont pas coutume de trouver
+place dans un système strictement et officiellement défini, tel que celui
+des grandes Écoles de l'État. Nous avons connu à l'Académie des sciences
+plus d'un enfant prodige; mais quelque facilité d'étude qui leur ait été
+accordée, dans l'ordre des sciences du moins, aucun d'eux n'a justifié les
+espérances premières: les facultés de mémoire, qui sont en général leur
+principal attribut, ne présagent en rien les facultés rationnelles de
+l'homme mûr.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que J. Bertrand fut admis, en 1839, le
+premier à l'École polytechnique, à l'âge réglementaire de dix-sept ans.
+S'il en sortit seulement le sixième, ce n'est pas qu'il eût perdu sa
+supériorité intellectuelle sur ses camarades; mais les rangs sont assignés,
+comme on sait, d'après un système de moyennes, plus favorable à la
+médiocrité distinguée qu'au talent hors ligne. Le rang de Bertrand fut
+abaissé, en raison de sa nullité en dessin et dans les exercices
+graphiques. Je crois même qu'au temps présent, cette nullité l'eût mis à
+la queue, c'est-à-dire en dehors du classement. Voilà où conduit la
+prétention de tout réglementer au nom d'une justice absolue!
+
+J. Bertrand n en conserva pas moins une primauté reconnue, dès l'âge de
+vingt-cinq ans, parmi les jeunes gens de sa génération. Retraçons
+rapidement le tableau de son _cursus honorum_. Docteur ès sciences dès
+l'âge de seize ans, élève de l'École polytechnique à dix-sept ans, la
+facilité sans pareille de Bertrand lui permit, en même temps qu'il
+poursuivait à l'intérieur de l'École le cours des études et des examens
+réglementaires, d'affronter au dehors les concours les plus difficiles.
+Pendant sa première année, il acquit ainsi le titre d'agrégé de Faculté,
+récemment institué; pendant la seconde année, le titre d'agrégé de
+l'enseignement secondaire, toujours au premier rang avec dispense d'âge. A
+la vérité, le premier concours fut une déception: la Sorbonne était
+hostile à ce nouveau grade; il en résulta une exclusion singulière. En
+fait, il fut entendu, ou plutôt sous-entendu, entre les professeurs de
+l'époque, que les nouveaux agrégés ne seraient jamais choisis par eux
+comme remplaçants ou suppléants. Au lieu d'ouvrir aux jeunes triomphateurs
+la carrière, leur titre la ferma; ce fut sans doute l'une des raisons pour
+lesquelles J. Bertrand devint plus tard professeur au Collège de France,
+mais jamais à la Faculté des sciences.
+
+Auparavant, il avait professé dans l'enseignement secondaire, d'abord au
+lycée Saint-Louis, en 1844; plus tard, à partir de 1853, au lycée Napoléon,
+où mon ami d'Alméida exposait en même temps la physique; il servit
+d'intermédiaire entre nous. Cependant, on ne saurait se passer des gens de
+mérite dans l'enseignement supérieur. Aussi Bertrand, écarté de la
+Sorbonne, était-il devenu maître de conférences à l'École normale
+supérieure; puis suppléant de Biot au Collège de France. Avant de lui
+succéder, il fit un long apprentissage, non seulement scientifique, mais
+psychologique, et il racontait volontiers, sur ses relations avec son
+titulaire et sur la stricte économie de celui-ci, des anecdotes, que je ne
+voudrais pas rapporter dans cette enceinte, où Biot a figuré à son jour,
+dans son extrême vieillesse. Le caractère indépendant de J. Bertrand se
+manifesta, dès lors, par plus d'un trait; j'en citerai un seul, qui aurait
+pu briser sa carrière, au cours de la dure période d'oppression
+intellectuelle que les hommes de ma génération ont subie de 1850 à 1860.
+Après la mort de l'un des personnages politiques notables du temps, le
+ministre de l'Instruction publique d'alors jugea à propos d'ouvrir une
+souscription pour élever une statue au défunt. On fit passer la liste
+parmi les professeurs de lycée. Plus d'un laissa blanche la ligne tracée
+vis-à-vis de son nom. Tel fut le cas, au lycée Napoléon, de d'Alméida et
+de J. Bertrand. Le proviseur, mécontent, leur fit représenter la liste;
+nos deux amis impatientés, écrivirent en face de leur nom le chiffre
+définitif zéro. Heureusement le proviseur, soit touché de quelque
+sympathie secrète, soit plutôt effrayé et craignant pour lui-même,
+supprima la feuille d'inscription.
+
+Cependant, J. Bertrand marquait sa place dans la science par des
+découvertes originales; il était élu en 1856, à l'âge de trente-quatre ans,
+membre de l'Académie des sciences, en remplacement de Sturm: il fut nommé
+la même année que son beau-frère Hermitte. Il devint successivement
+professeur à l'École polytechnique en 1856 et au Collège de France en 1862,
+puis correspondant et associé d'une multitude d'académies et sociétés
+scientifiques étrangères. En 1874, il succéda à Élie de Beaumont comme
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; en 1884, il remplaça
+Dumas à l'Académie française.
+
+On voit que sa carrière publique fut rapide et heureuse, sans grandes
+péripéties. Le succès en était légitime, car son oeuvre est considérable,
+tant au point de vue scientifique qu'au point de vue littéraire. Le moment
+est venu de résumer cette oeuvre avant de parler de l'homme privé, de son
+caractère et de l'influence qu'il a exercée autour de lui.
+
+Le mérite d'un membre de l'Académie française consiste essentiellement
+dans ses créations littéraires; mais celui d'un membre de l'Académie des
+sciences est d'un ordre différent. Malgré le mot de Buffon: «Le style,
+c'est l'homme même», le plus puissant génie scientifique peut être un
+littérateur médiocre; j'en trouverais plus d'un exemple parmi les savants
+que nous avons connus. Mais tel n'était pas le cas de Bertrand; il avait
+des titres acceptés de tous, dans l'ordre littéraire comme dans l'ordre
+scientifique.
+
+Commençons par ces derniers; ce sont les titres qui ont fait sa gloire:
+mais on ne saurait en exposer ici tout le détail. Ils se sont manifestés
+sous trois formes: mémoires originaux, enseignement personnel au Collège
+de France, livres destinés: les uns, à développer les grandes théories des
+mathématiques pures et de la physique mathématique; les autres, consacrés
+à l'enseignement élémentaire. Le premier de ces mémoires originaux date de
+1843: il fut l'objet d'un rapport favorable adopté par l'Académie des
+sciences. Bertrand avait alors vingt et un ans. Puis se succédèrent des
+recherches géniales, dont je ne puis énoncer ici que les sujets. Surfaces
+isothermes et orthogonales, théorèmes relatifs à l'intégrabilité des
+fonctions différentielles, à la similitude en mécanique, au calcul des
+variations, au calcul des probabilités et aux propriétés des intégrales
+des problèmes de la mécanique, etc.; on voit qu'ils touchent aux branches
+fondamentales de l'analyse. Ses cours au Collège de France étaient par
+destination consacrés aux plus hautes questions de la physique
+mathématique: ils ont laissé des traces profondes dans l'esprit des
+auditeurs volontaires auxquels de telles questions sont accessibles. Trois
+de ces cours, consacrés à la thermodynamique, à l'électricité, au calcul
+des probabilités, ont été imprimés par J. Bertrand sous une forme
+définitive; je citerai surtout le premier. A l'instar des mathématiciens
+les plus distingués, il a consacré un volume publié en 1887 à la
+thermodynamique. De l'aveu unanime, c'est un des traités les mieux faits,
+et les plus solides, sur cette science, créée de notre temps. Il avait
+aussi entrepris un grand ouvrage d'ensemble sur les calculs différentiel
+et intégral, ouvrage qu'il s'est complu à composer pendant les années de
+son âge mûr. Les deux premiers volumes seuls, très remarqués, ont été
+imprimés: le troisième était prêt en manuscrit, lors du siège de Paris en
+1870, après une longue élaboration. Sa perte n'a peut-être pas été l'un
+des moindres parmi les désastres de l'année terrible. En effet, il fut
+brûlé par les incendiaires de la Commune, avec l'appartement et la maison
+de Bertrand, située rue de Rivoli, au voisinage de l'Hôtel de ville.
+Bertrand supporta ce malheur avec une douleur stoïque, mais il ne
+recommença jamais son travail.
+
+Quoi qu'il en soit, l'ensemble de l'oeuvre scientifique de Bertrand:
+mémoires originaux, leçons du Collège de France et traités élémentaires,
+présente certains caractères généraux, communs à tous ses travaux. Ils se
+distinguent par la netteté et la concision du style, la solidité des
+preuves, la fécondité des aperçus. Bertrand n'avait pas suivi en vain les
+leçons de son oncle Duhamel, célèbre par la précision un peu sèche de ses
+démonstrations, dont la certitude rivalise avec celle des géomètres grecs.
+La rigueur varie avec les temps et les conceptions, même dans le domaine
+du calcul: le jour n'est plus où l'on se contentait, en analyse
+mathématique,--plus d'un homme célèbre l'a fait au dix-huitième siècle,
+--d'invoquer les analogies et la généralité de l'algèbre. Ce genre de
+preuves, emprunté à la critique historique, est fallacieux en algèbre et
+en géométrie. Le doute de notre époque est même remonté plus haut: le
+caractère relatif de ces vérités, que l'on regardait autrefois comme des
+axiomes en géométrie, a été mis en évidence par les discussions relatives
+à la théorie des parallèles et à la géométrie non euclidienne. Les énoncés
+fondamentaux qui servent de base à la mécanique rationnelle ont été
+atteints plus gravement encore par le même scepticisme logique; on
+s'accorde aujourd'hui à les envisager comme empiriques: ce qui n'enlève
+rien d'ailleurs à la force des déductions qu'on en tire et dont
+l'enchaînement rigoureux sert de fondement à la physique mathématique; je
+dis n'enlève rien, à la condition de ne pas sortir dans les applications
+aux phénomènes naturels du cercle étroit tracé par les définitions
+absolues, que l'abstraction des géomètres a tirées des faits d'expérience.
+
+Mais c'est assez nous étendre sur les découvertes de Bertrand en
+mathématiques, quoiqu'elles constituent la partie principale de sa gloire:
+d'autres les rappelleront bientôt avec plus de compétence que moi au nom
+de l'Académie des sciences.
+
+Le moment est venu de parler de l'oeuvre littéraire. J. Bertrand débuta,
+dans la carrière des lettres, par un livre intitulé: _les Fondateurs de
+l'Astronomie_, oeuvre essentiellement destinée au grand public, par sa
+clarté et l'intérêt de ses expositions: l'appareil des démonstrations
+mathématiques s'y trouve simplifié et réduit au minimum. A première vue et
+en apparence, il semble s'agir seulement dans ce livre de biographies:
+c'est le récit de la vie et de l'oeuvre de cinq grands astronomes d'inégal
+génie: Copernic, Tycho-Brahé, Képler, Galilée, Newton. Ce récit se
+développe dans le livre de J. Bertrand, comme dans l'histoire des sciences,
+à la façon d'un drame en cinq actes: exposition, péripétie, crise de
+violence et de trahison, enfin dénouement triomphant. L'exposition est
+l'oeuvre de Copernic, qui soulève le problème du système du monde,
+centralisé pour tout le moyen âge autour de la terre immobile, d'après la
+tradition de la science antique et celle du dogme catholique. Copernic
+prétend faire mouvoir tout ce système, et la terre elle-même autour du
+centre solaire, comme l'avaient soutenu les Pythagoriciens, non suivis par
+Ptolémée. Cependant Copernic, redoutant sans doute pour lui-même les
+conséquences de son innovation, retarde la publication de son livre
+jusqu'à sa mort, et le problème demeure simplement posé; les données
+connues à cette époque ne suffisaient pas pour lever toute contradiction.
+
+Tycho-Brahé, artisan scientifique patient, accumule au siècle suivant les
+données nécessaires, sans entrer dans la théorie.
+
+Képler, génie supérieur à Copernic, tire de ces données, en les combinant
+avec des vues mystiques sur l'harmonie des mondes, les trois lois
+fondamentales de l'astronomie.
+
+A ce moment, il semble que le drame touche à son dénouement; les preuves
+sont groupées, la conclusion certaine. C'est alors qu'éclate le conflit
+entre la certitude scientifique et l'affirmation dogmatique. Ce conflit se
+complique d'éléments moraux. Jusque là tout s'était passé dans un domaine
+ignoré des puissants qui gouvernent les Etats et des docteurs qui
+enseignent la théologie. L'italien Galilée introduit avec éclat dans le
+cercle officiel les vérités nouvelles de l'Astronomie, en même temps qu'il
+révolutionne par l'invention du télescope la connaissance physique du
+monde sidéral. Galilée n'hésite pas à proclamer bien haut ses découvertes
+et celles de ses prédécesseurs, dans un langage compris de tous. Il fait
+appel à l'opinion publique; mais les autorités conservatrices de l'époque
+ne l'entendaient pas ainsi. La liberté de penser était proscrite en Italie,
+dès que le dogme semblait mis en jeu. Aussi la riposte ne tarde guère,
+donnée par l'Inquisition. Le bras séculier intervient pour étouffer la
+vérité scientifique, traitée d'hérésie et d'impiété: Galilée est persécuté,
+obligé de se rétracter. Vains efforts! la force est impuissante contre
+une vérité démontrée. Si Descartes se tait, redoutant l'oppression, tout
+ce qui pense et sait alors en Europe n'en demeure pas moins convaincu par
+les preuves de Galilée.
+
+Enfin Newton vient, le grand Newton, qui découvre la loi de l'attraction
+universelle et en déduit la démonstration mathématique des lois de Képler.
+J. Bertrand, élevant sa pensée avec celle des astronomes dont il raconte
+l'histoire, proclame leur réussite avec une ardeur et un enthousiasme
+croissants: son chapitre sur Newton est le plus beau du volume, et
+peut-être de toute son oeuvre littéraire.
+
+En 1869, Bertrand publia un nouveau volume, intitulé: l'_Académie des
+Sciences et les Académiciens de 1666 à 1793_; volume très intéressant,
+mais d'un caractère moins général que les _Fondateurs de l'Astronomie_.
+Il ne s'agit pas en réalité dans cet ouvrage de l'histoire complète des
+sciences en France au dix-huitième siècle, comme le titre semblerait le
+promettre. L'auteur déclare tout d'abord dans sa préface qu'il n'a pas
+entrepris une tâche si vaste et si difficile: ce qu'il expose avec sa
+clarté ordinaire, c'est l'organisation de l'ancienne Académie, les
+changements qui l'ont portée, dès le temps de Louis XV, de seize membres à
+cinquante, coordonnés par une hiérarchie systématique. Il y joint
+quelques-uns des traits les plus frappants de la vie et du caractère des
+principaux de ses membres, sans oublier que le mot biographie n'est pas
+synonyme d'éloge, c'est-à-dire en y mêlant quelques-uns de ces traits fins
+et spirituels qui devaient prendre par la suite une importance majeure
+dans son oeuvre littéraire. Il relève entre autres cette idée étrange des
+premiers organisateurs de l'Académie que, pour atteindre la perfection
+dans une partie, il suffit de la faire exécuter par les efforts coordonnés
+des gens qui la cultivent. Par exemple, l'Académie entreprenait de
+composer un _Traité de mécanique_, oeuvre destinée, croyait-on, à fixer la
+science d'une façon définitive et où chaque géomètre à tour de rôle «était
+député pour penser à une question»; c'est-à-dire, dans un français plus
+clair, chargé de composer un chapitre: on le lisait et on le discutait en
+commun. Mais il était interdit aux membres de l'Académie de publier leurs
+ouvrages personnels sans l'autorisation du corps, de crainte qu'ils ne
+s'appropriassent le travail collectif.
+
+Les auteurs d'une semblable conception se faisaient une étrange idée des
+sciences exactes, qui procèdent au contraire par l'initiative individuelle
+et se modifient sans cesse.
+
+Je ne pousserai pas plus loin l'analyse du volume de Bertrand, rempli de
+détails intéressants sur les travaux divers et sur les membres célèbres de
+l'Académie aux dix-septième et dix-huitième siècles: c'est une revue
+amusante et instructive. Je regretterai seulement que le peu de sympathie
+que Bertrand professait pour la politique l'ait empêché de rendre entière
+justice à Condorcet et à son oeuvre philosophique. Le volume se termine
+par le récit tragique de la suppression des Académies en 1793. Elles
+devaient renaître presque aussitôt sous le nom de l'Institut. Un État
+constitué, une société moderne ne saurait se passer de savants, en raison
+des services continuels qu'ils rendent à tous les arts et à toutes les
+industries: le rang, la richesse et la puissance d'une société humaine se
+mesurent aujourd'hui par son degré de culture scientifique.
+
+J'ai dû consacrer quelques développements à l'analyse des deux ouvrages
+littéraires principaux publiés par notre confrère. Mais ils ne constituent
+qu'une fraction, très notable à la vérité, de son oeuvre littéraire; on
+doit y comprendre en effet les articles publiés dans diverses revues, et
+surtout son discours de réception à l'Académie française, ainsi que les
+éloges et notices scientifiques qu'il a consacrés à ses anciens confrères,
+à partir de 1863 et 1865, tels que ceux de Sénarmont et d'Arago, et les
+douze ou treize notices lues en réunions solennelles, depuis l'époque où
+il succéda à Élie de Beaumont comme secrétaire perpétuel.
+
+Dans ces notices, dans ces articles, on retrouve les qualités ordinaires
+de clarté et de précision qui le distinguaient, mais avec une physionomie
+nouvelle.
+
+MESSIEURS,
+
+La tribune académique ne fait pas entendre les mêmes accents que la chaire
+du professeur ou du prédicateur. On n'y enseigne ni la philosophie de la
+nature, dévoilée par les efforts du penseur ou de l'expérimentateur, ni
+les vérités morales, révélées par la religion, ou retrouvées au fond du
+coeur humain. Ce que l'on vient chercher ici, ce n'est pas une leçon,
+c'est un plaisir délicat, une jouissance littéraire, dont tout effort,
+tout ennui doit être banni pour l'auditeur. C'est d'après ces idées que
+l'Académie française a été fondée, il y a deux cent soixante ans; c'est en
+s'y conformant qu'elle a vécu, et qu'après une éclipse de courte durée,
+elle a reparu avec sa vieille formule et ses vieilles traditions. J.
+Bertrand l'avait compris mieux que personne, et c'est dans ces vues,
+suivant ces principes, qu'il avait coutume de parler dans votre enceinte.
+Il les a même transportés, suivant une certaine mesure, dans les éloges
+qu'il prononçait au nom de l'Académie des Sciences. Ce qu'il y recherchait
+d'abord, c'était de plaire à l'auditoire distingué qui se presse autour de
+cette tribune. Ses discours abondent en morceaux ingénieux et spirituels,
+applaudis des assistants. Il se plaisait à dire parfois que la vie humaine
+privée n'était pas dirigée par la logique, ni même la vie sociale; au
+moins il l'a écrit, en me donnant des nouvelles de la Rome moderne, à
+l'époque, où il la visita: c'était au temps du pouvoir temporel du pape.
+S'il touche aux idées générales dans ses éloges, c'est d'ordinaire en
+glissant, et comme en se jouant, à la façon de Fontenelle. Il préfère
+insister sur les traits de caractère, sans craindre ni la phrase un peu
+vive, ni la forme paradoxale, parfois même caustique, surtout pour le
+trait final.
+
+En cela, je le répète, il était vraiment membre de l'Académie française,
+et peut-être regretterez-vous plus quelquefois de ne pas retrouver la même
+supériorité dans le successeur que vous lui avez donné. Ce que je
+m'efforcerai du moins de vous rendre, c'est le sérieux moral, le
+dévouement aux choses élevées, l'amour du bien, je dirai plus, la bonté et
+la générosité privées, qui ont toujours guidé J. Bertrand dans sa vie
+publique comme dans sa vie de famille. Ce sont là les traits éminents de
+son caractère que je vais essayer de vous retracer maintenant, en les
+rattachant aux souvenirs de son existence privée.
+
+Doué d'un esprit actif et aimable, possédant à la fois une haute culture
+scientifique et littéraire et le goût de l'art et de la nature,
+indépendant de caractère, sympathique à toute initiative personnelle, et
+toujours prêt à obliger, J. Bertrand devait avoir de bonne heure des amis
+fidèles dans des ordres divers. Quelques-uns, Briot, Serret, Bixio, Marcel
+Aclocque ont laissé leur trace dans la science ou dans l'industrie.
+
+Le dernier, son camarade à l'École polytechnique, l'introduisit en 1840
+dans sa propre famille. J. Bertrand y fit connaissance de sa soeur, qu'il
+épousa au mois de décembre 1844. Une légende très répandue, mais inexacte,
+attribuait la connaissance d'Aclocque et de Bertrand aux relations
+établies entre eux par la catastrophe survenue le 8 mai 1842 sur le chemin
+de fer de Versailles rive gauche. On sait que cette catastrophe coûta la
+vie à une centaine de personnes. J. Bertrand et son frère Alexandre y
+furent tous deux grièvement blessés. Mais à cette époque Joseph était déjà
+lié avec la famille Aclocque.
+
+Cette union fut parfaitement heureuse, pendant les cinquante-six années de
+la vie ultérieure de Bertrand: les savants ont pour la plupart le goût et
+les vertus de la famille. Six enfants naquirent, dont trois fils qui
+occupent tous une place distinguée parmi les hommes de notre époque.
+L'aîné, Marcel Bertrand, est aujourd'hui ingénieur des Mines et membre de
+l'Académie des Sciences.
+
+La maison des Bertrand ne tarda pas à devenir un centre de réunion pour la
+jeunesse des deux sexes. Vers 1860, il demeurait rue de Rivoli: on
+rencontrait dans son salon à la fois les familles de savants réputés,
+notamment celles de Boussingault et de Bréguet, et les jeunes professeurs
+qui commençaient à se signaler dans la vie. Plus d'un parmi eux y forma de
+nouveaux liens de famille. Les petits groupes de cette nature étaient
+particulièrement précieux sous l'Empire, à une époque où l'esprit
+d'indépendance était mal vu et même persécuté, après le coup d'État et la
+tentative criminelle d'Orsini. Aussi la jeunesse était-elle heureuse de se
+retrouver dans un milieu plus libre, en dehors de la compression
+officielle; je dirai mieux, en dehors de ces conventions académiques,
+susceptibles d'entretenir une certaine gêne dans les relations, en raison
+des arrière-pensées que chacun soupçonne.
+
+Cette gêne n'existait pas dans le salon de Bertrand; on y parlait
+librement des hommes et des choses. Les maîtres de la maison mettaient
+chacun à l'aise, par leur franchise dépourvue d'artifice et leurs
+dispositions amicales et serviables. Je ne prétends pas qu'on n'y parlât
+jamais de candidatures académiques, personne ne me croirait. Mais cela se
+faisait avec toute discrétion et sans qu'on risquât de se heurter à ces
+hostilités sourdes et à cet esprit de dénigrement, qu'engendrent les
+rivalités personnelles et les luttes de longue haleine dans un milieu
+limité. Au contraire, nul plus que Bertrand n'était opposé aux petites
+combinaisons d'intérêt et de vanité, trop fréquentes dans les Académies,
+où on se ligue parfois pour écarter ou retarder les hommes supérieurs.
+Bertrand a rappelé à cet égard des souvenirs saisissants, dans son
+histoire de l'ancienne Académie, en racontant comment Laplace fut arrêté
+longtemps dans sa jeunesse par les jalousies de ses contemporains.
+
+Ce que l'on agitait surtout chez Bertrand, c'étaient les questions de
+science, de lettres et d'art à l'ordre du jour: la politique étant alors
+écartée des conversations collectives. Bertrand n'en eut jamais le goût,
+pas plus que des discussions religieuses ou philosophiques proprement
+dites.
+
+Il ne s'était jamais déclaré ni royaliste, ni républicain, ni impérialiste,
+étant peu favorable d'ailleurs à la démocratie. Les seules choses qui
+fussent pour lui hors de toute discussion étaient la vérité et la vertu,
+cette dernière par sentiment et comme un attribut obligatoire de la saine
+nature humaine.
+
+En dehors des mathématiques, où il était égal à toutes les conceptions, il
+n'aimait pas à s'élever dans ces hautes régions de la pensée où l'air
+devient difficilement respirable, et où la nécessité de concilier les
+antinomies de la métaphysique ne permet pas ces raisonnements absolus et
+définitifs, si chers aux mathématiciens. A cet égard, J. Bertrand
+s'écartait des savants du dix-septième et du dix-huitième siècle. S'il
+poursuivait dans son ordre particulier le même genre de problèmes, il
+était dissemblable de ses prédécesseurs par une sorte de répulsion
+qu'excitaient en lui les idées générales, nécessairement vagues et
+flottantes sur certains points et complexes comme la nature même des
+choses humaines, qui ne se prêtent pas à la rigueur des démonstrations.
+Les énoncés généraux excitaient dans Bertrand l'esprit critique, qu'il
+avait fort aiguisé: il saisissait aussitôt le point faible, le défaut de
+la cuirasse logique, et il se plaisait à contredire les opinions, les
+préjugés courants. Cet esprit de subtilité s'est même développé de plus en
+plus avec les années: à une thèse historique reçue, il s'est plu plus
+d'une fois à opposer une antithèse spécieuse et intéressante, comme l'ont
+montré quelques-uns de ses derniers articles sur Pascal.
+
+Par compensation, Bertrand était d'une sincérité absolue, toujours prêt à
+revenir sur une assertion trop tranchée et toujours empressé à éviter les
+froissements des amours-propres. Il était surtout sympathique aux natures
+droites comme la sienne, alors même que ses amis se distinguaient sur
+d'autres points par des qualités et des défauts contraires aux siens. Dans
+ces conditions de caractère, on conçoit que les relations privées avec
+Bertrand fussent remplies d'agrément. Quelques-unes de ses lettres,
+pendant la période dont je parle, ont été conservées. Elles sont
+charmantes, soit qu'il y rapporte son voyage à Venise et à Florence,
+dirigé par la fantaisie: «C'est une nouveauté pour moi de suivre un
+programme arrêté à l'avance»; soit qu'il montre son jeune fils Marcel,
+traversant le Saint-Gothard en 1861, et ne voyant dans la nature qu'un
+sujet de vers latins: il ne laissait guère présager alors le géologue de
+premier ordre qu'il est devenu de nos jours. En 1861, J. Bertrand compose
+son livre sur les fondateurs de l'Astronomie; il en est préoccupé jusqu'à
+être affecté d'insomnies, pendant lesquelles, comme il arrive souvent, il
+croit composer des morceaux excellents: «mais au réveil, dit-il, tout
+s'évanouit; il ne reste plus que la fatigue.» Il admire naturellement le
+génie de Képler; mais son mysticisme le surprend: «C'est, m'écrivait-il,
+un singulier homme; on frémit en lisant ses écrits à l'idée d'avoir à
+juger les travaux d'autrui, Combien de fois, s'il m'avait consulté, je
+l'aurais dissuadé de continuer, en lui démontrant que sa voie est mauvaise
+et ne peut conduire à rien, cependant vous savez ce qui est advenu!»
+
+Le siège de Paris a laissé une trace profonde dans la vie et les souvenirs
+des hommes de ma génération, et Bertrand n'y resta, pas plus qu'aucun
+autre, indifférent. Nous avons tous, chacun suivant ses aptitudes, pris
+rang parmi les défenseurs de la cité. J. Bertrand y concourait même
+doublement, par lui-même, modestement d'ailleurs, mais surtout par son
+fils Marcel, alors élève de l'École polytechnique et, comme tel, faisant
+fonction d'officier. Je me rencontrai plus d'une fois avec son père sur le
+plateau d'Avron, où nous arrivions guidés par des mobiles différents,
+notamment le jour de la bataille de Champigny. Bertrand y venait voir son
+fils, tandis que je m'y rendais pour essayer du haut de la colline le tir
+sur l'ennemi des canons chargés par la culasse, fondus dans Paris aux
+frais d'une souscription nationale. Quelques jours après, nous y trouvâmes
+le colonel Stoffel, concourant stoïquement à la défense de la Patrie,
+après avoir joué le rôle ingrat de Cassandre, en prévenant de Berlin
+l'Empereur des dangers que présenterait une semblable guerre. Nous
+discourûmes ensemble sur les malheurs de la France, en nous chauffant, par
+10 degrés de froid, devant un feu alimenté au moyen des parquets et des
+volets arrachés d'une villa ruinée par le bombardement du plateau. De tels
+spectacles avaient cessé d'étonner les Parisiens; chacun de nous avait une
+petite maison de campagne dans le même état; le désastre général nous
+avait rendus indifférents à nos maux particuliers.
+
+Cependant Bertrand, tout en remplissant ses devoirs publics, ne perdait
+pas de vue les besoins de son foyer hospitalier: il s'agissait de le
+ravitailler, oeuvre difficile dans l'intérieur de la ville, où tout était
+rationné, mais plus aisée dans la banlieue de Paris. La viande de cheval
+surtout abondait à Montreuil, et Bertrand en rapportait chaque fois
+quelque provision, d'autant plus nécessaire que sa maison était devenue le
+refuge de bien des amis isolés à Paris. Ce n'était pas mon cas, car
+j'étais resté à mon poste avec ma femme. Mais nous venions réchauffer
+notre courage de temps à autre, dans la maison généreuse et de bonne
+humeur de la rue de Rivoli. On s'y partageait parfois quelques trouvailles,
+découvertes par les hôtes qui y avaient pris nourriture, dans les petits
+magasins amassés secrètement par certains de nos amis, exilés de Paris au
+dernier moment. Le fromage, surtout, faisait prime aux jours de détresse.
+
+C'est ainsi que nous vivions, chacun faisant son devoir, au milieu de la
+cité bombardée, affamée et troublée par des discordes intestines, qui
+devaient aboutir plus tard à l'explosion de la Commune.
+
+Après le siège et la Commune, nous nous réinstallâmes tant bien que mal
+dans nos maisons de campagne du haut Sèvres, à défaut des domiciles de
+Paris: les uns brûlés comme celui de Bertrand; les autres, comme le mien,
+ravagés par les gaz de l'explosion de la poudrière du Luxembourg. Les
+villas de Sèvres avaient eu leur part du désastre: elles avaient été
+pillées et les meubles enlevés. Je trouvai sur ma porte, tracée à la craie
+en gros caractères, cette phrase méthodique et significative: «_Hier ist
+nichts zu haben_. Ici il n'y a plus rien à prendre». Il en était de même
+chez Bertrand. Les meubles remplacés, chacun repris sa vie ordinaire, au
+milieu des tristesses du moment, et peu à peu nous revîmes des jours plus
+heureux.
+
+Là, en effet, s'était constituée, dès avant 1870, une sorte de confrérie
+amicale, entre des personnes déjà liées de longue main, telles que J.
+Bertrand, Renan, Ch. Laboulaye, Hetzel, Ch. Edmond, moi-même et quelques
+autres. Il y manquait Claretie, dont la liaison avec Bertrand devait
+devenir plus étroite dans sa dernière résidence de Viroflay.
+
+Mais nos réunions, sans être moins affectueuses, étaient devenues plus
+sérieuses, et moins animées par la gaieté de la jeunesse, que quinze ans
+auparavant les soirées de la rue de Rivoli. La maturité de l'âge et le
+souvenir des catastrophes traversées avaient passé par là.
+
+A Sèvres, nous nous rassemblions tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre,
+surtout le soir, à l'heure où chacun, las de ses travaux de Paris, était
+venu chercher la fraîcheur et le repos physique et moral. Quelques amis
+arrivaient de temps à autre de la grande ville, se joindre à nous pour les
+repas, les promenades et les jeux de nos enfants. Les parents y causaient
+librement de toutes choses: affaires privées, éducation et santé; et
+affaires publiques: science, arts, lettres, politique et événements du
+jour. Cet échange de pensées et d'affections, débarrassé de toute
+contrainte, au milieu de la verdure et du silence des bois, avait quelque
+chose de doux et de charmant, que ne saurait oublier le dernier survivant
+de cette aimable société.
+
+Nous nous reposions des émotions violentes, excitées par les désastres que
+nous venions de traverser, aussi bien que des soucis du moment présent,
+qui continuait à être troublé par tant d'incertitudes. Depuis, les membres
+de cette chère réunion se sont dispersés, même avant le jour de, la
+séparation finale. Renan choisit un nouveau gîte, dans son pays natal, à
+Perros-Guirec, en Bretagne; Bertrand émigra moins loin, à Viroflay; tandis
+que je fondais moi-même à Meudon un laboratoire consacré aux recherches de
+chimie végétale. La petite société de Sèvres se trouva ainsi dissoute, et
+nous nous vîmes moins souvent, cependant sans que nos amitiés se fussent
+refroidies.
+
+Ce fut à Sèvres que Bertrand prit la charge de ces fonctions de Secrétaire
+perpétuel de l'Académie, où son caractère bienveillant et sociable, son
+zèle pour le bien public devaient pendant un quart de siècle trouver à
+s'exercer dans une nouvelle carrière. Il n'envisagea pas son titre nouveau
+comme une dignité ajoutée à tant d'autres, telles que celles qui viennent
+sur le déclin de notre vie entourer d'une auréole dernière une figure sur
+le point de rentrer dans l'éternel sommeil. Non! ses devoirs vis-à-vis de
+l'Académie étaient des devoirs actifs: il se regardait à la fois comme le
+représentant des traditions, que ses études sur l'histoire de l'Académie
+et soixante années de relations avec le monde de notre temps lui avaient
+appris à connaître, et comme investi d'une sorte de rôle tutélaire. Il usa
+bien souvent de son influence pour encourager les jeunes talents et les
+pousser, autant qu'il était en son pouvoir, au premier rang. C'est ce
+qu'il avait fait jadis pour Léon Foucault, dont il fut le promoteur
+convaincu et le soutien acharné; jusqu'au jour où il eut la joie de
+l'entendre proclamer élu à une voix de majorité par l'Académie. Il ne
+cessa de poursuivre cette ligne de conduite, avec une autorité accrue par
+les années, lorsqu'il fut devenu Secrétaire perpétuel.
+
+Ce n'est pas qu'il intervînt dans des combinaisons de parti ou de système,
+qui jouent parfois un rôle dans nos élections: il n'avait pas la
+prétention de les diriger, comme l'avait essayé autrefois Arago. Bertrand
+y mettait plus de discrétion: il affectait le rôle d'un arbitre amiable
+dans nos discussions publiques, aussi bien que dans celles des comités
+secrets. Son avis n'en avait que plus de poids, pour être moins suspect de
+passion. Il était d'ailleurs toujours dirigé par des vues élevées et par
+cette idée qu'une Académie compte surtout dans l'opinion publique en
+raison du prestige personnel de ses membres. Mais elle ne doit jamais
+renverser les rôles, et s'imaginer qu'elle communique à ses élus des
+vertus qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Si la cooptation des hommes
+supérieurs grandit les Académies, n'oublions jamais que le choix des gens
+médiocres les diminue. Notre choix consacre les désignations de l'opinion
+publique, mais ce serait une illusion de croire qu'une compagnie purement
+intellectuelle a la puissance de les lui imposer. C'est avec cette
+conviction et cette mesure que Bertrand usait de son autorité dans les
+affaires de l'Académie des Sciences. Il était d'ailleurs et il fut toute
+sa vie, depuis ses débuts jusqu'au dernier jour, un conseiller
+bienveillant pour tous, prompt à dépister l'esprit d'intrigue et les
+prétentions excessives, et, en cas d'insistance, à les souligner, avec une
+malice tempérée de bonhomie, sans jamais affecter les formes cassantes des
+esprits absolus. Son visage ouvert et franc, auquel une ancienne blessure
+donnait parfois quelque apparence sarcastique, ses saillies brusques et
+spirituelles, sa subtilité intuitive, sa vaste mémoire qui connaissait
+tous les précédents, sa curiosité alerte, toujours en éveil, faisaient le
+charme de ses confrères. Ajoutons que ce charme purement intellectuel
+était rendu plus complet et plus pénétrant par la générosité de son coeur,
+et par les traits de désintéressement et de charité délicate dont toute sa
+vie abonde.
+
+Le titre de Président de la Société des Amis des Sciences lui donna une
+occasion plus directe d'exercer ces rares qualités vis-à-vis des savants
+malheureux et de leur famille et on ne trouva jamais en défaut sa bonne
+volonté, dût-il compléter aux dépens de sa propre bourse les ressources
+trop promptement épuisées de cette utile Association.
+
+Voilà, Messieurs, pourquoi Bertrand était si aimé de l'Académie des
+Sciences et voilà pourquoi vous l'aimiez. Vous l'aimiez, nous l'aimions
+tous, non seulement parce qu'il nous aimait, mais parce qu'il était
+aimable par lui-même, aimable en soi, comme disent les philosophes!
+
+Messieurs, proclamons-le hautement; quelque élevées que soient les
+conceptions de l'art et de la science, il n'en est pas moins certain que
+les qualités les plus nobles de l'homme sont l'amour du bien, la volonté
+passionnée de rendre ses semblables heureux et bons: ce sont là les
+qualités maîtresses, celles qui laissent dans les souvenirs de nos
+contemporains la trace la plus émue et la plus profonde.
+
+Telle fut la vie de J. Bertrand, modèle de la vie d'un savant de premier
+ordre de notre temps!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+RÉPONSE
+
+DE
+
+M. JULES LEMAÎTRE
+
+
+
+
+MONSIEUR,
+
+
+Je serais assez embarrassé de mon rôle, si la majesté de la Compagnie au
+nom de laquelle je vous souhaite la bienvenue ne me devait rendre un peu
+d'honnête assurance. Ignorant, j'ai à louer deux des plus illustres
+savants du siècle: votre prédécesseur et vous-même, monsieur. Cela veut
+dire que je dois parler de deux hommes dont je suis incapable de concevoir
+pleinement et nettement les travaux. Mais, du moins, j'en connais
+l'utilité supérieure, j'en devine la beauté, et je puis me faire quelque
+idée du tour d'intelligence de ceux qui les ont accomplis. Cela suffira,
+j'espère, et c'est aussi tout ce qu'on attend de moi.
+
+Au reste, en ce qui regarde M. Joseph Bertrand, vous avez heureusement
+simplifié ma tâche. Vous avez parlé de l'homme en ami, en contemporain à
+la fois affectueux et clairvoyant, et vous avez défini et jugé son oeuvre
+scientifique comme seul le pouvait faire un de ses pairs. Après vous avoir
+entendu, nous sommes encore plus assurés que Joseph Bertrand, dans un
+ordre de spéculations accessible à très peu de cerveaux, fut un maître et
+un créateur.
+
+Voilà, nous les profanes, tout ce que nous savons ici. Nous savons qu'il y
+a une science des nombres, dont nous avons été à peine capables de
+balbutier l'abécédaire; que quelques privilégiés seulement y peuvent faire
+des découvertes qui les ravissent, qui les font vivre dans une espèce de
+rêve dont le délice nous est inconnu, et d'où, cependant, sortent
+quelquefois des inventions pratiques qui transforment l'industrie humaine
+et profitent à l'humanité tout entière. Il y a, dans la gloire de ces
+hommes, un mystère qui nous la rend plus sacrée. On les voit un peu du
+même oeil que les Égyptiens voyaient les prêtres d'Isis. Le monde entier,
+le peuple et les lettrés qui, là-dessus, sont aussi ignorants que le
+peuple, les vénèrent sans rien comprendre à ce qu'ils font. Nous les
+sentons bienfaisants et lointains.
+
+Et nous les sentons heureux d'une autre façon que nous. L'imagination des
+nombres et de leurs relations, portée au degré où elle devient du génie,
+doit faire, aux rares mortels qui en sont doués, une vie intellectuelle
+notablement différente de la nôtre. On devine qu'ils sont des poètes à
+leur manière, qu'ils jouent avec les nombres comme les poètes de la parole
+écrite jouent avec les images concrètes. Le monde des nombres et des
+formes géométriques que les nombres traduisent est sans doute un infini
+aussi émouvant que l'univers des formes sensibles. Or celui-ci n'est point
+fermé aux mathématiciens; mais l'accès de leur univers nous est interdit.
+N'avons-nous donc pas quelque raison de croire que, si la vie est le songe
+d'une ombre, leur songe est plus complet que le nôtre, et que
+l'enchantement en est double!
+
+Ce qui me reste à faire, c'est de conter quelques anecdotes sur Joseph
+Bertrand. On sait qu'il avait été un enfant d'une extraordinaire précocité,
+une sorte d'«enfant prodige». A quatre ans, une fluxion de poitrine le
+retint longtemps au lit. La mère donnait des leçons de lecture à son fils
+aîné près du lit du petit malade. Très attentif sans en rien dire, Joseph
+étudiait et repassait dans sa tête les assemblages de lettres et de
+syllabes. On lui avait donné un livre d'histoire naturelle, tout plein
+d'images. La mère fut bien surprise, et plus joyeuse encore, lorsque, un
+jour, elle l'entendit lire couramment: _la Brebis et le Chien-Loup_.
+Joseph Bertrand se souvenait avec plaisir de ce trait de son enfance. «Je
+tiens, disait-il, à ce qu'on mette dans mon éloge que j'ai appris à lire
+tout seul.»
+
+Je me conforme d'autant plus volontiers à son innocent désir que ce trait
+n'est pas un accident, mais qu'il est caractéristique de l'habituelle
+démarche de son esprit. Il continua de tout apprendre librement et par
+lui-même. Son enfance et son éducation ressemblent singulièrement à celles
+de Blaise Pascal. Ses aptitudes mathématiques se révélèrent dès son plus
+jeune âge. Son père les développait sans jamais lui imposer de travail
+régulier. Il lui donnait, en guise d'amusettes, de petits problèmes de
+mathématiques ou de géométrie. Déjà tout travail, chez l'écolier, se
+faisait de tête, à la promenade, en jouant, en se roulant par terre, ce
+qui était sa posture favorite. Il combinait, sous son front enfantin, les
+rapports des nombres et des surfaces en esquissant des culbutes.
+
+Ses parents demeuraient chez son oncle Duhamel, qui avait fondé et qui
+dirigeait, rue de Vaugirard, une école préparatoire à l'École
+Polytechnique. L'enfant errait en toute liberté par la vaste maison,
+entrant dans toutes les classes selon sa fantaisie et recueillant ce qu'il
+pouvait de la parole des professeurs.
+
+Vous ignorez, avez-vous dit, ce qu'il y a de vrai dans la tradition qui
+veut que Joseph Bertrand ait passé, à onze ans, les examens de l'École
+Polytechnique. Je puis éclairer ce menu point d'histoire. On lit dans une
+note qu'il avait lui-même rédigée pour Pasteur, chargé de le recevoir à
+l'Académie française: «En 1833, mon oncle m'envoya au collège Saint-Louis,
+suivre la classe de M. Delisle... La même année, il demanda pour moi
+l'autorisation de suivre les cours de l'École Polytechnique. Le directeur
+des études, Dulong, exigea que je subisse un examen; M. Lefébure de Fourcy,
+après m'avoir interrogé pendant une heure, déclara qu'il m'aurait classé
+deuxième de sa liste. C'était au mois d'août 1833. C'était au mois d'août
+1833. J'avais alors onze ans et cinq mois.»
+
+Cette précocité, dont Bertrand fut un éclatant exemple, on sait qu'elle se
+rencontre quelquefois dans la mathématique et dans la musique; jamais, du
+moins au même degré, dans la littérature et dans l'art. C'est sans doute
+que l'imagination des rapports des nombres et de leurs fonctions peut se
+passer de toute expérience de la vie, de toute observation de la réalité,
+de toute connaissance des hommes, de toute philosophie, et que tel n'est
+point le cas de l'imagination littéraire ou plastique. Seules, les
+inventions mathématiques sont de pures constructions dans l'idéal, dans le
+possible; elles sont identiques dans les cerveaux pensants et calculants
+de toutes les planètes, si toutes les planètes sont habitées. Ne tenant à
+rien de proprement terrestre, elles sont, pour ainsi dire, innocentes; et
+c'est pourquoi le génie des mathématiques peut résider sous un front
+d'enfant. Mais des enfants comme Blaise Pascal et Joseph Bertrand n'en
+sont pas moins extraordinaires et vénérables par la puissance et la rareté
+du don qui leur fut infus avec la vie.
+
+Votre prédécesseur, Monsieur, semble avoir porté partout cette
+indépendance d'un esprit qui fut au-dessus des leçons, qui s'était formé
+presque sans elles. Nous en pouvons juger: car, heureusement pour nous, il
+ne se confina point dans la science où il excellait. Il était, comme
+vous-même, de la lignée de ces savants de France qui furent aussi de
+grands ou de remarquables écrivains. Il communiquait avec nous, il nous
+appartenait par ses études sur Pascal, sur d'Alembert, et par ses notices
+et discours académiques. Il n'avait aucun respect préventif, et il ne lui
+déplaisait même pas, lorsque telle était sa pensée, d'aller contre
+l'opinion commune. Son livre sur Pascal n'est peut-être pas un des mieux
+ordonnés; mais c'est un des plus fins, des plus agréables, et, disons-le,
+des plus irrévérencieux qui soient. Il ne dissimule ni le fanatisme,
+d'ailleurs douloureux, de son héros, ni les faiblesses, dépourvues de
+sourire, de cette âme tragique. Et l'apologie qu'il fait des casuistes est
+exquise.
+
+La critique de Joseph Bertrand est incisive, volontiers contredisante,
+extrêmement malicieuse, je n'ose dire taquine. Il y montre un esprit
+original et hardi, et qui se plaît aux saillies brusques plutôt qu'aux
+développements suivis et réguliers. On m'a assuré que c'était aussi sa
+marque dans ses travaux de mathématiques, que ce qui le distinguait, même
+là, c'était un génie curieux, alerte, soudain dans ses démarches, imprévu
+dans ses solutions, admirable par une subtilité intuitive et rapide.
+
+Je me suis parfois demandé si, sous cette piquante humeur, qui lui était
+devenue coutumière, on n'aurait pas retrouvé, en creusant un peu, une
+plaie secrète: la douleur, stoïquement soufferte, mais, au fond,
+inconsolable, d'avoir perdu, dans le désastre de 1871, ses notes et ses
+manuscrits de quinze années, c'est-à-dire,--qui sait?--ce qui eut fait le
+meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage était sans remède. Bertrand
+n'essaya même pas de le réparer. Quand il refit sa bibliothèque, il y mit
+plus de livres de littérature que de livres de science. Apparemment, sa
+cruelle aventure amena, chez lui, un détachement un peu amer, par où
+s'accrut encore sa liberté d'esprit...
+
+L'homme était charmant,--oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident
+célèbre avaient achevé de lui faire un visage pittoresque, un visage de
+vieux savant de conte familier. Il était la joie de nos discussions par sa
+fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements,
+où la seule chose que nous puissions prévoir, c'était qu'il ne serait pas
+de notre avis. Inattendus aussi, les trésors de sa mémoire vaste et
+bigarrée. Sa conversation était pleine de surprises.
+
+Dans sa vie familiale, inaugurée il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie
+tendre et gaie répandait comme une cordiale poésie. C'était un père et un
+grand-père adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bonté, de son
+désintéressement, de sa charité active et délicate. Quand il s'agira de
+son génie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions
+pieusement à ses confrères de l'Académie des sciences, à vous, Monsieur,
+tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son
+esprit et de la générosité de son coeur, nous n'aurons qu'à nous souvenir.
+
+Vous lui succéderez dignement. Il est bon que les génies les plus divers
+collaborent au grand oeuvre. Si une faculté redoutable d'analyse, jointe à
+une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le
+caractère de votre critique est d'être surtout ordonnatrice et
+constructive. Vous avez beaucoup édifié, avec un énorme labeur, une foi
+patiente et qui s'est rarement permis le sourire.
+
+Je n'entrerai pas dans le détail de votre biographie. Elle est harmonieuse
+et simple. Fils d'un médecin de grand mérite et d'esprit sérieux, vous
+avez été engagé de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique,
+et vous vous y êtes enfoncé d'un pas puissant et ininterrompu. Votre
+_cursus honorum_ est un des plus beaux et des plus riches que l'on
+connaisse. Vous êtes professeur au Collège de France depuis quarante ans,
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de
+médecine, membre des principales Académies ou Sociétés scientifiques
+étrangères, sénateur inamovible, et j'en passe. Vous avez été deux fois
+ministre, et vous avez contribué plus que personne à la réorganisation de
+l'enseignement supérieur.
+
+Mais l'essentiel, ce dont les ignorants même sont informés, ce que
+l'avenir retiendra, c'est que vous avez été le rénovateur de la chimie.
+
+Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abordé dans les
+six cents mémoires que vous avez publiés au cours d'un demi-siècle. Mais
+on peut dire que vous vous êtes surtout attaché à deux conceptions
+générales par où vous l'avez radicalement transformée: c'est la synthèse
+organique et c'est la thermochimie.
+
+Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqué un contraste
+essentiel entre les composés minéraux qui se rencontrent dans les corps
+bruts, et les composés organiques qui se rencontrent dans les corps
+vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers résultent des
+combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts
+éléments irréductibles, les seconds sont formés par les combinaisons
+complexes de quatre éléments, sans plus.
+
+Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de
+l'écorce d'un arbre, de la sève d'une plante, du tissu d'une feuille, on
+retrouve toujours ces quatre éléments, à savoir: le carbone, qui, à l'état
+isolé, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogène,
+l'oxygène et l'azote, c'est-à-dire trois gaz sans couleur, sans odeur,
+sans saveur, et qui échappent pour ainsi dire à nos sens.
+
+C'est uniquement de ces quatre éléments que sont faites les merveilles
+innombrables de la nature animée. Quelque étrange que cela paraisse, c'est
+de ces quatre éléments que sont formés tous les corps organiques,
+l'essence odorante qui gonfle les pétales d'une rose, la pulpe savoureuse
+des fruits, la poussière colorée des ailes d'un papillon, ou, pour parler
+comme François Villon, ce corps féminin «qui tant est tendre, poly, souëf,
+si prétieulx». Seule la secrète architecture de ces édifices d'atomes
+varie. Le poète soupire:
+
+ Il existe un bleu dont je meurs,
+ Parce qu'il est dans des prunelles.
+
+Le chimiste répond: carbone, hydrogène, oxygène, azote.
+
+Il fallut à Lavoisier une singulière audace pour proposer un système qui
+heurtait si violemment les impressions, les images involontaires que nous
+recevons de tout l'ensemble des apparences sensibles, et qui, pour ainsi
+parler, perçait et dégonflait les prestiges de l'universelle illusion.
+Audace féconde! Car c'est sur cette conception que repose toute la chimie
+moderne.
+
+La méthode qu'il employa dans ses recherches fut toujours la même:
+l'analyse. En décomposant les corps que lui offrait la nature, il les
+résolvait en leurs éléments.--Est-il possible de suivre une méthode
+inverse? Peut-on, en partant de ces éléments,--carbone, oxygène, hydrogène,
+azote,--reconstituer par synthèse ces édifices moléculaires si délicats,
+si mystérieusement complexes, qui sont les composés organiques?
+
+Lavoisier ne le crut pas, n'osa pas le croire. «La chimie, dit-il, marche
+vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et
+resubdivisant encore... La chimie est la science de l'analyse.»
+
+Cette affirmation fut acceptée sans contrôle par ses successeurs
+immédiats. «Dans la nature vivante, écrivait Berzélius, le grand maître de
+la chimie dans le second quart du dix-neuvième siècle, les éléments
+paraissent obéir à des lois autres que dans la nature inorganique. Si l'on
+parvenait à trouver la cause de ces différences, on aurait la clef de la
+chimie organique; mais cette clef est tellement cachée, que nous n'avons
+aucun espoir de la découvrir, du moins quant à présent.»
+
+Considérant la mobilité et l'instabilité des composés organiques, les
+chimistes pensaient que leur formation dépend de l'action de la «force
+vitale» en lutte perpétuelle avec les forces moléculaires. «Le chimiste
+fait tout l'opposé de la nature vivante, écrivait un chercheur pourtant
+original, Gerhardt; il brûle, détruit, opère par analyse; la force vitale
+seule opère par synthèse; elle reconstruit l'édifice abattu par les forces
+chimiques.»
+
+Mais vous êtes venu, Monsieur. Vous avez eu la tranquille hardiesse de ne
+pas croire vos aînés sur parole; vous avez tenté ce qu'ils déclaraient
+chimérique; vous avez dissipé au feu de vos cornues le vain fantôme
+mythologique de la force vitale; vous avez su combiner les éléments des
+matières animales et végétales par le seul jeu des forces physiques déjà
+connues; vous avez trouvé la clef que déclarait introuvable le bon
+Berzélius.
+
+Le premier pas était le plus difficile. Comment combiner l'inerte carbone
+avec le plus léger des gaz, l'hydrogène? Cette union directe si longtemps
+regardée comme impossible, vous l'avez réalisée en 1862, par le sortilège
+de l'arc électrique. L'acétylène, terme initial de l'innombrable série des
+carbures d'hydrogène, était constitué synthétiquement. Condensé sous
+l'influence de la chaleur, il fournit la benzine; additionné d'hydrogène,
+il donna l'éthylène, dont l'union avec l'eau fournit l'alcool.
+
+En prenant à leur tour, pour point de départ, ces premiers composés, vous
+avez obtenu, au moyen des mêmes méthodes, par des réactions de plus en
+plus faciles et de plus en plus variées, la multitude des composés
+organiques. «La synthèse, avez-vous écrit, étend ses conquêtes depuis les
+éléments jusqu'aux substances les plus compliquées, sans qu'on puisse
+assigner de limites à ses progrès.»
+
+Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les
+corps gras, les composés actifs de la pharmacie, les matières colorantes.
+L'industrie vous doit l'élaboration méthodique des couleurs d'aniline,
+dont l'éclat l'emporte sur celui des matières colorantes naturelles. Et la
+médecine vous doit la plupart des remèdes nouveaux, des remèdes à la mode.
+Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser légitimement des richesses
+démesurées. Mais, au cours de votre longue carrière scientifique, vous
+n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonné à la
+communauté le bénéfice de vos découvertes. L'homme de science, eût dit
+Renan, est un _ebionim_. Il fait de la vérité sa principale richesse. Cet
+ascète des temps modernes dédaigne de prélever sa dîme sur les largesses
+que son génie fait aux hommes. Même, il laisse aux habiles selon le monde
+les millions dont ils lui sont redevables, comme un présent de nul prix.
+
+La seconde conception géniale à laquelle votre nom restera attaché, c'est
+la thermo-chimie.
+
+Vous aviez renversé la distinction chimique établie entre les corps bruts
+et les corps vivants; vous aviez démontré que les forces chimiques qui
+régissent la matière organique sont, réellement et sans réserve, les mêmes
+que celles qui régissent la matière minérale. Mais ces forces elles-mêmes,
+comment en mesurer l'action? Comment calculer et prévoir les résultats de
+leurs conflits? Pourquoi certains éléments s'unissent-ils? Pourquoi
+certains autres demeurent-ils séparés? Problème ardu, qui préoccupait déjà
+les anciens alchimistes et qui les amena à supposer l'existence
+d'affinités électives entre les corps. Mais ces affinités que Goethe, dans
+un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou
+amour, demeuraient mystérieuses et inexplicables.
+
+C'est vous, Monsieur, qui en avez donné pour la première fois une
+définition précise. Vous avez montré que l'on peut prendre pour mesure de
+l'affinité la quantité de chaleur développée dans la combinaison chimique,
+et que, dans toute réaction, le système de corps qui tend à se former est
+celui qui dégage le plus de chaleur.
+
+Une des plus merveilleuses conséquences de cette découverte fut de
+transformer l'étude empirique des matières explosives en une science
+rigoureuse, fondée sur le calcul exact de leur énergie.
+
+La poudre noire traditionnelle, peu à peu perfectionnée depuis le seizième
+siècle, était seule employée pour les fusils et les canons, quand, il y a
+trente ans, vous déclarâtes hardiment que la théorie permettait de
+fabriquer des matières explosives d'une force double: assertion qui fut
+alors contestée avec une extrême vivacité. Mais, depuis, les travaux
+poursuivis sous votre direction à la Commission des substances explosives,
+que vous présidez depuis 1873, ont complètement vérifié vos prévisions.
+Par vous, la fabrication des poudres sans fumée a renouvelé sous nos yeux
+l'artillerie et l'art même de la guerre.
+
+Mais je n'ai pas, Monsieur, la prétention de vous apprendre ce que vous
+avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots à vos
+nouveaux confrères.
+
+Entre tous les hommes occupés de science, le chimiste est celui qui répond
+le mieux à l'idée que, dès les premiers âges, le peuple s'est faite du
+savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connaît les secrets.
+Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathématicien, le naturaliste,
+l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le
+sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs
+influences réciproques, qui sait même en faire de nouveaux, faire de l'or,
+faire de la vie, changer la figure des choses, créer après Dieu.
+
+Vous n'avez pas pétri ni animé l'_homunculus_ de Faust. Même, il faut bien
+l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez
+reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a
+égalé sur quelques points les miracles rêvés par la chimérique alchimie.
+Autant que cela est actuellement permis à la faiblesse humaine, vous avez
+su les secrets, et vous avez agi sur la nature.
+
+Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unité de la matière; vous avez
+pénétré jusqu'à l'atome irréductible. Vous avez vu que les différences des
+corps ne sont que les différences de position des molécules primitives;
+que tout se ramène à la mécanique; qu'à chaque instant de la durée, le
+total des forces est le même dans l'univers sous la diversité des
+manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur
+transformée, et inversement.
+
+Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthèse ce que
+l'analyse avait défait, et vous avez vérifié par là l'exactitude de
+l'analyse elle-même. Non seulement vous avez reproduit les substances
+naturelles, mais vous en avez produit une infinité d'autres, qui, sans
+vous, n'auraient pas existé. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis
+par la nature, vous pourrez,--quand vous en aurez le loisir,--en
+fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des
+méthodes prévues, et dont vous aurez annoncé d'avance les principales
+propriétés. Vous avez pu dire, en toute vérité, que «le domaine où la
+synthèse chimique exerce sa puissance créatrice est en quelque sorte plus
+grand que celui de la nature actuellement réalisée».
+
+A votre tour, après Lavoisier, vous êtes le roi de la chimie. Vous êtes,
+par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de
+l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez armée, le
+bienfaiteur de la patrie,--de cette patrie que vous aimez et pour
+elle-même et pour l'amour de l'humanité, dont elle fut la grande servante.
+Avec Pasteur, vous aurez été peut-être l'homme du dix-neuvième siècle le
+plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si
+grande qu'elle soit déjà, n'est qu'un commencement; vous avez fondé une
+méthode dont les applications peuvent être infinies. Ne disiez-vous pas,
+dans une heure souriante, que le problème des aliments (et par suite la
+question sociale) est un problème chimique; qu'un jour viendra où on les
+fabriquera de toutes pièces avec le carbone emprunté à l'acide carbonique,
+avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de
+l'atmosphère, et que, ce jour-là, chacun emportera pour se nourrir sa
+petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit
+flacon d'épices aromatiques, accomodés à son goût personnel?--Si ce rêve
+d'une humanité heureuse et idyllisée par la science se réalise jamais, on
+pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable poème terrestre sera sorti
+du laboratoire où vous peinez allègrement depuis cinquante années, et où
+vous triturez dans vos cornues la joie et la délivrance du monde futur.
+
+Le respect public vous environne. Au point où vous êtes parvenu, vous
+n'appartenez plus à telle fraction politique du pays, mais à la nation. Un
+grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus aisé que vous avez
+la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si éclatant d'intelligence,
+de vos quatre fils, et qu'ainsi vous êtes assuré de plus d'une façon de
+durer dans un long avenir et de léguer à la mémoire des hommes quelque
+chose de vous.
+
+Évidemment, Monsieur, vous êtes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan
+lorsqu'il concevait la planète gouvernée quelque jour par une assemblée de
+savants qui auraient à la fois la raison et la force. La direction que
+vous imprimeriez à l'humanité n'aurait rien d'hésitant. Mais
+l'aristocratie que prévoyait Renan régnerait par la terreur. Je crois que,
+à ce point de son rêve, vous eussiez abandonné votre ami.
+
+Vous avez beaucoup écrit sur les rapports de la philosophie et de la
+science. Votre rationalisme est sans tache. Vous êtes un des plus
+authentiques continuateurs des philosophes de l'_Encyclopédie_. Vous avez
+leur optimisme, leurs sentiments à l'égard des religions, leur confiance
+exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrès de l'humanité.
+
+Est-ce moi, Monsieur, qui vous reprocherai de penser ainsi? Irai-je vous
+faire des objections? A vous, jamais. Je n'en oserais faire qu'à certains
+de ceux que, sans le savoir, vous traînez à votre suite, qui n'ont
+peut-être pas les mêmes droits que vous de nous parler au nom de la
+science, et qui n'ont assurément ni votre haute probité d'esprit, ni votre
+désintéressement, ni votre tolérance. Mais à vous je dirai:--Il est
+excellent, il est indispensable qu'il y ait des hommes de votre type
+intellectuel et moral, des rationalistes non troublés et même un peu
+intransigeants. Les femmes et les enfants, charme du monde, le feraient
+peu avancer, non plus que les mystiques et les artistes eux-mêmes. Ce
+n'est pas le sentiment religieux qui a fait les grandes découvertes de la
+science et de l'industrie moderne. Bénie soit votre philosophie, si c'est
+elle qui vous a communiqué la force d'accomplir durant cinquante ans des
+travaux dont a profité toute la communauté humaine!
+
+Au surplus, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins,
+d'être connu de l'homme et de se réfléchir fidèlement en lui: et il n'y a
+de connaissance proprement dite que par la raison appuyée sur
+l'observation scientifique. C'est ce qu'il m'est impossible de ne pas vous
+accorder, si fort que je sois impressionné par la somme de consolation et
+de vertu que tant de bonnes âmes doivent à la croyance au surnaturel. Or
+vous n'en demandez pas davantage. Autour de ce qui peut être dès
+maintenant objet de connaissance, vous nous laissez amplement de quoi
+rêver et nous émouvoir.
+
+Votre positivisme est d'une scrupuleuse loyauté. Il respecte ce qu'on peut
+appeler les réalités morales.--Il les reconnaît irréductibles. Pour vous,
+«le sentiment du beau, celui du vrai, celui du bien, sont des _faits_
+révélés par l'étude de la nature humaine. Vous écrivez dans votre lettre
+à Renan: «Derrière le beau, le vrai, le bien, l'humanité a toujours senti,
+sans la connaître, qu'il existe une réalité souveraine dans laquelle
+réside l'idéal, c'est-à-dire Dieu, le centre de l'unité mystérieuse et
+inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul
+peut nous y conduire; ses aspirations sont légitimes pourvu qu'il ne sorte
+pas de son domaine avec la prétention de se traduire par des énoncés
+dogmatiques et _a priori_ dans la région des faits positifs.» Et encore:
+«La notion du devoir, c'est-à-dire la règle de la vie pratique, est un
+fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion... Il en est de
+même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de
+sens... L'homme _sent_ qu'il est libre: c'est là un fait qu'aucun
+raisonnement ne saurait ébranler.»--Et vous ne nous défendez point de
+construire là-dessus des systèmes de métaphysique et, pour employer vos
+expressions, d'«assembler par des liens individuels», c'est-à-dire selon
+les besoins de notre coeur, «les traits généraux tirés de la connaissance
+de la vie humaine et du monde extérieur». Bref, vous nous permettez
+d'imaginer l'inconnu à notre gré, pourvu que cette imagination ne
+contredise à aucun moment les acquisitions progressives de la science, et
+qu'elle tâche de s'y raccorder à mesure. Ah! Monsieur, quelle marge vous
+nous laissez encore!
+
+Vous êtes persuadé, il est vrai, que, «depuis que les croyances
+religieuses ne sont plus la base de l'ordre social et de la moralité
+humaine, la somme de vertu et de dévouement qui est dans le monde n'a pas
+diminué! loin de là». D'une façon générale, vous n'avez pas bonne opinion
+des religions, même comme instigatrices de vertus, et vous avez travaillé,
+pour votre part, à compléter la laïcisation de l'État et de la vie
+publique. «Mais dans cette entreprise, avez-vous dit, il faut éviter à
+tout prix la violence, qui est contraire à la justice et qui provoque la
+réaction; il faut surtout éviter de froisser ces âmes délicates et pures,
+qui ont identifié leur être moral avec la vieille organisation
+théocratique, aussi bien que ces esprits honnêtes, prompts au vertige et
+hostiles aux brusques changements.» Voilà, Monsieur, des paroles à la fois
+vraiment politiques et vraiment humaines, et qu'il n'est peut-être pas
+hors de propos de rappeler aujourd'hui.
+
+Enfin, monsieur, vous avez la fierté de la science: vous n'en avez pas
+l'ivresse. Parce que vous êtes parfaitement sincère et lucide, votre
+optimisme lui-même a sa mélancolie. Sans doute vous avez écrit avec une
+intrépide confiance: «En s'attachant aux grandes périodes, on voit
+clairement que le rôle de l'erreur et de la méchanceté décroît, à
+proportion que l'on s'avance dans l'histoire du monde. Les sociétés
+deviennent plus policées, et j'oserai dire de plus en plus vertueuses. La
+somme du bien va toujours en augmentant, et la somme du mal en diminuant,
+à mesure que la somme de vérité augmente et que l'ignorance diminue dans
+l'humanité. C'est ainsi que la notion du progrès s'est dégagée comme un
+résultat _a posteriori_ des études historiques.» Mais, à côté de cela, je
+sais des pages de vous qui sont, sans le vouloir peut-être, d'une infinie
+tristesse. Après avoir longtemps observé les sociétés animales, vous
+concluez, en ce qui regarde les fourmis, que le progrès de leur
+civilisation est parvenu, depuis de longs siècles déjà, à des limites au
+voisinage desquelles elle est condamnée à osciller désormais, tant que la
+race durera. Et vous vous demandez: «En est-il autrement des races
+humaines? Sommes-nous autorisés à regarder leurs progrès comme indéfinis?
+ou bien les races humaines sont-elles destinées à obéir à la même loi
+fatale? Leur évolution parviendra-t-elle aussi à un état stationnaire,
+dont les limites seront déterminées par celle des connaissances que
+l'homme peut acquérir et combiner, en vertu des facultés intellectuelles
+qui résultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races
+humaines ne présenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation à peu
+près uniforme, oscillant entre certains états alternatifs de trouble et
+d'équilibre, mais s'efforçant désormais de revenir toujours à une
+organisation type, réputée la plus convenable au bonheur et à la dignité
+de l'espèce humaine? Une semblable opinion serait peut-être la plus
+conforme aux leçons de l'histoire.»
+
+Vous citez l'Égypte, vous citez la Chine; et vous ajoutez: «Ne sera-ce
+point aussi l'histoire des races européennes, lorsqu'elles auront couvert
+et dominé la surface du globe terrestre, mis en exploitation toutes ses
+ressources, embrassé tous les éléments de connaissances que son étendue
+comporte, épuisé les combinaisons fondamentales compatibles avec la
+puissance, limitée aussi, de l'intelligence individuelle de l'homme? en un
+mot consommé toute la réserve d'énergie inhérente au globe terrestre et à
+l'espèce humaine?»
+
+Question mélancolique! Ce dernier état, où parviendra, si elle peut, la
+laborieuse humanité européenne, cet idéal encore lointain, nous ne le
+verrons pas, et nos enfants et nos petits-enfants ne le verront pas non
+plus. Mais, si admirable qu'il soit, par cela seul qu'il est une limite il
+ne nous ravit point, car, invinciblement, nous désirons plus encore,
+autrement dit, nous désirons par de là les énergies et les possibilités de
+notre nature. Une humanité où les inventions scientifiques augmenteraient
+pour tous les commodités de la vie, où tout le monde aurait facilement à
+manger et de quoi se divertir un peu, où régnerait un à-peu-près de
+justice sociale, cela est déjà très beau, cela est peut-être irréalisable;
+et malgré tout (est-ce que je me trompe?) cela nous paraît encore médiocre,
+au regard des milliers de siècles de souffrance et d'effort qui l'auront
+si péniblement préparé, au regard surtout de notre puissance infinie de
+désir. Et, bien que nous soyons incapables de substituer un rêve plus
+plausible à celui-là, nous disons: «Est-ce là tout ce que la science
+promet? est-ce tout ce qu'elle a à proposer?... Et après?» Et nous sommes
+tourmentés soit par la chimère d'une évasion dans les autres planètes,
+soit par la soif des vies futures que promettent les religions, soit par
+la vague songerie métaphysique d'une fusion de toutes les âmes dans une
+Conscience universelle et divine...
+
+Vous répondrez: «Cultivons notre jardin, qui est toute la terre. Il est
+bien inutile d'interdire la rêverie aux hommes. Mais nous voulons savoir
+ce qui est erreur et ce qui est vérité. Nous n'atteindrons jamais la
+nature des choses, les origines et les fins, mais toute la vérité dont
+nous sommes capables n'est pas encore trouvée. Nous avons là, quoi qu'il
+arrive, de quoi occuper nos rapides jours. Le plus bel emploi de notre vie,
+c'est d'accroître la conformité de notre intelligence à la réalité. Et
+c'est aussi notre meilleur plaisir. Travaillons à connaître les lois
+universelles et immuables.»
+
+Ainsi vous avez pensé toute votre vie. Ainsi vous pensiez déjà, à dix-huit
+ans, quand Ernest Renan, au sortir de Saint-Sulpice, vous rencontra dans
+la petite pension de la rue Saint-Jacques.
+
+Il m'est doux, monsieur, de songer que vous avez été, pendant un
+demi-siècle, le meilleur ami de l'homme qui m'a le plus enchanté et
+troublé, et qui a longtemps exercé sur moi une influence où il y eut du
+sortilège.
+
+Votre amitié avec cet incomparable artiste fut originale; elle fut
+profonde et tendre, sans être jamais familière. Vos esprits s'aimaient. Ce
+qu'il conservait encore de sérieux ecclésiastique s'accorda avec votre
+sérieux de jeune clerc de la science. Vous étiez plus jeune que lui de
+quatre ans: mais vous marchiez déjà dans votre voie, et il cherchait la
+sienne. Votre précoce sérénité d'esprit dut être bonne à son inquiétude.
+Je crois que vous devez à ce charmant compagnon les rares sourires qui
+éclairent votre oeuvre: mais peut-être aussi vous doit-il d'être resté,
+sous ses caprices aventureux, parmi ses fantaisies pyrrhoniennes ou ses
+rechutes dans le rêve, immuablement fidèle à deux ou trois principes
+essentiels de la critique scientifique; peut-être vous doit-il, un peu, ce
+que j'appellerai l'épine dorsale, l'armature de sa pensée, changeante en
+apparence, ferme et suivie dans son fond.
+
+Le souvenir de cette amitié de deux grands hommes traversera les âges et
+ajoutera une grâce à leur gloire commune. Nos descendants chercheront qui
+de vous deux a le plus donné à l'autre. Oserai-je indiquer ce que
+j'entrevois en lisant vos lettres et les siennes? Dans le temps où d'assez
+longs voyages vous séparaient, si quelque circonstance imprévue venait
+entraver ou ralentir votre correspondance, je ne sais si je me trompe,
+mais il me paraît bien que celui de vous deux qui en souffrait le plus, ce
+n'était pas lui, et que celui qui semblait oublier le plus facilement, ce
+n'était pas vous...
+
+Et pourtant, de son propre aveu, vous êtes, en dehors de certaines
+personnes de sa famille, celui de ses contemporains qu'il a le plus aimé,
+et pour qui il a fait la plus notable infraction aux règles qu'il tenait
+de ses maîtres sulpiciens touchant les «amitiés particulières». Il vous
+l'eût fait savoir, si la Fortune, meilleure pour vous--et pour nous
+aussi--avait voulu qu'il vous reçût à cette place. Je lui emprunterai du
+moins la fin de mon discours, sûr que vous m'en saurez gré et que vous y
+trouverez le genre d'éloge qui vous contentera le mieux et qui vous
+paraîtra, le plus digne de vous. «Ceux qui vous connaissent, vous
+écrivait-il un jour, savent combien vous tenez peu à ce qui n'est pas la
+patrie et la vérité.»
+
+FIN
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Séance De L'académie Française Du 2
+Mai 1901, by Pierre Berthelot and Jules Lemaître
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉANCE DE L'ACADÉMIE ***
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+***** This file should be named 14541-8.txt or 14541-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/5/4/14541/
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+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+will be renamed.
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+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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