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+The Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La fée des grèves
+
+Author: Paul H.C. Féval
+
+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14398]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+Paul Féval (père)
+
+LA FÉE DES GRÈVES
+
+Publication en 1850
+
+
+
+Table des matières
+
+I. La cavalcade.
+II. Deux porte-bannières.
+III. Fratricide.
+IV. Veillée de la Saint-Jean.
+V. Un Breton, un Français, un Normand.
+VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol.
+VII. À la guerre comme à la guerre.
+VIII. L'apparition.
+IX. Maître Gueffès.
+X. Douze lévriers.
+XI. Course à la fée.
+XII. Les mirages.
+XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys.
+XIV. Prouesses de maître Loys.
+XV. À quand la noce?
+XVI. Amel et Penhor.
+XVII. La faim.
+XVIII. Jeannin et Simonnette.
+XIX. Le départ.
+XX. Deux cousins.
+XXI. La rubrique du chevalier Méloir.
+XXII. Frère Bruno.
+XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance.
+XXIV. Dits et gestes de frère Bruno.
+XXV. Gueffès s'en va en guerre.
+XXVI. Avant la bataille.
+XXVII. Le siège.
+XXVIII. Où Jeannin a une idée.
+XXIX. Le brouillard.
+XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de
+la Fée des Grèves.
+XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir.
+XXXII. Le tube miraculeux.
+XXXIII. Les lises.
+Épilogue: Le repentir.
+
+
+
+
+I. La cavalcade.
+
+Si vous descendez de nuit la dernière côte de la route de
+Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour
+peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais,
+vous ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté
+la terre ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité
+morne et muette. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne
+habitée; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.
+
+C'est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes
+décédés; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes
+transformés aussi bien que les ombres humaines.
+
+Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce
+marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de vue
+son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et
+Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène.
+Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de
+Châteauneuf, où la mare de Saint-Coulman reste comme une
+protestation de la mer expulsée.
+
+Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles,
+avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage!
+
+Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du rivage
+actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes géants
+jusque par delà les îles Chaussey.
+
+La tradition et les antiquaires sont d'accord; les manuscrits font
+foi: la forêt de Scissy couvrait dix lieues de mer, reliant la
+falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de Carolles,
+par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.
+
+Quelque jour, on fera peut-être l'histoire de ces prodigieuses
+batailles où la mer, tout à tour victorieuse et vaincue, envahit
+le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et
+se creuse dans les mystères de l'abîme une retraite plus profonde.
+
+Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne
+courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.
+
+Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue semble ou
+superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les
+marées sont si hautes! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre
+qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux,
+franchir des lieues et venir!
+
+Venir de si loin, la mer! pour s'arrêter, docile, devant quelques
+pierres amoncelées et clapoter au pied de la chaussée comme la
+bourgeoise naïade d'un étang!
+
+Involontairement on se dit: Si la marée fait une fois ce grand
+voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre ou cinq pieds
+de sable et de roche pour arrêter son élan?
+
+Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue
+reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée
+conquise sur l'Océan.
+
+Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain, comme dans un
+mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de grève
+sont entre ce point de la digue et le Mont.
+
+De ce lieu, qui s'élève à peine de quelques mètres au-dessus du
+niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des plus
+hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui
+courent en zig-zag dans les lagunes; à l'est, la chaîne des
+collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton; au
+sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l'or des
+flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains; au sud, le
+Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol; à l'ouest, les côtes
+normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et
+Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.
+
+Oeuvre des siècles intermédiaires, la digue semble placée là
+symboliquement, entre le château moderne et la forteresse antique.
+Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grèves, la gloire du
+passé; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être
+de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le
+roi des guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont
+la mer à leurs pieds.
+
+Mais le château moderne, prudent comme notre âge, s'est mis du bon
+côté de la digue.
+
+Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel ont été, de
+tout temps, fertiles en tragiques aventures.
+
+Son nom lui-même _(le Mont-Saint-Michel au péril de la mer)_ en
+dit plus qu'une longue dissertation.
+
+Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou quarante le
+nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables.
+
+Peut-être y a-t-il exagération. Jadis la croyance commune triplait
+ce chiffre.
+
+La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent autour du
+Mont, variant d'une marée à l'autre et ne gardant pas plus la
+trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la
+marque du sillage d'un navire, il faut toujours se fier à la
+douteuse intelligence d'un guide, et mettre son âme aux mains de
+Dieu.
+
+On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel à travers les _tangues,_
+les _lises_ et les _paumelles_[1], coupées d'innombrables cours
+d'eau qui rayent l'étendue des grèves; on y va des Quatre-Salines
+et de Pontorson: ceci pour la Bretagne.
+
+[Note 1: Les _tangues_ sont généralement le sol de la grève, les
+_lises_ sont des sables délayés par l'eau des rivières ou des
+courants souterrains, les _paumelles_, au contraire, sont des
+portions de grèves solides où le reflux imprime des rides
+régulières.]
+
+Les routes principales de Normandie sont celles des Pontaubault,
+d'Avranches et de Genêt.
+
+Suivant les _coquetiers_ et les pêcheurs, la route de Pontorson
+est seule sans danger.
+
+Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve que cette
+route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les voyageurs
+que sa renommée de sécurité lui donne.
+
+Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d'Avranches
+sonnèrent à grande volée, pendant que les portes du château
+s'ouvraient pour donner issue à une nombreuse et noble cavalcade.
+
+Il était onze heures du matin.
+
+Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises se penchait
+aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne, se
+rendant au pèlerinage du Mont-Saint-Michel.
+
+Un coup de canon, tiré du Mont, à l'aide d'une de ces pièces
+énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de
+granit, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour
+monseigneur le duc et sa suite.
+
+Et ce n'était pas trop faire, que de mettre ces canons au service
+du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais étaient
+des gens de Bretagne.
+
+Bien peu de temps auparavant, le duc François avait envoyé les
+sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de Coëtquen,
+sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par les
+Anglais. À cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déjà
+regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri
+d'Angleterre loin du centre. Mais les côtes de la Manche restaient
+au pouvoir des hommes d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était,
+depuis Granville jusqu'à Pontorson, le seul point où flottât
+encore la bannière des fleurs de lis.
+
+Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres Bretons
+passèrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins,
+commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et
+entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les
+tangues, entre le Mont et Tombelène.
+
+À l'heure où le duc François sortait du château d'Avranches, les
+Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comté de Guines
+et le petit rocher de Tombelène où ils avaient bâti une forteresse
+imprenable.
+
+Mais ce n'était point pour célébrer une victoire déjà ancienne que
+le duc de Bretagne se rendait au monastère du Mont-Saint-Michel,
+comblé de ses bienfaits. François faisait le pèlerinage pour
+obtenir du ciel le repos et le salut de l'âme de monsieur Gilles,
+son frère, mort à quelque temps de là au château de la
+Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée
+sous l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du
+cardinal d'Estouteville, trente-deuxième abbé de Saint-Michel,
+avait promis de faire de son mieux pour cette fête de la piété
+fraternelle.
+
+Le service était commandé pour midi.
+
+François, ayant à ses côtés son favori Arthur de Montauban,
+Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët, bâtard
+de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la
+porte qui s'ouvrait sur la rivière de Sée. Les sires de Thorigny
+et Du Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur
+de la province.
+
+Derrière le duc, à peu près au centre de l'escorte, six nobles
+demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en
+grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever,
+la fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.
+
+Le visage de Reine était voilé comme celui de ses compagnes. Mais
+quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du large, on
+apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la douce
+mélancolie de son sourire.
+
+Reine avait seize ans. Elle était belle comme les anges.
+
+Une fois son regard croisa celui d'un jeune gentilhomme, fièrement
+campé sur un cheval du Rouennais, à la housse d'hermine, et qui
+portait la bannière du deuil, aux armes voilées de Bretagne, avec
+le chiffre de feu monsieur Gilles.
+
+Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne noblesse de
+Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du bâtard de
+Porhoët.
+
+Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de l'éperon et gagna
+d'un temps la tête du cortège où était sa place marquée auprès du
+porte-étendard ducal.
+
+On arrivait à la barrière de la ville. Ceux qui étaient
+superstitieux remarquèrent ceci; Aubry ne put arrêter sa monture
+assez à temps pour garder le passage libre à son compagnon,
+l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa
+la première.
+
+Sur les remparts et dans la rue, la foule criait:
+
+--Bretagne-Malo! Bretagne-Malo! Et quatre gentilshommes, portant à
+l'arçon de leurs selles de vastes aumônières, jetaient de temps à
+autre des poignées de monnaies d'argent et répondaient:
+
+--Largesse du riche Duc! On dit que les bonnes gens de Normandie
+ont toujours fidèlement aimé le numéraire. En cette occasion, ils
+firent grand accueil à la munificence ducale et se battirent à
+coups de poings dans le ruisseau, comme de braves coeurs qu'ils
+étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid païen à la
+tête embéguinée de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de
+l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se
+releva en colère.
+
+--Duc! dit-il au moment où François passait devant lui, encore une
+poignée d'écus pour que Dieu t'oublie! François tourna la tête et
+poussa son cheval.
+
+D'ordinaire et pour moindre irrévérence, il eût donné de son
+gantelet sur la tête du pataud.
+
+--Les six hommes d'armes du corps! cria Goulaine, sénéchal de
+Bretagne, en s'arrêtant au dedans de la porte.
+
+Les six hommes d'armes du corps étaient en quelque sorte les
+chevaliers d'honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre
+immédiatement la bannière et mener le deuil.
+
+C'étaient Hue de Maurever, père de Reine, qui avait été l'écuyer
+et l'ami du prince défunt; Porhoët, pour le sang de Bretagne;
+Thorigny, pour la Normandie; La Hire, pour le roi Charles;
+Chateaubriand, Le Bègue et Mauny.
+
+Les cinq derniers se présentèrent.
+
+--Où est le sire de Maurever? demanda Goulaine. Il se fit un
+mouvement dans l'escorte, car cela semblait étrange à chacun que
+Monsieur Hue, le vaillant et le fidèle, manquât à l'heure sainte
+sous la bannière de son maître trépassé. Un murmure courut de rang
+en rang. Chacun répétait tout bas la question du sénéchal:
+
+--Où est le sire de Maurever? Son absence était comme une
+accusation terrible. Contre qui? Personne n'osait le dire ni
+peut-être le penser. Mais du sein de la foule, la voix du vieux
+païen normand s'éleva de nouveau aigre et moqueuse.
+
+Le grigou disait:
+
+--Que Dieu t'oublie, duc! que Dieu t'oublie! Le duc François eut
+le frisson sur sa selle. Reine, tremblante, avait serré son voile
+autour de son visage. François se redressa tout pâle, il fit signe
+à Montauban de prendre la place vide de Maurever, et le cortège
+passa au milieu des acclamations redoublées.
+
+
+
+
+II. Deux porte-bannières.
+
+Au sortir de la porte d'Avranches, ce fut un spectacle magique et
+comme il n'est donné d'en offrir qu'à ces rivages merveilleux.
+
+Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé d'ombres comme les
+nuages du ciel, s'étendait aux pieds des pèlerins depuis le bas de
+la colline jusqu'à l'autre rive de la baie, où les maisons de
+Cancale se montraient au lointain perdu.
+
+De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout entier,
+resplendissant de la base au faîte, sous l'or ruisselant du soleil
+de juin.
+
+Vous eussiez dit qu'il était bercé mollement dans son lit de
+nuées, cet édifice unique au monde! et quand la brume s'agitait,
+baissant son niveau sous la pression d'un souffle de brise, vous
+eussiez dit que le colosse, grandi tout à coup, allait toucher du
+front la voûte bleue:
+
+La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant le mur
+d'enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du
+château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé
+par-dessus la muraille, l'église perchée sur le château, et sur
+l'église l'audacieux campanile égaré dans le ciel!
+
+Mais il est des instants où l'oeil s'arrête avec indifférence sur
+la plus splendide de toutes les féeries. On ne voit pas, parce que
+l'esprit est ailleurs.
+
+Le cortège qui accompagnait François de Bretagne au monastère
+descendait la montagne lentement. Chacun était silencieux et
+morne.
+
+Ces mots bizarres, prononcés par le grigou, coiffé de lambeaux:
+«Duc, que Dieu t'oublie!» étaient dans la mémoire de tous.
+
+Et tous remarquaient l'absence de Monsieur Hue de Maurever, écuyer
+du prince défunt, absence qui était d'autant plus inexplicable que
+les domaines de Maurever se trouvaient dans le voisinage immédiat
+de Pontorson, à quelques lieues d'Avranches.
+
+Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef pour les choses
+inexplicables.
+
+Quand il s'agit de criminels ordinaires, cette clef se dépose sur
+la table d'un greffe. Des juges s'assemblent. On pend un homme.
+
+Quand il s'agit des puissants de la terre, personne n'ose toucher
+à cette clef, et le mot de l'énigme reste enfoui dans les
+consciences.
+
+Si l'escorte du duc François se taisait, ce n'était pas qu'on n'y
+eût rien à se dire. C'est que nul n'osait ouvrir la bouche sur le
+sujet qui occupait tous les esprits.
+
+Une partie de la foule avait suivi le cortège; la foule n'avait
+pas pour se taire les mêmes raisons que les hommes d'armes.
+
+Et Dieu sait qu'elle s'occupait du riche duc pour son argent!
+
+Il y en avait, dans la foule, qui prononçaient le mot _sacrilège_
+en parlant de ce somptueux pèlerinage.
+
+À l'entrée de la grève, douze guides prirent les devants pour
+sonder les lises et reconnaître les cours d'eau.
+
+Le brouillard s'éclaircissait. Un coup de vent balaya les sables.
+
+La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les tangues, où
+la rapidité de la marche diminue toujours le danger.
+
+Aubry de Kergariou et l'homme à la cotte d'hermine, qui se nommait
+Méloir, tenaient toujours la tête de la procession.
+
+--...Si mon frère me gênait, dit Méloir, continuant une
+conversation à voix basse, mon frère serait mon ennemi. Et mes
+ennemis, je les tue. Le duc a bien fait!
+
+--Tais-toi, cousin, tais-toi! murmura Aubry scandalisé.
+
+Les chevaux, lourdement équipés, hésitaient sur les sables
+mouvants de la Sée. Les guides crièrent:
+
+--Au galop! messeigneurs! La cavalcade se lança et franchit
+l'obstacle. Méloir était toujours aux côtés d'Aubry de Kergariou.
+
+--Moi, dit-il, j'ai le double de ton âge, mon cousin. On me traite
+toujours en jouvenceau, parce que j'aime trop les dés et le vin de
+Guienne. Mais demain mes cheveux vont grisonner; je suis sage.
+Écoute: pour la dame de mes pensées, je ferais tout, excepté
+trahir mon seigneur, voilà ma morale!
+
+--Elle est donc bien belle, ta dame, mon cousin Méloir? demanda
+Aubry avec distraction.
+
+Les yeux du porte-étendard brillèrent sous la visière de son
+casque.
+
+--C'est la plus belle! répliqua-t-il avec emphase. C'était un
+homme de haute taille et de robuste apparence, qui portait comme
+il faut sa pesante armure. Sa figure eût été belle sans
+l'expression de brutale effronterie qui déparait son regard. Du
+reste, il se faisait tort à lui-même en disant qu'il commencerait
+à grisonner demain, car sa chevelure abondante et bouclée
+s'échappait de son casque en mèches plus noires que le jais.
+
+Il pouvait avoir trente-cinq ans.
+
+Aubry atteignait sa vingtième année.
+
+Aubry était grand, et l'étroite cotte de mailles qui sonnait sur
+ses reins n'ôtait rien à la gracieuse souplesse de sa taille. Ses
+cheveux châtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles sur
+ses épaules. Sa moustache naissait à peine, et la rude atmosphère
+des camps n'avait pas encore hâlé sa joue. Aubry était beau. Il
+avait le coeur d'un chevalier.
+
+Méloir avait un père normand et une mère bretonne, Méloir ne
+valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d'armes. La
+lance était légère comme une plume dans sa main. Quant à la
+chevalerie, ma foi! Méloir ne s'en souciait pas plus que d'un
+gobelet vide.
+
+Nous disons un gobelet d'étain. Il était brave parce que ses
+muscles étaient forts, et fidèle parce que son maître était
+puissant. En prononçant ces mots: _C'est la plus belle,_ Méloir
+s'était retourné involontairement et son regard avait cherché dans
+la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait
+immédiatement le duc. Aubry fit comme lui.
+
+Puis Aubry et lui se regardèrent.
+
+--Elles sont six, dit Méloir, exprimant la pensée commune; nous
+avons cinq chances contre une de ne pas nous rencontrer!
+
+--Tu as dit que c'était la plus belle! repartit Aubry à voix
+basse.
+
+--Je l'ai dit. Et je te dis, mon cousin Aubry, que je serais fâché
+de te trouver sur mon chemin.
+
+Les cloches du Mont s'ébranlèrent, en même temps que les portes du
+monastère s'ouvraient pour donner passage aux moines qui venaient
+au-devant de François de Bretagne.
+
+La portion des curieux qui était restée sur les remparts
+d'Avranches voyait maintenant le cortège ducal, et la foule qui le
+suivait comme une tache sombre sur la brillante immensité des
+grèves.
+
+Il restait un quart de lieue à faire pour atteindre la base du
+roc.
+
+--Haut les bannières, hommes d'armes! cria monsieur le sénéchal de
+Bretagne.
+
+On était devant le Mont; Méloir et Aubry relevèrent brusquement
+leurs hampes qui s'étaient inclinées dans le feu de la discussion.
+La bannière du couvent, qui portait la figure de l'archange,
+brodée sur fond d'or et l'écusson au revers, avec la fameuse
+devise du Mont-Saint-Michel: _Immensi tremor Ocean_[2], s'abaissa
+par trois fois. Guillaume Robert, procureur du cardinal-abbé, mit
+ses pieds dans le sable de la grève pour recevoir le prince, et
+les moines firent haie sur le roc.
+
+[Note 2: Quelques années plus tard, le roi Louis XI devait prendre
+cette devise pour l'ordre de la chevalerie qu'il fonda sous
+l'invocation de Saint-Michel.]
+
+En ce moment, où chacun descendait de cheval, il y eut dans
+l'escorte beaucoup de confusion; la cohue qui était à la suite
+poussait en avant pour sortir de la grève. Le sable foulé se
+couvrait d'eau, et c'est à peine si les dames du deuil trouvèrent
+chacune un cavalier galant pour préserver leurs pieds délicats.
+
+Aubry sentit une main légère qui touchait son épaule.
+
+Il se retourna, Reine de Maurever était auprès de lui.
+
+--Que Dieu vous bénisse, Aubry, dit la jeune fille dont la voix
+était triste et douce. Je sais que vous m'aimez... Écoutez-moi.
+Avant qu'il soit une heure, mon père va risquer sa vie pour
+remplir son devoir.
+
+--Sa vie! répéta Aubry; votre père! Et ses yeux couraient dans la
+foule pour chercher l'absent.
+
+--Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la jeune fille; vous ne
+trouveriez point. Mais écoutez ceci: celui qui défendra mon père
+sera mon chevalier.
+
+--Hommes d'armes! en avant! dit monsieur le sénéchal. Reine sauta
+sur le sable et se confondit avec ses compagnes. Aubry chancelait
+comme un homme ivre.
+
+--Allons, mon petit cousin, lui dit Méloir: il n'y a pas de quoi
+tomber malade. N'est-ce pas que c'est bien la plus belle?
+
+Ce grand Méloir avait sous sa moustache un sourire méchant.
+
+--Que veux-tu dire? balbutia Aubry.
+
+--Rien, rien, mon cousin.
+
+--Est-ce que ce serait?...
+
+--Mort diable! tu as une épée. Quand nous serons en terre ferme,
+il sera temps de causer de tout cela. Aubry le regarda en face.
+
+--Il y a deux moyens d'être heureux, reprit le porte-enseigne d'un
+ton doctoral: se faire aimer et se faire craindre. Un brave garçon
+n'a pas toujours le choix. Mais quand l'un des deux moyens lui
+échappe, il garde l'autre. Attention, mon cousin; baisse ta hampe
+et rêve tout seul. Moi, j'ai à réfléchir.
+
+Méloir prit les devants. On passait sous la herse. Le choeur des
+moines chantait le _Dies irae_ en montant l'escalier à pic qui
+donne entrée dans le château.
+
+
+
+
+III. Fratricide.
+
+François de Bretagne et sa suite, arrivés à la porte d'entrée du
+couvent de Saint-Michel, étaient à vingt-cinq toises environ du
+niveau de la grève.
+
+François prit la tête du cortège et posa le premier son pied sur
+les marches de l'escalier.
+
+Cet escalier, dont les degrés de pierre vont se plongeant dans un
+demi-jour obscur, s'ouvre entre les deux tourelles de défense,
+droites et hautes, percées chacune de deux créneaux séparés par
+une embrasure couverte, et conduit à la salle des gardes.
+
+Il faut parler au passé quand il s'agit des hommes. Mais, pour les
+pierres, on peut employer le présent, car ces merveilles en granit
+sont debout, et c'est à peine si les fous furieux de 93, les
+Vandales de tous les âges, et quatre siècles accumulés ont pu
+mutiler quelques statues pieuses, écorcher quelques saints
+contours. Par exemple, le plâtre, plus fort que les révolutions et
+que les années; le plâtre, arme favorite d'Attila-directeur, et
+d'Erostrate-entrepreneur de maçonnerie; a _rafraîchi_ bien des
+_vieilleries._
+
+Mais il n'est pas besoin d'aller si loin de Paris pour voir de
+quoi le plâtre est capable!
+
+Laissons le plâtre. Et pour cela, décidément, parlons au passé.
+
+Vis-à-vis de l'escalier, une vaste cheminée que surmontait
+l'écusson abbatial, tenait le centre de la salle des gardes.
+
+L'écusson du cardinal Guillaume d'Estouteville, trente-deuxième
+abbé de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans la salle
+des chevaliers. Il était écartelé: aux premier et dernier, burellé
+d'argent et de sable, au lion rampant du même, accolé d'or, armé
+et lampassé de gueules sur le tout; aux deuxième et troisième, de
+gueules à deux fasces d'or,-- l'écu timbré d'un chapeau de
+cardinal de gueules et lambrequins de même, surmonté de la croix
+archiépiscopale. En coeur, l'écu de France à la bande de gueules
+pour brisure.
+
+Dans cette salle des gardes, monseigneur l'évêque de Dol, qui
+devait officier, attendait son souverain avec le prieur de
+Saint-Michel et les chanoines de Coutances.
+
+Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui représentait le
+cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé d'ouvrir les
+portes.
+
+Pour arriver à l'église de l'abbaye de Saint-Michel, on ne
+marchait pas, on montait toujours.
+
+Il fallut d'abord traverser le grand réfectoire, énorme pièce de
+style roman, où la sobriété des détails fait naître une sorte de
+grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de même
+style, qui règnent au-dessus, et la salle des chevaliers.
+
+Elle était bien nommée, celle-là! fière et robuste comme ces
+géants qui s'habillaient de fer! lourde, mais bien campée sur ses
+vigoureux piliers et respirant, du sol à sa voûte, la majesté rude
+du soldat chrétien.
+
+Comme style, c'était le roman arrivant au gothique, le pilier
+obèse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la naissance
+de l'ogive.
+
+Ils montèrent encore, lentement, les moines chantant les hymnes de
+mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les femmes
+voilées, le duc pâle.
+
+Le duc pâle, qui tremblait sous les voûtes froides, et qui
+murmurait au hasard une prière.
+
+Son coeur ne savait pas que sa bouche parlait à Dieu.
+
+Et Dieu n'écoutait pas.
+
+Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître.
+
+_L'Aire de Plomb,_ comme on l'appelait, parce que la cour,
+comprise entre les quatre galeries, était recouverte en plomb,
+pour protéger la voûte de la salle inférieure.
+
+À mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour faire place au
+gothique, car l'histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a ses
+pages en ordre, dont les feuillets se déroulent suivant
+l'exactitude chronologique.
+
+Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut aux pèlerins
+dans toute sa riche efflorescence: Un carré parfait, à trois rangs
+de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se couronnent
+de voûtes ogivales, arrêtées par des nervures délicates et
+hardies.
+
+Le prodige ici, c'est la variété des ornements dont le motif,
+toujours le même, se modifie à l'infini dans l'exécution, et brode
+ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle
+sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre à la plus
+aimée de nos sensations artistiques: celle que fait naître la
+fantaisie.
+
+Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous venons de gravir,
+depuis la base des tourelles jusqu'à l_'aire de plomb,_ en passant
+par la salle des gardes, le grand réfectoire, le dortoir, la salle
+des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des visiteurs
+éblouis, le nom générique de la _Merveille._
+
+À l'angle nord du cloître, il y avait un tronc de bois sculpté,
+devant lequel monsieur le prieur s'arrêta en faisant sonner son
+bât.
+
+--Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont Dieu ait l'âme en sa
+miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus nantais, en l'an
+trente-sept, le quatrième jour de février.
+
+François prit une poignée d'or dans son escarcelle, la jeta dans
+le tronc, se signa et passa.
+
+La procession tourna l'angle du cloître pour gagner la basilique.
+
+Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut à cette architecture
+sarrasine pour qu'elle répande tout ce qui est en elle de
+mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets
+imprévus en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre
+encore que de lumière.
+
+Et cela est si vrai, que nous assombrissons à plaisir les vitraux
+de nos cathédrales, afin que le jour glisse à la fois moins clair
+et plus chaud dans ces forêts de granit qui ont leurs racines sous
+le marbre de la nef et qui entrelacent à la voûte leurs branches
+feuillées ou fleuries.
+
+La basilique de Saint-Michel n'était pas entièrement bâtie à
+l'époque où se passe notre histoire. Le couronnement du choeur
+manquait; mais la nef et les bas côtés étaient déjà clos. L'autel
+se dressait sous la charpente même du choeur qui communiquait avec
+le dehors par les travaux et les échafaudages.
+
+Le duc François s'arrêta là. Il ne monta point l'escalier du
+clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit _Tour des
+fous_ et enfin à cette flèche audacieuse où l'archange saint
+Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon à quatre
+cents pieds au-dessus des grèves[3].
+
+[Note 3: Le campanile et l'archange qu'il supportait ont été
+détruits par la foudre.]
+
+Les tentures funèbres cachaient la partie du choeur inachevée. Les
+moines se rangèrent en demi-cercle, autour de l'autel.
+
+La grosse cloche du monastère tinta le glas.
+
+Les six dames du deuil s'agenouillèrent sur des coussins de
+velours, derrière le dais qu'on avait tendu pour le duc François.
+
+Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon occupèrent les deux
+premiers coussins. Elles représentaient madame Isabelle d'Écosse,
+duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du prince décédé.
+
+Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait monsieur Pierre
+de Bretagne, frère du duc, et le vaillant Jean Budes, souche de la
+maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de
+Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi
+de France.
+
+Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne courait en
+festons sans fin, montrant, tantôt l'un, tantôt l'autre de ses
+quatre mots héroïques: _Malo mori quam faedari_.[4]
+
+[Note 4: Allusion au blanc écusson d'hermine: _J'aime mieux mourir
+que me salir._]
+
+La foule emplissait les bas côtés.
+
+Dans la nef, les hommes d'armes étaient debout, séparés de leur
+souverain et des religieux par la balustrade du choeur.
+
+Cette obscurité que nous demandions tout à l'heure pour les
+oeuvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel l'avait à
+profusion ce jour-là. Le noir des tentures, couvrant la
+demi-transparence des vitraux, laissait à peine passer quelques
+rayons, et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces
+pâles clartés.
+
+Il régnait sous la voûte une tristesse grave et profonde.
+
+Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une sorte de
+mystique terreur.
+
+L'office commença.
+
+François était juste en face du cercueil vide qui figurait la
+bière absente, pour les besoins de la cérémonie.
+
+On dit qu'il tint les yeux baissés constamment et que son regard
+ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir où des lettres
+d'argent dessinaient le chiffre de son frère.
+
+Les moines récitaient les oraisons d'une voix lente et cadencée.
+La foule et les chevaliers répondaient.
+
+On dit que pas une fois les lèvres décolorées de François ne
+s'ouvrirent pour laisser tomber les répons.
+
+On dit encore qu'à plusieurs reprises son corps chancela sur le
+noble siège que lui avaient préparé les moines.
+
+On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa échapper le
+goupillon bénit...
+
+Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scène étrange et
+mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui l'avaient
+précédée.
+
+Cette scène, la basilique de Saint-Michel en gardera éternellement
+le souvenir.
+
+Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait atteindre le doigt
+de la justice humaine.
+
+Au moment où le duc François se levait pour jeter l'eau sainte sur
+le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de Bretagne jetait ce
+cri sous la voûte sonore:
+
+--Hommes d'armes! à genoux! Au moment où les six chevaliers du
+deuil, baissant la pointe de l'épée, entraient dans le choeur pour
+se ranger autour du cénotaphe, un moine parut tout à coup derrière
+le cercueil vide. Personne n'aurait su dire d'où sortait ce
+religieux, car toutes les stalles restaient remplies et nul
+mouvement ne s'était fait à l'entour du choeur. Le moine se dressa
+de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa robe et ne
+montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois.
+
+--Arrière, duc! prononça-t-il d'une voix retentissante. Le duc
+François s'arrêta. Reine de Maurever trembla sous son voile. Aubry
+tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le choeur et dans
+la nef on se regardait. La stupéfaction était sur tous les
+visages. Cependant monseigneur l'évêque de Dol ne bougeait pas.
+Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine
+inconnu tourna le cénotaphe et vint à la rencontre du duc.
+
+--Que veux-tu? balbutia ce dernier.
+
+--Je viens à toi de la part de ton frère mort, répondit le moine.
+Un frisson courut dans toutes les veines.
+
+Méloir seul semblait curieux plutôt qu'effrayé. Il s'avança
+jusqu'à la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait précédé.
+
+--Qui es-tu? prononça encore le duc François, dont la voix
+défaillait.
+
+Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en arrière le large
+capuchon de son froc et découvrit une tête de vieillard, énergique
+et calme, couronnée de longs cheveux blancs.
+
+Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On disait:
+
+--Hue de Maurever! l'écuyer de M. Gilles! Méloir hocha sa tête
+coiffée de fer, comme on fait quand le mot longtemps cherché d'une
+énigme vous apparaît à l'improviste. Aubry, qui respirait à peine,
+se tourna vers l'endroit de la nef où les dames étaient
+agenouillées. Reine était immobile. Les draperies de son voile
+semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu moine, cependant,
+avait le front haut et l'oeil assuré. Il regardait en face
+François de Bretagne dont les paupières se baissaient. Sa voix se
+fit grave, et son accent plus solennel.
+
+--En présence de la Trinité sainte, reprit-il, et devant tous ceux
+qui sont ici, prêtres, moines, chevaliers, écuyers, hommes-liges,
+servant d'armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever,
+seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, parlant
+pour ton frère Gilles, assassiné lâchement, je te cite, François
+de Bretagne, mon seigneur, à comparaître, dans le délai de
+quarante jours, devant le tribunal de Dieu!
+
+Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un crucifix,
+s'éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux
+pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître
+pour avoir appartenu au malheureux prince dont on fêtait les
+funérailles.
+
+Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit par cette
+scène, il faut quitter le milieu sceptique où nous vivons et
+secouer l'atmosphère de prose lourde qui nous entoure; il faut se
+reporter au lieu et au temps. Le quinzième siècle croyait: la
+religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'était guère de
+coeur qui ne se serrât au seul mot de miracle.
+
+Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher lugubre, cerné par
+la mort.
+
+Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le cercueil de
+celui-là même qui appelait son frère assassin aux pieds de la
+justice suprême.
+
+Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de cierges,
+cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs rigides
+visages dans cette ombre étrange que fait la profonde cagoule.
+
+L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies noires.
+
+Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des colonnes,
+sous les ogives enchevêtrant à l'infini leurs nervures, éclairées
+vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux,
+l'acier des armures jetait çà et là ses austères reflets...
+
+Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, pendant
+lesquelles une terreur écrasante pesa sur l'assemblée.
+
+Allait-on voir le spectre soulever ses funèbres voiles?
+
+Puis il se fit un grand mouvement. Les armures sonnèrent dans la
+nef; les six chevaliers escaladèrent la balustrade, et les moines
+quittant leurs stalles en désordre, s'élancèrent au milieu du
+choeur.
+
+Cela, parce que le duc de Bretagne, après avoir chancelé comme
+s'il eût reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé à la
+renverse sur le marbre.
+
+On le releva.
+
+Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait disparu; et tout
+ce que nous venons de raconter aurait pu passer pour un songe,
+sans le gantelet de buffle qui était toujours là, témoin
+irrécusable du terrible ajournement.
+
+Par où le faux moine s'était-il enfui?
+
+Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut répondre.
+
+Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut des yeux sa
+suite frémissante.
+
+--Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je le jure à la face de
+Saint-Michel! Une voix tomba de la voûte et répondit:
+
+--C'est toi qui mens, mon seigneur, je le jure à la face de Dieu!
+On vit un objet sombre qui se mouvait dans la galerie conduisant à
+l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de François qui se
+redressa.
+
+--Cent écus d'or à qui me l'amènera! s'écria-t-il.
+
+Reine sentit son coeur s'arrêter. Personne ne bougea. Le duc
+repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui cherchait
+un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrière la
+balustrade.
+
+--Avance ici, toi! commanda-t-il.
+
+Aubry ficha sa bannière dans les degrés qui séparaient la nef du
+choeur et franchit la balustrade.
+
+--Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m'a dit souvent que tu
+étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu être chevalier?
+
+--Mon père l'était; je le deviendrai avec l'aide de mon patron,
+répliqua Aubry.
+
+--Tu le seras ce soir, si tu m'amènes cet homme mort ou vivant.
+
+Les yeux d'Aubry se tournèrent vers la nef. Il vit Méloir qui
+souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine qui
+se joignaient sous son voile.
+
+Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le duc. Après
+quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce coup
+le frappa presque aussi violemment que l'accusation même de
+fratricide. On entendit glisser entre ses lèvres blêmes ces mots
+prophétiques:
+
+--Je mourrai abandonné! Mais avant qu'il eût eu le temps de
+reprendre la parole, le bruit d'une seconde bannière, fichée dans
+le bois des marches, retentit sous la voûte silencieuse.
+
+Méloir franchit la balustrade à son tour.
+
+Il mit un genou en terre devant le duc.
+
+--Mon seigneur, dit-il, celui-là est un enfant; moi je suis un
+homme; je poursuivrai le traître Maurever, et je le trouverai,
+fût-il chez Satan!
+
+--Donc tu seras chevalier! s'écria le duc.
+
+Le soir, en traversant les grèves pour regagner Avranches, le
+futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le pauvre
+Aubry qui était prisonnier d'État.
+
+--Mon cousin, disait-il, nous voilà en partie. Elle t'aime, mais
+elle me craint. Je ne changerais pas mes dés contre les tiens.
+
+
+
+
+IV. Veillée de la Saint-Jean.
+
+Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre le bourg de
+Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix.
+
+Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques maisons se
+groupaient.
+
+Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un taillis de
+chênes le séparait du village.
+
+Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.
+
+On nomme _biefs_ les ruisseaux marneux à berges escarpées, au
+cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'étendue du
+Marais.
+
+La principale maison du village appartenait à Simon Le Priol,
+laboureur et fermier de Maurever.
+
+C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que soutenaient des
+pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était haute et
+svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de la
+maison.
+
+Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut; alors comme
+aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers
+difformes et sur de la marne labourée.
+
+Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en
+fusion; moulins à vent qui ne tournent guère; masures ennuyées
+derrière leur haie jaune et portant leur toiture de _roz_ près du
+sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton
+son gros bonnet de laine.
+
+Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang de Normandie,
+querelles au bâton, querelles à l'écritoire: deux hommes de loi
+pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre
+malades pour un homme en santé.
+
+Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez la boue,
+vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs
+découplés comme des héros: la vraie Bretagne.
+
+On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas! Pour
+voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de
+taupe.
+
+Dol! heureux pays de gros marrons et des procès incurables!
+Contrée sans prétention, à l'abri de toute poésie! Dol! ville
+naïve qui possède un joyau pour cathédrale, et qui entend la messe
+dans une grange! Dol! cité druidique d'où les épiciers
+raisonnables ont chassé les bardes fous!
+
+Salut et prospérité! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre
+guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton bonheur!
+
+Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il
+ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois
+douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur
+lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de
+_coquetiers_ que de garçons de charrue au village de Saint-Jean,
+et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées,
+jusqu'à la porte de la grange.
+
+Simon Le Priol était à la tête du village de plein droit et sans
+conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, moitié
+mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand
+triple avec un nom breton.
+
+Après maître Gueffès, le commun des mortels.
+
+C'était une quinzaine de jours après le service célébré au
+Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de
+Bretagne.
+
+Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la
+Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du
+village.
+
+On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l'aire, des
+fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au
+vent des fusées de folles étincelles.
+
+Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la
+crémaillère.
+
+Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme,
+le village entier était réuni.
+
+Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître
+Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe: ce n'était pas
+un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pêcher, ni
+se battre; ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître
+Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à Avranches dans un
+vieux sac d'échevin.
+
+L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa métayère
+Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche,
+buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne
+disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.
+
+Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre
+sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu
+d'orgueil.
+
+Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous
+une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la
+conscience de sa valeur, et sachant garder son _quant à soi_ parmi
+les petites gens du village.
+
+Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever
+était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait _de quoi_
+dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est
+riche, on l'accuse d'être avare: Simon subissait le sort commun.
+
+Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter
+comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise,
+toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une
+pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant
+au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand oeil noir
+plongeait à l'horizon.
+
+Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.
+
+Elle avait autre chose à faire.
+
+Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire:
+cornes évasées, mufle court, regards fixes; gaies toutes deux et
+bonnes laitières: des vaches qu'on aurait payées trois anges d'or
+la pièce au marché de Pontorson!
+
+Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du
+déjeuner de mademoiselle Reine.
+
+Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de
+Saint-Jean.
+
+Pas maintenant, hélas! Maintenant Reine était Dieu savait où,
+depuis que son vieux père menait la vie d'un proscrit.
+
+Pauvre demoiselle! si douce, si charitable, si aimée!
+
+Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passés autour du
+cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent à
+mademoiselle Reine.
+
+Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la fille du
+paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir.
+Ensemble elles étaient devenues belles.
+
+Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, nous la verrons
+bien plus belle encore sous son voile de deuil.
+
+Simonnette... franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de
+plus mignonne créature! Un sourire contagieux, un sourire
+irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. Simonnette!
+Simonnette! rien que ce nom-là, c'était de la gaieté pour ceux qui
+l'avaient vue.
+
+Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5]
+
+[Note 5: Pêcheurs de coques: les coques (palourdes) sont une sorte
+de diminutif des coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans
+la baie de Cancale et autour du Mont.]
+
+Jeannin pleurait quand les autres souriaient.
+
+Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette
+était passée, il se prenait le front à deux mains.
+
+S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vraiment cassé la
+tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de
+mal.
+
+Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux bouclés à
+profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa
+peau de mouton, hélas! bien usée, cette gaucherie gracieuse des
+adolescents.
+
+Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir
+dix-huit ans.
+
+Par exemple, pas un denier vaillant! Des pieds nus, des chausses
+trouées, pas seulement une _devantière_ de grosse toile pour
+remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.
+
+Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. Ce n'était pas
+un _parti._ Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante écus
+nantais.
+
+Cinquante écus, grand Dieu! Chaque écu valant douze livres de
+vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il n'est
+rogné).
+
+Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, même en songe.
+
+Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces séraphins
+aux yeux de saphir et aux cheveux d'or?
+
+Maître Vincent Gueffès disait non.
+
+Parlons de maître Vincent Gueffès.
+
+Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans
+cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, solide et
+ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide
+desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient
+reconstruire tout un monde.
+
+La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par hasard, a dû
+conduire tout droit à l'idée du mastodonte.
+
+Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux
+couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une
+houppelande faite pour autrui: tel se présentait maître Vincent
+Gueffès.
+
+Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était point laid.
+Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès était
+affreux.
+
+Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens ont de
+vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils rajeunissent.
+
+Eh bien! avec cela, maître Gueffès était bas-normand des pieds à
+la tête. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa
+patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui
+valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où
+les huîtres naissent à vingt lieues de la mer!
+
+Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il
+trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la dot de
+Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un
+épouvantable sourire.
+
+Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean.
+D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement prendre
+sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent Gueffès
+allait quérir sa soupe à la distribution du monastère; il criait
+noël sur le passage des seigneurs; mais ce n'était pas un gueux.
+
+On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui
+motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.
+
+Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh! sans
+cela maître Gueffès aurait eu son compte!
+
+Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour de la grande
+cheminée? À part Simon le métayer, Fanchon la métayère,
+Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que des
+comparses: Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin,
+autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas
+cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches,
+commodément vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois
+_gorets_[6] (sauf respect), grognant sous la table même.
+
+[Note 6: Porcs.]
+
+La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait assez
+vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne
+métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait
+toute seule une tasse d'hypocras.
+
+Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre Gothon
+étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre Mathurin.
+
+Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer
+l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait Simonnette tant
+qu'il pouvait.
+
+Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières diverses ce
+thème invariable: Si j'avais cinquante écus nantais!
+
+Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient faire tous les
+bas-normands d'esprit.
+
+Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse
+fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, qui
+contait une histoire.
+
+Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans
+la salle basse de la ferme.
+
+--Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais amis, disait Simon; le
+chevalier était de quelque part par là en Léon ou en Cornouailles,
+du côté de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle, à cause
+qu'on y parle baragouin.
+
+Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou autre chose, je
+ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.
+
+Ils couchaient trois dans la même chambre, à l'hôtellerie des
+_Quatre Besans d'Or,_ sous le couvent des Minimes, au bout de la
+Rue-qui-Tourne: un Français, un Normand et le chevalier breton,
+qui fait trois, comme je vous le dis.
+
+Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais là,
+le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta les
+angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.
+
+Faut pas mentir! le Français dit au Normand:
+
+--Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon?
+
+--Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre,
+répondit le Normand.
+
+--Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols
+parisis et trois anneaux de ma chaîne d'or?
+
+Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller.
+
+--Tu ne veux pas? repris l'enragé Français; eh bien! buvons-les
+s'il ne te plaît pas de les jouer.
+
+--Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de
+me laisser dire mes oraisons... Passe-moi l'écuelle, Mathurin!
+
+Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et regards
+curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit:
+
+--Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais non! Vous allez
+voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves. Attention!
+
+
+
+
+V. Un Breton, un Français, un Normand.
+
+Simon Le Priol continua ainsi:
+
+--Voilà donc qu'est comme ça, vous autres! Le chevalier breton
+leur dit: Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes
+oraisons.
+
+Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le
+corps, faut pas mentir! Le Français reprit:
+
+--Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu
+as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la même partie
+qu'au Normand.
+
+Le Breton se signa et dit _amen;_ sa prière était finie.
+
+--Tu dis _amen,_ s'écria le Français; donc tu consens! J'ai des
+dés dans ma bourse comme un honnête homme. Normand! lève-toi et
+sois témoin!
+
+Mes petits enfants, qui fut embarrassé? Ce fut le chevalier
+breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette
+de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'entour.
+Cependant, il avait dit _amen,_ et pour l'honneur de la Bretagne
+il ne pouvait point se dédire.
+
+--Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me
+viendront point en aide. À moi la bonne Fée des Grèves!
+
+Il y eut à ce nom un long soupir de contentement autour de la
+cheminée.
+
+Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le
+conteur.
+
+Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche et l'écuelle.
+
+Et tout le monde de murmurer:
+
+--Oh! maître Simon, dites vite! dites vite!
+
+Maître Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et
+poursuivit:
+
+--Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans
+une partie de dés, jouée en terre ferme?
+
+Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est
+comme ça!
+
+--Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de
+Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.
+
+--Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles?
+
+--Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.
+
+--Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier?
+
+--On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules
+d'une toise: Bon pied, bon oeil, et à la grâce de Dieu!
+
+Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée eut ici un gros
+rire franc et joyeux.
+
+--Il n'était pas gaucher, le Breton! dit un Mathurin.
+
+--En voilà un malin, le Breton! s'écrièrent plusieurs Gothon.
+
+Et entre voisins on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par
+jubilation et sans malice.
+
+Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne pinçait
+personne. Il en était toujours à penser:
+
+--Si j'avais seulement cinquante écus nantais!
+
+--Quoi donc! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol;
+le Breton n'était pas bête, c'est la vérité, faut pas mentir!
+
+Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le Normand, lui,
+avait son idée.
+
+--Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai,
+s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni bâtons! Faisons un
+pèlerinage à la maison de saint Michel, archange, et partons en
+même temps. Le premier arrivé sera le maître.
+
+--Tope! s'écria le Français, qui avait vu le Mont de loin, en
+passant sur la route.
+
+--Tope! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand
+sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les _tangues,_ étant
+du gros bourg de Genest, de l'autre côté d'Avranches. Ils se
+donnèrent la main et descendirent tous trois à l'écurie. Vous dire
+l'avide curiosité excitée par cette simple légende dans
+l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible.
+D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales:
+Bretons, Normands, Français; ensuite il s'agissait des tangues,
+ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours
+mystérieux; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit
+la _Fée des Grèves,_ la mythologie du pays, l'élément surnaturel
+si cher aux imaginations bretonnes.
+
+La Fée des Grèves allait jouer son rôle.
+
+La Fée des Grèves! l'être étrange dont le nom revenait toujours
+dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.
+
+Le lutin caché dans les grands brouillards.
+
+Le feu follet des nuits d'automne.
+
+L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de
+midi.
+
+Le fantôme qui glisse sur les _lises_ dans les ténèbres de minuit.
+
+La Fée des Grèves! avec son manteau d'azur et sa couronne
+d'étoiles!
+
+--Ah! dam! poursuivit Simon Le Priol, ah! dam! ah! dam! Voilà donc
+qu'est comme ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens
+pas.
+
+Le Breton sella son cheval noir; le Français sella son cheval
+blanc; le Normand sella son cheval qui n'était ni blanc ni noir,
+parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chèvre et
+chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi! un pied chez
+le bon Dieu, un pied chez le diable.
+
+Et en route!
+
+--Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la
+route de Pontorson. Le Français répondit: Bon voyage! et piqua
+droit aux sables. Le Breton dit aussi: Bon voyage! mais il retint
+son cheval.
+
+Que fit-il? C'est à présent que la Fée pouvait le perdre ou le
+sauver.
+
+--Ah! dam, oui, par exemple! interrompit l'assistance tout d'une
+voix.
+
+Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et
+poursuivit:
+
+--Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le
+Français galopait vers les Grèves.
+
+Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le dis, entra chez
+un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute sa
+piécette de vingt-quatre sous.
+
+Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce qu'elle est
+une femme.
+
+Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en disant: Bonne
+Fée, bonne Fée, prends pitié de moi!
+
+On vous l'a dit et c'est la vérité: la Fée descend dans le
+brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons
+de la lune.
+
+Le Breton la vit venir ainsi.
+
+Ah! grand Dieu! c'était un brave homme, vous allez voir!
+
+La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à elle et comme
+la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps...
+
+--Voyez-vous ça! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de
+redoubler. Le petit Jeannin lui-même tournait maintenant ses
+grands yeux bleus vers Simon Le Priol.
+
+--Ma foi! dam! oui, les gars et les filles! continua Simon: le
+Breton la saisit à la brassée, et si vous ne savez pas
+grand'chose, vous savez bien sûr, qu'une fois prise, la Fée fait
+tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande.
+
+--Oh! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-être jamais osé
+prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien
+vrai, ça?
+
+--Si c'est vrai... commença Simon scandalisé.
+
+--Donne-t-elle des écus nantais? interrompit encore le petit
+Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le pauvre enfant, rouge et
+confus, baissa la tête.
+
+Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de cette
+question, et son regard remercia le petit coquetier.
+
+--Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pêcheur
+de coques vides! La Fée donne des écus nantais comme elle
+donnerait des perles, des diamants et de tout; ça ne lui coûterait
+pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer!
+
+Voilà qu'est donc comme ça! Le Breton, lui, dit à la Fée:
+
+--Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont à
+pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la
+Fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en
+selle. Eh! hop! Le cheval noir prit le galop tout seul.
+
+Ah! dam! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le
+Français qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc
+dans une coquine de _lise_ au beau milieu du cours de Couesnon.
+
+Eh! hop! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire:
+Dieu ait son âme! Le cheval noir allait, allait!
+
+Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait flotter au vent
+la gaze blanche de son voile.
+
+Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut
+rien; mais on était en marée et la mer montait.
+
+Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.
+
+Eh! hop! Le cheval se mit à courir sur la mer, effleurant à peine
+l'écume de la pointe de son sabot.
+
+Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas
+devenir fou.
+
+Eh! hop! eh! hop!...
+
+Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souffle
+à suivre cette course fantastique.
+
+Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.
+
+Car il contait cela de grand coeur, comme il faut conter quand on
+veut passionner son auditoire.
+
+On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait le cheval noir
+courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée flottant à
+la brise nocturne.
+
+Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où
+cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine écuellée.
+
+--La part de la bonne Fée! murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent
+Gueffès, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules.
+Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol;
+le Breton commençait un _Ave_ dévotement, parce qu'il se
+reconnaissait en faute pour s'être mis sous une protection autre
+que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.
+
+C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont.
+
+Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme une vapeur
+aux rayons de la lune.
+
+Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui rendit des
+étincelles.
+
+Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la chapelle du
+couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin
+Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent
+sous de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à
+contrecoeur.
+
+Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.
+
+Voilà ce que c'est, mes petits enfants; tout est vrai comme ma
+mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.
+
+Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son
+souffle. Les observations se croisèrent. Les langues des quatre
+Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument
+besoin de fonctionner.
+
+--Ah! Jésus Dieu! s'écria Gothon Lecerf, le pauvre Français fut
+bien puni tout de même!
+
+--Pourquoi chantait-il les vêpres luronnes! riposta Gothon Legris.
+
+--Et le Normand! reprit Gothon Lenoir.
+
+--Ah! dam! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est
+vrai, et bien fait. Et chacun de rire.
+
+Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou?
+
+Maître Gueffès haussa encore les épaules.
+
+--Et vous allez mettre à présent une bonne écuellée de gruau sur
+le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon? dit-il d'un air
+narquois.
+
+--Oui, maître Gueffès, répondit la ménagère, qui ajouta en
+s'adressant à Simonnette: Tiens, fillette, porte la part de la
+bonne Fée.
+
+Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le pas de la
+porte, en dehors.
+
+--Et vous croyez que la Fée va venir lécher votre écuelle? dit
+encore maître Gueffès, la mâchoire sceptique.
+
+--Si je le crois! s'écria Fanchon scandalisée.
+
+--Et qui ne le croirait? demanda Simon Le Priol; nos pères et nos
+mères l'ont bien cru avant nous!
+
+--Vos pères et vos mères, répliqua Gueffès, perdaient leur
+bouillie; vous aussi. C'est pitié de voir jeter ainsi de bonne
+farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens égarés.
+
+--Si on peut parler comme ça! s'écrièrent les quatre Gothon tout
+d'une voix.
+
+Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la question de savoir
+s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffès
+dans la mare.
+
+--Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il n'y a pas plus de fée
+dans les Grèves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous
+l'a-t-il vue?
+
+Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la
+ronde un peu déconcerté.
+
+--Vous voyez bien... commença maître Gueffès.
+
+Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix
+ferme et claire:
+
+--Moi, je l'ai vue!
+
+
+
+
+VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol.
+
+Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la question de
+maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui leur
+venait tout à coup en aide.
+
+Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli dans l'assemblée
+des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui
+accordait point la parole.
+
+Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et depuis le
+moment où Simon Le Priol avait dit: «La bonne Fée donne tout ce
+qu'on lui demande», Jeannin avait une idée.
+
+Il était debout devant l'âtre, le front rouge et haut, mais les
+yeux baissés.
+
+Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.
+
+--Ah! tu l'as vue, toi, petiot? dit Gueffès, avec son air moqueur.
+
+--Oui, moi, je l'ai vue, répondit Jeannin.
+
+--Il l'a vue! il l'a vue! répétait-on à la ronde.
+
+--Et où l'as-tu vue? demanda Gueffès.
+
+--Ici, devant la porte.
+
+--Quand?
+
+--Hier.
+
+--À quelle heure?
+
+--À minuit.
+
+Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré.
+
+Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un sourire méchant.
+
+--Ah! ah! petiot! dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton
+trou, devant la porte de Simon Le Priol? Détourner la question est
+le fort de la diplomatie normande.
+
+Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et répondit:
+
+--Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu
+que le Breton proposa au Français, dans l'auberge des _Quatre
+Besans d'or:_ du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître
+Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon oeil,
+main alerte, et à la grâce de Dieu!
+
+Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et ce ne fut pas
+aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose de
+plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher
+sa gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement,
+les pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.
+
+--Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole
+d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu l'as vue!
+
+--Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gâteau de
+froment.
+
+--Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère; j'avais mis un gâteau
+de froment sur la porte.
+
+--Et comment est-elle faite, la Fée, petiot? demanda encore maître
+Gueffès. Jeannin hésita.
+
+--Elle est belle, répliqua-t-il enfin, belle comme un ange...
+presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa
+femme froncèrent le sourcil à la fois.
+
+Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque
+trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était vaincu,
+lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.
+
+Tout le monde se leva.
+
+--Julien! Julien! s'écria-t-on, Julien Le Priol! nous allons avoir
+des nouvelles de la ville! Le cheval s'arrêta en dehors de la
+porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra.
+
+C'était un beau gars de vingt ans, fortement découplé: cheveux
+noirs, oeil vif et franc, un gars qui s'était plus souvent tourné,
+pour respirer, du côté du bon air des grèves que du côté de
+l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa sa mère et
+Simonnette.
+
+--Quelles nouvelles, garçon? demanda le père.
+
+--Mauvaises! répliqua Julien, en jetant sur la table les lames de
+faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol;
+mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccagé le
+manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par dérision qu'on a planté
+au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de
+Maurever, notre seigneur, est accusé de haute trahison.
+
+--De haute trahison! répéta Le Priol stupéfait.
+
+Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la poste. Le
+hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq ou
+six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé,
+à quinze jours de là, dans la basilique du monastère.
+
+Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le manoir de
+Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains
+invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et
+des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au
+manoir désolé.
+
+Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne
+portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés: _Justice
+ducale._
+
+Du reste, les maîtres étaient absents depuis du temps, et, quand
+les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au
+manoir.
+
+Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les gens du
+village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il
+n'y avait plus que les murailles nues.
+
+Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde
+l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion
+grave et triste.
+
+--Quand monsieur Hue de Maurever, commença-t-il avec lenteur, me
+conduisit au château du Guildo, apanage de monsieur Gilles de
+Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma mère! Il était
+jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant.
+
+Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, sous les
+dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est
+mort empoisonné!
+
+--Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons prié Dieu pour
+le salut de son âme. Que peuvent faire de plus des chrétiens?
+
+--Nous autres! répliqua le jeune homme en jetant un regard sur son
+habit de paysan, rien... mais monsieur Hue de Maurever est un
+chevalier!
+
+Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dol:
+
+Notre seigneur François était jaloux de monsieur Gilles, son
+frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean,
+sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui
+est un lâche! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la
+tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier,
+faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel-- un
+damné!-- l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots sont sous
+la terre.
+
+Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez
+profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes
+d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur
+Gilles à Moncontour.
+
+À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles.
+Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui les portes de
+la forteresse de Touffon.
+
+Et comme Touffon est trop près d'un village, on chercha encore. On
+trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de la
+Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu...
+
+Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais mon coeur se
+soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne
+avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient
+de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim...
+
+--Oh! interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri
+d'horreur.
+
+Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Maître
+Gueffès tout seul garda un silence glacé.
+
+--Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le
+soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut
+deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute
+une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert
+Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture
+chrétienne au cadavre.
+
+Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait
+encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime.
+
+Un ange! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au
+doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la
+consolation charitable...
+
+--Mademoiselle Reine! murmura Simonnette, dont les beaux yeux
+noirs se mouillèrent.
+
+--Oh! la chère demoiselle! que Dieu la bénisse! s'écria-t-on tout
+d'une voix.
+
+La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce concert.
+
+--Reine de Maurever! répéta Julien d'un accent enthousiaste; oui,
+c'était elle, c'était Reine de Maurever! Chaque soir elle venait,
+bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle
+venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux
+geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez
+vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais Marco
+Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban.
+
+Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de ce crime, et
+s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel et
+Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits; l'enfer les
+soutient.
+
+Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée en
+paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. Monsieur
+Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.
+
+Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait dans
+les environs, et un prêtre.
+
+Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa à
+travers le soupirail.
+
+Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda:
+
+--Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis?[7]
+
+[Note 7: _Histoire de Bretagne._]
+
+--Je pardonne à tous excepté à François de Bretagne, mon frère,
+répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair de vie; Abel n'a
+point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le
+pardon serait une impiété!
+
+Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses
+jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les
+barreaux.
+
+--Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont
+sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et
+mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au
+tribunal de Dieu. Le feras-tu?
+
+Le prêtre hésitait.
+
+--Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots.
+Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa
+main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant.
+Puis monsieur Gilles murmura: Merci et tomba à la renverse.
+
+Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils
+vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres
+affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que
+les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.
+
+Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun
+était frappé de stupeur.
+
+Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever,
+accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, déguisé en
+moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le duc
+François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le
+cénotaphe.
+
+Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme
+d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duc et
+refusé de poursuivre Maurever.
+
+--Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait où.
+Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus nantais.
+Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les
+cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de
+Dol, mon père et ma mère.
+
+À ces mots: _Cinquante écus nantais,_ deux personnes avaient
+dressé l'oreille.
+
+C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillèrent
+à ces paroles magiques.
+
+Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta sa longue
+oreille, et se prit à réfléchir profondément.
+
+--Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Reine s'est réfugiée?
+demanda Simon. Julien secoua la tête.
+
+--On dit qu'elle a été d'abord au domaine du Roz, puis au domaine
+de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont chassée.
+
+--Chassée! notre demoiselle!
+
+--On dit qu'elle a eu peur d'être chassée aussi du domaine de
+Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout dans les
+campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant
+male mort à qui abritera le sang de Maurever!
+
+--Mais où est-elle? où est-elle? Julien fut bien une minute avant
+de répondre.
+
+--J'ai rencontré, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du
+Roz sous le porche de l'église. Il pleurait...
+
+--Il pleurait!
+
+--Et il m'a dit: «Julien, n'oublie pas la fille de ton maître
+quand tu réciteras le _De Profundis_ du soir». Les yeux de
+Simonnette s'inondèrent de larmes.
+
+La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et retomba
+suffoquée.
+
+--Morte! morte! répéta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se
+signant:
+
+--Et je crois que j'ai déjà vu son _esprit!_
+
+Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur
+tous les visages.
+
+--Tout à l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je
+regardais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles
+étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée
+faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu
+saillir une blanche figure... et j'ai dit ma première oraison pour
+que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.
+
+Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle chômaient sur
+la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait sans que
+personne s'en aperçût.
+
+De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y
+avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui
+emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on n'entendait
+que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à
+coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel
+ducal.
+
+--Écoutez! s'écria Julien, qui se leva tout pâle.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le vieux Simon.
+
+--C'est le héraut de Monseigneur François qui vient crier le prix
+de la tête de Maurever.
+
+--À cette heure de nuit?
+
+--La vengeance ne dort pas, mon père, et François de Bretagne a
+déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se
+dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir!
+
+
+
+
+VII. À la guerre comme à la guerre.
+
+Les gens de la veillée pensaient:
+
+--L_'esprit_ de la pauvre demoiselle Reine revient chez nous parce
+qu'on l'a chassée de ses autres manoirs. C'étaient de bonnes âmes,
+depuis les quatre Gothon jusqu'au petit coquetier, en passant par
+les quatre Mathurin.
+
+Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée de maître
+Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous les
+mèches rudes et bas plantées de ses cheveux.
+
+Devant la chapelle, dans le cimetière servant de place publique au
+pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et
+de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs crinières de
+feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de
+Monseigneur le duc François.
+
+Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et les fermes se
+vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer. Les
+hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa femme,
+son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait
+amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements
+de la cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de
+Saint-Jean comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se
+rangèrent en cercle autour des torches plantées en terre.
+
+C'était un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards
+qui escortaient le héraut du prince breton.
+
+Le chevalier avait une armure toute neuve qui reluisait au rouge
+éclat des torches. Sa visière était baissée.
+
+Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut leva son
+guidon d'hermine.
+
+Le silence n'était guère troublé que par les chiens du village,
+qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fête.
+
+«-- Or, écoutez, gens de Bretagne, dit le héraut.
+
+«De par notre seigneur, haut et puissant prince François, premier
+du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets du duché de
+Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, bourgeois et
+vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz,
+de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du
+crime de haute trahison.
+
+«Par quoi la volonté de mondit seigneur François est que: ledit
+Hue de Maurever avoir la tête tranchée de la main du bourreau, et
+voir ses biens et domaines confisqués pour le profit de la
+sentence.
+
+«À quiconque livrera ledit traître Hue de Maurever à la justice
+ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les finances de
+mondit seigneur.
+
+«Ladite sentence pour que nul n'en ignore, criée à son de trompe
+dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et lieux de
+l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de
+l'église.»
+
+Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un soudard alla
+clouer à la porte de la chapelle.
+
+Toute cette mise en scène frappait de terreur les pauvres
+habitants du village de Saint-Jean.
+
+Quand les soudards reprirent les torches plantées en terre, et que
+l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus vite.
+
+Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la parade
+solennelle qui venait de finir.
+
+Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure toute neuve,
+et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la
+proclamation, prit la parole à son tour.
+
+--Holà! mes garçons, dit-il aux soudards, faites-vous des amis
+parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent là comme une volée de
+canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette nuit.
+
+Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les hommes d'armes
+restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait déjà le
+petit Jeannin par une oreille.
+
+--Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du manoir de
+Saint-Jean? Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier
+fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit pourtant:
+
+--Le manoir est près d'ici.
+
+--Eh bien! petit gars, prends une torche et mène-nous au manoir.
+Jeannin prit une torche.
+
+--Holà! Conan! Merry! Kervoz! cria le chevalier en s'adressant à
+quelques archers, au nombre de six, restés dans le cimetière, vous
+nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin; petiot,
+marche devant.
+
+Jeannin leva la torche et obéit.
+
+Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut, chevauchait
+derrière lui.
+
+La lumière de la torche éclairait vivement la taille gracieuse de
+Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses longs
+cheveux blonds.
+
+--Voilà un gentil garçonnet! dit le chevalier. Petiot, tu n'as pas
+envie de monter à cheval et de faire la guerre?
+
+--Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en tremblant.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules,
+Monseigneur. Le chevalier éclata de rire.
+
+--À la bonne heure? s'écria-t-il, voilà une raison. Et tu n'as pas
+envie non plus de gagner les cinquante écus nantais?
+
+--Ah! Monseigneur! interrompit Jeannin, oubliant tout à coup ses
+craintes, si on était sûr de gagner cinquante écus nantais en
+faisant la guerre, je tuerais un Anglais par écu et un Français
+par-dessus le marché!
+
+--Diable! diable! fit le chevalier, qui riait toujours; tu aimes
+donc bien les écus nantais, petiot?
+
+Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais, c'était la
+main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans balancer:
+
+--Cinquante fois plus que ma vie, Monseigneur!
+
+Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait aussi de bon
+coeur.
+
+--Oh! le drôle de garçonnet! s'écria-t-il; petiot! si tu n'es pas
+poltron comme tu le dis, tu es du moins avare et l'avarice ne
+vient guère à ton âge.
+
+Jeannin se retourna et montra son joli visage souriant.
+
+--Je ne suis pas avare, Monseigneur, dit-il. Le chevalier était un
+bon diable, paraîtrait-il, car il s'amusait franchement à cette
+naïve aventure. En continuant de causer avec Jeannin, il lui
+montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune homme désirait les
+cinquante écus nantais.
+
+--Oh! fit Jeannin étonné, vous avez donc écouté à la porte du père
+Le Priol, vous?
+
+--Non, mon fils, répliqua le chevalier, mais je sais cela et bien
+d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes arrivés?
+
+Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le manoir de
+Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la
+pleine lune.
+
+Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui bordait le
+chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du manoir.
+On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.
+
+--Écoute! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton
+plus sérieux, tu es bien pauvre mon mignonnet, mais le duc
+François est bien riche. Moi, qui sais tout, je sais que le
+traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous à sa
+retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la
+fille de Simon Le Priol!
+
+Jeannin demeura un instant comme étourdi.
+
+Puis il se signa et recula de trois pas.
+
+Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le fossé et
+prit sa course à travers champs.
+
+--Il a jeté sa torche comme mon cousin Aubry jeta son épée!
+grommela le chevalier sous sa visière. Il resta un instant pensif,
+puis reprit tout haut et gaiement:
+
+--Allons! mes compagnons, nous aurons bon gîte et bon souper cette
+nuit... au manoir!
+
+Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin de frapper à
+la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car il n'y
+avait plus de porte.
+
+Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiers
+signes de dévastation qui se montraient au dehors.
+
+--Sarpebleu! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas
+qu'ils me gâtent comme cela mes domaines! On entra. Le vestibule
+était plein de flacons vides et d'assiettes brisées. La porte de
+la grande salle avait servi à faire du feu.
+
+--Sarpebleu! sarpebleu! répéta le chevalier. Les meubles de la
+grande salle étaient en miettes: sarpebleu! Dans la salle à
+manger, le vaisselier était vide: sarpebleu! sarpebleu! Et ce fut
+à grand'peine que, dans tout le reste du manoir, on trouva un
+fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier.
+
+--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! Il n'était pas content, ce
+chevalier! Du tout, mais du tout!
+
+--Les meubles de monsieur Hue de Maurever n'étaient pas coupables!
+se disait-il avec mélancolie, et sa vaisselle n'avait jamais fait
+de mal à notre seigneur le duc François.
+
+Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats et
+réparations!
+
+Il s'assit et ôta son casque.
+
+Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de reconnaître notre bon
+camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal.
+
+Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de
+trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de si grand
+coeur, que François l'avait récompensé d'avance en lui chaussant
+les éperons.
+
+Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement même le plus
+ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les
+domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de
+Saint-Jean-des-Grèves.
+
+De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait, dès ce
+moment, toutes les sollicitudes du propriétaire.
+
+C'était son bien que les soldats de François avaient dévasté.
+
+Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus triste sur sa
+maison saccagée.
+
+Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester longtemps de
+mauvaise humeur.
+
+Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et déboucla son
+ceinturon.
+
+--Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il en se carrant dans
+l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre choix. Je
+suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité
+meilleure. Mais voyons! on peut amender cela; Keravel, toi qui es
+un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin des
+bouteilles oubliées; Rochemesnil, descends à l'écurie et apporte
+ta charge de bottes de foin pour faire des sièges; Péan, tâche de
+trouver quelques volets, nous en ferons une table; et toi,
+Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des
+grèves qui vient par les fenêtres défoncées.
+
+Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent bientôt les mains
+pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et d'autres archers
+arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et des canards
+avec d'énormes pichés[8] de cidre.
+
+[Note 8: Autre orthographe du mot: pichet [NduC]]
+
+La situation s'améliorait à vue d'oeil.
+
+Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une douzaine de vieux
+flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de foin
+faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient
+une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à
+la guerre comme à la guerre!
+
+Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de laquelle
+l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait encore
+ses émaux: _d'or à la fasce d'azur._
+
+À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans l'âtre, la
+gaieté s'allumait dans tous les regards.
+
+Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle paire
+d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et
+mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de
+Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes
+de Rohan, deux beaux soldats, ma foi! battaient des omelettes dans
+leurs casques.
+
+Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne lui permit
+point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque
+teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.
+
+Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du midi
+qui achevèrent la déroute de sa mélancolie.
+
+Au diable les soucis! l'immense rôti tournait devant le brasier
+par les soins de Conan et de Kervoz. La table était dressée. Et
+après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la bonne
+brise du mois de juin.
+
+On devisait:
+
+--Ah! ça! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-là,
+vous autres? Depuis que le duc François, notre cher seigneur, est
+rentré en Bretagne, il enfle, il enfle...
+
+--Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en la ville de Rennes,
+répliqua Fontebrault, au palais ducal de la Tour-le-bât. S'il
+n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas reconnu.
+
+--Couronne tréflée! s'écria le héraut qui avait nom Jean de
+Corson; où vîtes-vous cela, Messire? croix tréflée je ne dis pas,
+mais il n'entra jamais de trèfle en une couronne, si ce n'est en
+celles de David et d'Assuérus. La couronne, Messire, est le signe
+ou l'enseigne des dignités de nos seigneurs: fermée et croisée
+pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute; aux
+barons le simple diadème; aux comtes les perles sans nombre, aux
+ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil...
+
+--Donc, sa couronne persillée, messire de Corson, rectifia
+gravement Artus de Fontebrault.
+
+--Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas
+de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez donc quelles nobles
+bêtes!
+
+Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent dilatait toutes
+les narines.
+
+--La maladie de notre seigneur François, reprit Méloir, a un nom
+de deux aunes, qui commence comme le mot hydromel, et qui finit en
+grec à la manière de tous les noms païens inventés par les
+fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles sujets, n'est-ce
+pas? Eh bien! prions saint François de guérir le seigneur duc et
+soupons à sa santé comme des Bretons!
+
+La proposition était trop loyale pour n'être point accueillie avec
+faveur.
+
+Les deux oies, les canards, les poules et peut-être un paon que
+nous avions oublié dans le dénombrement des volailles assassinées,
+furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit son
+devoir.
+
+
+
+
+VIII. L'apparition.
+
+C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes
+soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant
+l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en
+cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout
+éloge.
+
+Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un véritable
+monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception d'une
+demi-douzaine de poulets.
+
+Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Océan.
+
+Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit
+fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser:
+
+--Il faudra bien déjeuner demain. Car il y a de grands estomacs
+qui déjeunent, même après ces soupers épiques! Le feu couvait sous
+la cendre, au fond de la cheminée. La nuit avançait. Méloir dit:
+
+--Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite! Et il se mit à
+ronfler dans son fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son
+escarcelle. Chacun fit comme lui.
+
+Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les chants
+gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que
+le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.
+
+Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les
+pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. Corson, le
+savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées
+symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se
+regarder dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il
+n'eût point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à _un
+pairle_.[9]
+
+[Note 9: Figure héraldique qui a la forme de l'Y grec.]
+
+Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait pas se regarder
+dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer de
+_sinople,_ fréquentée par des sirènes de _carnation._ Et cela le
+divertissait, cet ennuyeux jeune homme.
+
+Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.
+
+Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient
+éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules contre la
+lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons
+cristallins et limpides.
+
+Alors une jeune fille apparut sur le seuil.
+
+Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de son visage
+fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour
+d'elle.
+
+Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer qui dormaient,
+vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de grâces, un
+poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des ruines, à
+la fée qui est le souffle des grèves...
+
+Ange ou fée, elle tremblait.
+
+Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir de l'orgie.
+
+Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.
+
+Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière de la lune
+qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses cheveux.
+
+Vous l'eussiez alors reconnue.
+
+Pauvre Reine! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour où
+nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile de deuil!
+
+Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux
+père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé; lutte
+terrible et inégale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était captif
+dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.
+
+Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le
+protéger!
+
+Et Aubry! Oh! que pouvaient les mains blanches de Reine contre
+l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles?
+
+Elle avait pleuré, mon Dieu!
+
+Mais il y avait une audace latente sous les grâces de cette frêle
+enveloppe.
+
+Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, qui est un
+mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme la
+chaleur de tout effort physique.
+
+Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un sourire.
+
+Elle était si jeune! et Dieu lui faisait de si surprenantes
+aventures!
+
+Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient,
+elle avait peur, c'est vrai; mais un malicieux sourire vint à sa
+lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur,
+Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.
+
+Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui avait demandé
+la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'était offert
+de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue de
+Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine
+souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr
+sérieusement.
+
+La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table.
+Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait naïvement
+les débris du souper.
+
+Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui
+fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un bras, sauter
+par-dessus une poitrine bardée de fer.
+
+Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine
+s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à
+mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus
+espiègle autour de sa lèvre.
+
+Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du
+sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals,
+sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans,
+quintefeuilles et merlettes: toutes les figures du blason.
+
+Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et
+un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune.
+
+Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant
+ses blonds cheveux d'un air mutin.
+
+Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette
+fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle laissa
+tomber un regard sur le bon chevalier.
+
+Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle
+rebondie.
+
+Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son oeil brilla
+d'un éclair hautain.
+
+--L'or qui doit payer la tête de mon père! murmura-t-elle. Il faut
+croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des
+ciseaux, car on eût pu voir dans la main de Reine un reflet
+d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le cordon qui
+retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'oeil. Mais
+l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours
+dessus.
+
+Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.
+
+Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet,
+Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main sur l'objet
+gardé, que ce fût une bourse ou une épée.
+
+Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible
+de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle
+entre ses doigts. Impossible encore! Pourtant elle la voulait!
+
+Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet argent si
+nécessaire au proscrit qui se cache; non pas assurément pour
+s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever:
+Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le
+pain qui soutenait l'existence du vieillard.
+
+Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un homme à
+s'emparer du trésor, disons plus; non, pas même dans le but de
+s'en servir.
+
+Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son sens,
+l'odieuse récompense qui devait payer la trahison: les cinquante
+écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.
+
+Elle voulait,-- et c'était bien quelque chose que la volonté de
+cette blonde enfant, si mignonne et si frêle!
+
+Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé naguères
+pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes pour aller
+porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que
+les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste
+autour de la grille du cachot.
+
+Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque
+nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour
+porter encore du pain,-- du pain à son père, cette fois.
+
+Quand elle voulait, il fallait.
+
+Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusément l'effort
+de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien
+qu'il ne fût point réveillé encore.
+
+L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec
+colère.
+
+Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la téméraire
+enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha
+l'escarcelle.
+
+--Alarme! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut. En une seconde,
+toute l'escorte fut sur pied.
+
+Mais une seconde! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine
+de Maurever pour opérer sa retraite.
+
+Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui
+s'agitaient; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre
+ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle
+avait déjà franchi le seuil de la cour.
+
+En passant près de la table, elle avait soufflé les deux résines.
+
+La lune était sous un nuage.
+
+Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au
+milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se choquait.
+Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin
+qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux
+cris confus un son retentissant de ferraille.
+
+On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.
+
+--Allumez les résines! commanda Méloir. Et chacun de répéter:
+
+--Allumez les résines! Mais quand toute le monde commande,
+personne n'obéit. On continua de s'agiter à vide. Le sieur de
+Corson s'était remis _en pal,_ comme il disait quand il était de
+très joyeuse humeur. _En pal,_ pour lui, signifiait debout.
+
+Oh! les sinistres joies de la science!
+
+Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une
+plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste qu'une
+plaisanterie d'archiviste-paléographe!
+
+Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient,
+trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs âmes au
+diable, qui ne s'en souciait point.
+
+Le chevalier Méloir était comme ébahi.
+
+Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre fin à la
+mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour
+s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se
+reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.
+
+--Avez-vous vu?... commença Méloir.
+
+--Un fantôme? interrompit Kéravel.
+
+--Quelque chose, continua Fontebrault, qui a glissé dans la nuit
+comme un brouillard léger.
+
+--Une vision...
+
+--Un esprit...
+
+--Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma
+bourse!
+
+--En vérité! fit-on de toutes parts.
+
+--Quelque chose, ajouta Kéravel, en soulevant une des résines
+allumées, qui a emporté deux de nos poules et notre dernier
+flacon.
+
+--C'est pourtant vrai! répéta-t-on à la ronde.
+
+--Sarpebleu! gronda Méloir, au diable les poules! mon escarcelle
+contenait la rançon d'un chevalier! On peut monter à cheval et le
+chercher. Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut!
+
+Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.
+
+--Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible, mais trouver...
+
+--Il faut trouver, mes compagnons! dit Méloir.
+
+--Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et
+il a de l'avance. Si c'est un esprit...
+
+--Quand ce serait Satan, sarpebleu! On chuchota. Méloir
+poursuivait:
+
+--Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie.
+Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je vais vous donner
+le signalement du prétendu fantôme.
+
+--Vous l'avez donc bien vu, messire?
+
+--Pas trop, mais juste pour le reconnaître. De sa taille, je ne
+saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers de
+Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puisqu'il me tournait le
+dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés et flottants...
+
+--C'est une femme?
+
+--Peut-être. Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits
+jusqu'ici, messieurs?
+
+--Oh! oh! s'écria-t-on, c'est vrai! il a des cheveux blonds.
+
+--Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus
+nantais?
+
+--Oui! Oui!
+
+--Voilà la piste, mes compagnons. À vous de la suivre. Un bruit
+soudain se fit dehors.
+
+--Sus! sus! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers.
+
+Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui fuyait avec une
+merveilleuse rapidité.
+
+--Sus! sus!
+
+--Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant déjà le
+souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler à votre maître,
+le noble chevalier Méloir.
+
+--Au milieu de la nuit? Attention, Conan! Barre-lui la route,
+Merry! Nous allons l'acoller contre le mur!... Les hommes d'armes
+et Méloir s'étaient mis aux fenêtres.
+
+--Oh! mes bons seigneurs! oh! criait le fugitif à bout de forces.
+
+--Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnête gaillard va
+nous donner des nouvelles de votre bourse.
+
+--Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers. Le fuyard
+s'arrêta au son de cette voix.
+
+--Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous récompense!
+
+--Amenez-le! commanda Méloir. L'instant d'après, les archers
+poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment
+point au signalement donné par Méloir. Ce signalement, tout
+imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de
+longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout
+ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin avec ce
+signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée et
+pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent
+d'une étrille.
+
+--Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain
+oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour.
+
+--Que venais-tu faire dans la cour? demanda Méloir qui avait
+repris place dans son fauteuil.
+
+--Je venais vous parler, mon bon seigneur.
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc François, et le plus humble
+de vos serviteurs, monseigneur.
+
+
+
+
+IX. Maître Gueffès.
+
+C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, le
+mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle
+Simonnette, le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec
+sa large mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes.
+
+Et maître Gueffès disait vrai par impossible: il était réellement
+venu au château pour parler au chevalier Méloir.
+
+Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec attention.
+
+--Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal
+plus laid que ce pataud-là. Tout le monde approuva de bon coeur.
+
+--Mais vous savez, continua Méloir, quand on s'éveille comme cela
+en sursaut, on a la vue trouble et le sens engourdi. Peut-être
+avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je vu de beaux
+cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une taille
+fine à la place de ce corps mal bâti...
+
+Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous ses membres.
+
+--Dieu me pardonne, acheva Méloir, je crois que c'est ce coquin
+qui m'a volé mon escarcelle!
+
+--Oh! mon bon seigneur, mon bon seigneur! s'écria maître Gueffès;
+je vous jure...
+
+--Bien! bien, mon homme, interrompit Méloir, tu vas jurer tout ce
+qu'on voudra, mais moi, je vais te faire pendre! Gueffès se jeta à
+genoux.
+
+--Mon cher seigneur, dit-il, les larmes aux yeux, et c'était la
+première fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques
+d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent
+ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me laissez la
+vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces du
+riche duc.
+
+--Saurais-tu où se cache le traître Maurever? demanda vivement
+Méloir.
+
+--Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès sans hésiter. Gueffès
+était trop homme d'affaires pour ne pas voir que la crise était
+passée. Il se redressa un petit peu, et son oeil fit le tour du
+cercle.
+
+--La vie sauve! répéta-t-il; vous êtes bien trop généreux, mon
+cher seigneur, pour ne pas ajouter quelque petite chose à cela.
+
+--Allons! parle! s'écria Méloir. Gueffès se redressa tout à fait.
+
+--Au clair de la lune, là-bas, sur le tertre, dit-il,
+tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre escarcelle, mon
+cher seigneur. Oh! les beaux cheveux blonds et le gracieux
+sourire!
+
+--Parle donc!
+
+--Quatre jambes vont plus vite que deux. Hommes d'armes! montez à
+cheval, si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre honnête
+chrétien, descendez par le village et piquez droit aux Grèves.
+Vous trouverez l'escarcelle... et quand vous serez partis,
+ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon
+cher seigneur.
+
+--En route! cria Méloir.
+
+--Et, si c'est un sorcier? insinua Kervoz, et qu'il vous étrangle,
+messire? Méloir regarda maître Gueffès en-dessous.
+
+--Bah! fit-il, le jour va se lever, et j'aurai la main sur ma
+dague. En route!
+
+Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux étaient tous
+préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, puis
+le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.
+
+--Sarpebleu! grommela Méloir; ils vont revenir les mains vides!
+Ah! si j'avais mes douze lévriers de Rieux! Ma patience! ils
+doivent être à Dinan à cette heure, et nous les aurons demain.
+
+--C'est donc vrai, monseigneur? dit bien respectueusement Gueffès.
+
+--Quoi?
+
+--Que vous chasserez Maurever dans les Grèves avec des lévriers de
+race?
+
+--Que t'importe?
+
+--Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, attendu que j'ai mis
+dans ma tête de gagner les cinquante écus nantais, promis par
+François de Bretagne à celui qui...
+
+--Ah! ah! dit Méloir; est-ce aussi pour la fillette à Simon Le
+Priol? Gueffès devint tout jaune.
+
+--Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui veut aussi gagner les
+cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le Priol?
+
+--Est-elle jolie? demanda Méloir au lieu de répondre.
+
+--Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir lui frappa sur
+l'épaule.
+
+--Le bon compagnon que tu fais, ami Gueffès! s'écria-t-il. Mais
+j'y songe! nous n'aurons guère besoin de mes lévriers de Rieux,
+puisque tu sais où se cache M. Hue.
+
+--Ai-je dit que je le savais?
+
+--Oui, sarpebleu! sans cela...
+
+--Ah! monseigneur! quand on a la corde au cou...
+
+--Tu ne le sais donc pas?
+
+--Je le saurai, monseigneur.
+
+Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux autour de son
+énorme mâchoire.
+
+--Causons raison, reprit-il; moi, je vis dans ce pauvre trou de
+Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les nouvelles. Pourtant
+on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de Maurever.
+
+--Ah! on t'a dit cela?
+
+--Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous,
+que trois manoirs ruinés où il ne reste que des murailles.
+
+--Et les tenances, mon ami Vincent.
+
+--Et les tenances... mais les tenances et les murailles, vous les
+aurez sans la fille, puisque les domaines sont confisqués et que
+le duc François vous les a promis.
+
+--Comment! s'écria Méloir, tu sais aussi cela!
+
+--Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée à écouter vos soudards
+ivres. Ils disent... mais je ne voudrais pas vous fâcher, mon cher
+seigneur.
+
+--Que disent-ils?
+
+--Ils disent que la fille de Maurever veut épouser le gentilhomme
+d'armes, Aubry de Kergariou.
+
+--C'est bien possible, cela, maître Vincent.
+
+--Est-ce que vous êtes philosophe comme le pauvre Gueffès? demanda
+humblement le Normand.
+
+--Sarpebleu! s'écria Méloir en riant, voilà un coquin qui a de
+l'esprit comme quatre! Non, non! je ne suis pas si philosophe que
+cela, mon homme! Mais mon cousin Aubry est en prison... et, s'il
+plaît à Dieu, il y restera longtemps.
+
+--S'il plaît à Dieu! répéta Gueffès d'un air goguenard.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ce que femme veut... commença le Normand.
+
+--Bah! interrompit Méloir, vieux dicton moisi.
+
+--...Dieu le veut, acheva paisiblement maître Gueffès, et si j'ai
+de l'esprit comme quatre, c'est mon cher seigneur qui a eu la
+bonté de me le dire, la fille de Maurever en a quatre fois plus
+que moi encore.
+
+--Tu la connais?
+
+--Je gagne ma vie ici et là; je vais un peu partout à l'occasion
+et, au besoin, je connais un peu tout le monde.
+
+Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la résine pour
+le considérer plus attentivement.
+
+--Il me semble que je t'ai déjà vu, murmura-t-il.
+
+--Ce n'est pas impossible, répondit Gueffès, dont la lumière trop
+voisine faisait clignoter les yeux gris.
+
+--À Avranches?
+
+--Peut-être à Avranches.
+
+--Sur le passage du duc François un grigou cria...
+
+--Duc! que Dieu t'oublie! prononça tout bas Gueffès.
+
+--Par le ciel! maître Vincent, c'est toi qui était ce grigou!
+
+--Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus
+dans la largesse de François de Bretagne.
+
+--Et tu te vengeais?
+
+--Une pauvre espièglerie, mon bon seigneur! Méloir lui lâcha les
+deux bras et se mit à réfléchir.
+
+--À ce jeu-là, continua tranquillement maître Gueffès, on gagne
+parfois autre chose que des piécettes blanches. Connaissez-vous le
+manoir du Guildo, monseigneur?
+
+--L'ancien fief de Gilles de Bretagne?
+
+--Un beau domaine, celui-là! Et qui vous irait bien, messire
+Méloir! Mais François l'a donné à Jean de la Haise. Ah! ce n'est
+pas pour dire que messire Jean ne l'a pas bien gagné! Pour en
+revenir à mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de
+monsieur Gilles. C'était en la ville de Plancoët. Monsieur Gilles
+faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont
+il faut six pour faire un denier royal à douze du sol tournois. Je
+criai: «Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous sa belle cotte
+à mailles d'or».
+
+--Méchant drôle! fit Méloir en riant.
+
+--Un gentil petit page que je n'avais pas aperçu, poursuivit
+maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte plus chaude,
+me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez, voyez
+plutôt!
+
+Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se dessinait en
+effet, nettement.
+
+--Un bon coup de houssine! dit Méloir.
+
+--Oui, répondit Gueffès; il y a bien dix ans de cela. Le coup
+paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il paraîtrait jusqu'à ce
+que le page soit en terre.
+
+--Le page a dû devenir un homme?
+
+--Un gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi
+bien que vous.
+
+--Tu l'appelles?
+
+--Aubry de Kergariou. Il y eut encore un silence. Au dehors l'aube
+blanchissait l'horizon. Méloir reprit le premier la parole.
+
+--Maître Gueffès, dit-il avec une certaine noblesse, Aubry de
+Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je vous défends de
+rien entreprendre contre lui.
+
+--Contre lui! moi! s'écria Gueffès de la meilleure foi du monde;
+ah! vous ne me connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry
+aille en terre, c'est vrai, mais pour l'y mettre moi-même,
+incapable, mon cher seigneur! Seulement si vous aviez pensé comme
+moi qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais
+dit: _Amen._
+
+_--_ Assez sur ce sujet, maître Gueffès!
+
+--Comme vous voudrez, monseigneur. Mais moi qui ne suis pas
+chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres idées... pour mon
+compte, j'entends! J'ai aussi un rival auprès de Simonnette. Il
+n'est pas même en prison, et le plus tôt que vous pourrez le faire
+pendre sera le mieux.
+
+--Comment! le faire pendre! se récria Méloir.
+
+--C'est un petit cadeau que je vous demande par-dessus le marché
+des cinquante écus nantais.
+
+--Pendre mon petit Jeannin! dit Méloir en souriant.
+
+--Oh! oh! vous le connaissez! Un joli enfant, n'est-ce pas?
+
+--Un enfant charmant!
+
+--Eh bien! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous
+finirons ensemble l'affaire du Maurever.
+
+--Mais il ne sera jamais pendu, maître Gueffès.
+
+--Assommé alors, je ne tiens pas au détail.
+
+--Ni assommé.
+
+--Étouffé dans les tangues.
+
+--Ni étouffé.
+
+--Noyé dans la mer.
+
+--Ni noyé! Le chevalier Méloir, à ces derniers mots, fronça un peu
+le sourcil. Maître Gueffès força sa mâchoire à sourire avec
+beaucoup d'amabilité.
+
+--Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le maître et moi le
+serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela. Chez nous,
+vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut; je suis de
+mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas que
+le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on
+pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand
+besoin d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une oeuvre
+charitable que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il,
+monseigneur?
+
+--Cela ne me plaît pas.
+
+--Alors, mettons-lui une jaquette sur le corps, et faisons-le
+soldat. Qui sait? il deviendra peut-être un jour capitaine.
+
+--Il ne veut pas être soldat!
+
+--Ah! fit Gueffès, c'est bien différent! Du moment que messire
+Jeannin ne veut pas... Il commençait à se fâcher, l'honnête
+Gueffès.
+
+--Mon cher seigneur, reprit-il, le destin s'est amusé à nous
+mettre dans une situation à peu près pareille, vous, l'illustre
+chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré qui
+s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle
+Jeannin.
+
+--Et tu voudrais l'arracher?
+
+--J'allais y venir, répliqua tout naturellement Gueffès. Quand on
+ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien de ce qui
+se mange, on grignote le bout de ses doigts pour tromper sa faim,
+c'est de la philosophie. Quand le renard est trop bas, et que les
+raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y mordre,
+c'est encore de la philosophie.
+
+--Quand le Normand enrage, poursuivit Méloir du même ton, et qu'il
+est obligé de rentrer les ongles, le Normand récite des apologues.
+
+--C'est toujours de la philosophie, conclut maître Gueffès.
+
+--Allons, maraud! s'écria le chevalier en se levant tout à coup,
+l'air est frais ce matin, allume-moi mon feu, et trêve de
+bavardages! Si tu sais où se cache le traître Maurever, tu me
+l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne remplis
+pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu!
+
+Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce brusque
+changement.
+
+Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu.
+
+Mais il savait d'autres fables que celle du _Renard et les
+Raisins._ Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre La Fontaine
+pour mettre en action la logique bourgeoise.
+
+Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait comme le
+moissonneur d'Ésope: «Ne compte que sur toi-même».
+
+Méloir, lui, se promenait de long en large dans la chambre et
+secouait ses membres engourdis.
+
+Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il s'approcha d'une
+fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.
+
+Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean avait à peine
+quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des Grèves,
+mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une
+montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons.
+
+La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir voyait une
+échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de Cancale,
+et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu duquel
+le mon Dol apparaît comme une île.
+
+Le soleil s'élevait de l'autre côté du château, derrière les
+collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith et
+laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui
+rejoignent nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque
+sorte la terre avec le ciel.
+
+Sur la route de Dol, au loin, un point noir se mouvait.
+
+Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une fanfare.
+
+--Vive Dieu! s'écria Méloir, voilà Bellissan, le veneur, avec mes
+lévriers de Rieux! Maître Gueffès! nous trouverons bien la piste
+sans toi!
+
+Maître Gueffès ôta son bonnet de laine:
+
+--Si monseigneur veut se mettre les pieds au feu, dit-il, je vais
+lui servir son déjeuner; j'ai encore quelques petites choses à
+dire à monseigneur.
+
+
+
+
+X. Douze lévriers.
+
+Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut
+entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il
+n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le
+bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement
+la parole.
+
+--Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens
+porté vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime
+son maître.
+
+--J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre
+deux bouchées.
+
+--Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais
+rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorablement que
+vous.
+
+--Allons maître Vincent, vous n'êtes pas difficile.
+
+--Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit
+Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la bouche pleine.
+
+--Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua
+encore Gueffès, toute l'étendue de mon dévouement. On dit que je
+suis un païen, mais qui dit cela? des gens qui croient à la Fée
+des Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier à la vierge
+Marie!
+
+--Ah ça! dit Méloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des
+Grèves?
+
+--C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le
+voulait, vous mener tout droit à la retraite de Maurever.
+
+--Vrai?
+
+--Très vrai.
+
+--Où la trouve-t-on, cette jolie fée?
+
+--Ici et là, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous l'avez vue
+cette nuit.
+
+Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon
+coupé de son escarcelle.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, ce serait?... Gueffès eut un sourire.
+
+--La fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur,
+interrompit-il. Méloir cessa de manger.
+
+--Est-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronçant
+le sourcil.
+
+Le vent apporta le son le plus rapproché d'une seconde fanfare.
+
+--À Dieu ne plaise! monseigneur, répondit Gueffès; mais voici vos
+lévriers qui arrivent. Quand ils seront là, vous ne voudrez plus
+m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste.
+Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes
+cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je vais de côté
+et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, j'écoute. Y
+a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour?
+
+--Tout au plus une semaine.
+
+--Un siècle, mon pauvre seigneur! Combien de fois le vent peut-il
+tourner en une semaine? François de Bretagne enfle et pâlit. À la
+cour du roi Charles, on commence à prononcer le mot de fratricide.
+Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il
+ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus haute tour de son
+manoir du Guildo.
+
+--Tu es sûr de cela? murmura Méloir.
+
+--Comme je suis sûr de voir devant moi un vaillant chevalier,
+répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert Roussel, on le
+rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de la
+Hardouinays.
+
+Méloir était tout pensif.
+
+--Vous n'avez rien à voir à tout cela, monseigneur, reprit
+négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas ce qu'on fera
+du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des autres.
+Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de
+Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci,
+monsieur Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur
+Hue trouvera protection auprès des Normands et jusque dans
+l'enceinte du Mont-Saint-Michel.
+
+Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même. Méloir ne
+bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui.
+
+--Voilà vos chiens, mon cher seigneur, dit-il; je vous laisse.
+Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez à la ferme de
+Simon Le Priol.
+
+Il fit mine de sortir. Mais il revint.
+
+--Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante: Si par mon
+industrie, sans que mon cher seigneur s'en mêlât, le petit Jeannin
+était pendu...
+
+--Va-t'en au diable, misérable coquin! s'écria Méloir d'une voix
+tonnante.
+
+Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il s'arrêta pour
+ajouter:
+
+--Pendu, assommé, étouffé ou noyé, j'entends... Méloir saisit une
+cruche à cidre. La cruche alla s'écraser contre la porte où maître
+Gueffès n'était plus.
+
+Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans la cour:
+
+--C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mêlerez pas!
+
+Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la cour avec trois
+valets de chiens menant douze lévriers de la _grande origine._
+
+Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil de l'aîné de
+Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de Vannes et
+seigneur des îles.
+
+Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant, à la chasse
+des naufragés dans les Grèves.
+
+Car le sang de Rieux était un bon et noble sang. Là-bas, au bout
+du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux chassait
+au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont
+Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.
+
+Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau allongé, les
+côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la route,
+bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et
+plaintif.
+
+Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les caressait.
+
+Le chevalier Méloir descendit.
+
+Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la voix de
+Bellissan qui les appelait par leurs noms.
+
+--Rougeot, Tarot, Noirot! messire, dit-il en les présentant à tour
+de rôle et chacun par son nom; Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois!
+Ravageux et Merlin! Léopard et Linot! Quant à ce dernier,
+ajouta-t-il en montrant une admirable bête de poil noir sans
+tache, il ne vient pas de Rieux; je l'ai acheté à Dol pour
+remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la poitrine en route.
+
+--Ils seront bons pour la chasse que nous allons entreprendre?
+demanda Méloir.
+
+--Ils sont habitués à dépister un homme, vivant ou mort, dans les
+rocs ou sur la grève, à une lieue de distance, messire.
+Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs
+nouvelles!
+
+--Nous les mettrons en grève cette nuit, dit Méloir qui tourna le
+dos.
+
+Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir ainsi douze
+lévriers de Rieux! sans une caresse! Un regard froid et puis
+bonsoir!
+
+Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De fait, le
+chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc enflait
+et pâlissait. On prononçait le mot _fratricide_ à la cour du roi
+Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne,
+avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus
+haute tour de son manoir du Guildo.
+
+Le vent tournait.
+
+Désormais, la partie devait être jouée d'un seul coup.
+
+À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps.
+
+Or, le chevalier Méloir était Normand à demi.
+
+Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes d'armes, au
+pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce fut
+pour retourner à la ferme de Simon Le Priol.
+
+Mais la ferme de Simon Le Priol était close.
+
+L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le métayer et
+sa femme dormaient; Simonnette était dans son petit lit en
+soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient
+auprès du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre
+Mathurin, les Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à
+cette heure.
+
+Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits
+passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il fût
+au dire de tout le monde, _poltron comme les poules._
+
+Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le vent froid,
+mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère.
+
+Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin
+était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou l'été,
+par le beau temps ou par la pluie.
+
+Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, tout plein de
+blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses branches
+en parasol.
+
+Un pommier de _douce-au-bec_ ma foi!
+
+Ce sont de bonnes pommes, oh! oui, sucrées comme les becs-d'anges
+(bédanges) et goûtées comme les pigeonnets.
+
+Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand depuis qu'il
+songeait à Simonnette.
+
+Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre Jeannin, assis
+sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la fée, la
+bonne fée.
+
+Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, faisant de
+l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, la
+meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du
+chemin.
+
+Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour sûr! La jeune
+fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gâteau de
+froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de déposer sur
+le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.
+
+Cela s'était passé la veille.
+
+Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que cette jeune fille
+était une fée des Grèves.
+
+Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps,
+pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, il
+n'avait point songé à poursuivre la fée.
+
+Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché sa tête entre
+ses deux mains.
+
+Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là, l'histoire
+du chevalier breton dans l'embarras.
+
+Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la bonne fée au
+corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.
+
+Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que la veille.
+
+Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se cachait sous le
+vieux pommier à l'écorce rugueuse.
+
+Il guettait la fée.
+
+Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait faire, c'est
+vrai, mais il était bien résolu.
+
+Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible.
+
+Jeannin attendait, le coeur gros et la respiration haletante.
+
+Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était intacte sur le
+seuil.
+
+La fée allait venir.
+
+Il attendit longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un
+murmure confus vint à ses oreilles, du côté du manoir.
+
+Presque aussitôt après, les cailloux du chemin bruirent.
+
+La jeune fille de la veille arrivait en courant.
+
+Il s'était dit:
+
+--Quand la fée se baissera pour prendre l'écuelle, je la saisirai.
+Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne se baissa point pour
+prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un instant abasourdi.
+
+Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mit
+bravement à courir après la fée.
+
+
+
+
+XI. Course à la fée.
+
+Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la fée allait
+comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à la
+fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course,
+elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.
+
+Elle allait droit à la grève.
+
+Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en sueur.
+
+Mais il redoublait d'efforts.
+
+--Heureusement que la mer est basse, se disait-il; car la fée
+marche sur l'eau aussi bien que sur le sable, et sur l'eau je ne
+pourrais pas la suivre...
+
+--Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris l'écuellée de gruau? se
+demandait-il l'instant d'après. Le gruau était bon pourtant, ce
+soir! Peut-être qu'elle aime mieux la galette de froment.
+
+Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas d'avaler la
+route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait
+les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin!
+
+Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, descendait à la grève
+et décrivait mille détours entre les haies. La lune était
+brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de la
+route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de
+nouveau, légère comme une vision.
+
+Elle ne faisait point de bruit en courant; du moins, Jeannin
+n'entendait plus son pas.
+
+Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un regard en
+arrière.
+
+C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent ruiné qui
+s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble au
+blanc feuillage.
+
+La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se savait pas
+poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.
+
+Jeannin la perdit de vue.
+
+Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était la grève
+uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait
+certes se cacher.
+
+Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir tous deux et
+distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel et
+Tombelène.
+
+Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans perdre son temps
+à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et colla son
+oreille contre le sable.
+
+Il entendit trois choses: à l'ouest, du côté de Saint-Jean, des
+pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au nord, la
+voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger.
+
+Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait l'oreille du petit
+Jeannin pour le saisir.
+
+Il se leva radieux.
+
+--Elle est à moi! pensa-t-il. Et il bondit comme un faon dans la
+direction du bruit léger qui était celui du pas de la fée.
+
+La fée était rentrée dans les terres au moment où Jeannin tournait
+le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop découverte.
+La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle avait
+affaire.
+
+Elle songeait à bien d'autres qu'au petit Jeannin!
+
+Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu quelque chose
+qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était au
+couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en
+plein la fée.
+
+La pauvre fée s'était dit:
+
+--Celui-là est en avant parce qu'il court plus vite, mais les
+autres viennent après!
+
+Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les soudards endormis
+naguères dans la grand'salle du manoir de Saint-Jean.
+
+Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils venaient la
+punir.
+
+La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce moment même,
+huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et
+prenaient au galop le chemin de la grève.
+
+Seulement, le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde à cette
+troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre compte.
+
+La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait échapper que
+par la ruse. Or, bon Dieu! Depuis quand les fées ont-elles besoin
+de ruse? Ne savait-elle plus, cette fée, enfourcher les rayons
+d'argent de la lune qui étaient sa monture ordinaire?
+
+Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les chênes
+ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les
+trembles aux feuilles de neige?
+
+Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève mouillée,
+franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces grottes
+diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la mer?
+
+Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il faut
+s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un
+lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles!
+
+Ce raisonnement était à la portée du petit Jeannin; s'il l'eût
+fait, peut-être aurait-il arrêté sa course, car c'était une vraie
+fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa misère en
+opulence.
+
+Et non point une fée de hasard, tremblant la peur comme une
+fillette.
+
+Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait confiance.
+
+--Elle est à moi! avait-il dit. Il se croyait désormais sûr de son
+fait. Le bruit léger que saisissait son oreille collée contre
+terre était dans la direction du Couesnon. En coupant droit au
+Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin s'épargnait
+tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les champs.
+Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur.
+
+Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il souriait.
+
+La fée n'avait qu'à se bien garer!
+
+Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui sillonnent les
+grèves. Le Couesnon surtout, la _Rivière de Bretagne._
+
+Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse.
+Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne
+ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses
+fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette
+fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne
+soit en puissance de naïade.
+
+Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un
+étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s'est
+retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives,
+au milieu du lit, un étroit canal passe; le Couesnon y coule en
+bavardant sur des galets.
+
+La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc
+comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit;
+le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon était
+fier.
+
+Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du
+lendemain.
+
+Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui
+inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.
+
+Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout réduit,
+encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et le
+premier jour d'hôpital.
+
+Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme.
+
+Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au
+caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.
+
+Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient toute
+entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à
+gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.
+
+Il coulait ici; c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une
+marée à l'autre il déménage.
+
+Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en quelque
+sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.
+
+Il est vrai que cette grande rivière, large comme la Loire, on la
+passe sans mouiller ses jarretières.
+
+Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une immense nappe
+d'eau de trois pouces d'épaisseur; le soleil s'y mire,
+éblouissant. Vous diriez une mer.
+
+Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent sous les pas du
+voyageur; ils brillent, ils s'ouvrent, on s'enfonce; ils se
+referment et brillent.
+
+Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi lentement et que
+chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à peu la
+tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les
+tangues.
+
+Et que de trépassés dans ce large sépulcre!
+
+Les gens de la rive disent que le deuxième jour de novembre, le
+lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la tombée
+de la nuit.
+
+C'est la fête des morts.
+
+Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux qui dorment
+sous les tangues.
+
+Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard s'étend sur
+toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène et le
+Mont-Saint-Michel.
+
+Au matin, des plaintes courent dans cette brume animée; ceux qui
+passent sur la rive entendent:
+
+--Dans un an! Dans un an!
+
+Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour l'année
+suivante.
+
+On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre, le brouillard
+a disparu.
+
+Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon,
+la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait aussi
+devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les
+hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.
+
+L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de Pontorson, l'autre
+poursuivait sa route vers la grève.
+
+Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette marche
+nocturne.
+
+Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les cavaliers qui
+descendaient à la grève.
+
+Les cavaliers passèrent.-- Mais la fée?
+
+Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.
+
+Hélas! hélas! les cinquante écus nantais!
+
+Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas
+lourd des chevaux étouffait tout autre bruit.
+
+La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les soudards?
+
+La fée avait-elle franchi le Couesnon?
+
+Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était sous un nuage.
+
+On ne voyait rien en grève.
+
+Jeannin était consterné. Il avait bien envie de pleurer.
+Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand
+jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.
+
+Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses mains.
+
+Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses cheveux. Il se leva
+en sursaut et poussa un cri.
+
+Un autre cri faible lui répondit.
+
+C'était la fée qui sautait dans le courant du Couesnon.
+
+Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans mouiller la pointe
+de ses pieds, la fée?
+
+Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette indiscrète
+question.
+
+Il reprit sa course.
+
+La fée avait déjà gravi l'autre rive.
+
+Bonté du Ciel! ce qui avait frôlé les cheveux du petit Jeannin,
+c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit seulement
+d'avancer le bras!
+
+De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément entrer en grève
+ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la côte.
+Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel; et, d'après la
+première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait
+vers le Mont-Saint-Michel.
+
+Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après avoir jeté encore
+un regard derrière elle, fit un brusque détour et se lança dans
+les sables à pleine course.
+
+Les sables! c'était l'élément de Jeannin. Il serra la corde qui
+lui servait de ceinture, et se remit à jouer des jambes.
+
+La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On pouvait voir
+la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au
+hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant
+du Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop
+loin pour qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus.
+
+Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de l'autre, sur un
+terrain uni comme une glace.
+
+Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait à vue d'oeil.
+
+Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais Jeannin, qui
+la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques symptômes de
+fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait encore:
+
+--Elle est à moi! elle est à moi! Il ne savait pas que les fées
+sont généralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui
+était très fort sur les fées, aurait pu lui dire cela. Les fées se
+laissent approcher par le pauvre garçon qui les poursuit: elles
+l'encouragent par une fatigue feinte: elles l'amorcent: quand il
+va se lasser, elles trouvent moyen de le piquer au jeu.
+
+Tant qu'il a un souffle, il court.
+
+Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée s'envole en
+riant.
+
+Et il tombe à plat ventre, suant et geignant.
+
+Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré dans quelque
+trou!
+
+C'était un ignorant que ce petit Jeannin.
+
+Prendre une fée à la course; prendre la lune avec ses dents! On
+surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà ce que tout le monde
+sait bien.
+
+Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier répéter en
+courant: Elle est à moi! elle est à moi! il aurait ri comme un
+bossu.
+
+Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il réussi? C'est
+qu'il avait saisi la fée au moment où elle se baissait pour
+ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices de la
+ville de Dol...
+
+Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait du terrain.
+
+Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une trentaine de
+pas.
+
+Le vent vint plus frais à son front.
+
+--La mer monte, se dit-il. Et d'un regard connaisseur, il
+interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont, dans la
+ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème
+que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des
+marées. Les tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la
+pente est presque imperceptible à l'oeil et où la mer monte bien
+longtemps avant de couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le
+terrain pendant quelques secondes. Puis il changea brusquement de
+direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la fée.
+Tandis que celle-ci courait au nord, sur le Mont que l'on voyait
+comme en plein jour, Jeannin prenait à l'est, sans ralentir son
+pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le Priol, les quatre
+Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon coeur.
+
+Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle n'avait pas
+soupçonnée.
+
+Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en
+face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté.
+
+Elle rabaissa son voile sur son visage.
+
+--Que voulez-vous de moi? dit-elle d'une voix qui tremblait un
+peu. Le coeur de Jeannin battait, battait!
+
+Il répondit pourtant résolument, dans toute la naïveté de sa foi
+superstitieuse.
+
+--Bonne fée, pardonnez-moi! Je veux cinquante écus nantais pour me
+marier avec Simonnette.
+
+Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais tour (en ceci
+les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient hautement
+approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en lui
+témoignant le plus grand respect, et la serra ferme.
+
+
+
+
+XII. Les mirages.
+
+--Oses-tu bien m'arrêter, malheureux enfant! dit la fée en
+grossissant sa douce voix.
+
+--Oh! bonne dame! bonne dame! répliqua Jeannin d'un accent
+larmoyant, mais en la serrant plus fort, tout le monde sait que je
+ne suis pas brave. Si je risque ma vie, c'est que je ne peux pas
+faire autrement, allez!
+
+--Et je si te la prenais, ta vie?
+
+--Bonne fée! je suis un poltron, c'est connu, mais on ne meurt
+qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de voir Simonnette mariée
+à ce vilain coquin de Gueffès.
+
+--Lâche-moi!
+
+--Non pas, bonne fée! s'écria Jeannin, vivement; si je vous
+lâchais, vous vous changeriez en brouillard!
+
+--Mais je puis me venger sur Simonnette. Jeannin frémit de tous
+ses membres.
+
+--Voilà, par exemple, qui serait bien méchant de votre part!
+murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien fait, la pauvre fille!
+
+--Lâche-moi, te dis-je!
+
+--Écoutez, bonne fée, une fois pour toutes, je ne vous lâcherai
+pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus nantais. C'est dit.
+
+La fée avait laissé tomber son panier sur le sable. L'escarcelle
+du chevalier Méloir était à sa ceinture.
+
+Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles d'un ton
+respectueux, mais déterminé.
+
+Il y eut un court silence, pendant lequel on n'entendit que le
+sifflement du vent du large et la trompe lointaine des cavaliers
+bretons qui se ralliaient dans la nuit.
+
+--Ce vent annonce que la mer monte, n'est-ce pas? demanda
+brusquement la fée.
+
+--Oh! dit Jeannin qui se mit à sourire; vous connaissez les grèves
+aussi bien que moi, bonne dame... quoique je vous aie attrapée,
+ajouta-t-il, comme si une idée lui fût venue tout à coup, à la
+mare de Cayeu, qui n'arrêterait pas un enfant de huit ans. Enfin,
+n'importe; ça vous amuse de faire l'ignorante. Oui, bonne fée, ce
+vent annonce que la mer monte.
+
+--Montera-t-elle vite, aujourd'hui?
+
+--Assez.
+
+--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au Mont-Saint-Michel?
+
+--Vous me le demandez? La fée frappa son petit pied contre le
+sable.
+
+--Un gros quart d'heure, en courant comme nous le faisions, ajouta
+Jeannin.
+
+--Et la mer fermera la route?
+
+--À peu près dans une demi-heure. La fée prit l'escarcelle à sa
+ceinture et la jeta sur le sable, où les écus parlèrent leur
+langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allégresse, lâcha la
+fée et se précipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit
+soudain.
+
+--Si c'était de la monnaie du diable! se dit-il. Il se retourna
+vivement, pensant bien que la fée était déjà à mi-chemin des
+nuages. La fée était debout à la même place. Et le petit Jeannin
+remarqua pour la première fois combien sa taille était fine, noble
+et gracieuse. On ne voyait point son visage, mais Jeannin, en ce
+moment, la devina bien belle.
+
+--Enfant, dit-elle, d'une voix triste et si douce que le petit
+coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne montre cette
+escarcelle à personne, car elle pourrait te porter malheur.
+
+--Il faudra pourtant bien la porter à Simon Le Priol, pensa
+Jeannin.
+
+--Simonnette est belle et bonne, reprit la fée; rends-la heureuse.
+
+--Oh! quant à ça, soyez tranquille!
+
+--Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, ton seigneur, qui est
+dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a besoin de toi,
+sois prêt!
+
+--Dam! fit Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous
+savez, bonne dame! Mais c'est égal, je commence à croire que je
+deviendrai un homme un jour ou l'autre! Et, tenez, j'avais bonne
+envie des cinquante écus nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé
+courir après vous pour les avoir? Eh bien! ce soir, le chevalier
+qui est là-bas m'a dit: «Si tu veux me livrer le traître Maurever,
+tu auras cinquante écus nantais». Moi, j'ai pris mes jambes à mon
+cou...
+
+--Est-ce que tu sais où se cache monsieur Hue? demanda la fée.
+
+--Je pêche quelquefois du côté de Tombelène, répondit Jeannin qui
+eut un sourire sournois.
+
+La fée tressaillit, puis elle lui prit la main. Jeannin trembla
+bien un peu, mais ce fut par habitude.
+
+--Si on t'appelait au nom de la Fée des Grèves, dit-elle,
+viendrais-tu?
+
+--Par ma foi, oui! répondit Jeannin sans hésiter; maintenant,
+j'irais!
+
+--C'est bien... souviens-toi et attends. Adieu! La fée franchit
+d'un bond la queue de la mare Cayeu. Le vent du large prit son
+voile qui flotta gracieusement derrière elle. Jeannin resta frappé
+à la même place.
+
+C'était à présent que lui venait la terreur superstitieuse.
+
+Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de Hue de
+Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit
+Jeannin.
+
+--Mademoiselle Reine... s'était-il dit.
+
+--Ou son _Esprit_ peut-être, avait-il ajouté, puisqu'on dit
+qu'elle est défunte! Nous avons glissé à dessein sur la partie
+prosaïque de la scène. Par exemple, nous n'avons parlé qu'une
+seule fois du panier de la fée.
+
+Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien
+à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour un
+_Esprit._
+
+Un _Esprit_ n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (ô
+poésie!), un pain et un flacon de bon vin vieux.
+
+Non. Un _Esprit_ est incapable de cela.
+
+Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée de Reine de
+Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.
+
+Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grèves si l'on
+veut rester dans la réalité.
+
+Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, source et agent de
+tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre ferme. De même
+que l'objet le plus commun placé au centre du kaléidoscope brille
+tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de même les
+conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose enfin
+qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense
+appareil où la dioptrique et la catoptrique...
+
+Hélas! bon Dieu, où allons-nous? L'auteur affirme sous serment
+qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un almanach.
+
+Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux mille jeux de
+lumière qui trompent l'oeil des riverains eux-mêmes et des
+Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait
+donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de
+splendides mirages.
+
+Les sables de la baie de Cancale reflètent des fantaisies aussi
+brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La pâle lune
+des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil de
+Numidie.
+
+Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs que nulle
+imagination n'inventerait, même dans le délire de la fièvre.
+
+La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un
+monde qui n'est pas le monde des hommes.
+
+J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les nuées qui
+bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les songes du
+Tasse; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la
+perspective sans fin des Champs-Élysées; j'ai vu Babylone et ses
+terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les
+chênes de nos bois.
+
+J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la vieille forêt
+de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de son
+ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains.
+
+Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes voiles déployées,
+cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une procession muette
+déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux infinis.
+
+Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, devant la maison
+aimée...
+
+Illusions! illusions! mensonges qui ravissent ou qui font pleurer!
+
+Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus attendant leur
+proie.
+
+Oh! non, ce n'était pas une femme mortelle, l'être que voyait le
+petit Jeannin aux rayons de la lune!
+
+Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied n'effleurait
+pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se serait
+enfoncé jusqu'à la cheville.
+
+Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile, déployés au
+vent, qui la portaient.
+
+Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues mouillées,
+elle passait comme dans une pluie d'or...
+
+Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle glissait dans
+les nuages.
+
+Puis ce fut autre chose:
+
+Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la mer mettait
+une demi-heure à revenir.
+
+Car la mer venait.
+
+La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de
+la jeune fille.
+
+Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point.
+
+Oh! que c'était bien la fée, la fée du récit de Simon Le Priol! la
+fée du chevalier breton qui courait sur les vagues...
+
+Un nuage cacha la lune. La fée disparut.
+
+Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et reprit tout
+pensif le chemin du village de Saint-Jean.
+
+Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec tant de
+passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si
+heureux; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine.
+
+Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds
+de la fée, c'était le mirage de la nuit.
+
+Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui vivait les
+jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être trompé
+d'une demi-heure.
+
+On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de Cancale, la
+mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.
+
+Ceci mérite explication.
+
+Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses eaux, gagnait
+avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est assurément
+trompé.
+
+Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, partant du bas
+de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop pour
+n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.
+
+Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a, comme nous
+l'avons déjà dit, des rides,-- des _plans,_ suivant le langage des
+sculpteurs,-- des endroits où la tangue cède d'une manière presque
+insensible, mais suffisante pour attirer le flot, justement à
+cause de l'absence de pente générale.
+
+Ces défauts de la grève forment quand la mer monte, des espèces de
+rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il est très
+difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces
+rivières n'ont point de bords.
+
+L'eau qui se trouve là ne fait que combler les défauts de la
+grève.
+
+De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le flot, sur
+une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible
+s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on
+est dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.
+
+C'est là un des principaux dangers des _lises_ ou sables mouvants
+que détrempent les lacs souterrains.
+
+À vue d'oeil, la mer monte, au contraire, avec une certaine
+lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes marées.
+
+Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant qui a lieu
+sur les côtes.
+
+Ici, on ne voit à proprement parler, ni _vague_ ni _ressac,_ parce
+que la lame a été brisée mille fois depuis l'entrée de la baie
+jusqu'aux grèves et aussi sans doute parce que la marée ne
+rencontre aucune espèce d'obstacle.
+
+C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'épanche
+en vertu des lois de la gravité.
+
+Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes chevelues,
+creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle vers le
+ciel.
+
+Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisira
+certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.
+
+Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la colère? Les gens qui
+frappent froidement et en silence tuent tout aussi bien et mieux
+que si la rage les emportait.
+
+Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en un mot, sont
+des avertissements, tandis que la tranquillité attire et trompe.
+
+Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a dû sourire
+en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi
+prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient
+vous caresser les pieds si doucement.
+
+Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme derrière vous.
+Prenez garde!
+
+Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée atteignit les
+roches noires qui forment la base du Mont-Saint-Michel.
+
+La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de l'autre côté
+du Mont.
+
+La fée s'assit sur un quartier de roc afin de reprendre haleine.
+Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les
+battements de son coeur.
+
+De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande lieue et
+demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé un
+seul instant de courir.
+
+Elle releva son voile pour étancher la sueur de son front et
+montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que nous
+avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de Saint-Jean.
+
+Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre sous la
+muraille méridionale de la ville.
+
+Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd et mesuré du
+soldat de la garde de nuit qui veillait.
+
+Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que notre fée
+prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin, qui
+était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches
+à pic où nul sentier n'était tracé.
+
+Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à se guider
+parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le pied
+peut à peine se poser.
+
+Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère de chemin.
+
+Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de
+laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la
+muraille du château. Impossible de faire un pas de plus.
+
+Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à ce qu'il
+paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du pan
+de pierre.
+
+Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même défendue par
+un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.
+
+La fée mit sa blonde tête contre le barreau.
+
+--Messire Aubry! dit-elle tout bas.
+
+--Est-ce vous, Reine? répondit une voix lointaine et qui semblait
+sortir des entrailles mêmes de la terre.
+
+
+
+
+XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys.
+
+L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de Maurever
+était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir à
+l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du
+château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les
+murs inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à
+toute cette partie des bâtiments appelée la _Merveille._
+
+Il y avait un archer de garde dans la guérite de pierre qui
+flanquait la plate-forme. Reine le savait; ce n'était pas la
+première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la consigne
+des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils
+apercevaient un mouvement dans les rochers.
+
+Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point superflue,
+car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de
+s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du
+couvent-forteresse.
+
+Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une enfant timide.
+
+Mais Reine avait le coeur d'un chevalier quand il s'agissait de
+bien faire.
+
+La mort, elle n'y songeait même pas! C'était chose convenue avec
+elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort était
+partout, sur les Grèves comme autour du Mont.
+
+Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des
+arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.
+
+Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des dentelles de
+granit et de splendides cathédrales.
+
+Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu, venait
+d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant dans
+l'écrin de nos annales.
+
+Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun honneur ne
+manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc.
+
+La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. Peut-être que son
+bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trône à
+sauver.
+
+Sa force était à la hauteur de son dévouement modeste.
+
+La vengeance du duc François la faisait plus pauvre et plus dénuée
+que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son père.
+Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie
+simplement, nous allions dire gaiement.
+
+C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune fille,
+supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au
+bonheur.
+
+Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette blonde enfant des
+Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant, sincère; un vrai
+chevalier en herbe.
+
+Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif. François de
+Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement raconté
+aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu que
+le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine,
+qui était venue parfois le visiter.
+
+La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce qu'il ne pût
+apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six pieds
+au-dessous de la fenêtre-meurtrière.
+
+Ce cachot avait été creusé, avec trois autres pareils, sous la
+plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur claustral et
+vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était tout roc.
+Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la
+pierre, avec la date: A. D. 1276.
+
+Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans le roc vif,
+avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la tête
+du prisonnier.
+
+À part cette attention, les quatre cachots étaient entièrement
+nus.
+
+Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis XI, le roi
+démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons modèles,
+Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à
+ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le
+Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire.
+
+Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces cachots si
+recommandables.
+
+À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif politique
+n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces
+cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y
+mettait des moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la
+requête du duc François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver
+place.
+
+Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été autorisé à
+lui délivrer quatre bottes de paille: de sorte qu'Aubry était à
+son aise.
+
+Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la petite
+saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait,
+couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne
+fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.
+
+D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et s'y tint
+suspendu.
+
+--Pauvre Aubry! dit Reine. Et ils causèrent. Au bout de quelques
+minutes, la main droite d'Aubry qui tenait l'appui de la
+meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à s'engourdir;
+ses pieds touchèrent le sol et rebondirent: sa main gauche saisit
+l'arête de granit et supporta tout le poids de son corps à son
+tour.
+
+--Vous souvenez-vous de maître Loys, Reine? dit-il.
+
+--Votre beau lévrier noir?
+
+--Oui, mon beau lévrier! mon pauvre ami si cher! Reine convint que
+maître Loys était un parfait lévrier.
+
+En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt après, et,
+cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la
+meurtrière.
+
+--Il est bien heureux, ce maître Loys! dit Reine en riant.
+
+--Cela vous étonne que je pense à lui? demanda Aubry. Quand vous
+serez ma femme, Reine, vous verrez comme il vous aimera! Mais vous
+ne pouvez pas l'aller chercher à Dinan...
+
+--J'ai un messager tout trouvé, interrompit Reine.
+
+Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de si bonnes
+jambes...
+
+--Merci! merci! s'écria Aubry avec chaleur; il me semble que rien
+ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes
+mains et traité comme il faut. Mais parlons de vous. Y a-t-il du
+nouveau?
+
+Reine secoua la tête.
+
+--Il y a que le pays est rempli de soldats, répondit-elle; nous
+aurons de la peine à nous défendre et à nous cacher désormais.
+Hier on a crié la somme promise à qui livrera la tête de mon père.
+
+--Elle n'est pas encore gagnée, cette somme-là, Dieu merci!
+
+--Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes d'armes, sans compter
+le chef, qui est un chevalier... et beaucoup de soldats.
+
+--Ah! dit Aubry, notre seigneur François a trouvé un chevalier
+pour s'avilir à ce métier-là!
+
+--Il n'en a pas trouvé, répliqua Reine; il en a fait un.
+
+--À la bonne heure! et quel est le croquant?...
+
+--Un de vos parents, Aubry...
+
+--Méloir! s'écria le jeune homme avec cette indignation mêlée de
+mépris qui ne peut tuer tout à fait le sourire; Méloir... mon
+rival, vous savez, Reine...
+
+Reine se redressa.
+
+--Oh! ne vous offensez pas! Il était bon autrefois, mais vous
+verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui
+donne pas de ma dague dans la poitrine.
+
+--Pauvre Aubry! dit Reine, entre sa poitrine et votre dague il y a
+loin!
+
+Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle dans sa
+vérité, l'eût foudroyé.
+
+Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.
+
+Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble à
+la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux coeurs
+vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une
+profonde détresse.
+
+Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait ses
+cheveux bouclés avec colère.
+
+--Patience! dit-il; je sais que je ne suis bon à rien... Mais je
+payerai toutes nos dettes d'un seul coup, si Dieu le veut.
+Revenons à vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de
+Méloir...
+
+--Je disais que leur nombre m'épouvante, Aubry, et j'allais
+ajouter que le secret de la retraite de mon père n'est plus à moi.
+
+--Comment! vous auriez confié...
+
+--À vous seul, Aubry! interrompit la jeune fille; et si j'ai eu
+tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a
+deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on me suivait. Je
+suis revenue sur mes pas; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
+tromper cette surveillance... j'ai cru avoir réussi; je me
+trompais: en mettant le pied sur le roc de Tombelène, j'ai revu la
+grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en même
+temps que moi...
+
+--Vous avez reconnu l'espion?
+
+--J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis
+quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves.
+
+--Est-ce un brave homme?
+
+--On dit dans le village qu'il vendrait bien son âme pour un écu.
+Aubry garda le silence.
+
+--Il y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-là est
+un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès.
+
+--Vous souvenez-vous, Aubry? reprit-elle encore après une pause,
+la semaine passée nous étions tout pleins d'espoir, nous nous
+disions: notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours,
+puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours à vivre.
+Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le
+duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont là
+des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a
+dit: «dans quarante jours»! je l'ai entendu; sa voix mourante
+sonne encore à mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont
+écoulées; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous
+parlions ainsi... Eh bien! Aubry, mon espoir s'en va!
+
+--Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans
+cette cage maudite!
+
+--Hélas! continua mademoiselle de Maurever: un vieillard et une
+jeune fille pour combattre tant de soldats! Je ne vous ai pas tout
+appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer
+de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui
+chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et de Douarnenez,
+autour des rochers de Penmarch? Méloir attend douze de ces
+lévriers.
+
+--Le misérable! s'écria Aubry.
+
+--Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père,
+acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une
+bête fauve.
+
+La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec
+furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.
+
+--Il faudra bien qu'il cède, râla le pauvre porte-bannière,
+emporté par un accès de délire; je l'arracherai! oh! je
+l'arracherai! et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes
+ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce trou, maintenant! et si
+le vent m'apporte cette nuit les cris de cette meute infernale...
+
+Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa poitrine. Sa main
+ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la saillie de
+pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot.
+
+--Aubry! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse.
+
+--Aubry! murmura-t-elle encore. Elle n'osait élever la voix, à
+cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme.
+
+Aubry garda le silence.
+
+Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée s'élança vers le
+ciel.
+
+--Mon Dieu! Et vous, sainte Vierge! dit-elle, ayez pitié de nous!
+
+--Aubry! murmura-t-elle pour la troisième fois; revenez! revenez!
+j'ai été à Dol, je vous apporte une lime d'acier...
+
+Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry rayonnait à la
+meurtrière.
+
+--Une lime! s'écria-t-il, délirant de joie comme il délirait
+naguère de douleur: une lime d'acier! nous sommes sauvés, Reine,
+sauvés! sauvés!
+
+Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, qui s'illumina
+soudain.
+
+--Baissez-vous! murmura Aubry qui se laissa choir aussitôt.
+
+Reine obéit; elle avait eu le temps de voir à l'intérieur du
+cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la
+lumière d'une lampe.
+
+
+
+
+XIV. Prouesses de maître Loys.
+
+Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière vivement et de
+se coller à la paroi extérieure du cachot.
+
+À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse voix qui
+disait:
+
+--On vous y prend, messire Aubry! toujours bâillant à la lune! Par
+saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer
+creux? Allez! si mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure,
+je ronflerais comme le maître serpent du choeur, moi qui vous
+parle.
+
+--Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère Bruno, répondit Aubry,
+qui aurait voulu le voir à cent pieds sous terre.
+
+--Eh bien! je ne m'y connais plus! s'écria le convers; de mon
+temps, les jeunes gens dormaient mieux que les vieillards! Mais,
+après tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et
+je conçois cela. Que saint Michel me garde! j'ai été soldat avant
+d'être moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre
+épée aux pieds de ce pâle coquin qui a empoisonné son frère.
+
+--Bruno! interrompit sévèrement le jeune homme d'armes, il ne faut
+pas parler ainsi devant moi de mon seigneur le duc!
+
+--Bien! bien! je sais que vous êtes loyal comme l'acier, messire
+Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous, et si j'étais le maître,
+vous auriez la clef des champs à l'heure même, car c'est une honte
+à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce damné de
+François. Bien! bien! je retiens ma langue, messire. Je disais
+donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils, et que pour
+tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et tenez,
+ajouta-t-il d'un accent tout à fait paternel, si vous me disiez
+quelquefois: Frère Bruno, je boirais bien un flacon de vin de
+Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne
+me fâcherais pas contre vous.
+
+L'excellent frère Bruno parlait ainsi avec une volubilité superbe,
+sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait son franc visage
+souriait bonnement.
+
+C'était presque un vieillard: une tête chauve, mais joyeuse et
+pleine, qui avait bien pu être au temps jadis, la tête d'un vrai
+luron.
+
+Depuis qu'Aubry était prisonnier dans les cachots de l'abbaye,
+frère Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa
+captivité.
+
+À l'heure des rondes il ne passait jamais devant la cellule
+d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry
+l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne coeur.
+
+Il laissait le frère Bruno lui conter les détails du dernier siège
+du Mont. Le bon moine s'était refait un peu soldat pour la
+circonstance. Il aurait voulu que le Mont fût assiégé toujours.
+
+Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à leur forteresse
+de Tombelène, après l'avoir préalablement ruinée. Les jours de
+fête étaient passés.
+
+D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et cordialité les visites
+du moine; mais aujourd'hui, nous savons bien qu'il ne pouvait être
+à la conversation. Pendant que frère Bruno parlait, il rêvait.
+
+Bruno s'en aperçut et se prit à rire.
+
+--Je ne veux pourtant pas vous déranger, dit-il, car je pense que
+vous ne recevez pas de visites. Aubry s'efforça de garder un
+visage serein.
+
+--Mais j'y pense, reprit le moine en riant plus fort, on dit que
+le lutin de nos grèves, qui avait disparu depuis cent ans, est
+revenu. Les pêcheurs du Mont ne parlent plus que de la bonne fée,
+depuis quinze jours. Vous étiez là perché à votre lucarne quand je
+suis entré... peut-être que la Fée des Grèves était venue vous
+voir à cheval sur son rayon de lune.
+
+Assurément, le frère Bruno ne croyait pas si bien dire. Aubry
+rêvait toujours.
+
+--À propos de cette Fée des Grèves, poursuivit le moine, il y a
+des milliers de légendes toutes plus divertissantes les unes que
+les autres. Vous qui aimez tant les vieilles légendes, messire
+Aubry, vous plairait-il que je vous en récite une?
+
+Ce disant, le frère Bruno s'asseyait sur la paille du lit et
+déposait sa lampe à terre. L'idée de conter une légende le mettait
+évidemment en joie.
+
+Aubry le donnait au diable du meilleur de son coeur.
+
+--Au temps de la première croisade, commença frère Bruno, le
+seigneur de Châteauneuf, qui était Jean de Rieux, vendit tout,
+jusqu'à la chaîne d'or de sa femme, pour équiper cent lances.
+M'écoutez-vous, messire Aubry?
+
+--Pas beaucoup, mon bon frère Bruno.
+
+--La légende que je vous conte là s'appelle la _Grotte des
+Saphirs,_ et montre tous les trésors cachés au fond de la mer.
+
+--Je n'irai point les y quérir, mon frère Bruno.
+
+--Jean de Rieux ayant donc équipé ses cent lances, reprit le moine
+convers, poussa jusqu'à Dinan suspendre un médaillon bénit à
+l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa dame, la belle
+Aliénor, aux soins de son sénéchal.
+
+Aubry bâilla.
+
+--Jamais je ne vis chrétien bâiller en écoutant cette légende,
+messire Aubry, dit le moine un peu piqué, et cela me rappelle une
+autre aventure...
+
+--Oh! mon bon frère Bruno! si vous saviez comme j'ai sommeil!
+
+--Tout à l'heure vous prétendiez...
+
+--Sans doute, mais depuis...
+
+--C'est donc moi qui vous endors, messire! demanda le moine en se
+levant.
+
+--Vous ne le croyez pas, mon excellent frère! Aubry lui tendit la
+main. Le moine la prit sans rancune et la secoua rondement.
+
+--Allons, s'écria-t-il; pour votre peine vous ne m'entendrez
+jamais vous conter la légende de la grotte des Saphirs, qui est au
+fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry, n'oubliez pas vos
+oraisons, et faites de bons rêves.
+
+À peine la porte était-elle refermée qu'Aubry se suspendait de
+nouveau à l'appui de la meurtrière.
+
+--Reine! oh! Reine! dit-il; que Dieu vous bénisse pour avoir eu
+cette pensée d'acheter une lime! Nous sommes sauvés!
+
+--Puissiez-vous ne point vous tromper, Aubry!
+
+--Demain soir, ce barreau sera tranché...
+
+--Mais pourriez-vous passer par cette fente étroite!
+
+--J'y passerai, dussé-je y laisser la peau de mes épaules et de
+mes reins!
+
+--Et une fois que vous serez passé, mon pauvre Aubry, aurons-nous
+seulement un ennemi de moins?
+
+--Vous aurez un défenseur de plus, Reine! s'écria le jeune homme
+avec enthousiasme. Écoutez! pendant que ce bon moine était là, je
+rêvais et je me souvenais. Sait-on ce que peut un homme de coeur,
+même contre une multitude? Avec Loys pour combattre les lévriers
+de Rieux, et moi pour combattre les hommes d'armes du mécréant
+Méloir, par saint Brieuc! j'irai à la bataille d'une âme bien
+contente!
+
+--Je ne sais... voulut dire la jeune fille.
+
+--Écoutez! écoutez, Reine, poursuivit Aubry avec une chaleur
+croissante; vous ne connaissez pas maître Loys! C'est un preux à
+sa façon, j'en fais serment! Une fois, il y a deux ans de cela,
+mon noble père, qui était malade à la mort, eut envie de manger
+des lombes de daim. Les daims s'en vont de notre Bretagne, mais il
+y en a encore dans la forêt de Jugon.
+
+Je dis à mon père: Messire, je vais vous quérir un daim. Il sourit
+et me donna sa main pâlie: quand un homme va mourir, il a des
+désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris maître Loys,
+et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi tout un
+jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des anciens
+seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès,
+argentier du dernier duc.
+
+Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de la forêt. Tous
+grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le nez en
+bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou
+vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient
+et le tuaient.
+
+On savait cela.
+
+Ils avaient une meute dressée à fondre sur les braconniers et
+leurs chiens.
+
+J'arrivai à la nuit tombante sur la lisière de la forêt de Jugon.
+Maître Loys releva piste dès les premiers pas, mais il était trop
+tard pour chasser.
+
+Je connus les traces et je fis une lieue dans la forêt pour
+choisir un affût.
+
+J'avais pour armes mon épieu et mon couteau.
+
+Un bon épieu, Reine, fort comme une lance et pointu comme une
+aiguille.
+
+J'attachai maître Loys au tronc d'un châtaignier, et je lui dis:
+«Couche!», il ne bougea plus.
+
+Le daim arriva, trottant dans le taillis; maître Loys faisait le
+mort.
+
+Quand le daim passa, je lui plantai mon épieu sous l'épaule; il
+tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de couteau dans la
+gorge.
+
+Maître Loys poussa un long hurlement de joie.
+
+Et alors! comme si ce cri eut évoqué une armée de démons, la forêt
+s'illumina soudain. Des torches brillèrent à travers les arbres,
+la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au galop,
+excitant des chiens lancés ventre à terre.
+
+Je me dis:
+
+--Voici les fils d'Isaac Hellès le juif, qui viennent avec leur
+meute pour me tuer.
+
+D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys, et je pris
+mon épieu à la main. Loys ne s'élança pas. Il resta devant moi,
+les jarrets tendus, la tête haute. Les juifs criaient déjà de
+loin: Sus! sus!
+
+Il y avait un grand chêne qui s'élevait à la droite de la voie;
+j'allai m'y adosser, pour ne pas être massacré par derrière.
+
+À ce moment-là même, les fils d'Isaac, avec leur meute et leurs
+valets, tombèrent sur nous comme la foudre.
+
+Je vois encore leurs visages longs et cuivrés à la rouge lueur des
+torches.
+
+Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le pourrais pas,
+car je ne le sais guère moi-même.
+
+Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais à la fois des
+coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de sueur.
+
+Je me souviens seulement que je disais de temps en temps,
+machinalement et sans savoir:
+
+--Hardi! maître Loys! Je me souviens aussi que je le voyais
+toujours devant moi, muet au milieu de la meute hurlante, et
+travaillant Dieu sait comme! Mon épieu se levait et retombait. Je
+commençais à ne plus sentir mes blessures, ce qui est signe qu'on
+va s'évanouir ou mourir... Aubry s'arrêta pour reprendre haleine.
+
+En ces temps où toute vie traversait des dangers violents, la
+délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils récits,
+doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus
+horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies.
+
+Reine écoutait, haletante.
+
+Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand chêne. Les
+torches l'éblouissaient; le bruit l'étourdissait; elle saignait
+par les blessures d'Aubry.
+
+Hardi! maître Loys! défends ton maître!
+
+--Pourtant, reprit Aubry, dans la simplicité de sa vaillance, je
+voulais rapporter les lombes du daim à monsieur mon père, qui en
+avait désir.
+
+Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me dis:
+
+--Allons, Aubry! un dernier coup de boutoir! Et je quittai mon
+poste comme une garnison assiégée qui fait une sortie. Et je
+brandis mon épieu! et je frappai, merci de moi, tant que je pus!
+Il me sembla que les torches s'étaient éteintes, et qu'il n'y
+avait plus personne devant moi. Je crus que c'était le voile de la
+dernière heure qui s'étendait sous mes yeux.
+
+Je me laissai choir.
+
+Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le soleil se
+jouait dans les hautes branches des arbres.
+
+Maître Loys, le poil sanglant, léchait mes blessures.
+
+Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six cadavres, qui
+étaient les six fils d'Isaac Hellès. Pour sa part, maître Loys
+avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens.
+
+C'est une bonne bête que maître Loys!
+
+Je dépeçai le daim; ne pouvant l'emporter tout entier, je pris le
+filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu maltraité,
+mais content.
+
+Mon vieux père, qui n'y voyait plus, ne sut pas que j'étais
+blessé. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier
+repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut.
+
+Telle fut la conclusion du récit d'Aubry.
+
+Comme Reine écoutait encore, il ajouta:
+
+--Que Dieu me donne cette joie de me voir, avec maître Loys à mes
+côtés et une arme dans la main, au milieu des soudards de mon
+cousin Méloir, je ne lui demande pas autre chose!
+
+--Vous êtes brave, Aubry! dit Reine doucement; vous serez un
+capitaine! Oui, vous avez raison, si vous étiez libre, nous
+pourrions sauver mon père.
+
+--Eh bien donc, s'écria le jeune homme en donnant le premier coup
+de lime au barreau, travaillons à ma liberté! L'acier grinça sur
+le fer.
+
+Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si grand coeur!
+
+--Et maintenant, Aubry, dit Reine après quelques instants, que
+Dieu soit avec vous; je vais me retirer.
+
+--Déjà!
+
+--Il y a deux jours que mon père m'attend.
+
+--Mais la mer est haute!
+
+--Elle baisse. Et s'il reste de l'eau entre Tombelène et le Mont
+au point du jour, il faudra bien que je la traverse à la nage.
+
+--À la nage! se récria Aubry? ne faites pas cela, Reine, le
+courant est si terrible!
+
+--Si je traversais de jour, on me verrait, et la retraite de mon
+père serait découverte. Aubry ne trouva pas d'objection, mais
+toute son allégresse avait disparu.
+
+La lune tournait en ce moment l'angle des fortifications. Un
+reflet vint à l'épaule de Reine, puis la lumière monta lentement,
+se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses cheveux
+blonds.
+
+--Quand je traverserai la mer à la nage, dit Reine, je serai moins
+en danger qu'ici, mon pauvre Aubry.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la lune luit pour tout le monde, répliqua Reine.
+L'archer qui est sur la plate-forme...
+
+--Il vous voit? interrompit Aubry d'une voix étouffée par la
+terreur.
+
+--Oui, répondit Reine, le voilà qui tend son arbalète.
+
+--Fuyez! oh! fuyez! Reine lui fit un adieu de la main et se
+baissa. Un trait siffla et rebondit sur les roches. Aubry se
+laissa choir au fond de son cachot. Puis il se reprit encore à la
+saillie de pierre.
+
+--Reine! Reine! cria-t-il; un mot par pitié... Un second trait
+vint frapper l'extrême pointe du rocher, la brisa et fit jaillir
+une gerbe d'étincelles. Aubry sentit son coeur s'arrêter.
+
+En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix déjà lointaine
+s'éleva et monta jusqu'à sa cellule.
+
+Elle disait:
+
+--Au revoir!
+
+Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme il ne l'avait jamais
+fait en sa vie.
+
+
+
+
+XV. À quand la noce?
+
+Le petit Jeannin était resté longtemps à regarder la fée courir
+sur le miroir des grèves.
+
+Quand la fée disparut enfin dans l'ombre du Mont, le petit Jeannin
+sembla s'éveiller.
+
+Il secoua sa jolie tête chevelue, pesa l'escarcelle, et fit une
+gambade. Sa joie s'enflait et grandissait à mesure qu'il marchait,
+le nez au vent et la tête fière, comme un homme opulent peut
+marcher. L'allégresse lui montait au cerveau. Il était ivre.
+
+Tantôt il gesticulait follement, tantôt il entonnait à pleine
+gorge un noël appris à la paroisse de Cherrueix, tantôt encore il
+prenait son élan, touchait le sable de ses deux mains étendues,
+retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des
+demi-lieues.
+
+Quiconque a voyagé sur nos routes de l'Ouest a pu voir de jeunes
+citoyens exécuter ce naïf tour de force sous le poitrail des
+chevaux. Cela s'appelle _faire la roue._ Jeannin faisait la roue
+comme un dieu.
+
+Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en arrière la masse
+de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'étaient des éclats de rire,
+des sauts, des cabrioles.
+
+Il s'en donnait, il s'en donnait le petit Jeannin!
+
+Puis tout à coup il mettait le poing sur la hanche, comme le
+hallebardier de la cathédrale de Dol. Il marchait à pas comptés.
+Voyez quel homme grand cela faisait!
+
+Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau de mouton,
+il eût ressemblé à un clerc.
+
+Mais cette gravité-là ne durait point.
+
+Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mère avait une
+petite cabane où le vent venait par tous les bouts. Cette nuit, le
+rêve de Jeannin bâtit une bonne maison de marne à sa vieille mère.
+
+Quant à lui, nous savons qu'il couchait rarement au logis.
+
+À l'extrémité du village des Quatre-Salines, il y avait une ferme
+riche; devant la ferme, dans le verger, une belle meule de paille
+six fois grande comme la cabane de la mère de Jeannin.
+
+C'était là le vrai domicile du petit coquetier. Il s'était creusé
+un trou bien commode dans la paille, et il dormait là mieux que
+vous et moi.
+
+Sa mère avait une bique (chèvre). La bique tenait dans la cabane
+la place du petit Jeannin: il lui fallait bien trouver son gîte
+ailleurs.
+
+Par delà le mont Dol et les coteaux de Saint-Méloir-des-Ondes,
+l'aube teintait de blanc les contours de l'horizon, quand Jeannin
+arriva au bout de la grève. Il était trop tôt pour se présenter
+chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tête première dans sa meule de
+paille et s'endormit tout d'un temps.
+
+Le bon somme qu'il fit! et les bons rêves!
+
+Il vit des cierges allumés pour ses noces dans l'église du bourg
+de Saint-Georges. Fanchon la ménagère tenait sa fillette par la
+main et la conduisait à l'autel. Simon Le Priol avait son
+pourpoint de fêtes gardées.
+
+Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'était pour tout de bon.
+Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait. À son
+réveil, la brune était déjà tombée.
+
+--Oh! dà! se dit-il, le jour tarde bien à se montrer ce matin!
+
+Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil. Ce fut la lune
+qui vint.
+
+--Allons! se dit le petit Jeannin, j'ai fait un joli somme. Il
+faut courir chez Simon Le Priol pour demander Simonnette en
+mariage!
+
+La route se fit gaiement. Jeannin avait son escarcelle sous sa
+peau de mouton. Il frappa à la porte de Simon.
+
+--Holà! petiot, lui dit le bonhomme quand il fut entré, depuis
+quand frappes-tu aux portes comme si tu étais quelque chose?
+
+De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de frapper. Il
+faisait comme les chats: il entrait tout doucement sans dire gare.
+
+S'il avait frappé ce soir, c'est qu'en effet, sans se rendre
+compte de cela, il se sentait devenu _quelque chose._
+
+_--_ Bonjour, Simon Le Priol, dit-il avec un pied de rouge sur la
+joue; bonjour, dame Fanchon et la maisonnée.
+
+La maisonnée se composait de deux vaches et de quatre _gorets,_
+car Simonnette était dehors, ainsi que tous les Mathurin et toutes
+les Gothon.
+
+Fanchon et Simon se regardèrent.
+
+--Qu'a-t-il donc, ce petit gars-là? demanda la métayère; il a
+l'air tout affolé!
+
+--Est-ce que tu es malade, petiot? interrompit Simon avec bonté.
+Jeannin ne savait pas s'il était bien portant ou malade.
+
+Sa langue était paralysée. Simon Le Priol et sa ménagère lui
+semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une reine.
+
+Il n'avait point préparé son discours. Tout à l'heure, cela lui
+paraissait si simple de dire en entrant:
+
+--Bonjours à trétous, je viens pour épouser Simonnette. Maintenant
+il ne pouvait plus.
+
+--Femme, dit Simon, il est tout pâle et il tremble les fièvres.
+Donne-lui une écuellée de cidre bien chaud pour lui recaler le
+coeur.
+
+--Oh! merci tout de même, murmura Jeannin; mais dam, je n'ai point
+froid au coeur. Bien du contraire quoique l'écuellée de cidre ne
+soit pas de refus. Mais, je vais vous dire: faut que vous sachiez
+ça tous deux. Il m'est tombé un bonheur.
+
+La porte grinça sur ses gonds. La mâchoire de maître Vincent
+Gueffès se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit
+Jeannin était lancé: il allait défiler son chapelet tout d'un
+coup. Vincent Gueffès tira la mèche de cheveux qui pendait sur son
+front. C'était sa manière de saluer. Puis il s'assit, dans le
+foyer, sur un billot. Il fit à Jeannin un signe de tête amical.
+
+Depuis le matin, maître Vincent Gueffès ruminait pour trouver un
+moyen honnête de faire pendre le petit coquetier. Jeannin resta la
+bouche ouverte.
+
+--Eh bien! dit Fanchon, qu'est-ce que c'est que ce bonheur-là qui
+t'est tombé, mon petit gars?
+
+Jeannin se mit à tortiller les poils de sa peau de mouton. Gueffès
+vit qu'il gênait. Cela lui fit un véritable plaisir.
+
+--Allons! cause vite! s'écria Simon; crois-tu qu'on a le temps de
+s'occuper de toi toute la soirée?
+
+--Oh! que non fait! maître Simon, répliqua Jeannin avec humilité,
+quoique je n'en aurais pas eu l'idée sans vous, bien sûr et bien
+vrai.
+
+--Quelle idée?
+
+--L'idée des cinquante écus nantais...
+
+--Est-ce que tu voudrais vendre la tête de notre bon seigneur!
+s'écria Fanchon déjà rouge d'indignation.
+
+Maître Vincent Gueffès dressa l'oreille. Il l'avait longue.
+
+--Pas de moitié! dit Jeannin, employant ainsi la plus énergique
+négation qui soit dans le langage du pays; le chef des soudards me
+l'a bien proposé, mais je n'entends pas de cette oreille-là!
+
+--À la bonne heure!
+
+--C'est d'autres écus, reprit Jeannin, des écus qui... que...
+enfin, je vas vous dire... C'est des écus, quoi!
+
+Il releva la tête, tout satisfait d'avoir pu donner une
+explication aussi catégorique.
+
+--Ça ne nous apprend pas... commença maître Vincent Gueffès. Mais
+Jeannin ne le laissa pas achever.
+
+--Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il rudement, on ne vous
+parle point! Et si vous voulez causer tous deux, allez m'attendre
+à la porte!
+
+Simon et sa femme se regardèrent encore. Ce petit Jeannin, plus
+poltron que les poules! Maître Gueffès essaya de sourire, ce qui
+produisit une grimace très laide. Jeannin se retourna de nouveau
+vers le métayer et la métayère.
+
+--Voyez-vous, dit-il en forme d'explication, je n'aime pas ce
+Normand-là, parce qu'il rôde toujours autour de Simonnette.
+
+--Et qu'est-ce que ça te fait, petiot? demanda Simon en riant.
+
+La figure de Jeannin exprima l'étonnement le plus sincère.
+
+--Ce que ça me fait! répéta-t-il; mais je ne vous ai donc rien dit
+depuis que nous bavardons là! Ça me fait que Simonnette est ma
+promise...
+
+Simon et sa femme éclatèrent de rire pour le coup.
+
+--Oh! le pauvre Jeannin! s'écria Fanchon, en se tenant les côtes,
+il a bien sûr marché sur le trèfle à quatre feuilles!
+
+Il n'en fallait pas tant pour déconcerter le petit Jeannin. Toute
+sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux yeux.
+
+--Dam! fit-il, puisqu'il ne faut que cinquante écus nantais.
+
+--Et où les pêcheras-tu, garçonnet, les cinquante écus nantais?
+Jean tira de dessous sa peau de mouton l'escarcelle de fines
+mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer.
+
+Simon et sa ménagère ouvrirent de grands yeux. Maître Gueffès
+allongea le cou pour mieux voir.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? demandèrent à la fois Simon et
+Fanchon. Jeannin souriait.
+
+--Ah! mais! répondit-il, quand on tient la Fée des Grèves, elle
+donne tout ce qu'on demande!
+
+--La Fée des Grèves! répétèrent les deux bonnes gens stupéfaits.
+
+Maître Simon Le Priol était un peu dans la situation d'un
+charlatan qui évoquerait des fantômes de carton pour amuser son
+public et qui verrait surgir un vrai spectre.
+
+--La Fée des Grèves! répéta-t-il une seconde fois; mais c'est des
+contes de veillée, tout ça, petiot!
+
+--Comment? l'histoire du chevalier breton?...
+
+--Un conte!
+
+Jeannin fit sonner les pièces d'or qui étaient dans l'escarcelle.
+
+--Et ça, est-ce des contes? demanda-t-il d'un accent de triomphe;
+la Fée des Grèves a bien pu transporter le chevalier au Mont, à la
+marée haute, puisqu'elle m'a donné de quoi épouser Simonnette!
+
+Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et fit ruisseler
+les écus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus de
+cinquante. Simon et Fanchon étaient littéralement éblouis.
+
+Vincent Gueffès restait immobile dans son coin.
+
+Il se disait:
+
+--J'ai pourtant failli être pendu pour ces beaux écus tout neufs,
+moi! Il se dit encore:
+
+--La demoiselle aurait pris l'escarcelle; le petit falot, la tête
+pleine des contes de maître Simon, aura couru après la
+demoiselle... Et puis, voilà.
+
+Maître Vincent Gueffès, comme on voit, était un homme de beaucoup
+de sens. Impossible de mieux résumer l'histoire que nous avons
+racontée en tant de chapitres! Simon et sa femme étaient bien loin
+de voir aussi clair dans ces mystérieuses ténèbres. Ils
+regardaient les écus d'un air peu rassuré. Mais c'étaient des
+écus. Simon les aimait; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de
+l'oeil et Fanchon répondit:
+
+--Dam! notre homme. Jeannin est un beau petit gars, tout de même!
+
+--Pour ça, c'est vrai! appuya Simon Le Priol en considérant
+Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais fait en sa vie.
+
+--Il a de beaux yeux bleus, ce petit-là, ajouta Fanchon d'une voix
+presque caressante déjà.
+
+--Et des cheveux comme une gloire! renchérit Simon.
+
+Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait chatouiller.
+Maître Vincent Gueffès s'était levé bien doucement. Il était au
+centre du groupe avant qu'on n'eût songé à lui.
+
+--À quand la noce? dit-il.
+
+Son air était si narquois que les deux bonnes gens en
+tressaillirent.
+
+--Ça ne te fait rien, à toi, répliqua Jeannin, puisque tu n'en
+seras pas de la noce. Va t'en!
+
+Maître Gueffès tira sa mèche et s'en alla, mais sur le seuil il se
+retourna:
+
+--Si fait! si fait! petit Jeannin, dit-il sans se fâcher, tu
+épouseras la hart, mon mignon... et j'en serai, de la noce! Il
+disparut. On entendit au dehors son aigre éclat de rire.
+
+--Bah! dit la ménagère Fanchon, jalousie!
+
+--Rancune! ajouta Simon Le Priol. Et l'on fit asseoir le petit
+Jeannin à la bonne place, pour causer du mariage.
+
+Car le mariage était désormais affaire conclue.
+
+Les écus restaient sur la table auprès de l'escarcelle ouverte.
+
+Il se fit tout à coup un grand bruit dans la campagne.
+
+Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux retentissait sur les
+cailloux. En même temps, de vagues et lointaines clameurs
+arrivaient par le tuyau de la cheminée. Simon, sa femme et le
+petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement à
+la porte, et l'on dit:
+
+--De par notre seigneur le duc! Simon, tout effaré, courut ouvrir.
+La Noire et la Rousse beuglaient d'effroi sur la paille. Les
+hommes d'armes de Méloir entrèrent, commandés par Kéravel et
+conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière eux venait tout le
+village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la Scholastique,
+trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et son frère
+Julien étaient toujours dehors.
+
+--Que voulez-vous? demanda Simon Le Priol.
+
+L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à l'autre bout de la
+chambre.
+
+--Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici l'escarcelle et voilà
+le voleur! Il montrait le petit Jeannin. Tous les hommes d'armes
+reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On se saisit du
+pauvre Jeannin et Kéravel dit:
+
+--Attachez la hart haut et cours au pommier qui est en face!
+
+On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître Vincent Gueffès
+était derrière Jeannin.
+
+--Je t'avais bien dit, petiot, murmura-t-il, que j'en serais de la
+noce!
+
+
+
+
+XVI. Amel et Penhor.
+
+On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure
+profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot
+découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de
+Chaussey.
+
+Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des
+villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église.
+
+Des villages dont les noms sont:
+
+Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny,
+Épiniac, la Feillette, et d'autres encore.
+
+Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans le sable
+avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de
+Scissy.
+
+L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la
+pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant sur
+le champ de bataille.
+
+Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé souvenir de
+ces mortels combats. Les chartriers des familles et des
+monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des
+gardes-notes renferment une foule de titres authentiques
+constatant des droits de propriété sur ces domaines défunts, sur
+ces moissons submergées.
+
+Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et sa besace,
+qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince.
+
+Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais moulins qui
+caquetaient sur le bord des rivières,-- des cabanes paisibles dont
+la fumée lointaine pressait le pas fatigué du voyageur.
+
+Les navires passent maintenant, toutes voiles déployées, à cent
+pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a étendu sur le
+manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau, son
+niveau terrible, qui est la mort.
+
+Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan le néant de
+ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle,
+montrant le linceul comme unique et dernière expression de
+l'égalité rêvée.
+
+Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au cap Frehel,
+derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables
+stériles sur l'opulence féconde des guérets.
+
+Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête noire au-dessus
+des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de château, de
+village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la montagne
+décédée laisse après soi un squelette de pierre.
+
+Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les belles prairies
+de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu son
+tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin
+magnifique.
+
+Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a mis à couvrir
+ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère chrétienne. On
+sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou dix lieues
+en avant de nos côtes.
+
+Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers chênes sur les
+falaises de Chaussey.
+
+En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que Ptolémée et
+Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine.
+
+Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette rivière folle qui
+s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre.
+
+C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la
+Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son embouchure
+était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment maintenant un
+archipel.
+
+Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel, longeant les côtes
+actuelles de la Manche.
+
+Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première _folie_ sautant
+de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la Bretagne pour le donner
+à la Normandie.
+
+_«Li Couësnon a fait folie:_
+
+_«Si est le mont en Normandie...»_
+
+Aimez-vous les légendes? Penhor, fille de Bud, était la femme
+d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était seigneur et
+comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène.
+
+Il avait son château au milieu de sept villages qui lui payaient
+l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.
+
+L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol; Amel et Penhor y
+faisaient leur demeure.
+
+Penhor avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquième
+année.
+
+Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le loup rayé de
+Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en plaine,
+Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.
+
+Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de six mois; ils
+tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis.
+
+Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La pointe des
+flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec
+l'épieu, l'épieu se brise dans la main.
+
+Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et l'étouffa.
+
+Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu
+dans l'église du village, sous la niche où souriait la bonne
+Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains
+de Penhor.
+
+Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.
+
+Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans
+la chaumière, elle était bien triste. Elle se disait:
+
+--Si j'avais un beau petit chérubin sur mes genoux, le portrait
+vivant de son père, j'attendrais gaiement le retour d'Amel.
+
+Et de son côté Amel pensait:
+
+--Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un cher petit, son vivant
+portrait, comme je rentrerais heureux à la maison!
+
+--Penhor, ma chère femme, dit-il un jour, tisse un voile à sainte
+Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un petit enfant.
+
+Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, un voile blanc
+comme la neige, et plus transparent que la brume légère des
+soirées d'août.
+
+La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent un petit
+enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau.
+
+Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut relevée, Amel prit
+le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au baptême.
+
+Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son tour. Elle fit le
+tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.
+
+--Marie! ô sainte Marie, dit-elle agenouillée, l'enfant que tu
+nous as donné, je te le rends; qu'il soit à toi et qu'il grandisse
+voué à ta couleur divine. Regarde-le, sainte Marie; il s'appelle
+Raoul, comme le père de son père. Regarde-le, afin que tu le
+reconnaisses au jour du péril.
+
+Amel répondit:
+
+--Ainsi soit-il. La couleur de Marie est le bleu du ciel. L'enfant
+Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il était beau; il avait
+les blonds cheveux de sa mère et l'oeil noir d'Amel, le vaillant
+pasteur, son père.
+
+On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de Saint-Vinol ou
+à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte. Une nuit,
+nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait
+bouillant qui franchit les bords du vase.
+
+Le vent soufflait du nord-ouest; la pluie tombait, la terre
+tremblait.
+
+La plaine était couverte d'eau.
+
+Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé, c'était la
+mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main de
+Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres
+déracinés et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol
+était située sur une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent.
+Amel et Penhor, qui avaient emmené leur enfant, restèrent à la
+porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef. L'eau
+montait, montait. Amel prit sa femme dans ses bras. Ils avaient de
+l'eau jusqu'à la ceinture. Il dit:
+
+--Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau
+s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien.
+
+Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa ceinture,
+Penhor éleva le petit Raoul, disant:
+
+--Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi sur moi; peut-être que
+l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvé, ce sera
+bien.
+
+L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait toujours,
+toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues
+courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa
+robe bleue qui flottait.
+
+Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en ce moment sa
+niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.
+
+Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains.
+
+En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la tête blonde du
+petit Raoul et le pan de sa robe bleue.
+
+La Vierge arrêta son vol et dit:
+
+--Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter à Dieu. Elle le prit
+par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien lourd, pour un
+si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher ses
+offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût
+lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle
+put soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul
+était si lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et
+crispés. De ses doigts crispés et mourants, le père tenait la
+mère. Oh! le saint amour des familles! La Vierge sourit. Elle dit:
+
+--Ils s'aimaient bien. Elle emporta le père avec la mère, la mère
+avec l'enfant, trois âmes heureuses dans l'éternité de Dieu!
+
+On raconte cette histoire aux veillées entre Saint-Georges et
+Cherrueix.
+
+Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le
+Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.
+
+À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de François de
+Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des fortifications
+qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec. Ces
+fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus
+personne à Tombelène.
+
+Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à Jupiter ou à
+la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce de
+Hoël, les opinions sont diverses.
+
+Le roman de Brut, père de tous les poèmes chevaleresques, assigne
+au mot Tombelène cette dernière étymologie.
+
+C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce de Hoël,
+déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le mont
+s'appela Tombelène: _Tumba Helenae_.
+
+_«Del tombe ù sî cors fu mis_
+
+_A tombe Hélaine c'est nom pris.»_
+
+Les historiens et les antiquaires prétendent par contre que
+Tombelène vient de _Tumba-Beleni._
+
+Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir de
+développer leurs thèses respectives.
+
+Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa chronique comme le
+Mont-Saint-Michel: seulement, sa chronique est plus vieille.
+Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder la gloire
+du Mont-Saint-Michel.
+
+C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines des
+fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait
+trouvé un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en
+la basilique du monastère.
+
+On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était procuré l'habit
+monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu l'entrée
+du choeur au moment de l'absoute.
+
+Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu disparaître
+devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et
+fuir par cette voie si périlleuse.
+
+Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux.
+
+Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et toutes les
+autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du prince
+breton pour retrouver le fugitif.
+
+Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins des bâtiments
+claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous du roc.
+
+Peine inutile.
+
+L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle avait
+commencé.
+
+Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore mieux cherché, il
+ne fût point revenu les mains vides auprès de son seigneur; car
+monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit follet.
+
+À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle,
+restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle l'était
+alors sous l'invocation de saint Aubert.
+
+Cette chapelle est complètement isolée.
+
+Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.
+
+Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève mouillée qui
+sépare les deux monts, et gagna Tombelène.
+
+
+
+
+XVII. La faim.
+
+C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant l'extrême corne
+des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au
+Mont-Saint-Michel.
+
+Il n'y avait plus de couverture.
+
+Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut des
+murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que
+leurs reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et
+douteuses.
+
+Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de l'herbe
+arrachée aux maigres pâturages de Tombelène; sur la pierre, un
+vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande épée
+entre les jambes.
+
+Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles et les
+traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève,
+l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.
+
+Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever, chevalier,
+seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'était
+adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et les
+reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées
+dans les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche
+aussi, descendait sur sa poitrine.
+
+Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, tombé de la
+voûte, mais tombé debout.
+
+Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement éclairées, vous
+auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans le granit
+noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par la
+neige.
+
+C'était cette même nuit où nous avons suivi la course de la Fée
+des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison
+d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère.
+
+Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle d'air ridait la
+mer à son reflux.
+
+On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable
+du rivage.
+
+Le sommeil du vieillard était tranquille.
+
+Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de la lune
+tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs
+livides qui creusent les joues et enfoncent l'oeil dans l'ombre
+des orbites agrandies.
+
+La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.
+
+Elle était belle, noble, austère.
+
+Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes fouillées
+profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur. L'ombre
+des rides s'accusait, profonde.
+
+Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans. Quatre ans
+auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé de sa
+présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop sévères;
+car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le jeune et
+malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues
+politiques qui devaient servir de prétexte à son frère.
+
+L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, bien regardée
+d'abord par le peuple.
+
+Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint à lui sans
+ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où la
+haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le
+quitta que contraint par la force, au moment où Gilles
+franchissait le seuil funeste du château de la Hardouinays.
+
+Hue de Maurever était un Breton de la vieille souche: dur et
+fidèle comme l'acier.
+
+Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir la vengeance
+de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.
+
+Une cruche sans eau et une croix qu'il avait fabriquée lui-même
+avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses richesses.
+
+Au moment où le crépuscule du matin commençait à dessiner les
+objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et serra
+son épée.
+
+Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était barricadée à
+l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, l'épée
+haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.
+
+Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite attaquée.
+
+Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène mit bien vite
+fin à son erreur; son épée retomba.
+
+--Ce n'est pas encore pour cette nuit, murmura-t-il.
+
+Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans joie, sur le
+ton de l'indifférence la plus parfaite.
+
+Il étira ses membres fatigués et engourdis par la pose qu'il avait
+gardée dans son sommeil.
+
+Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons.
+
+Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était ainsi:
+
+--» Mon Dieu! pardonnez-moi de m'être élevé contre mon seigneur
+légitime le duc François de Bretagne. «Donnez à mondit seigneur le
+repentir. «Qu'il aille en votre miséricorde à l'heure de sa mort.»
+
+Longtemps après qu'il eut achevé ces prières prononcées à haute
+voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un murmure aux
+lèvres.
+
+Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.
+
+Reine, sa fille, son amour unique, son espoir chéri.
+
+Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume
+matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir
+comme s'il eût fait nuit noire.
+
+Il jeta de côté les planches qui barricadaient la brèche de sa
+tour et mit le pied dehors.
+
+La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide
+courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était légère
+laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance.
+
+Hue de Maurever marcha vers la rive.
+
+--Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus.
+Mon Dieu! lui serait-il arrivé malheur!
+
+Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine
+qu'il pressa.
+
+Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père. C'était une
+souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.
+
+Ses provisions étaient épuisées depuis l'avant-veille.
+
+Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.
+
+Reine qui était la fille courageuse et dévouée!
+
+Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus
+forts, car son coeur saigna tout de suite à la pensée de sa fille.
+
+Et la douleur morale tue bientôt la douleur physique.
+
+Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. Depuis deux
+nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille
+traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts.
+Peut-être attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du
+Mont-Saint-Michel.
+
+Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.
+
+À mesure que la raison lui donnait des motifs de penser qu'aucun
+malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de nouveau et
+plus fort.
+
+Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier austère.
+
+Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce moment autour de
+son cerveau fatigué.
+
+Qui de vous a eu faim? J'entends la faim qui tord les muscles de
+la poitrine et fait monter à la tête le délire furieux.
+
+La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la mort est au
+sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe
+doucement la semelle de vos souliers.
+
+La faim, le grand supplice!
+
+Vous n'avez jamais eu faim? tant mieux! que Dieu vous en préserve!
+
+Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des
+phases de cette lente et terrible agonie.
+
+Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. On est encore
+bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est presque pas
+entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si quelques
+éblouissements courent au-devant des yeux.
+
+On a des rêves, tout éveillé; entre quatre murs, le phénomène du
+mirage se produit.
+
+Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se ranger sur la
+pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles n'est
+rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la faim.
+
+Hue de Maurever en était là.
+
+Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim généreuse lui
+prodiguait un festin de roi.
+
+Oh! les riches pièces de venaison fumantes! Les jambons, les
+langues de boeuf, le faisan qui garde son noble plumage!
+
+Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture!
+
+Et les épices, et les pyramides de fruits: la poire dorée, la
+pêche de velours, le raisin transparent et blond!
+
+Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des grandes coupes!
+
+Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long
+de la grève.
+
+Un morceau de pain!
+
+Au manoir de l'Aumône,-- un beau nom pour la maison d'un
+gentilhomme,-- la table était loin d'être somptueuse; mais il y
+avait simple et noble abondance.
+
+La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au manoir de
+l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de sanglier,
+large, dodu, énorme.
+
+Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux plat: il le voyait, il
+avait l'eau à sa bouche.
+
+Un morceau de pain! un morceau de pain!...
+
+Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se retournait
+pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile
+protecteur de la brume allait s'éclaircir; au moment où, répondant
+à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en
+révolte, il murmurait: «Ce soir, elle viendra!» la manne lui
+apparut.
+
+Elle ne tombait point du ciel, la manne; elle glissait sur la mer.
+
+C'était un panier, un joli petit panier, tressé délicatement, d'où
+sortait le bout d'un pain de froment.
+
+Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain, un bon gros
+pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean.
+
+Le panier allait, entraîné par le reflux.
+
+Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un jouvenceau. En
+approchant, il put voir que le bon pain était en compagnie.
+
+Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux volailles
+d'un aspect enchanteur.
+
+Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à saisir le
+bienheureux panier au passage avec la croix de son épée.
+
+Mais ses doigts se détendirent tout à coup; son épée lui échappa:
+il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri de détresse.
+
+Il avait reconnu le panier de Reine!
+
+Reine! Sans doute, elle avait essayé de traverser le bras de mer à
+la nage.
+
+Elle savait que son père l'attendait.
+
+Reine! oh! Reine!
+
+Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et des larmes
+coulèrent entre ses doigts tremblants.
+
+Pendant cela le petit panier mignon allait à la dérive, emportant
+le pain, le flacon et le reste.
+
+Monsieur Hue avait manqué l'occasion.
+
+Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait pu se saisir
+du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait bientôt
+sombrer avec sa précieuse cargaison.
+
+Mais monsieur Hue songeait bien à cela.
+
+Sa fille! sa pauvre belle Reine!
+
+Son coeur se déchirait.
+
+Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau de robe, un
+voile, un débris,-- quelque chose d'horrible!
+
+La brume s'était complètement éclaircie.
+
+Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant lui.
+
+Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de plus en plus
+la grève.
+
+Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, majestueux et
+fier, avec sa couronne d'édifices hardis.
+
+Entre lui et le Mont,-- dans un rayon de soleil,-- une jeune fille
+courait, gracieuse comme une sylphide.
+
+--Reine! Reine! La sylphide se retourna et lança un baiser à
+travers le bras de mer. Le vieux Maurever leva au ciel ses yeux
+mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui courait là-bas,
+en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de Reine que le
+vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la croix de
+son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la
+sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était
+perdue dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la
+chapelle Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps; puis,
+voyant venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le
+Mont pour se rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore
+débarrassé le bras de grève qui est entre les deux rochers. Reine
+se trouva en face d'une sorte de fleuve au courant rapide. Le jour
+approchait. Elle voulut profiter de la brume et se mit vaillamment
+à la nage. Mais le courant la prit dès les premières brasses. Elle
+fut obligée de lâcher son panier et de rebrousser chemin.
+
+C'était vingt-quatre heures d'attente pour le vieillard qui
+souffrait.
+
+Reine le savait.
+
+Elle avait le coeur bien gros, la pauvre fille, en traversant la
+grève; mais, outre que le reflux avait emporté ses provisions,
+elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans trahir le
+secret de la retraite de son père.
+
+La route qui lui restait à faire pour regagner le village de
+Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la grève
+bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui
+fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies
+pourraient alors protéger sa marche.
+
+Elle était lasse et presque découragée.
+
+Si le petit Jeannin ne lui eût point pris l'escarcelle de Méloir,
+elle aurait attendu la nuit de l'autre côté d'Avranches, au bourg
+de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des provisions, et
+profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour
+passer à Tombelène.
+
+Mais elle n'avait rien; elle avait tout donné, pressée qu'elle
+était de s'enfuir.
+
+Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer des vivres,
+c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de
+Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les
+offrandes déposées pour la fée des Grèves.
+
+Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de Normandie.
+
+Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon,
+à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfonça
+dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue, au
+milieu d'un champ de froment.
+
+Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce
+jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla longtemps avant le
+coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au village de
+Saint-Jean à la nuit tombante.
+
+Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du tertre.
+Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à son
+de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant
+la chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À
+mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre un grand bruit
+de clameurs et de rires. Au détour d'une haie, elle vit les
+pommiers du verger de maître Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur
+rougeâtre. Elle s'approcha; la haie la protégeait contre les
+regards. Elle distingua bientôt, à la lumière des torches, une
+foule assemblée: des paysans, des femmes et des soudards. Un
+archer nouait une corde à la branche du pommier qui était devant
+la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle entendit
+que les soudards disaient:
+
+--Voler l'escarcelle d'un chevalier! c'est bien le moins qu'on le
+pende! Reine s'arrêta toute tremblante. Elle avait deviné.
+
+L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait mourir-- et
+mourir à cause d'elle.
+
+
+
+
+XVIII. Jeannin et Simonnette.
+
+La Bretagne a regretté longtemps le pouvoir national de ses ducs.
+Maintenant qu'elle est française, elle aime encore à se rappeler
+ce temps où, placée entre deux grands royaumes, elle maintenait
+son indépendance à beaux coups d'épée.
+
+La Bretagne, on le sait, n'a pas été conquise. On la glissa la
+noble et fière nation, comme un colifichet, dans une corbeille de
+mariage.
+
+Et si elle a gardé bon souvenir à sa duchesse Anne, c'est que la
+Bretagne n'a point de rancune.
+
+La Bretagne des ducs avait la liberté féodale. La Bretagne des
+rois fut opprimée par le trône et défendit le trône attaqué de
+toutes parts.
+
+Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du quinzième siècle
+en Bretagne ou ailleurs; mais il ne faudrait pas juger une
+civilisation par quelques excès isolés, par quelques crimes, qui
+étaient des crimes alors comme aujourd'hui.
+
+Si l'on jugeait ainsi, notre _Gazette des Tribunaux_ nous vouerait
+tout net à la malédiction et au mépris des siècles futurs.
+
+Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse lumière, autant
+et plus que dans les ténèbres antiques.
+
+Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront l'impudeur des
+dramaturges à venir!
+
+Nous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit Jeannin qui
+allait être bel et bien pendu par les soldats de Méloir.
+
+Tout le village de Saint-Jean était rassemblé devant la porte de
+Simon Le Priol. La maison était fermée. Elle servait de prison au
+petit Jeannin.
+
+Le petit Jeannin avait les mains liées. Il était couché auprès des
+deux vaches.
+
+Kéravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de messire
+Méloir, au moins jusqu'à l'heure ordinaire du couvre-feu.
+
+Gueffès n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas voix au
+chapitre.
+
+Le petit Jeannin était littéralement foudroyé. Il ne bougeait non
+plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au milieu
+de son bonheur l'avait anéanti.
+
+Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats riaient. Les gens
+du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée de
+protester.
+
+Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de leur maison.
+
+Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de Maurever, leur
+seigneur, leur enlevait les moyens de résister.
+
+Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient les bestiaux,
+une petite porte communiquait avec la basse-cour.
+
+Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra dans la salle
+commune.
+
+Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots étouffaient sa
+poitrine.
+
+--Oh! pauvre petit Jeannin! s'écria-t-elle en tombant sur la
+paille auprès de lui, pourquoi allais-tu après cette méchante fée!
+
+Elle lui saisit les deux mains et se prit à le regarder,
+désespérée.
+
+--Mourir! mourir! balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir! oh! je
+ne veux pas que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin! je t'en
+prie!
+
+Elle était comme folle. Jeannin eut pitié.
+
+--Écoute, dit-il, il faut te faire une raison, ma fille. Dans
+notre métier, tu sais bien, souvent on va en grève le matin, et le
+soir on ne revient pas. Songe donc! si tu m'avais attendu en vain,
+pauvre Simonnette, auprès des petits enfants orphelins, c'est
+alors que tu aurais eu raison de pleurer!
+
+Il était sublime de sérénité simple et douce, Jeannin qu'on
+accusait d'être _plus poltron que les poules._ Parmi les soldats
+qui raillaient au dehors, pas un n'eût vu d'un coeur si calme
+approcher sa dernière heure.
+
+Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette. Mais Simonnette
+ne pouvait pas être consolée. À travers la porte, on entendait les
+soldats qui disaient:
+
+--Oh ça! messire Méloir tarde bien à venir. Nous faudra-t-il donc
+attendre pour souper qu'on ait pendu ce petit homme?
+
+--Mes bons garçons, répondait maître Gueffès qui était, ce soir,
+aimable et gai, m'est avis que messire Méloir aimerait autant
+trouver la besogne faite.
+
+Simonnette s'était retenue de pleurer pour écouter.
+
+--Ils vont venir! murmura-t-elle.
+
+Jeannin baissa la tête pour essuyer une larme à la dérobée.
+
+--Je sais que tu es bonne, Simonnette, dit-il timidement; là-bas,
+aux Quatre-Salines, il y a une pauvre vieille femme...
+
+--Ta mère, Jeannin!
+
+--Ma mère... c'est vrai... et j'aurais dû penser plus tôt à elle.
+Ma mère qui est presque aveugle et qui n'a que moi pour soutien.
+
+--Je serai sa fille! s'écria Simonnette.
+
+--Le promets-tu? demanda Jeannin qui gardait un peu d'inquiétude.
+
+--Je le jure! Le front de Jeannin se rasséréna aussitôt.
+
+--Puisque c'est comme ça, dit-il, tu iras chez nous demain matin.
+Tu ne diras pas tout de suite à la vieille femme: «Dame Renée, le
+petit Jeannin est mort», parce que ça lui donnerait un coup, et
+elle n'est pas forte. Tu lui prendras les deux mains, et tu
+commenceras ainsi: «Dame Renée, dame Renée, c'est un métier bien
+dangereux que de courir les tangues». Elle arrêtera son rouet pour
+te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette, et tu reprendras comme
+ça: «Dame Renée; oh! dame Renée!...»
+
+Il s'arrêta et laissa échapper un gros soupir. Le coeur de
+Simonnette se fendait.
+
+--Oui, poursuivit encore l'enfant, qui luttait contre le navrant
+de cette scène avec un courage héroïque; oui... je ne sais pas,
+moi, Simonnette, comment tu tourneras cela; tu es plus habile que
+moi, pour sûr. Ce qu'il faut, c'est la ménager, car elle aime bien
+son petiot, va! Et... et... oh! mon Dieu! Je voudrais bien qu'ils
+vinssent me prendre et me tuer, car cela fait trop souffrir
+d'attendre!
+
+Au dehors, les soudards causaient pour passer le temps.
+
+--La fée des Grèves, disait Kervoz, les laveuses de nuit. Les
+Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce sont des mensonges,
+et les nigauds s'y prennent.
+
+--Mensonges, mensonges, grommelait Merry, quand on a vu pourtant!
+
+--Est-ce que tu as vu, toi?
+
+--Sur l'échalier qui est à droite de la maison de mon père, en
+Tréguier, répondit Merry, j'ai vu les chats courtauds tenir
+conseil; ils étaient deux, un roux et un _gâre_ (blanc et noir).
+Le gâre avait les yeux verts.
+
+--Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur l'échalier?
+
+--Ils parlaient en latin, je ne les ai pas compris. Un éclat de
+rire général accueillit cette réponse.
+
+--Quant aux _femmes blanches,_ dit l'archer Couan, dans l'évêché
+de Vannes, d'où je suis, j'en connais par douzaines. Il y a celle
+du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui prend les chalands
+par les deux bouts et les fait tourner comme des toupies, jusqu'à
+ce qu'elle les mette au fond de l'eau.
+
+--Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni femmes blanches, reprit
+un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort de la peur que lui
+fit une lavandière à la lune.
+
+On ne riait plus qu'à demi, parce qu'il ne faut pas parler
+longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais
+Bretons restent gaillards.
+
+Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes, ils ont froid;
+au bout d'un quart d'heure, leurs dents claquent.
+
+Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de choses
+surnaturelles.
+
+--Et les corniquets! poursuivit Merry, qui ne les a vus danser
+autour des croix sur la lande? Une fois, Merry de Poulven, mon
+parrain, était dans son courtil à gauler les pommes. C'était
+dimanche et il avait tort. À l'heure de la fin des vêpres un
+gentilhomme entra dans le courtil, par où? je ne sais pas, et dit
+à mon parrain:
+
+--Mieux vaut gauler des pommes à cidre que de braire au lutrin,
+mon homme, pas vrai?
+
+--Oh! oui, tout de même, répondit mon parrain, qui ne songeait pas
+à mal.
+
+Le gentilhomme, qui était un Corniquet, prit une gaule et se mit à
+gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain pensait:
+
+--Voilà, de vrai, un bon seigneur! Les pommes tombaient par
+boissées. Quand tout fut tombé, le gentilhomme tendit sa perche à
+mon parrain, qui n'avait guère de malice, oh! non.
+
+Mon parrain prit la perche.
+
+Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la rivière de
+Rance, mon parrain se sentit emporté par-dessus ses pommiers. Le
+gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans
+l'air comme un poisson dans l'eau.
+
+Ce qu'il arriva? que mon parrain eut l'idée de dire un _Ave,_ et
+que le malin lâcha la perche, en criant: Tu me brûles!
+
+Quoi! mon parrain se réveilla avec une côte défoncée, sur les
+pierres de Saint-Suliac, de l'autre côté de la Rance...
+
+Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les villageois qui
+s'étaient rapprochés pour entendre l'histoire.
+
+--Mais la Fée des Grèves? reprit Kervoz, qui n'était déjà plus
+fanfaron qu'à moitié. Un Mathurin se chargea de répondre.
+
+--Y avait des années qu'on ne l'avait pas entr'aperçue, dit-il,
+ornant son langage à cause de la circonstance; mais depuis
+quelques jours approchant, elle a reparu de par ici, car les
+écuellées de gruau s'en vont toutes les nuits, écuelles et tout.
+
+Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues des Gothon
+brûlèrent.
+
+--Ça, c'est vrai! s'écrièrent-elles toutes quatre à la fois; et
+chacun sait bien que quand on la rencontre en mauvais état qu'on
+est de péché mortel, on ne voit pas le soleil levant le lendemain
+matin!
+
+Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne fussent en
+mauvais état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla la
+nuit avec terreur.
+
+Il y eut un silence.
+
+Pendant le silence, le malaise général augmenta. Messire Méloir
+tardait trop.
+
+Les torches pâlissaient, à bout de résine.
+
+L'archer Conan ayant secoué la sienne pour en raviver la flamme,
+on vit une ombre noire glisser derrière le pommier où pendait déjà
+la hart. Chacun écarquilla ses yeux.
+
+Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer en terre.
+
+Soudards et paysans, tous frissonnèrent jusque dans la moelle de
+leur os.
+
+--Allons, enfants! dit de loin Morgan, l'homme d'armes qui
+remplaçait Kéravel, finissons-en. Allez chercher le petit gars et
+mettez-lui la corde au cou vivement!
+
+
+
+
+XIX. Le départ.
+
+Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de Morgan, mais
+ce fut à contrecoeur. Ils avaient l'esprit frappé.
+
+Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux côte à côte.
+
+Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa dernière
+prière.
+
+Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin avait encore
+la force de sourire, quand il la regardait.
+
+Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une douce
+vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.
+
+Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce petit Jeannin
+avait la figure d'un ange.
+
+Lorsque les soldats entrèrent il se releva.
+
+--Adieu, Simonnette, dit-il, pense un petit peu à moi, et
+souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma mère.
+
+--Oh! Jeannin! ne t'en va pas! criait la jeune fille qui
+s'attachait à lui avec désespoir. Simon et sa ménagère regardaient
+cela du dehors. Ils voyaient bien que le bonheur de leur foyer
+n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le menèrent vers le
+pommier qui devait servir de potence.
+
+Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les Gothon. Sa mâchoire
+souriait diaboliquement.
+
+--Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme l'enfant passait, je
+t'avais bien dit que je serais de la noce!
+
+Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la main de Simon
+Le Priol.
+
+--Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te défends de passer jamais
+le seuil de ma maison. Gueffès se recula et grommela entre ses
+dents:
+
+--Voilà qui est bien, maître Simon! Il y avait une agitation
+singulière parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils
+se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé. On entendait:
+
+--Je te dis que je l'ai vue... une grande figure blanche et pâle
+sur un corps tout noir.
+
+--Elle est là, balbutia un autre; elle nous guette...
+
+--Où ça?
+
+--Derrière la haie.
+
+--Saint Guinou! c'est vrai! Je vois ses yeux briller entre les
+feuilles. Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui
+faisaient tous les visages livides.
+
+La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son disque sur le
+talus du chemin.
+
+--Est-ce fait? cria Morgan. Les deux soldats qui prirent le petit
+Jeannin pour passer son cou dans le noeud de la hart, tremblaient
+de la tête aux pieds. Jeannin murmura:
+
+--Ah! bonne fée! bonne fée! Elle m'avait pourtant bien dit que ces
+écus-là me porteraient malheur!
+
+--Il appelle la fée! balbutia l'un des soldats.
+
+L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris dans la hart.
+
+--Est-ce fait? demanda encore Morgan.
+
+--C'est fait.
+
+--Agitez les torches, que je voie cela! Les torches s'agitèrent et
+lancèrent de longs jets de flammes.
+
+On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.
+
+Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait ses pieds et
+portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de rouler
+ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la hart.
+Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles
+s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les
+soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le
+pendu sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds!
+Pas n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les
+Catiche, la Scholastique et les Joson avaient devancé les
+soudards. Quelques minutes après, dans la ferme barricadée,
+Fanchon la ménagère, et Simonnette s'empressaient autour du petit
+Jeannin évanoui.
+
+Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs auprès du
+foyer.
+
+Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait immobile.
+
+--Il revient à lui, le pauvre gars, dit Fanchon.
+
+--Jeannin, mon petit Jeannin! répétait Simonnette, qui souriait et
+pleurait.
+
+--On ne peut pas le rendre à ses coquins de soudards, maintenant,
+murmura Julien, c'est bien sûr! Simon secoua la tête.
+
+--J'avais dit que mon gendre aurait cinquante écus nantais,
+pensa-t-il tout haut; mais j'avais compté sans ma fillette. Le
+petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est tout de même,
+puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.
+
+--Le petit gars aura les cinquante écus nantais, s'il plaît à
+Dieu! dit une douce voix dans l'ombre. Jeannin se leva tout droit.
+
+--C'est la voix de la bonne fée! s'écria-t-il. Julien et
+Simonnette disaient en même temps:
+
+--C'est la voix de notre demoiselle! Ils demeurèrent un instant
+interdits, parce que Reine avait passé pour morte, et que l'idée
+d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit du paysan
+breton.
+
+Il fallut que Reine se montrât à visage découvert.
+
+Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre à genoux
+devant elle.
+
+--Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante, que Dieu vous bénisse!
+
+Reine lui prit la main.
+
+--Oh! notre chère demoiselle est en vie, s'écria Julien,
+puisqu'elle prend la main du petiot! Simonnette tenait déjà
+l'autre main de Reine et la baisait.
+
+--Je vous aimais bien déjà, murmura-t-elle, avant que vous
+l'eussiez sauvé...
+
+--Et tu m'aimes deux fois plus à présent? interrompit Reine, qui
+souriait. Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce
+mariage-là pour la Sainte-Anne.
+
+Le Priol et sa femme se tenaient inclinés respectueusement.
+
+--Il me fallait bien sauver, continua Reine, ce beau petit
+homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la corde au cou.
+
+Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin murmurait
+confus:
+
+--Si j'avais su que c'était vous, là-bas, sur la grève, notre
+demoiselle, je n'aurais pas serré si fort!
+
+--Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquer l'énigme en deux
+mots: c'est moi qui avait enlevé l'escarcelle du chevalier Méloir,
+parce que l'escarcelle contenait le prix maudit de la vie de mon
+père. Jeannin qui me prenait pour la Fée des Grèves, a exigé de
+moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je portais des
+vivres à monsieur Hue de Maurever: j'ai jeté l'escarcelle en lui
+disant de bien prendre garde...
+
+--C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et je ne méritais guère un
+si bon conseil en ce moment-là!
+
+--C'était donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperçue hier, à
+la brune, par les fenêtres brisées du manoir? demanda Julien.
+
+--C'était moi.
+
+--Et c'était vous aussi, notre maîtresse, ajouta Fanchon, qui
+emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de nos maisons
+pour la Fée des Grèves?
+
+--C'était moi.
+
+--Et pourquoi notre chère demoiselle, murmura Simonnette, en
+caressant la main de sa maîtresse et amie, n'entrait-elle pas chez
+ses vassaux dévoués?
+
+--Parce qu'il s'agissait de vie et de mort, fillette, répondit
+Reine qui, cette fois, ne souriait plus.
+
+--Notre demoiselle se défiait de nous, ma soeur, dit Julien, avec
+un peu d'amertume; elle se faisait passer pour morte, afin que les
+Le Priol ne puissent point la trahir!
+
+--Votre demoiselle, ami Julien, répliqua Reine, a partagé vos jeux
+quand vous étiez enfant. Elle vous aurait confié de bon coeur sa
+propre vie, mais...
+
+Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et mit un genou
+en terre auprès de Jeannin.
+
+--Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, dit-il; ma langue
+a trahi mon coeur. Reine lui tendit la main, tout émue. Il y avait
+l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui
+était à genoux devant elle.
+
+La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un
+enthousiasme chevaleresque.
+
+--Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il, mais je sais un lieu où
+il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur, et sa fille ont
+besoin de mon sang, me voilà!
+
+--Et moi aussi, me voilà! répéta gaillardement le petit Jeannin.
+
+--Comment, toi, petiot! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui
+es plus poltron que les poules!
+
+--Je ne suis plus poltron, notre demoiselle, répliqua Jeannin de
+la meilleure foi du monde; je crois même que je suis brave! Depuis
+que j'ai vu la mort face à face, je sais ce que c'est; je ne
+crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh
+bien, tenez, je m'en moque!
+
+Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air mutin et ses
+yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce discours,
+qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.
+
+--Et moi aussi, me voilà! s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et
+ma mère, et tout le monde ici! et tout le monde dans le village!
+Ah! Seigneur Jésus! que je me battrais bien pour ma chère
+demoiselle!
+
+--Donc, me voici à la tête d'une armée, dit Reine gaiement, ma
+première opération militaire sera de diriger un convoi de vivres
+vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu joindre depuis
+trois jours.
+
+--Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons! dit Julien.
+Simon Le Priol et Fanchon s'étaient mutuellement interrogés du
+regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils étaient gens d'âge.
+
+--Bien parlé, fils, prononça Simon d'un ton ferme, quoique
+peut-être il eût été mieux de consulter ton père.
+
+--Mon père ne sait pas ce que je sais, répondit le jeune homme en
+se tournant vers le vieux Le Priol; je me suis mêlé aux soldats
+tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès les a excités au
+mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un nid de
+traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces
+nuits.
+
+--Ils sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la
+tête.
+
+--Pas pour longtemps peut-être, poursuivit Julien, car je sais
+encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir repose sa
+meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles du
+côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa
+maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un
+prêtre l'a dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur
+Hue voulait, demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et
+paysans...
+
+--Monsieur Hue ne voudra pas! interrompit Reine; Hue de Maurever
+est un gentilhomme et un Breton. Il aimerait mieux mourir mille
+fois que de lever sa bannière contre son souverain légitime!
+
+--Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien, les choses
+iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se presser s'ils
+veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En attendant, si
+mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là (il
+tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon
+coeur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut
+prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette
+ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la
+nuit.
+
+Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard triste.
+
+--Voilà trente ans que je dors sous ce toit, murmura-t-elle: c'est
+ici que vous êtes nés tous deux, mes chers enfants.
+
+--C'est ici que mon père est mort, dit à son tour Simon Le Priol,
+et aussi le père de mon père. Sur ce lit, qui est là, j'ai fermé
+les yeux de ma mère. Écoute-moi, fils Julien, et crois-moi: par
+intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte, avec la mort
+devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison des Le
+Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes vieux
+bras à mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire: Voilà ce qui est
+à vous!
+
+Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme s'il eût été
+son père. Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui essuyait ses
+yeux pleins de larmes.
+
+Simonnette, le coeur gros et la main tremblante, caressait les
+deux belles vaches, la Rousse et la Noire.
+
+--Allons! Allons! dit le petit Jeannin qui grandissait en
+importance et prenait voix au conseil, nous reviendrons, maître
+Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette, ma mie, nous
+retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la chasse
+ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin!
+
+Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança vers la partie de la
+salle qui servait d'étable. Il appela de bonne amitié le petit
+Jeannin, son nouveau frère, et tous deux revinrent bientôt avec
+trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes
+s'emplirent. Tout ce que la ferme avait de provisions y passa.
+
+Tubleu! si vous saviez comme le petit Jeannin était considérable
+avec sa grande épée au côté et son arbalète à l'épaule!
+
+Il cherchait d'instinct quelque chose à friser au coin de sa
+lèvre.
+
+Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.
+
+Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la porte.
+
+C'était une caravane, vraiment, qui partait:
+
+Le père, la mère, Reine, Julien, Simonnette et le petit Jeannin
+équipé en guerre.
+
+On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne rien
+oublier.
+
+Puis le père Simon dit de sa plus grosse voix:
+
+--Partons! Mais il avait les yeux mouillés, le vieil homme. Quant
+à Fanchon, la ménagère, on fut obligé de l'entraîner. Elle s'était
+agenouillée devant le crucifix de bois qui pendait à la ruelle du
+lit. Elle disait:
+
+--Une minute encore, que j'achève ma prière. C'était comme si on
+l'eût menée au supplice. Et le petit Jeannin n'avait point fait
+tant de façons pour aller sous le pommier. Enfin, tout le monde
+était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à la garde
+de Dieu. Les bestiaux étaient libres dans le pâtis. La caravane se
+mit en marche.
+
+Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les trois femmes
+venaient ensuite. Simon et Julien formaient l'arrière-garde.
+
+Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, contre la haie,
+l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès.
+
+Il épaula vivement son arbalète. Mais le Normand perça la haie et
+se sauva en criant:
+
+--Bon voyage!
+
+
+
+
+XX. Deux cousins.
+
+Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés comme sans
+faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux où de
+larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre
+âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin.
+
+Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de talent comme
+Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies inédites
+au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier!
+
+Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils étaient six.
+
+Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves. Il savait
+parfaitement le vrai nom de la fée prétendue.
+
+Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit coquetier
+Jeannin.
+
+Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait interdit le
+seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait
+méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave: il en
+voulait à tout le monde.
+
+D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les soldats
+s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du
+chevalier Méloir.
+
+Le chevalier Méloir venait de rentrer à son quartier-général,
+après avoir couru les bourgs environnants pour crier l'édit ducal.
+
+Il était las et de mauvaise humeur.
+
+Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les lévriers
+devant lui, dans la cour du manoir.
+
+--Oh! Tarot! oh! Voirot! _Fa-hi!_ Rougeot! _Fa-hi!_ Voyez Nantois,
+messire, quel jarret! et Pivois! et Ardois!
+
+--Mais ce grand noir? demanda le chevalier en montrant un énorme
+lévrier magnifiquement venu, qui se couchait à l'écart.
+
+--Une belle bête, messire, répondit Bellissan, mais paresseuse et
+couarde, je crois.
+
+--Comment l'appelles-tu?
+
+--Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne
+savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de griffonné sur son
+collier, mais du diable si j'ai appris à lire!
+
+--Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Méloir.
+
+--Reinot, soit. Ici, Reinot! Reinot, ici, chien! Le lévrier noir,
+assis sur la hanche, les deux jambes de devant croisées, gardait
+une superbe immobilité.
+
+Bellissan fit claquer son fouet.
+
+Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute la fente de
+sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le cou.
+
+--Voilà tout ce qu'il sait faire? demanda Méloir d'un ton de
+mépris.
+
+En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus fortes bêtes de la
+meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour le
+reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère
+autrement que par un coup de gueule. Il y eut des grognements
+échangés. Pivois et Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir
+bondit par deux fois.
+
+Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé de la cour.
+
+--Bon là! Reinot, mon filleul! cria Méloir enchanté; voilà un
+brave camarade, Bellissan, et nous allons le mettre à la besogne
+cette nuit même. Or ça, soupons lestement, et puis en route!
+
+--C'est encore toi? se reprit-il, en voyant qu'on lui amenait
+maître Vincent Gueffès.
+
+--C'est encore moi, mon cher seigneur.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je veux vous dire que vous allez vous mettre en route d'abord,
+quitte à souper ensuite.
+
+--Explique-toi. Gueffès ne demandait pas mieux. Il raconta la
+fuite de la famille et prononça le nom de Reine. Méloir ne le
+laissa pas achever.
+
+--Quel chemin ont-ils pris? demanda-t-il.
+
+--La route de Normandie, mon cher seigneur.
+
+--À cheval, têtebleu! à cheval! cria Méloir; si nous arrivons
+avant eux au Couesnon, la fille du traître Maurever est à nous!
+
+Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour l'appétit.
+Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret manifeste.
+
+Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous les ordres
+de Morgan.
+
+Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir l'histoire du
+petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de trop mince
+importance.
+
+On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, et le lévrier
+noir au-devant de la meute.
+
+Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit ou dix
+soldats.
+
+Corson soupa, bâilla et s'endormit; Morgan fit de même.
+
+Maître Gueffès dit alors aux soudards:
+
+--Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras à la ferme du vieux
+Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit la colline. On
+enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire bombance. De
+ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats ivres,
+nous ne donnerons point le détail.
+
+Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur pointe dans les
+terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les poursuites,
+descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en grève, le
+petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la côte
+de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.
+
+On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le Priol et
+Reine se retournèrent. Reine poussa un cri.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-elle. Le vieux Simon fit un signe de
+croix.
+
+--Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il; c'est au village de
+Saint-Jean-des-Grèves.
+
+Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le coeur lui
+manquait.
+
+--Femme, lui dit Simon, la maison de mon père est brûlée. Nous
+n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons fait notre devoir.
+
+Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son arbalète.
+
+Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit Jeannin dit:
+En avant!
+
+On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur Tombelène.
+
+Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au village de
+Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa maison qui
+brûlait.
+
+Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. Maître
+Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi.
+
+Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son mieux. Il
+avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.
+
+La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne.
+
+N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé de garder,
+limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure de la
+meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin.
+
+Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient prise. Il
+retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, épuisé,
+haletant.
+
+Pour retrouver du coeur, il lui fallait évoquer l'image de Reine.
+
+Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom chéri venait
+à sa lèvre!
+
+Il la voyait; elle était là, le soutenant et l'encourageant.
+
+Il l'entendait qui disait:
+
+--Nous avons besoin de votre bras, Aubry, pour nous défendre
+contre nos persécuteurs. Courage!
+
+Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus d'une imagination
+folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la plus étrange
+de toutes le prit au milieu de son travail.
+
+Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation avec Reine,
+arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une meute
+chassant sur la grève.
+
+C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque fois que le
+vent donnait, il apportait les aboiements plus distincts.
+
+Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut reconnaître celui de
+maître Loys, son beau lévrier noir.
+
+La fièvre amène comme cela de bizarres illusions. Aubry reprit sa
+lime et travailla. La barre de fer était presque coupée.
+
+Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur
+la paille et voulut prendre un instant de sommeil.
+
+À peine était-il endormi que le bruit de la clé de frère Bruno,
+tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère Bruno
+était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire.
+Ordinairement, il ne venait qu'une fois.
+
+Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par nuit, et de
+raconter deux histoires?
+
+Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé les soupçons?
+
+Avant que notre prisonnier eût eu le temps de répondre en lui-même
+à ces questions, un pas lourd et sonnant la ferraille succéda au
+bruit des verrous.
+
+--Eh bien! mon cousin Aubry, dit une grosse voix à la porte, nous
+dormons encore! par mon patron, il paraît que nous faisons ici la
+grâce matinée?
+
+Aubry se leva vivement.
+
+--Méloir! s'écria-t-il.
+
+--Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frère Bruno à son tour;
+ce n'est pas très grand ces cellules, mais pour ce qu'on y fait,
+voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an trente-cinq, peu
+de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un prisonnier
+nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros qu'on
+eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à
+sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine
+était un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi
+soir...
+
+--Quand vous me reconduirez, mon frère, dit Méloir en le
+congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier
+Triquetaine les samedis soirs.
+
+--Bon! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque ça vous intéresse,
+sire chevalier. Il sortit et ferma la porte à triple tour.
+
+--Sire chevalier, cria-t-il à travers la planche de chêne, à
+l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous
+impatientez pas, je vais à matines.
+
+--Peste! dit Méloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as
+un geôlier de bonne humeur! Et comment te portes-tu, depuis le
+temps?
+
+--Bien, répliqua Aubry.
+
+--Le fait est que tu n'as pas encore trop mauvaise mine.
+
+--Que viens-tu faire ici?
+
+--Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubry, et te
+donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main à Aubry, qui
+la repoussa.
+
+--Oh! oh! fit Méloir; sais-tu que c'est la main d'un chevalier,
+mon cousin?
+
+--Je le sais, et j'ai grande honte pour la chevalerie.
+
+--Qu'est-ce à dire! s'écria Méloir qui fronça le sourcil. Mais il
+se ravisa tout de suite.
+
+--De temps immémorial, continua-t-il, les vaincus ont eu droit
+d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs de granit
+doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des enfants
+et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.
+
+--Un chevalier! répéta Aubry qui haussa les épaules. Et l'on se
+plaint que la chevalerie s'en va! Par Notre-Dame, mon cousin, s'il
+y a beaucoup de gens comme toi portant éperons d'or et coeurs de
+coquins...
+
+Méloir pâlit.
+
+--J'ai dit _coeurs de coquins,_ appuya Aubry, dont la voix était
+calme et froide; si tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en; car
+je n'aurai pour toi que des paroles de mépris.
+
+--Eh bien! mon cousin Aubry, dit Méloir en riant de mauvaise
+grâce, j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te
+soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter cette
+humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer
+la grande épreuve.
+
+Que diable! ajouta-t-il, changeant de ton brusquement; ne peut-on
+se faire la guerre et vivre en amis pendant la trêve? Allons!
+cousin Aubry, laisse là ta gourme d'Amadis et causons comme
+d'honnêtes parents que nous sommes.
+
+Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois
+catégories bien distinctes, mais également sujettes à caution.
+
+Et il est entendu ici que ce mot _normand_ ne s'applique pas du
+tout dans notre bouche aux habitants d'une province aussi célèbre
+par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot _normand_
+est passé dans la langue usuelle au même titre que le mot
+_gascon,_ que le mot _juif,_ et autres vocables exprimant des
+nuances de moeurs ou de caractères.
+
+Le _Juif_ est un _Arabe_ double; _l'Arabe_ est un coquin sans
+malice qui fait la petite usure et devient rarement ministre des
+finances. Le _Gascon_ ment pour mentir, c'est un artiste en
+mensonges; le _Normand_ n'a garde de faire ainsi de l'art pour
+l'art: il ment pour de l'argent.
+
+Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le
+Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable.
+
+Voici du reste les trois catégories normandes:
+
+1° Le _Normand-_finaud: type connu surabondamment; le maquignon
+ordinaire des naturalistes.
+
+2° Le _Normand-_doux, bien gentil garçon, mais plat comme ces
+insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le sommeil du
+pauvre.
+
+3° Le _Normand-_brusque: un brave homme, un peu rustique, un peu
+rude, mais le coeur sur la main.
+
+Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots.
+
+Ah! un bien digne coeur, allez! trop probe peut-être pour nos
+siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce qu'il dit.
+
+Néanmoins, veillez à vos poches!
+
+Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand collé à une
+moitié de Breton.
+
+La moitié bretonne déterminait son genre; il était
+_Norman_d-brusque.
+
+Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le
+_Norman_d-vipère.
+
+Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le moins _normand_
+des grands poètes, est en dehors de tout cela, et nos _normands_
+typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le moins, qu'en
+Normandie.
+
+Méloir avait repris son air sans gêne.
+
+--Songe donc, mon cousin Aubry, continua-t-il gaiement, je suis
+las comme un malheureux, j'entre au couvent pour me reposer, le
+prieur, comme de raison, m'offre sa table; mais moi je lui
+réponds: «Mon révérend, vous avez ici un jeune homme d'armes qui
+est mon cousin et que j'aime comme s'il était mon frère cadet, il
+est prisonnier, permettez-moi de l'aller voir.» On me fait
+descendre des escaliers du diable, au lieu de m'asseoir devant un
+bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou humide; et, pour
+me récompenser, tu me dis des injures!
+
+--Je ne t'avais pas prié de venir.
+
+--C'est vrai, mais si je venais pour t'apporter de bonnes
+nouvelles?
+
+--Je n'aimerais pas à les recevoir de toi.
+
+--Peste! mais c'est décidément de la haine!
+
+--Non, prononça Aubry sans s'émouvoir; ce n'est que du mépris.
+
+Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce fut le dernier.
+On s'habitue à l'insulte comme à autre chose.
+
+--Haine ou mépris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe; je
+suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables, nous
+causerons! prête-moi la moitié de ta paille.
+
+Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de paille et la
+jeta à l'autre bout du cachot.
+
+--Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant le dos contre le roc,
+nous serons tous les deux à notre aise et nous ne pourrons pas
+nous mordre.
+
+Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et son épée était
+près de lui.
+
+
+
+
+XXI. La rubrique du chevalier Méloir.
+
+Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol du cachot
+fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se
+voir.
+
+Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la paille et
+paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite.
+
+--Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que
+nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avranches au
+Mont? Tu portais la bannière de monsieur Gilles; moi, je portais
+la bannière de Bretagne. Tu jugeais sévèrement notre seigneur le
+duc; moi qui ai plus d'âge et d'expérience, j'étais plus
+indulgent. Nous en vînmes à parler de nos dames, car il faut
+toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous étions
+rivaux. Eh bien! Aubry, la main sur le coeur, cela me fit de la
+peine pour toi.
+
+Aubry eut un dédaigneux sourire.
+
+--Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir, ton sourire fait bien sous
+ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est pas là, ton sourire
+est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux hommes qui se
+disputent une belle, de savoir lequel des deux elle aimera.
+
+--De quoi s'agit-il donc?
+
+--Il s'agit de savoir lequel des deux en définitive sera son
+seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour toi, mon cousin
+Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais pas la
+partie.
+
+--Je ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du
+chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et perçant. Puis il
+examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir une
+crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup.
+
+Cette boîte de granit était bien faite pour chasser toute
+inquiétude.
+
+--Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une idée folle vient de me
+traverser la cervelle. La manière dont tu as prononcé ces paroles:
+«Je ne l'ai pas encore perdue!» m'a sonné à l'oreille comme une
+menace. J'ai pensé que tu avais peut-être un moyen de trouver la
+clé des champs. Or, si tu la trouvais, la clé des champs, ta
+partie ne serait vraiment pas trop mauvaise.
+
+Le regard d'Aubry se releva lentement.
+
+--Voilà qui commence à piquer ta curiosité, n'est-ce pas?
+interrompit Méloir. Je pourrais te tenir rigueur à présent, car tu
+n'as pas été aimable avec moi, mais je suis bon prince et n'ai
+point de rancune. Je vais te parler absolument comme si tu m'avais
+reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne, et
+si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre as de
+la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point)
+quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic
+avec ma fameuse maxime: il vaut mieux se faire craindre qu'aimer,
+car je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre.
+
+Aubry écoutait de toutes ses oreilles.
+
+Méloir fit une pause.
+
+Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prêtait son
+compagnon.
+
+--Mais, reprit-il avec un gros rire railleur, il te manque
+justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et ce n'est pas moi
+qui te la donnerai! Voilà de bonnes murailles, ma foi! mon jeu
+vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai. N'y a-t-il
+pas de quoi rire?
+
+--Quand on est un mécréant sans foi ni honneur... commença Aubry.
+
+--Fi donc! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position
+te protège, mon cousin, ce n'est pas généreux.
+
+--Fais-moi descendre en grève, s'écria Aubry, donne-moi une épée,
+et prends avec toi deux ou trois de tes routiers, tu verras si je
+soutiens mes paroles!
+
+--Bien riposté! Mais nous sommes trop vieux, mon cousin, pour nous
+laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute réparation. Tu
+es le plus vaillant écuyer du monde, voilà qui est dit. Si nous
+étions tous deux en grève, tu me pourfendrais, comme Arthur de
+Bretagne pourfendit le géant du mont Tombelène, voilà qui est
+convenu... En attendant, causons raison; il me reste à t'apprendre
+pourquoi ta partie serait si belle, si une bonne fée venait, par
+aventure, briser tes fers et percer les murailles de ton cachot.
+Les choses ont bien marché depuis le huitième jour du présent mois
+de juin qui va finir. François de Bretagne est demeuré frappé de
+la citation solennelle à lui portée par le vieux Maurever. Il a
+vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il pense au
+dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa
+comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent
+pas s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le
+soleil couchant n'a plus guère d'adorateurs: les mages vont au
+soleil qui se lève; en ce moment où je te parle, un homme résolu
+qui déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de
+monsieur Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et
+mes soudards, comme une troupe d'oies effrayées.
+
+Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il sentait dans ses
+yeux.
+
+Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois quarts.
+
+Dans quelques heures il pouvait être libre.
+
+Il avait besoin de toute sa force pour contenir le cri de joie qui
+voulait s'échapper de son coeur.
+
+Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait à part soi.
+
+Il poursuivit:
+
+--Mais qui diable songerait à jouer ce jeu, sinon toi, mon cousin
+Aubry? Le vieux Maurever, qui est un saint,-- cela, je le
+proclame!-- aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la
+bannière de la révolte. Et notre petite Reine n'est qu'une femme,
+après tout.
+
+--Oh! gronda Aubry, feignant le désespoir et la rage, être obligé
+de rester là comme une bête fauve dans sa cage de fer!
+
+--C'est désolant, je ne dis pas non, car je travaille, moi,
+pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc
+François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je m'en
+demande pas tant, par Dieu! Dans trois jours j'aurai fait mon
+affaire...
+
+--Trois jours! répéta Aubry plaintivement.
+
+--Au plus tard. J'oubliais de te le dire: cette fatigue qui
+m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient de ce que j'ai fait un
+petit tour de chasse cette nuit dans les grèves.
+
+--Ah! fit Aubry qui se redressa; j'avais bien cru entendre...
+
+--Les cris de ma meute? interrompit Méloir; ah! les chiens
+endiablés! Quelle vie ils ont menée! Figure-toi qu'ils sont venus
+jusque dans les roches au pied du Mont. Cette nuit nous les
+mènerons à Tombelène.
+
+Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda le silence.
+
+--D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du luxe que cette meute. Je
+l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zèle, car
+je sais un coquin qui me mènera, dès que je le voudrai, à la
+retraite de Maurever.
+
+Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur la paille et
+chercha ses aises.
+
+--Ce n'est pas là le principal, dit-il; ce que je veux
+t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre fameuse partie, c'est le
+moyen que j'emploierai pour obtenir la main de notre belle Reine.
+
+--La violence? murmura Aubry.
+
+--Fi donc! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire
+craindre, pour en arriver à menacer comme un brutal! Ce ne serait
+vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est
+comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, mais à la
+condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout
+ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années
+que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez
+galamment mon panache; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard:
+regarde! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa
+souplesse. La violence! sarpebleu! les voilà bien, ces
+jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas
+en esclaves à leurs pieds! Nous autres chevaliers,-- et Méloir se
+redressa, ma foi, d'un grand sérieux,-- nous avons d'autres
+rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en
+enseigner une.
+
+Il s'interrompit et son gros rire le reprit.
+
+--Oh! oh! s'écria-t-il, pour le coup, te voilà qui dresses
+l'oreille! Il faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou
+que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean
+Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer
+comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir
+vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin Aubry:
+je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un
+_mystère_ ou une _sotie,_ représentée par d'habiles histrions.
+
+Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait
+rondement sa revanche.
+
+--Ne te fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici
+donc la rubrique annoncée: J'arrive à la retraite de monsieur Hue
+de Maurever, mon futur et vénéré beau-père, je l'arrête au nom du
+duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune,
+ce que je ne crois guère. Je les emmène. Tu suis bien, n'est-ce
+pas? En chemin, je pousse mon cheval aux côtés du sien et je lui
+dis:
+
+--Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez dû vous étonner
+grandement de me voir prendre le rôle qui est présentement le
+mien.
+
+Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. Il m'envoie
+au diable.
+
+Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.
+
+J'insiste encore et je lui dis avec tristesse:
+
+--Vous m'avez bien mal jugé, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai
+fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première heure où vous avez
+été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au péril de ma
+propre vie!
+
+Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme
+est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue
+respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me
+retient en disant:
+
+--Je ne vous comprends pas. À moins qu'il ne préfère dire:
+
+--Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures.
+Je reviens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends:
+
+--Messire Hue, j'aime votre fille...
+
+--Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es!
+interrompit Aubry.
+
+--Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méloir; à cet
+aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me
+démonte pas, et j'ajoute d'un ton pénétré:
+
+--Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un
+seul instant?... Il m'interrompt par un rude:
+
+--En voilà assez!
+
+Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'écrie:
+
+--Ah! messire Hue! l'accusé a du moins le droit de la défense; au
+moment où je vous ai dit: j'aime votre fille, vous avez cru
+deviner le mobile de ma conduite, vous avez pensé: le chevalier
+Méloir veut nous conduire aux pieds du duc François, livrer ma
+tête et demander pour récompense la main de ma fille...
+
+Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout
+est dit! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de
+m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur:
+
+--Hélas! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis
+qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le coeur aussi
+haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre l'emploi de vous
+pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût point chargé.
+Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à
+vous et de vous dire: «La terre Normande est là, sous vos pieds,
+messire Hue; vous êtes libre. Que Dieu vous garde...»
+
+--Ah! scélérat maudit! s'écria Aubry, qui avait de la sueur aux
+tempes.
+
+--Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prévôt du duc
+François? demanda Méloir en ricanant.
+
+--Je voudrais te voir en champ clos et l'épée à la main, charlatan
+d'honneur!
+
+--Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Méloir
+en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit
+réussir.
+
+Aubry se leva également.
+
+--Oui, elle est bonne, ta recette! balbutia-t-il d'une voix
+entrecoupée par la fureur; Hue de Maurever, qui est la générosité
+même. Et peut-être que Reine pour sauver la vie de son père...
+
+--Par saint Méloir! s'écria le chevalier, chacune de tes paroles
+me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît décidément que j'ai touché
+le joint.
+
+La colère bouillait dans le coeur d'Aubry. L'effort même qu'il
+faisait pour se contenir était un aliment à sa fureur. Méloir le
+regardait d'un air provocant.
+
+--Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien à te dire, mon
+pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation je te
+souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma
+dame.
+
+La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute idée de
+prudence avait disparu en lui.
+
+--Lâche! lâche! lâche! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant
+contre la porte; tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses... et
+quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa
+fille, mon épée te fera rentrer le mensonge dans la gorge!
+
+--Ah!... fit Méloir qui recula jusque sous la fenêtre. Aubry
+aurait voulu rappeler les paroles prononcées. Mais il n'était plus
+temps.
+
+--Sarpebleu! dit Méloir, j'étais venu un peu pour cela. Il paraît
+que nous avons, nous aussi, des rubriques? Il regarda tout autour
+du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'était
+recouché sur sa paille; il ne parlait plus.
+
+Aubry avait les mains libres; plus d'une fois l'idée lui était
+venue de s'élancer sur le chevalier; mais celui-ci était armé
+jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre.
+
+Après qu'il eut fait son examen, Méloir grommela:
+
+--Pas une fente où passer le doigt! ce petit-là n'est pas un
+farfadet, pourtant!
+
+--Ah! fit-il en se ravisant; la meurtrière! Aubry tressaillit de
+la tête aux pieds. Méloir redressa sa grande taille, et comme sa
+tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta.
+
+--Un lapin passerait bien là! murmura-t-il.
+
+Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fenêtre
+avec l'épaisseur du corps d'Aubry.
+
+--Si le barreau était coupé... pensa-t-il tout haut.
+
+Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lança
+violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.
+
+--Ah! sarpebleu! sarpebleu! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien
+fait de venir!
+
+Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et
+prenant une résolution soudaine, avait profité du moment où Méloir
+attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.
+
+En un clin d'oeil, Méloir fut terrassé.
+
+Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa
+propre épée sur la gorge.
+
+--Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je te tue comme un
+chien!
+
+--Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Méloir qui ne se
+déconcertait pas pour si peu; tu as agi de bonne guerre... Et je
+n'ai pas déjà si bien fait de venir! Mais tu peux serrer ma gorge
+un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier
+que je n'appellerai pas au secours.
+
+
+
+
+XXII. Frère Bruno.
+
+Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une lampée d'air
+avec une satisfaction manifeste.
+
+--Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un
+sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voilà tout. Il
+n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.
+
+--Écoute, Méloir, lui répondit le jeune homme d'armes, tu étais un
+brave soldat autrefois, et un bon compagnon... Je n'ai pas le
+courage de te tuer...
+
+--Peste! interrompit Méloir, me tuer! Tu n'y vas pas par quatre
+chemins, toi, mon cousin Aubry!
+
+--Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille...
+
+--Du tout, interrompit encore Méloir; tu sais bien, je suis
+incapable...
+
+La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du
+chevalier.
+
+--Tais-toi! dit-il rudement; je n'ai pas le loisir d'écouter tes
+billevesées. Je veux bien t'épargner, mais c'est à condition que
+tu ne me gêneras point dans l'accomplissement de mon dessein.
+
+--Foi de chevalier! s'écria Méloir; tu n'as qu'à scier ton barreau
+devant moi; si tu veux, je te ferais la courte échelle.
+
+--Bien obligé. Cette voie me semble désormais incommode et
+dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand la porte est là?
+
+--Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou
+sans y songer. Je déteste les demi-mesures. Étrangle-moi comme il
+faut, morbleu! ou lâche-moi!
+
+--Je te lâcherai dès que nous serons d'accord.
+
+--Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi! s'écria
+Méloir d'un ton dolent.
+
+--Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi
+aucune résistance?
+
+--Je le promets.
+
+--Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes?
+
+--À quoi bon, mon cousin?
+
+--Et mettre un bâillon sur la bouche? acheva Aubry, dont les
+doigts firent un petit mouvement.
+
+--Je le promets! je le promets! je le promets! dit Méloir
+précipitamment.
+
+--T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous
+tes yeux?
+
+--Mon armure?
+
+--Depuis les éperonnières jusqu'à la salade.
+
+--Ah! cousin Aubry! mon cousin Aubry, grommela le pauvre
+chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré que cela!
+
+--T'y engages-tu?
+
+--Je m'y engage.
+
+--Sous serment?
+
+--Sous serment.
+
+--À la bonne heure! Relève-toi donc et tiens ta parole comme un
+gentilhomme.
+
+Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit point dire
+deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il trouvé
+quelque _exception,_ comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu
+sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.
+
+Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou
+était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il
+avait l'épée à la main, c'eût été folie.
+
+Méloir se secoua, s'étira, se tâta.
+
+--Allons, dit Aubry, en besogne! Méloir fit un pas vers lui. Aubry
+lui mit sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux.
+
+--À distance! dit-il; les bons comptes font les bons amis; ne
+m'approche pas, ou je te pique!
+
+--Tu as donc défiance?
+
+--J'ai hâte. En besogne.
+
+--J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis! Méloir se mit en effet à
+délacer son armure. Il n'avait que les pièces légères et non point
+la carapace en fer que le quinzième siècle portait encore au
+combat. Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées
+aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de
+buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le suivait de
+l'oeil.
+
+Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que ses
+chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit
+une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.
+
+--Donne tes poignets! commanda-t-il.
+
+--Attends au moins que tu sois armé. Aubry eut un sourire.
+
+--Je m'armerai quand tu seras lié, répliqua-t-il; donne tes
+poignets!
+
+Méloir obéit enfin, mais bien à contrecoeur. Ce bon chevalier
+avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant qu'Aubry
+ferait sa toilette.
+
+Il grommela en tendant ses poignets:
+
+--Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pût jouer si
+serré?
+
+--Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau noeud; je te tiens
+quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à ma place et réfléchis,
+si tu veux, aux vicissitudes du sort.
+
+Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule
+aurait pris. En un clin d'oeil, Aubry fut armé de pied en cap.
+
+--Suis-je bien comme cela? demanda-t-il.
+
+--Sarpebleu! s'écria Méloir en colère, ne faut-il encore que je te
+serve de miroir?
+
+--Allons! allons! ne te fâche pas, cousin Méloir. Une fois ou
+l'autre, je te rendrai tes armes. À présent, nous n'avons plus que
+le bâillon à mettre.
+
+Il était trop tard pour faire résistance.
+
+Méloir se laissa bâillonner.
+
+Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il
+roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.
+
+Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet
+dans la porte.
+
+Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno
+avait dit: «Je vais à matines».
+
+Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au
+premier coup la porte s'ouvrit.
+
+Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière.
+
+--Il était là! pensa-t-il; il a dû tout entendre. Et comme, au
+même instant, Méloir se leva brusquement, poussant des cris
+inarticulés sous son bâillon, Aubry se vit perdu.
+
+--Qu'a donc ce maître fou? s'écria cependant le bon frère Bruno.
+Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre épée entre les deux
+épaules!
+
+Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son
+visage en lumière et à se faire reconnaître du moine convers.
+
+Mais celui-ci se tournant vers Aubry:
+
+--Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela! dit-il, vous l'aurez
+donc fait boire, sire chevalier? En l'an trente-neuf, nous avions
+un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce
+même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous
+que ce Thomas Gréveleur...
+
+Méloir se démenait furieusement.
+
+--Sortons! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la
+méprise du frère pût se prolonger ainsi.
+
+Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à
+lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à
+ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.
+
+C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de
+Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.
+
+--Voire! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de
+caresser les fous! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du
+doigt _annularius..._
+
+Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et
+grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il
+se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de
+rire. Aubry ne savait que penser.
+
+--Oh!... oh!... oh!... disait le frère Bruno, dont les yeux se
+remplissaient de larmes; j'en mourrai, messire Aubry, j'en
+mourrai! Voilà une histoire, seigneur Dieu! une histoire comme on
+n'en a jamais raconté!
+
+--Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry déconcerté.
+
+--Bon Jésus! pensez-vous que j'aie la berlue! Oh! oh! les côtes!
+les côtes! il s'est déshabillé de lui-même! il a été bien
+obéissant!
+
+--Ah ça, est-ce que vous le voyiez?
+
+--Le trou de la serrure, donc, messire Aubry! Je le voyais comme
+je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et
+j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos
+pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-là.
+
+Aubry le regardait ébaubi.
+
+--Eh bien! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez
+regardé avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires,
+moi! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis.
+D'ailleurs, vous savez bien: j'étais un soldat entier, vertubleu!
+avant d'être une moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le
+coeur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous
+m'avez gagné le coeur, vous, en brisant votre épée pour ne la
+point déshonorer. Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa
+les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-là. Or, tout
+ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an
+vingt-huit, derrière Bellesmes, en Normandie...
+
+--Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, le plus pressé est que
+je sorte de l'enceinte du monastère; vous me conterez votre
+histoire dehors.
+
+--Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'était le
+chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans
+Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans Bellesmes
+avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à
+cinquante toises...
+
+Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils étaient
+sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité de
+moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.
+
+--Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un
+respect profond; les trois cachots se font suite l'un à l'autre et
+sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième
+abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue
+tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du
+campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en
+l'an 1272, et le cartulaire rapporte...
+
+Le cloître était traversé.
+
+--Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire
+Aubry, reprit Bruno; le cartulaire ne contient point de bonnes
+aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. Ah!
+laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle
+figure il avait ce Méloir! et ses regards piteux!... Ah!... ah!...
+ah!... Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour
+savoir quelle vie il mène tout seul dans votre cachot!
+
+Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du frère servant.
+Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener quelque
+suite avec lui au couvent: Aubry craignait de rencontrer des
+hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.
+
+Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans réplique.
+
+--Les soudards, disait-il; ah! ah! je les ai vus, ce sont d'assez
+bons drilles. C'est moi qui les ai menés au réfectoire des
+laïques. Ils y sont entrés sur leurs jambes; mais il faudra les en
+tirer sur des civières, oui bien! Ah! ah! j'ai été soldat, et je
+fais pénitence!
+
+Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de
+quelque bonne aventure.
+
+Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la salle des
+chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil de la
+salle des gardes.
+
+--La tête haute! dit frère Bruno qui était un observateur; l'air
+insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le
+Méloir!
+
+Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte
+extérieure s'ouvrit.
+
+--Je suis chargé, dit le moine servant au portier, de montrer la
+chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Méloir.
+
+--Que Dieu vous accompagne! souhaita le frère tourier. Et ils
+passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère Bruno était aussi
+content de lui.
+
+--Maintenant, reprit-il, où allez-vous, mon jeune seigneur?
+
+--Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry.
+
+--Ah! si fait, si fait! s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.
+
+--Comment! vous venez avec moi?
+
+--Je vous suis au bout du monde!
+
+--Mais votre habit, mon frère?...
+
+--Je n'ai pas fait des voeux, messire Aubry, je vous l'ai dit: je
+ne suis qu'une moitié de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de
+vous remplacer dans le cachot creusé par dom Nicolas Famigot,
+vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel,-- bien que ce soit un
+fort bel ouvrage.
+
+--Vous croyez qu'on vous rendrait responsable?...
+
+--Le chevalier Méloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de
+poing, messire, avez-vous vu? Et ce soir je coucherais sur la
+paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va véritablement
+vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en l'an...
+attendez donc!... l'année m'échappe, mais c'était bien sûr avant
+l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant
+qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes sous
+Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il
+arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de
+Landevan...
+
+--Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu où je
+n'ai pas le droit de vous emmener.
+
+--Tournez ici, messire Aubry, répondit le convers; mieux vaut
+entrer un peu en grève que de marcher dans ces roches diaboliques
+qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales.
+Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire? C'est bon messire
+Aubry; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi,
+je vous y mènerai.
+
+--Vous sauriez?...
+
+--Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alain,
+l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits,
+n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers? Mon compagnon
+Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et Dieu
+merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous
+vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la
+serrure, pendant que vous causiez avec elle...
+
+--Ah ça! tu es un diable, toi! s'écria le jeune homme d'armes,
+moitié riant, moitié fâché.
+
+--Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je
+lui dis: Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie
+à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour
+prendre la tasse. La tasse était profonde. Quand Alain, mon
+compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de Maurever était
+à l'abri derrière l'angle de la muraille.
+
+Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta
+et releva les manches larges de son froc.
+
+--Regardez-moi ça, dit-il en montrant des bras d'athlète; quand
+les soudards de Méloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever
+là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur faire encore bien
+du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai pas d'épée,
+j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je
+m'en tire comme je peux.
+
+Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un
+instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle eût
+été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un
+poteau planté dans le sable à trente pas delà.
+
+Frère Bruno sourit bonnement.
+
+--Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il, ça lui aurait,
+bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.
+
+--Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement,
+avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de
+la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets?
+
+
+
+
+XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance.
+
+Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient fait le
+tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de Tombelène.
+
+Aubry réfléchissait.
+
+Bruno racontait.
+
+--Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de
+Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère qui se connaissait
+en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu
+ait l'âme, se connaissait en vins de France.
+
+Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis gascons est le
+fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes est le
+fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un
+chacun et la révérence-parler.
+
+Donc, au baptême des cloches de Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an
+quarante-trois, ou quatre, car la mémoire n'y est plus. Ah dam! je
+n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus: être et avoir
+été, ça fait deux!
+
+Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin
+sonna tant qu'il but beaucoup.
+
+S'il sonna tant, c'est que le sonneur était malade; s'il but
+beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'écoutez-vous,
+messire Aubry?
+
+Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il avait grande
+hâte de voir ceux qu'il aimait.
+
+Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui
+s'était compromis pour le sauver.
+
+Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du proscrit!
+Aubry hésitait parfois.
+
+--C'est bon! je vois bien que vous m'écoutez, cette fois,
+continuait le bon frère servant, qui suait, qui soufflait, qui
+bavardait tant qu'il pouvait; et ça ne m'étonne point, l'histoire
+étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour avoir bu
+beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu
+ivre. Sa ménagère lui dit: Couche-toi, Joson, mon bonhomme; comme
+ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.
+
+Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.
+
+--Holà! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire!
+
+--Reboire! Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre,
+tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson! Quant à cela, chacun
+sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés. Défier
+un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille?
+
+Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez soi, prit la
+rage; il appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur
+dit:
+
+--Hé! les chrétiens! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau
+de la rivière de Rance? Les métayers s'approchèrent.
+
+--Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis,
+écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé
+de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule
+en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à Saint-Suliac...
+
+Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait un sac de
+cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches
+au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit:
+
+--Ton argent contre ma maison! Qui poussa les hauts cris? Ce fut
+la ménagère. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui
+était bonne, et répondit bien vite:
+
+--Tope! Ta maison contre mon argent! Les autres métayers dirent:
+
+--C'est topé la main dans la main! Qui renie est un failli coq!
+
+--Au fait, s'écria Aubry répondant à ses propres réflexions, un
+brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.
+
+--Oh! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin
+était bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure.
+
+--Allons! marchons ferme, frère Bruno! La mer monte, et il nous
+faut passer à Tombelène.
+
+--Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas
+fantaisie de connaître comment fit Joson Drelin pour boire toute
+l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis Plouër jusqu'à
+Saint-Suliac?
+
+C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens
+que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé défunt...
+Oh! oh! mais c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne aventure en
+l'an trente-sept! Figurez-vous que la veille de Noël, il était
+allé quérir le vin des trois messes...
+
+--Allons! disait Aubry qui voyait venir la mer; pressons le pas!
+
+--Saint-Sauveur! je vais pourtant de mon mieux! frère Pacôme se
+trouvait être sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il
+avait été piqué d'un insecte malfaisant dans les blés normands.
+
+En allant chercher le vin des trois messes il rencontra maître
+Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville
+d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître
+Olivier Chouesnel? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier
+Chouesnel. Revenons à frère Pacôme... c'est-à-dire, finissons
+auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson
+Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets; les autres viendront
+ensuite à leur tour.
+
+Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un vicaire qui se
+nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au
+lutrin quand il voulait.
+
+Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de Rennes, du lard et
+des oeufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre
+assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa troisième
+femme.
+
+Oh! la maîtresse femme! L'année qu'il trépassa, je me souviens que
+le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à Fougères, et que mon
+oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe cassée
+par un cheval fou.
+
+Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut tenir sa
+gageure de boire la rivière.
+
+Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant: Que Dieu ait pitié
+de nos vieux jours! Nous voilà sans maison et sur la paille!...
+
+Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit
+rudement par les épaules et le poussa en avant.
+
+La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare les deux monts,
+et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux mollets.
+
+Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la
+tête y passe souvent.
+
+Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied sec.
+
+--Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voilà ce que c'est
+que de bavarder: je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle
+l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noyé en
+chantant _ma mère l'Oie..._ Donc, la femme de Joson Drelin...
+
+--Morbleu! mon frère! s'écria Aubry, nous allons nous fâcher si
+vous ne laissez là une bonne fois Joson Drelin et sa femme!
+
+Bruno le regarda stupéfait.
+
+--L'histoire ne vous plaît pas, messire? dit-il; c'est surprenant.
+Mais des goûts, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous
+achever l'aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.
+
+--Ni cette aventure ni d'autres, mon frère! Avalez votre langue et
+mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer.
+
+--Oh! répliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de
+vous conter ce qui advint à maître Olivier Chouesnel, syndic des
+peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses
+noces.
+
+--Un mot de plus, et je vous laisse là, mon frère!
+
+--Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez pas! Je ne conte mes
+anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent,
+je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au
+pardon de Noyal-sur-Seiche...
+
+Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et
+le frère Bruno resta seul dans les tangues.
+
+--Oh! oh! fit-il: pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant
+la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui
+vendit son âme au Malin pour une paire de meules, mais...
+
+--Oh! oh! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon!
+
+Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes à son
+cou.
+
+La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelène
+était considérable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En
+partant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous
+les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc,
+qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent
+cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa
+le château et mit le mont à nu.
+
+Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles,
+flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue de
+Maurever dormir, son épée entre les jambes.
+
+Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds
+au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée
+n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une retraite
+assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à
+l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance,
+que le reste de l'île était complètement découvert.
+
+Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la
+Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux derrière le
+mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si
+longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la
+compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-être.
+
+Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui étaient
+arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à Tombelène tout le
+village de Saint-Jean: les quatre Gothon, les quatre Mathurin,
+Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont
+nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages
+étaient une épopée.
+
+Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous ces braves
+fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après
+avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne
+(patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons
+des actions grecques ou latines.
+
+Mais les brouillards salés de l'Armorique détendraient vite les
+cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le _biniou_ seul, avec sa
+poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume
+chronique de ces contrées.
+
+Chantons au biniou!
+
+Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves avaient émigré,
+parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres.
+
+Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité reçue.
+
+Il avait dit aux soudards ivres:
+
+--Le traître Maurever se cache dans une des maisons du village.
+J'en suis sûr.
+
+Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on enfonce la porte
+du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens
+avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.
+
+Puis l'incendie.
+
+Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le
+Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre côté
+d'Ardevon.
+
+Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une quarantaine derrière
+les débris de la forteresse anglaise.
+
+Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et
+qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au
+travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et
+une nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.
+
+On se préparait à un siège.
+
+Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il était dans
+sa tour; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle tête blonde
+sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.
+
+--Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille,
+j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous
+mes yeux emporté par le courant, mon coeur est devenu froid et
+comme mort. Oh! que je t'aime, ma fille chérie! Pour les travaux
+de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton
+bonheur!
+
+Reine couvrait ses mains de baisers.
+
+--Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi,
+je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne
+ressemble point à l'amour triste des vieillards. À mesure qu'on
+vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce
+que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu
+ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient
+de nobles coeurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu
+prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les
+adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père?
+
+--Ce qui restait à votre mère tant aimée quand vous fûtes époux et
+que vous devîntes père. Une larme tomba sur la barbe blanche du
+chevalier.
+
+--Ma mère! murmura-t-il; Dieu m'est témoin que je l'aimais. Oh!
+Reine! pourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant
+que j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer
+les yeux!
+
+Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. Ç'avait été
+une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois jours
+entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses
+fidèles vassaux.
+
+Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier
+Dieu.
+
+Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà creusée par la
+faim.
+
+Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui
+avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait souffert
+leur pauvre seigneur.
+
+Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine.
+
+On les avait laissés seuls après le repas.
+
+Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.
+
+Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire
+vint à sa lèvre austère.
+
+--Je suis jaloux de lui! murmura-t-il.
+
+--Lui qui vous aime tant, mon père!
+
+--Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon
+cher trésor! s'écria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et
+la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est
+un coeur généreux; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le
+dis, ma Reine bien-aimée, la vieillesse est un long supplice. Nous
+n'acquérons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil
+de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux
+promesses que l'avenir prodigue. Le monde est à lui! que fait-il?
+Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien
+suprême. Le riche a besoin de l'obole du pauvre: ainsi est la vie!
+
+Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent son front.
+Reine était devenue triste à l'écouter.
+
+--Tu l'aimes donc bien! demanda-t-il brusquement. Reine se
+redressa.
+
+--Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lente.
+
+--Et lui?
+
+--Mon père, il m'aime assez pour renoncer à moi si je lui dis:
+Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder.
+
+Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait en un baiser
+passionné.
+
+--Folle! folle! disait-il. Oh! le cher coeur! Oh! la bonne fille
+qui aime bien son père! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux! Je
+rêve, tu vois bien, je rêve! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton
+bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse
+n'est si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne
+gagnons rien, disais-je. Ingrat et insensé! Ce fils, Aubry, qui va
+venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien? Et ces beaux
+anges blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma
+Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours!
+
+Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la
+tête à pleines mains et la baisa.
+
+--Dieu est bon, dit-il en extase; ce sont de beaux jours qui me
+restent!
+
+À ce moment, les planches qui fermaient la tour tombèrent en
+dedans.
+
+--Le chevalier Méloir avec un moine! cria Julien Le Priol,
+essoufflé.
+
+--Le chevalier Méloir! répéta Maurever, qui s'élança vers la
+meurtrière.
+
+On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de l'ancien
+porte-bannière de Bretagne.
+
+--Noir et argent, murmura le vieux seigneur après avoir regardé;
+ce sont bien ses couleurs! Julien posa un carreau sur son
+arbalète.
+
+--Je ne manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulant son
+arme, et j'attends vos ordres.
+
+
+
+
+XXIV. Dits et gestes de frère Bruno.
+
+Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de
+sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui cherchait déjà
+son point de mire.
+
+--Ce n'est pas le chevalier Méloir, dit-elle.
+
+--Et qui est-ce donc, notre demoiselle?
+
+--C'est Aubry de Kergariou.
+
+--Déjà! murmura Maurever. Julien sourit, débanda son arbalète et
+sortit.
+
+--Si j'étais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri
+de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi
+loin que cela!
+
+Il soupira un petit peu.
+
+Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée
+pouvait se montrer tout entière.
+
+L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.
+
+Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils.
+
+Reine lui donna sa main.
+
+Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre
+sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes les
+heures cruelles passées dans la cage de pierre.
+
+--Mes fils, disait cependant Bruno aux émigrés du village de
+Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la
+plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat avant
+d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je
+boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long
+du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.
+
+Jeannin lui emplit une écuelle.
+
+--Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu
+ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de
+l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te conter une
+histoire qui te fera grand plaisir.
+
+--Si vous avez été soldat comme vous le dites, repartit Jeannin,
+mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.
+
+--Bien parlé, mon neveu! s'écria Bruno, comme disait Malestroit,
+mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au
+bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à vous aider, ce sera
+de bon coeur; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au
+monastère sans une immunité du prieur claustral. Voyons votre
+besogne.
+
+Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses manches, en homme
+de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson
+lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno approuva le
+tracé et se mit immédiatement à l'oeuvre.
+
+Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette,
+toutes les Gothon et autres Catiche; Scholastique préparait le
+repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette avait
+la larme à l'oeil, parce que le petit Jeannin, étant devenu un
+homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait
+voulu.
+
+Les choses étaient bien changées, rien que depuis l'avant-veille,
+jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit
+Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement! Et,
+pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.
+
+Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.
+
+Son importance grandissait à vue d'oeil, les Gothon le
+regardaient; les Mathurin le jalousaient. On prétendait que deux
+Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance
+des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.
+
+C'était un personnage.
+
+--Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frère Bruno, je me
+fais maître-maçon, et je te prends pour ma coterie. À ce coup
+Jeannin se redressa; sa position était désormais officielle.
+
+Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient
+rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.
+
+--Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliqua-t-il avec une
+orgueilleuse modestie.
+
+--Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, reprit le moine en
+montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y
+prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la roche. Les
+Mathurin se mirent à rire.
+
+--Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que
+le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent sang et eau; la
+pierre ne bougea pas.
+
+--Oh! oh! s'écria le frère Bruno; on dit que les gars du Marais
+ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moitié d'un moine!
+
+Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à
+l'enceinte improvisée.
+
+Tout en la portant, il disait:
+
+--Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la
+queue du diable? Je vous réciterai sa légende au souper. À
+présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau
+cette nuit.
+
+Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur
+assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de
+Vannes:
+
+_La beauté, de quoi sert-elle_
+
+_Ligèrement belle hirondelle,_
+
+_Ligèrement?_
+
+_El' sert à porter en terre,_
+
+_Ligèrement, blanche bergère._
+
+_Ligèrement!_
+
+Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur
+un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne trouve
+qu'en Bretagne.
+
+C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux
+noces même une bonne couleur d'enterrement.
+
+Les gars se prirent à travailler en mesure comme les matelots au
+cabestan.
+
+La besogne allait, le moine chantait:
+
+_As-tu la chanson nouvelle,_
+
+_Ligèrement, belle hirondelle,_
+
+_Ligèrement? La chanson du cimetière,_
+
+_Ligèrement, blanche bergère,_
+
+_Ligèrement!_
+
+La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au son de
+cette musique. Les gars se démenaient.
+
+--Holà! les filles! cria le frère Bruno, je ne peux pas tout
+faire, moi! Venez donc chanter pendant que nous peinons.
+
+Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas
+mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les deux
+premiers, s'entonna en choeur, bien joyeusement. Le quatrième, ou
+_bière_ rime avec _bergère,_ fut chanté en sautant. Au cinquième,
+on ne se sentait plus d'allégresse.
+
+Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon,
+Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la terre
+en gavottant comme des bienheureux.
+
+L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine
+sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable forteresse.
+Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue.
+
+--Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie
+demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a planté là en
+pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter une
+histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller
+mes pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.
+
+--Mais si le prieur s'aperçoit de votre fuite, répliqua monsieur
+Hue, il enverra ses hommes d'armes après vous.
+
+--Quel prieur? Il faut distinguer: le prieur claustral, je ne dis
+pas; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des
+moines, il a porté l'armure comme moi, et la main lui démange trop
+souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai
+point prononcé de voeu, mon bon seigneur, et à mon retour je
+n'aurai que la discipline simple, qui est donnée par frère
+Eustache, mon compère.
+
+Le vieux Maurever fronça le sourcil.
+
+--Je n'aime pas qu'on plaisante, même innocemment, des choses de
+la religion, mon frère, dit-il avec sévérité.
+
+--Bon! s'écria Bruno désespéré, voilà qu'on va me renvoyer avant
+la bagarre! J'aurai la discipline tout de même et je ne me serai
+point battu! Mon bon seigneur, ayez pitié de moi!
+
+--Père, murmura la douce voix de Reine, il a aidé Aubry à se
+sauver.
+
+--Et j'ai donné trois tours de clé sur ce coquin de Méloir, ajouta
+Bruno; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure!
+
+--C'est un excellent homme, dit Aubry, à son tour; sans lui, les
+jours de ma captivité auraient été bien durs.
+
+--Oui, oui, s'écria Bruno; je lui ai conté de fières histoires au
+jeune seigneur...
+
+--Et tenez, interrompit-il en prenant sans façon monsieur Hue par
+la manche, ce frère Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant
+d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une
+bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et
+Redon.
+
+Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car il tenait
+une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, sous
+Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son
+bât et il allait chantant:
+
+_Dansons la litra,_
+
+_Litra litanrire,_
+
+_Dansons la litra,_
+
+_Litra lilanla!_
+
+Vous savez, la _litra_ se danse à reculons, en se tapant les
+talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un
+tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et
+barriques, qu'on venait voir danser la _litra_ de dix lieues à la
+ronde. Il était borgne d'un oeil et se nommait Pelo Halluin. Sa
+soeur Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut
+mariée à Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de
+ses jambes qu'il avait de travers.
+
+Ce Pelo Halluin... mais c'est de frère Eustache que je veux vous
+entretenir, mon bon seigneur.
+
+--Que vous disais-je? murmura Aubry à l'oreille de monsieur Hue.
+
+Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry lui avait déjà
+parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.
+
+--Donc, reprit ce dernier, frère Eustache était alors un jeune
+gars, éveillé comme un ver luisant...
+
+--Assez! frère Bruno, interrompit monsieur Hue.
+
+Le pauvre moine s'arrêta court.
+
+--Aurai-je offensé mon bon seigneur? balbutia-t-il.
+
+--Assez! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous.
+
+Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri
+de joie.
+
+--Mais à une condition, ajouta Maurever.
+
+--Laquelle, monseigneur, laquelle?
+
+--C'est que, pendant votre séjour, vous ne raconterez pas une
+seule histoire.
+
+--Ah! s'écria le moine en riant de tout son coeur; voilà, par
+exemple, qui n'est pas difficile! Croyez-vous que je sois un
+bavard, Seigneur Dieu! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva
+en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous
+étions trois: mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis à
+Michel Legris: Michel, mon fils, as-tu ouï conter l'aventure du
+gruyer-juré de Lamballe qui...
+
+Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en choeur toute
+l'assistance. Pourquoi riait-on? Frère Bruno ne le devina point.
+
+--Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire
+qui vous aurait fait rire!
+
+Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, supporta
+d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le
+pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.
+
+Mais les heures se succédaient et la philosophie du chevalier
+Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand Aubry
+lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du
+monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.
+
+Sarpebleu! le chevalier Méloir perdait patience.
+
+S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait appelé; mais
+son bâillon était très bien attaché.
+
+Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit d'abord pour
+arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer des
+coups furieux dans le chêne de la porte.
+
+Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de
+passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs
+cabanons.
+
+Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne s'inquiétait.
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna pourtant dans
+la serrure.
+
+--Eh bien! Bruno! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais
+tout ce tapage? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors?... Mais
+Bruno n'est pas là... où est-il?
+
+Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se mit
+au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui pensa:
+
+--Bruno a lié les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis
+un bâillon sur la bouche... c'est peut-être parce qu'il est
+enragé.
+
+Méloir poussait des sons inarticulés sous son bâillon.
+
+--Bien sûr qu'il est enragé! reprit Eustache; je voudrais bien
+savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno!
+
+Eustache était partagé entre l'envie de faire retraite et le désir
+de savoir.
+
+La curiosité finit par l'emporter.
+
+Il s'approcha de Méloir et lui dit:
+
+--Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau
+de clefs.
+
+Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha le bâillon du
+chevalier.
+
+--Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, qui écumait de rage, votre
+Bruno est un coquin; vous aussi et tous ceux qui habitent ce
+monastère maudit. Jour de Dieu! nous verrons si monseigneur
+François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignité!
+
+--Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce point monseigneur
+François de Bretagne qui vous fait détenir en cette prison?
+
+Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, monta les
+escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où le
+procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.
+
+Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au nom du duc de
+Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.
+
+--Je vous ai déjà vu dans le choeur de la basilique, messire,
+dit-il froidement, le jour où le fratricide fut confondu devant
+Dieu et devant les hommes.
+
+--Le fratricide! répéta Méloir qui recula stupéfait; est-ce de
+monseigneur François que vous parlez ainsi? Guillaume Robert ne
+répondit point.
+
+--Déliez les mains de cet homme, dit-il; si le village qu'il a
+incendié hier était de Normandie au lieu d'être de Bretagne, je
+fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastère de
+Saint-Michel!
+
+--Un village incendié! balbutia Méloir.
+
+--Va-t'en! lui dit encore le procureur; ton duc a le pied droit
+dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de
+pénitence.
+
+--Il faut, en effet, que monseigneur François de Bretagne soit aux
+trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui
+en ces termes, pensa Méloir; j'ai gâté ma partie, le diable soit
+de moi!
+
+En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui
+l'attendaient.
+
+Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou
+trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de
+vivres sous la tour.
+
+Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait bois de
+toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.
+
+--Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent Gueffès s'inclina et
+obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route
+du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit bien des
+fois à Méloir:
+
+--Mon cher seigneur m'a ordonné de le suivre, pourquoi? Méloir ne
+répondait pas et restait enfoncé dans sa sombre rêverie.
+
+Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffès:
+
+--C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il.
+
+--Non, messire, ce sont vos braves soldats.
+
+--Ce doit être toi! tu ne seras pas puni, si tu me dis où est
+Maurever.
+
+--Je dirais à mon cher seigneur où est Maurever, répondit Gueffès
+avec assurance, à condition qu'on me donnera: 1° cent écus d'or;
+2° la tête de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier; 3° la
+fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prétends me venger
+quand elle sera ma femme.
+
+
+
+
+XXV. Gueffès s'en va en guerre.
+
+Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès. Celui-ci ne
+baissa point les yeux. Méloir était pâle; des gouttes de sueurs
+perlaient à ses tempes.
+
+--C'est comme si je vendais mon âme à Satan, murmura-t-il; mais
+peu importe! Tu auras les cent écus d'or, la tête du petit Jeannin
+et la jolie Simonnette.
+
+--Quels sont mes gages?
+
+--Ma foi de chevalier que je te donne.
+
+Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose, mais il
+n'osa pas le dire.
+
+--La foi d'un illustre chevalier tel que vous, répliqua-t-il, vaut
+toutes les garanties du monde.
+
+Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne que Méloir
+et reprit:
+
+--Le traître Maurever a maintenant de la compagnie. Les gens du
+village ont été le rejoindre, après que vos soldats... car ce sont
+bien vos soldats qui ont mis le feu, messire! Moi, j'ai fait tout
+ce que j'ai pu pour les en empêcher...
+
+--Je m'en fie à toi, maître Vincent!
+
+--Je suis un homme de paix, messire, et cette catastrophe m'a
+gravement saigné le coeur. Nous trouverons donc, disais-je, auprès
+du traître Maurever, les manants du village de Saint-Jean, plus sa
+fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre nuit, en coupant
+les cordons de votre escarcelle...
+
+--C'était Reine! s'écria Méloir.
+
+--Elle aurait pu vous donner de votre propre dague dans la gorge,
+messire, et les rieurs seraient restés de son côté. Je continue:
+nous trouverons probablement aussi cette bouture de chevalier,
+messire Aubry de Kergariou.
+
+--Celui-là, que Dieu le confonde!
+
+--_Amen!_ mon cher seigneur! En conséquence, ce n'est plus une
+meute qu'il nous faut, mais une armée.
+
+--Une armée! dit Méloir en haussant les épaules, une armée pour
+réduire deux douzaines de patauds et quelques femmes. Sont-ils
+donc dans une forteresse?
+
+--Oui, messire, répondit Gueffès.
+
+--Ils ne sont pas au couvent du mont Saint-Michel, je pense!
+s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en ricanant.
+
+--Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas, c'est qu'ils n'y
+veulent point être; car votre duc François est terriblement en
+baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont pas.
+Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit
+assez bien...
+
+--Ils sont à Tombelène!
+
+--Vous l'avez dit, messire. On les voit assez bien remuer leurs
+roches et clore leur enceinte. Il y a de bons bras parmi eux, mon
+cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit fort prend
+tournure.
+
+--Hommes d'armes! cria Méloir: au galop!
+
+Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On passait
+devant le bourg de Saint-Georges.
+
+Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un écuyer de
+première force.
+
+Il se prit à la crinière de sa monture et galopa ainsi aux côtés
+de Méloir.
+
+Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, mais le
+mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la
+parole.
+
+Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre village de
+Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir
+détourna la tête.
+
+Vincent Gueffès pensait:
+
+--Toutes ces bonnes gens se moquaient de moi. On riait quand je
+passais. Les enfants disaient: voici venir la mâchoire du
+Normand... la mâchoire avait des dents, elle a mordu, voilà tout.
+
+Et il regardait les places noires qui marquaient l'incendie.
+C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs que de
+coeur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été loin,
+ce maître Vincent Gueffès! La troupe de Méloir était campée
+maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes
+d'armes occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant
+souper de la première nuit. Les choses avaient beaucoup changé
+depuis lors, à ce qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce
+fâcheux souper que par quarante-huit heures à peine.
+
+Dans la cour, les soudards et archers vous avaient une contenance
+mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait, sans motif
+aucun, ses grands lévriers de Rieux.
+
+Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit lances de
+Saint-Brieuc avec leur suite.
+
+--Holà, qu'on se prépare à partir! cria Méloir en entrant dans la
+cour.
+
+D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les soldats alertes et
+joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme à
+contrecoeur.
+
+Était-ce conscience de leur méfait de la nuit précédente? On
+n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le soldat se pardonna
+bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes qui venaient
+d'arriver apportaient des nouvelles.
+
+La main de Dieu était sur le duc François de Bretagne.
+
+Tout le monde l'abandonnait à la fois.
+
+Et tout le monde attendait avec une sévère impatience le moment
+fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles.
+
+Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût aller, avant
+quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où l'appelait
+son frère.
+
+Car, l'histoire, si variable en ses autres enseignements, ne s'est
+jamais démentie sur ce fait: les princes à qui la Pensée
+religieuse a déclaré la guerre sont perdus:
+
+Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête rebelle des
+hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se mette aux
+lieu et place des foudres de l'Église.
+
+Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée, et la voix
+des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la voix
+de Dieu.
+
+Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de la salle où
+étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très vive et
+très échauffée cessa brusquement.
+
+Méloir n'en put entendre que quelques mots; mais ce qui suivit fut
+une explication parfaitement suffisante.
+
+Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à son approche.
+
+--Messire, lui dit Kéravel; je m'en vais retourner à mon manoir du
+Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon vouloir.
+
+--Et pourquoi cela? demanda le chevalier en fronçant le sourcil.
+
+--Parce que mes moissons se font mûres, répondit le brave homme
+d'armes avec embarras.
+
+--Du diable si tu te soucies de tes moissons, toi, Kéravel! Mais
+va-t'en où tu voudras, tu es libre.
+
+--En vous remerciant, messire. Kéravel tourna les talons-- Et toi,
+Fontebrault, dit Méloir, est-ce que tu aurais aussi fantaisie
+d'aller voir mûrir tes seigles?
+
+--J'ai reçu avis, répliqua gravement Fontebrault, que madame ma
+femme est en voie de délivrance.
+
+--Sarpebleu! s'écria Méloir; c'est affaire du médecin-chirurgien,
+mon compagnon.
+
+--Sauf votre bon vouloir, messire, je vais m'en retourner du côté
+de Lamballe, où est ma demeure.
+
+--Sarpebleu! sarpebleu! Fontebrault prit congé. Méloir jeta un
+regard oblique sur les hommes d'armes qui restaient. Il vit
+Rochemesnil qui se levait.
+
+--Toi, tu n'as ni moissons ni femme, Rochemesnil! s'écria-t-il; je
+te préviens qu'il y a bataille cette nuit. Si tu veux t'en aller
+après cela, honte à toi!
+
+--S'il y a bataille, je reste, repartit Rochemesnil; mais après la
+bataille, je m'en vais.
+
+--Où ça?
+
+--Devers Guérande, où feu monsieur mon cousin Foulcher m'a laissé
+des salines sous son beau château de Carheil.
+
+Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût dans la
+salle.
+
+--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! grommela-t-il par trois fois.
+Et c'était preuve d'embarras majeur.
+
+--En sommes-nous donc là déjà? reprit-il; je croyais que nous
+avions encore, au moins, une vingtaine de jours devant nous.
+
+Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était qu'une
+question de semaines. Il demeura un instant pensif; puis il se
+redressa tout à coup.
+
+--Allons! Rochemesnil, dit-il, va-t'en voir les salines que t'a
+laissées feu monsieur ton cousin Foulcher de Carheil et que le
+diable t'emporte!
+
+Rochemesnil ne se le fit pas répéter.
+
+Méloir regarda ceux qui restaient.
+
+--Voilà les brebis parties, s'écria-t-il. Il ne reste plus céans
+que les loups. Sarpebleu! mes fils, une dernière danse et qu'elle
+soit bonne! Après, s'il le faut, nous aurons toute une quinzaine
+pour faire notre paix avec le futur duc, que saint Sauveur
+protège! ajouta-t-il en touchant la toque qui remplaçait, sur sa
+tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou.
+
+Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan, Coëtaudon,
+Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et
+dirent:
+
+--Nous sommes prêts.
+
+--Donc, commençons le bal! ordonna Méloir. Chacun s'arma. On ne
+laissa pas un seul soldat au manoir. Bellissan fut chargé
+d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la chapelle
+Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite aux
+proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers
+les grèves.
+
+À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, suivie par les
+archers et les soldats en bon ordre.
+
+Maître Gueffès était de la partie.
+
+Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était une véritable
+armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait, selon
+toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à
+Tombelène.
+
+
+
+
+XXVI. Avant la bataille.
+
+À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se fourre
+partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y
+avait là tant de bouches largement fendues en communication
+directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour
+engloutir la presque totalité des provisions apportées.
+
+Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient des gouffres.
+Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui
+mangeassent plus gloutonnement qu'eux.
+
+Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu Laensberg dit:
+
+«Femme née en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera
+robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre ses
+repas».
+
+Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se soit trompé ou
+ait jamais trompé?
+
+La grande famille formée par tous les ménages de Saint-Jean réunis
+se prit à réfléchir en regardant les débris du festin.
+
+Et le résultat des réflexions de chacun fut ceci:
+
+--Il n'y a pas de quoi faire un autre repas.
+
+--J'ai vu le temps, dit frère Bruno, répondant au sentiment
+général, le temps où nous prenions de beaux mulets (le _lupus_ de
+Pline) au nord de Tombelène. L'abbé Gontran, un rude amateur de
+poissons, les appelait des surmulets, et à cet égard, je sais une
+aventure...
+
+--Mais, se reprit-il précipitamment, monsieur Hue m'a défendu de
+conter des histoires!
+
+--Dites-nous plutôt comment nous prendrions bien des mulets!
+s'écria le petit Jeannin.
+
+--Avec des filets, mon fils, c'est bien simple.
+
+--Mais où prendre des filets?
+
+--Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de
+filets, par conséquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou
+surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin _lupus._
+
+_--_ C'est bien la peine de nous mettre l'eau à la bouche,
+s'écrièrent trois Gothon.
+
+Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de
+Gothon, tout de suite après la soupe.
+
+--Ah, ah! dit le frère Bruno, on est goulu sur la côte bretonne;
+je sais bien ça, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletière,
+le prouve du reste!
+
+--Voyons l'histoire de Toinon la mailletière, crièrent en choeur
+les filles et les gars.
+
+Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno comprit le
+mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de sa
+vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un
+homme le «se faire prier», cette qualité qui est le seul mérite de
+tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers!
+
+D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole.
+
+Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche.
+
+On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était un homme
+avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos
+renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent,
+néanmoins, aucune certitude à cet égard.
+
+--Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletière à la veillée
+de la mi-août, répliqua-t-il; et quant aux mulets ou surmulets, le
+nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec
+avantage.
+
+--Quoi donc? quoi donc?
+
+--Sautés dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre
+et civettes à la reine, les lapins de Tombelène sont un manger de
+chevalier.
+
+--Chassons le lapin! s'écria Jeannin. Chacune des quatre Gothon
+pensa au fond de son coeur:
+
+--Je mangerais bien du lapin! Scholastique, depuis qu'elle avait
+atteint l'âge de garder les oies, avait envie de manger du lapin!
+
+Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et enjambait
+déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.
+
+--Attends, mon fils, attends! dit le frère Bruno; les lapins de
+Tombelène sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que
+les Anglais ont tenu garnison dans l'île.
+
+--Oh! les coquins d'Anglais! gronda le choeur.
+
+--Ils aiment le gibier comme s'ils étaient des chrétiens, repartit
+Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques,
+si nous voulons souper ce soir.
+
+--Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui
+n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon; mais monsieur
+Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien.
+Hé! ho! les Mathurin! aux coques! aux coques!
+
+--Eh bien! se disait le bon moine convers, je raconterai cette
+histoire-là: Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la
+ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint
+Jean-Baptiste... en l'an cinquante...
+
+Ces détails principaux se gravaient dans un des mille casiers de
+sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus tard.
+
+Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller
+chercher des coques au revers de Tombelène.
+
+Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de Maurever dans
+la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle saillant de
+l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide de
+pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où
+Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.
+
+Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'émigration
+s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs
+préparatifs de nuit.
+
+--Mon fils, disait le vieux Maurever à Aubry, ce me fut un grand
+crève-coeur, quand je vous vis jeter votre épée aux pieds de notre
+seigneur François. C'était pour l'amour de Reine qui est ma fille
+que vous faisiez cela, et je pensais: Me voilà, moi, Hugues de
+Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de
+Bretagne!
+
+--Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là,
+tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête
+blanche.
+
+--Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité
+peut-être! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le
+vieillard reprit:
+
+--J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre
+l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur
+duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon
+fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait!
+
+Il se frappa la poitrine durement.
+
+--J'aurais dû rester à genoux sur la dalle du choeur,
+continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de
+cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je
+devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma
+fille, et que je voulais l'embrasser encore.
+
+--Vous! un traître! s'écria Aubry; vous, le saint et le loyal!
+
+--Tais-toi enfant! tais-toi! ne blasphème pas! Oui, je suis un
+traître, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de
+mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu
+comme un écho funeste? Coëtivy est mort devant Cherbourg, Coëtivy,
+notre grand homme de guerre! Ainsi s'en vont les Bretons
+vaillants, laissant leurs dépouilles dans les champs de la
+Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis: la Bretagne commence
+son agonie dans la victoire, comme le duc François lui-même. Un
+vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France allongera
+son bras de fer... et l'on dira: «C'était autrefois une noble
+nation que la Bretagne...»
+
+Aubry ne comprenait pas.
+
+Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux
+épars et les yeux au ciel:
+
+--Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour où tu
+mourras, ô Bretagne! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta
+couronne ducale! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son
+sang avant de dire: «le roi de France est mon roi!»
+
+--Où est-il, ce Breton? s'écria Aubry. Maurever le regarda d'un
+air sombre.
+
+--Tu es jeune; tu verras cela! dit-il; une malédiction est sortie
+de cette tombe où dort monsieur Gilles. Tu verras cela! Nantes, la
+riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux
+Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront des villes françaises.
+
+--Jamais!
+
+--Bientôt! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry
+n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard
+s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé
+sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la
+même place.
+
+--Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te
+prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur,
+lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être
+vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le
+sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de
+nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute: fais
+suivant ta conscience; moi, je laisserai mon épée dans le
+fourreau.
+
+--Moi, je défendrai Reine! s'écria Aubry, fallût-il mettre en
+terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras
+sur sa poitrine.
+
+--Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi!... Et qui sait si ce
+n'est pas la loi de l'homme!
+
+* * * *
+
+À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.
+
+Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande
+marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et
+les nuages au ciel.
+
+Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le
+firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient
+extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires.
+Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles
+dehors. Elles _mangeaient les étoiles,_ suivant l'expression
+bretonne.
+
+À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque
+énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la
+mer.
+
+Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la
+lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce
+mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du
+chaos révolté.
+
+Dans leur petite cabane improvisée, Reine et Simonnette étaient
+seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à qui on avait
+fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.
+
+--Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette? disait Reine en
+souriant.
+
+--Oh! chère demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai
+appris qu'on allait le pendre, que mon coeur s'est brisé. Lui, il
+y a longtemps, longtemps qu'il m'aime; bien souvent, je me levais
+la nuit pour regarder par la croisée de la ferme, et toujours je
+le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre côté
+du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais:
+Le drôle de petit gars! le drôle de petit gars! Mais hier! ah!
+Seigneur mon Dieu! que j'ai pleuré!
+
+Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira
+contre elle et la baisa.
+
+--Ah! mais j'ai pleuré, poursuivait Simonnette, qui riait parmi
+ses larmes, j'ai pleuré! que je n'y voyais plus du tout, notre
+bonne demoiselle! Ce que c'est que de nous! Je n'avais pas pleuré
+beaucoup plus quand on nous a dit que vous étiez morte.
+
+Elle porta la main de Reine à ses lèvres en ajoutant:
+
+--Et pourtant je donnerais mille fois ma vie pour l'amour de notre
+chère maîtresse! vous le croyez bien, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois, ma bonne Simonnette.
+
+--Mais quand on ne sait pas qu'on aime, voyez-vous, et que ça
+vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que c'est plus fort.
+Figurez-vous que c'était justement aux branches du grand pommier
+qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous n'étiez pas
+venue...
+
+--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'interrompant, je le disais tantôt à
+Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, depuis qu'il a été pendu à
+moitié; je lui disais: Si tu ne te fais pas couper en morceaux
+pour notre demoiselle, toi, tu peux chercher une autre promise! Et
+savez-vous ce qu'il m'a répondu, car c'est étonnant comme il
+devient faraud!
+
+--Que t'a-t-il répondu, ma fille?
+
+--Il m'a répondu: Si tu ne parlais pas comme ça, toi, quand il
+s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien chercher un autre
+promis!
+
+--En vérité?
+
+--Vrai, comme je vous le dis. Ça vous change fièrement un jeune
+gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous pensez si ça m'a fait
+plaisir de le voir vous aimer autant que je vous aime,
+mademoiselle Reine!
+
+Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à la regarder
+d'un air malicieusement ingénu.
+
+--Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à coup, comme si une idée
+lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est arrivé, les filles
+et les gars disaient: Oh! le beau jeune seigneur! le beau jeune
+seigneur!
+
+Reine rougit légèrement.
+
+--De qui parles-tu, ma fille? demanda-t-elle.
+
+Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait parfaitement de qui
+parlait Simonnette.
+
+--Eh mais! répondit celle-ci; de messire Aubry, donc! avec son
+casque à plume et sa cotte brillante. Les gars et les filles
+disaient encore: C'est le fiancé de notre demoiselle... Est-ce
+vrai, ça?
+
+--C'est vrai.
+
+--Oh! tant mieux! s'écria Simonnette; je voudrais tant vous voir
+heureuse! Comme il doit vous aimer, le jeune gentilhomme! et comme
+ce sera beau de vous voir tous deux à la chapelle du manoir! Dieu
+merci, les temps durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous
+m'accorder une grâce, mademoiselle Reine?
+
+--Une grâce, ma pauvre enfant, répondit Reine en secouant sa jolie
+tête blonde; je ne suis guère en position d'accorder des grâces.
+
+--Aujourd'hui, non, mais demain. C'est pour demain la grâce que
+j'implore.
+
+Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait de caressante
+confiance dans la voix de Simonnette.
+
+--Eh bien, répliqua-t-elle presque gaiement, nous t'octroyons la
+grâce que tu sollicites, ma fille.
+
+Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle était joyeuse
+autant que si ces paroles fussent tombées de la belle bouche de
+madame Isabeau, duchesse de Bretagne.
+
+--Merci, ma chère demoiselle, mille fois merci, dit-elle; la grâce
+que je vous demande, ce n'est pas pour moi, mais pour Jeannin, mon
+ami, qui ne gagnera guère à devenir mon mari, puisque notre maison
+est brûlée. Hélas! mon Dieu! ajouta-t-elle entre parenthèse, qui
+sait ce que sont devenues la Noire et la Rousse dans tous ces
+malheurs-là?
+
+--Et que puis-je faire pour ton ami Jeannin, ma pauvre Simonnette?
+
+--Quand le noble Aubry sera chevalier, répondit la jeune fille, il
+aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous allez me répondre: On
+dit que Jeannin est poltron comme les poules. C'est menti, allez,
+ma bonne demoiselle! Si vous aviez vu Jeannin quand il allait
+mourir! Il pensait à sa vieille mère et à moi; il priait le bon
+Dieu bien doucement, comme s'il eût récité son oraison de tous les
+soirs, mais il ne tremblait pas. Oh! il est brave, mon ami
+Jeannin! et je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée avec
+lui; c'était moi qui pleurais; c'était lui qui me consolait.
+
+--Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, dit Reine, nous ferons
+un bel écuyer du petit Jeannin.
+
+Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche, ne
+trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était heureuse.
+
+Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. Les boucles
+légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à l'opulente
+chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau gracieux
+et charmant.
+
+--Écoutez! dit Simonnette, qui tressaillit avec violence et se
+leva. Elle s'élança sur une pierre qui était en dehors du seuil,
+et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était déjà auprès d'elle.
+
+Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de fraîcheur,
+étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait.
+
+Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets noirs qui
+avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux nuages.
+Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa lentement.
+
+
+
+
+XXVII. Le siège.
+
+Reine de Maurever et Simonnette étaient comme pétrifiées.
+
+Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait la bouche
+pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par
+derrière.
+
+Un homme de haute taille, que l'obscurité revenue l'empêchait de
+reconnaître, était debout à ses côtés.
+
+--Silence! murmura-t-il.
+
+--Mon père! dit Reine. Les formes noires continuaient de ramper
+sur le sable.
+
+--Où est Aubry? demanda Reine, dont le souffle s'arrêtait dans sa
+poitrine.
+
+--Il dort.
+
+--Et les gens du village?
+
+--Ils dorment. L'homme qui était au bas de la muraille, en dehors
+de l'enceinte, commençait à escalader. On l'entendait ficher sa
+dague entre les pierres et monter.
+
+--Fillette, dit le vieux Maurever à Simonnette, va éveiller les
+tiens, mais ne fais pas de bruit.
+
+Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle pensait:
+
+--Mon pauvre Jeannin qui est en dehors!
+
+--Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller Aubry dans la tour.
+
+--Vous resterez seul, mon père?
+
+--Je resterai seul.
+
+--Tirez au moins votre épée.
+
+--J'ai juré par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon épée.
+
+--Mais cet homme qui est dehors monte, monte!
+
+--Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit. En ce moment, la tête
+de l'assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un regard au-dedans
+de l'enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages opaques et
+lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit
+rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas:
+
+--Avancez! Les objets noirs qui rampaient sur le sable
+accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait du temps déjà que
+monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur le sable.
+Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la fatigue de
+trois nuits passées au travail, s'était endormi. Le vieillard, à
+genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce
+qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.
+
+Son oeil, habitué à la vigilance, interrogeait la grève par l'une
+des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant, il veillait.
+
+Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de laquelle
+s'élançait comme un géant debout la masse du monastère de
+Saint-Michel.
+
+Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières s'étaient
+éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté
+comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu.
+
+Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de Maurever aperçut
+au loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante de
+l'ennemi.
+
+Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point à s'y méprendre.
+
+Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut point,
+assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais en
+1450, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Tout
+homme de guerre, malgré le progrès de l'art des batailles, gardait
+un peu cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui
+était le fond même de l'ancienne chevalerie.
+
+L'âge n'y faisait rien. Ces témérités n'allaient point mal aux
+cheveux blancs des vieillards.
+
+Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main à son épée,
+mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment.
+
+Il sortit de la tour sans songer à troubler le sommeil d'Aubry. On
+avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.
+
+Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un coup d'oeil
+satisfait sur les défenses improvisées.
+
+--Ce moine conteur d'histoires est un précieux soldat, pensa-t-il;
+les limiers ébrécheront leurs dents contre ces pierres!
+
+Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au moment où les
+deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient la
+force de crier au secours.
+
+Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'étaient plus là, il
+restait seul, collé au mur de la cabane.
+
+L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, puis il chercha
+à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.
+
+Comme il descendait le long de la cabane, Hue de Maurever lui mit
+brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes voulut crier.
+La main du vieux Hue était un fier bâillon: la voix de l'homme
+d'armes s'étouffa dans son gosier.
+
+De son autre main, monsieur Hue le saisit à la ceinture et le
+souleva comme un paquet.
+
+--Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur avec son fardeau, et en
+s'adressant à ceux qui grimpaient à l'escalade: Pensez-vous avoir
+affaire à de vieilles femmes endormies? J'ai juré Dieu que je ne
+me servirais point de mon épée contre les sujets de mon seigneur
+François de Bretagne; mais avec des coquins tels que vous, pas
+n'est besoin d'épées: on vous chasse avec des ordures!
+
+Ce disant, il lança le pauvre homme d'armes sur la tête des
+assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc.
+
+--Oh! le digne et brave seigneur! s'écria le frère Bruno qui
+revenait avec un sac plein de coques; oh! le joyeux soldat! Voilà
+une histoire que je conterai longtemps!
+
+Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta entre ses dents:
+
+«En l'an cinquante, à Tombelène, Hue de Maurever, qui soutient un
+siège avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures
+sont une partie des malandrins eux-mêmes, que monsieur Hue prend à
+poignée et jette à la tête les uns des autres malandrins.»
+
+L'alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés étaient aux
+murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups d'arquebuse et
+s'enfuirent en désordre. L'homme d'armes qui avait servi de
+projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix
+de Méloir qui disait:
+
+--La nuit est longue. D'ici au soleil levant, nous avons le temps
+de leur rendre plus d'une fois la monnaie de leur pièce.
+
+--En vous attendant, mes bons seigneurs, cria frère Bruno, qui
+était debout sur la muraille, nous allons passer au réfectoire.
+
+--Je connais cette voix, dit Méloir en s'arrêtant. Conan!
+
+un coup d'arquebuse à ce braillard. Un éclair s'alluma, et
+l'arquebuse de Conan retentit.
+
+--Oh! le vilain, gronda Bruno en colère; il a troué mon froc tout
+neuf. Dis donc, poursuivit-il à pleine voix, toi qu'on appelle
+Conan, serais-tu pas du bourg de Lesneven, auprès de Landerneau?
+
+--Juste! répliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse.
+
+--Eh bien nous sommes de vieux amis, Conan; si tu reviens, je te
+casserai la tête.
+
+Second coup d'arquebuse. Frère Bruno dégringola et tomba dans
+l'enceinte.
+
+--Il a toujours bien tiré, ce Conan de Lesneven! dit-il en
+essuyant sa joue qui saignait; un peu plus, il me coupait
+l'oreille. Allons! les filles, faites bouillir les coques. Et
+vous, garçons, en sentinelles!
+
+Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant de prendre le
+commandement de la petite garnison.
+
+Ce fut Aubry qui le remplaça.
+
+Frère Bruno s'institua commandant en second. Il choisit pour
+écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et
+qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une
+corne de boeuf.
+
+On établit les postes de combat. Hommes et femmes eurent de la
+besogne taillée en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit que de
+s'y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d'héroïnes,
+les Catiches frémissaient d'ardeur; Scholastique parlait de faire
+une sortie.
+
+Vers une heure du matin, les assiégeants reparurent: mais ils ne
+venaient plus de la grève, où la mer était maintenant. Ils
+faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du côté de la
+nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.
+
+Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq arbalétriers, dirigés
+par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait dans cette
+escouade.
+
+Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules dispensées de mettre
+la main à l'oeuvre.
+
+Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux murailles que
+dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le petit
+Jeannin.
+
+Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste en face de
+l'ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne
+baissait point les yeux, je vous assure.
+
+Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre désormais la place,
+s'approchait à découvert. Ses archers et arquebusiers commencèrent
+à travailler quand ils furent à cinquante pas des murailles.
+
+--Courbez vos têtes! dit frère Bruno; les balles et les carreaux
+ne font pas de mal aux pierres.
+
+Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. Méloir et ses
+hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux murailles.
+
+C'étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de
+grand coeur. Il y eut un instant de terrible mêlée. Sans Aubry de
+Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais diables, la
+place eût été emportée du premier assaut.-- Au dire de Simonnette,
+qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, Jeannin
+contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.
+
+Mais, ô Muse! comment dire les exploits surprenants des quatre
+Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une gloire immortelle!
+
+Gothon Lecerf, l'aînée des Gothon, la plus rousse et celle qui
+avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le lieu
+qui l'avait vu naître, dès le commencement de l'action.
+
+Elle déserta son poste, prise qu'elle fût de frayeur, en voyant
+aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent
+Gueffès, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les
+derrières.
+
+Il n'y avait personne de ce côté. Gueffès, au contraire, était
+accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait embauchés pour
+cette entreprise.
+
+Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se réfugier dans
+l'asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la ménagère
+et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à la
+rencontre de l'ennemi.
+
+La chaudière où avaient bouilli les coques était encore sur le
+feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, et
+maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon.
+
+Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu de la
+chaudière sur le crâne au moment où il s'applaudissait du succès
+de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas.
+
+Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la cabane avec
+la fierté légitime que donne une action d'éclat.
+
+Mais les Mathurin, ô Muse! les quatre Mathurin! n'oublions pas ces
+intrépides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les
+Catiche, Scholastique et le reste des Gothon; car aucune autre
+Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon Lecerf dont nous ne
+prononcerons plus jamais le nom souillé par la honte.
+
+Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec la tête du mât d'un
+bateau pêcheur qu'il avait trouvée sur la grève. Chaque fois que
+son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou
+l'homme d'armes tombait.
+
+Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants se tenaient
+au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et prenait
+des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigueur homérique.
+
+Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat. Aucun
+Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le
+petit Jeannin, qui manoeuvrait sa lance à découvert, n'avait pas
+reçu une égratignure.
+
+--Holà! Péan! Kerbehel! Hercoat! Coëtaudon! Corson et les autres!
+criait incessamment Méloir: à la rescousse! à la rescousse!
+
+--Holà! Corson, Coëtaudon, Hercoat, Kerbehel, Péan et les autres!
+répondait le bon frère Bruno, venez faire connaissance avec
+Joséphine!
+
+À l'exemple de tous les paladins fameux, il avait baptisé son
+arme.
+
+Joséphine, c'était sa jolie massue.
+
+Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête nue, les manches
+retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des matériaux
+pour une foule d'histoires, datées de l'an cinquante.
+
+Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d'homme si
+sincèrement occupé.
+
+--Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il à Jeannin;
+nous ferons quelque chose de toi, c'est moi qui te le dis! Hé!
+Mathurin, le gros Mathurin! attention à ta gauche! Voici un
+routier qui grimpe comme il faut... Ma parole! Mathurin lui a
+donné son compte. À toi, Mathurin, l'autre Mathurin,
+Mathurin-le-Roux! On s'y perd dans ces Mathurin! Saint Michel
+Archange! ce sont des figues sèches qu'ils lancent avec leurs
+arbalètes. Voici un carreau qui s'est aplati sur Joséphine, et
+Joséphine n'a seulement pas dit: Seigneur Dieu! Hé! ho! Conan de
+Lesneven! Te souviens-tu de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une
+omelette aux rognons de faon en l'an vingt-deux, l'avant-veille de
+la Chandeleur?
+
+Conan, qui montait à l'assaut, lui porta un grand coup de sa
+courte épée; frère Bruno para, saisit Conan par les cheveux et
+l'attira tout près de lui.
+
+--Hélas! Saint Jésus! dit-il, comme te voilà vilain et changé, mon
+pauvre Conan, toi qui étais si gaillard en ce temps!
+
+--Ne me tue pas, Bruno! murmura Conan.
+
+--Te tuer, mon fils chéri! non, du tout point. J'ai le coeur trop
+tendre! Et quant à l'omelette de Jacqueline Tréfeu, il n'y
+manquait que le beurre!
+
+Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait le
+malheureux Conan par les deux aisselles.
+
+--Tiens! tiens! s'écria-t-il; voici Kervoz, et voici Merry... tous
+nos chers camarades! à toi, Merry, mon compère! Il lui donna un
+_coup de Conan:_ Merry tomba au pied du mur, assommé aux trois
+quarts. Conan criait lamentablement.
+
+--À toi, Kervoz! reprit frère Bruno en lui assénant un autre _coup
+de Conan,_ qu'il employait au lieu et place de Joséphine; oh! les
+vrais gaillards! Et comme on est bien aise de se retrouver
+ensemble après si longtemps! car il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus, mes compères!
+
+Il déposa Conan, qui chancela comme un homme ivre.
+
+--Ma foi de Dieu! s'écria-t-il, employant le juron favori des
+Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela chez Jacqueline Tréfeu,
+mon pauvre Conan! Mais c'était le vin que tu lui avais volé.
+Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l'an trente-cinq et sa
+fille est la ménagère du cornet à bouquin de Saint-Pol-de-Léon.
+Bien des choses à nos amis: je te donne congé en souvenir de nos
+honnêtes ripailles du temps jadis.
+
+Il le fit tourner comme une toupie et le lança dehors. Les gens de
+Méloir disaient:
+
+--C'est le diable déguisé en moine!
+
+--Es-tu malade, Conan? demanda frère Bruno. Pour réponse, il reçut
+une arquebusade dans le bras gauche. Son bras tomba le long de son
+flanc.
+
+--Bien reparti, mon compagnon, s'écria-t-il, mais ce sera ta
+dernière réplique!
+
+Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa
+la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l'archer dans son
+casque.
+
+--C'est le diable! c'est le diable! répétèrent les soudards
+épouvantés.
+
+--En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus frappé d'un coup d'estoc
+par un grand coquin d'Anglais qui avait les yeux de travers.
+Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui louchent, on
+devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin... et pique de
+ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon
+enfançon! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne.
+Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin!... Où en étais-je?
+Ah! je ne voulais pas devenir borgne. Comment faire? Et
+qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin?
+
+Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes Kerbehel, qui
+le tenait déjà à bras-le-corps.
+
+Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de Kerbehel, qui
+tomba foudroyé, puis il reprit:
+
+--Qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin?
+
+--Jarnigod! s'écria Jeannin, croyez-vous que j'aie besoin de vous
+pour faire mes affaires! Ce taupin était à moi!
+
+--Je t'en donnerai un autre, mon fils... Moi, je connaissais un
+puits à un quart de lieue de là. Je pris mon Anglais par le cou et
+j'allai le noyer. Il était lourd... mais j'ai gardé mes deux yeux.
+
+--Gare! gare! Mathurin! le quatrième Mathurin! interrompit-il
+précipitamment; oh! le fainéant! il s'est laissé assommer.
+
+Il s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des paysans venait
+en effet d'être tué. Sept ou huit hommes d'armes et soldats
+avaient déjà franchi le mur.
+
+
+
+
+XXVIII. Où Jeannin a une idée.
+
+Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place était forcée.
+Frère Bruno garda le silence pendant dix bonnes minutes.
+
+Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui.
+
+--Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir qui était dans l'enceinte,
+je crois que nous voilà encore en partie!
+
+--Je te provoque en combat singulier, traître et lâche que tu es!
+s'écria Aubry en se posant devant lui.
+
+--Provoque si tu veux, mon cousin Aubry, répondit Méloir en riant;
+moi, j'ai autre chose à faire. Je vais voir si ma belle Reine
+pense un peu à son chevalier.
+
+--Toi! son chevalier! s'écria Aubry furieux; tu en as menti par la
+gorge! Défends-toi!
+
+Il lui porta en même temps un coup d'épée au visage, mais Méloir
+avait sa visière à demi rabattue. L'épée, frappant à faux contre
+l'acier, se brisa par la violence même du coup.
+
+Méloir leva le fer à son tour.
+
+--Il faut donc te payer ma dette tout de suite, mon cousin Aubry?
+dit-il.
+
+Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans défense, une
+forme blanche glissa entre les deux combattants. L'épée de Méloir
+se teignit de sang.
+
+Ce n'était pas celui d'Aubry.
+
+--Reine! s'écrièrent en même temps les deux adversaires.
+
+Reine se laissa choir sur ses genoux.
+
+--Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix faible, je t'apporte l'épée de
+mon père!
+
+--Reine! Reine! vous êtes blessée...
+
+--Que Dieu soit béni, si je meurs pour toi, mon ami et mon
+seigneur! murmura la jeune fille. Sa tête s'inclina, pâle, et sa
+taille s'affaissa.
+
+Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En même temps,
+Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde enfin,
+hommes et femmes, tentant un suprême effort, se ruèrent contre les
+assiégeants.
+
+Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait pu voir
+qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant
+ses cent bras. Puis des plaintes s'élevèrent. Des râles sourds
+gémirent.
+
+--Ferme! ferme! commanda Bruno, dont la tête et le bras droit
+s'élevèrent au-dessus de la masse, par deux ou trois fois.
+
+Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le poids de son
+esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont la
+bonne épée ruisselait.
+
+Aubry, dégagé, fondit à son tour sur le gros des hommes d'armes
+qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte qui leur
+avait donné entrée.
+
+--Ils sont à nous! ils sont à nous! hurlait Bruno, ivre de joie.
+
+Et Dieu sait que les gens du village incendié n'avaient pas besoin
+d'être excités.
+
+Mais au moment où les hommes d'armes et les soldats qui avaient
+pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la grande
+taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les
+défenseurs de la place.
+
+--Assez! dit le vieux chevalier, en étendant sa main désarmée--
+Ils ont tué mademoiselle Reine! s'écrièrent Jeannin, Julien et les
+autres.
+
+--Assez, répéta le vieillard, dont la voix austère ne trembla pas.
+Tout le monde s'arrêta, bien à contrecoeur. Les assaillants
+sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant. Bruno
+grommela:
+
+--En l'an cinquante, le vieux Hue de Maurever qui ouvre le piège à
+loup et laisse échapper la bête. Mauvaise histoire!
+
+--Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton, ajouta-t-il, le loup qu'on
+laisse échapper va aiguiser ses dents, revient et mord. Mais
+Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de Reine évanouie.
+
+On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de Méloir avait
+entamé la chair de son épaule, et le sang coulait sur son bras
+blanc.
+
+Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme une femme.
+Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de ses
+mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et
+heureux.
+
+--Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, murmura-t-elle; que son
+saint nom soit béni!
+
+Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait
+le premier appareil.
+
+--Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton! dit frère Bruno; c'est à mon
+tour d'être soigné un petit peu. J'ai un bras endommagé légèrement
+(il montrait son bras gauche où s'ouvrait une énorme blessure);
+j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse droite, et un coup de
+coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron pour que les
+pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont
+trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce
+sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien
+des hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on
+les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce
+rocher. Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du
+géant, Peau-de-Mouton?
+
+--Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, répliqua Jeannin qui
+coupait une chemise en bandes pour faire des ligatures.
+
+--Que je ne parle pas, graine de taupin! s'écria Bruno en colère,
+tu veux donc que j'aie la male fièvre! À présent que les
+malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le
+corps, j'espère bien que le vieux Maurever lèvera l'interdit qui
+pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va
+bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner licence de
+conter quelque histoire.
+
+--Vous vous fatiguerez, mon frère Bruno.
+
+--Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien à la chirurgie.
+Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette pierre qui est
+là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à la tête.
+
+Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il ne put
+seulement pas la remuer.
+
+Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule
+main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en faire un
+siège.
+
+--Vous êtes tout de même un fier homme! dit Jeannin avec
+admiration.
+
+--Oh! mon pauvre petit! répliqua Bruno plaintivement; demain, en
+rentrant au couvent, j'aurai la discipline double! Mais il faut
+dire que je l'ai bien gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.
+
+--Holà! les Gothon! s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je
+meure au bout de mon sang? De l'eau et du linge, mes bonnes
+chrétiennes? vite! vite!
+
+Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de son corps
+fléchissait.
+
+Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et le reste,
+s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment le
+roi de la partie plébéienne de la garnison.
+
+Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que mal.
+
+--Nous voilà bien! dit-il; maintenant, je recommencerais de bon
+coeur. Oh! oh! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres!
+Savez-vous l'histoire de Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon,
+en rivière de Vilaine? Tête-d'Anguille était père de dix-neuf
+enfants, huit fils et onze filles, qu'il avait eus de sa femme
+Monique, laquelle était du bourg d'Acigné. Une nuit qu'il ne
+dormait point, il entendit son moulin parler.
+
+Son moulin disait:
+
+--Valaô! Valaô! Valaô!
+
+Comme disent tous les moulins, vous savez bien, pendant que le
+blutoir fait: cot-cot-cot-cot-cot-cot!...
+
+Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire:
+
+--Va là-haut! va là-haut. Il éveilla sa ménagère, et lui
+recommanda d'écouter le moulin. La ménagère écouta.
+
+--Que dit-il? demanda Tête-d'Anguille.
+
+--Il dit: Vahalô! vahalô! vahalô! comme qui serait: Va à l'eau, va
+à l'eau, va à l'eau!
+
+Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui annonçait un grand
+trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son seigneur,
+qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je comptais
+vous dire l'histoire après celle-ci...
+
+À cet endroit, un Gothon laissa échapper un ronflement timide.
+
+Scolastique y répondit par un son de trompe mieux accusé.
+
+Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en choeur la
+fanfare nasale.
+
+Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car nous ne
+parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre
+éternel!) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa
+sérieusement.
+
+Le frère Bruno regarda d'un oeil stupéfait son auditoire endormi.
+Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde sur son
+épaule et qui sommeillait comme un bienheureux.
+
+--C'est bon, gronda frère Bruno avec rancune; ils ne sauront pas
+la fin de l'histoire de Tête-d'Anguille, voilà tout! Il arrangea
+sa roche en oreiller et mêla sa basse-taille au sommeil général.
+
+De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse de
+Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux ouverts.
+
+C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la nuit, on eût pu
+le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé, tête nue,
+la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont Saint-Michel
+sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube
+naissante les ailes d'or de son archange; puis les côtes de la
+Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore
+une sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait
+et tout se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce
+large océan de brume. Hue de Maurever était debout et immobile du
+côté de l'enceinte où l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans
+des murailles, il y avait trois cadavres; il y en avait cinq au
+dehors. Hue de Maurever pensait:
+
+--Huit chrétiens! huit Bretons mis à mort à cause de moi! Quand on
+s'éveilla dans la forteresse, monsieur Hue dit:
+
+--Je ne passerai point une nuit de plus ici. Il y a eu trop de
+sang de répandu déjà. Quand viendra la brume, j'irai sur la côte
+de Normandie, qui voudra me suivra.
+
+Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne réplique point.
+
+Pourtant Aubry fit cette objection:
+
+--Si Reine est trop faible pour le voyage?
+
+--On la portera, dit monsieur Hue.
+
+--Voilà qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frère Bruno avec
+respect; vous regardez mon bras et ma cuisse, c'est de la charité
+de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci,
+comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra plus. J'avais
+justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me guette.
+Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en
+tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un
+_casus belli,_ comme parlerait messire Jean Connault, notre
+prieur, qui est un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent
+guère. M'est-il permis de donner un humble conseil?
+
+--Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, quoique j'eusse aimé voir
+l'esprit des batailles sous un autre habit que le tien.
+
+--Eh, Monseigneur! chacun fait comme il peut, murmura frère Bruno;
+je suis valet de moines et non point moine, n'ayant pas été admis
+encore à prononcer mes voeux. D'ailleurs, quand madame Jeanne
+d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit,
+que je sache! Mon conseil, le voici: les grèves, par ce troisième
+quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi
+claires que le jour, et souvent davantage. En cette saison, les
+brouillards sont diurnes (qui signifie de jour), et si j'avais à
+prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit.
+
+--Quel moment choisirais-tu?
+
+--L'heure où nous sommes.
+
+--Où penses-tu que soit l'ennemi?
+
+--L'ennemi n'aura pas laissé un seul traînard à Tombelène. Il est
+à son repaire de Saint-Jean, de l'autre côté des grèves, ou bien
+il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle
+Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon digne
+seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considération...
+
+--Parle, mais parle vite.
+
+--Je peux bien dire que je n'ai point le défaut de bavardage. La
+considération que je voulais ajouter est celle-ci: ils ont une
+meute qui fera merveille après vous par la nuit claire, tandis que
+chacun sait bien que les lévriers, comme les limiers et autres
+chiens de courre, perdent les trois quarts de leur flair dans la
+brume.
+
+--Je n'ai jamais ouï parler de cette meute, dit monsieur Hue.
+Aubry s'approcha.
+
+--Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le
+brave frère Bruno est la vérité même. Il connaît les grèves mieux
+que nous, et je crois que nous pourrions, à la faveur du
+brouillard...
+
+--Mais si le brouillard se lève? objecta Maurever.
+
+Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère
+attentivement.
+
+--Le vent est tombé, dit-il; la mer baisse, nous en avons jusqu'au
+flux.
+
+--Soit donc fait suivant cet avis, conclut Maurever; allons
+visiter ma fille.
+
+Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. Quand il avait
+pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il
+avait déjà rendu visite à Reine.
+
+Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez légère, ne
+pouvait réellement faire obstacle au départ.
+
+Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses préparatifs qui
+ne devaient pas être bien longs.
+
+Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses
+dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne pouvons
+dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au
+versant occidental du mont porte de nos jours le nom de
+Croix-Mauvers.
+
+Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, seulement, c'était
+peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait profiter de
+l'occasion.
+
+Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour
+avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la
+main.
+
+--Que voulez-vous, bonnes gens? demanda monsieur Hue.
+
+--Monseigneur, répondit le vieux Simon, vous nous connaissez bien,
+nous sommes vos vassaux fidèles, les Le Priol, du village de
+Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est fiancée au jeune
+gars Jeannin.
+
+--Ce n'est pas le moment... commença Maurever.
+
+--C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme il y a des gens qui
+sont verbeux!
+
+--Je ne veux pas vous parler de fiançailles, Monseigneur, reprit
+Simon; mais le jeune Jeannin est venu à nous et nous a fait part
+d'une bonne idée qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine,
+notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre
+vassal. Parle, mon fils Jeannin.
+
+Jeannin était rouge comme une pomme d'api.
+
+--Voilà, dit-il, en tournant son bonnet dans ses doigts; on assure
+que c'est pour la demoiselle que le chevalier Méloir fait tout ce
+tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver? Moi,
+j'ai pensé: j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma barbe
+n'est pas encore poussée. Je pourrais bien mettre les habits de la
+demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me prendraient pour
+elle...
+
+--Et s'ils te tuaient, enfant! dit Maurever.
+
+--Oh! ça pourrait arriver, répliqua Jeannin en souriant, car ils
+seraient en colère de s'être trompés. Mais ça ne fait rien.
+
+--Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce Peau-de-Mouton! s'écria
+Bruno enthousiasmé.
+
+--La demoiselle serait sauvée, reprit Jeannin, voilà le principal.
+
+Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent s'opposer à
+ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit un
+signe.
+
+Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait pourtant la
+larme à l'oeil), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa derrière le
+mur.
+
+L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de mouton.
+Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était
+joli comme un coeur, au dire de toutes les Gothon!
+
+Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux blonds, envoya
+un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et franchit le
+premier l'enceinte pour entrer en grève.
+
+
+
+
+XXIX. Le brouillard.
+
+Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se
+mettre en marche.
+
+Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et
+qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.
+
+En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est
+dense et impénétrable aux regards.
+
+Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le
+monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au
+milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume,
+arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons
+estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le
+sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.
+
+Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur
+ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces
+merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et
+passent.
+
+Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan
+de brume.
+
+De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus
+terrible.
+
+Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de
+l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à
+peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un
+malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée,
+avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les
+rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les
+brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.
+
+On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et
+blessante pour l'oeil, répercutée qu'elle est à l'infini par les
+molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue
+est vaine; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.
+
+Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu
+mou et nuageux.
+
+Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut
+rendre plus précisément la réalité. Collez votre oeil à la vitre
+dépolie et regardez le grand jour au travers.
+
+Vous serez ébloui sans rien voir.
+
+La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit
+toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide,
+rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse
+les paupières.
+
+La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la
+vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.
+
+Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.
+
+C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité
+de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile,
+blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la
+conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On
+est à la fois submergé et fasciné.
+
+Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses
+étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse
+arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir
+l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit
+l'entendre sortir des profondeurs des tangues.
+
+Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes
+tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par
+enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.
+
+Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court,
+invisible, là-bas! De quel côté? On ne sait.
+
+Près ou loin? On ne sait.
+
+Mais elle court, elle glisse, elle arrive.
+
+Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces
+mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.
+
+Oh! comme elle va vite!
+
+N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds?
+
+On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est
+précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.
+
+Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se
+peupler de visions folles.
+
+Écoutez! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à
+la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis.
+Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.
+
+Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourné
+sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la
+dérobée un regard au fiancé?
+
+Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.
+
+Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs
+d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour
+que le jour du mariage?
+
+Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs,
+la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.
+
+Et la petite soeur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.
+
+Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur.
+
+--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiancée est
+bien belle! Merci Pierre, merci René... vertubleu! puisque voici
+la messe finie, à table! et buvons à ma douce Matheline!
+
+Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête
+dans le sein de sa mère.
+
+On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans
+la vie seulement on porte la couronne d'oranger.
+
+Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.
+
+Oh!... mais la table oscille et tombe. Où sont les convives
+joyeux?
+
+Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses
+cheveux blancs? la mère pleurant et riant, Rose, la petite soeur
+aux yeux malins?
+
+Le brouillard gris, silencieux, livide...
+
+--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas! la voix tombe
+à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y
+a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements
+leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui
+semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui.
+
+Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs pâles qui mènent
+tout à l'entour leur ronde insensée?
+
+Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui
+flottent, des yeux profonds et vides...
+
+--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer
+monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils
+sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les
+brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la
+fièvre à l'instant suprême.
+
+* * * *
+
+Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à
+Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était
+mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du
+brouillard pour renouveler leur attaque.
+
+Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient
+défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume,
+qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent
+attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient
+restés invisibles.
+
+Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui
+connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les
+secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.
+
+Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger
+contre la poursuite de leurs ennemis.
+
+La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse,
+aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de
+Genest; mais cette partie de la grève, sillonnée par
+d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée,
+présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret,
+même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.
+
+Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide,
+marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la
+direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.
+
+Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les
+jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses
+mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le
+chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.
+
+Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des
+Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une
+fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien
+la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher
+sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une
+demoiselle de bonne maison!
+
+Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un
+sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.
+
+N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait
+encore suffi à déguiser la supercherie.
+
+C'était un vrai brouillard, un brouillard _à ne pas voir son nez,_
+comme on dit entre Avranches et Cherrueix.
+
+À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le
+sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils
+cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.
+
+Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait
+entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine.
+Mais l'oeil était pour tous un organe désormais inutile.
+
+On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme
+à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.
+
+Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.
+
+--Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du
+bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux
+dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le
+bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à
+ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han...
+
+--Silence! ordonna la voix de Maurever.
+
+--Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine
+convers; je pense que je ne suis pas un bavard!
+
+Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque:
+
+--Devinez ce que répondit l'âne? Mais le Mathurin n'était pas en
+humeur de rire.
+
+--Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit
+Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains
+se cherchèrent et se réunirent au hasard.
+
+Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et
+déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour
+se reconnaître.
+
+Voici comment la caravane était disposée: Après le petit Jeannin,
+qui marchait en tête avec sa gaule à corne de boeuf, venaient
+monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.
+
+Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon,
+Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.
+
+Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite,
+tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de
+la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des
+Suzon et des Catiche.
+
+Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec
+frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à
+l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait
+cruellement déçue. Le silence était de rigueur.
+
+La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure
+environ.
+
+Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.
+
+En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.
+
+--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte!
+
+On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était
+ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite
+ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein
+sans le savoir.
+
+La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux
+approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait:
+
+--De l'éperon, mes enfants, de l'éperon! Ce brouillard-là nous la
+baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!
+
+--Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que
+nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme
+d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de
+midi!
+
+Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes
+contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main
+droite et grommela:
+
+--Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour
+tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre
+langue.
+
+--Allons! Bellissan! criait Méloir; découple tes lévriers, ils
+vont quêter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!
+
+Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que
+l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit:
+
+--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du
+diable si les chiens ont du nez par ce temps-là! Ils détaleraient
+à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.
+
+La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la
+petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma
+même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais
+Bruno aimait tant à parler! Chacun retint son souffle.
+
+--Holà! cria Méloir, ceci est la rivière; dans dix minutes, nous
+serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose! La
+cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.
+
+Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu
+garde de laisser dans le fort.
+
+--C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en
+ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de
+gémissement lui répondit:
+
+--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il
+n'eut point de réponse.
+
+--Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons; les pieds
+de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant!
+
+La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe
+étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir.
+Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des
+cours d'eau, où se trouvent les _lises_ ou sables mouvants,
+l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau
+souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec
+lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante
+et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface présente une assez
+grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et
+rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que
+nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières
+solides et les matières liquides, ont un caractère commun; le pied
+y enfonce au moment même où il s'y pose.
+
+Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève
+une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à
+l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le
+sable.
+
+Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une
+marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite
+mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son
+niveau.
+
+Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à
+mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.
+
+On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître
+entièrement dans les lises.
+
+
+
+
+XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de
+la Fée des Grèves.
+
+Un quart d'heure à disparaître!
+
+Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible
+agonie!
+
+Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur,
+les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent
+qu'à hâter l'immersion complète.
+
+Le corps fait son trou lentement... lentement!
+
+Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la
+chair, les jambes, le torse, la tête.
+
+On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il
+suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la
+submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un
+demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore
+au-dessus des sables.
+
+Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les
+fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.
+
+Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la
+parole avec précaution.
+
+--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il.
+
+--Quel animal? demanda Aubry.
+
+--Voyez! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir.
+
+Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout
+chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le
+sable.
+
+--Maître Loys était plus grand et plus beau que cela,
+murmura-t-il.
+
+--Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit
+Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un
+bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais.
+J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les
+côtes.
+
+--Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme! dit Aubry en lui
+frappant sur l'épaule; c'est bien, tu feras un maître soldat!
+Jeannin rougit de plaisir.
+
+Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait
+entendre.
+
+--Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat,
+c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en
+reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je
+vais donner un bon conseil.
+
+--Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements
+semblaient préoccuper très peu.
+
+--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses
+méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les
+tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un
+seigneur.
+
+--Eh bien? fit monsieur Hue.
+
+--Voilà! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas
+assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je déclare que
+je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge
+respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous
+avez...
+
+--Incorrigible bavard! interrompit Maurever.
+
+--Ah! par exemple! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux
+ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la
+Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da!
+et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on
+m'appelle bavard! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune: mon bon
+conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait
+Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les
+soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou
+bien près, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux
+dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les
+chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de
+nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit; mais
+on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors...
+
+--C'est vrai! s'écria Aubry.
+
+--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole,
+je m'y attendais!
+
+--Que faire? demanda Maurever.
+
+--Voilà! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de
+Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais
+tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an
+quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous
+sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la
+trace de ses pas.
+
+--Suivons donc la rivière! dit Aubry.
+
+--La rivière, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer
+Jeannin; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus
+dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la
+terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au
+milieu des grèves.
+
+Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de
+réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne
+répondit point.
+
+--Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous
+pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra
+connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le
+veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la
+place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.
+
+--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'écria Bruno, tu ne vivras
+pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres, à reculons!
+
+On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou
+douze minutes se passèrent,-- Maurever avait de nouveau commandé
+le silence.
+
+Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et,
+sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se
+rapprocher de Jeannin.
+
+Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère
+convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose
+pour produire cet effet-là!
+
+--Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut
+auprès de Jeannin.
+
+--Ici, répliqua ce dernier.
+
+Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.
+
+--Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il.
+
+--Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la
+respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais à la
+grâce de Dieu.
+
+--Où crois-tu être?
+
+--À l'orient du Mont.
+
+--Moi, je crois que nous sommes à l'ouest; la tangue mollit; le
+vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne
+le sentirions guère.
+
+--C'est vrai. Tournons à gauche.
+
+--Avertis, au moins, avant de tourner.
+
+--Tournons à gauche! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point
+de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler.
+
+--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa
+force:
+
+--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle eût
+rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé
+ceci: Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin
+s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur
+route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin
+déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs.
+
+--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il.
+
+--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les
+retrouve, cela suffira; prends à gauche; moi j'irai à droite. Et
+des jambes!
+
+Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes
+après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement.
+Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à
+Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard.
+Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs
+avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace,
+et ouvrit la chasse gaiement.
+
+--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons
+les forcer comme des lièvres en plaine.
+
+Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et
+soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur,
+tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.
+
+Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes,
+montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun
+d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne
+droite, comme s'il eût fait beau soleil.
+
+Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe
+entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas
+homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les
+traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier,
+puis il caressa doucement son lévrier en disant:
+
+--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse
+recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se
+présenta.
+
+Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été
+bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au
+flair et ne raisonnent guère, les heureux!
+
+À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.
+
+L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes
+suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et
+enfin le gros de la caravane.
+
+Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant,
+reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur
+vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.
+
+Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.
+
+Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on
+regarda la tangue de près; on fit de son mieux.
+
+On ne fit rien de bon.
+
+La brume semblait se rire de tout effort.
+
+Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès
+fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de
+sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et
+gris.
+
+--M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il,
+volontairement ou par l'effet du hasard.
+
+--Après? demanda Méloir.
+
+--Après, mon bon seigneur? on prétend que le sire d'Estouteville a
+reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée
+sur le territoire du royaume.
+
+--Qui prétend cela?
+
+--De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est
+un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de
+suite le plus près possible de la protection française.
+
+--Oh! hé! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du
+mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez!
+
+Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès;
+mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres,
+et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.
+
+Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de
+réfléchir.
+
+Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe
+de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à
+son oreille.
+
+Il tourna sur lui-même pour s'orienter! Seconde imprudence.
+
+Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur
+soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.
+
+On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on
+l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet
+extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans
+la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à
+ces extrémités, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides
+de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que
+ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au
+contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.
+
+Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a
+que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour
+former ces paumelles.
+
+La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue,
+résiste au flot et garde son plan.
+
+Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de
+paumelles.
+
+Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient
+maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans
+ce sable mou et prompt à s'affaisser.
+
+Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui
+joue à colin-maillard.
+
+La bravoure n'était pas son fait.
+
+Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des
+lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les
+fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient
+successivement arrêtées.
+
+Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du
+chemin, il n'aurait pas couru si vite!
+
+Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent
+d'elle.
+
+Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un
+coin ceux qu'elle n'aime pas.
+
+Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées
+bretonnes surtout.
+
+Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la
+nuit.
+
+La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par
+hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim.
+
+Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il
+se disait:
+
+--C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans
+parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois
+pour tout de bon! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela.
+Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont,
+j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour
+l'amour de Dieu.
+
+Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître
+Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il
+était à cent pas du Mont.
+
+--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les
+mains: Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et
+cent écus d'or!
+
+Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme
+un frôlement.
+
+Une robe de femme! il n'y avait pas à s'y tromper!
+
+On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une
+femme!
+
+Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce
+pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.
+
+Bonne prise, dans tous les cas!
+
+Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard
+s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.
+
+C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et
+sombre que surplombent les contreforts du monastère.
+
+Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une
+femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume.
+
+Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les
+vêtements de Reine de Maurever.
+
+Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds
+bouclés, qui brillaient au soleil.
+
+Il s'approcha tortueusement.
+
+De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui
+faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des
+Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable,
+depuis que monsieur était caché à Tombelène.
+
+Ils se dirent:
+
+--Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre
+lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il
+paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.
+
+Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on
+l'entendit crier:
+
+--Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié! Qu'avait-il à faire
+là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines?
+
+La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le
+brouillard.
+
+Il se débattait, le malheureux! La Fée et lui disparurent derrière
+la brume.
+
+Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent
+maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu
+le cou.
+
+Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il
+avait les pieds dans les cendres, et le _piché_ au coude, parlait
+trop à son aise de la Fée des Grèves.
+
+Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à
+parler d'elle, dites toujours _la bonne fée,_ ou ne passez jamais
+en grève...
+
+
+
+
+XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir.
+
+C'est à peine si nous avons le temps de verser une larme sur le
+sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était maquignon
+comme ceux de son pays; il avait une mâchoire mémorable; il ne
+disait jamais ni oui ni non; il possédait quelque teinture de
+philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point
+encore inventée.
+
+Il était païen à l'instar de tous les beaux esprits.
+
+Il était même un peu voleur.
+
+En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces quelques
+fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua
+si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.
+
+Cela dit, Vincent Gueffès, adieu!
+
+À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses hommes d'armes
+furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles
+absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui
+fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Gueffès.
+
+Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de
+parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence,
+les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient
+essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.
+
+Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être.
+
+Mais le proverbe: _Chercher une aiguille dans une charretée de
+foin_ est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y
+aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres.
+
+Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.
+
+Encore ne trouvaient-ils rien.
+
+Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait
+plus reculer.
+
+Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut.
+C'était une brave lance; mais ce n'était que cela. Les gens de
+cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur bonne
+conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.
+
+Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable
+carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit
+chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni
+méchants.
+
+Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont
+d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser
+aussitôt que leur pied touche une pente facile.
+
+Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse
+érige en système le hasard de leur chute.
+
+S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils s'écrient: On
+a calomnié la fange! La fange est un bon lit! C'est exprès que je
+suis dans la fange!
+
+Vive la fange!
+
+Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font
+fausse route; les hommes, non.
+
+Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait
+une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant
+cet emblème auguste en disant:
+
+--Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la
+plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de
+Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un tas
+de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en
+criant à tue-tête:
+
+--Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille était
+bien le soleil! Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui
+grisonnaient. Il s'était dit: Je veux un manoir, une femme, des
+vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen,
+expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce récit: la
+terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail: l'escopette du
+mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.
+
+Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme
+jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était
+un parfait coquin.
+
+Tant la logique est une irrésistible et belle chose! Posez les
+prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci étant accepté
+qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux
+Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait.
+Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas.
+Son zèle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant
+pouvait, demain, le mener au supplice.
+
+Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques
+connaissent le mérite du fait accompli.
+
+_Ce qui est fait est fait,_ dit l'odieux proverbe.
+
+Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze
+d'abominables; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de
+l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.
+
+Méloir pensait: Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc
+François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage.
+On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas!
+
+--Et allons! Rougeot, Tarot! Allons! Nantois, Grégeois, Pivois,
+Ardois! Allons, Léopard et Finot!
+
+Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, on ne
+l'appelait plus.
+
+--Allons, bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en
+chasse! en chasse! Ils allaient, en vérité! les chevaux ne
+quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrière. Les
+fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à
+cette poursuite acharnée.
+
+Il est même probable que, sans les retards occasionnés par
+l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où les traces
+se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent tombés
+déjà au pouvoir des hommes d'armes.
+
+Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue et de sa
+suite.
+
+Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il avait reconnu
+l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son chemin dans
+les sables; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le
+mieux.
+
+Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre
+si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient fait
+fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le
+découragement venaient.
+
+Et le brouillard ne diminuait point.
+
+La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est
+au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.
+
+En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la
+ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne
+délayée que la troupe avait sous les pieds.
+
+Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux
+circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.
+
+De temps en temps, un homme ou une femme se perdait.
+
+Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit pas.
+
+Une horrible angoisse serra le coeur du vieillard.
+
+Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.
+
+Chacun voulut chercher Reine.
+
+On tourna; on perdit la voie. Puis, les groupes se détachèrent. Il
+y avait maintenant impossibilité de se rallier.
+
+Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui
+tenait sa femme par la main.
+
+Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses
+deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour
+répondre à sa voix.
+
+Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit
+éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.
+
+Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et là à
+l'aventure.
+
+Dans la brume, tous ces différents groupes se croisaient
+maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la besogne
+des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour
+cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner
+le change aux chasseurs.
+
+Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart d'heure,
+lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.
+
+Il s'arrêta et colla son oreille contre la tangue.
+
+Son coeur battait bien fort.
+
+Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait naguère à
+son front avait disparu.
+
+Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux de Méloir.
+
+Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier
+besoin était de vivre, afin de protéger Reine.
+
+Les pas approchaient.
+
+Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes d'armes.
+
+--Holà! disait Péan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va
+rompre sa laisse!
+
+--Et Rougeot! répliquait Goëtaudon; ah ça, ils deviennent enragés,
+Bellissan, vos lévriers!
+
+--Chut! fit le veneur; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent? J'ai
+de la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur
+la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement! Le chevalier
+Méloir est-il là?
+
+--Messire Méloir! appelèrent discrètement plusieurs voix.
+
+Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point de réponse.
+
+--Voilà qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis
+bien sûr que nous allons avoir un relancé. Bellement, Reinot,
+coquin, bellement!
+
+--Hé bien! hé bien! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui
+m'entraîne. À bas, Pivois! à bas, de par le ciel! Bon! sa laisse
+s'est rompue dans ma main et Dieu sait où est le chien à cette
+heure.
+
+Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plaintif
+des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.
+
+Les autres chiens se démenèrent avec fureur.
+
+Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs
+laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois.
+
+Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque
+chenil de Rieux; gris de fer foncé, le museau pointu comme un
+poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.
+
+En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.
+
+C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine sensible. Le
+brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On distinguait
+parfaitement le sol; on voyait même à trois pieds à la ronde.
+
+Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant,
+couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le
+bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.
+
+Aubry s'était adossé contre ce poteau.
+
+Il avait à la main son épée nue.
+
+Dès l'instant où il avait entendu la conversation des hommes
+d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le
+flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.
+
+Une seule ressource restait: le combat.
+
+Le combat se présentait, certes, bien inégal; mais Aubry avait foi
+en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne
+désespéraient pas de la victoire.
+
+Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une épée, ils
+taillaient de leur mieux.
+
+Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes,
+c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes d'armes
+qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la
+fois la meute tout entière.
+
+Il se disait:
+
+--Ah! si j'avais seulement avec moi maître Loys! vrai Dieu! ce
+serait une belle équipée! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes
+pour moi: c'est notre mesure.
+
+--Mais, se reprenait-il en soupirant; pauvre maître Loys!... où
+est-il?
+
+Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une
+haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de Pivois.
+
+Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras raccourci, que
+lui donna Aubry.
+
+--Belle bête! murmura-t-il; c'est dommage! Ardois, lancé comme une
+flèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la
+tête à la volée d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal,
+brun de cotte à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la
+paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col
+tranché aux trois quarts.
+
+--Vrai Dieu! grondait maître Aubry qui s'échauffait à la besogne,
+les hommes ne viendront-ils pas à la fin! Les hommes venaient. On
+entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la
+silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans
+l'apercevoir.
+
+Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il était en train
+et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la sienne, un
+quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.
+
+Énorme, celui-là! noir de la tête aux pieds! beau comme on se
+représente les chiens fabuleux qui mènent l'éternelle course de
+Diane chasseresse.
+
+L'Achille des chiens!
+
+Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, tomba de
+l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire
+volte-face et le saisit à la gorge.
+
+Mais non point pour l'étrangler, oh! non! Pour le caresser plutôt,
+doucement et tendrement, comme l'épagneul favori vient mêler ses
+longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée.
+
+Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. Loys! maître
+Loys! le grand, le fier, l'intrépide! L'Achille des chiens, on
+vous le dit. C'était lui que Bellissan avait acheté à Dinan, par
+hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine.
+C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys! Écoutez,
+Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry
+avait une larme à la paupière.
+
+--Seigneur Dieu! vous êtes avec moi! s'écria-t-il sans plus se
+cacher, grand merci! Hardi, Loys!
+
+Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume:
+
+--À moi, taupins! ajouta-t-il, à moi, traîtres maudits! Méloir,
+Péan! Coëtaudon! Corson et d'autres, s'il y en a! Venez! venez!
+venez!
+
+Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. Aubry était
+dépassé; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était pas ce
+qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine
+n'aurait pas le temps de se sauver? C'était quelques minutes de
+gagnées: le salut peut-être!
+
+Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de vaincre.
+
+Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à côté de son
+maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.
+
+Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres d'Aubry, puis il
+serra sa bonne épée.
+
+--Hardi, Loys! Il y eut tout à coup un grand cliquetis de fer. Le
+sable se rougit autour du vieux poteau, vert de goémon. Les chiens
+étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes repoussés blasphémèrent.
+Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous!
+
+
+
+
+XXXII. Le tube miraculeux.
+
+C'était un étrange combat.
+
+Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les
+hommes d'armes à cheval.
+
+Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de
+guerre.
+
+Il avait quitté le mamelon où la brume était trop claire, et les
+hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle,
+où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque pas.
+
+Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait à
+l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître
+encore.
+
+Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme d'épée; elle taillait
+bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, Kerbehel de même, car
+ils avaient tous les trois de profondes blessures.
+
+Le pauvre héraut Corson grommelait:
+
+--Le buffle de mon justaucorps est devenu _de gueules!_
+
+_--_ L'épée haute, Corson! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra
+blasonner le lieu où nous sommes: «De sable au corps de héraut,
+couché, de carnation...»
+
+--» ...Accompagné de quatre malandrins de même», acheva Corson
+plaintivement.
+
+Kerbehel voulut répondre; mais Loys, qui en avait fini avec
+Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui, la gueule
+rouge, et le malmena cruellement.
+
+En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par l'épée
+d'Aubry-- Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous!
+
+--Cet homme est le diable! s'écria Coëtaudon qui donnait de grands
+coups de lance dans le vide.
+
+--Non pas! c'est le chien qui est le diable! balbutia Kerbehel,
+désarçonné à demi.
+
+--Ô mes compagnons! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni
+profit, ni gloire! Ce n'est pas celui-là que nous cherchons. Sus
+au vieux Maurever! et laissons ce ragot qui nous donne le change.
+
+L'avis était bon.
+
+--Sus! sus! clama Kerbehel, enchanté de ce biais.
+
+--Sus! sus! Et les éperons s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux.
+En ce temps déjà, les mots prenaient, à l'occasion, des
+significations très subtilement détournées.
+
+Sus! voulait dire ici: sauve qui peut!
+
+Mais la gloire était sauvegardée.
+
+Maître Loys fournit encore une charge; Aubry se lança une dernière
+fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent fraternellement,
+l'un près de l'autre, haletants, harassés,-- mais vainqueurs!
+
+Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et
+pompait lentement le brouillard.
+
+Un vent léger venait du large, annonçant le flux.
+
+Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui cachait les
+grèves allait se déchirer.
+
+Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse d'un changement
+à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de
+plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et
+luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin
+victorieux.
+
+Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes, dispersées sur
+les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et se
+combattre.
+
+Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du côté de la
+Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon ordre.
+
+À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret,
+portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de sable
+des sires de Ligneville en Cotentin.
+
+Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils
+eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque
+prochaine.
+
+Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, qui avaient
+rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume
+éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.
+
+Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, l'étendard de
+Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la bannière de
+France.
+
+Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du
+roc.
+
+On vit dans les sables un vieillard entouré de quelques femmes et
+de quelques paysans. Presque au même instant, les hommes d'armes
+de Méloir sortirent de la brume refermée.
+
+--En avant! dit le sire de Ligneville. La bannière de France fit
+flotter au soleil ses longs plis d'argent.
+
+La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre les fugitifs
+et les hommes d'armes.
+
+--Que venez-vous quérir sur les domaines du Roi? demanda monsieur
+de Ligneville.
+
+--Nous venons, par la volonté de notre seigneur le duc, répondit
+Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison.
+
+--Et portez-vous licence de franchir la frontière?
+
+--De par Dieu! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre
+seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l'Anglais, il
+a franchi la frontière sans licence.
+
+Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en bataille. Hue
+de Maurever perça les rangs.
+
+--Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s'en retourner
+chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres
+tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à
+me livrer en leurs mains.
+
+--Donc, pour ce, franchissez la rivière de Couesnon, messire,
+répliqua Ligneville; sur la terre du Roi, on ne se rend qu'au Roi.
+
+Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons:
+
+--Qui est votre chef? Kerbehel, Corson et Coëtaudon se
+consultèrent.
+
+--Notre chef est le chevalier Méloir, dirent-ils.
+
+--J'ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de
+Ligneville; dites-lui, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il
+évite de passer à portée de ma lance, car monsieur l'abbé du mont
+Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire pendre.
+
+Le rouge vint au front du vieux Maurever.
+
+--Par mon salut! messire, s'écria-t-il; le duc François l'a fait
+chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une
+insulte au duché de Bretagne tout entier.
+
+--Allons! disaient en riant les soldats du monastère; voici le
+vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.
+
+Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serrée
+avec respect.
+
+--Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne
+ami, avait-il dit, de grand coeur je rétracte mes paroles.
+
+Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de
+l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux
+animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le
+prisonnier du Roi!
+
+Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi et conduit
+derrière les rangs.
+
+--Holà! maraudaille! s'écria Ligneville, avec rudesse; maintenant,
+hors d'ici et vitement! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de
+Méloir.
+
+Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de conscience large et
+peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais c'étaient des
+Bretons.
+
+Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalète
+faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent
+résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.
+
+Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du monastère si
+quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les
+réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de
+sa fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des
+murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.
+
+On monta la rampe.
+
+Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les premiers au
+monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que Reine et
+Simonnette étaient avec le gros de la troupe.
+
+Hélas! le pauvre Bruno avait l'oreille basse.
+
+Il était rentré au bercail et s'était mis à la disposition du
+frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline et bien
+sérieusement.
+
+Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui retardait
+l'exécution.
+
+--Mon frère Eustache, disait-il au pénitencier, cela me rappelle
+l'histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprès de Rennes.
+Il était bien malade quand il fut condamné à la peine de la hart.
+On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le
+pendit.
+
+Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de Bretagne était
+fort mince au monastère en ce moment, et que le secours apporté à
+monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme oeuvre pie.
+
+Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue gravissant la
+rampe.
+
+Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du vieillard.
+
+--Reine! prononcèrent tous deux, en même temps, monsieur Hue et
+Aubry.
+
+--Elle n'est pas au monastère? demanda le vieux chevalier.
+
+--Vous ne la ramenez pas? demanda Aubry à son tour. Ce fut un
+moment d'angoisse cruelle. Jeannin, l'heureux petit Jeannin, avait
+Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle
+Reine était perdue, il s'arracha des bras de Simonnette.
+
+--Je vais rentrer en grève, dit-il; la mer monte, il faut se
+hâter! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines.
+
+Ce mot: «_la mer monte»_ les frappait au coeur. Aubry serra la
+main de Jeannin, et lui dit:
+
+--Viens avec moi! Mais, au lieu de descendre à la grève, il gravit
+précipitamment la rampe et s'élança dans l'escalier de la salle
+des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.
+
+De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches.
+Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne
+l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait
+encore dans les escaliers.
+
+--Ouf! disait-il; ou... ouf! cela me rappelle l'histoire de Jean
+Miolaine, le maître gantier, qui paria de monter au beffroi de
+Coutances pendant que Perrin Langérier, son compère, boirait une
+double pinte de vin d'Anjou... ou-ou-ouf!
+
+Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient
+déjà l'espace du regard.
+
+Le brouillard s'était levé. L'oeil planait sur l'immensité des
+sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui
+montait. Sur la grève, rien.
+
+Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine qui se montrait
+de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de
+Saint-Georges.
+
+Aubry le désigna du doigt à Jeannin.
+
+--C'est trop loin, dit le petit coquetier; on ne peut pas
+savoir... Puis il ajouta:
+
+--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au
+front des gouttes de sueur glacée.
+
+--Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant
+physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, dans le clocher, un
+tube de bois garni de verres. J'ai mis mon oeil une fois dans ce
+tube, et j'ai vu,-- n'est-ce point magie?-- j'ai vu les femmes de
+Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si
+Cancale se fût avancé vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à
+travers la mer.
+
+--Ce bonhomme rêve! s'écria Aubry qui frappa du pied. Bruno
+s'élança vers le clocher et redescendit l'instant d'après avec une
+sorte de bâton creux, formé d'anneaux cylindriques qui
+s'emboîtaient les uns dans les autres.
+
+Aubry mit son oeil au hasard à l'une des extrémités.
+
+Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, à
+quatre lieues de là.
+
+Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa poitrine.
+
+Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait sur le sable
+étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa
+poitrine à deux mains.
+
+--Reine! Reine! dit-il; Julien et Méloir!!! Au risque de se briser
+le crâne, il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la
+plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et
+traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou.
+Le cheval du sire de Ligneville était attaché au bas de la rampe.
+Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux.
+Bientôt, on put le voir galoper à fond de train sur la grève. Il
+tenait à la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand
+lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient.-- C'était un
+tourbillon! Jeannin avait dit:
+
+--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir,
+c'était Reine. Du sang aux éperons! hope! hope! Reine-- et Méloir!
+Car pour Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de
+Méloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien! Hope! hope! hardi,
+maître Loys! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande
+foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était
+agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains
+tremblantes. On suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il
+à temps? Jeannin se demandait:
+
+--Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils
+immobiles, si près de la mer qui monte? Il prit le tube à son tour
+et devint plus pâle qu'un mort.
+
+--Ils sont _enlisés!_ balbutia-t-il; le chevalier a du sable
+jusqu'à la ceinture, et demoiselle Reine disparaît... disparaît...
+La cloche du monastère tinta le glas.
+
+Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix disait:
+
+--Il y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour
+ceux qui vont mourir!
+
+
+
+
+XXXIII. Les lises.
+
+Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du
+soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé seul, aux
+environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la
+terre ferme.
+
+Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait
+point.
+
+Il était de terrible humeur.
+
+Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience,
+car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.
+
+Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas
+s'avouer qu'il avait échoué honteusement.
+
+Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.
+
+Sarpebleu! comme il disait le bon Méloir; damner son âme, encore
+passe s'il s'agit d'un bon prix! Mais se donner à Satan gratis,
+quelle école! et que ce maître Satan devait bien rire!
+
+En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie
+fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa faute et de
+dire son _meâ culpâ._
+
+D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des nuages
+formidables.
+
+L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi se punit
+double.
+
+Et c'est bien fait!
+
+Hélas! hélas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave
+homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux
+manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, _l'aurea
+mediocritas_ enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour
+atteindre ce joyeux résultat?
+
+Hélas! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent! Le ciel
+était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir!
+
+Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans
+qui cheminaient.
+
+Il s'était trop hâté de désespérer.
+
+L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l'épaule, et
+l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs
+dans l'esprit du chevalier Méloir.
+
+Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni
+de longs services.
+
+Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait
+interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent
+Gueffès voulait si bien faire pendre.
+
+Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait
+l'accabler.
+
+Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de
+Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le
+renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.
+
+L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète
+n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.
+
+Méloir choisit un endroit où le Couesnon _étalait_ sur le sable,
+c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur
+de grève.
+
+Ces passages sont les gués les plus sûrs.
+
+Méloir lança son cheval.
+
+Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le
+premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'arrêtèrent.
+
+Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon.
+
+--Que diable veut dire ceci? gronda Méloir. Puis il ajouta tout
+haut:
+
+--Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.
+
+Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se
+leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.
+
+--Maintenant fuyons! s'écria Julien Le Priol; ses armes le gênent;
+il ne nous atteindra pas.
+
+Oh! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé
+naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût
+échappé en se jouant au chevalier Méloir.
+
+Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle
+essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.
+
+--Sarpebleu! s'écria Méloir exaspéré; est-ce comme cela, manant
+endiablé? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval!
+Attends!
+
+Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.
+
+C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'oeil au
+télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur
+des moines et amateur de physique.
+
+Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un
+second coup d'arbalète.
+
+Mais il n'avait que son couteau court pour détourner la longue
+épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.
+
+--Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant; que Dieu vous
+protège! moi, j'ai fait ce que j'ai pu.
+
+--Reine! s'écria Méloir qui n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille
+de Maurever.
+
+--Oh! oh! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait
+résister à un chevalier!
+
+--Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne
+faites que changer de serviteur.
+
+En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire
+de Ligneville.
+
+Maître Loys volait, le ventre sur le sable.
+
+Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait.
+C'était la mer.
+
+Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et cherchait à la
+relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers de ces
+grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la mer.
+
+Reine était presque évanouie.
+
+Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la remettre debout,
+ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous ses pieds.
+
+Il était armé lourdement.
+
+Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses
+genouillères.
+
+Il lâcha Reine et voulut se dégager.
+
+Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu'à creuser
+davantage le trou qui allait être son tombeau.
+
+Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.
+
+--Est-ce qu'il me faudra mourir ici! pensa-t-il tout haut. Reine
+l'entendit. Elle se redressa galvanisée. Couchée comme elle
+l'était, et occupant une grande surface, son poids avait à peine
+attaqué le sable.
+
+Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort à faire, car
+ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du chevalier dans
+la tangue lourde et molle.
+
+L'espoir lui monta au coeur avec violence.
+
+La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, vint lui donner
+une force nouvelle. Elle jeta un coup d'oeil sur Méloir qui
+enfonçait à vue d'oeil.
+
+--Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main
+blanche s'appuya sur le sable pour aider le mouvement de son
+corps.
+
+Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main
+blanche.
+
+Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il dit:
+
+--Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il;
+j'avais juré que tu serais ma femme. Reine poussa un cri
+d'horreur.
+
+Ce fut en ce moment que, du haut des galeries supérieures, une
+voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit:
+
+--Priez pour ceux qui vont mourir! Sur la plate-forme tout le
+monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus
+pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, répondait
+l'oraison dite par les moines pour les condamnés du _periculum
+maris._ Jeannin, Simonnette, son père et les autres vassaux de
+Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande
+ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le
+cheval d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître
+Loys, le grand lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la
+mort ou de la vie, allait arriver le premier?
+
+Reine n'avait poussé qu'un cri.
+
+Puis sa charmante tête blonde s'était renversée, tandis que ses
+grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.
+
+Elle aussi priait.
+
+Elle priait pour son père et pour Aubry avant de prier pour
+elle-même.
+
+Méloir la couvrait d'un regard de damné.
+
+Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.
+
+Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de
+Saint-Michel.
+
+Méloir sourit.
+
+Reine détourna la tête.
+
+Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger renflement du
+terrain lui indiqua le lieu où le manoir de Saint-Jean-des-Grèves
+se cachait derrière les arbres.
+
+C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée. C'était là
+qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.
+
+--Vous pensez à lui, damoiselle? dit Méloir qui voulait railler,
+mais dont les dents grinçaient.
+
+--Pensez à Dieu! répliqua la jeune fille, sereine et calme, en
+face de la dernière heure. On entendait le sourd grondement du
+flot.
+
+Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer se rivait
+sur le bras de Reine...
+
+Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se faisait. Maître
+Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà la mer.
+
+Et Aubry était derrière maître Loys.
+
+--Aubry! Aubry! à moi! cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir
+essaya de l'attirer à lui. Ses yeux hagards disaient quel était
+son dessein horrible.
+
+La vengeance qui lui échappait, il voulait la ressaisir, et jeter
+à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.
+
+--À moi, Aubry! à moi! répéta la jeune fille qui résistait, mais
+qui se sentait entraînée invinciblement.
+
+--Je ne mourrai pas seul! cria Méloir. Au moment où son autre main
+allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu'une
+flèche. Sa lance avait traversé de part en part la gorge de
+Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable cacha sa
+blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue. Et
+la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi,
+_s'enlisait_ lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance
+en travers pour assurer ses pieds.
+
+--Tu n'auras pas le temps! dit Méloir en souriant au flot qui vint
+lui baigner le visage. Un visage de réprouvé! Le cheval, dès qu'il
+sentit l'eau à ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant
+la direction de sa fuite.
+
+Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut rêver un
+danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait de
+toutes parts.
+
+Si le cheval partait, Reine était perdue sans ressource. Aubry la
+quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de
+maître Loys en commandant:
+
+--Ne bouge pas! Le cheval révolté fit un bond.
+
+--Hope! hope! cria Méloir d'une voix étranglée et mourante. Maître
+Loys se pendit à la bride. Le flot passa par-dessus la tête de
+Méloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec
+son fardeau.
+
+Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante.
+
+--Hope! hope! cria Aubry à son tour. L'eau jaillit sous le sabot
+du bon cheval. Du chevalier Méloir, il n'était plus question. Son
+dernier soupir mit une bulle d'air à la surface du flot. La bulle
+creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fiancé.
+Elle remerciait Dieu ardemment.
+
+Sauvée! sauvée par Aubry! Deux immenses joies!
+
+Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever
+remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, il
+assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons
+de dénouer.
+
+Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient, mais par les
+yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube de
+Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en
+personne.
+
+Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et
+de la lutte.
+
+Seigneur Jésus! au moment où les doigts crispés du réprouvé
+avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait
+failli tomber à la renverse.
+
+Mais la lance d'Aubry! oh! le bon coup de lance!
+
+Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval!
+c'était cela un chien!
+
+Frère Bruno se disait, le matois: «En l'an cinquante, le lévrier
+de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc.,
+etc.»
+
+Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa
+mémoire!
+
+Et à mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance écoutait,
+bouche béante.
+
+Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.
+
+Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait
+à combattre: la mer.
+
+--Oh! disait-il, comme si Aubry eût pu l'entendre; à droite,
+messire, à droite, au nom de Dieu! Devant vous est le fond de
+Courtils. Saint Jésus! le chien a deviné! Ils tournent à droite!
+
+--Allons, vous autres, reprenait-il en s'adressant à l'assistance,
+un _Ave,_ vite, vite, pour qu'ils passent les lises du Haut-Mené.
+Mais vous n'aurez pas le temps... Oh! le brave chien!... il les
+conduit tout droit, comme s'il avait péché des coques toute sa vie
+dans les tangues. Tenez! tenez! les voilà qui sortent du flot...
+s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit... Bonne
+Vierge! bonne Vierge! le flot les reprend!... mais piquez donc,
+messire Aubry; de l'éperon! de l'éperon!
+
+Il essuya la sueur de son front.
+
+--Eh bien, enfant? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin
+fut une seconde avant de répondre.
+
+Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler comme un fou sur
+la plate-forme.
+
+--La mare est tournée, dit-il. Oh! le brave chien! Maintenant,
+vous pouvez bien aller à l'église remercier le bon Dieu.
+
+Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père. Petit
+Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une
+éternelle amitié.
+
+--Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, tout le monde est
+content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et
+Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.
+
+--Que demandes-tu? s'écria monsieur Hue, qui avait ses lèvres sur
+le front de Reine; tu es un vaillant homme!
+
+--Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, et cela me rappelle
+l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait à
+sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme
+brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui
+chantait... Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion
+que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce
+que Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence
+rigoureux que j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie
+d'intercéder auprès du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne
+quitte de la discipline.
+
+Frère Bruno eut sa grâce.
+
+En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait:
+
+--Je me suis bien battu pour un seul bras cassé! Saint-Michel
+archange! la bonne nuit! Si on avait pu conter, par-ci par-là, une
+petite aventure, je dis que la fête n'aurait pas eu sa pareille!
+Et cela me fait souvenir de l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu
+de Plestin, que je vais narrer par le menu au frère infirmier pour
+me refaire un peu la langue!
+
+
+
+
+Épilogue: Le repentir.
+
+Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du matin, une
+cavalcade suivait la route d'Ancenis à Nantes, le long des bords
+de la Loire.
+
+Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique rivière
+coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se
+composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame.
+Quelques gens de service suivaient.
+
+Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les gardes
+inclinèrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier,
+qui était d'un grand âge.
+
+La cavalcade passa.
+
+Les gardes se dirent:
+
+--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
+contre le duc François.
+
+Et le moment était bien favorable, en vérité. Le duc François se
+mourait d'un mal inconnu, dont les premières atteintes s'étaient
+déclarées en la ville d'Avranches, le soir du service funèbre
+célébré dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et
+le salut de l'âme de monsieur Gilles de Bretagne.
+
+Le 6 juin de la même année de grâce, quarante jours en ça. Le duc
+François avait tenu cour plus brillante que jamais prince breton.
+
+Mais par la ville on disait que la cour du duc François entourait
+maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frère et son
+successeur.
+
+Quelques vieux serviteurs restaient auprès du lit où le malheureux
+souverain se mourait, avec madame Isabelle d'Écosse, sa femme et
+ses deux filles.
+
+Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu était là.
+
+Devant la justice du châtiment, l'ingratitude des courtisans
+disparaissait aux yeux de la foule.
+
+Nantes était alors la capitale de ce rude et vaillant pays qui
+gardait son indépendance entre deux empires ennemis: la France et
+l'Angleterre.
+
+Nantes était une ville noble, mirant dans la Loire ses pignons
+gothiques, et fière d'être reine parmi les cités bretonnes.
+
+La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues bordées de riches
+demeures.
+
+Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'hôtel de Richemont, ancien
+fief de son frère Gilles.
+
+À la porte de l'hôtel, il y avait foule d'hommes d'armes et de
+seigneurs, qui se tournaient, comme il convient à la sagesse
+humaine, du côté du soleil levant.
+
+Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant passer la
+cavalcade:
+
+--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
+contre le duc François. Et n'était-ce pas justice?
+
+Le duc François l'avait traqué comme une bête fauve. Le duc
+François avait mis sa tête à prix!
+
+La ville était triste. Les ruisseaux fangeux roulaient à flots une
+eau grisâtre. Les murs des maisons, détrempés par la pluie,
+donnaient aux rues un aspect lugubre.
+
+Les cloches de la cathédrale tintaient un carillon à basse volée
+qui prolongeait ses vibrations monotones et funèbres.
+
+À peine voyait-on, à de larges intervalles, un pauvre homme ou un
+bourgeois emmitouflé se risquer sur le pavé mouillé.
+
+Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les commérages
+allaient leur train, et partout on entendait, comme si ç'avaient
+été les _paroles_ de ce chant dolent radoté par les cloches:
+
+--Le duc se meurt! le duc se meurt! Monsieur Hue pressait la
+marche de sa monture. À ses côtés chevauchait Reine, qui était
+bien pâle encore de sa blessure, mais qui était belle comme les
+anges de Dieu.
+
+Aubry suivait Reine.
+
+À deux jours de là, l'église d'Avranches s'était illuminée pour
+une douce fête: le mariage d'Aubry de Kergariou avec Reine de
+Maurever. Mais la bénédiction nuptiale n'avait point été
+prononcée. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de
+Dol avait dit à monsieur Hue:
+
+--J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le duc François attend sa
+fin le dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel qui lui fut
+donné par vous au nom de feu son frère. Notre seigneur souffre
+bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonné. Sa dernière heure sera
+dure.
+
+Monsieur Hue ordonna qu'on éteignît les cierges, et fit seller son
+cheval-- Enfants, dit-il à Reine et à Aubry, vous avez le temps
+d'être heureux. Il partit. Et il arrivait à Nantes juste le
+dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel. Il était dix
+heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal.
+Monsieur Hue mit pied à terre au bas du perron avec sa fille et
+Aubry de Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit
+tout droit le chemin connu de la chambre ducale.
+
+Sur les marches de l'escalier où jadis sonnait, tout le jour
+durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit enfant
+qui pleurait.
+
+Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens de courre,
+de ceux qu'on appelait _fidéliens,_ et dont les statues de marbre
+sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchés sur leurs tombeaux,
+refusaient de jouer avec lui.
+
+Les deux chiens étaient étendus, le col allongé, la tête
+renversée, et hurlaient plaintivement.
+
+Hue de Maurever s'arrêta. Son coeur se serrait. Cette solitude
+avait quelque chose de poignant et de terrible, pour l'homme qui
+avait vu à d'autres époques le palais ducal encombré d'or et
+d'acier retentir de bruits si joyeux.
+
+--Monseigneur le duc est-il en son réduit ordinaire? demanda-t-il
+à l'enfant.
+
+--Monseigneur le duc est à l'hôtel de Richemont, répondit celui-ci
+sans hésiter; quand il va venir ici, les chiens sauteront et l'on
+pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui se porte bien, oui!
+
+--Le duc François est-il donc déjà mort?
+
+--Oh! non! répliqua l'enfant avec un soupir; on disait qu'il
+mourrait ce matin, mais il ne meurt pas encore! Monsieur Hue monta
+les degrés.
+
+Aubry et Reine le suivirent, la tête baissée. L'enfant disait:
+
+--Oui, oui, le duc Pierre se porte bien! Il amènera des soudards;
+il leur donnera du vin. Les soudards chanteront; les chiens
+sauteront, et l'on rira!
+
+Tout ragaillardi par cette pensée, le blond chérubin fit la
+cabriole sur les dalles du vestibule et cria:
+
+--Maître Guinguené! as-tu bientôt fini de souder le cercueil?
+Maître Guinguené était plombier juré de la cour. Monsieur Hue le
+trouva sur le palier, soudant avec soin le cercueil où l'on allait
+mettre le duc François. Le duc François, de sa chambre, pouvait
+entendre le marteau du maître Guinguené, plombier de la cour.
+Monsieur Hue poussa la porte des appartements.
+
+Les ducs de Bretagne étaient des souverains puissants, plus
+puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le roman
+historique et l'histoire romanesque ont enflé à l'envi
+l'importance.
+
+La cour de Bretagne était une des plus brillantes cours du monde.
+
+Ce palais silencieux et désert, où le plombier soudait sa boîte
+mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanités humaines que
+toute réflexion serait superflue.
+
+Dans les appartements, ornés avec magnificence, il n'y avait
+personne.
+
+Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du petit oratoire
+gothique.
+
+C'étaient Isabelle d'Écosse, la duchesse régnante, et ses deux
+filles.
+
+Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et Aubry,
+madame Isabelle se retourna.
+
+Elle laissa échapper un geste d'effroi.
+
+--Oh! messire Hue, dit-elle en pleurant, c'est le quarantième
+jour. Vous n'aurez pas besoin de répéter votre appel impitoyable!
+
+Les deux jeunes filles se cachaient derrière leur mère. Cet homme
+était pour elles le messager de la colère de Dieu. Hue de Maurever
+prit la main de la duchesse et la baisa respectueusement.
+
+--Madame, répliqua-t-il, j'ai suivi les ordres de mon maître
+mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui m'a dit par la
+voix de ma conscience: Va vers ton seigneur abandonné. Fais avec
+ta famille une cour à son agonie.
+
+--Est-ce vrai, cela, messire? s'écria Isabelle, qui se redressa.
+
+--Je suis bien vieux, madame, et je n'ai jamais menti.
+
+Par un mouvement plus rapide que la pensée, la duchesse, se
+baissant à son tour, mit ses lèvres sur la rude main du chevalier.
+
+--Allez! allez, dit-elle; notre seigneur a grand besoin d'aide à
+l'heure de sa mort.
+
+Dans la pièce qui précédait la retraite du malade, Jacques Huiron,
+médecin, composait des vers latins en l'honneur de Françoise
+d'Amboise, femme du duc Pierre.
+
+--Il en a bien encore pour une heure avant de trépasser,
+grommela-t-il; c'est long! La fin de l'hexamètre est évidemment
+_Francesca, coronam... Fran-cesca co-ro-nam!_ Tout le monde
+s'appelle Françoise, Françoise de Dinan, Françoise d'Amboise,
+Françoise la Chantepie... C'est égal:
+
+_Ille ego qui medicus primun,_
+
+_Francesca coronam,_
+
+_Carmin cantabam..._
+
+C'est contourné, subtil, joli. «Je suis, ô Françoise, le premier
+médecin dont les vers aient chanté votre couronne!» _Francesca
+coronam._ Ca, co... Enfin n'importe!
+
+Monsieur Hue, Aubry et Reine étaient auprès du lit de leur
+souverain.
+
+François ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'eût pas reconnu.
+
+--Gilles, mon frère, prononça-t-il d'une voix brève et haletante;
+c'est à l'heure de midi que votre appel me fut dénoncé. À l'heure
+de midi, je serai à votre face, sous la main de notre Seigneur
+Dieu!
+
+Aubry et Reine s'agenouillèrent. Monsieur Hue resta debout.
+
+--Gilles, mon frère, reprit le moribond, je te le jure sur le
+restant d'espoir que je garde de fléchir la justice divine: Je
+t'aimais. Ce sont les méchants conseillers qui m'ont perdu,
+Olivier de Méel, Arthur de Montauban et d'autres... et d'autres...
+car ils fourmillent autour des princes!
+
+--Holà! s'écria-t-il en apercevant monsieur Hue; gardes! à moi!
+
+Monsieur Hue inclinait en silence sa tête vénérable. François
+tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur.
+
+--Que veux-tu? murmura-t-il.
+
+--Faire hommage à mon seigneur, répondit Maurever, et lui apporter
+ma vie. François se souleva sur le coude:
+
+--Je te connais... tu es un chrétien et un chevalier; tu ne mens
+pas, toi! parle-moi de mon frère!
+
+--Je vous parlerai de vous, s'il vous plaît, mon seigneur, et de
+la miséricorde infinie du ciel.
+
+--Approche, dit le duc avec brusquerie; quand je vais mourir,
+veux-tu sauver mon âme?
+
+--Oui, sur le salut de la mienne!
+
+--Donne-moi ta main. Maurever obéit. Les doigts de François
+étaient de marbre.
+
+--Qui est ce jeune soldat? demanda-t-il en regardant Aubry.
+
+Puis, avant qu'on eût le temps de lui répondre, il ajouta en
+fronçant le sourcil:
+
+--Je le reconnais! je le reconnais! J'entends encore le bruit de
+son épée tombant sur les dalles de la basilique. C'est le premier
+qui m'ait abandonné!
+
+--C'est le dernier qui vous abandonnera, monseigneur, murmura
+Reine doucement. Aubry avait la main sur son coeur. Il ne répondit
+point.
+
+--Lève-toi, lui dit le duc. Aubry se leva.
+
+--De par Dieu et monsieur saint Michel, reprit le mourant, je te
+fais chevalier, Aubry de Kergariou!
+
+--Monseigneur... voulut s'écrier Aubry.
+
+--Silence! Soulève cette draperie qui est au-dessus du prie-Dieu.
+Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on vit le portrait en pied
+de Gilles de Bretagne en costume de guerre.
+
+Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde restait muet.
+
+--Écoute-moi, messire Hugues, dit le duc, dont la voix s'affermit;
+il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand mon dernier souffle
+s'arrêtera sur ma lèvre, et ce sera bientôt, va! tu iras à ce
+portrait et tu diras: Gilles de Bretagne, au nom de Dieu, je
+t'adjure de pardonner à ton frère. Le feras-tu?
+
+--Je le ferai. François remit sa tête sur l'oreiller. Reine lui
+passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry priaient à
+haute voix.
+
+Les prêtres vinrent, puis le médecin, qui cherchait son second
+distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux enfants.
+
+Au premier coup de midi, François poussa un long soupir.
+
+--Gilles de Bretagne! prononça Maurever, avec force, au nom de
+Dieu, je t'adjure de pardonner à ton frère! Le mort eut comme un
+sourire.
+
+* * * *
+
+On disait aux abords de l'hôtel de Richemont:
+
+--Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc Pierre. Mais monsieur
+Hue ne voulait rien.
+
+Trois jours après, Reine de Maurever était dame de Kergariou.
+
+Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean, dans cette
+salle où la Fée des Grèves avait enlevé l'escarcelle du chevalier
+Méloir, entouré de ses hommes d'armes.
+
+Simonnette devient, le même jour, la femme du petit Jeannin.
+
+Et le frère Bruno fut de la noce, par licence spéciale.
+
+Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures, que les
+oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux
+semaines.
+
+
+
+
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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