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diff --git a/14398-8.txt b/14398-8.txt new file mode 100644 index 0000000..588edbf --- /dev/null +++ b/14398-8.txt @@ -0,0 +1,12387 @@ +The Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fée des grèves + +Author: Paul H.C. Féval + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14398] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + +Paul Féval (père) + +LA FÉE DES GRÈVES + +Publication en 1850 + + + +Table des matières + +I. La cavalcade. +II. Deux porte-bannières. +III. Fratricide. +IV. Veillée de la Saint-Jean. +V. Un Breton, un Français, un Normand. +VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol. +VII. À la guerre comme à la guerre. +VIII. L'apparition. +IX. Maître Gueffès. +X. Douze lévriers. +XI. Course à la fée. +XII. Les mirages. +XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys. +XIV. Prouesses de maître Loys. +XV. À quand la noce? +XVI. Amel et Penhor. +XVII. La faim. +XVIII. Jeannin et Simonnette. +XIX. Le départ. +XX. Deux cousins. +XXI. La rubrique du chevalier Méloir. +XXII. Frère Bruno. +XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance. +XXIV. Dits et gestes de frère Bruno. +XXV. Gueffès s'en va en guerre. +XXVI. Avant la bataille. +XXVII. Le siège. +XXVIII. Où Jeannin a une idée. +XXIX. Le brouillard. +XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de +la Fée des Grèves. +XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir. +XXXII. Le tube miraculeux. +XXXIII. Les lises. +Épilogue: Le repentir. + + + + +I. La cavalcade. + +Si vous descendez de nuit la dernière côte de la route de +Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour +peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais, +vous ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté +la terre ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité +morne et muette. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne +habitée; vous diriez que la route court entre deux grandes mers. + +C'est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes +décédés; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes +transformés aussi bien que les ombres humaines. + +Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce +marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de vue +son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et +Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène. +Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de +Châteauneuf, où la mare de Saint-Coulman reste comme une +protestation de la mer expulsée. + +Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles, +avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage! + +Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du rivage +actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes géants +jusque par delà les îles Chaussey. + +La tradition et les antiquaires sont d'accord; les manuscrits font +foi: la forêt de Scissy couvrait dix lieues de mer, reliant la +falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de Carolles, +par un arc de cercle qui englobait le petit archipel. + +Quelque jour, on fera peut-être l'histoire de ces prodigieuses +batailles où la mer, tout à tour victorieuse et vaincue, envahit +le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et +se creuse dans les mystères de l'abîme une retraite plus profonde. + +Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne +courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier. + +Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue semble ou +superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les +marées sont si hautes! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre +qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux, +franchir des lieues et venir! + +Venir de si loin, la mer! pour s'arrêter, docile, devant quelques +pierres amoncelées et clapoter au pied de la chaussée comme la +bourgeoise naïade d'un étang! + +Involontairement on se dit: Si la marée fait une fois ce grand +voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre ou cinq pieds +de sable et de roche pour arrêter son élan? + +Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue +reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée +conquise sur l'Océan. + +Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain, comme dans un +mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de grève +sont entre ce point de la digue et le Mont. + +De ce lieu, qui s'élève à peine de quelques mètres au-dessus du +niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des plus +hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui +courent en zig-zag dans les lagunes; à l'est, la chaîne des +collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton; au +sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l'or des +flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains; au sud, le +Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol; à l'ouest, les côtes +normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et +Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin. + +Oeuvre des siècles intermédiaires, la digue semble placée là +symboliquement, entre le château moderne et la forteresse antique. +Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grèves, la gloire du +passé; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être +de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le +roi des guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont +la mer à leurs pieds. + +Mais le château moderne, prudent comme notre âge, s'est mis du bon +côté de la digue. + +Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel ont été, de +tout temps, fertiles en tragiques aventures. + +Son nom lui-même _(le Mont-Saint-Michel au péril de la mer)_ en +dit plus qu'une longue dissertation. + +Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou quarante le +nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables. + +Peut-être y a-t-il exagération. Jadis la croyance commune triplait +ce chiffre. + +La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent autour du +Mont, variant d'une marée à l'autre et ne gardant pas plus la +trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la +marque du sillage d'un navire, il faut toujours se fier à la +douteuse intelligence d'un guide, et mettre son âme aux mains de +Dieu. + +On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel à travers les _tangues,_ +les _lises_ et les _paumelles_[1], coupées d'innombrables cours +d'eau qui rayent l'étendue des grèves; on y va des Quatre-Salines +et de Pontorson: ceci pour la Bretagne. + +[Note 1: Les _tangues_ sont généralement le sol de la grève, les +_lises_ sont des sables délayés par l'eau des rivières ou des +courants souterrains, les _paumelles_, au contraire, sont des +portions de grèves solides où le reflux imprime des rides +régulières.] + +Les routes principales de Normandie sont celles des Pontaubault, +d'Avranches et de Genêt. + +Suivant les _coquetiers_ et les pêcheurs, la route de Pontorson +est seule sans danger. + +Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve que cette +route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les voyageurs +que sa renommée de sécurité lui donne. + +Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d'Avranches +sonnèrent à grande volée, pendant que les portes du château +s'ouvraient pour donner issue à une nombreuse et noble cavalcade. + +Il était onze heures du matin. + +Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises se penchait +aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne, se +rendant au pèlerinage du Mont-Saint-Michel. + +Un coup de canon, tiré du Mont, à l'aide d'une de ces pièces +énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de +granit, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour +monseigneur le duc et sa suite. + +Et ce n'était pas trop faire, que de mettre ces canons au service +du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais étaient +des gens de Bretagne. + +Bien peu de temps auparavant, le duc François avait envoyé les +sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de Coëtquen, +sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par les +Anglais. À cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déjà +regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri +d'Angleterre loin du centre. Mais les côtes de la Manche restaient +au pouvoir des hommes d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était, +depuis Granville jusqu'à Pontorson, le seul point où flottât +encore la bannière des fleurs de lis. + +Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres Bretons +passèrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins, +commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et +entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les +tangues, entre le Mont et Tombelène. + +À l'heure où le duc François sortait du château d'Avranches, les +Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comté de Guines +et le petit rocher de Tombelène où ils avaient bâti une forteresse +imprenable. + +Mais ce n'était point pour célébrer une victoire déjà ancienne que +le duc de Bretagne se rendait au monastère du Mont-Saint-Michel, +comblé de ses bienfaits. François faisait le pèlerinage pour +obtenir du ciel le repos et le salut de l'âme de monsieur Gilles, +son frère, mort à quelque temps de là au château de la +Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée +sous l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du +cardinal d'Estouteville, trente-deuxième abbé de Saint-Michel, +avait promis de faire de son mieux pour cette fête de la piété +fraternelle. + +Le service était commandé pour midi. + +François, ayant à ses côtés son favori Arthur de Montauban, +Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët, bâtard +de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la +porte qui s'ouvrait sur la rivière de Sée. Les sires de Thorigny +et Du Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur +de la province. + +Derrière le duc, à peu près au centre de l'escorte, six nobles +demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en +grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever, +la fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais. + +Le visage de Reine était voilé comme celui de ses compagnes. Mais +quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du large, on +apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la douce +mélancolie de son sourire. + +Reine avait seize ans. Elle était belle comme les anges. + +Une fois son regard croisa celui d'un jeune gentilhomme, fièrement +campé sur un cheval du Rouennais, à la housse d'hermine, et qui +portait la bannière du deuil, aux armes voilées de Bretagne, avec +le chiffre de feu monsieur Gilles. + +Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne noblesse de +Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du bâtard de +Porhoët. + +Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de l'éperon et gagna +d'un temps la tête du cortège où était sa place marquée auprès du +porte-étendard ducal. + +On arrivait à la barrière de la ville. Ceux qui étaient +superstitieux remarquèrent ceci; Aubry ne put arrêter sa monture +assez à temps pour garder le passage libre à son compagnon, +l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa +la première. + +Sur les remparts et dans la rue, la foule criait: + +--Bretagne-Malo! Bretagne-Malo! Et quatre gentilshommes, portant à +l'arçon de leurs selles de vastes aumônières, jetaient de temps à +autre des poignées de monnaies d'argent et répondaient: + +--Largesse du riche Duc! On dit que les bonnes gens de Normandie +ont toujours fidèlement aimé le numéraire. En cette occasion, ils +firent grand accueil à la munificence ducale et se battirent à +coups de poings dans le ruisseau, comme de braves coeurs qu'ils +étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid païen à la +tête embéguinée de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de +l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se +releva en colère. + +--Duc! dit-il au moment où François passait devant lui, encore une +poignée d'écus pour que Dieu t'oublie! François tourna la tête et +poussa son cheval. + +D'ordinaire et pour moindre irrévérence, il eût donné de son +gantelet sur la tête du pataud. + +--Les six hommes d'armes du corps! cria Goulaine, sénéchal de +Bretagne, en s'arrêtant au dedans de la porte. + +Les six hommes d'armes du corps étaient en quelque sorte les +chevaliers d'honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre +immédiatement la bannière et mener le deuil. + +C'étaient Hue de Maurever, père de Reine, qui avait été l'écuyer +et l'ami du prince défunt; Porhoët, pour le sang de Bretagne; +Thorigny, pour la Normandie; La Hire, pour le roi Charles; +Chateaubriand, Le Bègue et Mauny. + +Les cinq derniers se présentèrent. + +--Où est le sire de Maurever? demanda Goulaine. Il se fit un +mouvement dans l'escorte, car cela semblait étrange à chacun que +Monsieur Hue, le vaillant et le fidèle, manquât à l'heure sainte +sous la bannière de son maître trépassé. Un murmure courut de rang +en rang. Chacun répétait tout bas la question du sénéchal: + +--Où est le sire de Maurever? Son absence était comme une +accusation terrible. Contre qui? Personne n'osait le dire ni +peut-être le penser. Mais du sein de la foule, la voix du vieux +païen normand s'éleva de nouveau aigre et moqueuse. + +Le grigou disait: + +--Que Dieu t'oublie, duc! que Dieu t'oublie! Le duc François eut +le frisson sur sa selle. Reine, tremblante, avait serré son voile +autour de son visage. François se redressa tout pâle, il fit signe +à Montauban de prendre la place vide de Maurever, et le cortège +passa au milieu des acclamations redoublées. + + + + +II. Deux porte-bannières. + +Au sortir de la porte d'Avranches, ce fut un spectacle magique et +comme il n'est donné d'en offrir qu'à ces rivages merveilleux. + +Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé d'ombres comme les +nuages du ciel, s'étendait aux pieds des pèlerins depuis le bas de +la colline jusqu'à l'autre rive de la baie, où les maisons de +Cancale se montraient au lointain perdu. + +De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout entier, +resplendissant de la base au faîte, sous l'or ruisselant du soleil +de juin. + +Vous eussiez dit qu'il était bercé mollement dans son lit de +nuées, cet édifice unique au monde! et quand la brume s'agitait, +baissant son niveau sous la pression d'un souffle de brise, vous +eussiez dit que le colosse, grandi tout à coup, allait toucher du +front la voûte bleue: + +La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant le mur +d'enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du +château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé +par-dessus la muraille, l'église perchée sur le château, et sur +l'église l'audacieux campanile égaré dans le ciel! + +Mais il est des instants où l'oeil s'arrête avec indifférence sur +la plus splendide de toutes les féeries. On ne voit pas, parce que +l'esprit est ailleurs. + +Le cortège qui accompagnait François de Bretagne au monastère +descendait la montagne lentement. Chacun était silencieux et +morne. + +Ces mots bizarres, prononcés par le grigou, coiffé de lambeaux: +«Duc, que Dieu t'oublie!» étaient dans la mémoire de tous. + +Et tous remarquaient l'absence de Monsieur Hue de Maurever, écuyer +du prince défunt, absence qui était d'autant plus inexplicable que +les domaines de Maurever se trouvaient dans le voisinage immédiat +de Pontorson, à quelques lieues d'Avranches. + +Or, en ce monde, il y a presque toujours une clef pour les choses +inexplicables. + +Quand il s'agit de criminels ordinaires, cette clef se dépose sur +la table d'un greffe. Des juges s'assemblent. On pend un homme. + +Quand il s'agit des puissants de la terre, personne n'ose toucher +à cette clef, et le mot de l'énigme reste enfoui dans les +consciences. + +Si l'escorte du duc François se taisait, ce n'était pas qu'on n'y +eût rien à se dire. C'est que nul n'osait ouvrir la bouche sur le +sujet qui occupait tous les esprits. + +Une partie de la foule avait suivi le cortège; la foule n'avait +pas pour se taire les mêmes raisons que les hommes d'armes. + +Et Dieu sait qu'elle s'occupait du riche duc pour son argent! + +Il y en avait, dans la foule, qui prononçaient le mot _sacrilège_ +en parlant de ce somptueux pèlerinage. + +À l'entrée de la grève, douze guides prirent les devants pour +sonder les lises et reconnaître les cours d'eau. + +Le brouillard s'éclaircissait. Un coup de vent balaya les sables. + +La cavalcade prit le trot, comme cela se fait sur les tangues, où +la rapidité de la marche diminue toujours le danger. + +Aubry de Kergariou et l'homme à la cotte d'hermine, qui se nommait +Méloir, tenaient toujours la tête de la procession. + +--...Si mon frère me gênait, dit Méloir, continuant une +conversation à voix basse, mon frère serait mon ennemi. Et mes +ennemis, je les tue. Le duc a bien fait! + +--Tais-toi, cousin, tais-toi! murmura Aubry scandalisé. + +Les chevaux, lourdement équipés, hésitaient sur les sables +mouvants de la Sée. Les guides crièrent: + +--Au galop! messeigneurs! La cavalcade se lança et franchit +l'obstacle. Méloir était toujours aux côtés d'Aubry de Kergariou. + +--Moi, dit-il, j'ai le double de ton âge, mon cousin. On me traite +toujours en jouvenceau, parce que j'aime trop les dés et le vin de +Guienne. Mais demain mes cheveux vont grisonner; je suis sage. +Écoute: pour la dame de mes pensées, je ferais tout, excepté +trahir mon seigneur, voilà ma morale! + +--Elle est donc bien belle, ta dame, mon cousin Méloir? demanda +Aubry avec distraction. + +Les yeux du porte-étendard brillèrent sous la visière de son +casque. + +--C'est la plus belle! répliqua-t-il avec emphase. C'était un +homme de haute taille et de robuste apparence, qui portait comme +il faut sa pesante armure. Sa figure eût été belle sans +l'expression de brutale effronterie qui déparait son regard. Du +reste, il se faisait tort à lui-même en disant qu'il commencerait +à grisonner demain, car sa chevelure abondante et bouclée +s'échappait de son casque en mèches plus noires que le jais. + +Il pouvait avoir trente-cinq ans. + +Aubry atteignait sa vingtième année. + +Aubry était grand, et l'étroite cotte de mailles qui sonnait sur +ses reins n'ôtait rien à la gracieuse souplesse de sa taille. Ses +cheveux châtains, soyeux et doux tombaient en boucles molles sur +ses épaules. Sa moustache naissait à peine, et la rude atmosphère +des camps n'avait pas encore hâlé sa joue. Aubry était beau. Il +avait le coeur d'un chevalier. + +Méloir avait un père normand et une mère bretonne, Méloir ne +valait pas beaucoup moins que le commun des hommes d'armes. La +lance était légère comme une plume dans sa main. Quant à la +chevalerie, ma foi! Méloir ne s'en souciait pas plus que d'un +gobelet vide. + +Nous disons un gobelet d'étain. Il était brave parce que ses +muscles étaient forts, et fidèle parce que son maître était +puissant. En prononçant ces mots: _C'est la plus belle,_ Méloir +s'était retourné involontairement et son regard avait cherché dans +la cavalcade le groupe de six jeunes filles qui suivait +immédiatement le duc. Aubry fit comme lui. + +Puis Aubry et lui se regardèrent. + +--Elles sont six, dit Méloir, exprimant la pensée commune; nous +avons cinq chances contre une de ne pas nous rencontrer! + +--Tu as dit que c'était la plus belle! repartit Aubry à voix +basse. + +--Je l'ai dit. Et je te dis, mon cousin Aubry, que je serais fâché +de te trouver sur mon chemin. + +Les cloches du Mont s'ébranlèrent, en même temps que les portes du +monastère s'ouvraient pour donner passage aux moines qui venaient +au-devant de François de Bretagne. + +La portion des curieux qui était restée sur les remparts +d'Avranches voyait maintenant le cortège ducal, et la foule qui le +suivait comme une tache sombre sur la brillante immensité des +grèves. + +Il restait un quart de lieue à faire pour atteindre la base du +roc. + +--Haut les bannières, hommes d'armes! cria monsieur le sénéchal de +Bretagne. + +On était devant le Mont; Méloir et Aubry relevèrent brusquement +leurs hampes qui s'étaient inclinées dans le feu de la discussion. +La bannière du couvent, qui portait la figure de l'archange, +brodée sur fond d'or et l'écusson au revers, avec la fameuse +devise du Mont-Saint-Michel: _Immensi tremor Ocean_[2], s'abaissa +par trois fois. Guillaume Robert, procureur du cardinal-abbé, mit +ses pieds dans le sable de la grève pour recevoir le prince, et +les moines firent haie sur le roc. + +[Note 2: Quelques années plus tard, le roi Louis XI devait prendre +cette devise pour l'ordre de la chevalerie qu'il fonda sous +l'invocation de Saint-Michel.] + +En ce moment, où chacun descendait de cheval, il y eut dans +l'escorte beaucoup de confusion; la cohue qui était à la suite +poussait en avant pour sortir de la grève. Le sable foulé se +couvrait d'eau, et c'est à peine si les dames du deuil trouvèrent +chacune un cavalier galant pour préserver leurs pieds délicats. + +Aubry sentit une main légère qui touchait son épaule. + +Il se retourna, Reine de Maurever était auprès de lui. + +--Que Dieu vous bénisse, Aubry, dit la jeune fille dont la voix +était triste et douce. Je sais que vous m'aimez... Écoutez-moi. +Avant qu'il soit une heure, mon père va risquer sa vie pour +remplir son devoir. + +--Sa vie! répéta Aubry; votre père! Et ses yeux couraient dans la +foule pour chercher l'absent. + +--Ne cherchez pas, Aubry, reprit encore la jeune fille; vous ne +trouveriez point. Mais écoutez ceci: celui qui défendra mon père +sera mon chevalier. + +--Hommes d'armes! en avant! dit monsieur le sénéchal. Reine sauta +sur le sable et se confondit avec ses compagnes. Aubry chancelait +comme un homme ivre. + +--Allons, mon petit cousin, lui dit Méloir: il n'y a pas de quoi +tomber malade. N'est-ce pas que c'est bien la plus belle? + +Ce grand Méloir avait sous sa moustache un sourire méchant. + +--Que veux-tu dire? balbutia Aubry. + +--Rien, rien, mon cousin. + +--Est-ce que ce serait?... + +--Mort diable! tu as une épée. Quand nous serons en terre ferme, +il sera temps de causer de tout cela. Aubry le regarda en face. + +--Il y a deux moyens d'être heureux, reprit le porte-enseigne d'un +ton doctoral: se faire aimer et se faire craindre. Un brave garçon +n'a pas toujours le choix. Mais quand l'un des deux moyens lui +échappe, il garde l'autre. Attention, mon cousin; baisse ta hampe +et rêve tout seul. Moi, j'ai à réfléchir. + +Méloir prit les devants. On passait sous la herse. Le choeur des +moines chantait le _Dies irae_ en montant l'escalier à pic qui +donne entrée dans le château. + + + + +III. Fratricide. + +François de Bretagne et sa suite, arrivés à la porte d'entrée du +couvent de Saint-Michel, étaient à vingt-cinq toises environ du +niveau de la grève. + +François prit la tête du cortège et posa le premier son pied sur +les marches de l'escalier. + +Cet escalier, dont les degrés de pierre vont se plongeant dans un +demi-jour obscur, s'ouvre entre les deux tourelles de défense, +droites et hautes, percées chacune de deux créneaux séparés par +une embrasure couverte, et conduit à la salle des gardes. + +Il faut parler au passé quand il s'agit des hommes. Mais, pour les +pierres, on peut employer le présent, car ces merveilles en granit +sont debout, et c'est à peine si les fous furieux de 93, les +Vandales de tous les âges, et quatre siècles accumulés ont pu +mutiler quelques statues pieuses, écorcher quelques saints +contours. Par exemple, le plâtre, plus fort que les révolutions et +que les années; le plâtre, arme favorite d'Attila-directeur, et +d'Erostrate-entrepreneur de maçonnerie; a _rafraîchi_ bien des +_vieilleries._ + +Mais il n'est pas besoin d'aller si loin de Paris pour voir de +quoi le plâtre est capable! + +Laissons le plâtre. Et pour cela, décidément, parlons au passé. + +Vis-à-vis de l'escalier, une vaste cheminée que surmontait +l'écusson abbatial, tenait le centre de la salle des gardes. + +L'écusson du cardinal Guillaume d'Estouteville, trente-deuxième +abbé de Saint-Michel, existe encore dans la nef et dans la salle +des chevaliers. Il était écartelé: aux premier et dernier, burellé +d'argent et de sable, au lion rampant du même, accolé d'or, armé +et lampassé de gueules sur le tout; aux deuxième et troisième, de +gueules à deux fasces d'or,-- l'écu timbré d'un chapeau de +cardinal de gueules et lambrequins de même, surmonté de la croix +archiépiscopale. En coeur, l'écu de France à la bande de gueules +pour brisure. + +Dans cette salle des gardes, monseigneur l'évêque de Dol, qui +devait officier, attendait son souverain avec le prieur de +Saint-Michel et les chanoines de Coutances. + +Le prieur prit la gauche de Guillaume Robert, qui représentait le +cardinal-abbé, et livra les clés au servant chargé d'ouvrir les +portes. + +Pour arriver à l'église de l'abbaye de Saint-Michel, on ne +marchait pas, on montait toujours. + +Il fallut d'abord traverser le grand réfectoire, énorme pièce de +style roman, où la sobriété des détails fait naître une sorte de +grandeur pesante qui impose et qui étonne, les dortoirs, de même +style, qui règnent au-dessus, et la salle des chevaliers. + +Elle était bien nommée, celle-là! fière et robuste comme ces +géants qui s'habillaient de fer! lourde, mais bien campée sur ses +vigoureux piliers et respirant, du sol à sa voûte, la majesté rude +du soldat chrétien. + +Comme style, c'était le roman arrivant au gothique, le pilier +obèse se faisant plus musculeux, le cintre caressant la naissance +de l'ogive. + +Ils montèrent encore, lentement, les moines chantant les hymnes de +mort, les hommes d'armes silencieux et recueillis, les femmes +voilées, le duc pâle. + +Le duc pâle, qui tremblait sous les voûtes froides, et qui +murmurait au hasard une prière. + +Son coeur ne savait pas que sa bouche parlait à Dieu. + +Et Dieu n'écoutait pas. + +Au-dessus de la salle des chevaliers, le cloître. + +_L'Aire de Plomb,_ comme on l'appelait, parce que la cour, +comprise entre les quatre galeries, était recouverte en plomb, +pour protéger la voûte de la salle inférieure. + +À mesure qu'on montait, le roman disparaissait pour faire place au +gothique, car l'histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a ses +pages en ordre, dont les feuillets se déroulent suivant +l'exactitude chronologique. + +Le soleil de midi éclairait le cloître, qui apparut aux pèlerins +dans toute sa riche efflorescence: Un carré parfait, à trois rangs +de colonnettes isolées ou reliées en faisceaux qui se couronnent +de voûtes ogivales, arrêtées par des nervures délicates et +hardies. + +Le prodige ici, c'est la variété des ornements dont le motif, +toujours le même, se modifie à l'infini dans l'exécution, et brode +ses feuilles ou ses fleurs de mille façons différentes, de telle +sorte que la symétrie respectée laisse le champ libre à la plus +aimée de nos sensations artistiques: celle que fait naître la +fantaisie. + +Aussi, cette échelle de soixante pieds que nous venons de gravir, +depuis la base des tourelles jusqu'à l_'aire de plomb,_ en passant +par la salle des gardes, le grand réfectoire, le dortoir, la salle +des chevaliers, le cloître, avait-elle reçu, des visiteurs +éblouis, le nom générique de la _Merveille._ + +À l'angle nord du cloître, il y avait un tronc de bois sculpté, +devant lequel monsieur le prieur s'arrêta en faisant sonner son +bât. + +--Monsieur Gilles de Bretagne dit-il, dont Dieu ait l'âme en sa +miséricorde, mit dans ce tronc quarante écus nantais, en l'an +trente-sept, le quatrième jour de février. + +François prit une poignée d'or dans son escarcelle, la jeta dans +le tronc, se signa et passa. + +La procession tourna l'angle du cloître pour gagner la basilique. + +Mais ce n'est pas le grand soleil qu'il faut à cette architecture +sarrasine pour qu'elle répande tout ce qui est en elle de +mystérieux et de pieux. Ses grâces un peu bizarres, ses effets +imprévus en quelque sorte romanesques, ont plus besoin d'ombre +encore que de lumière. + +Et cela est si vrai, que nous assombrissons à plaisir les vitraux +de nos cathédrales, afin que le jour glisse à la fois moins clair +et plus chaud dans ces forêts de granit qui ont leurs racines sous +le marbre de la nef et qui entrelacent à la voûte leurs branches +feuillées ou fleuries. + +La basilique de Saint-Michel n'était pas entièrement bâtie à +l'époque où se passe notre histoire. Le couronnement du choeur +manquait; mais la nef et les bas côtés étaient déjà clos. L'autel +se dressait sous la charpente même du choeur qui communiquait avec +le dehors par les travaux et les échafaudages. + +Le duc François s'arrêta là. Il ne monta point l'escalier du +clocher qui conduit aux galeries, au grand et au petit _Tour des +fous_ et enfin à cette flèche audacieuse où l'archange saint +Michel, tournant sur sa boule d'or, terrassait le dragon à quatre +cents pieds au-dessus des grèves[3]. + +[Note 3: Le campanile et l'archange qu'il supportait ont été +détruits par la foudre.] + +Les tentures funèbres cachaient la partie du choeur inachevée. Les +moines se rangèrent en demi-cercle, autour de l'autel. + +La grosse cloche du monastère tinta le glas. + +Les six dames du deuil s'agenouillèrent sur des coussins de +velours, derrière le dais qu'on avait tendu pour le duc François. + +Jeanne de Bruc et Yvonne-Marie de Coëtlogon occupèrent les deux +premiers coussins. Elles représentaient madame Isabelle d'Écosse, +duchesse régnante et Françoise de Dinan, veuve du prince décédé. + +Parmi les gentilshommes, Malestroit représentait monsieur Pierre +de Bretagne, frère du duc, et le vaillant Jean Budes, souche de la +maison de Guébriant, se mit aux lieu et place d'Arthur de +Bretagne, connétable de Richemont, absent pour le service du roi +de France. + +Aux frises tendues de noir, la devise de Bretagne courait en +festons sans fin, montrant, tantôt l'un, tantôt l'autre de ses +quatre mots héroïques: _Malo mori quam faedari_.[4] + +[Note 4: Allusion au blanc écusson d'hermine: _J'aime mieux mourir +que me salir._] + +La foule emplissait les bas côtés. + +Dans la nef, les hommes d'armes étaient debout, séparés de leur +souverain et des religieux par la balustrade du choeur. + +Cette obscurité que nous demandions tout à l'heure pour les +oeuvres de l'art gothique, la basilique de Saint-Michel l'avait à +profusion ce jour-là. Le noir des tentures, couvrant la +demi-transparence des vitraux, laissait à peine passer quelques +rayons, et la lueur des cierges luttait victorieusement contre ces +pâles clartés. + +Il régnait sous la voûte une tristesse grave et profonde. + +Et aussi, mais nul n'aurait su dire pourquoi, une sorte de +mystique terreur. + +L'office commença. + +François était juste en face du cercueil vide qui figurait la +bière absente, pour les besoins de la cérémonie. + +On dit qu'il tint les yeux baissés constamment et que son regard +ne se tourna pas une seule fois vers le drap noir où des lettres +d'argent dessinaient le chiffre de son frère. + +Les moines récitaient les oraisons d'une voix lente et cadencée. +La foule et les chevaliers répondaient. + +On dit que pas une fois les lèvres décolorées de François ne +s'ouvrirent pour laisser tomber les répons. + +On dit encore qu'à plusieurs reprises son corps chancela sur le +noble siège que lui avaient préparé les moines. + +On dit enfin que lors de l'absoute sa main laissa échapper le +goupillon bénit... + +Mais ce fut pendant l'absoute que se passa la scène étrange et +mémorable qui sans doute fit oublier les détails qui l'avaient +précédée. + +Cette scène, la basilique de Saint-Michel en gardera éternellement +le souvenir. + +Le doigt de Dieu toucha ce front que ne pouvait atteindre le doigt +de la justice humaine. + +Au moment où le duc François se levait pour jeter l'eau sainte sur +le catafalque, et comme monsieur le sénéchal de Bretagne jetait ce +cri sous la voûte sonore: + +--Hommes d'armes! à genoux! Au moment où les six chevaliers du +deuil, baissant la pointe de l'épée, entraient dans le choeur pour +se ranger autour du cénotaphe, un moine parut tout à coup derrière +le cercueil vide. Personne n'aurait su dire d'où sortait ce +religieux, car toutes les stalles restaient remplies et nul +mouvement ne s'était fait à l'entour du choeur. Le moine se dressa +de toute sa hauteur, développant la bure raide de sa robe et ne +montrant qu'une main qui tenait un crucifix de bois. + +--Arrière, duc! prononça-t-il d'une voix retentissante. Le duc +François s'arrêta. Reine de Maurever trembla sous son voile. Aubry +tressaillit. Il avait reconnu cette voix. Dans le choeur et dans +la nef on se regardait. La stupéfaction était sur tous les +visages. Cependant monseigneur l'évêque de Dol ne bougeait pas. +Procureur, prieur et religieux durent imiter son exemple. Le moine +inconnu tourna le cénotaphe et vint à la rencontre du duc. + +--Que veux-tu? balbutia ce dernier. + +--Je viens à toi de la part de ton frère mort, répondit le moine. +Un frisson courut dans toutes les veines. + +Méloir seul semblait curieux plutôt qu'effrayé. Il s'avança +jusqu'à la balustrade pour mieux voir. Aubry l'y avait précédé. + +--Qui es-tu? prononça encore le duc François, dont la voix +défaillait. + +Le moine, au lieu de répondre cette fois, jeta en arrière le large +capuchon de son froc et découvrit une tête de vieillard, énergique +et calme, couronnée de longs cheveux blancs. + +Un nom passa aussitôt de bouche en bouche. On disait: + +--Hue de Maurever! l'écuyer de M. Gilles! Méloir hocha sa tête +coiffée de fer, comme on fait quand le mot longtemps cherché d'une +énigme vous apparaît à l'improviste. Aubry, qui respirait à peine, +se tourna vers l'endroit de la nef où les dames étaient +agenouillées. Reine était immobile. Les draperies de son voile +semblaient taillées dans le marbre. Le prétendu moine, cependant, +avait le front haut et l'oeil assuré. Il regardait en face +François de Bretagne dont les paupières se baissaient. Sa voix se +fit grave, et son accent plus solennel. + +--En présence de la Trinité sainte, reprit-il, et devant tous ceux +qui sont ici, prêtres, moines, chevaliers, écuyers, hommes-liges, +servant d'armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever, +seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, parlant +pour ton frère Gilles, assassiné lâchement, je te cite, François +de Bretagne, mon seigneur, à comparaître, dans le délai de +quarante jours, devant le tribunal de Dieu! + +Le vieillard se tut. Sa main droite, qui tenait un crucifix, +s'éleva. Sa main gauche sortit du froc entrouvert et jeta aux +pieds de François un gantelet de buffle que chacun put reconnaître +pour avoir appartenu au malheureux prince dont on fêtait les +funérailles. + +Pour se rendre compte de l'effet foudroyant produit par cette +scène, il faut quitter le milieu sceptique où nous vivons et +secouer l'atmosphère de prose lourde qui nous entoure; il faut se +reporter au lieu et au temps. Le quinzième siècle croyait: la +religion entrait alors dans la vie de tous, et il n'était guère de +coeur qui ne se serrât au seul mot de miracle. + +Cela se passait au Mont-Saint-Michel, le rocher lugubre, cerné par +la mort. + +Cela se passait dans la basilique en deuil, devant le cercueil de +celui-là même qui appelait son frère assassin aux pieds de la +justice suprême. + +Autour du cénotaphe, flanqué de ses quatre rangées de cierges, +cinquante moines s'alignaient, impassibles, montrant leurs rigides +visages dans cette ombre étrange que fait la profonde cagoule. + +L'autel seul rayonnait sur le fond mat des draperies noires. + +Et dans la nuit de la nef, parmi la cohue confuse des colonnes, +sous les ogives enchevêtrant à l'infini leurs nervures, éclairées +vaguement par quelques rayons rougeâtres échappés aux vitraux, +l'acier des armures jetait çà et là ses austères reflets... + +Il y eut deux ou trois secondes de silence morne, pendant +lesquelles une terreur écrasante pesa sur l'assemblée. + +Allait-on voir le spectre soulever ses funèbres voiles? + +Puis il se fit un grand mouvement. Les armures sonnèrent dans la +nef; les six chevaliers escaladèrent la balustrade, et les moines +quittant leurs stalles en désordre, s'élancèrent au milieu du +choeur. + +Cela, parce que le duc de Bretagne, après avoir chancelé comme +s'il eût reçu un coup de masse sur le crâne, était tombé à la +renverse sur le marbre. + +On le releva. + +Quand il rouvrit les yeux, Hue de Maurever avait disparu; et tout +ce que nous venons de raconter aurait pu passer pour un songe, +sans le gantelet de buffle qui était toujours là, témoin +irrécusable du terrible ajournement. + +Par où le faux moine s'était-il enfui? + +Chacun se fit cette question, mais nul n'y sut répondre. + +Le duc François, livide comme un cadavre, parcourut des yeux sa +suite frémissante. + +--Cet homme a menti, messieurs, dit-il, je le jure à la face de +Saint-Michel! Une voix tomba de la voûte et répondit: + +--C'est toi qui mens, mon seigneur, je le jure à la face de Dieu! +On vit un objet sombre qui se mouvait dans la galerie conduisant à +l'escalier du clocher. Le sang monta aux yeux de François qui se +redressa. + +--Cent écus d'or à qui me l'amènera! s'écria-t-il. + +Reine sentit son coeur s'arrêter. Personne ne bougea. Le duc +repoussa du pied le gantelet avec fureur. Son regard qui cherchait +un aide, tomba sur Aubry de Kergariou, debout derrière la +balustrade. + +--Avance ici, toi! commanda-t-il. + +Aubry ficha sa bannière dans les degrés qui séparaient la nef du +choeur et franchit la balustrade. + +--Mon cousin de Poroët, reprit le duc, m'a dit souvent que tu +étais la meilleure lance de sa compagnie. Veux-tu être chevalier? + +--Mon père l'était; je le deviendrai avec l'aide de mon patron, +répliqua Aubry. + +--Tu le seras ce soir, si tu m'amènes cet homme mort ou vivant. + +Les yeux d'Aubry se tournèrent vers la nef. Il vit Méloir qui +souriait méchamment. Il vit les deux blanches mains de Reine qui +se joignaient sous son voile. + +Aubry tira son épée, la baisa et la jeta devant le duc. Après +quoi, il croisa ses bras sur sa poitrine. Le duc recula. Ce coup +le frappa presque aussi violemment que l'accusation même de +fratricide. On entendit glisser entre ses lèvres blêmes ces mots +prophétiques: + +--Je mourrai abandonné! Mais avant qu'il eût eu le temps de +reprendre la parole, le bruit d'une seconde bannière, fichée dans +le bois des marches, retentit sous la voûte silencieuse. + +Méloir franchit la balustrade à son tour. + +Il mit un genou en terre devant le duc. + +--Mon seigneur, dit-il, celui-là est un enfant; moi je suis un +homme; je poursuivrai le traître Maurever, et je le trouverai, +fût-il chez Satan! + +--Donc tu seras chevalier! s'écria le duc. + +Le soir, en traversant les grèves pour regagner Avranches, le +futur chevalier Méloir avait pour mission de garder le pauvre +Aubry qui était prisonnier d'État. + +--Mon cousin, disait-il, nous voilà en partie. Elle t'aime, mais +elle me craint. Je ne changerais pas mes dés contre les tiens. + + + + +IV. Veillée de la Saint-Jean. + +Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre le bourg de +Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix. + +Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques maisons se +groupaient. + +Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un taillis de +chênes le séparait du village. + +Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir. + +On nomme _biefs_ les ruisseaux marneux à berges escarpées, au +cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'étendue du +Marais. + +La principale maison du village appartenait à Simon Le Priol, +laboureur et fermier de Maurever. + +C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que soutenaient des +pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était haute et +svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de la +maison. + +Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut; alors comme +aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers +difformes et sur de la marne labourée. + +Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en +fusion; moulins à vent qui ne tournent guère; masures ennuyées +derrière leur haie jaune et portant leur toiture de _roz_ près du +sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton +son gros bonnet de laine. + +Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang de Normandie, +querelles au bâton, querelles à l'écritoire: deux hommes de loi +pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre +malades pour un homme en santé. + +Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez la boue, +vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs +découplés comme des héros: la vraie Bretagne. + +On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas! Pour +voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de +taupe. + +Dol! heureux pays de gros marrons et des procès incurables! +Contrée sans prétention, à l'abri de toute poésie! Dol! ville +naïve qui possède un joyau pour cathédrale, et qui entend la messe +dans une grange! Dol! cité druidique d'où les épiciers +raisonnables ont chassé les bardes fous! + +Salut et prospérité! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre +guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton bonheur! + +Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il +ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois +douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur +lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de +_coquetiers_ que de garçons de charrue au village de Saint-Jean, +et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées, +jusqu'à la porte de la grange. + +Simon Le Priol était à la tête du village de plein droit et sans +conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, moitié +mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand +triple avec un nom breton. + +Après maître Gueffès, le commun des mortels. + +C'était une quinzaine de jours après le service célébré au +Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de +Bretagne. + +Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la +Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du +village. + +On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l'aire, des +fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au +vent des fusées de folles étincelles. + +Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la +crémaillère. + +Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme, +le village entier était réuni. + +Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître +Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe: ce n'était pas +un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pêcher, ni +se battre; ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître +Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à Avranches dans un +vieux sac d'échevin. + +L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa métayère +Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche, +buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne +disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte. + +Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre +sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu +d'orgueil. + +Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous +une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la +conscience de sa valeur, et sachant garder son _quant à soi_ parmi +les petites gens du village. + +Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever +était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait _de quoi_ +dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est +riche, on l'accuse d'être avare: Simon subissait le sort commun. + +Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter +comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise, +toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une +pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant +au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand oeil noir +plongeait à l'horizon. + +Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent. + +Elle avait autre chose à faire. + +Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire: +cornes évasées, mufle court, regards fixes; gaies toutes deux et +bonnes laitières: des vaches qu'on aurait payées trois anges d'or +la pièce au marché de Pontorson! + +Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du +déjeuner de mademoiselle Reine. + +Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de +Saint-Jean. + +Pas maintenant, hélas! Maintenant Reine était Dieu savait où, +depuis que son vieux père menait la vie d'un proscrit. + +Pauvre demoiselle! si douce, si charitable, si aimée! + +Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passés autour du +cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent à +mademoiselle Reine. + +Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la fille du +paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir. +Ensemble elles étaient devenues belles. + +Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, nous la verrons +bien plus belle encore sous son voile de deuil. + +Simonnette... franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de +plus mignonne créature! Un sourire contagieux, un sourire +irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. Simonnette! +Simonnette! rien que ce nom-là, c'était de la gaieté pour ceux qui +l'avaient vue. + +Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5] + +[Note 5: Pêcheurs de coques: les coques (palourdes) sont une sorte +de diminutif des coquilles de Saint-Jacques. Elles abondent dans +la baie de Cancale et autour du Mont.] + +Jeannin pleurait quand les autres souriaient. + +Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette +était passée, il se prenait le front à deux mains. + +S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vraiment cassé la +tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de +mal. + +Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux bouclés à +profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa +peau de mouton, hélas! bien usée, cette gaucherie gracieuse des +adolescents. + +Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir +dix-huit ans. + +Par exemple, pas un denier vaillant! Des pieds nus, des chausses +trouées, pas seulement une _devantière_ de grosse toile pour +remplacer sa peau de mouton qui s'en allait. + +Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. Ce n'était pas +un _parti._ Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante écus +nantais. + +Cinquante écus, grand Dieu! Chaque écu valant douze livres de +vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il n'est +rogné). + +Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, même en songe. + +Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces séraphins +aux yeux de saphir et aux cheveux d'or? + +Maître Vincent Gueffès disait non. + +Parlons de maître Vincent Gueffès. + +Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans +cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, solide et +ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide +desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient +reconstruire tout un monde. + +La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par hasard, a dû +conduire tout droit à l'idée du mastodonte. + +Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux +couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une +houppelande faite pour autrui: tel se présentait maître Vincent +Gueffès. + +Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était point laid. +Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès était +affreux. + +Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens ont de +vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils rajeunissent. + +Eh bien! avec cela, maître Gueffès était bas-normand des pieds à +la tête. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa +patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui +valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où +les huîtres naissent à vingt lieues de la mer! + +Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il +trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la dot de +Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un +épouvantable sourire. + +Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean. +D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement prendre +sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent Gueffès +allait quérir sa soupe à la distribution du monastère; il criait +noël sur le passage des seigneurs; mais ce n'était pas un gueux. + +On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui +motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol. + +Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh! sans +cela maître Gueffès aurait eu son compte! + +Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour de la grande +cheminée? À part Simon le métayer, Fanchon la métayère, +Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que des +comparses: Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin, +autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas +cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches, +commodément vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois +_gorets_[6] (sauf respect), grognant sous la table même. + +[Note 6: Porcs.] + +La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait assez +vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne +métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait +toute seule une tasse d'hypocras. + +Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre Gothon +étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre Mathurin. + +Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer +l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait Simonnette tant +qu'il pouvait. + +Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières diverses ce +thème invariable: Si j'avais cinquante écus nantais! + +Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient faire tous les +bas-normands d'esprit. + +Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse +fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, qui +contait une histoire. + +Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans +la salle basse de la ferme. + +--Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais amis, disait Simon; le +chevalier était de quelque part par là en Léon ou en Cornouailles, +du côté de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle, à cause +qu'on y parle baragouin. + +Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou autre chose, je +ne sais pas. Voilà qu'est comme ça. + +Ils couchaient trois dans la même chambre, à l'hôtellerie des +_Quatre Besans d'Or,_ sous le couvent des Minimes, au bout de la +Rue-qui-Tourne: un Français, un Normand et le chevalier breton, +qui fait trois, comme je vous le dis. + +Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais là, +le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta les +angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières. + +Faut pas mentir! le Français dit au Normand: + +--Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon? + +--Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre, +répondit le Normand. + +--Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols +parisis et trois anneaux de ma chaîne d'or? + +Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller. + +--Tu ne veux pas? repris l'enragé Français; eh bien! buvons-les +s'il ne te plaît pas de les jouer. + +--Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de +me laisser dire mes oraisons... Passe-moi l'écuelle, Mathurin! + +Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et regards +curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit: + +--Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais non! Vous allez +voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves. Attention! + + + + +V. Un Breton, un Français, un Normand. + +Simon Le Priol continua ainsi: + +--Voilà donc qu'est comme ça, vous autres! Le chevalier breton +leur dit: Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes +oraisons. + +Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le +corps, faut pas mentir! Le Français reprit: + +--Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu +as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la même partie +qu'au Normand. + +Le Breton se signa et dit _amen;_ sa prière était finie. + +--Tu dis _amen,_ s'écria le Français; donc tu consens! J'ai des +dés dans ma bourse comme un honnête homme. Normand! lève-toi et +sois témoin! + +Mes petits enfants, qui fut embarrassé? Ce fut le chevalier +breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette +de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'entour. +Cependant, il avait dit _amen,_ et pour l'honneur de la Bretagne +il ne pouvait point se dédire. + +--Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me +viendront point en aide. À moi la bonne Fée des Grèves! + +Il y eut à ce nom un long soupir de contentement autour de la +cheminée. + +Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le +conteur. + +Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche et l'écuelle. + +Et tout le monde de murmurer: + +--Oh! maître Simon, dites vite! dites vite! + +Maître Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et +poursuivit: + +--Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans +une partie de dés, jouée en terre ferme? + +Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est +comme ça! + +--Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de +Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés. + +--Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles? + +--Le jeu du bois de cormier, mon compagnon. + +--Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier? + +--On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules +d'une toise: Bon pied, bon oeil, et à la grâce de Dieu! + +Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée eut ici un gros +rire franc et joyeux. + +--Il n'était pas gaucher, le Breton! dit un Mathurin. + +--En voilà un malin, le Breton! s'écrièrent plusieurs Gothon. + +Et entre voisins on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par +jubilation et sans malice. + +Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne pinçait +personne. Il en était toujours à penser: + +--Si j'avais seulement cinquante écus nantais! + +--Quoi donc! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol; +le Breton n'était pas bête, c'est la vérité, faut pas mentir! + +Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le Normand, lui, +avait son idée. + +--Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai, +s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni bâtons! Faisons un +pèlerinage à la maison de saint Michel, archange, et partons en +même temps. Le premier arrivé sera le maître. + +--Tope! s'écria le Français, qui avait vu le Mont de loin, en +passant sur la route. + +--Tope! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand +sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les _tangues,_ étant +du gros bourg de Genest, de l'autre côté d'Avranches. Ils se +donnèrent la main et descendirent tous trois à l'écurie. Vous dire +l'avide curiosité excitée par cette simple légende dans +l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible. +D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales: +Bretons, Normands, Français; ensuite il s'agissait des tangues, +ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours +mystérieux; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit +la _Fée des Grèves,_ la mythologie du pays, l'élément surnaturel +si cher aux imaginations bretonnes. + +La Fée des Grèves allait jouer son rôle. + +La Fée des Grèves! l'être étrange dont le nom revenait toujours +dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer. + +Le lutin caché dans les grands brouillards. + +Le feu follet des nuits d'automne. + +L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de +midi. + +Le fantôme qui glisse sur les _lises_ dans les ténèbres de minuit. + +La Fée des Grèves! avec son manteau d'azur et sa couronne +d'étoiles! + +--Ah! dam! poursuivit Simon Le Priol, ah! dam! ah! dam! Voilà donc +qu'est comme ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens +pas. + +Le Breton sella son cheval noir; le Français sella son cheval +blanc; le Normand sella son cheval qui n'était ni blanc ni noir, +parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chèvre et +chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi! un pied chez +le bon Dieu, un pied chez le diable. + +Et en route! + +--Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la +route de Pontorson. Le Français répondit: Bon voyage! et piqua +droit aux sables. Le Breton dit aussi: Bon voyage! mais il retint +son cheval. + +Que fit-il? C'est à présent que la Fée pouvait le perdre ou le +sauver. + +--Ah! dam, oui, par exemple! interrompit l'assistance tout d'une +voix. + +Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et +poursuivit: + +--Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le +Français galopait vers les Grèves. + +Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le dis, entra chez +un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute sa +piécette de vingt-quatre sous. + +Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce qu'elle est +une femme. + +Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en disant: Bonne +Fée, bonne Fée, prends pitié de moi! + +On vous l'a dit et c'est la vérité: la Fée descend dans le +brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons +de la lune. + +Le Breton la vit venir ainsi. + +Ah! grand Dieu! c'était un brave homme, vous allez voir! + +La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à elle et comme +la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps... + +--Voyez-vous ça! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de +redoubler. Le petit Jeannin lui-même tournait maintenant ses +grands yeux bleus vers Simon Le Priol. + +--Ma foi! dam! oui, les gars et les filles! continua Simon: le +Breton la saisit à la brassée, et si vous ne savez pas +grand'chose, vous savez bien sûr, qu'une fois prise, la Fée fait +tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande. + +--Oh! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-être jamais osé +prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien +vrai, ça? + +--Si c'est vrai... commença Simon scandalisé. + +--Donne-t-elle des écus nantais? interrompit encore le petit +Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le pauvre enfant, rouge et +confus, baissa la tête. + +Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de cette +question, et son regard remercia le petit coquetier. + +--Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pêcheur +de coques vides! La Fée donne des écus nantais comme elle +donnerait des perles, des diamants et de tout; ça ne lui coûterait +pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer! + +Voilà qu'est donc comme ça! Le Breton, lui, dit à la Fée: + +--Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont à +pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la +Fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en +selle. Eh! hop! Le cheval noir prit le galop tout seul. + +Ah! dam! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le +Français qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc +dans une coquine de _lise_ au beau milieu du cours de Couesnon. + +Eh! hop! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire: +Dieu ait son âme! Le cheval noir allait, allait! + +Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait flotter au vent +la gaze blanche de son voile. + +Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut +rien; mais on était en marée et la mer montait. + +Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval. + +Eh! hop! Le cheval se mit à courir sur la mer, effleurant à peine +l'écume de la pointe de son sabot. + +Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas +devenir fou. + +Eh! hop! eh! hop!... + +Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souffle +à suivre cette course fantastique. + +Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front. + +Car il contait cela de grand coeur, comme il faut conter quand on +veut passionner son auditoire. + +On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait le cheval noir +courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée flottant à +la brise nocturne. + +Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où +cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine écuellée. + +--La part de la bonne Fée! murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent +Gueffès, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules. +Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol; +le Breton commençait un _Ave_ dévotement, parce qu'il se +reconnaissait en faute pour s'être mis sous une protection autre +que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc. + +C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont. + +Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme une vapeur +aux rayons de la lune. + +Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui rendit des +étincelles. + +Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la chapelle du +couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin +Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent +sous de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à +contrecoeur. + +Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles. + +Voilà ce que c'est, mes petits enfants; tout est vrai comme ma +mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini. + +Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son +souffle. Les observations se croisèrent. Les langues des quatre +Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument +besoin de fonctionner. + +--Ah! Jésus Dieu! s'écria Gothon Lecerf, le pauvre Français fut +bien puni tout de même! + +--Pourquoi chantait-il les vêpres luronnes! riposta Gothon Legris. + +--Et le Normand! reprit Gothon Lenoir. + +--Ah! dam! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est +vrai, et bien fait. Et chacun de rire. + +Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou? + +Maître Gueffès haussa encore les épaules. + +--Et vous allez mettre à présent une bonne écuellée de gruau sur +le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon? dit-il d'un air +narquois. + +--Oui, maître Gueffès, répondit la ménagère, qui ajouta en +s'adressant à Simonnette: Tiens, fillette, porte la part de la +bonne Fée. + +Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le pas de la +porte, en dehors. + +--Et vous croyez que la Fée va venir lécher votre écuelle? dit +encore maître Gueffès, la mâchoire sceptique. + +--Si je le crois! s'écria Fanchon scandalisée. + +--Et qui ne le croirait? demanda Simon Le Priol; nos pères et nos +mères l'ont bien cru avant nous! + +--Vos pères et vos mères, répliqua Gueffès, perdaient leur +bouillie; vous aussi. C'est pitié de voir jeter ainsi de bonne +farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens égarés. + +--Si on peut parler comme ça! s'écrièrent les quatre Gothon tout +d'une voix. + +Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la question de savoir +s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffès +dans la mare. + +--Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il n'y a pas plus de fée +dans les Grèves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous +l'a-t-il vue? + +Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la +ronde un peu déconcerté. + +--Vous voyez bien... commença maître Gueffès. + +Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix +ferme et claire: + +--Moi, je l'ai vue! + + + + +VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol. + +Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la question de +maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui leur +venait tout à coup en aide. + +Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli dans l'assemblée +des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui +accordait point la parole. + +Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et depuis le +moment où Simon Le Priol avait dit: «La bonne Fée donne tout ce +qu'on lui demande», Jeannin avait une idée. + +Il était debout devant l'âtre, le front rouge et haut, mais les +yeux baissés. + +Tous les regards étonnés se fixaient sur lui. + +--Ah! tu l'as vue, toi, petiot? dit Gueffès, avec son air moqueur. + +--Oui, moi, je l'ai vue, répondit Jeannin. + +--Il l'a vue! il l'a vue! répétait-on à la ronde. + +--Et où l'as-tu vue? demanda Gueffès. + +--Ici, devant la porte. + +--Quand? + +--Hier. + +--À quelle heure? + +--À minuit. + +Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré. + +Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un sourire méchant. + +--Ah! ah! petiot! dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton +trou, devant la porte de Simon Le Priol? Détourner la question est +le fort de la diplomatie normande. + +Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et répondit: + +--Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu +que le Breton proposa au Français, dans l'auberge des _Quatre +Besans d'or:_ du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître +Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon oeil, +main alerte, et à la grâce de Dieu! + +Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et ce ne fut pas +aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose de +plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher +sa gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement, +les pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas. + +--Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole +d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu l'as vue! + +--Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gâteau de +froment. + +--Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère; j'avais mis un gâteau +de froment sur la porte. + +--Et comment est-elle faite, la Fée, petiot? demanda encore maître +Gueffès. Jeannin hésita. + +--Elle est belle, répliqua-t-il enfin, belle comme un ange... +presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa +femme froncèrent le sourcil à la fois. + +Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque +trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était vaincu, +lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin. + +Tout le monde se leva. + +--Julien! Julien! s'écria-t-on, Julien Le Priol! nous allons avoir +des nouvelles de la ville! Le cheval s'arrêta en dehors de la +porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra. + +C'était un beau gars de vingt ans, fortement découplé: cheveux +noirs, oeil vif et franc, un gars qui s'était plus souvent tourné, +pour respirer, du côté du bon air des grèves que du côté de +l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa sa mère et +Simonnette. + +--Quelles nouvelles, garçon? demanda le père. + +--Mauvaises! répliqua Julien, en jetant sur la table les lames de +faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol; +mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccagé le +manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par dérision qu'on a planté +au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de +Maurever, notre seigneur, est accusé de haute trahison. + +--De haute trahison! répéta Le Priol stupéfait. + +Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la poste. Le +hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq ou +six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé, +à quinze jours de là, dans la basilique du monastère. + +Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le manoir de +Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains +invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et +des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au +manoir désolé. + +Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne +portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés: _Justice +ducale._ + +Du reste, les maîtres étaient absents depuis du temps, et, quand +les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au +manoir. + +Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les gens du +village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il +n'y avait plus que les murailles nues. + +Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde +l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion +grave et triste. + +--Quand monsieur Hue de Maurever, commença-t-il avec lenteur, me +conduisit au château du Guildo, apanage de monsieur Gilles de +Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma mère! Il était +jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant. + +Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, sous les +dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est +mort empoisonné! + +--Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons prié Dieu pour +le salut de son âme. Que peuvent faire de plus des chrétiens? + +--Nous autres! répliqua le jeune homme en jetant un regard sur son +habit de paysan, rien... mais monsieur Hue de Maurever est un +chevalier! + +Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dol: + +Notre seigneur François était jaloux de monsieur Gilles, son +frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean, +sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui +est un lâche! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la +tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier, +faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel-- un +damné!-- l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots sont sous +la terre. + +Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez +profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes +d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur +Gilles à Moncontour. + +À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles. +Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui les portes de +la forteresse de Touffon. + +Et comme Touffon est trop près d'un village, on chercha encore. On +trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de la +Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu... + +Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais mon coeur se +soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne +avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient +de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim... + +--Oh! interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri +d'horreur. + +Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Maître +Gueffès tout seul garda un silence glacé. + +--Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le +soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut +deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute +une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert +Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture +chrétienne au cadavre. + +Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait +encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime. + +Un ange! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au +doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la +consolation charitable... + +--Mademoiselle Reine! murmura Simonnette, dont les beaux yeux +noirs se mouillèrent. + +--Oh! la chère demoiselle! que Dieu la bénisse! s'écria-t-on tout +d'une voix. + +La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce concert. + +--Reine de Maurever! répéta Julien d'un accent enthousiaste; oui, +c'était elle, c'était Reine de Maurever! Chaque soir elle venait, +bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle +venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux +geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez +vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais Marco +Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban. + +Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de ce crime, et +s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel et +Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits; l'enfer les +soutient. + +Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée en +paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. Monsieur +Gilles était couché tout de son long sur la paille humide. + +Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait dans +les environs, et un prêtre. + +Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa à +travers le soupirail. + +Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda: + +--Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis?[7] + +[Note 7: _Histoire de Bretagne._] + +--Je pardonne à tous excepté à François de Bretagne, mon frère, +répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair de vie; Abel n'a +point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le +pardon serait une impiété! + +Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses +jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les +barreaux. + +--Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont +sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et +mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au +tribunal de Dieu. Le feras-tu? + +Le prêtre hésitait. + +--Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots. +Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa +main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant. +Puis monsieur Gilles murmura: Merci et tomba à la renverse. + +Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils +vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres +affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que +les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains. + +Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun +était frappé de stupeur. + +Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever, +accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, déguisé en +moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le duc +François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le +cénotaphe. + +Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme +d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duc et +refusé de poursuivre Maurever. + +--Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait où. +Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus nantais. +Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les +cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de +Dol, mon père et ma mère. + +À ces mots: _Cinquante écus nantais,_ deux personnes avaient +dressé l'oreille. + +C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillèrent +à ces paroles magiques. + +Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta sa longue +oreille, et se prit à réfléchir profondément. + +--Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Reine s'est réfugiée? +demanda Simon. Julien secoua la tête. + +--On dit qu'elle a été d'abord au domaine du Roz, puis au domaine +de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont chassée. + +--Chassée! notre demoiselle! + +--On dit qu'elle a eu peur d'être chassée aussi du domaine de +Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout dans les +campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant +male mort à qui abritera le sang de Maurever! + +--Mais où est-elle? où est-elle? Julien fut bien une minute avant +de répondre. + +--J'ai rencontré, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du +Roz sous le porche de l'église. Il pleurait... + +--Il pleurait! + +--Et il m'a dit: «Julien, n'oublie pas la fille de ton maître +quand tu réciteras le _De Profundis_ du soir». Les yeux de +Simonnette s'inondèrent de larmes. + +La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et retomba +suffoquée. + +--Morte! morte! répéta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se +signant: + +--Et je crois que j'ai déjà vu son _esprit!_ + +Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur +tous les visages. + +--Tout à l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je +regardais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles +étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée +faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu +saillir une blanche figure... et j'ai dit ma première oraison pour +que Dieu ait l'âme de notre demoiselle. + +Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle chômaient sur +la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait sans que +personne s'en aperçût. + +De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y +avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui +emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on n'entendait +que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à +coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel +ducal. + +--Écoutez! s'écria Julien, qui se leva tout pâle. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le vieux Simon. + +--C'est le héraut de Monseigneur François qui vient crier le prix +de la tête de Maurever. + +--À cette heure de nuit? + +--La vengeance ne dort pas, mon père, et François de Bretagne a +déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se +dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir! + + + + +VII. À la guerre comme à la guerre. + +Les gens de la veillée pensaient: + +--L_'esprit_ de la pauvre demoiselle Reine revient chez nous parce +qu'on l'a chassée de ses autres manoirs. C'étaient de bonnes âmes, +depuis les quatre Gothon jusqu'au petit coquetier, en passant par +les quatre Mathurin. + +Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée de maître +Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous les +mèches rudes et bas plantées de ses cheveux. + +Devant la chapelle, dans le cimetière servant de place publique au +pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et +de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs crinières de +feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de +Monseigneur le duc François. + +Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et les fermes se +vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer. Les +hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa femme, +son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait +amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements +de la cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de +Saint-Jean comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se +rangèrent en cercle autour des torches plantées en terre. + +C'était un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards +qui escortaient le héraut du prince breton. + +Le chevalier avait une armure toute neuve qui reluisait au rouge +éclat des torches. Sa visière était baissée. + +Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut leva son +guidon d'hermine. + +Le silence n'était guère troublé que par les chiens du village, +qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fête. + +«-- Or, écoutez, gens de Bretagne, dit le héraut. + +«De par notre seigneur, haut et puissant prince François, premier +du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets du duché de +Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, bourgeois et +vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz, +de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du +crime de haute trahison. + +«Par quoi la volonté de mondit seigneur François est que: ledit +Hue de Maurever avoir la tête tranchée de la main du bourreau, et +voir ses biens et domaines confisqués pour le profit de la +sentence. + +«À quiconque livrera ledit traître Hue de Maurever à la justice +ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les finances de +mondit seigneur. + +«Ladite sentence pour que nul n'en ignore, criée à son de trompe +dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et lieux de +l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de +l'église.» + +Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un soudard alla +clouer à la porte de la chapelle. + +Toute cette mise en scène frappait de terreur les pauvres +habitants du village de Saint-Jean. + +Quand les soudards reprirent les torches plantées en terre, et que +l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus vite. + +Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la parade +solennelle qui venait de finir. + +Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure toute neuve, +et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la +proclamation, prit la parole à son tour. + +--Holà! mes garçons, dit-il aux soudards, faites-vous des amis +parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent là comme une volée de +canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette nuit. + +Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les hommes d'armes +restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait déjà le +petit Jeannin par une oreille. + +--Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du manoir de +Saint-Jean? Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier +fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit pourtant: + +--Le manoir est près d'ici. + +--Eh bien! petit gars, prends une torche et mène-nous au manoir. +Jeannin prit une torche. + +--Holà! Conan! Merry! Kervoz! cria le chevalier en s'adressant à +quelques archers, au nombre de six, restés dans le cimetière, vous +nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin; petiot, +marche devant. + +Jeannin leva la torche et obéit. + +Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut, chevauchait +derrière lui. + +La lumière de la torche éclairait vivement la taille gracieuse de +Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses longs +cheveux blonds. + +--Voilà un gentil garçonnet! dit le chevalier. Petiot, tu n'as pas +envie de monter à cheval et de faire la guerre? + +--Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en tremblant. + +--Pourquoi cela? + +--Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules, +Monseigneur. Le chevalier éclata de rire. + +--À la bonne heure? s'écria-t-il, voilà une raison. Et tu n'as pas +envie non plus de gagner les cinquante écus nantais? + +--Ah! Monseigneur! interrompit Jeannin, oubliant tout à coup ses +craintes, si on était sûr de gagner cinquante écus nantais en +faisant la guerre, je tuerais un Anglais par écu et un Français +par-dessus le marché! + +--Diable! diable! fit le chevalier, qui riait toujours; tu aimes +donc bien les écus nantais, petiot? + +Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais, c'était la +main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans balancer: + +--Cinquante fois plus que ma vie, Monseigneur! + +Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait aussi de bon +coeur. + +--Oh! le drôle de garçonnet! s'écria-t-il; petiot! si tu n'es pas +poltron comme tu le dis, tu es du moins avare et l'avarice ne +vient guère à ton âge. + +Jeannin se retourna et montra son joli visage souriant. + +--Je ne suis pas avare, Monseigneur, dit-il. Le chevalier était un +bon diable, paraîtrait-il, car il s'amusait franchement à cette +naïve aventure. En continuant de causer avec Jeannin, il lui +montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune homme désirait les +cinquante écus nantais. + +--Oh! fit Jeannin étonné, vous avez donc écouté à la porte du père +Le Priol, vous? + +--Non, mon fils, répliqua le chevalier, mais je sais cela et bien +d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes arrivés? + +Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le manoir de +Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la +pleine lune. + +Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui bordait le +chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du manoir. +On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit. + +--Écoute! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton +plus sérieux, tu es bien pauvre mon mignonnet, mais le duc +François est bien riche. Moi, qui sais tout, je sais que le +traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous à sa +retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la +fille de Simon Le Priol! + +Jeannin demeura un instant comme étourdi. + +Puis il se signa et recula de trois pas. + +Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le fossé et +prit sa course à travers champs. + +--Il a jeté sa torche comme mon cousin Aubry jeta son épée! +grommela le chevalier sous sa visière. Il resta un instant pensif, +puis reprit tout haut et gaiement: + +--Allons! mes compagnons, nous aurons bon gîte et bon souper cette +nuit... au manoir! + +Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin de frapper à +la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car il n'y +avait plus de porte. + +Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiers +signes de dévastation qui se montraient au dehors. + +--Sarpebleu! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas +qu'ils me gâtent comme cela mes domaines! On entra. Le vestibule +était plein de flacons vides et d'assiettes brisées. La porte de +la grande salle avait servi à faire du feu. + +--Sarpebleu! sarpebleu! répéta le chevalier. Les meubles de la +grande salle étaient en miettes: sarpebleu! Dans la salle à +manger, le vaisselier était vide: sarpebleu! sarpebleu! Et ce fut +à grand'peine que, dans tout le reste du manoir, on trouva un +fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier. + +--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! Il n'était pas content, ce +chevalier! Du tout, mais du tout! + +--Les meubles de monsieur Hue de Maurever n'étaient pas coupables! +se disait-il avec mélancolie, et sa vaisselle n'avait jamais fait +de mal à notre seigneur le duc François. + +Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats et +réparations! + +Il s'assit et ôta son casque. + +Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de reconnaître notre bon +camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal. + +Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de +trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de si grand +coeur, que François l'avait récompensé d'avance en lui chaussant +les éperons. + +Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement même le plus +ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les +domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de +Saint-Jean-des-Grèves. + +De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait, dès ce +moment, toutes les sollicitudes du propriétaire. + +C'était son bien que les soldats de François avaient dévasté. + +Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus triste sur sa +maison saccagée. + +Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester longtemps de +mauvaise humeur. + +Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et déboucla son +ceinturon. + +--Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il en se carrant dans +l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre choix. Je +suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité +meilleure. Mais voyons! on peut amender cela; Keravel, toi qui es +un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin des +bouteilles oubliées; Rochemesnil, descends à l'écurie et apporte +ta charge de bottes de foin pour faire des sièges; Péan, tâche de +trouver quelques volets, nous en ferons une table; et toi, +Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des +grèves qui vient par les fenêtres défoncées. + +Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent bientôt les mains +pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et d'autres archers +arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et des canards +avec d'énormes pichés[8] de cidre. + +[Note 8: Autre orthographe du mot: pichet [NduC]] + +La situation s'améliorait à vue d'oeil. + +Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une douzaine de vieux +flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de foin +faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient +une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à +la guerre comme à la guerre! + +Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de laquelle +l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait encore +ses émaux: _d'or à la fasce d'azur._ + +À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans l'âtre, la +gaieté s'allumait dans tous les regards. + +Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle paire +d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et +mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de +Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes +de Rohan, deux beaux soldats, ma foi! battaient des omelettes dans +leurs casques. + +Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne lui permit +point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque +teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils. + +Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du midi +qui achevèrent la déroute de sa mélancolie. + +Au diable les soucis! l'immense rôti tournait devant le brasier +par les soins de Conan et de Kervoz. La table était dressée. Et +après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la bonne +brise du mois de juin. + +On devisait: + +--Ah! ça! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-là, +vous autres? Depuis que le duc François, notre cher seigneur, est +rentré en Bretagne, il enfle, il enfle... + +--Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en la ville de Rennes, +répliqua Fontebrault, au palais ducal de la Tour-le-bât. S'il +n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas reconnu. + +--Couronne tréflée! s'écria le héraut qui avait nom Jean de +Corson; où vîtes-vous cela, Messire? croix tréflée je ne dis pas, +mais il n'entra jamais de trèfle en une couronne, si ce n'est en +celles de David et d'Assuérus. La couronne, Messire, est le signe +ou l'enseigne des dignités de nos seigneurs: fermée et croisée +pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute; aux +barons le simple diadème; aux comtes les perles sans nombre, aux +ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil... + +--Donc, sa couronne persillée, messire de Corson, rectifia +gravement Artus de Fontebrault. + +--Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas +de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez donc quelles nobles +bêtes! + +Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent dilatait toutes +les narines. + +--La maladie de notre seigneur François, reprit Méloir, a un nom +de deux aunes, qui commence comme le mot hydromel, et qui finit en +grec à la manière de tous les noms païens inventés par les +fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles sujets, n'est-ce +pas? Eh bien! prions saint François de guérir le seigneur duc et +soupons à sa santé comme des Bretons! + +La proposition était trop loyale pour n'être point accueillie avec +faveur. + +Les deux oies, les canards, les poules et peut-être un paon que +nous avions oublié dans le dénombrement des volailles assassinées, +furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit son +devoir. + + + + +VIII. L'apparition. + +C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes +soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant +l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en +cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout +éloge. + +Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un véritable +monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception d'une +demi-douzaine de poulets. + +Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Océan. + +Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit +fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser: + +--Il faudra bien déjeuner demain. Car il y a de grands estomacs +qui déjeunent, même après ces soupers épiques! Le feu couvait sous +la cendre, au fond de la cheminée. La nuit avançait. Méloir dit: + +--Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite! Et il se mit à +ronfler dans son fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son +escarcelle. Chacun fit comme lui. + +Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les chants +gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que +le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées. + +Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les +pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. Corson, le +savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées +symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se +regarder dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il +n'eût point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à _un +pairle_.[9] + +[Note 9: Figure héraldique qui a la forme de l'Y grec.] + +Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait pas se regarder +dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer de +_sinople,_ fréquentée par des sirènes de _carnation._ Et cela le +divertissait, cet ennuyeux jeune homme. + +Les autres rêvaient ou ne rêvaient point. + +Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient +éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules contre la +lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons +cristallins et limpides. + +Alors une jeune fille apparut sur le seuil. + +Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de son visage +fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour +d'elle. + +Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer qui dormaient, +vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de grâces, un +poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des ruines, à +la fée qui est le souffle des grèves... + +Ange ou fée, elle tremblait. + +Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir de l'orgie. + +Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur. + +Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière de la lune +qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses cheveux. + +Vous l'eussiez alors reconnue. + +Pauvre Reine! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour où +nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile de deuil! + +Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux +père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé; lutte +terrible et inégale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était captif +dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel. + +Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le +protéger! + +Et Aubry! Oh! que pouvaient les mains blanches de Reine contre +l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles? + +Elle avait pleuré, mon Dieu! + +Mais il y avait une audace latente sous les grâces de cette frêle +enveloppe. + +Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, qui est un +mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme la +chaleur de tout effort physique. + +Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un sourire. + +Elle était si jeune! et Dieu lui faisait de si surprenantes +aventures! + +Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient, +elle avait peur, c'est vrai; mais un malicieux sourire vint à sa +lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur, +Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique. + +Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui avait demandé +la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'était offert +de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue de +Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine +souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr +sérieusement. + +La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table. +Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait naïvement +les débris du souper. + +Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui +fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un bras, sauter +par-dessus une poitrine bardée de fer. + +Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine +s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à +mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus +espiègle autour de sa lèvre. + +Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du +sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals, +sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans, +quintefeuilles et merlettes: toutes les figures du blason. + +Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et +un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune. + +Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant +ses blonds cheveux d'un air mutin. + +Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette +fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle laissa +tomber un regard sur le bon chevalier. + +Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle +rebondie. + +Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son oeil brilla +d'un éclair hautain. + +--L'or qui doit payer la tête de mon père! murmura-t-elle. Il faut +croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des +ciseaux, car on eût pu voir dans la main de Reine un reflet +d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le cordon qui +retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'oeil. Mais +l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours +dessus. + +Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil. + +Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet, +Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main sur l'objet +gardé, que ce fût une bourse ou une épée. + +Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible +de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle +entre ses doigts. Impossible encore! Pourtant elle la voulait! + +Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet argent si +nécessaire au proscrit qui se cache; non pas assurément pour +s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever: +Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le +pain qui soutenait l'existence du vieillard. + +Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un homme à +s'emparer du trésor, disons plus; non, pas même dans le but de +s'en servir. + +Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son sens, +l'odieuse récompense qui devait payer la trahison: les cinquante +écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue. + +Elle voulait,-- et c'était bien quelque chose que la volonté de +cette blonde enfant, si mignonne et si frêle! + +Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé naguères +pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes pour aller +porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que +les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste +autour de la grille du cachot. + +Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque +nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour +porter encore du pain,-- du pain à son père, cette fois. + +Quand elle voulait, il fallait. + +Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusément l'effort +de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien +qu'il ne fût point réveillé encore. + +L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec +colère. + +Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la téméraire +enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha +l'escarcelle. + +--Alarme! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut. En une seconde, +toute l'escorte fut sur pied. + +Mais une seconde! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine +de Maurever pour opérer sa retraite. + +Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui +s'agitaient; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre +ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle +avait déjà franchi le seuil de la cour. + +En passant près de la table, elle avait soufflé les deux résines. + +La lune était sous un nuage. + +Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au +milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se choquait. +Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin +qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux +cris confus un son retentissant de ferraille. + +On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu. + +--Allumez les résines! commanda Méloir. Et chacun de répéter: + +--Allumez les résines! Mais quand toute le monde commande, +personne n'obéit. On continua de s'agiter à vide. Le sieur de +Corson s'était remis _en pal,_ comme il disait quand il était de +très joyeuse humeur. _En pal,_ pour lui, signifiait debout. + +Oh! les sinistres joies de la science! + +Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une +plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste qu'une +plaisanterie d'archiviste-paléographe! + +Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient, +trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs âmes au +diable, qui ne s'en souciait point. + +Le chevalier Méloir était comme ébahi. + +Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre fin à la +mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour +s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se +reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet. + +--Avez-vous vu?... commença Méloir. + +--Un fantôme? interrompit Kéravel. + +--Quelque chose, continua Fontebrault, qui a glissé dans la nuit +comme un brouillard léger. + +--Une vision... + +--Un esprit... + +--Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma +bourse! + +--En vérité! fit-on de toutes parts. + +--Quelque chose, ajouta Kéravel, en soulevant une des résines +allumées, qui a emporté deux de nos poules et notre dernier +flacon. + +--C'est pourtant vrai! répéta-t-on à la ronde. + +--Sarpebleu! gronda Méloir, au diable les poules! mon escarcelle +contenait la rançon d'un chevalier! On peut monter à cheval et le +chercher. Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut! + +Les hommes d'armes s'entre-regardèrent. + +--Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible, mais trouver... + +--Il faut trouver, mes compagnons! dit Méloir. + +--Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et +il a de l'avance. Si c'est un esprit... + +--Quand ce serait Satan, sarpebleu! On chuchota. Méloir +poursuivait: + +--Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie. +Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je vais vous donner +le signalement du prétendu fantôme. + +--Vous l'avez donc bien vu, messire? + +--Pas trop, mais juste pour le reconnaître. De sa taille, je ne +saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers de +Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puisqu'il me tournait le +dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés et flottants... + +--C'est une femme? + +--Peut-être. Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits +jusqu'ici, messieurs? + +--Oh! oh! s'écria-t-on, c'est vrai! il a des cheveux blonds. + +--Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus +nantais? + +--Oui! Oui! + +--Voilà la piste, mes compagnons. À vous de la suivre. Un bruit +soudain se fit dehors. + +--Sus! sus! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers. + +Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui fuyait avec une +merveilleuse rapidité. + +--Sus! sus! + +--Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant déjà le +souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler à votre maître, +le noble chevalier Méloir. + +--Au milieu de la nuit? Attention, Conan! Barre-lui la route, +Merry! Nous allons l'acoller contre le mur!... Les hommes d'armes +et Méloir s'étaient mis aux fenêtres. + +--Oh! mes bons seigneurs! oh! criait le fugitif à bout de forces. + +--Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnête gaillard va +nous donner des nouvelles de votre bourse. + +--Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers. Le fuyard +s'arrêta au son de cette voix. + +--Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous récompense! + +--Amenez-le! commanda Méloir. L'instant d'après, les archers +poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment +point au signalement donné par Méloir. Ce signalement, tout +imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de +longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout +ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin avec ce +signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée et +pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent +d'une étrille. + +--Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain +oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour. + +--Que venais-tu faire dans la cour? demanda Méloir qui avait +repris place dans son fauteuil. + +--Je venais vous parler, mon bon seigneur. + +--Comment t'appelles-tu? + +--Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc François, et le plus humble +de vos serviteurs, monseigneur. + + + + +IX. Maître Gueffès. + +C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, le +mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle +Simonnette, le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec +sa large mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes. + +Et maître Gueffès disait vrai par impossible: il était réellement +venu au château pour parler au chevalier Méloir. + +Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec attention. + +--Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal +plus laid que ce pataud-là. Tout le monde approuva de bon coeur. + +--Mais vous savez, continua Méloir, quand on s'éveille comme cela +en sursaut, on a la vue trouble et le sens engourdi. Peut-être +avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je vu de beaux +cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une taille +fine à la place de ce corps mal bâti... + +Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous ses membres. + +--Dieu me pardonne, acheva Méloir, je crois que c'est ce coquin +qui m'a volé mon escarcelle! + +--Oh! mon bon seigneur, mon bon seigneur! s'écria maître Gueffès; +je vous jure... + +--Bien! bien, mon homme, interrompit Méloir, tu vas jurer tout ce +qu'on voudra, mais moi, je vais te faire pendre! Gueffès se jeta à +genoux. + +--Mon cher seigneur, dit-il, les larmes aux yeux, et c'était la +première fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques +d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent +ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me laissez la +vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces du +riche duc. + +--Saurais-tu où se cache le traître Maurever? demanda vivement +Méloir. + +--Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès sans hésiter. Gueffès +était trop homme d'affaires pour ne pas voir que la crise était +passée. Il se redressa un petit peu, et son oeil fit le tour du +cercle. + +--La vie sauve! répéta-t-il; vous êtes bien trop généreux, mon +cher seigneur, pour ne pas ajouter quelque petite chose à cela. + +--Allons! parle! s'écria Méloir. Gueffès se redressa tout à fait. + +--Au clair de la lune, là-bas, sur le tertre, dit-il, +tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre escarcelle, mon +cher seigneur. Oh! les beaux cheveux blonds et le gracieux +sourire! + +--Parle donc! + +--Quatre jambes vont plus vite que deux. Hommes d'armes! montez à +cheval, si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre honnête +chrétien, descendez par le village et piquez droit aux Grèves. +Vous trouverez l'escarcelle... et quand vous serez partis, +ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon +cher seigneur. + +--En route! cria Méloir. + +--Et, si c'est un sorcier? insinua Kervoz, et qu'il vous étrangle, +messire? Méloir regarda maître Gueffès en-dessous. + +--Bah! fit-il, le jour va se lever, et j'aurai la main sur ma +dague. En route! + +Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux étaient tous +préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, puis +le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit. + +--Sarpebleu! grommela Méloir; ils vont revenir les mains vides! +Ah! si j'avais mes douze lévriers de Rieux! Ma patience! ils +doivent être à Dinan à cette heure, et nous les aurons demain. + +--C'est donc vrai, monseigneur? dit bien respectueusement Gueffès. + +--Quoi? + +--Que vous chasserez Maurever dans les Grèves avec des lévriers de +race? + +--Que t'importe? + +--Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, attendu que j'ai mis +dans ma tête de gagner les cinquante écus nantais, promis par +François de Bretagne à celui qui... + +--Ah! ah! dit Méloir; est-ce aussi pour la fillette à Simon Le +Priol? Gueffès devint tout jaune. + +--Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui veut aussi gagner les +cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le Priol? + +--Est-elle jolie? demanda Méloir au lieu de répondre. + +--Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir lui frappa sur +l'épaule. + +--Le bon compagnon que tu fais, ami Gueffès! s'écria-t-il. Mais +j'y songe! nous n'aurons guère besoin de mes lévriers de Rieux, +puisque tu sais où se cache M. Hue. + +--Ai-je dit que je le savais? + +--Oui, sarpebleu! sans cela... + +--Ah! monseigneur! quand on a la corde au cou... + +--Tu ne le sais donc pas? + +--Je le saurai, monseigneur. + +Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux autour de son +énorme mâchoire. + +--Causons raison, reprit-il; moi, je vis dans ce pauvre trou de +Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les nouvelles. Pourtant +on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de Maurever. + +--Ah! on t'a dit cela? + +--Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous, +que trois manoirs ruinés où il ne reste que des murailles. + +--Et les tenances, mon ami Vincent. + +--Et les tenances... mais les tenances et les murailles, vous les +aurez sans la fille, puisque les domaines sont confisqués et que +le duc François vous les a promis. + +--Comment! s'écria Méloir, tu sais aussi cela! + +--Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée à écouter vos soudards +ivres. Ils disent... mais je ne voudrais pas vous fâcher, mon cher +seigneur. + +--Que disent-ils? + +--Ils disent que la fille de Maurever veut épouser le gentilhomme +d'armes, Aubry de Kergariou. + +--C'est bien possible, cela, maître Vincent. + +--Est-ce que vous êtes philosophe comme le pauvre Gueffès? demanda +humblement le Normand. + +--Sarpebleu! s'écria Méloir en riant, voilà un coquin qui a de +l'esprit comme quatre! Non, non! je ne suis pas si philosophe que +cela, mon homme! Mais mon cousin Aubry est en prison... et, s'il +plaît à Dieu, il y restera longtemps. + +--S'il plaît à Dieu! répéta Gueffès d'un air goguenard. + +--Que veux-tu dire? + +--Ce que femme veut... commença le Normand. + +--Bah! interrompit Méloir, vieux dicton moisi. + +--...Dieu le veut, acheva paisiblement maître Gueffès, et si j'ai +de l'esprit comme quatre, c'est mon cher seigneur qui a eu la +bonté de me le dire, la fille de Maurever en a quatre fois plus +que moi encore. + +--Tu la connais? + +--Je gagne ma vie ici et là; je vais un peu partout à l'occasion +et, au besoin, je connais un peu tout le monde. + +Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la résine pour +le considérer plus attentivement. + +--Il me semble que je t'ai déjà vu, murmura-t-il. + +--Ce n'est pas impossible, répondit Gueffès, dont la lumière trop +voisine faisait clignoter les yeux gris. + +--À Avranches? + +--Peut-être à Avranches. + +--Sur le passage du duc François un grigou cria... + +--Duc! que Dieu t'oublie! prononça tout bas Gueffès. + +--Par le ciel! maître Vincent, c'est toi qui était ce grigou! + +--Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus +dans la largesse de François de Bretagne. + +--Et tu te vengeais? + +--Une pauvre espièglerie, mon bon seigneur! Méloir lui lâcha les +deux bras et se mit à réfléchir. + +--À ce jeu-là, continua tranquillement maître Gueffès, on gagne +parfois autre chose que des piécettes blanches. Connaissez-vous le +manoir du Guildo, monseigneur? + +--L'ancien fief de Gilles de Bretagne? + +--Un beau domaine, celui-là! Et qui vous irait bien, messire +Méloir! Mais François l'a donné à Jean de la Haise. Ah! ce n'est +pas pour dire que messire Jean ne l'a pas bien gagné! Pour en +revenir à mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de +monsieur Gilles. C'était en la ville de Plancoët. Monsieur Gilles +faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont +il faut six pour faire un denier royal à douze du sol tournois. Je +criai: «Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous sa belle cotte +à mailles d'or». + +--Méchant drôle! fit Méloir en riant. + +--Un gentil petit page que je n'avais pas aperçu, poursuivit +maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte plus chaude, +me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez, voyez +plutôt! + +Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se dessinait en +effet, nettement. + +--Un bon coup de houssine! dit Méloir. + +--Oui, répondit Gueffès; il y a bien dix ans de cela. Le coup +paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il paraîtrait jusqu'à ce +que le page soit en terre. + +--Le page a dû devenir un homme? + +--Un gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi +bien que vous. + +--Tu l'appelles? + +--Aubry de Kergariou. Il y eut encore un silence. Au dehors l'aube +blanchissait l'horizon. Méloir reprit le premier la parole. + +--Maître Gueffès, dit-il avec une certaine noblesse, Aubry de +Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je vous défends de +rien entreprendre contre lui. + +--Contre lui! moi! s'écria Gueffès de la meilleure foi du monde; +ah! vous ne me connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry +aille en terre, c'est vrai, mais pour l'y mettre moi-même, +incapable, mon cher seigneur! Seulement si vous aviez pensé comme +moi qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais +dit: _Amen._ + +_--_ Assez sur ce sujet, maître Gueffès! + +--Comme vous voudrez, monseigneur. Mais moi qui ne suis pas +chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres idées... pour mon +compte, j'entends! J'ai aussi un rival auprès de Simonnette. Il +n'est pas même en prison, et le plus tôt que vous pourrez le faire +pendre sera le mieux. + +--Comment! le faire pendre! se récria Méloir. + +--C'est un petit cadeau que je vous demande par-dessus le marché +des cinquante écus nantais. + +--Pendre mon petit Jeannin! dit Méloir en souriant. + +--Oh! oh! vous le connaissez! Un joli enfant, n'est-ce pas? + +--Un enfant charmant! + +--Eh bien! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous +finirons ensemble l'affaire du Maurever. + +--Mais il ne sera jamais pendu, maître Gueffès. + +--Assommé alors, je ne tiens pas au détail. + +--Ni assommé. + +--Étouffé dans les tangues. + +--Ni étouffé. + +--Noyé dans la mer. + +--Ni noyé! Le chevalier Méloir, à ces derniers mots, fronça un peu +le sourcil. Maître Gueffès força sa mâchoire à sourire avec +beaucoup d'amabilité. + +--Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le maître et moi le +serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela. Chez nous, +vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut; je suis de +mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas que +le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on +pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand +besoin d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une oeuvre +charitable que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il, +monseigneur? + +--Cela ne me plaît pas. + +--Alors, mettons-lui une jaquette sur le corps, et faisons-le +soldat. Qui sait? il deviendra peut-être un jour capitaine. + +--Il ne veut pas être soldat! + +--Ah! fit Gueffès, c'est bien différent! Du moment que messire +Jeannin ne veut pas... Il commençait à se fâcher, l'honnête +Gueffès. + +--Mon cher seigneur, reprit-il, le destin s'est amusé à nous +mettre dans une situation à peu près pareille, vous, l'illustre +chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré qui +s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle +Jeannin. + +--Et tu voudrais l'arracher? + +--J'allais y venir, répliqua tout naturellement Gueffès. Quand on +ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien de ce qui +se mange, on grignote le bout de ses doigts pour tromper sa faim, +c'est de la philosophie. Quand le renard est trop bas, et que les +raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y mordre, +c'est encore de la philosophie. + +--Quand le Normand enrage, poursuivit Méloir du même ton, et qu'il +est obligé de rentrer les ongles, le Normand récite des apologues. + +--C'est toujours de la philosophie, conclut maître Gueffès. + +--Allons, maraud! s'écria le chevalier en se levant tout à coup, +l'air est frais ce matin, allume-moi mon feu, et trêve de +bavardages! Si tu sais où se cache le traître Maurever, tu me +l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne remplis +pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu! + +Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce brusque +changement. + +Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu. + +Mais il savait d'autres fables que celle du _Renard et les +Raisins._ Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre La Fontaine +pour mettre en action la logique bourgeoise. + +Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait comme le +moissonneur d'Ésope: «Ne compte que sur toi-même». + +Méloir, lui, se promenait de long en large dans la chambre et +secouait ses membres engourdis. + +Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il s'approcha d'une +fenêtre et jeta ses regards sur la campagne. + +Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean avait à peine +quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des Grèves, +mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une +montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons. + +La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir voyait une +échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de Cancale, +et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu duquel +le mon Dol apparaît comme une île. + +Le soleil s'élevait de l'autre côté du château, derrière les +collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith et +laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui +rejoignent nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque +sorte la terre avec le ciel. + +Sur la route de Dol, au loin, un point noir se mouvait. + +Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une fanfare. + +--Vive Dieu! s'écria Méloir, voilà Bellissan, le veneur, avec mes +lévriers de Rieux! Maître Gueffès! nous trouverons bien la piste +sans toi! + +Maître Gueffès ôta son bonnet de laine: + +--Si monseigneur veut se mettre les pieds au feu, dit-il, je vais +lui servir son déjeuner; j'ai encore quelques petites choses à +dire à monseigneur. + + + + +X. Douze lévriers. + +Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut +entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il +n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le +bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement +la parole. + +--Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens +porté vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime +son maître. + +--J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre +deux bouchées. + +--Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais +rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorablement que +vous. + +--Allons maître Vincent, vous n'êtes pas difficile. + +--Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit +Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la bouche pleine. + +--Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua +encore Gueffès, toute l'étendue de mon dévouement. On dit que je +suis un païen, mais qui dit cela? des gens qui croient à la Fée +des Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier à la vierge +Marie! + +--Ah ça! dit Méloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des +Grèves? + +--C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le +voulait, vous mener tout droit à la retraite de Maurever. + +--Vrai? + +--Très vrai. + +--Où la trouve-t-on, cette jolie fée? + +--Ici et là, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous l'avez vue +cette nuit. + +Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon +coupé de son escarcelle. + +--Quoi! s'écria-t-il, ce serait?... Gueffès eut un sourire. + +--La fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur, +interrompit-il. Méloir cessa de manger. + +--Est-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronçant +le sourcil. + +Le vent apporta le son le plus rapproché d'une seconde fanfare. + +--À Dieu ne plaise! monseigneur, répondit Gueffès; mais voici vos +lévriers qui arrivent. Quand ils seront là, vous ne voudrez plus +m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste. +Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes +cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je vais de côté +et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, j'écoute. Y +a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour? + +--Tout au plus une semaine. + +--Un siècle, mon pauvre seigneur! Combien de fois le vent peut-il +tourner en une semaine? François de Bretagne enfle et pâlit. À la +cour du roi Charles, on commence à prononcer le mot de fratricide. +Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il +ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus haute tour de son +manoir du Guildo. + +--Tu es sûr de cela? murmura Méloir. + +--Comme je suis sûr de voir devant moi un vaillant chevalier, +répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert Roussel, on le +rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de la +Hardouinays. + +Méloir était tout pensif. + +--Vous n'avez rien à voir à tout cela, monseigneur, reprit +négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas ce qu'on fera +du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des autres. +Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de +Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci, +monsieur Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur +Hue trouvera protection auprès des Normands et jusque dans +l'enceinte du Mont-Saint-Michel. + +Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même. Méloir ne +bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui. + +--Voilà vos chiens, mon cher seigneur, dit-il; je vous laisse. +Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez à la ferme de +Simon Le Priol. + +Il fit mine de sortir. Mais il revint. + +--Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante: Si par mon +industrie, sans que mon cher seigneur s'en mêlât, le petit Jeannin +était pendu... + +--Va-t'en au diable, misérable coquin! s'écria Méloir d'une voix +tonnante. + +Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il s'arrêta pour +ajouter: + +--Pendu, assommé, étouffé ou noyé, j'entends... Méloir saisit une +cruche à cidre. La cruche alla s'écraser contre la porte où maître +Gueffès n'était plus. + +Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans la cour: + +--C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mêlerez pas! + +Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la cour avec trois +valets de chiens menant douze lévriers de la _grande origine._ + +Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil de l'aîné de +Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de Vannes et +seigneur des îles. + +Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant, à la chasse +des naufragés dans les Grèves. + +Car le sang de Rieux était un bon et noble sang. Là-bas, au bout +du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux chassait +au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont +Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges. + +Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau allongé, les +côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la route, +bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et +plaintif. + +Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les caressait. + +Le chevalier Méloir descendit. + +Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la voix de +Bellissan qui les appelait par leurs noms. + +--Rougeot, Tarot, Noirot! messire, dit-il en les présentant à tour +de rôle et chacun par son nom; Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois! +Ravageux et Merlin! Léopard et Linot! Quant à ce dernier, +ajouta-t-il en montrant une admirable bête de poil noir sans +tache, il ne vient pas de Rieux; je l'ai acheté à Dol pour +remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la poitrine en route. + +--Ils seront bons pour la chasse que nous allons entreprendre? +demanda Méloir. + +--Ils sont habitués à dépister un homme, vivant ou mort, dans les +rocs ou sur la grève, à une lieue de distance, messire. +Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs +nouvelles! + +--Nous les mettrons en grève cette nuit, dit Méloir qui tourna le +dos. + +Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir ainsi douze +lévriers de Rieux! sans une caresse! Un regard froid et puis +bonsoir! + +Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De fait, le +chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc enflait +et pâlissait. On prononçait le mot _fratricide_ à la cour du roi +Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne, +avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus +haute tour de son manoir du Guildo. + +Le vent tournait. + +Désormais, la partie devait être jouée d'un seul coup. + +À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps. + +Or, le chevalier Méloir était Normand à demi. + +Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes d'armes, au +pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce fut +pour retourner à la ferme de Simon Le Priol. + +Mais la ferme de Simon Le Priol était close. + +L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le métayer et +sa femme dormaient; Simonnette était dans son petit lit en +soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient +auprès du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre +Mathurin, les Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à +cette heure. + +Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits +passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il fût +au dire de tout le monde, _poltron comme les poules._ + +Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le vent froid, +mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère. + +Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin +était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou l'été, +par le beau temps ou par la pluie. + +Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, tout plein de +blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses branches +en parasol. + +Un pommier de _douce-au-bec_ ma foi! + +Ce sont de bonnes pommes, oh! oui, sucrées comme les becs-d'anges +(bédanges) et goûtées comme les pigeonnets. + +Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand depuis qu'il +songeait à Simonnette. + +Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre Jeannin, assis +sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la fée, la +bonne fée. + +Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, faisant de +l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, la +meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du +chemin. + +Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour sûr! La jeune +fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gâteau de +froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de déposer sur +le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche. + +Cela s'était passé la veille. + +Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que cette jeune fille +était une fée des Grèves. + +Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps, +pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, il +n'avait point songé à poursuivre la fée. + +Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché sa tête entre +ses deux mains. + +Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là, l'histoire +du chevalier breton dans l'embarras. + +Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la bonne fée au +corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient. + +Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que la veille. + +Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se cachait sous le +vieux pommier à l'écorce rugueuse. + +Il guettait la fée. + +Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait faire, c'est +vrai, mais il était bien résolu. + +Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible. + +Jeannin attendait, le coeur gros et la respiration haletante. + +Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était intacte sur le +seuil. + +La fée allait venir. + +Il attendit longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un +murmure confus vint à ses oreilles, du côté du manoir. + +Presque aussitôt après, les cailloux du chemin bruirent. + +La jeune fille de la veille arrivait en courant. + +Il s'était dit: + +--Quand la fée se baissera pour prendre l'écuelle, je la saisirai. +Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne se baissa point pour +prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un instant abasourdi. + +Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mit +bravement à courir après la fée. + + + + +XI. Course à la fée. + +Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la fée allait +comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à la +fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course, +elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain. + +Elle allait droit à la grève. + +Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en sueur. + +Mais il redoublait d'efforts. + +--Heureusement que la mer est basse, se disait-il; car la fée +marche sur l'eau aussi bien que sur le sable, et sur l'eau je ne +pourrais pas la suivre... + +--Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris l'écuellée de gruau? se +demandait-il l'instant d'après. Le gruau était bon pourtant, ce +soir! Peut-être qu'elle aime mieux la galette de froment. + +Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas d'avaler la +route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait +les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin! + +Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, descendait à la grève +et décrivait mille détours entre les haies. La lune était +brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de la +route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de +nouveau, légère comme une vision. + +Elle ne faisait point de bruit en courant; du moins, Jeannin +n'entendait plus son pas. + +Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un regard en +arrière. + +C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent ruiné qui +s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble au +blanc feuillage. + +La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se savait pas +poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles. + +Jeannin la perdit de vue. + +Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était la grève +uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait +certes se cacher. + +Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir tous deux et +distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel et +Tombelène. + +Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans perdre son temps +à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et colla son +oreille contre le sable. + +Il entendit trois choses: à l'ouest, du côté de Saint-Jean, des +pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au nord, la +voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger. + +Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait l'oreille du petit +Jeannin pour le saisir. + +Il se leva radieux. + +--Elle est à moi! pensa-t-il. Et il bondit comme un faon dans la +direction du bruit léger qui était celui du pas de la fée. + +La fée était rentrée dans les terres au moment où Jeannin tournait +le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop découverte. +La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle avait +affaire. + +Elle songeait à bien d'autres qu'au petit Jeannin! + +Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu quelque chose +qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était au +couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en +plein la fée. + +La pauvre fée s'était dit: + +--Celui-là est en avant parce qu'il court plus vite, mais les +autres viennent après! + +Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les soudards endormis +naguères dans la grand'salle du manoir de Saint-Jean. + +Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils venaient la +punir. + +La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce moment même, +huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et +prenaient au galop le chemin de la grève. + +Seulement, le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde à cette +troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre compte. + +La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait échapper que +par la ruse. Or, bon Dieu! Depuis quand les fées ont-elles besoin +de ruse? Ne savait-elle plus, cette fée, enfourcher les rayons +d'argent de la lune qui étaient sa monture ordinaire? + +Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les chênes +ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les +trembles aux feuilles de neige? + +Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève mouillée, +franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces grottes +diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la mer? + +Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il faut +s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un +lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles! + +Ce raisonnement était à la portée du petit Jeannin; s'il l'eût +fait, peut-être aurait-il arrêté sa course, car c'était une vraie +fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa misère en +opulence. + +Et non point une fée de hasard, tremblant la peur comme une +fillette. + +Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait confiance. + +--Elle est à moi! avait-il dit. Il se croyait désormais sûr de son +fait. Le bruit léger que saisissait son oreille collée contre +terre était dans la direction du Couesnon. En coupant droit au +Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin s'épargnait +tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les champs. +Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur. + +Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il souriait. + +La fée n'avait qu'à se bien garer! + +Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui sillonnent les +grèves. Le Couesnon surtout, la _Rivière de Bretagne._ + +Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse. +Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne +ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses +fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette +fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne +soit en puissance de naïade. + +Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un +étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s'est +retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives, +au milieu du lit, un étroit canal passe; le Couesnon y coule en +bavardant sur des galets. + +La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc +comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit; +le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon était +fier. + +Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du +lendemain. + +Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui +inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies. + +Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout réduit, +encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et le +premier jour d'hôpital. + +Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme. + +Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au +caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle. + +Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient toute +entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à +gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée. + +Il coulait ici; c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une +marée à l'autre il déménage. + +Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en quelque +sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon. + +Il est vrai que cette grande rivière, large comme la Loire, on la +passe sans mouiller ses jarretières. + +Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une immense nappe +d'eau de trois pouces d'épaisseur; le soleil s'y mire, +éblouissant. Vous diriez une mer. + +Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent sous les pas du +voyageur; ils brillent, ils s'ouvrent, on s'enfonce; ils se +referment et brillent. + +Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi lentement et que +chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à peu la +tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les +tangues. + +Et que de trépassés dans ce large sépulcre! + +Les gens de la rive disent que le deuxième jour de novembre, le +lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la tombée +de la nuit. + +C'est la fête des morts. + +Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux qui dorment +sous les tangues. + +Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard s'étend sur +toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène et le +Mont-Saint-Michel. + +Au matin, des plaintes courent dans cette brume animée; ceux qui +passent sur la rive entendent: + +--Dans un an! Dans un an! + +Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour l'année +suivante. + +On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre, le brouillard +a disparu. + +Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon, +la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait aussi +devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les +hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux. + +L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de Pontorson, l'autre +poursuivait sa route vers la grève. + +Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette marche +nocturne. + +Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les cavaliers qui +descendaient à la grève. + +Les cavaliers passèrent.-- Mais la fée? + +Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace. + +Hélas! hélas! les cinquante écus nantais! + +Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas +lourd des chevaux étouffait tout autre bruit. + +La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les soudards? + +La fée avait-elle franchi le Couesnon? + +Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était sous un nuage. + +On ne voyait rien en grève. + +Jeannin était consterné. Il avait bien envie de pleurer. +Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand +jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle. + +Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses mains. + +Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses cheveux. Il se leva +en sursaut et poussa un cri. + +Un autre cri faible lui répondit. + +C'était la fée qui sautait dans le courant du Couesnon. + +Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans mouiller la pointe +de ses pieds, la fée? + +Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette indiscrète +question. + +Il reprit sa course. + +La fée avait déjà gravi l'autre rive. + +Bonté du Ciel! ce qui avait frôlé les cheveux du petit Jeannin, +c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit seulement +d'avancer le bras! + +De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément entrer en grève +ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la côte. +Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel; et, d'après la +première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait +vers le Mont-Saint-Michel. + +Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après avoir jeté encore +un regard derrière elle, fit un brusque détour et se lança dans +les sables à pleine course. + +Les sables! c'était l'élément de Jeannin. Il serra la corde qui +lui servait de ceinture, et se remit à jouer des jambes. + +La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On pouvait voir +la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au +hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant +du Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop +loin pour qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus. + +Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de l'autre, sur un +terrain uni comme une glace. + +Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait à vue d'oeil. + +Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais Jeannin, qui +la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques symptômes de +fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait encore: + +--Elle est à moi! elle est à moi! Il ne savait pas que les fées +sont généralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui +était très fort sur les fées, aurait pu lui dire cela. Les fées se +laissent approcher par le pauvre garçon qui les poursuit: elles +l'encouragent par une fatigue feinte: elles l'amorcent: quand il +va se lasser, elles trouvent moyen de le piquer au jeu. + +Tant qu'il a un souffle, il court. + +Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée s'envole en +riant. + +Et il tombe à plat ventre, suant et geignant. + +Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré dans quelque +trou! + +C'était un ignorant que ce petit Jeannin. + +Prendre une fée à la course; prendre la lune avec ses dents! On +surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà ce que tout le monde +sait bien. + +Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier répéter en +courant: Elle est à moi! elle est à moi! il aurait ri comme un +bossu. + +Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il réussi? C'est +qu'il avait saisi la fée au moment où elle se baissait pour +ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices de la +ville de Dol... + +Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait du terrain. + +Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une trentaine de +pas. + +Le vent vint plus frais à son front. + +--La mer monte, se dit-il. Et d'un regard connaisseur, il +interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont, dans la +ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème +que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des +marées. Les tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la +pente est presque imperceptible à l'oeil et où la mer monte bien +longtemps avant de couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le +terrain pendant quelques secondes. Puis il changea brusquement de +direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la fée. +Tandis que celle-ci courait au nord, sur le Mont que l'on voyait +comme en plein jour, Jeannin prenait à l'est, sans ralentir son +pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le Priol, les quatre +Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon coeur. + +Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle n'avait pas +soupçonnée. + +Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en +face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté. + +Elle rabaissa son voile sur son visage. + +--Que voulez-vous de moi? dit-elle d'une voix qui tremblait un +peu. Le coeur de Jeannin battait, battait! + +Il répondit pourtant résolument, dans toute la naïveté de sa foi +superstitieuse. + +--Bonne fée, pardonnez-moi! Je veux cinquante écus nantais pour me +marier avec Simonnette. + +Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais tour (en ceci +les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient hautement +approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en lui +témoignant le plus grand respect, et la serra ferme. + + + + +XII. Les mirages. + +--Oses-tu bien m'arrêter, malheureux enfant! dit la fée en +grossissant sa douce voix. + +--Oh! bonne dame! bonne dame! répliqua Jeannin d'un accent +larmoyant, mais en la serrant plus fort, tout le monde sait que je +ne suis pas brave. Si je risque ma vie, c'est que je ne peux pas +faire autrement, allez! + +--Et je si te la prenais, ta vie? + +--Bonne fée! je suis un poltron, c'est connu, mais on ne meurt +qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de voir Simonnette mariée +à ce vilain coquin de Gueffès. + +--Lâche-moi! + +--Non pas, bonne fée! s'écria Jeannin, vivement; si je vous +lâchais, vous vous changeriez en brouillard! + +--Mais je puis me venger sur Simonnette. Jeannin frémit de tous +ses membres. + +--Voilà, par exemple, qui serait bien méchant de votre part! +murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien fait, la pauvre fille! + +--Lâche-moi, te dis-je! + +--Écoutez, bonne fée, une fois pour toutes, je ne vous lâcherai +pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus nantais. C'est dit. + +La fée avait laissé tomber son panier sur le sable. L'escarcelle +du chevalier Méloir était à sa ceinture. + +Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles d'un ton +respectueux, mais déterminé. + +Il y eut un court silence, pendant lequel on n'entendit que le +sifflement du vent du large et la trompe lointaine des cavaliers +bretons qui se ralliaient dans la nuit. + +--Ce vent annonce que la mer monte, n'est-ce pas? demanda +brusquement la fée. + +--Oh! dit Jeannin qui se mit à sourire; vous connaissez les grèves +aussi bien que moi, bonne dame... quoique je vous aie attrapée, +ajouta-t-il, comme si une idée lui fût venue tout à coup, à la +mare de Cayeu, qui n'arrêterait pas un enfant de huit ans. Enfin, +n'importe; ça vous amuse de faire l'ignorante. Oui, bonne fée, ce +vent annonce que la mer monte. + +--Montera-t-elle vite, aujourd'hui? + +--Assez. + +--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au Mont-Saint-Michel? + +--Vous me le demandez? La fée frappa son petit pied contre le +sable. + +--Un gros quart d'heure, en courant comme nous le faisions, ajouta +Jeannin. + +--Et la mer fermera la route? + +--À peu près dans une demi-heure. La fée prit l'escarcelle à sa +ceinture et la jeta sur le sable, où les écus parlèrent leur +langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allégresse, lâcha la +fée et se précipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit +soudain. + +--Si c'était de la monnaie du diable! se dit-il. Il se retourna +vivement, pensant bien que la fée était déjà à mi-chemin des +nuages. La fée était debout à la même place. Et le petit Jeannin +remarqua pour la première fois combien sa taille était fine, noble +et gracieuse. On ne voyait point son visage, mais Jeannin, en ce +moment, la devina bien belle. + +--Enfant, dit-elle, d'une voix triste et si douce que le petit +coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne montre cette +escarcelle à personne, car elle pourrait te porter malheur. + +--Il faudra pourtant bien la porter à Simon Le Priol, pensa +Jeannin. + +--Simonnette est belle et bonne, reprit la fée; rends-la heureuse. + +--Oh! quant à ça, soyez tranquille! + +--Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, ton seigneur, qui est +dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a besoin de toi, +sois prêt! + +--Dam! fit Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous +savez, bonne dame! Mais c'est égal, je commence à croire que je +deviendrai un homme un jour ou l'autre! Et, tenez, j'avais bonne +envie des cinquante écus nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé +courir après vous pour les avoir? Eh bien! ce soir, le chevalier +qui est là-bas m'a dit: «Si tu veux me livrer le traître Maurever, +tu auras cinquante écus nantais». Moi, j'ai pris mes jambes à mon +cou... + +--Est-ce que tu sais où se cache monsieur Hue? demanda la fée. + +--Je pêche quelquefois du côté de Tombelène, répondit Jeannin qui +eut un sourire sournois. + +La fée tressaillit, puis elle lui prit la main. Jeannin trembla +bien un peu, mais ce fut par habitude. + +--Si on t'appelait au nom de la Fée des Grèves, dit-elle, +viendrais-tu? + +--Par ma foi, oui! répondit Jeannin sans hésiter; maintenant, +j'irais! + +--C'est bien... souviens-toi et attends. Adieu! La fée franchit +d'un bond la queue de la mare Cayeu. Le vent du large prit son +voile qui flotta gracieusement derrière elle. Jeannin resta frappé +à la même place. + +C'était à présent que lui venait la terreur superstitieuse. + +Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de Hue de +Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit +Jeannin. + +--Mademoiselle Reine... s'était-il dit. + +--Ou son _Esprit_ peut-être, avait-il ajouté, puisqu'on dit +qu'elle est défunte! Nous avons glissé à dessein sur la partie +prosaïque de la scène. Par exemple, nous n'avons parlé qu'une +seule fois du panier de la fée. + +Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien +à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour un +_Esprit._ + +Un _Esprit_ n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (ô +poésie!), un pain et un flacon de bon vin vieux. + +Non. Un _Esprit_ est incapable de cela. + +Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée de Reine de +Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme. + +Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grèves si l'on +veut rester dans la réalité. + +Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, source et agent de +tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre ferme. De même +que l'objet le plus commun placé au centre du kaléidoscope brille +tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de même les +conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose enfin +qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense +appareil où la dioptrique et la catoptrique... + +Hélas! bon Dieu, où allons-nous? L'auteur affirme sous serment +qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un almanach. + +Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux mille jeux de +lumière qui trompent l'oeil des riverains eux-mêmes et des +Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait +donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de +splendides mirages. + +Les sables de la baie de Cancale reflètent des fantaisies aussi +brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La pâle lune +des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil de +Numidie. + +Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs que nulle +imagination n'inventerait, même dans le délire de la fièvre. + +La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un +monde qui n'est pas le monde des hommes. + +J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les nuées qui +bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les songes du +Tasse; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la +perspective sans fin des Champs-Élysées; j'ai vu Babylone et ses +terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les +chênes de nos bois. + +J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la vieille forêt +de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de son +ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains. + +Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes voiles déployées, +cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une procession muette +déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux infinis. + +Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, devant la maison +aimée... + +Illusions! illusions! mensonges qui ravissent ou qui font pleurer! + +Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus attendant leur +proie. + +Oh! non, ce n'était pas une femme mortelle, l'être que voyait le +petit Jeannin aux rayons de la lune! + +Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied n'effleurait +pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se serait +enfoncé jusqu'à la cheville. + +Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile, déployés au +vent, qui la portaient. + +Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues mouillées, +elle passait comme dans une pluie d'or... + +Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle glissait dans +les nuages. + +Puis ce fut autre chose: + +Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la mer mettait +une demi-heure à revenir. + +Car la mer venait. + +La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de +la jeune fille. + +Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point. + +Oh! que c'était bien la fée, la fée du récit de Simon Le Priol! la +fée du chevalier breton qui courait sur les vagues... + +Un nuage cacha la lune. La fée disparut. + +Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et reprit tout +pensif le chemin du village de Saint-Jean. + +Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec tant de +passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si +heureux; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine. + +Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds +de la fée, c'était le mirage de la nuit. + +Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui vivait les +jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être trompé +d'une demi-heure. + +On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de Cancale, la +mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop. + +Ceci mérite explication. + +Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses eaux, gagnait +avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est assurément +trompé. + +Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, partant du bas +de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop pour +n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité. + +Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a, comme nous +l'avons déjà dit, des rides,-- des _plans,_ suivant le langage des +sculpteurs,-- des endroits où la tangue cède d'une manière presque +insensible, mais suffisante pour attirer le flot, justement à +cause de l'absence de pente générale. + +Ces défauts de la grève forment quand la mer monte, des espèces de +rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il est très +difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces +rivières n'ont point de bords. + +L'eau qui se trouve là ne fait que combler les défauts de la +grève. + +De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le flot, sur +une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible +s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on +est dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux. + +C'est là un des principaux dangers des _lises_ ou sables mouvants +que détrempent les lacs souterrains. + +À vue d'oeil, la mer monte, au contraire, avec une certaine +lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes marées. + +Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant qui a lieu +sur les côtes. + +Ici, on ne voit à proprement parler, ni _vague_ ni _ressac,_ parce +que la lame a été brisée mille fois depuis l'entrée de la baie +jusqu'aux grèves et aussi sans doute parce que la marée ne +rencontre aucune espèce d'obstacle. + +C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'épanche +en vertu des lois de la gravité. + +Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes chevelues, +creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle vers le +ciel. + +Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisira +certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel. + +Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la colère? Les gens qui +frappent froidement et en silence tuent tout aussi bien et mieux +que si la rage les emportait. + +Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en un mot, sont +des avertissements, tandis que la tranquillité attire et trompe. + +Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a dû sourire +en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi +prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient +vous caresser les pieds si doucement. + +Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme derrière vous. +Prenez garde! + +Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée atteignit les +roches noires qui forment la base du Mont-Saint-Michel. + +La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de l'autre côté +du Mont. + +La fée s'assit sur un quartier de roc afin de reprendre haleine. +Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les +battements de son coeur. + +De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande lieue et +demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé un +seul instant de courir. + +Elle releva son voile pour étancher la sueur de son front et +montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que nous +avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de Saint-Jean. + +Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre sous la +muraille méridionale de la ville. + +Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd et mesuré du +soldat de la garde de nuit qui veillait. + +Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que notre fée +prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin, qui +était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches +à pic où nul sentier n'était tracé. + +Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à se guider +parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le pied +peut à peine se poser. + +Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère de chemin. + +Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de +laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la +muraille du château. Impossible de faire un pas de plus. + +Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à ce qu'il +paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du pan +de pierre. + +Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même défendue par +un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme. + +La fée mit sa blonde tête contre le barreau. + +--Messire Aubry! dit-elle tout bas. + +--Est-ce vous, Reine? répondit une voix lointaine et qui semblait +sortir des entrailles mêmes de la terre. + + + + +XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys. + +L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de Maurever +était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir à +l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du +château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les +murs inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à +toute cette partie des bâtiments appelée la _Merveille._ + +Il y avait un archer de garde dans la guérite de pierre qui +flanquait la plate-forme. Reine le savait; ce n'était pas la +première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la consigne +des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils +apercevaient un mouvement dans les rochers. + +Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point superflue, +car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de +s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du +couvent-forteresse. + +Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une enfant timide. + +Mais Reine avait le coeur d'un chevalier quand il s'agissait de +bien faire. + +La mort, elle n'y songeait même pas! C'était chose convenue avec +elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort était +partout, sur les Grèves comme autour du Mont. + +Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des +arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela. + +Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des dentelles de +granit et de splendides cathédrales. + +Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu, venait +d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant dans +l'écrin de nos annales. + +Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun honneur ne +manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc. + +La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. Peut-être que son +bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trône à +sauver. + +Sa force était à la hauteur de son dévouement modeste. + +La vengeance du duc François la faisait plus pauvre et plus dénuée +que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son père. +Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie +simplement, nous allions dire gaiement. + +C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune fille, +supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au +bonheur. + +Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette blonde enfant des +Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant, sincère; un vrai +chevalier en herbe. + +Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif. François de +Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement raconté +aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu que +le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine, +qui était venue parfois le visiter. + +La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce qu'il ne pût +apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six pieds +au-dessous de la fenêtre-meurtrière. + +Ce cachot avait été creusé, avec trois autres pareils, sous la +plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur claustral et +vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était tout roc. +Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la +pierre, avec la date: A. D. 1276. + +Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans le roc vif, +avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la tête +du prisonnier. + +À part cette attention, les quatre cachots étaient entièrement +nus. + +Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis XI, le roi +démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons modèles, +Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à +ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le +Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire. + +Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces cachots si +recommandables. + +À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif politique +n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces +cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y +mettait des moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la +requête du duc François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver +place. + +Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été autorisé à +lui délivrer quatre bottes de paille: de sorte qu'Aubry était à +son aise. + +Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la petite +saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait, +couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne +fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds. + +D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et s'y tint +suspendu. + +--Pauvre Aubry! dit Reine. Et ils causèrent. Au bout de quelques +minutes, la main droite d'Aubry qui tenait l'appui de la +meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à s'engourdir; +ses pieds touchèrent le sol et rebondirent: sa main gauche saisit +l'arête de granit et supporta tout le poids de son corps à son +tour. + +--Vous souvenez-vous de maître Loys, Reine? dit-il. + +--Votre beau lévrier noir? + +--Oui, mon beau lévrier! mon pauvre ami si cher! Reine convint que +maître Loys était un parfait lévrier. + +En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt après, et, +cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la +meurtrière. + +--Il est bien heureux, ce maître Loys! dit Reine en riant. + +--Cela vous étonne que je pense à lui? demanda Aubry. Quand vous +serez ma femme, Reine, vous verrez comme il vous aimera! Mais vous +ne pouvez pas l'aller chercher à Dinan... + +--J'ai un messager tout trouvé, interrompit Reine. + +Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de si bonnes +jambes... + +--Merci! merci! s'écria Aubry avec chaleur; il me semble que rien +ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes +mains et traité comme il faut. Mais parlons de vous. Y a-t-il du +nouveau? + +Reine secoua la tête. + +--Il y a que le pays est rempli de soldats, répondit-elle; nous +aurons de la peine à nous défendre et à nous cacher désormais. +Hier on a crié la somme promise à qui livrera la tête de mon père. + +--Elle n'est pas encore gagnée, cette somme-là, Dieu merci! + +--Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes d'armes, sans compter +le chef, qui est un chevalier... et beaucoup de soldats. + +--Ah! dit Aubry, notre seigneur François a trouvé un chevalier +pour s'avilir à ce métier-là! + +--Il n'en a pas trouvé, répliqua Reine; il en a fait un. + +--À la bonne heure! et quel est le croquant?... + +--Un de vos parents, Aubry... + +--Méloir! s'écria le jeune homme avec cette indignation mêlée de +mépris qui ne peut tuer tout à fait le sourire; Méloir... mon +rival, vous savez, Reine... + +Reine se redressa. + +--Oh! ne vous offensez pas! Il était bon autrefois, mais vous +verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui +donne pas de ma dague dans la poitrine. + +--Pauvre Aubry! dit Reine, entre sa poitrine et votre dague il y a +loin! + +Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle dans sa +vérité, l'eût foudroyé. + +Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait. + +Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble à +la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux coeurs +vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une +profonde détresse. + +Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait ses +cheveux bouclés avec colère. + +--Patience! dit-il; je sais que je ne suis bon à rien... Mais je +payerai toutes nos dettes d'un seul coup, si Dieu le veut. +Revenons à vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de +Méloir... + +--Je disais que leur nombre m'épouvante, Aubry, et j'allais +ajouter que le secret de la retraite de mon père n'est plus à moi. + +--Comment! vous auriez confié... + +--À vous seul, Aubry! interrompit la jeune fille; et si j'ai eu +tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a +deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on me suivait. Je +suis revenue sur mes pas; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour +tromper cette surveillance... j'ai cru avoir réussi; je me +trompais: en mettant le pied sur le roc de Tombelène, j'ai revu la +grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en même +temps que moi... + +--Vous avez reconnu l'espion? + +--J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis +quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves. + +--Est-ce un brave homme? + +--On dit dans le village qu'il vendrait bien son âme pour un écu. +Aubry garda le silence. + +--Il y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-là est +un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès. + +--Vous souvenez-vous, Aubry? reprit-elle encore après une pause, +la semaine passée nous étions tout pleins d'espoir, nous nous +disions: notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours, +puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours à vivre. +Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le +duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont là +des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a +dit: «dans quarante jours»! je l'ai entendu; sa voix mourante +sonne encore à mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont +écoulées; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous +parlions ainsi... Eh bien! Aubry, mon espoir s'en va! + +--Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans +cette cage maudite! + +--Hélas! continua mademoiselle de Maurever: un vieillard et une +jeune fille pour combattre tant de soldats! Je ne vous ai pas tout +appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer +de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui +chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et de Douarnenez, +autour des rochers de Penmarch? Méloir attend douze de ces +lévriers. + +--Le misérable! s'écria Aubry. + +--Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père, +acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une +bête fauve. + +La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec +furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas. + +--Il faudra bien qu'il cède, râla le pauvre porte-bannière, +emporté par un accès de délire; je l'arracherai! oh! je +l'arracherai! et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes +ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce trou, maintenant! et si +le vent m'apporte cette nuit les cris de cette meute infernale... + +Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa poitrine. Sa main +ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la saillie de +pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot. + +--Aubry! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse. + +--Aubry! murmura-t-elle encore. Elle n'osait élever la voix, à +cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme. + +Aubry garda le silence. + +Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée s'élança vers le +ciel. + +--Mon Dieu! Et vous, sainte Vierge! dit-elle, ayez pitié de nous! + +--Aubry! murmura-t-elle pour la troisième fois; revenez! revenez! +j'ai été à Dol, je vous apporte une lime d'acier... + +Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry rayonnait à la +meurtrière. + +--Une lime! s'écria-t-il, délirant de joie comme il délirait +naguère de douleur: une lime d'acier! nous sommes sauvés, Reine, +sauvés! sauvés! + +Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, qui s'illumina +soudain. + +--Baissez-vous! murmura Aubry qui se laissa choir aussitôt. + +Reine obéit; elle avait eu le temps de voir à l'intérieur du +cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la +lumière d'une lampe. + + + + +XIV. Prouesses de maître Loys. + +Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière vivement et de +se coller à la paroi extérieure du cachot. + +À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse voix qui +disait: + +--On vous y prend, messire Aubry! toujours bâillant à la lune! Par +saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer +creux? Allez! si mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, +je ronflerais comme le maître serpent du choeur, moi qui vous +parle. + +--Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère Bruno, répondit Aubry, +qui aurait voulu le voir à cent pieds sous terre. + +--Eh bien! je ne m'y connais plus! s'écria le convers; de mon +temps, les jeunes gens dormaient mieux que les vieillards! Mais, +après tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et +je conçois cela. Que saint Michel me garde! j'ai été soldat avant +d'être moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre +épée aux pieds de ce pâle coquin qui a empoisonné son frère. + +--Bruno! interrompit sévèrement le jeune homme d'armes, il ne faut +pas parler ainsi devant moi de mon seigneur le duc! + +--Bien! bien! je sais que vous êtes loyal comme l'acier, messire +Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous, et si j'étais le maître, +vous auriez la clef des champs à l'heure même, car c'est une honte +à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce damné de +François. Bien! bien! je retiens ma langue, messire. Je disais +donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils, et que pour +tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et tenez, +ajouta-t-il d'un accent tout à fait paternel, si vous me disiez +quelquefois: Frère Bruno, je boirais bien un flacon de vin de +Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne +me fâcherais pas contre vous. + +L'excellent frère Bruno parlait ainsi avec une volubilité superbe, +sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait son franc visage +souriait bonnement. + +C'était presque un vieillard: une tête chauve, mais joyeuse et +pleine, qui avait bien pu être au temps jadis, la tête d'un vrai +luron. + +Depuis qu'Aubry était prisonnier dans les cachots de l'abbaye, +frère Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa +captivité. + +À l'heure des rondes il ne passait jamais devant la cellule +d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry +l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne coeur. + +Il laissait le frère Bruno lui conter les détails du dernier siège +du Mont. Le bon moine s'était refait un peu soldat pour la +circonstance. Il aurait voulu que le Mont fût assiégé toujours. + +Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à leur forteresse +de Tombelène, après l'avoir préalablement ruinée. Les jours de +fête étaient passés. + +D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et cordialité les visites +du moine; mais aujourd'hui, nous savons bien qu'il ne pouvait être +à la conversation. Pendant que frère Bruno parlait, il rêvait. + +Bruno s'en aperçut et se prit à rire. + +--Je ne veux pourtant pas vous déranger, dit-il, car je pense que +vous ne recevez pas de visites. Aubry s'efforça de garder un +visage serein. + +--Mais j'y pense, reprit le moine en riant plus fort, on dit que +le lutin de nos grèves, qui avait disparu depuis cent ans, est +revenu. Les pêcheurs du Mont ne parlent plus que de la bonne fée, +depuis quinze jours. Vous étiez là perché à votre lucarne quand je +suis entré... peut-être que la Fée des Grèves était venue vous +voir à cheval sur son rayon de lune. + +Assurément, le frère Bruno ne croyait pas si bien dire. Aubry +rêvait toujours. + +--À propos de cette Fée des Grèves, poursuivit le moine, il y a +des milliers de légendes toutes plus divertissantes les unes que +les autres. Vous qui aimez tant les vieilles légendes, messire +Aubry, vous plairait-il que je vous en récite une? + +Ce disant, le frère Bruno s'asseyait sur la paille du lit et +déposait sa lampe à terre. L'idée de conter une légende le mettait +évidemment en joie. + +Aubry le donnait au diable du meilleur de son coeur. + +--Au temps de la première croisade, commença frère Bruno, le +seigneur de Châteauneuf, qui était Jean de Rieux, vendit tout, +jusqu'à la chaîne d'or de sa femme, pour équiper cent lances. +M'écoutez-vous, messire Aubry? + +--Pas beaucoup, mon bon frère Bruno. + +--La légende que je vous conte là s'appelle la _Grotte des +Saphirs,_ et montre tous les trésors cachés au fond de la mer. + +--Je n'irai point les y quérir, mon frère Bruno. + +--Jean de Rieux ayant donc équipé ses cent lances, reprit le moine +convers, poussa jusqu'à Dinan suspendre un médaillon bénit à +l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa dame, la belle +Aliénor, aux soins de son sénéchal. + +Aubry bâilla. + +--Jamais je ne vis chrétien bâiller en écoutant cette légende, +messire Aubry, dit le moine un peu piqué, et cela me rappelle une +autre aventure... + +--Oh! mon bon frère Bruno! si vous saviez comme j'ai sommeil! + +--Tout à l'heure vous prétendiez... + +--Sans doute, mais depuis... + +--C'est donc moi qui vous endors, messire! demanda le moine en se +levant. + +--Vous ne le croyez pas, mon excellent frère! Aubry lui tendit la +main. Le moine la prit sans rancune et la secoua rondement. + +--Allons, s'écria-t-il; pour votre peine vous ne m'entendrez +jamais vous conter la légende de la grotte des Saphirs, qui est au +fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry, n'oubliez pas vos +oraisons, et faites de bons rêves. + +À peine la porte était-elle refermée qu'Aubry se suspendait de +nouveau à l'appui de la meurtrière. + +--Reine! oh! Reine! dit-il; que Dieu vous bénisse pour avoir eu +cette pensée d'acheter une lime! Nous sommes sauvés! + +--Puissiez-vous ne point vous tromper, Aubry! + +--Demain soir, ce barreau sera tranché... + +--Mais pourriez-vous passer par cette fente étroite! + +--J'y passerai, dussé-je y laisser la peau de mes épaules et de +mes reins! + +--Et une fois que vous serez passé, mon pauvre Aubry, aurons-nous +seulement un ennemi de moins? + +--Vous aurez un défenseur de plus, Reine! s'écria le jeune homme +avec enthousiasme. Écoutez! pendant que ce bon moine était là, je +rêvais et je me souvenais. Sait-on ce que peut un homme de coeur, +même contre une multitude? Avec Loys pour combattre les lévriers +de Rieux, et moi pour combattre les hommes d'armes du mécréant +Méloir, par saint Brieuc! j'irai à la bataille d'une âme bien +contente! + +--Je ne sais... voulut dire la jeune fille. + +--Écoutez! écoutez, Reine, poursuivit Aubry avec une chaleur +croissante; vous ne connaissez pas maître Loys! C'est un preux à +sa façon, j'en fais serment! Une fois, il y a deux ans de cela, +mon noble père, qui était malade à la mort, eut envie de manger +des lombes de daim. Les daims s'en vont de notre Bretagne, mais il +y en a encore dans la forêt de Jugon. + +Je dis à mon père: Messire, je vais vous quérir un daim. Il sourit +et me donna sa main pâlie: quand un homme va mourir, il a des +désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris maître Loys, +et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi tout un +jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des anciens +seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès, +argentier du dernier duc. + +Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de la forêt. Tous +grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le nez en +bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou +vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient +et le tuaient. + +On savait cela. + +Ils avaient une meute dressée à fondre sur les braconniers et +leurs chiens. + +J'arrivai à la nuit tombante sur la lisière de la forêt de Jugon. +Maître Loys releva piste dès les premiers pas, mais il était trop +tard pour chasser. + +Je connus les traces et je fis une lieue dans la forêt pour +choisir un affût. + +J'avais pour armes mon épieu et mon couteau. + +Un bon épieu, Reine, fort comme une lance et pointu comme une +aiguille. + +J'attachai maître Loys au tronc d'un châtaignier, et je lui dis: +«Couche!», il ne bougea plus. + +Le daim arriva, trottant dans le taillis; maître Loys faisait le +mort. + +Quand le daim passa, je lui plantai mon épieu sous l'épaule; il +tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de couteau dans la +gorge. + +Maître Loys poussa un long hurlement de joie. + +Et alors! comme si ce cri eut évoqué une armée de démons, la forêt +s'illumina soudain. Des torches brillèrent à travers les arbres, +la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au galop, +excitant des chiens lancés ventre à terre. + +Je me dis: + +--Voici les fils d'Isaac Hellès le juif, qui viennent avec leur +meute pour me tuer. + +D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys, et je pris +mon épieu à la main. Loys ne s'élança pas. Il resta devant moi, +les jarrets tendus, la tête haute. Les juifs criaient déjà de +loin: Sus! sus! + +Il y avait un grand chêne qui s'élevait à la droite de la voie; +j'allai m'y adosser, pour ne pas être massacré par derrière. + +À ce moment-là même, les fils d'Isaac, avec leur meute et leurs +valets, tombèrent sur nous comme la foudre. + +Je vois encore leurs visages longs et cuivrés à la rouge lueur des +torches. + +Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le pourrais pas, +car je ne le sais guère moi-même. + +Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais à la fois des +coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de sueur. + +Je me souviens seulement que je disais de temps en temps, +machinalement et sans savoir: + +--Hardi! maître Loys! Je me souviens aussi que je le voyais +toujours devant moi, muet au milieu de la meute hurlante, et +travaillant Dieu sait comme! Mon épieu se levait et retombait. Je +commençais à ne plus sentir mes blessures, ce qui est signe qu'on +va s'évanouir ou mourir... Aubry s'arrêta pour reprendre haleine. + +En ces temps où toute vie traversait des dangers violents, la +délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils récits, +doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus +horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies. + +Reine écoutait, haletante. + +Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand chêne. Les +torches l'éblouissaient; le bruit l'étourdissait; elle saignait +par les blessures d'Aubry. + +Hardi! maître Loys! défends ton maître! + +--Pourtant, reprit Aubry, dans la simplicité de sa vaillance, je +voulais rapporter les lombes du daim à monsieur mon père, qui en +avait désir. + +Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me dis: + +--Allons, Aubry! un dernier coup de boutoir! Et je quittai mon +poste comme une garnison assiégée qui fait une sortie. Et je +brandis mon épieu! et je frappai, merci de moi, tant que je pus! +Il me sembla que les torches s'étaient éteintes, et qu'il n'y +avait plus personne devant moi. Je crus que c'était le voile de la +dernière heure qui s'étendait sous mes yeux. + +Je me laissai choir. + +Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le soleil se +jouait dans les hautes branches des arbres. + +Maître Loys, le poil sanglant, léchait mes blessures. + +Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six cadavres, qui +étaient les six fils d'Isaac Hellès. Pour sa part, maître Loys +avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens. + +C'est une bonne bête que maître Loys! + +Je dépeçai le daim; ne pouvant l'emporter tout entier, je pris le +filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu maltraité, +mais content. + +Mon vieux père, qui n'y voyait plus, ne sut pas que j'étais +blessé. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier +repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut. + +Telle fut la conclusion du récit d'Aubry. + +Comme Reine écoutait encore, il ajouta: + +--Que Dieu me donne cette joie de me voir, avec maître Loys à mes +côtés et une arme dans la main, au milieu des soudards de mon +cousin Méloir, je ne lui demande pas autre chose! + +--Vous êtes brave, Aubry! dit Reine doucement; vous serez un +capitaine! Oui, vous avez raison, si vous étiez libre, nous +pourrions sauver mon père. + +--Eh bien donc, s'écria le jeune homme en donnant le premier coup +de lime au barreau, travaillons à ma liberté! L'acier grinça sur +le fer. + +Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si grand coeur! + +--Et maintenant, Aubry, dit Reine après quelques instants, que +Dieu soit avec vous; je vais me retirer. + +--Déjà! + +--Il y a deux jours que mon père m'attend. + +--Mais la mer est haute! + +--Elle baisse. Et s'il reste de l'eau entre Tombelène et le Mont +au point du jour, il faudra bien que je la traverse à la nage. + +--À la nage! se récria Aubry? ne faites pas cela, Reine, le +courant est si terrible! + +--Si je traversais de jour, on me verrait, et la retraite de mon +père serait découverte. Aubry ne trouva pas d'objection, mais +toute son allégresse avait disparu. + +La lune tournait en ce moment l'angle des fortifications. Un +reflet vint à l'épaule de Reine, puis la lumière monta lentement, +se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses cheveux +blonds. + +--Quand je traverserai la mer à la nage, dit Reine, je serai moins +en danger qu'ici, mon pauvre Aubry. + +--Pourquoi? + +--Parce que la lune luit pour tout le monde, répliqua Reine. +L'archer qui est sur la plate-forme... + +--Il vous voit? interrompit Aubry d'une voix étouffée par la +terreur. + +--Oui, répondit Reine, le voilà qui tend son arbalète. + +--Fuyez! oh! fuyez! Reine lui fit un adieu de la main et se +baissa. Un trait siffla et rebondit sur les roches. Aubry se +laissa choir au fond de son cachot. Puis il se reprit encore à la +saillie de pierre. + +--Reine! Reine! cria-t-il; un mot par pitié... Un second trait +vint frapper l'extrême pointe du rocher, la brisa et fit jaillir +une gerbe d'étincelles. Aubry sentit son coeur s'arrêter. + +En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix déjà lointaine +s'éleva et monta jusqu'à sa cellule. + +Elle disait: + +--Au revoir! + +Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme il ne l'avait jamais +fait en sa vie. + + + + +XV. À quand la noce? + +Le petit Jeannin était resté longtemps à regarder la fée courir +sur le miroir des grèves. + +Quand la fée disparut enfin dans l'ombre du Mont, le petit Jeannin +sembla s'éveiller. + +Il secoua sa jolie tête chevelue, pesa l'escarcelle, et fit une +gambade. Sa joie s'enflait et grandissait à mesure qu'il marchait, +le nez au vent et la tête fière, comme un homme opulent peut +marcher. L'allégresse lui montait au cerveau. Il était ivre. + +Tantôt il gesticulait follement, tantôt il entonnait à pleine +gorge un noël appris à la paroisse de Cherrueix, tantôt encore il +prenait son élan, touchait le sable de ses deux mains étendues, +retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des +demi-lieues. + +Quiconque a voyagé sur nos routes de l'Ouest a pu voir de jeunes +citoyens exécuter ce naïf tour de force sous le poitrail des +chevaux. Cela s'appelle _faire la roue._ Jeannin faisait la roue +comme un dieu. + +Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en arrière la masse +de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'étaient des éclats de rire, +des sauts, des cabrioles. + +Il s'en donnait, il s'en donnait le petit Jeannin! + +Puis tout à coup il mettait le poing sur la hanche, comme le +hallebardier de la cathédrale de Dol. Il marchait à pas comptés. +Voyez quel homme grand cela faisait! + +Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau de mouton, +il eût ressemblé à un clerc. + +Mais cette gravité-là ne durait point. + +Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mère avait une +petite cabane où le vent venait par tous les bouts. Cette nuit, le +rêve de Jeannin bâtit une bonne maison de marne à sa vieille mère. + +Quant à lui, nous savons qu'il couchait rarement au logis. + +À l'extrémité du village des Quatre-Salines, il y avait une ferme +riche; devant la ferme, dans le verger, une belle meule de paille +six fois grande comme la cabane de la mère de Jeannin. + +C'était là le vrai domicile du petit coquetier. Il s'était creusé +un trou bien commode dans la paille, et il dormait là mieux que +vous et moi. + +Sa mère avait une bique (chèvre). La bique tenait dans la cabane +la place du petit Jeannin: il lui fallait bien trouver son gîte +ailleurs. + +Par delà le mont Dol et les coteaux de Saint-Méloir-des-Ondes, +l'aube teintait de blanc les contours de l'horizon, quand Jeannin +arriva au bout de la grève. Il était trop tôt pour se présenter +chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tête première dans sa meule de +paille et s'endormit tout d'un temps. + +Le bon somme qu'il fit! et les bons rêves! + +Il vit des cierges allumés pour ses noces dans l'église du bourg +de Saint-Georges. Fanchon la ménagère tenait sa fillette par la +main et la conduisait à l'autel. Simon Le Priol avait son +pourpoint de fêtes gardées. + +Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'était pour tout de bon. +Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait. À son +réveil, la brune était déjà tombée. + +--Oh! dà! se dit-il, le jour tarde bien à se montrer ce matin! + +Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil. Ce fut la lune +qui vint. + +--Allons! se dit le petit Jeannin, j'ai fait un joli somme. Il +faut courir chez Simon Le Priol pour demander Simonnette en +mariage! + +La route se fit gaiement. Jeannin avait son escarcelle sous sa +peau de mouton. Il frappa à la porte de Simon. + +--Holà! petiot, lui dit le bonhomme quand il fut entré, depuis +quand frappes-tu aux portes comme si tu étais quelque chose? + +De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de frapper. Il +faisait comme les chats: il entrait tout doucement sans dire gare. + +S'il avait frappé ce soir, c'est qu'en effet, sans se rendre +compte de cela, il se sentait devenu _quelque chose._ + +_--_ Bonjour, Simon Le Priol, dit-il avec un pied de rouge sur la +joue; bonjour, dame Fanchon et la maisonnée. + +La maisonnée se composait de deux vaches et de quatre _gorets,_ +car Simonnette était dehors, ainsi que tous les Mathurin et toutes +les Gothon. + +Fanchon et Simon se regardèrent. + +--Qu'a-t-il donc, ce petit gars-là? demanda la métayère; il a +l'air tout affolé! + +--Est-ce que tu es malade, petiot? interrompit Simon avec bonté. +Jeannin ne savait pas s'il était bien portant ou malade. + +Sa langue était paralysée. Simon Le Priol et sa ménagère lui +semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une reine. + +Il n'avait point préparé son discours. Tout à l'heure, cela lui +paraissait si simple de dire en entrant: + +--Bonjours à trétous, je viens pour épouser Simonnette. Maintenant +il ne pouvait plus. + +--Femme, dit Simon, il est tout pâle et il tremble les fièvres. +Donne-lui une écuellée de cidre bien chaud pour lui recaler le +coeur. + +--Oh! merci tout de même, murmura Jeannin; mais dam, je n'ai point +froid au coeur. Bien du contraire quoique l'écuellée de cidre ne +soit pas de refus. Mais, je vais vous dire: faut que vous sachiez +ça tous deux. Il m'est tombé un bonheur. + +La porte grinça sur ses gonds. La mâchoire de maître Vincent +Gueffès se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit +Jeannin était lancé: il allait défiler son chapelet tout d'un +coup. Vincent Gueffès tira la mèche de cheveux qui pendait sur son +front. C'était sa manière de saluer. Puis il s'assit, dans le +foyer, sur un billot. Il fit à Jeannin un signe de tête amical. + +Depuis le matin, maître Vincent Gueffès ruminait pour trouver un +moyen honnête de faire pendre le petit coquetier. Jeannin resta la +bouche ouverte. + +--Eh bien! dit Fanchon, qu'est-ce que c'est que ce bonheur-là qui +t'est tombé, mon petit gars? + +Jeannin se mit à tortiller les poils de sa peau de mouton. Gueffès +vit qu'il gênait. Cela lui fit un véritable plaisir. + +--Allons! cause vite! s'écria Simon; crois-tu qu'on a le temps de +s'occuper de toi toute la soirée? + +--Oh! que non fait! maître Simon, répliqua Jeannin avec humilité, +quoique je n'en aurais pas eu l'idée sans vous, bien sûr et bien +vrai. + +--Quelle idée? + +--L'idée des cinquante écus nantais... + +--Est-ce que tu voudrais vendre la tête de notre bon seigneur! +s'écria Fanchon déjà rouge d'indignation. + +Maître Vincent Gueffès dressa l'oreille. Il l'avait longue. + +--Pas de moitié! dit Jeannin, employant ainsi la plus énergique +négation qui soit dans le langage du pays; le chef des soudards me +l'a bien proposé, mais je n'entends pas de cette oreille-là! + +--À la bonne heure! + +--C'est d'autres écus, reprit Jeannin, des écus qui... que... +enfin, je vas vous dire... C'est des écus, quoi! + +Il releva la tête, tout satisfait d'avoir pu donner une +explication aussi catégorique. + +--Ça ne nous apprend pas... commença maître Vincent Gueffès. Mais +Jeannin ne le laissa pas achever. + +--Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il rudement, on ne vous +parle point! Et si vous voulez causer tous deux, allez m'attendre +à la porte! + +Simon et sa femme se regardèrent encore. Ce petit Jeannin, plus +poltron que les poules! Maître Gueffès essaya de sourire, ce qui +produisit une grimace très laide. Jeannin se retourna de nouveau +vers le métayer et la métayère. + +--Voyez-vous, dit-il en forme d'explication, je n'aime pas ce +Normand-là, parce qu'il rôde toujours autour de Simonnette. + +--Et qu'est-ce que ça te fait, petiot? demanda Simon en riant. + +La figure de Jeannin exprima l'étonnement le plus sincère. + +--Ce que ça me fait! répéta-t-il; mais je ne vous ai donc rien dit +depuis que nous bavardons là! Ça me fait que Simonnette est ma +promise... + +Simon et sa femme éclatèrent de rire pour le coup. + +--Oh! le pauvre Jeannin! s'écria Fanchon, en se tenant les côtes, +il a bien sûr marché sur le trèfle à quatre feuilles! + +Il n'en fallait pas tant pour déconcerter le petit Jeannin. Toute +sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux yeux. + +--Dam! fit-il, puisqu'il ne faut que cinquante écus nantais. + +--Et où les pêcheras-tu, garçonnet, les cinquante écus nantais? +Jean tira de dessous sa peau de mouton l'escarcelle de fines +mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer. + +Simon et sa ménagère ouvrirent de grands yeux. Maître Gueffès +allongea le cou pour mieux voir. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? demandèrent à la fois Simon et +Fanchon. Jeannin souriait. + +--Ah! mais! répondit-il, quand on tient la Fée des Grèves, elle +donne tout ce qu'on demande! + +--La Fée des Grèves! répétèrent les deux bonnes gens stupéfaits. + +Maître Simon Le Priol était un peu dans la situation d'un +charlatan qui évoquerait des fantômes de carton pour amuser son +public et qui verrait surgir un vrai spectre. + +--La Fée des Grèves! répéta-t-il une seconde fois; mais c'est des +contes de veillée, tout ça, petiot! + +--Comment? l'histoire du chevalier breton?... + +--Un conte! + +Jeannin fit sonner les pièces d'or qui étaient dans l'escarcelle. + +--Et ça, est-ce des contes? demanda-t-il d'un accent de triomphe; +la Fée des Grèves a bien pu transporter le chevalier au Mont, à la +marée haute, puisqu'elle m'a donné de quoi épouser Simonnette! + +Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et fit ruisseler +les écus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus de +cinquante. Simon et Fanchon étaient littéralement éblouis. + +Vincent Gueffès restait immobile dans son coin. + +Il se disait: + +--J'ai pourtant failli être pendu pour ces beaux écus tout neufs, +moi! Il se dit encore: + +--La demoiselle aurait pris l'escarcelle; le petit falot, la tête +pleine des contes de maître Simon, aura couru après la +demoiselle... Et puis, voilà. + +Maître Vincent Gueffès, comme on voit, était un homme de beaucoup +de sens. Impossible de mieux résumer l'histoire que nous avons +racontée en tant de chapitres! Simon et sa femme étaient bien loin +de voir aussi clair dans ces mystérieuses ténèbres. Ils +regardaient les écus d'un air peu rassuré. Mais c'étaient des +écus. Simon les aimait; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de +l'oeil et Fanchon répondit: + +--Dam! notre homme. Jeannin est un beau petit gars, tout de même! + +--Pour ça, c'est vrai! appuya Simon Le Priol en considérant +Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais fait en sa vie. + +--Il a de beaux yeux bleus, ce petit-là, ajouta Fanchon d'une voix +presque caressante déjà. + +--Et des cheveux comme une gloire! renchérit Simon. + +Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait chatouiller. +Maître Vincent Gueffès s'était levé bien doucement. Il était au +centre du groupe avant qu'on n'eût songé à lui. + +--À quand la noce? dit-il. + +Son air était si narquois que les deux bonnes gens en +tressaillirent. + +--Ça ne te fait rien, à toi, répliqua Jeannin, puisque tu n'en +seras pas de la noce. Va t'en! + +Maître Gueffès tira sa mèche et s'en alla, mais sur le seuil il se +retourna: + +--Si fait! si fait! petit Jeannin, dit-il sans se fâcher, tu +épouseras la hart, mon mignon... et j'en serai, de la noce! Il +disparut. On entendit au dehors son aigre éclat de rire. + +--Bah! dit la ménagère Fanchon, jalousie! + +--Rancune! ajouta Simon Le Priol. Et l'on fit asseoir le petit +Jeannin à la bonne place, pour causer du mariage. + +Car le mariage était désormais affaire conclue. + +Les écus restaient sur la table auprès de l'escarcelle ouverte. + +Il se fit tout à coup un grand bruit dans la campagne. + +Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux retentissait sur les +cailloux. En même temps, de vagues et lointaines clameurs +arrivaient par le tuyau de la cheminée. Simon, sa femme et le +petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement à +la porte, et l'on dit: + +--De par notre seigneur le duc! Simon, tout effaré, courut ouvrir. +La Noire et la Rousse beuglaient d'effroi sur la paille. Les +hommes d'armes de Méloir entrèrent, commandés par Kéravel et +conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière eux venait tout le +village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la Scholastique, +trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et son frère +Julien étaient toujours dehors. + +--Que voulez-vous? demanda Simon Le Priol. + +L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à l'autre bout de la +chambre. + +--Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici l'escarcelle et voilà +le voleur! Il montrait le petit Jeannin. Tous les hommes d'armes +reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On se saisit du +pauvre Jeannin et Kéravel dit: + +--Attachez la hart haut et cours au pommier qui est en face! + +On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître Vincent Gueffès +était derrière Jeannin. + +--Je t'avais bien dit, petiot, murmura-t-il, que j'en serais de la +noce! + + + + +XVI. Amel et Penhor. + +On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure +profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot +découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de +Chaussey. + +Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des +villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église. + +Des villages dont les noms sont: + +Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny, +Épiniac, la Feillette, et d'autres encore. + +Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans le sable +avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de +Scissy. + +L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la +pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant sur +le champ de bataille. + +Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé souvenir de +ces mortels combats. Les chartriers des familles et des +monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des +gardes-notes renferment une foule de titres authentiques +constatant des droits de propriété sur ces domaines défunts, sur +ces moissons submergées. + +Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et sa besace, +qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince. + +Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais moulins qui +caquetaient sur le bord des rivières,-- des cabanes paisibles dont +la fumée lointaine pressait le pas fatigué du voyageur. + +Les navires passent maintenant, toutes voiles déployées, à cent +pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a étendu sur le +manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau, son +niveau terrible, qui est la mort. + +Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan le néant de +ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle, +montrant le linceul comme unique et dernière expression de +l'égalité rêvée. + +Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au cap Frehel, +derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables +stériles sur l'opulence féconde des guérets. + +Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête noire au-dessus +des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de château, de +village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la montagne +décédée laisse après soi un squelette de pierre. + +Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les belles prairies +de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu son +tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin +magnifique. + +Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a mis à couvrir +ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère chrétienne. On +sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou dix lieues +en avant de nos côtes. + +Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers chênes sur les +falaises de Chaussey. + +En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que Ptolémée et +Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine. + +Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette rivière folle qui +s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre. + +C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la +Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son embouchure +était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment maintenant un +archipel. + +Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel, longeant les côtes +actuelles de la Manche. + +Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première _folie_ sautant +de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la Bretagne pour le donner +à la Normandie. + +_«Li Couësnon a fait folie:_ + +_«Si est le mont en Normandie...»_ + +Aimez-vous les légendes? Penhor, fille de Bud, était la femme +d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était seigneur et +comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène. + +Il avait son château au milieu de sept villages qui lui payaient +l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne. + +L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol; Amel et Penhor y +faisaient leur demeure. + +Penhor avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquième +année. + +Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le loup rayé de +Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en plaine, +Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup. + +Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de six mois; ils +tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis. + +Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La pointe des +flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec +l'épieu, l'épieu se brise dans la main. + +Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et l'étouffa. + +Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu +dans l'église du village, sous la niche où souriait la bonne +Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains +de Penhor. + +Amel et Penhor n'avaient point d'enfants. + +Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans +la chaumière, elle était bien triste. Elle se disait: + +--Si j'avais un beau petit chérubin sur mes genoux, le portrait +vivant de son père, j'attendrais gaiement le retour d'Amel. + +Et de son côté Amel pensait: + +--Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un cher petit, son vivant +portrait, comme je rentrerais heureux à la maison! + +--Penhor, ma chère femme, dit-il un jour, tisse un voile à sainte +Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un petit enfant. + +Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, un voile blanc +comme la neige, et plus transparent que la brume légère des +soirées d'août. + +La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent un petit +enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau. + +Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut relevée, Amel prit +le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au baptême. + +Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son tour. Elle fit le +tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge. + +--Marie! ô sainte Marie, dit-elle agenouillée, l'enfant que tu +nous as donné, je te le rends; qu'il soit à toi et qu'il grandisse +voué à ta couleur divine. Regarde-le, sainte Marie; il s'appelle +Raoul, comme le père de son père. Regarde-le, afin que tu le +reconnaisses au jour du péril. + +Amel répondit: + +--Ainsi soit-il. La couleur de Marie est le bleu du ciel. L'enfant +Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il était beau; il avait +les blonds cheveux de sa mère et l'oeil noir d'Amel, le vaillant +pasteur, son père. + +On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de Saint-Vinol ou +à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte. Une nuit, +nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait +bouillant qui franchit les bords du vase. + +Le vent soufflait du nord-ouest; la pluie tombait, la terre +tremblait. + +La plaine était couverte d'eau. + +Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé, c'était la +mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main de +Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres +déracinés et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol +était située sur une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent. +Amel et Penhor, qui avaient emmené leur enfant, restèrent à la +porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef. L'eau +montait, montait. Amel prit sa femme dans ses bras. Ils avaient de +l'eau jusqu'à la ceinture. Il dit: + +--Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau +s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien. + +Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa ceinture, +Penhor éleva le petit Raoul, disant: + +--Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi sur moi; peut-être que +l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvé, ce sera +bien. + +L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait toujours, +toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues +courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa +robe bleue qui flottait. + +Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en ce moment sa +niche submergée, afin de s'en retourner au ciel. + +Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains. + +En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la tête blonde du +petit Raoul et le pan de sa robe bleue. + +La Vierge arrêta son vol et dit: + +--Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter à Dieu. Elle le prit +par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien lourd, pour un +si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher ses +offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût +lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle +put soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul +était si lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et +crispés. De ses doigts crispés et mourants, le père tenait la +mère. Oh! le saint amour des familles! La Vierge sourit. Elle dit: + +--Ils s'aimaient bien. Elle emporta le père avec la mère, la mère +avec l'enfant, trois âmes heureuses dans l'éternité de Dieu! + +On raconte cette histoire aux veillées entre Saint-Georges et +Cherrueix. + +Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le +Mont-Saint-Michel, son illustre voisin. + +À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de François de +Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des fortifications +qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec. Ces +fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus +personne à Tombelène. + +Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à Jupiter ou à +la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce de +Hoël, les opinions sont diverses. + +Le roman de Brut, père de tous les poèmes chevaleresques, assigne +au mot Tombelène cette dernière étymologie. + +C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce de Hoël, +déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le mont +s'appela Tombelène: _Tumba Helenae_. + +_«Del tombe ù sî cors fu mis_ + +_A tombe Hélaine c'est nom pris.»_ + +Les historiens et les antiquaires prétendent par contre que +Tombelène vient de _Tumba-Beleni._ + +Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir de +développer leurs thèses respectives. + +Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa chronique comme le +Mont-Saint-Michel: seulement, sa chronique est plus vieille. +Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder la gloire +du Mont-Saint-Michel. + +C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines des +fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait +trouvé un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en +la basilique du monastère. + +On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était procuré l'habit +monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu l'entrée +du choeur au moment de l'absoute. + +Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu disparaître +devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et +fuir par cette voie si périlleuse. + +Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux. + +Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et toutes les +autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du prince +breton pour retrouver le fugitif. + +Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins des bâtiments +claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous du roc. + +Peine inutile. + +L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle avait +commencé. + +Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore mieux cherché, il +ne fût point revenu les mains vides auprès de son seigneur; car +monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit follet. + +À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle, +restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle l'était +alors sous l'invocation de saint Aubert. + +Cette chapelle est complètement isolée. + +Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel. + +Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève mouillée qui +sépare les deux monts, et gagna Tombelène. + + + + +XVII. La faim. + +C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant l'extrême corne +des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au +Mont-Saint-Michel. + +Il n'y avait plus de couverture. + +Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut des +murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que +leurs reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et +douteuses. + +Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de l'herbe +arrachée aux maigres pâturages de Tombelène; sur la pierre, un +vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande épée +entre les jambes. + +Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles et les +traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève, +l'autre voyait le Mont-Saint-Michel. + +Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever, chevalier, +seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'était +adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et les +reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées +dans les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche +aussi, descendait sur sa poitrine. + +Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, tombé de la +voûte, mais tombé debout. + +Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement éclairées, vous +auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans le granit +noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par la +neige. + +C'était cette même nuit où nous avons suivi la course de la Fée +des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison +d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère. + +Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle d'air ridait la +mer à son reflux. + +On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable +du rivage. + +Le sommeil du vieillard était tranquille. + +Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de la lune +tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs +livides qui creusent les joues et enfoncent l'oeil dans l'ombre +des orbites agrandies. + +La figure du vieillard s'éclaira peu à peu. + +Elle était belle, noble, austère. + +Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes fouillées +profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur. L'ombre +des rides s'accusait, profonde. + +Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans. Quatre ans +auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé de sa +présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop sévères; +car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le jeune et +malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues +politiques qui devaient servir de prétexte à son frère. + +L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, bien regardée +d'abord par le peuple. + +Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint à lui sans +ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où la +haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le +quitta que contraint par la force, au moment où Gilles +franchissait le seuil funeste du château de la Hardouinays. + +Hue de Maurever était un Breton de la vieille souche: dur et +fidèle comme l'acier. + +Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir la vengeance +de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres. + +Une cruche sans eau et une croix qu'il avait fabriquée lui-même +avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses richesses. + +Au moment où le crépuscule du matin commençait à dessiner les +objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et serra +son épée. + +Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était barricadée à +l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, l'épée +haute, comme pour repousser des assaillants invisibles. + +Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite attaquée. + +Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène mit bien vite +fin à son erreur; son épée retomba. + +--Ce n'est pas encore pour cette nuit, murmura-t-il. + +Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans joie, sur le +ton de l'indifférence la plus parfaite. + +Il étira ses membres fatigués et engourdis par la pose qu'il avait +gardée dans son sommeil. + +Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons. + +Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était ainsi: + +--» Mon Dieu! pardonnez-moi de m'être élevé contre mon seigneur +légitime le duc François de Bretagne. «Donnez à mondit seigneur le +repentir. «Qu'il aille en votre miséricorde à l'heure de sa mort.» + +Longtemps après qu'il eut achevé ces prières prononcées à haute +voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un murmure aux +lèvres. + +Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine. + +Reine, sa fille, son amour unique, son espoir chéri. + +Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume +matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir +comme s'il eût fait nuit noire. + +Il jeta de côté les planches qui barricadaient la brèche de sa +tour et mit le pied dehors. + +La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide +courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était légère +laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance. + +Hue de Maurever marcha vers la rive. + +--Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus. +Mon Dieu! lui serait-il arrivé malheur! + +Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine +qu'il pressa. + +Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père. C'était une +souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim. + +Ses provisions étaient épuisées depuis l'avant-veille. + +Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas. + +Reine qui était la fille courageuse et dévouée! + +Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus +forts, car son coeur saigna tout de suite à la pensée de sa fille. + +Et la douleur morale tue bientôt la douleur physique. + +Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. Depuis deux +nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille +traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts. +Peut-être attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du +Mont-Saint-Michel. + +Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau. + +À mesure que la raison lui donnait des motifs de penser qu'aucun +malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de nouveau et +plus fort. + +Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier austère. + +Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce moment autour de +son cerveau fatigué. + +Qui de vous a eu faim? J'entends la faim qui tord les muscles de +la poitrine et fait monter à la tête le délire furieux. + +La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la mort est au +sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe +doucement la semelle de vos souliers. + +La faim, le grand supplice! + +Vous n'avez jamais eu faim? tant mieux! que Dieu vous en préserve! + +Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des +phases de cette lente et terrible agonie. + +Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. On est encore +bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est presque pas +entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si quelques +éblouissements courent au-devant des yeux. + +On a des rêves, tout éveillé; entre quatre murs, le phénomène du +mirage se produit. + +Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se ranger sur la +pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles n'est +rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la faim. + +Hue de Maurever en était là. + +Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim généreuse lui +prodiguait un festin de roi. + +Oh! les riches pièces de venaison fumantes! Les jambons, les +langues de boeuf, le faisan qui garde son noble plumage! + +Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture! + +Et les épices, et les pyramides de fruits: la poire dorée, la +pêche de velours, le raisin transparent et blond! + +Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des grandes coupes! + +Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long +de la grève. + +Un morceau de pain! + +Au manoir de l'Aumône,-- un beau nom pour la maison d'un +gentilhomme,-- la table était loin d'être somptueuse; mais il y +avait simple et noble abondance. + +La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au manoir de +l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de sanglier, +large, dodu, énorme. + +Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux plat: il le voyait, il +avait l'eau à sa bouche. + +Un morceau de pain! un morceau de pain!... + +Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se retournait +pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile +protecteur de la brume allait s'éclaircir; au moment où, répondant +à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en +révolte, il murmurait: «Ce soir, elle viendra!» la manne lui +apparut. + +Elle ne tombait point du ciel, la manne; elle glissait sur la mer. + +C'était un panier, un joli petit panier, tressé délicatement, d'où +sortait le bout d'un pain de froment. + +Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain, un bon gros +pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean. + +Le panier allait, entraîné par le reflux. + +Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un jouvenceau. En +approchant, il put voir que le bon pain était en compagnie. + +Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux volailles +d'un aspect enchanteur. + +Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à saisir le +bienheureux panier au passage avec la croix de son épée. + +Mais ses doigts se détendirent tout à coup; son épée lui échappa: +il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri de détresse. + +Il avait reconnu le panier de Reine! + +Reine! Sans doute, elle avait essayé de traverser le bras de mer à +la nage. + +Elle savait que son père l'attendait. + +Reine! oh! Reine! + +Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et des larmes +coulèrent entre ses doigts tremblants. + +Pendant cela le petit panier mignon allait à la dérive, emportant +le pain, le flacon et le reste. + +Monsieur Hue avait manqué l'occasion. + +Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait pu se saisir +du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait bientôt +sombrer avec sa précieuse cargaison. + +Mais monsieur Hue songeait bien à cela. + +Sa fille! sa pauvre belle Reine! + +Son coeur se déchirait. + +Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau de robe, un +voile, un débris,-- quelque chose d'horrible! + +La brume s'était complètement éclaircie. + +Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant lui. + +Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de plus en plus +la grève. + +Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, majestueux et +fier, avec sa couronne d'édifices hardis. + +Entre lui et le Mont,-- dans un rayon de soleil,-- une jeune fille +courait, gracieuse comme une sylphide. + +--Reine! Reine! La sylphide se retourna et lança un baiser à +travers le bras de mer. Le vieux Maurever leva au ciel ses yeux +mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui courait là-bas, +en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de Reine que le +vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la croix de +son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la +sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était +perdue dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la +chapelle Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps; puis, +voyant venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le +Mont pour se rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore +débarrassé le bras de grève qui est entre les deux rochers. Reine +se trouva en face d'une sorte de fleuve au courant rapide. Le jour +approchait. Elle voulut profiter de la brume et se mit vaillamment +à la nage. Mais le courant la prit dès les premières brasses. Elle +fut obligée de lâcher son panier et de rebrousser chemin. + +C'était vingt-quatre heures d'attente pour le vieillard qui +souffrait. + +Reine le savait. + +Elle avait le coeur bien gros, la pauvre fille, en traversant la +grève; mais, outre que le reflux avait emporté ses provisions, +elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans trahir le +secret de la retraite de son père. + +La route qui lui restait à faire pour regagner le village de +Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la grève +bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui +fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies +pourraient alors protéger sa marche. + +Elle était lasse et presque découragée. + +Si le petit Jeannin ne lui eût point pris l'escarcelle de Méloir, +elle aurait attendu la nuit de l'autre côté d'Avranches, au bourg +de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des provisions, et +profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour +passer à Tombelène. + +Mais elle n'avait rien; elle avait tout donné, pressée qu'elle +était de s'enfuir. + +Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer des vivres, +c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de +Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les +offrandes déposées pour la fée des Grèves. + +Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de Normandie. + +Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon, +à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfonça +dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue, au +milieu d'un champ de froment. + +Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce +jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla longtemps avant le +coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au village de +Saint-Jean à la nuit tombante. + +Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du tertre. +Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à son +de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant +la chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À +mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre un grand bruit +de clameurs et de rires. Au détour d'une haie, elle vit les +pommiers du verger de maître Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur +rougeâtre. Elle s'approcha; la haie la protégeait contre les +regards. Elle distingua bientôt, à la lumière des torches, une +foule assemblée: des paysans, des femmes et des soudards. Un +archer nouait une corde à la branche du pommier qui était devant +la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle entendit +que les soudards disaient: + +--Voler l'escarcelle d'un chevalier! c'est bien le moins qu'on le +pende! Reine s'arrêta toute tremblante. Elle avait deviné. + +L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait mourir-- et +mourir à cause d'elle. + + + + +XVIII. Jeannin et Simonnette. + +La Bretagne a regretté longtemps le pouvoir national de ses ducs. +Maintenant qu'elle est française, elle aime encore à se rappeler +ce temps où, placée entre deux grands royaumes, elle maintenait +son indépendance à beaux coups d'épée. + +La Bretagne, on le sait, n'a pas été conquise. On la glissa la +noble et fière nation, comme un colifichet, dans une corbeille de +mariage. + +Et si elle a gardé bon souvenir à sa duchesse Anne, c'est que la +Bretagne n'a point de rancune. + +La Bretagne des ducs avait la liberté féodale. La Bretagne des +rois fut opprimée par le trône et défendit le trône attaqué de +toutes parts. + +Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du quinzième siècle +en Bretagne ou ailleurs; mais il ne faudrait pas juger une +civilisation par quelques excès isolés, par quelques crimes, qui +étaient des crimes alors comme aujourd'hui. + +Si l'on jugeait ainsi, notre _Gazette des Tribunaux_ nous vouerait +tout net à la malédiction et au mépris des siècles futurs. + +Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse lumière, autant +et plus que dans les ténèbres antiques. + +Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront l'impudeur des +dramaturges à venir! + +Nous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit Jeannin qui +allait être bel et bien pendu par les soldats de Méloir. + +Tout le village de Saint-Jean était rassemblé devant la porte de +Simon Le Priol. La maison était fermée. Elle servait de prison au +petit Jeannin. + +Le petit Jeannin avait les mains liées. Il était couché auprès des +deux vaches. + +Kéravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de messire +Méloir, au moins jusqu'à l'heure ordinaire du couvre-feu. + +Gueffès n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas voix au +chapitre. + +Le petit Jeannin était littéralement foudroyé. Il ne bougeait non +plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au milieu +de son bonheur l'avait anéanti. + +Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats riaient. Les gens +du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée de +protester. + +Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de leur maison. + +Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de Maurever, leur +seigneur, leur enlevait les moyens de résister. + +Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient les bestiaux, +une petite porte communiquait avec la basse-cour. + +Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra dans la salle +commune. + +Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots étouffaient sa +poitrine. + +--Oh! pauvre petit Jeannin! s'écria-t-elle en tombant sur la +paille auprès de lui, pourquoi allais-tu après cette méchante fée! + +Elle lui saisit les deux mains et se prit à le regarder, +désespérée. + +--Mourir! mourir! balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir! oh! je +ne veux pas que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin! je t'en +prie! + +Elle était comme folle. Jeannin eut pitié. + +--Écoute, dit-il, il faut te faire une raison, ma fille. Dans +notre métier, tu sais bien, souvent on va en grève le matin, et le +soir on ne revient pas. Songe donc! si tu m'avais attendu en vain, +pauvre Simonnette, auprès des petits enfants orphelins, c'est +alors que tu aurais eu raison de pleurer! + +Il était sublime de sérénité simple et douce, Jeannin qu'on +accusait d'être _plus poltron que les poules._ Parmi les soldats +qui raillaient au dehors, pas un n'eût vu d'un coeur si calme +approcher sa dernière heure. + +Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette. Mais Simonnette +ne pouvait pas être consolée. À travers la porte, on entendait les +soldats qui disaient: + +--Oh ça! messire Méloir tarde bien à venir. Nous faudra-t-il donc +attendre pour souper qu'on ait pendu ce petit homme? + +--Mes bons garçons, répondait maître Gueffès qui était, ce soir, +aimable et gai, m'est avis que messire Méloir aimerait autant +trouver la besogne faite. + +Simonnette s'était retenue de pleurer pour écouter. + +--Ils vont venir! murmura-t-elle. + +Jeannin baissa la tête pour essuyer une larme à la dérobée. + +--Je sais que tu es bonne, Simonnette, dit-il timidement; là-bas, +aux Quatre-Salines, il y a une pauvre vieille femme... + +--Ta mère, Jeannin! + +--Ma mère... c'est vrai... et j'aurais dû penser plus tôt à elle. +Ma mère qui est presque aveugle et qui n'a que moi pour soutien. + +--Je serai sa fille! s'écria Simonnette. + +--Le promets-tu? demanda Jeannin qui gardait un peu d'inquiétude. + +--Je le jure! Le front de Jeannin se rasséréna aussitôt. + +--Puisque c'est comme ça, dit-il, tu iras chez nous demain matin. +Tu ne diras pas tout de suite à la vieille femme: «Dame Renée, le +petit Jeannin est mort», parce que ça lui donnerait un coup, et +elle n'est pas forte. Tu lui prendras les deux mains, et tu +commenceras ainsi: «Dame Renée, dame Renée, c'est un métier bien +dangereux que de courir les tangues». Elle arrêtera son rouet pour +te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette, et tu reprendras comme +ça: «Dame Renée; oh! dame Renée!...» + +Il s'arrêta et laissa échapper un gros soupir. Le coeur de +Simonnette se fendait. + +--Oui, poursuivit encore l'enfant, qui luttait contre le navrant +de cette scène avec un courage héroïque; oui... je ne sais pas, +moi, Simonnette, comment tu tourneras cela; tu es plus habile que +moi, pour sûr. Ce qu'il faut, c'est la ménager, car elle aime bien +son petiot, va! Et... et... oh! mon Dieu! Je voudrais bien qu'ils +vinssent me prendre et me tuer, car cela fait trop souffrir +d'attendre! + +Au dehors, les soudards causaient pour passer le temps. + +--La fée des Grèves, disait Kervoz, les laveuses de nuit. Les +Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce sont des mensonges, +et les nigauds s'y prennent. + +--Mensonges, mensonges, grommelait Merry, quand on a vu pourtant! + +--Est-ce que tu as vu, toi? + +--Sur l'échalier qui est à droite de la maison de mon père, en +Tréguier, répondit Merry, j'ai vu les chats courtauds tenir +conseil; ils étaient deux, un roux et un _gâre_ (blanc et noir). +Le gâre avait les yeux verts. + +--Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur l'échalier? + +--Ils parlaient en latin, je ne les ai pas compris. Un éclat de +rire général accueillit cette réponse. + +--Quant aux _femmes blanches,_ dit l'archer Couan, dans l'évêché +de Vannes, d'où je suis, j'en connais par douzaines. Il y a celle +du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui prend les chalands +par les deux bouts et les fait tourner comme des toupies, jusqu'à +ce qu'elle les mette au fond de l'eau. + +--Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni femmes blanches, reprit +un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort de la peur que lui +fit une lavandière à la lune. + +On ne riait plus qu'à demi, parce qu'il ne faut pas parler +longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais +Bretons restent gaillards. + +Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes, ils ont froid; +au bout d'un quart d'heure, leurs dents claquent. + +Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de choses +surnaturelles. + +--Et les corniquets! poursuivit Merry, qui ne les a vus danser +autour des croix sur la lande? Une fois, Merry de Poulven, mon +parrain, était dans son courtil à gauler les pommes. C'était +dimanche et il avait tort. À l'heure de la fin des vêpres un +gentilhomme entra dans le courtil, par où? je ne sais pas, et dit +à mon parrain: + +--Mieux vaut gauler des pommes à cidre que de braire au lutrin, +mon homme, pas vrai? + +--Oh! oui, tout de même, répondit mon parrain, qui ne songeait pas +à mal. + +Le gentilhomme, qui était un Corniquet, prit une gaule et se mit à +gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain pensait: + +--Voilà, de vrai, un bon seigneur! Les pommes tombaient par +boissées. Quand tout fut tombé, le gentilhomme tendit sa perche à +mon parrain, qui n'avait guère de malice, oh! non. + +Mon parrain prit la perche. + +Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la rivière de +Rance, mon parrain se sentit emporté par-dessus ses pommiers. Le +gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans +l'air comme un poisson dans l'eau. + +Ce qu'il arriva? que mon parrain eut l'idée de dire un _Ave,_ et +que le malin lâcha la perche, en criant: Tu me brûles! + +Quoi! mon parrain se réveilla avec une côte défoncée, sur les +pierres de Saint-Suliac, de l'autre côté de la Rance... + +Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les villageois qui +s'étaient rapprochés pour entendre l'histoire. + +--Mais la Fée des Grèves? reprit Kervoz, qui n'était déjà plus +fanfaron qu'à moitié. Un Mathurin se chargea de répondre. + +--Y avait des années qu'on ne l'avait pas entr'aperçue, dit-il, +ornant son langage à cause de la circonstance; mais depuis +quelques jours approchant, elle a reparu de par ici, car les +écuellées de gruau s'en vont toutes les nuits, écuelles et tout. + +Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues des Gothon +brûlèrent. + +--Ça, c'est vrai! s'écrièrent-elles toutes quatre à la fois; et +chacun sait bien que quand on la rencontre en mauvais état qu'on +est de péché mortel, on ne voit pas le soleil levant le lendemain +matin! + +Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne fussent en +mauvais état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla la +nuit avec terreur. + +Il y eut un silence. + +Pendant le silence, le malaise général augmenta. Messire Méloir +tardait trop. + +Les torches pâlissaient, à bout de résine. + +L'archer Conan ayant secoué la sienne pour en raviver la flamme, +on vit une ombre noire glisser derrière le pommier où pendait déjà +la hart. Chacun écarquilla ses yeux. + +Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer en terre. + +Soudards et paysans, tous frissonnèrent jusque dans la moelle de +leur os. + +--Allons, enfants! dit de loin Morgan, l'homme d'armes qui +remplaçait Kéravel, finissons-en. Allez chercher le petit gars et +mettez-lui la corde au cou vivement! + + + + +XIX. Le départ. + +Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de Morgan, mais +ce fut à contrecoeur. Ils avaient l'esprit frappé. + +Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux côte à côte. + +Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa dernière +prière. + +Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin avait encore +la force de sourire, quand il la regardait. + +Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une douce +vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur. + +Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce petit Jeannin +avait la figure d'un ange. + +Lorsque les soldats entrèrent il se releva. + +--Adieu, Simonnette, dit-il, pense un petit peu à moi, et +souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma mère. + +--Oh! Jeannin! ne t'en va pas! criait la jeune fille qui +s'attachait à lui avec désespoir. Simon et sa ménagère regardaient +cela du dehors. Ils voyaient bien que le bonheur de leur foyer +n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le menèrent vers le +pommier qui devait servir de potence. + +Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les Gothon. Sa mâchoire +souriait diaboliquement. + +--Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme l'enfant passait, je +t'avais bien dit que je serais de la noce! + +Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la main de Simon +Le Priol. + +--Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te défends de passer jamais +le seuil de ma maison. Gueffès se recula et grommela entre ses +dents: + +--Voilà qui est bien, maître Simon! Il y avait une agitation +singulière parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils +se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé. On entendait: + +--Je te dis que je l'ai vue... une grande figure blanche et pâle +sur un corps tout noir. + +--Elle est là, balbutia un autre; elle nous guette... + +--Où ça? + +--Derrière la haie. + +--Saint Guinou! c'est vrai! Je vois ses yeux briller entre les +feuilles. Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui +faisaient tous les visages livides. + +La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son disque sur le +talus du chemin. + +--Est-ce fait? cria Morgan. Les deux soldats qui prirent le petit +Jeannin pour passer son cou dans le noeud de la hart, tremblaient +de la tête aux pieds. Jeannin murmura: + +--Ah! bonne fée! bonne fée! Elle m'avait pourtant bien dit que ces +écus-là me porteraient malheur! + +--Il appelle la fée! balbutia l'un des soldats. + +L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris dans la hart. + +--Est-ce fait? demanda encore Morgan. + +--C'est fait. + +--Agitez les torches, que je voie cela! Les torches s'agitèrent et +lancèrent de longs jets de flammes. + +On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier. + +Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait ses pieds et +portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de rouler +ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la hart. +Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles +s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les +soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le +pendu sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds! +Pas n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les +Catiche, la Scholastique et les Joson avaient devancé les +soudards. Quelques minutes après, dans la ferme barricadée, +Fanchon la ménagère, et Simonnette s'empressaient autour du petit +Jeannin évanoui. + +Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs auprès du +foyer. + +Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait immobile. + +--Il revient à lui, le pauvre gars, dit Fanchon. + +--Jeannin, mon petit Jeannin! répétait Simonnette, qui souriait et +pleurait. + +--On ne peut pas le rendre à ses coquins de soudards, maintenant, +murmura Julien, c'est bien sûr! Simon secoua la tête. + +--J'avais dit que mon gendre aurait cinquante écus nantais, +pensa-t-il tout haut; mais j'avais compté sans ma fillette. Le +petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est tout de même, +puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre. + +--Le petit gars aura les cinquante écus nantais, s'il plaît à +Dieu! dit une douce voix dans l'ombre. Jeannin se leva tout droit. + +--C'est la voix de la bonne fée! s'écria-t-il. Julien et +Simonnette disaient en même temps: + +--C'est la voix de notre demoiselle! Ils demeurèrent un instant +interdits, parce que Reine avait passé pour morte, et que l'idée +d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit du paysan +breton. + +Il fallut que Reine se montrât à visage découvert. + +Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre à genoux +devant elle. + +--Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante, que Dieu vous bénisse! + +Reine lui prit la main. + +--Oh! notre chère demoiselle est en vie, s'écria Julien, +puisqu'elle prend la main du petiot! Simonnette tenait déjà +l'autre main de Reine et la baisait. + +--Je vous aimais bien déjà, murmura-t-elle, avant que vous +l'eussiez sauvé... + +--Et tu m'aimes deux fois plus à présent? interrompit Reine, qui +souriait. Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce +mariage-là pour la Sainte-Anne. + +Le Priol et sa femme se tenaient inclinés respectueusement. + +--Il me fallait bien sauver, continua Reine, ce beau petit +homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la corde au cou. + +Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin murmurait +confus: + +--Si j'avais su que c'était vous, là-bas, sur la grève, notre +demoiselle, je n'aurais pas serré si fort! + +--Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquer l'énigme en deux +mots: c'est moi qui avait enlevé l'escarcelle du chevalier Méloir, +parce que l'escarcelle contenait le prix maudit de la vie de mon +père. Jeannin qui me prenait pour la Fée des Grèves, a exigé de +moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je portais des +vivres à monsieur Hue de Maurever: j'ai jeté l'escarcelle en lui +disant de bien prendre garde... + +--C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et je ne méritais guère un +si bon conseil en ce moment-là! + +--C'était donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperçue hier, à +la brune, par les fenêtres brisées du manoir? demanda Julien. + +--C'était moi. + +--Et c'était vous aussi, notre maîtresse, ajouta Fanchon, qui +emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de nos maisons +pour la Fée des Grèves? + +--C'était moi. + +--Et pourquoi notre chère demoiselle, murmura Simonnette, en +caressant la main de sa maîtresse et amie, n'entrait-elle pas chez +ses vassaux dévoués? + +--Parce qu'il s'agissait de vie et de mort, fillette, répondit +Reine qui, cette fois, ne souriait plus. + +--Notre demoiselle se défiait de nous, ma soeur, dit Julien, avec +un peu d'amertume; elle se faisait passer pour morte, afin que les +Le Priol ne puissent point la trahir! + +--Votre demoiselle, ami Julien, répliqua Reine, a partagé vos jeux +quand vous étiez enfant. Elle vous aurait confié de bon coeur sa +propre vie, mais... + +Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et mit un genou +en terre auprès de Jeannin. + +--Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, dit-il; ma langue +a trahi mon coeur. Reine lui tendit la main, tout émue. Il y avait +l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui +était à genoux devant elle. + +La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un +enthousiasme chevaleresque. + +--Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il, mais je sais un lieu où +il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur, et sa fille ont +besoin de mon sang, me voilà! + +--Et moi aussi, me voilà! répéta gaillardement le petit Jeannin. + +--Comment, toi, petiot! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui +es plus poltron que les poules! + +--Je ne suis plus poltron, notre demoiselle, répliqua Jeannin de +la meilleure foi du monde; je crois même que je suis brave! Depuis +que j'ai vu la mort face à face, je sais ce que c'est; je ne +crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh +bien, tenez, je m'en moque! + +Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air mutin et ses +yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce discours, +qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue. + +--Et moi aussi, me voilà! s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et +ma mère, et tout le monde ici! et tout le monde dans le village! +Ah! Seigneur Jésus! que je me battrais bien pour ma chère +demoiselle! + +--Donc, me voici à la tête d'une armée, dit Reine gaiement, ma +première opération militaire sera de diriger un convoi de vivres +vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu joindre depuis +trois jours. + +--Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons! dit Julien. +Simon Le Priol et Fanchon s'étaient mutuellement interrogés du +regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils étaient gens d'âge. + +--Bien parlé, fils, prononça Simon d'un ton ferme, quoique +peut-être il eût été mieux de consulter ton père. + +--Mon père ne sait pas ce que je sais, répondit le jeune homme en +se tournant vers le vieux Le Priol; je me suis mêlé aux soldats +tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès les a excités au +mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un nid de +traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces +nuits. + +--Ils sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la +tête. + +--Pas pour longtemps peut-être, poursuivit Julien, car je sais +encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir repose sa +meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles du +côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa +maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un +prêtre l'a dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur +Hue voulait, demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et +paysans... + +--Monsieur Hue ne voudra pas! interrompit Reine; Hue de Maurever +est un gentilhomme et un Breton. Il aimerait mieux mourir mille +fois que de lever sa bannière contre son souverain légitime! + +--Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien, les choses +iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se presser s'ils +veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En attendant, si +mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là (il +tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon +coeur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut +prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette +ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la +nuit. + +Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard triste. + +--Voilà trente ans que je dors sous ce toit, murmura-t-elle: c'est +ici que vous êtes nés tous deux, mes chers enfants. + +--C'est ici que mon père est mort, dit à son tour Simon Le Priol, +et aussi le père de mon père. Sur ce lit, qui est là, j'ai fermé +les yeux de ma mère. Écoute-moi, fils Julien, et crois-moi: par +intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte, avec la mort +devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison des Le +Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes vieux +bras à mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire: Voilà ce qui est +à vous! + +Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme s'il eût été +son père. Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui essuyait ses +yeux pleins de larmes. + +Simonnette, le coeur gros et la main tremblante, caressait les +deux belles vaches, la Rousse et la Noire. + +--Allons! Allons! dit le petit Jeannin qui grandissait en +importance et prenait voix au conseil, nous reviendrons, maître +Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette, ma mie, nous +retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la chasse +ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin! + +Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança vers la partie de la +salle qui servait d'étable. Il appela de bonne amitié le petit +Jeannin, son nouveau frère, et tous deux revinrent bientôt avec +trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes +s'emplirent. Tout ce que la ferme avait de provisions y passa. + +Tubleu! si vous saviez comme le petit Jeannin était considérable +avec sa grande épée au côté et son arbalète à l'épaule! + +Il cherchait d'instinct quelque chose à friser au coin de sa +lèvre. + +Il est vrai qu'il n'y trouvait rien. + +Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la porte. + +C'était une caravane, vraiment, qui partait: + +Le père, la mère, Reine, Julien, Simonnette et le petit Jeannin +équipé en guerre. + +On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne rien +oublier. + +Puis le père Simon dit de sa plus grosse voix: + +--Partons! Mais il avait les yeux mouillés, le vieil homme. Quant +à Fanchon, la ménagère, on fut obligé de l'entraîner. Elle s'était +agenouillée devant le crucifix de bois qui pendait à la ruelle du +lit. Elle disait: + +--Une minute encore, que j'achève ma prière. C'était comme si on +l'eût menée au supplice. Et le petit Jeannin n'avait point fait +tant de façons pour aller sous le pommier. Enfin, tout le monde +était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à la garde +de Dieu. Les bestiaux étaient libres dans le pâtis. La caravane se +mit en marche. + +Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les trois femmes +venaient ensuite. Simon et Julien formaient l'arrière-garde. + +Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, contre la haie, +l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès. + +Il épaula vivement son arbalète. Mais le Normand perça la haie et +se sauva en criant: + +--Bon voyage! + + + + +XX. Deux cousins. + +Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés comme sans +faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux où de +larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre +âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin. + +Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de talent comme +Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies inédites +au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier! + +Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils étaient six. + +Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves. Il savait +parfaitement le vrai nom de la fée prétendue. + +Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit coquetier +Jeannin. + +Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait interdit le +seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait +méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave: il en +voulait à tout le monde. + +D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les soldats +s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du +chevalier Méloir. + +Le chevalier Méloir venait de rentrer à son quartier-général, +après avoir couru les bourgs environnants pour crier l'édit ducal. + +Il était las et de mauvaise humeur. + +Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les lévriers +devant lui, dans la cour du manoir. + +--Oh! Tarot! oh! Voirot! _Fa-hi!_ Rougeot! _Fa-hi!_ Voyez Nantois, +messire, quel jarret! et Pivois! et Ardois! + +--Mais ce grand noir? demanda le chevalier en montrant un énorme +lévrier magnifiquement venu, qui se couchait à l'écart. + +--Une belle bête, messire, répondit Bellissan, mais paresseuse et +couarde, je crois. + +--Comment l'appelles-tu? + +--Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne +savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de griffonné sur son +collier, mais du diable si j'ai appris à lire! + +--Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Méloir. + +--Reinot, soit. Ici, Reinot! Reinot, ici, chien! Le lévrier noir, +assis sur la hanche, les deux jambes de devant croisées, gardait +une superbe immobilité. + +Bellissan fit claquer son fouet. + +Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute la fente de +sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le cou. + +--Voilà tout ce qu'il sait faire? demanda Méloir d'un ton de +mépris. + +En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus fortes bêtes de la +meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour le +reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère +autrement que par un coup de gueule. Il y eut des grognements +échangés. Pivois et Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir +bondit par deux fois. + +Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé de la cour. + +--Bon là! Reinot, mon filleul! cria Méloir enchanté; voilà un +brave camarade, Bellissan, et nous allons le mettre à la besogne +cette nuit même. Or ça, soupons lestement, et puis en route! + +--C'est encore toi? se reprit-il, en voyant qu'on lui amenait +maître Vincent Gueffès. + +--C'est encore moi, mon cher seigneur. + +--Que veux-tu? + +--Je veux vous dire que vous allez vous mettre en route d'abord, +quitte à souper ensuite. + +--Explique-toi. Gueffès ne demandait pas mieux. Il raconta la +fuite de la famille et prononça le nom de Reine. Méloir ne le +laissa pas achever. + +--Quel chemin ont-ils pris? demanda-t-il. + +--La route de Normandie, mon cher seigneur. + +--À cheval, têtebleu! à cheval! cria Méloir; si nous arrivons +avant eux au Couesnon, la fille du traître Maurever est à nous! + +Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour l'appétit. +Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret manifeste. + +Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous les ordres +de Morgan. + +Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir l'histoire du +petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de trop mince +importance. + +On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, et le lévrier +noir au-devant de la meute. + +Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit ou dix +soldats. + +Corson soupa, bâilla et s'endormit; Morgan fit de même. + +Maître Gueffès dit alors aux soudards: + +--Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras à la ferme du vieux +Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit la colline. On +enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire bombance. De +ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats ivres, +nous ne donnerons point le détail. + +Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur pointe dans les +terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les poursuites, +descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en grève, le +petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la côte +de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges. + +On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le Priol et +Reine se retournèrent. Reine poussa un cri. + +--Qu'est cela? demanda-t-elle. Le vieux Simon fit un signe de +croix. + +--Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il; c'est au village de +Saint-Jean-des-Grèves. + +Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le coeur lui +manquait. + +--Femme, lui dit Simon, la maison de mon père est brûlée. Nous +n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons fait notre devoir. + +Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son arbalète. + +Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit Jeannin dit: +En avant! + +On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur Tombelène. + +Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au village de +Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa maison qui +brûlait. + +Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. Maître +Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi. + +Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son mieux. Il +avait travaillé la nuit précédente et la journée entière. + +La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne. + +N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé de garder, +limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure de la +meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin. + +Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient prise. Il +retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, épuisé, +haletant. + +Pour retrouver du coeur, il lui fallait évoquer l'image de Reine. + +Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom chéri venait +à sa lèvre! + +Il la voyait; elle était là, le soutenant et l'encourageant. + +Il l'entendait qui disait: + +--Nous avons besoin de votre bras, Aubry, pour nous défendre +contre nos persécuteurs. Courage! + +Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus d'une imagination +folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la plus étrange +de toutes le prit au milieu de son travail. + +Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation avec Reine, +arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une meute +chassant sur la grève. + +C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque fois que le +vent donnait, il apportait les aboiements plus distincts. + +Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut reconnaître celui de +maître Loys, son beau lévrier noir. + +La fièvre amène comme cela de bizarres illusions. Aubry reprit sa +lime et travailla. La barre de fer était presque coupée. + +Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur +la paille et voulut prendre un instant de sommeil. + +À peine était-il endormi que le bruit de la clé de frère Bruno, +tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère Bruno +était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire. +Ordinairement, il ne venait qu'une fois. + +Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par nuit, et de +raconter deux histoires? + +Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé les soupçons? + +Avant que notre prisonnier eût eu le temps de répondre en lui-même +à ces questions, un pas lourd et sonnant la ferraille succéda au +bruit des verrous. + +--Eh bien! mon cousin Aubry, dit une grosse voix à la porte, nous +dormons encore! par mon patron, il paraît que nous faisons ici la +grâce matinée? + +Aubry se leva vivement. + +--Méloir! s'écria-t-il. + +--Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frère Bruno à son tour; +ce n'est pas très grand ces cellules, mais pour ce qu'on y fait, +voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an trente-cinq, peu +de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un prisonnier +nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros qu'on +eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à +sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine +était un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi +soir... + +--Quand vous me reconduirez, mon frère, dit Méloir en le +congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier +Triquetaine les samedis soirs. + +--Bon! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque ça vous intéresse, +sire chevalier. Il sortit et ferma la porte à triple tour. + +--Sire chevalier, cria-t-il à travers la planche de chêne, à +l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous +impatientez pas, je vais à matines. + +--Peste! dit Méloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as +un geôlier de bonne humeur! Et comment te portes-tu, depuis le +temps? + +--Bien, répliqua Aubry. + +--Le fait est que tu n'as pas encore trop mauvaise mine. + +--Que viens-tu faire ici? + +--Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubry, et te +donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main à Aubry, qui +la repoussa. + +--Oh! oh! fit Méloir; sais-tu que c'est la main d'un chevalier, +mon cousin? + +--Je le sais, et j'ai grande honte pour la chevalerie. + +--Qu'est-ce à dire! s'écria Méloir qui fronça le sourcil. Mais il +se ravisa tout de suite. + +--De temps immémorial, continua-t-il, les vaincus ont eu droit +d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs de granit +doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des enfants +et des femmes, un chevalier sait tout souffrir. + +--Un chevalier! répéta Aubry qui haussa les épaules. Et l'on se +plaint que la chevalerie s'en va! Par Notre-Dame, mon cousin, s'il +y a beaucoup de gens comme toi portant éperons d'or et coeurs de +coquins... + +Méloir pâlit. + +--J'ai dit _coeurs de coquins,_ appuya Aubry, dont la voix était +calme et froide; si tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en; car +je n'aurai pour toi que des paroles de mépris. + +--Eh bien! mon cousin Aubry, dit Méloir en riant de mauvaise +grâce, j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te +soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter cette +humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer +la grande épreuve. + +Que diable! ajouta-t-il, changeant de ton brusquement; ne peut-on +se faire la guerre et vivre en amis pendant la trêve? Allons! +cousin Aubry, laisse là ta gourme d'Amadis et causons comme +d'honnêtes parents que nous sommes. + +Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois +catégories bien distinctes, mais également sujettes à caution. + +Et il est entendu ici que ce mot _normand_ ne s'applique pas du +tout dans notre bouche aux habitants d'une province aussi célèbre +par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot _normand_ +est passé dans la langue usuelle au même titre que le mot +_gascon,_ que le mot _juif,_ et autres vocables exprimant des +nuances de moeurs ou de caractères. + +Le _Juif_ est un _Arabe_ double; _l'Arabe_ est un coquin sans +malice qui fait la petite usure et devient rarement ministre des +finances. Le _Gascon_ ment pour mentir, c'est un artiste en +mensonges; le _Normand_ n'a garde de faire ainsi de l'art pour +l'art: il ment pour de l'argent. + +Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le +Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable. + +Voici du reste les trois catégories normandes: + +1° Le _Normand-_finaud: type connu surabondamment; le maquignon +ordinaire des naturalistes. + +2° Le _Normand-_doux, bien gentil garçon, mais plat comme ces +insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le sommeil du +pauvre. + +3° Le _Normand-_brusque: un brave homme, un peu rustique, un peu +rude, mais le coeur sur la main. + +Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots. + +Ah! un bien digne coeur, allez! trop probe peut-être pour nos +siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce qu'il dit. + +Néanmoins, veillez à vos poches! + +Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand collé à une +moitié de Breton. + +La moitié bretonne déterminait son genre; il était +_Norman_d-brusque. + +Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le +_Norman_d-vipère. + +Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le moins _normand_ +des grands poètes, est en dehors de tout cela, et nos _normands_ +typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le moins, qu'en +Normandie. + +Méloir avait repris son air sans gêne. + +--Songe donc, mon cousin Aubry, continua-t-il gaiement, je suis +las comme un malheureux, j'entre au couvent pour me reposer, le +prieur, comme de raison, m'offre sa table; mais moi je lui +réponds: «Mon révérend, vous avez ici un jeune homme d'armes qui +est mon cousin et que j'aime comme s'il était mon frère cadet, il +est prisonnier, permettez-moi de l'aller voir.» On me fait +descendre des escaliers du diable, au lieu de m'asseoir devant un +bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou humide; et, pour +me récompenser, tu me dis des injures! + +--Je ne t'avais pas prié de venir. + +--C'est vrai, mais si je venais pour t'apporter de bonnes +nouvelles? + +--Je n'aimerais pas à les recevoir de toi. + +--Peste! mais c'est décidément de la haine! + +--Non, prononça Aubry sans s'émouvoir; ce n'est que du mépris. + +Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce fut le dernier. +On s'habitue à l'insulte comme à autre chose. + +--Haine ou mépris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe; je +suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables, nous +causerons! prête-moi la moitié de ta paille. + +Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de paille et la +jeta à l'autre bout du cachot. + +--Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant le dos contre le roc, +nous serons tous les deux à notre aise et nous ne pourrons pas +nous mordre. + +Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et son épée était +près de lui. + + + + +XXI. La rubrique du chevalier Méloir. + +Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol du cachot +fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se +voir. + +Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la paille et +paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite. + +--Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que +nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avranches au +Mont? Tu portais la bannière de monsieur Gilles; moi, je portais +la bannière de Bretagne. Tu jugeais sévèrement notre seigneur le +duc; moi qui ai plus d'âge et d'expérience, j'étais plus +indulgent. Nous en vînmes à parler de nos dames, car il faut +toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous étions +rivaux. Eh bien! Aubry, la main sur le coeur, cela me fit de la +peine pour toi. + +Aubry eut un dédaigneux sourire. + +--Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir, ton sourire fait bien sous +ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est pas là, ton sourire +est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux hommes qui se +disputent une belle, de savoir lequel des deux elle aimera. + +--De quoi s'agit-il donc? + +--Il s'agit de savoir lequel des deux en définitive sera son +seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour toi, mon cousin +Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais pas la +partie. + +--Je ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du +chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et perçant. Puis il +examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir une +crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup. + +Cette boîte de granit était bien faite pour chasser toute +inquiétude. + +--Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une idée folle vient de me +traverser la cervelle. La manière dont tu as prononcé ces paroles: +«Je ne l'ai pas encore perdue!» m'a sonné à l'oreille comme une +menace. J'ai pensé que tu avais peut-être un moyen de trouver la +clé des champs. Or, si tu la trouvais, la clé des champs, ta +partie ne serait vraiment pas trop mauvaise. + +Le regard d'Aubry se releva lentement. + +--Voilà qui commence à piquer ta curiosité, n'est-ce pas? +interrompit Méloir. Je pourrais te tenir rigueur à présent, car tu +n'as pas été aimable avec moi, mais je suis bon prince et n'ai +point de rancune. Je vais te parler absolument comme si tu m'avais +reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne, et +si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre as de +la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point) +quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic +avec ma fameuse maxime: il vaut mieux se faire craindre qu'aimer, +car je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre. + +Aubry écoutait de toutes ses oreilles. + +Méloir fit une pause. + +Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prêtait son +compagnon. + +--Mais, reprit-il avec un gros rire railleur, il te manque +justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et ce n'est pas moi +qui te la donnerai! Voilà de bonnes murailles, ma foi! mon jeu +vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai. N'y a-t-il +pas de quoi rire? + +--Quand on est un mécréant sans foi ni honneur... commença Aubry. + +--Fi donc! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position +te protège, mon cousin, ce n'est pas généreux. + +--Fais-moi descendre en grève, s'écria Aubry, donne-moi une épée, +et prends avec toi deux ou trois de tes routiers, tu verras si je +soutiens mes paroles! + +--Bien riposté! Mais nous sommes trop vieux, mon cousin, pour nous +laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute réparation. Tu +es le plus vaillant écuyer du monde, voilà qui est dit. Si nous +étions tous deux en grève, tu me pourfendrais, comme Arthur de +Bretagne pourfendit le géant du mont Tombelène, voilà qui est +convenu... En attendant, causons raison; il me reste à t'apprendre +pourquoi ta partie serait si belle, si une bonne fée venait, par +aventure, briser tes fers et percer les murailles de ton cachot. +Les choses ont bien marché depuis le huitième jour du présent mois +de juin qui va finir. François de Bretagne est demeuré frappé de +la citation solennelle à lui portée par le vieux Maurever. Il a +vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il pense au +dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa +comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent +pas s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le +soleil couchant n'a plus guère d'adorateurs: les mages vont au +soleil qui se lève; en ce moment où je te parle, un homme résolu +qui déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de +monsieur Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et +mes soudards, comme une troupe d'oies effrayées. + +Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il sentait dans ses +yeux. + +Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois quarts. + +Dans quelques heures il pouvait être libre. + +Il avait besoin de toute sa force pour contenir le cri de joie qui +voulait s'échapper de son coeur. + +Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait à part soi. + +Il poursuivit: + +--Mais qui diable songerait à jouer ce jeu, sinon toi, mon cousin +Aubry? Le vieux Maurever, qui est un saint,-- cela, je le +proclame!-- aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la +bannière de la révolte. Et notre petite Reine n'est qu'une femme, +après tout. + +--Oh! gronda Aubry, feignant le désespoir et la rage, être obligé +de rester là comme une bête fauve dans sa cage de fer! + +--C'est désolant, je ne dis pas non, car je travaille, moi, +pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc +François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je m'en +demande pas tant, par Dieu! Dans trois jours j'aurai fait mon +affaire... + +--Trois jours! répéta Aubry plaintivement. + +--Au plus tard. J'oubliais de te le dire: cette fatigue qui +m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient de ce que j'ai fait un +petit tour de chasse cette nuit dans les grèves. + +--Ah! fit Aubry qui se redressa; j'avais bien cru entendre... + +--Les cris de ma meute? interrompit Méloir; ah! les chiens +endiablés! Quelle vie ils ont menée! Figure-toi qu'ils sont venus +jusque dans les roches au pied du Mont. Cette nuit nous les +mènerons à Tombelène. + +Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda le silence. + +--D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du luxe que cette meute. Je +l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zèle, car +je sais un coquin qui me mènera, dès que je le voudrai, à la +retraite de Maurever. + +Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur la paille et +chercha ses aises. + +--Ce n'est pas là le principal, dit-il; ce que je veux +t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre fameuse partie, c'est le +moyen que j'emploierai pour obtenir la main de notre belle Reine. + +--La violence? murmura Aubry. + +--Fi donc! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire +craindre, pour en arriver à menacer comme un brutal! Ce ne serait +vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est +comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, mais à la +condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout +ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années +que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez +galamment mon panache; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard: +regarde! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa +souplesse. La violence! sarpebleu! les voilà bien, ces +jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas +en esclaves à leurs pieds! Nous autres chevaliers,-- et Méloir se +redressa, ma foi, d'un grand sérieux,-- nous avons d'autres +rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en +enseigner une. + +Il s'interrompit et son gros rire le reprit. + +--Oh! oh! s'écria-t-il, pour le coup, te voilà qui dresses +l'oreille! Il faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou +que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean +Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer +comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir +vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin Aubry: +je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un +_mystère_ ou une _sotie,_ représentée par d'habiles histrions. + +Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait +rondement sa revanche. + +--Ne te fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici +donc la rubrique annoncée: J'arrive à la retraite de monsieur Hue +de Maurever, mon futur et vénéré beau-père, je l'arrête au nom du +duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune, +ce que je ne crois guère. Je les emmène. Tu suis bien, n'est-ce +pas? En chemin, je pousse mon cheval aux côtés du sien et je lui +dis: + +--Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez dû vous étonner +grandement de me voir prendre le rôle qui est présentement le +mien. + +Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. Il m'envoie +au diable. + +Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin. + +J'insiste encore et je lui dis avec tristesse: + +--Vous m'avez bien mal jugé, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai +fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première heure où vous avez +été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au péril de ma +propre vie! + +Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme +est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue +respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me +retient en disant: + +--Je ne vous comprends pas. À moins qu'il ne préfère dire: + +--Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures. +Je reviens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends: + +--Messire Hue, j'aime votre fille... + +--Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es! +interrompit Aubry. + +--Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méloir; à cet +aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me +démonte pas, et j'ajoute d'un ton pénétré: + +--Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un +seul instant?... Il m'interrompt par un rude: + +--En voilà assez! + +Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'écrie: + +--Ah! messire Hue! l'accusé a du moins le droit de la défense; au +moment où je vous ai dit: j'aime votre fille, vous avez cru +deviner le mobile de ma conduite, vous avez pensé: le chevalier +Méloir veut nous conduire aux pieds du duc François, livrer ma +tête et demander pour récompense la main de ma fille... + +Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout +est dit! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de +m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur: + +--Hélas! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis +qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le coeur aussi +haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre l'emploi de vous +pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût point chargé. +Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à +vous et de vous dire: «La terre Normande est là, sous vos pieds, +messire Hue; vous êtes libre. Que Dieu vous garde...» + +--Ah! scélérat maudit! s'écria Aubry, qui avait de la sueur aux +tempes. + +--Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prévôt du duc +François? demanda Méloir en ricanant. + +--Je voudrais te voir en champ clos et l'épée à la main, charlatan +d'honneur! + +--Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Méloir +en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit +réussir. + +Aubry se leva également. + +--Oui, elle est bonne, ta recette! balbutia-t-il d'une voix +entrecoupée par la fureur; Hue de Maurever, qui est la générosité +même. Et peut-être que Reine pour sauver la vie de son père... + +--Par saint Méloir! s'écria le chevalier, chacune de tes paroles +me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît décidément que j'ai touché +le joint. + +La colère bouillait dans le coeur d'Aubry. L'effort même qu'il +faisait pour se contenir était un aliment à sa fureur. Méloir le +regardait d'un air provocant. + +--Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien à te dire, mon +pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation je te +souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma +dame. + +La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute idée de +prudence avait disparu en lui. + +--Lâche! lâche! lâche! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant +contre la porte; tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses... et +quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa +fille, mon épée te fera rentrer le mensonge dans la gorge! + +--Ah!... fit Méloir qui recula jusque sous la fenêtre. Aubry +aurait voulu rappeler les paroles prononcées. Mais il n'était plus +temps. + +--Sarpebleu! dit Méloir, j'étais venu un peu pour cela. Il paraît +que nous avons, nous aussi, des rubriques? Il regarda tout autour +du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'était +recouché sur sa paille; il ne parlait plus. + +Aubry avait les mains libres; plus d'une fois l'idée lui était +venue de s'élancer sur le chevalier; mais celui-ci était armé +jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre. + +Après qu'il eut fait son examen, Méloir grommela: + +--Pas une fente où passer le doigt! ce petit-là n'est pas un +farfadet, pourtant! + +--Ah! fit-il en se ravisant; la meurtrière! Aubry tressaillit de +la tête aux pieds. Méloir redressa sa grande taille, et comme sa +tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta. + +--Un lapin passerait bien là! murmura-t-il. + +Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fenêtre +avec l'épaisseur du corps d'Aubry. + +--Si le barreau était coupé... pensa-t-il tout haut. + +Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lança +violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé. + +--Ah! sarpebleu! sarpebleu! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien +fait de venir! + +Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et +prenant une résolution soudaine, avait profité du moment où Méloir +attaquait le barreau pour s'élancer sur lui. + +En un clin d'oeil, Méloir fut terrassé. + +Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa +propre épée sur la gorge. + +--Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je te tue comme un +chien! + +--Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Méloir qui ne se +déconcertait pas pour si peu; tu as agi de bonne guerre... Et je +n'ai pas déjà si bien fait de venir! Mais tu peux serrer ma gorge +un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier +que je n'appellerai pas au secours. + + + + +XXII. Frère Bruno. + +Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une lampée d'air +avec une satisfaction manifeste. + +--Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un +sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voilà tout. Il +n'y a pas de quoi se fâcher pour cela. + +--Écoute, Méloir, lui répondit le jeune homme d'armes, tu étais un +brave soldat autrefois, et un bon compagnon... Je n'ai pas le +courage de te tuer... + +--Peste! interrompit Méloir, me tuer! Tu n'y vas pas par quatre +chemins, toi, mon cousin Aubry! + +--Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille... + +--Du tout, interrompit encore Méloir; tu sais bien, je suis +incapable... + +La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du +chevalier. + +--Tais-toi! dit-il rudement; je n'ai pas le loisir d'écouter tes +billevesées. Je veux bien t'épargner, mais c'est à condition que +tu ne me gêneras point dans l'accomplissement de mon dessein. + +--Foi de chevalier! s'écria Méloir; tu n'as qu'à scier ton barreau +devant moi; si tu veux, je te ferais la courte échelle. + +--Bien obligé. Cette voie me semble désormais incommode et +dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand la porte est là? + +--Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou +sans y songer. Je déteste les demi-mesures. Étrangle-moi comme il +faut, morbleu! ou lâche-moi! + +--Je te lâcherai dès que nous serons d'accord. + +--Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi! s'écria +Méloir d'un ton dolent. + +--Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi +aucune résistance? + +--Je le promets. + +--Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes? + +--À quoi bon, mon cousin? + +--Et mettre un bâillon sur la bouche? acheva Aubry, dont les +doigts firent un petit mouvement. + +--Je le promets! je le promets! je le promets! dit Méloir +précipitamment. + +--T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous +tes yeux? + +--Mon armure? + +--Depuis les éperonnières jusqu'à la salade. + +--Ah! cousin Aubry! mon cousin Aubry, grommela le pauvre +chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré que cela! + +--T'y engages-tu? + +--Je m'y engage. + +--Sous serment? + +--Sous serment. + +--À la bonne heure! Relève-toi donc et tiens ta parole comme un +gentilhomme. + +Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit point dire +deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il trouvé +quelque _exception,_ comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu +sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry. + +Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou +était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il +avait l'épée à la main, c'eût été folie. + +Méloir se secoua, s'étira, se tâta. + +--Allons, dit Aubry, en besogne! Méloir fit un pas vers lui. Aubry +lui mit sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux. + +--À distance! dit-il; les bons comptes font les bons amis; ne +m'approche pas, ou je te pique! + +--Tu as donc défiance? + +--J'ai hâte. En besogne. + +--J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis! Méloir se mit en effet à +délacer son armure. Il n'avait que les pièces légères et non point +la carapace en fer que le quinzième siècle portait encore au +combat. Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées +aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de +buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le suivait de +l'oeil. + +Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que ses +chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit +une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée. + +--Donne tes poignets! commanda-t-il. + +--Attends au moins que tu sois armé. Aubry eut un sourire. + +--Je m'armerai quand tu seras lié, répliqua-t-il; donne tes +poignets! + +Méloir obéit enfin, mais bien à contrecoeur. Ce bon chevalier +avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant qu'Aubry +ferait sa toilette. + +Il grommela en tendant ses poignets: + +--Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pût jouer si +serré? + +--Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau noeud; je te tiens +quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à ma place et réfléchis, +si tu veux, aux vicissitudes du sort. + +Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule +aurait pris. En un clin d'oeil, Aubry fut armé de pied en cap. + +--Suis-je bien comme cela? demanda-t-il. + +--Sarpebleu! s'écria Méloir en colère, ne faut-il encore que je te +serve de miroir? + +--Allons! allons! ne te fâche pas, cousin Méloir. Une fois ou +l'autre, je te rendrai tes armes. À présent, nous n'avons plus que +le bâillon à mettre. + +Il était trop tard pour faire résistance. + +Méloir se laissa bâillonner. + +Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il +roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance. + +Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet +dans la porte. + +Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno +avait dit: «Je vais à matines». + +Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au +premier coup la porte s'ouvrit. + +Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière. + +--Il était là! pensa-t-il; il a dû tout entendre. Et comme, au +même instant, Méloir se leva brusquement, poussant des cris +inarticulés sous son bâillon, Aubry se vit perdu. + +--Qu'a donc ce maître fou? s'écria cependant le bon frère Bruno. +Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre épée entre les deux +épaules! + +Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son +visage en lumière et à se faire reconnaître du moine convers. + +Mais celui-ci se tournant vers Aubry: + +--Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela! dit-il, vous l'aurez +donc fait boire, sire chevalier? En l'an trente-neuf, nous avions +un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce +même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous +que ce Thomas Gréveleur... + +Méloir se démenait furieusement. + +--Sortons! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la +méprise du frère pût se prolonger ainsi. + +Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à +lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à +ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel. + +C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de +Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille. + +--Voire! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de +caresser les fous! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du +doigt _annularius..._ + +Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et +grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il +se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de +rire. Aubry ne savait que penser. + +--Oh!... oh!... oh!... disait le frère Bruno, dont les yeux se +remplissaient de larmes; j'en mourrai, messire Aubry, j'en +mourrai! Voilà une histoire, seigneur Dieu! une histoire comme on +n'en a jamais raconté! + +--Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry déconcerté. + +--Bon Jésus! pensez-vous que j'aie la berlue! Oh! oh! les côtes! +les côtes! il s'est déshabillé de lui-même! il a été bien +obéissant! + +--Ah ça, est-ce que vous le voyiez? + +--Le trou de la serrure, donc, messire Aubry! Je le voyais comme +je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et +j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos +pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-là. + +Aubry le regardait ébaubi. + +--Eh bien! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez +regardé avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires, +moi! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis. +D'ailleurs, vous savez bien: j'étais un soldat entier, vertubleu! +avant d'être une moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le +coeur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous +m'avez gagné le coeur, vous, en brisant votre épée pour ne la +point déshonorer. Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa +les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-là. Or, tout +ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an +vingt-huit, derrière Bellesmes, en Normandie... + +--Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, le plus pressé est que +je sorte de l'enceinte du monastère; vous me conterez votre +histoire dehors. + +--Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'était le +chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans +Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans Bellesmes +avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à +cinquante toises... + +Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils étaient +sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité de +moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain. + +--Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un +respect profond; les trois cachots se font suite l'un à l'autre et +sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième +abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue +tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du +campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en +l'an 1272, et le cartulaire rapporte... + +Le cloître était traversé. + +--Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire +Aubry, reprit Bruno; le cartulaire ne contient point de bonnes +aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. Ah! +laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle +figure il avait ce Méloir! et ses regards piteux!... Ah!... ah!... +ah!... Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour +savoir quelle vie il mène tout seul dans votre cachot! + +Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du frère servant. +Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener quelque +suite avec lui au couvent: Aubry craignait de rencontrer des +hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu. + +Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans réplique. + +--Les soudards, disait-il; ah! ah! je les ai vus, ce sont d'assez +bons drilles. C'est moi qui les ai menés au réfectoire des +laïques. Ils y sont entrés sur leurs jambes; mais il faudra les en +tirer sur des civières, oui bien! Ah! ah! j'ai été soldat, et je +fais pénitence! + +Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de +quelque bonne aventure. + +Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la salle des +chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil de la +salle des gardes. + +--La tête haute! dit frère Bruno qui était un observateur; l'air +insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le +Méloir! + +Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte +extérieure s'ouvrit. + +--Je suis chargé, dit le moine servant au portier, de montrer la +chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Méloir. + +--Que Dieu vous accompagne! souhaita le frère tourier. Et ils +passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère Bruno était aussi +content de lui. + +--Maintenant, reprit-il, où allez-vous, mon jeune seigneur? + +--Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry. + +--Ah! si fait, si fait! s'écria Bruno, puisque je vais avec vous. + +--Comment! vous venez avec moi? + +--Je vous suis au bout du monde! + +--Mais votre habit, mon frère?... + +--Je n'ai pas fait des voeux, messire Aubry, je vous l'ai dit: je +ne suis qu'une moitié de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de +vous remplacer dans le cachot creusé par dom Nicolas Famigot, +vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel,-- bien que ce soit un +fort bel ouvrage. + +--Vous croyez qu'on vous rendrait responsable?... + +--Le chevalier Méloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de +poing, messire, avez-vous vu? Et ce soir je coucherais sur la +paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va véritablement +vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en l'an... +attendez donc!... l'année m'échappe, mais c'était bien sûr avant +l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant +qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes sous +Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il +arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de +Landevan... + +--Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu où je +n'ai pas le droit de vous emmener. + +--Tournez ici, messire Aubry, répondit le convers; mieux vaut +entrer un peu en grève que de marcher dans ces roches diaboliques +qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales. +Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire? C'est bon messire +Aubry; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi, +je vous y mènerai. + +--Vous sauriez?... + +--Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alain, +l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits, +n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers? Mon compagnon +Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et Dieu +merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous +vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la +serrure, pendant que vous causiez avec elle... + +--Ah ça! tu es un diable, toi! s'écria le jeune homme d'armes, +moitié riant, moitié fâché. + +--Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je +lui dis: Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie +à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour +prendre la tasse. La tasse était profonde. Quand Alain, mon +compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de Maurever était +à l'abri derrière l'angle de la muraille. + +Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta +et releva les manches larges de son froc. + +--Regardez-moi ça, dit-il en montrant des bras d'athlète; quand +les soudards de Méloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever +là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur faire encore bien +du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai pas d'épée, +j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je +m'en tire comme je peux. + +Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un +instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle eût +été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un +poteau planté dans le sable à trente pas delà. + +Frère Bruno sourit bonnement. + +--Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il, ça lui aurait, +bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps. + +--Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement, +avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de +la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets? + + + + +XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance. + +Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient fait le +tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de Tombelène. + +Aubry réfléchissait. + +Bruno racontait. + +--Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de +Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère qui se connaissait +en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu +ait l'âme, se connaissait en vins de France. + +Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis gascons est le +fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes est le +fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un +chacun et la révérence-parler. + +Donc, au baptême des cloches de Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an +quarante-trois, ou quatre, car la mémoire n'y est plus. Ah dam! je +n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus: être et avoir +été, ça fait deux! + +Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin +sonna tant qu'il but beaucoup. + +S'il sonna tant, c'est que le sonneur était malade; s'il but +beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'écoutez-vous, +messire Aubry? + +Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il avait grande +hâte de voir ceux qu'il aimait. + +Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui +s'était compromis pour le sauver. + +Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du proscrit! +Aubry hésitait parfois. + +--C'est bon! je vois bien que vous m'écoutez, cette fois, +continuait le bon frère servant, qui suait, qui soufflait, qui +bavardait tant qu'il pouvait; et ça ne m'étonne point, l'histoire +étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour avoir bu +beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu +ivre. Sa ménagère lui dit: Couche-toi, Joson, mon bonhomme; comme +ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu. + +Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil. + +--Holà! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire! + +--Reboire! Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre, +tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson! Quant à cela, chacun +sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés. Défier +un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille? + +Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez soi, prit la +rage; il appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur +dit: + +--Hé! les chrétiens! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau +de la rivière de Rance? Les métayers s'approchèrent. + +--Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis, +écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé +de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule +en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à Saint-Suliac... + +Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait un sac de +cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches +au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit: + +--Ton argent contre ma maison! Qui poussa les hauts cris? Ce fut +la ménagère. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui +était bonne, et répondit bien vite: + +--Tope! Ta maison contre mon argent! Les autres métayers dirent: + +--C'est topé la main dans la main! Qui renie est un failli coq! + +--Au fait, s'écria Aubry répondant à ses propres réflexions, un +brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut. + +--Oh! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin +était bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure. + +--Allons! marchons ferme, frère Bruno! La mer monte, et il nous +faut passer à Tombelène. + +--Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas +fantaisie de connaître comment fit Joson Drelin pour boire toute +l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis Plouër jusqu'à +Saint-Suliac? + +C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens +que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé défunt... +Oh! oh! mais c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne aventure en +l'an trente-sept! Figurez-vous que la veille de Noël, il était +allé quérir le vin des trois messes... + +--Allons! disait Aubry qui voyait venir la mer; pressons le pas! + +--Saint-Sauveur! je vais pourtant de mon mieux! frère Pacôme se +trouvait être sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il +avait été piqué d'un insecte malfaisant dans les blés normands. + +En allant chercher le vin des trois messes il rencontra maître +Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville +d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître +Olivier Chouesnel? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier +Chouesnel. Revenons à frère Pacôme... c'est-à-dire, finissons +auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson +Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets; les autres viendront +ensuite à leur tour. + +Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un vicaire qui se +nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au +lutrin quand il voulait. + +Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de Rennes, du lard et +des oeufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre +assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa troisième +femme. + +Oh! la maîtresse femme! L'année qu'il trépassa, je me souviens que +le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à Fougères, et que mon +oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe cassée +par un cheval fou. + +Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut tenir sa +gageure de boire la rivière. + +Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant: Que Dieu ait pitié +de nos vieux jours! Nous voilà sans maison et sur la paille!... + +Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit +rudement par les épaules et le poussa en avant. + +La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare les deux monts, +et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux mollets. + +Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la +tête y passe souvent. + +Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied sec. + +--Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voilà ce que c'est +que de bavarder: je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle +l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noyé en +chantant _ma mère l'Oie..._ Donc, la femme de Joson Drelin... + +--Morbleu! mon frère! s'écria Aubry, nous allons nous fâcher si +vous ne laissez là une bonne fois Joson Drelin et sa femme! + +Bruno le regarda stupéfait. + +--L'histoire ne vous plaît pas, messire? dit-il; c'est surprenant. +Mais des goûts, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous +achever l'aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt. + +--Ni cette aventure ni d'autres, mon frère! Avalez votre langue et +mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer. + +--Oh! répliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de +vous conter ce qui advint à maître Olivier Chouesnel, syndic des +peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses +noces. + +--Un mot de plus, et je vous laisse là, mon frère! + +--Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez pas! Je ne conte mes +anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent, +je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au +pardon de Noyal-sur-Seiche... + +Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et +le frère Bruno resta seul dans les tangues. + +--Oh! oh! fit-il: pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant +la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui +vendit son âme au Malin pour une paire de meules, mais... + +--Oh! oh! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon! + +Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes à son +cou. + +La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelène +était considérable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En +partant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous +les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc, +qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent +cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa +le château et mit le mont à nu. + +Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles, +flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue de +Maurever dormir, son épée entre les jambes. + +Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds +au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée +n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une retraite +assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à +l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance, +que le reste de l'île était complètement découvert. + +Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la +Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux derrière le +mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si +longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la +compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-être. + +Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui étaient +arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à Tombelène tout le +village de Saint-Jean: les quatre Gothon, les quatre Mathurin, +Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont +nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages +étaient une épopée. + +Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous ces braves +fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après +avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne +(patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons +des actions grecques ou latines. + +Mais les brouillards salés de l'Armorique détendraient vite les +cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le _biniou_ seul, avec sa +poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume +chronique de ces contrées. + +Chantons au biniou! + +Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves avaient émigré, +parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres. + +Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité reçue. + +Il avait dit aux soudards ivres: + +--Le traître Maurever se cache dans une des maisons du village. +J'en suis sûr. + +Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on enfonce la porte +du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens +avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille. + +Puis l'incendie. + +Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le +Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre côté +d'Ardevon. + +Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une quarantaine derrière +les débris de la forteresse anglaise. + +Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et +qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au +travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et +une nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur. + +On se préparait à un siège. + +Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il était dans +sa tour; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle tête blonde +sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi. + +--Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille, +j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous +mes yeux emporté par le courant, mon coeur est devenu froid et +comme mort. Oh! que je t'aime, ma fille chérie! Pour les travaux +de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton +bonheur! + +Reine couvrait ses mains de baisers. + +--Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi, +je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne +ressemble point à l'amour triste des vieillards. À mesure qu'on +vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce +que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu +ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient +de nobles coeurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu +prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les +adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père? + +--Ce qui restait à votre mère tant aimée quand vous fûtes époux et +que vous devîntes père. Une larme tomba sur la barbe blanche du +chevalier. + +--Ma mère! murmura-t-il; Dieu m'est témoin que je l'aimais. Oh! +Reine! pourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant +que j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer +les yeux! + +Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. Ç'avait été +une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois jours +entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses +fidèles vassaux. + +Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier +Dieu. + +Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà creusée par la +faim. + +Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui +avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait souffert +leur pauvre seigneur. + +Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine. + +On les avait laissés seuls après le repas. + +Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi. + +Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire +vint à sa lèvre austère. + +--Je suis jaloux de lui! murmura-t-il. + +--Lui qui vous aime tant, mon père! + +--Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon +cher trésor! s'écria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et +la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est +un coeur généreux; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le +dis, ma Reine bien-aimée, la vieillesse est un long supplice. Nous +n'acquérons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil +de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux +promesses que l'avenir prodigue. Le monde est à lui! que fait-il? +Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien +suprême. Le riche a besoin de l'obole du pauvre: ainsi est la vie! + +Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent son front. +Reine était devenue triste à l'écouter. + +--Tu l'aimes donc bien! demanda-t-il brusquement. Reine se +redressa. + +--Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lente. + +--Et lui? + +--Mon père, il m'aime assez pour renoncer à moi si je lui dis: +Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder. + +Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait en un baiser +passionné. + +--Folle! folle! disait-il. Oh! le cher coeur! Oh! la bonne fille +qui aime bien son père! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux! Je +rêve, tu vois bien, je rêve! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton +bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse +n'est si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne +gagnons rien, disais-je. Ingrat et insensé! Ce fils, Aubry, qui va +venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien? Et ces beaux +anges blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma +Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours! + +Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la +tête à pleines mains et la baisa. + +--Dieu est bon, dit-il en extase; ce sont de beaux jours qui me +restent! + +À ce moment, les planches qui fermaient la tour tombèrent en +dedans. + +--Le chevalier Méloir avec un moine! cria Julien Le Priol, +essoufflé. + +--Le chevalier Méloir! répéta Maurever, qui s'élança vers la +meurtrière. + +On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de l'ancien +porte-bannière de Bretagne. + +--Noir et argent, murmura le vieux seigneur après avoir regardé; +ce sont bien ses couleurs! Julien posa un carreau sur son +arbalète. + +--Je ne manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulant son +arme, et j'attends vos ordres. + + + + +XXIV. Dits et gestes de frère Bruno. + +Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de +sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui cherchait déjà +son point de mire. + +--Ce n'est pas le chevalier Méloir, dit-elle. + +--Et qui est-ce donc, notre demoiselle? + +--C'est Aubry de Kergariou. + +--Déjà! murmura Maurever. Julien sourit, débanda son arbalète et +sortit. + +--Si j'étais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri +de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi +loin que cela! + +Il soupira un petit peu. + +Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée +pouvait se montrer tout entière. + +L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour. + +Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils. + +Reine lui donna sa main. + +Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre +sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes les +heures cruelles passées dans la cage de pierre. + +--Mes fils, disait cependant Bruno aux émigrés du village de +Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la +plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat avant +d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je +boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long +du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires. + +Jeannin lui emplit une écuelle. + +--Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu +ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de +l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te conter une +histoire qui te fera grand plaisir. + +--Si vous avez été soldat comme vous le dites, repartit Jeannin, +mieux vaudrait nous aider dans nos travaux. + +--Bien parlé, mon neveu! s'écria Bruno, comme disait Malestroit, +mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au +bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à vous aider, ce sera +de bon coeur; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au +monastère sans une immunité du prieur claustral. Voyons votre +besogne. + +Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses manches, en homme +de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson +lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno approuva le +tracé et se mit immédiatement à l'oeuvre. + +Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette, +toutes les Gothon et autres Catiche; Scholastique préparait le +repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette avait +la larme à l'oeil, parce que le petit Jeannin, étant devenu un +homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait +voulu. + +Les choses étaient bien changées, rien que depuis l'avant-veille, +jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit +Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement! Et, +pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire. + +Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme. + +Son importance grandissait à vue d'oeil, les Gothon le +regardaient; les Mathurin le jalousaient. On prétendait que deux +Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance +des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage. + +C'était un personnage. + +--Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frère Bruno, je me +fais maître-maçon, et je te prends pour ma coterie. À ce coup +Jeannin se redressa; sa position était désormais officielle. + +Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient +rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin. + +--Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliqua-t-il avec une +orgueilleuse modestie. + +--Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, reprit le moine en +montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y +prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la roche. Les +Mathurin se mirent à rire. + +--Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que +le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent sang et eau; la +pierre ne bougea pas. + +--Oh! oh! s'écria le frère Bruno; on dit que les gars du Marais +ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moitié d'un moine! + +Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à +l'enceinte improvisée. + +Tout en la portant, il disait: + +--Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la +queue du diable? Je vous réciterai sa légende au souper. À +présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau +cette nuit. + +Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur +assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de +Vannes: + +_La beauté, de quoi sert-elle_ + +_Ligèrement belle hirondelle,_ + +_Ligèrement?_ + +_El' sert à porter en terre,_ + +_Ligèrement, blanche bergère._ + +_Ligèrement!_ + +Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur +un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne trouve +qu'en Bretagne. + +C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux +noces même une bonne couleur d'enterrement. + +Les gars se prirent à travailler en mesure comme les matelots au +cabestan. + +La besogne allait, le moine chantait: + +_As-tu la chanson nouvelle,_ + +_Ligèrement, belle hirondelle,_ + +_Ligèrement? La chanson du cimetière,_ + +_Ligèrement, blanche bergère,_ + +_Ligèrement!_ + +La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au son de +cette musique. Les gars se démenaient. + +--Holà! les filles! cria le frère Bruno, je ne peux pas tout +faire, moi! Venez donc chanter pendant que nous peinons. + +Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas +mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les deux +premiers, s'entonna en choeur, bien joyeusement. Le quatrième, ou +_bière_ rime avec _bergère,_ fut chanté en sautant. Au cinquième, +on ne se sentait plus d'allégresse. + +Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon, +Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la terre +en gavottant comme des bienheureux. + +L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine +sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable forteresse. +Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue. + +--Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie +demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a planté là en +pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter une +histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller +mes pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut. + +--Mais si le prieur s'aperçoit de votre fuite, répliqua monsieur +Hue, il enverra ses hommes d'armes après vous. + +--Quel prieur? Il faut distinguer: le prieur claustral, je ne dis +pas; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des +moines, il a porté l'armure comme moi, et la main lui démange trop +souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai +point prononcé de voeu, mon bon seigneur, et à mon retour je +n'aurai que la discipline simple, qui est donnée par frère +Eustache, mon compère. + +Le vieux Maurever fronça le sourcil. + +--Je n'aime pas qu'on plaisante, même innocemment, des choses de +la religion, mon frère, dit-il avec sévérité. + +--Bon! s'écria Bruno désespéré, voilà qu'on va me renvoyer avant +la bagarre! J'aurai la discipline tout de même et je ne me serai +point battu! Mon bon seigneur, ayez pitié de moi! + +--Père, murmura la douce voix de Reine, il a aidé Aubry à se +sauver. + +--Et j'ai donné trois tours de clé sur ce coquin de Méloir, ajouta +Bruno; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure! + +--C'est un excellent homme, dit Aubry, à son tour; sans lui, les +jours de ma captivité auraient été bien durs. + +--Oui, oui, s'écria Bruno; je lui ai conté de fières histoires au +jeune seigneur... + +--Et tenez, interrompit-il en prenant sans façon monsieur Hue par +la manche, ce frère Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant +d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une +bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et +Redon. + +Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car il tenait +une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, sous +Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son +bât et il allait chantant: + +_Dansons la litra,_ + +_Litra litanrire,_ + +_Dansons la litra,_ + +_Litra lilanla!_ + +Vous savez, la _litra_ se danse à reculons, en se tapant les +talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un +tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et +barriques, qu'on venait voir danser la _litra_ de dix lieues à la +ronde. Il était borgne d'un oeil et se nommait Pelo Halluin. Sa +soeur Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut +mariée à Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de +ses jambes qu'il avait de travers. + +Ce Pelo Halluin... mais c'est de frère Eustache que je veux vous +entretenir, mon bon seigneur. + +--Que vous disais-je? murmura Aubry à l'oreille de monsieur Hue. + +Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry lui avait déjà +parlé du digne frère Bruno et de ses histoires. + +--Donc, reprit ce dernier, frère Eustache était alors un jeune +gars, éveillé comme un ver luisant... + +--Assez! frère Bruno, interrompit monsieur Hue. + +Le pauvre moine s'arrêta court. + +--Aurai-je offensé mon bon seigneur? balbutia-t-il. + +--Assez! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous. + +Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri +de joie. + +--Mais à une condition, ajouta Maurever. + +--Laquelle, monseigneur, laquelle? + +--C'est que, pendant votre séjour, vous ne raconterez pas une +seule histoire. + +--Ah! s'écria le moine en riant de tout son coeur; voilà, par +exemple, qui n'est pas difficile! Croyez-vous que je sois un +bavard, Seigneur Dieu! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva +en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous +étions trois: mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis à +Michel Legris: Michel, mon fils, as-tu ouï conter l'aventure du +gruyer-juré de Lamballe qui... + +Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en choeur toute +l'assistance. Pourquoi riait-on? Frère Bruno ne le devina point. + +--Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire +qui vous aurait fait rire! + +Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, supporta +d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le +pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état. + +Mais les heures se succédaient et la philosophie du chevalier +Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand Aubry +lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du +monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois. + +Sarpebleu! le chevalier Méloir perdait patience. + +S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait appelé; mais +son bâillon était très bien attaché. + +Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit d'abord pour +arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer des +coups furieux dans le chêne de la porte. + +Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de +passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs +cabanons. + +Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne s'inquiétait. + +Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna pourtant dans +la serrure. + +--Eh bien! Bruno! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais +tout ce tapage? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors?... Mais +Bruno n'est pas là... où est-il? + +Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se mit +au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui pensa: + +--Bruno a lié les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis +un bâillon sur la bouche... c'est peut-être parce qu'il est +enragé. + +Méloir poussait des sons inarticulés sous son bâillon. + +--Bien sûr qu'il est enragé! reprit Eustache; je voudrais bien +savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno! + +Eustache était partagé entre l'envie de faire retraite et le désir +de savoir. + +La curiosité finit par l'emporter. + +Il s'approcha de Méloir et lui dit: + +--Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau +de clefs. + +Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha le bâillon du +chevalier. + +--Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, qui écumait de rage, votre +Bruno est un coquin; vous aussi et tous ceux qui habitent ce +monastère maudit. Jour de Dieu! nous verrons si monseigneur +François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignité! + +--Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce point monseigneur +François de Bretagne qui vous fait détenir en cette prison? + +Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, monta les +escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où le +procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines. + +Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au nom du duc de +Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face. + +--Je vous ai déjà vu dans le choeur de la basilique, messire, +dit-il froidement, le jour où le fratricide fut confondu devant +Dieu et devant les hommes. + +--Le fratricide! répéta Méloir qui recula stupéfait; est-ce de +monseigneur François que vous parlez ainsi? Guillaume Robert ne +répondit point. + +--Déliez les mains de cet homme, dit-il; si le village qu'il a +incendié hier était de Normandie au lieu d'être de Bretagne, je +fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastère de +Saint-Michel! + +--Un village incendié! balbutia Méloir. + +--Va-t'en! lui dit encore le procureur; ton duc a le pied droit +dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de +pénitence. + +--Il faut, en effet, que monseigneur François de Bretagne soit aux +trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui +en ces termes, pensa Méloir; j'ai gâté ma partie, le diable soit +de moi! + +En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui +l'attendaient. + +Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou +trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de +vivres sous la tour. + +Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait bois de +toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu. + +--Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent Gueffès s'inclina et +obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route +du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit bien des +fois à Méloir: + +--Mon cher seigneur m'a ordonné de le suivre, pourquoi? Méloir ne +répondait pas et restait enfoncé dans sa sombre rêverie. + +Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffès: + +--C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il. + +--Non, messire, ce sont vos braves soldats. + +--Ce doit être toi! tu ne seras pas puni, si tu me dis où est +Maurever. + +--Je dirais à mon cher seigneur où est Maurever, répondit Gueffès +avec assurance, à condition qu'on me donnera: 1° cent écus d'or; +2° la tête de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier; 3° la +fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prétends me venger +quand elle sera ma femme. + + + + +XXV. Gueffès s'en va en guerre. + +Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès. Celui-ci ne +baissa point les yeux. Méloir était pâle; des gouttes de sueurs +perlaient à ses tempes. + +--C'est comme si je vendais mon âme à Satan, murmura-t-il; mais +peu importe! Tu auras les cent écus d'or, la tête du petit Jeannin +et la jolie Simonnette. + +--Quels sont mes gages? + +--Ma foi de chevalier que je te donne. + +Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose, mais il +n'osa pas le dire. + +--La foi d'un illustre chevalier tel que vous, répliqua-t-il, vaut +toutes les garanties du monde. + +Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne que Méloir +et reprit: + +--Le traître Maurever a maintenant de la compagnie. Les gens du +village ont été le rejoindre, après que vos soldats... car ce sont +bien vos soldats qui ont mis le feu, messire! Moi, j'ai fait tout +ce que j'ai pu pour les en empêcher... + +--Je m'en fie à toi, maître Vincent! + +--Je suis un homme de paix, messire, et cette catastrophe m'a +gravement saigné le coeur. Nous trouverons donc, disais-je, auprès +du traître Maurever, les manants du village de Saint-Jean, plus sa +fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre nuit, en coupant +les cordons de votre escarcelle... + +--C'était Reine! s'écria Méloir. + +--Elle aurait pu vous donner de votre propre dague dans la gorge, +messire, et les rieurs seraient restés de son côté. Je continue: +nous trouverons probablement aussi cette bouture de chevalier, +messire Aubry de Kergariou. + +--Celui-là, que Dieu le confonde! + +--_Amen!_ mon cher seigneur! En conséquence, ce n'est plus une +meute qu'il nous faut, mais une armée. + +--Une armée! dit Méloir en haussant les épaules, une armée pour +réduire deux douzaines de patauds et quelques femmes. Sont-ils +donc dans une forteresse? + +--Oui, messire, répondit Gueffès. + +--Ils ne sont pas au couvent du mont Saint-Michel, je pense! +s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en ricanant. + +--Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas, c'est qu'ils n'y +veulent point être; car votre duc François est terriblement en +baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont pas. +Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit +assez bien... + +--Ils sont à Tombelène! + +--Vous l'avez dit, messire. On les voit assez bien remuer leurs +roches et clore leur enceinte. Il y a de bons bras parmi eux, mon +cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit fort prend +tournure. + +--Hommes d'armes! cria Méloir: au galop! + +Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On passait +devant le bourg de Saint-Georges. + +Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un écuyer de +première force. + +Il se prit à la crinière de sa monture et galopa ainsi aux côtés +de Méloir. + +Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, mais le +mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la +parole. + +Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre village de +Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir +détourna la tête. + +Vincent Gueffès pensait: + +--Toutes ces bonnes gens se moquaient de moi. On riait quand je +passais. Les enfants disaient: voici venir la mâchoire du +Normand... la mâchoire avait des dents, elle a mordu, voilà tout. + +Et il regardait les places noires qui marquaient l'incendie. +C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs que de +coeur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été loin, +ce maître Vincent Gueffès! La troupe de Méloir était campée +maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes +d'armes occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant +souper de la première nuit. Les choses avaient beaucoup changé +depuis lors, à ce qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce +fâcheux souper que par quarante-huit heures à peine. + +Dans la cour, les soudards et archers vous avaient une contenance +mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait, sans motif +aucun, ses grands lévriers de Rieux. + +Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit lances de +Saint-Brieuc avec leur suite. + +--Holà, qu'on se prépare à partir! cria Méloir en entrant dans la +cour. + +D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les soldats alertes et +joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme à +contrecoeur. + +Était-ce conscience de leur méfait de la nuit précédente? On +n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le soldat se pardonna +bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes qui venaient +d'arriver apportaient des nouvelles. + +La main de Dieu était sur le duc François de Bretagne. + +Tout le monde l'abandonnait à la fois. + +Et tout le monde attendait avec une sévère impatience le moment +fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles. + +Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût aller, avant +quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où l'appelait +son frère. + +Car, l'histoire, si variable en ses autres enseignements, ne s'est +jamais démentie sur ce fait: les princes à qui la Pensée +religieuse a déclaré la guerre sont perdus: + +Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête rebelle des +hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se mette aux +lieu et place des foudres de l'Église. + +Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée, et la voix +des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la voix +de Dieu. + +Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de la salle où +étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très vive et +très échauffée cessa brusquement. + +Méloir n'en put entendre que quelques mots; mais ce qui suivit fut +une explication parfaitement suffisante. + +Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à son approche. + +--Messire, lui dit Kéravel; je m'en vais retourner à mon manoir du +Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon vouloir. + +--Et pourquoi cela? demanda le chevalier en fronçant le sourcil. + +--Parce que mes moissons se font mûres, répondit le brave homme +d'armes avec embarras. + +--Du diable si tu te soucies de tes moissons, toi, Kéravel! Mais +va-t'en où tu voudras, tu es libre. + +--En vous remerciant, messire. Kéravel tourna les talons-- Et toi, +Fontebrault, dit Méloir, est-ce que tu aurais aussi fantaisie +d'aller voir mûrir tes seigles? + +--J'ai reçu avis, répliqua gravement Fontebrault, que madame ma +femme est en voie de délivrance. + +--Sarpebleu! s'écria Méloir; c'est affaire du médecin-chirurgien, +mon compagnon. + +--Sauf votre bon vouloir, messire, je vais m'en retourner du côté +de Lamballe, où est ma demeure. + +--Sarpebleu! sarpebleu! Fontebrault prit congé. Méloir jeta un +regard oblique sur les hommes d'armes qui restaient. Il vit +Rochemesnil qui se levait. + +--Toi, tu n'as ni moissons ni femme, Rochemesnil! s'écria-t-il; je +te préviens qu'il y a bataille cette nuit. Si tu veux t'en aller +après cela, honte à toi! + +--S'il y a bataille, je reste, repartit Rochemesnil; mais après la +bataille, je m'en vais. + +--Où ça? + +--Devers Guérande, où feu monsieur mon cousin Foulcher m'a laissé +des salines sous son beau château de Carheil. + +Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût dans la +salle. + +--Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu! grommela-t-il par trois fois. +Et c'était preuve d'embarras majeur. + +--En sommes-nous donc là déjà? reprit-il; je croyais que nous +avions encore, au moins, une vingtaine de jours devant nous. + +Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était qu'une +question de semaines. Il demeura un instant pensif; puis il se +redressa tout à coup. + +--Allons! Rochemesnil, dit-il, va-t'en voir les salines que t'a +laissées feu monsieur ton cousin Foulcher de Carheil et que le +diable t'emporte! + +Rochemesnil ne se le fit pas répéter. + +Méloir regarda ceux qui restaient. + +--Voilà les brebis parties, s'écria-t-il. Il ne reste plus céans +que les loups. Sarpebleu! mes fils, une dernière danse et qu'elle +soit bonne! Après, s'il le faut, nous aurons toute une quinzaine +pour faire notre paix avec le futur duc, que saint Sauveur +protège! ajouta-t-il en touchant la toque qui remplaçait, sur sa +tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou. + +Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan, Coëtaudon, +Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et +dirent: + +--Nous sommes prêts. + +--Donc, commençons le bal! ordonna Méloir. Chacun s'arma. On ne +laissa pas un seul soldat au manoir. Bellissan fut chargé +d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la chapelle +Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite aux +proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers +les grèves. + +À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, suivie par les +archers et les soldats en bon ordre. + +Maître Gueffès était de la partie. + +Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était une véritable +armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait, selon +toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à +Tombelène. + + + + +XXVI. Avant la bataille. + +À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se fourre +partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y +avait là tant de bouches largement fendues en communication +directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour +engloutir la presque totalité des provisions apportées. + +Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient des gouffres. +Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui +mangeassent plus gloutonnement qu'eux. + +Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu Laensberg dit: + +«Femme née en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera +robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre ses +repas». + +Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se soit trompé ou +ait jamais trompé? + +La grande famille formée par tous les ménages de Saint-Jean réunis +se prit à réfléchir en regardant les débris du festin. + +Et le résultat des réflexions de chacun fut ceci: + +--Il n'y a pas de quoi faire un autre repas. + +--J'ai vu le temps, dit frère Bruno, répondant au sentiment +général, le temps où nous prenions de beaux mulets (le _lupus_ de +Pline) au nord de Tombelène. L'abbé Gontran, un rude amateur de +poissons, les appelait des surmulets, et à cet égard, je sais une +aventure... + +--Mais, se reprit-il précipitamment, monsieur Hue m'a défendu de +conter des histoires! + +--Dites-nous plutôt comment nous prendrions bien des mulets! +s'écria le petit Jeannin. + +--Avec des filets, mon fils, c'est bien simple. + +--Mais où prendre des filets? + +--Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de +filets, par conséquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou +surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin _lupus._ + +_--_ C'est bien la peine de nous mettre l'eau à la bouche, +s'écrièrent trois Gothon. + +Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de +Gothon, tout de suite après la soupe. + +--Ah, ah! dit le frère Bruno, on est goulu sur la côte bretonne; +je sais bien ça, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletière, +le prouve du reste! + +--Voyons l'histoire de Toinon la mailletière, crièrent en choeur +les filles et les gars. + +Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno comprit le +mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de sa +vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un +homme le «se faire prier», cette qualité qui est le seul mérite de +tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers! + +D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole. + +Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche. + +On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était un homme +avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos +renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent, +néanmoins, aucune certitude à cet égard. + +--Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletière à la veillée +de la mi-août, répliqua-t-il; et quant aux mulets ou surmulets, le +nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec +avantage. + +--Quoi donc? quoi donc? + +--Sautés dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre +et civettes à la reine, les lapins de Tombelène sont un manger de +chevalier. + +--Chassons le lapin! s'écria Jeannin. Chacune des quatre Gothon +pensa au fond de son coeur: + +--Je mangerais bien du lapin! Scholastique, depuis qu'elle avait +atteint l'âge de garder les oies, avait envie de manger du lapin! + +Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et enjambait +déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main. + +--Attends, mon fils, attends! dit le frère Bruno; les lapins de +Tombelène sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que +les Anglais ont tenu garnison dans l'île. + +--Oh! les coquins d'Anglais! gronda le choeur. + +--Ils aiment le gibier comme s'ils étaient des chrétiens, repartit +Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques, +si nous voulons souper ce soir. + +--Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui +n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon; mais monsieur +Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien. +Hé! ho! les Mathurin! aux coques! aux coques! + +--Eh bien! se disait le bon moine convers, je raconterai cette +histoire-là: Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la +ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint +Jean-Baptiste... en l'an cinquante... + +Ces détails principaux se gravaient dans un des mille casiers de +sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus tard. + +Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller +chercher des coques au revers de Tombelène. + +Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de Maurever dans +la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle saillant de +l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide de +pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où +Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre. + +Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'émigration +s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs +préparatifs de nuit. + +--Mon fils, disait le vieux Maurever à Aubry, ce me fut un grand +crève-coeur, quand je vous vis jeter votre épée aux pieds de notre +seigneur François. C'était pour l'amour de Reine qui est ma fille +que vous faisiez cela, et je pensais: Me voilà, moi, Hugues de +Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de +Bretagne! + +--Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là, +tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête +blanche. + +--Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité +peut-être! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le +vieillard reprit: + +--J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre +l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur +duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon +fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait! + +Il se frappa la poitrine durement. + +--J'aurais dû rester à genoux sur la dalle du choeur, +continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de +cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je +devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma +fille, et que je voulais l'embrasser encore. + +--Vous! un traître! s'écria Aubry; vous, le saint et le loyal! + +--Tais-toi enfant! tais-toi! ne blasphème pas! Oui, je suis un +traître, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de +mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu +comme un écho funeste? Coëtivy est mort devant Cherbourg, Coëtivy, +notre grand homme de guerre! Ainsi s'en vont les Bretons +vaillants, laissant leurs dépouilles dans les champs de la +Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis: la Bretagne commence +son agonie dans la victoire, comme le duc François lui-même. Un +vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France allongera +son bras de fer... et l'on dira: «C'était autrefois une noble +nation que la Bretagne...» + +Aubry ne comprenait pas. + +Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux +épars et les yeux au ciel: + +--Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour où tu +mourras, ô Bretagne! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta +couronne ducale! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son +sang avant de dire: «le roi de France est mon roi!» + +--Où est-il, ce Breton? s'écria Aubry. Maurever le regarda d'un +air sombre. + +--Tu es jeune; tu verras cela! dit-il; une malédiction est sortie +de cette tombe où dort monsieur Gilles. Tu verras cela! Nantes, la +riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux +Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront des villes françaises. + +--Jamais! + +--Bientôt! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry +n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard +s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé +sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la +même place. + +--Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te +prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur, +lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être +vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le +sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de +nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute: fais +suivant ta conscience; moi, je laisserai mon épée dans le +fourreau. + +--Moi, je défendrai Reine! s'écria Aubry, fallût-il mettre en +terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras +sur sa poitrine. + +--Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi!... Et qui sait si ce +n'est pas la loi de l'homme! + +* * * * + +À ce moment, la nuit était tout à fait tombée. + +Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande +marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et +les nuages au ciel. + +Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le +firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient +extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. +Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles +dehors. Elles _mangeaient les étoiles,_ suivant l'expression +bretonne. + +À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque +énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la +mer. + +Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la +lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce +mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du +chaos révolté. + +Dans leur petite cabane improvisée, Reine et Simonnette étaient +seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à qui on avait +fait un banc d'herbes et de goémons desséchés. + +--Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette? disait Reine en +souriant. + +--Oh! chère demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai +appris qu'on allait le pendre, que mon coeur s'est brisé. Lui, il +y a longtemps, longtemps qu'il m'aime; bien souvent, je me levais +la nuit pour regarder par la croisée de la ferme, et toujours je +le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre côté +du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais: +Le drôle de petit gars! le drôle de petit gars! Mais hier! ah! +Seigneur mon Dieu! que j'ai pleuré! + +Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira +contre elle et la baisa. + +--Ah! mais j'ai pleuré, poursuivait Simonnette, qui riait parmi +ses larmes, j'ai pleuré! que je n'y voyais plus du tout, notre +bonne demoiselle! Ce que c'est que de nous! Je n'avais pas pleuré +beaucoup plus quand on nous a dit que vous étiez morte. + +Elle porta la main de Reine à ses lèvres en ajoutant: + +--Et pourtant je donnerais mille fois ma vie pour l'amour de notre +chère maîtresse! vous le croyez bien, n'est-ce pas? + +--Je le crois, ma bonne Simonnette. + +--Mais quand on ne sait pas qu'on aime, voyez-vous, et que ça +vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que c'est plus fort. +Figurez-vous que c'était justement aux branches du grand pommier +qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous n'étiez pas +venue... + +--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'interrompant, je le disais tantôt à +Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, depuis qu'il a été pendu à +moitié; je lui disais: Si tu ne te fais pas couper en morceaux +pour notre demoiselle, toi, tu peux chercher une autre promise! Et +savez-vous ce qu'il m'a répondu, car c'est étonnant comme il +devient faraud! + +--Que t'a-t-il répondu, ma fille? + +--Il m'a répondu: Si tu ne parlais pas comme ça, toi, quand il +s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien chercher un autre +promis! + +--En vérité? + +--Vrai, comme je vous le dis. Ça vous change fièrement un jeune +gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous pensez si ça m'a fait +plaisir de le voir vous aimer autant que je vous aime, +mademoiselle Reine! + +Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à la regarder +d'un air malicieusement ingénu. + +--Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à coup, comme si une idée +lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est arrivé, les filles +et les gars disaient: Oh! le beau jeune seigneur! le beau jeune +seigneur! + +Reine rougit légèrement. + +--De qui parles-tu, ma fille? demanda-t-elle. + +Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait parfaitement de qui +parlait Simonnette. + +--Eh mais! répondit celle-ci; de messire Aubry, donc! avec son +casque à plume et sa cotte brillante. Les gars et les filles +disaient encore: C'est le fiancé de notre demoiselle... Est-ce +vrai, ça? + +--C'est vrai. + +--Oh! tant mieux! s'écria Simonnette; je voudrais tant vous voir +heureuse! Comme il doit vous aimer, le jeune gentilhomme! et comme +ce sera beau de vous voir tous deux à la chapelle du manoir! Dieu +merci, les temps durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous +m'accorder une grâce, mademoiselle Reine? + +--Une grâce, ma pauvre enfant, répondit Reine en secouant sa jolie +tête blonde; je ne suis guère en position d'accorder des grâces. + +--Aujourd'hui, non, mais demain. C'est pour demain la grâce que +j'implore. + +Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait de caressante +confiance dans la voix de Simonnette. + +--Eh bien, répliqua-t-elle presque gaiement, nous t'octroyons la +grâce que tu sollicites, ma fille. + +Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle était joyeuse +autant que si ces paroles fussent tombées de la belle bouche de +madame Isabeau, duchesse de Bretagne. + +--Merci, ma chère demoiselle, mille fois merci, dit-elle; la grâce +que je vous demande, ce n'est pas pour moi, mais pour Jeannin, mon +ami, qui ne gagnera guère à devenir mon mari, puisque notre maison +est brûlée. Hélas! mon Dieu! ajouta-t-elle entre parenthèse, qui +sait ce que sont devenues la Noire et la Rousse dans tous ces +malheurs-là? + +--Et que puis-je faire pour ton ami Jeannin, ma pauvre Simonnette? + +--Quand le noble Aubry sera chevalier, répondit la jeune fille, il +aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous allez me répondre: On +dit que Jeannin est poltron comme les poules. C'est menti, allez, +ma bonne demoiselle! Si vous aviez vu Jeannin quand il allait +mourir! Il pensait à sa vieille mère et à moi; il priait le bon +Dieu bien doucement, comme s'il eût récité son oraison de tous les +soirs, mais il ne tremblait pas. Oh! il est brave, mon ami +Jeannin! et je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée avec +lui; c'était moi qui pleurais; c'était lui qui me consolait. + +--Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, dit Reine, nous ferons +un bel écuyer du petit Jeannin. + +Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche, ne +trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était heureuse. + +Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. Les boucles +légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à l'opulente +chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau gracieux +et charmant. + +--Écoutez! dit Simonnette, qui tressaillit avec violence et se +leva. Elle s'élança sur une pierre qui était en dehors du seuil, +et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était déjà auprès d'elle. + +Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de fraîcheur, +étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait. + +Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets noirs qui +avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux nuages. +Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa lentement. + + + + +XXVII. Le siège. + +Reine de Maurever et Simonnette étaient comme pétrifiées. + +Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait la bouche +pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par +derrière. + +Un homme de haute taille, que l'obscurité revenue l'empêchait de +reconnaître, était debout à ses côtés. + +--Silence! murmura-t-il. + +--Mon père! dit Reine. Les formes noires continuaient de ramper +sur le sable. + +--Où est Aubry? demanda Reine, dont le souffle s'arrêtait dans sa +poitrine. + +--Il dort. + +--Et les gens du village? + +--Ils dorment. L'homme qui était au bas de la muraille, en dehors +de l'enceinte, commençait à escalader. On l'entendait ficher sa +dague entre les pierres et monter. + +--Fillette, dit le vieux Maurever à Simonnette, va éveiller les +tiens, mais ne fais pas de bruit. + +Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle pensait: + +--Mon pauvre Jeannin qui est en dehors! + +--Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller Aubry dans la tour. + +--Vous resterez seul, mon père? + +--Je resterai seul. + +--Tirez au moins votre épée. + +--J'ai juré par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon épée. + +--Mais cet homme qui est dehors monte, monte! + +--Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit. En ce moment, la tête +de l'assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un regard au-dedans +de l'enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages opaques et +lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit +rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas: + +--Avancez! Les objets noirs qui rampaient sur le sable +accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait du temps déjà que +monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur le sable. +Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la fatigue de +trois nuits passées au travail, s'était endormi. Le vieillard, à +genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce +qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords. + +Son oeil, habitué à la vigilance, interrogeait la grève par l'une +des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant, il veillait. + +Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de laquelle +s'élançait comme un géant debout la masse du monastère de +Saint-Michel. + +Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières s'étaient +éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté +comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu. + +Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de Maurever aperçut +au loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante de +l'ennemi. + +Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point à s'y méprendre. + +Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut point, +assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais en +1450, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Tout +homme de guerre, malgré le progrès de l'art des batailles, gardait +un peu cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui +était le fond même de l'ancienne chevalerie. + +L'âge n'y faisait rien. Ces témérités n'allaient point mal aux +cheveux blancs des vieillards. + +Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main à son épée, +mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment. + +Il sortit de la tour sans songer à troubler le sommeil d'Aubry. On +avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir. + +Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un coup d'oeil +satisfait sur les défenses improvisées. + +--Ce moine conteur d'histoires est un précieux soldat, pensa-t-il; +les limiers ébrécheront leurs dents contre ces pierres! + +Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au moment où les +deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient la +force de crier au secours. + +Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'étaient plus là, il +restait seul, collé au mur de la cabane. + +L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, puis il chercha +à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient. + +Comme il descendait le long de la cabane, Hue de Maurever lui mit +brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes voulut crier. +La main du vieux Hue était un fier bâillon: la voix de l'homme +d'armes s'étouffa dans son gosier. + +De son autre main, monsieur Hue le saisit à la ceinture et le +souleva comme un paquet. + +--Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur avec son fardeau, et en +s'adressant à ceux qui grimpaient à l'escalade: Pensez-vous avoir +affaire à de vieilles femmes endormies? J'ai juré Dieu que je ne +me servirais point de mon épée contre les sujets de mon seigneur +François de Bretagne; mais avec des coquins tels que vous, pas +n'est besoin d'épées: on vous chasse avec des ordures! + +Ce disant, il lança le pauvre homme d'armes sur la tête des +assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc. + +--Oh! le digne et brave seigneur! s'écria le frère Bruno qui +revenait avec un sac plein de coques; oh! le joyeux soldat! Voilà +une histoire que je conterai longtemps! + +Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta entre ses dents: + +«En l'an cinquante, à Tombelène, Hue de Maurever, qui soutient un +siège avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures +sont une partie des malandrins eux-mêmes, que monsieur Hue prend à +poignée et jette à la tête les uns des autres malandrins.» + +L'alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés étaient aux +murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups d'arquebuse et +s'enfuirent en désordre. L'homme d'armes qui avait servi de +projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix +de Méloir qui disait: + +--La nuit est longue. D'ici au soleil levant, nous avons le temps +de leur rendre plus d'une fois la monnaie de leur pièce. + +--En vous attendant, mes bons seigneurs, cria frère Bruno, qui +était debout sur la muraille, nous allons passer au réfectoire. + +--Je connais cette voix, dit Méloir en s'arrêtant. Conan! + +un coup d'arquebuse à ce braillard. Un éclair s'alluma, et +l'arquebuse de Conan retentit. + +--Oh! le vilain, gronda Bruno en colère; il a troué mon froc tout +neuf. Dis donc, poursuivit-il à pleine voix, toi qu'on appelle +Conan, serais-tu pas du bourg de Lesneven, auprès de Landerneau? + +--Juste! répliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse. + +--Eh bien nous sommes de vieux amis, Conan; si tu reviens, je te +casserai la tête. + +Second coup d'arquebuse. Frère Bruno dégringola et tomba dans +l'enceinte. + +--Il a toujours bien tiré, ce Conan de Lesneven! dit-il en +essuyant sa joue qui saignait; un peu plus, il me coupait +l'oreille. Allons! les filles, faites bouillir les coques. Et +vous, garçons, en sentinelles! + +Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant de prendre le +commandement de la petite garnison. + +Ce fut Aubry qui le remplaça. + +Frère Bruno s'institua commandant en second. Il choisit pour +écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et +qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une +corne de boeuf. + +On établit les postes de combat. Hommes et femmes eurent de la +besogne taillée en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit que de +s'y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d'héroïnes, +les Catiches frémissaient d'ardeur; Scholastique parlait de faire +une sortie. + +Vers une heure du matin, les assiégeants reparurent: mais ils ne +venaient plus de la grève, où la mer était maintenant. Ils +faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du côté de la +nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno. + +Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq arbalétriers, dirigés +par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait dans cette +escouade. + +Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules dispensées de mettre +la main à l'oeuvre. + +Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux murailles que +dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le petit +Jeannin. + +Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste en face de +l'ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne +baissait point les yeux, je vous assure. + +Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre désormais la place, +s'approchait à découvert. Ses archers et arquebusiers commencèrent +à travailler quand ils furent à cinquante pas des murailles. + +--Courbez vos têtes! dit frère Bruno; les balles et les carreaux +ne font pas de mal aux pierres. + +Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. Méloir et ses +hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux murailles. + +C'étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de +grand coeur. Il y eut un instant de terrible mêlée. Sans Aubry de +Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais diables, la +place eût été emportée du premier assaut.-- Au dire de Simonnette, +qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, Jeannin +contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle. + +Mais, ô Muse! comment dire les exploits surprenants des quatre +Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une gloire immortelle! + +Gothon Lecerf, l'aînée des Gothon, la plus rousse et celle qui +avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le lieu +qui l'avait vu naître, dès le commencement de l'action. + +Elle déserta son poste, prise qu'elle fût de frayeur, en voyant +aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent +Gueffès, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les +derrières. + +Il n'y avait personne de ce côté. Gueffès, au contraire, était +accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait embauchés pour +cette entreprise. + +Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se réfugier dans +l'asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la ménagère +et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à la +rencontre de l'ennemi. + +La chaudière où avaient bouilli les coques était encore sur le +feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, et +maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon. + +Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu de la +chaudière sur le crâne au moment où il s'applaudissait du succès +de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas. + +Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la cabane avec +la fierté légitime que donne une action d'éclat. + +Mais les Mathurin, ô Muse! les quatre Mathurin! n'oublions pas ces +intrépides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les +Catiche, Scholastique et le reste des Gothon; car aucune autre +Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon Lecerf dont nous ne +prononcerons plus jamais le nom souillé par la honte. + +Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec la tête du mât d'un +bateau pêcheur qu'il avait trouvée sur la grève. Chaque fois que +son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou +l'homme d'armes tombait. + +Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants se tenaient +au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et prenait +des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigueur homérique. + +Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat. Aucun +Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le +petit Jeannin, qui manoeuvrait sa lance à découvert, n'avait pas +reçu une égratignure. + +--Holà! Péan! Kerbehel! Hercoat! Coëtaudon! Corson et les autres! +criait incessamment Méloir: à la rescousse! à la rescousse! + +--Holà! Corson, Coëtaudon, Hercoat, Kerbehel, Péan et les autres! +répondait le bon frère Bruno, venez faire connaissance avec +Joséphine! + +À l'exemple de tous les paladins fameux, il avait baptisé son +arme. + +Joséphine, c'était sa jolie massue. + +Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête nue, les manches +retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des matériaux +pour une foule d'histoires, datées de l'an cinquante. + +Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d'homme si +sincèrement occupé. + +--Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il à Jeannin; +nous ferons quelque chose de toi, c'est moi qui te le dis! Hé! +Mathurin, le gros Mathurin! attention à ta gauche! Voici un +routier qui grimpe comme il faut... Ma parole! Mathurin lui a +donné son compte. À toi, Mathurin, l'autre Mathurin, +Mathurin-le-Roux! On s'y perd dans ces Mathurin! Saint Michel +Archange! ce sont des figues sèches qu'ils lancent avec leurs +arbalètes. Voici un carreau qui s'est aplati sur Joséphine, et +Joséphine n'a seulement pas dit: Seigneur Dieu! Hé! ho! Conan de +Lesneven! Te souviens-tu de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une +omelette aux rognons de faon en l'an vingt-deux, l'avant-veille de +la Chandeleur? + +Conan, qui montait à l'assaut, lui porta un grand coup de sa +courte épée; frère Bruno para, saisit Conan par les cheveux et +l'attira tout près de lui. + +--Hélas! Saint Jésus! dit-il, comme te voilà vilain et changé, mon +pauvre Conan, toi qui étais si gaillard en ce temps! + +--Ne me tue pas, Bruno! murmura Conan. + +--Te tuer, mon fils chéri! non, du tout point. J'ai le coeur trop +tendre! Et quant à l'omelette de Jacqueline Tréfeu, il n'y +manquait que le beurre! + +Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait le +malheureux Conan par les deux aisselles. + +--Tiens! tiens! s'écria-t-il; voici Kervoz, et voici Merry... tous +nos chers camarades! à toi, Merry, mon compère! Il lui donna un +_coup de Conan:_ Merry tomba au pied du mur, assommé aux trois +quarts. Conan criait lamentablement. + +--À toi, Kervoz! reprit frère Bruno en lui assénant un autre _coup +de Conan,_ qu'il employait au lieu et place de Joséphine; oh! les +vrais gaillards! Et comme on est bien aise de se retrouver +ensemble après si longtemps! car il y a longtemps que nous ne nous +sommes vus, mes compères! + +Il déposa Conan, qui chancela comme un homme ivre. + +--Ma foi de Dieu! s'écria-t-il, employant le juron favori des +Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela chez Jacqueline Tréfeu, +mon pauvre Conan! Mais c'était le vin que tu lui avais volé. +Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l'an trente-cinq et sa +fille est la ménagère du cornet à bouquin de Saint-Pol-de-Léon. +Bien des choses à nos amis: je te donne congé en souvenir de nos +honnêtes ripailles du temps jadis. + +Il le fit tourner comme une toupie et le lança dehors. Les gens de +Méloir disaient: + +--C'est le diable déguisé en moine! + +--Es-tu malade, Conan? demanda frère Bruno. Pour réponse, il reçut +une arquebusade dans le bras gauche. Son bras tomba le long de son +flanc. + +--Bien reparti, mon compagnon, s'écria-t-il, mais ce sera ta +dernière réplique! + +Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa +la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l'archer dans son +casque. + +--C'est le diable! c'est le diable! répétèrent les soudards +épouvantés. + +--En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus frappé d'un coup d'estoc +par un grand coquin d'Anglais qui avait les yeux de travers. +Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui louchent, on +devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin... et pique de +ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon +enfançon! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne. +Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin!... Où en étais-je? +Ah! je ne voulais pas devenir borgne. Comment faire? Et +qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin? + +Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes Kerbehel, qui +le tenait déjà à bras-le-corps. + +Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de Kerbehel, qui +tomba foudroyé, puis il reprit: + +--Qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin? + +--Jarnigod! s'écria Jeannin, croyez-vous que j'aie besoin de vous +pour faire mes affaires! Ce taupin était à moi! + +--Je t'en donnerai un autre, mon fils... Moi, je connaissais un +puits à un quart de lieue de là. Je pris mon Anglais par le cou et +j'allai le noyer. Il était lourd... mais j'ai gardé mes deux yeux. + +--Gare! gare! Mathurin! le quatrième Mathurin! interrompit-il +précipitamment; oh! le fainéant! il s'est laissé assommer. + +Il s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des paysans venait +en effet d'être tué. Sept ou huit hommes d'armes et soldats +avaient déjà franchi le mur. + + + + +XXVIII. Où Jeannin a une idée. + +Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place était forcée. +Frère Bruno garda le silence pendant dix bonnes minutes. + +Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui. + +--Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir qui était dans l'enceinte, +je crois que nous voilà encore en partie! + +--Je te provoque en combat singulier, traître et lâche que tu es! +s'écria Aubry en se posant devant lui. + +--Provoque si tu veux, mon cousin Aubry, répondit Méloir en riant; +moi, j'ai autre chose à faire. Je vais voir si ma belle Reine +pense un peu à son chevalier. + +--Toi! son chevalier! s'écria Aubry furieux; tu en as menti par la +gorge! Défends-toi! + +Il lui porta en même temps un coup d'épée au visage, mais Méloir +avait sa visière à demi rabattue. L'épée, frappant à faux contre +l'acier, se brisa par la violence même du coup. + +Méloir leva le fer à son tour. + +--Il faut donc te payer ma dette tout de suite, mon cousin Aubry? +dit-il. + +Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans défense, une +forme blanche glissa entre les deux combattants. L'épée de Méloir +se teignit de sang. + +Ce n'était pas celui d'Aubry. + +--Reine! s'écrièrent en même temps les deux adversaires. + +Reine se laissa choir sur ses genoux. + +--Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix faible, je t'apporte l'épée de +mon père! + +--Reine! Reine! vous êtes blessée... + +--Que Dieu soit béni, si je meurs pour toi, mon ami et mon +seigneur! murmura la jeune fille. Sa tête s'inclina, pâle, et sa +taille s'affaissa. + +Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En même temps, +Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde enfin, +hommes et femmes, tentant un suprême effort, se ruèrent contre les +assiégeants. + +Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait pu voir +qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant +ses cent bras. Puis des plaintes s'élevèrent. Des râles sourds +gémirent. + +--Ferme! ferme! commanda Bruno, dont la tête et le bras droit +s'élevèrent au-dessus de la masse, par deux ou trois fois. + +Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le poids de son +esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont la +bonne épée ruisselait. + +Aubry, dégagé, fondit à son tour sur le gros des hommes d'armes +qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte qui leur +avait donné entrée. + +--Ils sont à nous! ils sont à nous! hurlait Bruno, ivre de joie. + +Et Dieu sait que les gens du village incendié n'avaient pas besoin +d'être excités. + +Mais au moment où les hommes d'armes et les soldats qui avaient +pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la grande +taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les +défenseurs de la place. + +--Assez! dit le vieux chevalier, en étendant sa main désarmée-- +Ils ont tué mademoiselle Reine! s'écrièrent Jeannin, Julien et les +autres. + +--Assez, répéta le vieillard, dont la voix austère ne trembla pas. +Tout le monde s'arrêta, bien à contrecoeur. Les assaillants +sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant. Bruno +grommela: + +--En l'an cinquante, le vieux Hue de Maurever qui ouvre le piège à +loup et laisse échapper la bête. Mauvaise histoire! + +--Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton, ajouta-t-il, le loup qu'on +laisse échapper va aiguiser ses dents, revient et mord. Mais +Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de Reine évanouie. + +On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de Méloir avait +entamé la chair de son épaule, et le sang coulait sur son bras +blanc. + +Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme une femme. +Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de ses +mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et +heureux. + +--Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, murmura-t-elle; que son +saint nom soit béni! + +Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait +le premier appareil. + +--Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton! dit frère Bruno; c'est à mon +tour d'être soigné un petit peu. J'ai un bras endommagé légèrement +(il montrait son bras gauche où s'ouvrait une énorme blessure); +j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse droite, et un coup de +coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron pour que les +pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont +trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce +sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien +des hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on +les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce +rocher. Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du +géant, Peau-de-Mouton? + +--Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, répliqua Jeannin qui +coupait une chemise en bandes pour faire des ligatures. + +--Que je ne parle pas, graine de taupin! s'écria Bruno en colère, +tu veux donc que j'aie la male fièvre! À présent que les +malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le +corps, j'espère bien que le vieux Maurever lèvera l'interdit qui +pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va +bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner licence de +conter quelque histoire. + +--Vous vous fatiguerez, mon frère Bruno. + +--Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien à la chirurgie. +Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette pierre qui est +là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à la tête. + +Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il ne put +seulement pas la remuer. + +Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule +main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en faire un +siège. + +--Vous êtes tout de même un fier homme! dit Jeannin avec +admiration. + +--Oh! mon pauvre petit! répliqua Bruno plaintivement; demain, en +rentrant au couvent, j'aurai la discipline double! Mais il faut +dire que je l'ai bien gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe. + +--Holà! les Gothon! s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je +meure au bout de mon sang? De l'eau et du linge, mes bonnes +chrétiennes? vite! vite! + +Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de son corps +fléchissait. + +Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et le reste, +s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment le +roi de la partie plébéienne de la garnison. + +Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que mal. + +--Nous voilà bien! dit-il; maintenant, je recommencerais de bon +coeur. Oh! oh! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres! +Savez-vous l'histoire de Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon, +en rivière de Vilaine? Tête-d'Anguille était père de dix-neuf +enfants, huit fils et onze filles, qu'il avait eus de sa femme +Monique, laquelle était du bourg d'Acigné. Une nuit qu'il ne +dormait point, il entendit son moulin parler. + +Son moulin disait: + +--Valaô! Valaô! Valaô! + +Comme disent tous les moulins, vous savez bien, pendant que le +blutoir fait: cot-cot-cot-cot-cot-cot!... + +Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire: + +--Va là-haut! va là-haut. Il éveilla sa ménagère, et lui +recommanda d'écouter le moulin. La ménagère écouta. + +--Que dit-il? demanda Tête-d'Anguille. + +--Il dit: Vahalô! vahalô! vahalô! comme qui serait: Va à l'eau, va +à l'eau, va à l'eau! + +Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui annonçait un grand +trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son seigneur, +qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je comptais +vous dire l'histoire après celle-ci... + +À cet endroit, un Gothon laissa échapper un ronflement timide. + +Scolastique y répondit par un son de trompe mieux accusé. + +Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en choeur la +fanfare nasale. + +Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car nous ne +parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre +éternel!) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa +sérieusement. + +Le frère Bruno regarda d'un oeil stupéfait son auditoire endormi. +Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde sur son +épaule et qui sommeillait comme un bienheureux. + +--C'est bon, gronda frère Bruno avec rancune; ils ne sauront pas +la fin de l'histoire de Tête-d'Anguille, voilà tout! Il arrangea +sa roche en oreiller et mêla sa basse-taille au sommeil général. + +De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse de +Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux ouverts. + +C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la nuit, on eût pu +le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé, tête nue, +la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont Saint-Michel +sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube +naissante les ailes d'or de son archange; puis les côtes de la +Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore +une sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait +et tout se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce +large océan de brume. Hue de Maurever était debout et immobile du +côté de l'enceinte où l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans +des murailles, il y avait trois cadavres; il y en avait cinq au +dehors. Hue de Maurever pensait: + +--Huit chrétiens! huit Bretons mis à mort à cause de moi! Quand on +s'éveilla dans la forteresse, monsieur Hue dit: + +--Je ne passerai point une nuit de plus ici. Il y a eu trop de +sang de répandu déjà. Quand viendra la brume, j'irai sur la côte +de Normandie, qui voudra me suivra. + +Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne réplique point. + +Pourtant Aubry fit cette objection: + +--Si Reine est trop faible pour le voyage? + +--On la portera, dit monsieur Hue. + +--Voilà qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frère Bruno avec +respect; vous regardez mon bras et ma cuisse, c'est de la charité +de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci, +comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra plus. J'avais +justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me guette. +Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en +tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un +_casus belli,_ comme parlerait messire Jean Connault, notre +prieur, qui est un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent +guère. M'est-il permis de donner un humble conseil? + +--Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, quoique j'eusse aimé voir +l'esprit des batailles sous un autre habit que le tien. + +--Eh, Monseigneur! chacun fait comme il peut, murmura frère Bruno; +je suis valet de moines et non point moine, n'ayant pas été admis +encore à prononcer mes voeux. D'ailleurs, quand madame Jeanne +d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit, +que je sache! Mon conseil, le voici: les grèves, par ce troisième +quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi +claires que le jour, et souvent davantage. En cette saison, les +brouillards sont diurnes (qui signifie de jour), et si j'avais à +prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit. + +--Quel moment choisirais-tu? + +--L'heure où nous sommes. + +--Où penses-tu que soit l'ennemi? + +--L'ennemi n'aura pas laissé un seul traînard à Tombelène. Il est +à son repaire de Saint-Jean, de l'autre côté des grèves, ou bien +il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle +Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon digne +seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considération... + +--Parle, mais parle vite. + +--Je peux bien dire que je n'ai point le défaut de bavardage. La +considération que je voulais ajouter est celle-ci: ils ont une +meute qui fera merveille après vous par la nuit claire, tandis que +chacun sait bien que les lévriers, comme les limiers et autres +chiens de courre, perdent les trois quarts de leur flair dans la +brume. + +--Je n'ai jamais ouï parler de cette meute, dit monsieur Hue. +Aubry s'approcha. + +--Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le +brave frère Bruno est la vérité même. Il connaît les grèves mieux +que nous, et je crois que nous pourrions, à la faveur du +brouillard... + +--Mais si le brouillard se lève? objecta Maurever. + +Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère +attentivement. + +--Le vent est tombé, dit-il; la mer baisse, nous en avons jusqu'au +flux. + +--Soit donc fait suivant cet avis, conclut Maurever; allons +visiter ma fille. + +Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. Quand il avait +pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il +avait déjà rendu visite à Reine. + +Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez légère, ne +pouvait réellement faire obstacle au départ. + +Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses préparatifs qui +ne devaient pas être bien longs. + +Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses +dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne pouvons +dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au +versant occidental du mont porte de nos jours le nom de +Croix-Mauvers. + +Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, seulement, c'était +peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait profiter de +l'occasion. + +Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour +avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la +main. + +--Que voulez-vous, bonnes gens? demanda monsieur Hue. + +--Monseigneur, répondit le vieux Simon, vous nous connaissez bien, +nous sommes vos vassaux fidèles, les Le Priol, du village de +Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est fiancée au jeune +gars Jeannin. + +--Ce n'est pas le moment... commença Maurever. + +--C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme il y a des gens qui +sont verbeux! + +--Je ne veux pas vous parler de fiançailles, Monseigneur, reprit +Simon; mais le jeune Jeannin est venu à nous et nous a fait part +d'une bonne idée qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine, +notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre +vassal. Parle, mon fils Jeannin. + +Jeannin était rouge comme une pomme d'api. + +--Voilà, dit-il, en tournant son bonnet dans ses doigts; on assure +que c'est pour la demoiselle que le chevalier Méloir fait tout ce +tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver? Moi, +j'ai pensé: j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma barbe +n'est pas encore poussée. Je pourrais bien mettre les habits de la +demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me prendraient pour +elle... + +--Et s'ils te tuaient, enfant! dit Maurever. + +--Oh! ça pourrait arriver, répliqua Jeannin en souriant, car ils +seraient en colère de s'être trompés. Mais ça ne fait rien. + +--Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce Peau-de-Mouton! s'écria +Bruno enthousiasmé. + +--La demoiselle serait sauvée, reprit Jeannin, voilà le principal. + +Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent s'opposer à +ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit un +signe. + +Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait pourtant la +larme à l'oeil), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa derrière le +mur. + +L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de mouton. +Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était +joli comme un coeur, au dire de toutes les Gothon! + +Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux blonds, envoya +un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et franchit le +premier l'enceinte pour entrer en grève. + + + + +XXIX. Le brouillard. + +Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se +mettre en marche. + +Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et +qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme. + +En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est +dense et impénétrable aux regards. + +Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le +monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au +milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, +arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons +estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le +sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs. + +Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur +ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces +merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et +passent. + +Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan +de brume. + +De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus +terrible. + +Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de +l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à +peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un +malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée, +avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les +rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les +brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline. + +On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et +blessante pour l'oeil, répercutée qu'elle est à l'infini par les +molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue +est vaine; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé. + +Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu +mou et nuageux. + +Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut +rendre plus précisément la réalité. Collez votre oeil à la vitre +dépolie et regardez le grand jour au travers. + +Vous serez ébloui sans rien voir. + +La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit +toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide, +rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse +les paupières. + +La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la +vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur. + +Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt. + +C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité +de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile, +blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la +conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On +est à la fois submergé et fasciné. + +Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses +étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse +arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir +l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit +l'entendre sortir des profondeurs des tangues. + +Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes +tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par +enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte. + +Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court, +invisible, là-bas! De quel côté? On ne sait. + +Près ou loin? On ne sait. + +Mais elle court, elle glisse, elle arrive. + +Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces +mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde. + +Oh! comme elle va vite! + +N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds? + +On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est +précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle. + +Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se +peupler de visions folles. + +Écoutez! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à +la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis. +Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie. + +Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourné +sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la +dérobée un regard au fiancé? + +Un seul regard, car deux distractions annulent une prière. + +Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs +d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour +que le jour du mariage? + +Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs, +la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses. + +Et la petite soeur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins. + +Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur. + +--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiancée est +bien belle! Merci Pierre, merci René... vertubleu! puisque voici +la messe finie, à table! et buvons à ma douce Matheline! + +Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête +dans le sein de sa mère. + +On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans +la vie seulement on porte la couronne d'oranger. + +Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes. + +Oh!... mais la table oscille et tombe. Où sont les convives +joyeux? + +Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses +cheveux blancs? la mère pleurant et riant, Rose, la petite soeur +aux yeux malins? + +Le brouillard gris, silencieux, livide... + +--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas! la voix tombe +à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y +a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements +leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui +semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui. + +Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs pâles qui mènent +tout à l'entour leur ronde insensée? + +Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui +flottent, des yeux profonds et vides... + +--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer +monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils +sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les +brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la +fièvre à l'instant suprême. + +* * * * + +Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à +Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était +mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du +brouillard pour renouveler leur attaque. + +Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient +défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume, +qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent +attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient +restés invisibles. + +Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui +connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les +secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard. + +Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger +contre la poursuite de leurs ennemis. + +La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse, +aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de +Genest; mais cette partie de la grève, sillonnée par +d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée, +présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret, +même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie. + +Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide, +marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la +direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie. + +Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les +jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses +mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le +chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds. + +Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des +Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une +fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien +la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher +sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une +demoiselle de bonne maison! + +Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un +sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait. + +N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait +encore suffi à déguiser la supercherie. + +C'était un vrai brouillard, un brouillard _à ne pas voir son nez,_ +comme on dit entre Avranches et Cherrueix. + +À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le +sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils +cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres. + +Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait +entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine. +Mais l'oeil était pour tous un organe désormais inutile. + +On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme +à travers une gaze, il fallait s'agenouiller. + +Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume. + +--Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du +bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux +dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le +bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à +ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han... + +--Silence! ordonna la voix de Maurever. + +--Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine +convers; je pense que je ne suis pas un bavard! + +Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque: + +--Devinez ce que répondit l'âne? Mais le Mathurin n'était pas en +humeur de rire. + +--Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit +Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains +se cherchèrent et se réunirent au hasard. + +Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et +déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour +se reconnaître. + +Voici comment la caravane était disposée: Après le petit Jeannin, +qui marchait en tête avec sa gaule à corne de boeuf, venaient +monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine. + +Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon, +Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule. + +Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite, +tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de +la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des +Suzon et des Catiche. + +Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec +frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à +l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait +cruellement déçue. Le silence était de rigueur. + +La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure +environ. + +Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds. + +En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable. + +--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte! + +On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était +ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite +ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein +sans le savoir. + +La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux +approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait: + +--De l'éperon, mes enfants, de l'éperon! Ce brouillard-là nous la +baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois! + +--Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que +nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme +d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de +midi! + +Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes +contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main +droite et grommela: + +--Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour +tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre +langue. + +--Allons! Bellissan! criait Méloir; découple tes lévriers, ils +vont quêter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront! + +Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que +l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit: + +--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du +diable si les chiens ont du nez par ce temps-là! Ils détaleraient +à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter. + +La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la +petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma +même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais +Bruno aimait tant à parler! Chacun retint son souffle. + +--Holà! cria Méloir, ceci est la rivière; dans dix minutes, nous +serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose! La +cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs. + +Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu +garde de laisser dans le fort. + +--C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en +ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de +gémissement lui répondit: + +--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il +n'eut point de réponse. + +--Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons; les pieds +de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant! + +La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe +étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. +Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des +cours d'eau, où se trouvent les _lises_ ou sables mouvants, +l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau +souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec +lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante +et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface présente une assez +grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et +rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que +nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières +solides et les matières liquides, ont un caractère commun; le pied +y enfonce au moment même où il s'y pose. + +Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève +une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à +l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le +sable. + +Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une +marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite +mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son +niveau. + +Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à +mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu. + +On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître +entièrement dans les lises. + + + + +XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de +la Fée des Grèves. + +Un quart d'heure à disparaître! + +Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible +agonie! + +Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur, +les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent +qu'à hâter l'immersion complète. + +Le corps fait son trou lentement... lentement! + +Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la +chair, les jambes, le torse, la tête. + +On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il +suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la +submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un +demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore +au-dessus des sables. + +Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les +fugitifs l'avaient entendu tout comme lui. + +Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la +parole avec précaution. + +--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il. + +--Quel animal? demanda Aubry. + +--Voyez! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir. + +Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout +chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le +sable. + +--Maître Loys était plus grand et plus beau que cela, +murmura-t-il. + +--Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit +Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un +bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais. +J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les +côtes. + +--Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme! dit Aubry en lui +frappant sur l'épaule; c'est bien, tu feras un maître soldat! +Jeannin rougit de plaisir. + +Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait +entendre. + +--Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat, +c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en +reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je +vais donner un bon conseil. + +--Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements +semblaient préoccuper très peu. + +--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses +méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les +tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un +seigneur. + +--Eh bien? fit monsieur Hue. + +--Voilà! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas +assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je déclare que +je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge +respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous +avez... + +--Incorrigible bavard! interrompit Maurever. + +--Ah! par exemple! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux +ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la +Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da! +et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on +m'appelle bavard! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune: mon bon +conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait +Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les +soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou +bien près, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux +dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les +chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de +nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit; mais +on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors... + +--C'est vrai! s'écria Aubry. + +--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole, +je m'y attendais! + +--Que faire? demanda Maurever. + +--Voilà! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de +Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais +tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an +quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous +sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la +trace de ses pas. + +--Suivons donc la rivière! dit Aubry. + +--La rivière, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer +Jeannin; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus +dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la +terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au +milieu des grèves. + +Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de +réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne +répondit point. + +--Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous +pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra +connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le +veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la +place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés. + +--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'écria Bruno, tu ne vivras +pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres, à reculons! + +On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou +douze minutes se passèrent,-- Maurever avait de nouveau commandé +le silence. + +Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et, +sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se +rapprocher de Jeannin. + +Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère +convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose +pour produire cet effet-là! + +--Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut +auprès de Jeannin. + +--Ici, répliqua ce dernier. + +Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main. + +--Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il. + +--Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la +respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais à la +grâce de Dieu. + +--Où crois-tu être? + +--À l'orient du Mont. + +--Moi, je crois que nous sommes à l'ouest; la tangue mollit; le +vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne +le sentirions guère. + +--C'est vrai. Tournons à gauche. + +--Avertis, au moins, avant de tourner. + +--Tournons à gauche! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point +de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler. + +--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa +force: + +--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle eût +rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé +ceci: Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin +s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur +route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin +déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs. + +--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il. + +--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les +retrouve, cela suffira; prends à gauche; moi j'irai à droite. Et +des jambes! + +Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes +après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement. +Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à +Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard. +Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs +avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace, +et ouvrit la chasse gaiement. + +--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons +les forcer comme des lièvres en plaine. + +Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et +soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur, +tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche. + +Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes, +montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun +d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne +droite, comme s'il eût fait beau soleil. + +Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe +entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas +homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les +traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, +puis il caressa doucement son lévrier en disant: + +--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse +recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se +présenta. + +Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été +bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au +flair et ne raisonnent guère, les heureux! + +À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs. + +L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes +suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et +enfin le gros de la caravane. + +Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant, +reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur +vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut. + +Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens. + +Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on +regarda la tangue de près; on fit de son mieux. + +On ne fit rien de bon. + +La brume semblait se rire de tout effort. + +Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès +fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de +sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et +gris. + +--M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il, +volontairement ou par l'effet du hasard. + +--Après? demanda Méloir. + +--Après, mon bon seigneur? on prétend que le sire d'Estouteville a +reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée +sur le territoire du royaume. + +--Qui prétend cela? + +--De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est +un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de +suite le plus près possible de la protection française. + +--Oh! hé! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du +mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez! + +Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès; +mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres, +et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis. + +Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de +réfléchir. + +Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe +de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à +son oreille. + +Il tourna sur lui-même pour s'orienter! Seconde imprudence. + +Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur +soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole. + +On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on +l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet +extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans +la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à +ces extrémités, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides +de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que +ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au +contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible. + +Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a +que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour +former ces paumelles. + +La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue, +résiste au flot et garde son plan. + +Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de +paumelles. + +Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient +maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans +ce sable mou et prompt à s'affaisser. + +Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui +joue à colin-maillard. + +La bravoure n'était pas son fait. + +Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des +lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les +fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient +successivement arrêtées. + +Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du +chemin, il n'aurait pas couru si vite! + +Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent +d'elle. + +Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un +coin ceux qu'elle n'aime pas. + +Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées +bretonnes surtout. + +Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la +nuit. + +La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par +hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim. + +Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il +se disait: + +--C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans +parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois +pour tout de bon! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela. +Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont, +j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour +l'amour de Dieu. + +Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître +Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il +était à cent pas du Mont. + +--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les +mains: Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et +cent écus d'or! + +Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme +un frôlement. + +Une robe de femme! il n'y avait pas à s'y tromper! + +On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une +femme! + +Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce +pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine. + +Bonne prise, dans tous les cas! + +Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard +s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui. + +C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et +sombre que surplombent les contreforts du monastère. + +Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une +femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume. + +Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les +vêtements de Reine de Maurever. + +Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds +bouclés, qui brillaient au soleil. + +Il s'approcha tortueusement. + +De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui +faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des +Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable, +depuis que monsieur était caché à Tombelène. + +Ils se dirent: + +--Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre +lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il +paraît que les fées sont plus fortes que les Normands. + +Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on +l'entendit crier: + +--Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié! Qu'avait-il à faire +là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines? + +La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le +brouillard. + +Il se débattait, le malheureux! La Fée et lui disparurent derrière +la brume. + +Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent +maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu +le cou. + +Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il +avait les pieds dans les cendres, et le _piché_ au coude, parlait +trop à son aise de la Fée des Grèves. + +Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à +parler d'elle, dites toujours _la bonne fée,_ ou ne passez jamais +en grève... + + + + +XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir. + +C'est à peine si nous avons le temps de verser une larme sur le +sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était maquignon +comme ceux de son pays; il avait une mâchoire mémorable; il ne +disait jamais ni oui ni non; il possédait quelque teinture de +philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point +encore inventée. + +Il était païen à l'instar de tous les beaux esprits. + +Il était même un peu voleur. + +En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces quelques +fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua +si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle. + +Cela dit, Vincent Gueffès, adieu! + +À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses hommes d'armes +furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles +absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui +fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Gueffès. + +Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de +parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence, +les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient +essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés. + +Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être. + +Mais le proverbe: _Chercher une aiguille dans une charretée de +foin_ est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y +aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres. + +Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers. + +Encore ne trouvaient-ils rien. + +Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait +plus reculer. + +Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut. +C'était une brave lance; mais ce n'était que cela. Les gens de +cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur bonne +conduite ne fut jamais le résultat d'un principe. + +Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable +carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit +chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni +méchants. + +Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont +d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser +aussitôt que leur pied touche une pente facile. + +Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse +érige en système le hasard de leur chute. + +S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils s'écrient: On +a calomnié la fange! La fange est un bon lit! C'est exprès que je +suis dans la fange! + +Vive la fange! + +Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font +fausse route; les hommes, non. + +Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait +une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant +cet emblème auguste en disant: + +--Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la +plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de +Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un tas +de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en +criant à tue-tête: + +--Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille était +bien le soleil! Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui +grisonnaient. Il s'était dit: Je veux un manoir, une femme, des +vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen, +expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce récit: la +terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail: l'escopette du +mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles. + +Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme +jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était +un parfait coquin. + +Tant la logique est une irrésistible et belle chose! Posez les +prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci étant accepté +qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux +Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait. +Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas. +Son zèle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant +pouvait, demain, le mener au supplice. + +Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques +connaissent le mérite du fait accompli. + +_Ce qui est fait est fait,_ dit l'odieux proverbe. + +Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze +d'abominables; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de +l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes. + +Méloir pensait: Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc +François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage. +On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas! + +--Et allons! Rougeot, Tarot! Allons! Nantois, Grégeois, Pivois, +Ardois! Allons, Léopard et Finot! + +Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, on ne +l'appelait plus. + +--Allons, bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en +chasse! en chasse! Ils allaient, en vérité! les chevaux ne +quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrière. Les +fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à +cette poursuite acharnée. + +Il est même probable que, sans les retards occasionnés par +l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où les traces +se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent tombés +déjà au pouvoir des hommes d'armes. + +Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue et de sa +suite. + +Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il avait reconnu +l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son chemin dans +les sables; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le +mieux. + +Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre +si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient fait +fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le +découragement venaient. + +Et le brouillard ne diminuait point. + +La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est +au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent. + +En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la +ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne +délayée que la troupe avait sous les pieds. + +Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux +circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche. + +De temps en temps, un homme ou une femme se perdait. + +Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit pas. + +Une horrible angoisse serra le coeur du vieillard. + +Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs. + +Chacun voulut chercher Reine. + +On tourna; on perdit la voie. Puis, les groupes se détachèrent. Il +y avait maintenant impossibilité de se rallier. + +Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui +tenait sa femme par la main. + +Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses +deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour +répondre à sa voix. + +Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit +éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir. + +Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et là à +l'aventure. + +Dans la brume, tous ces différents groupes se croisaient +maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la besogne +des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour +cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner +le change aux chasseurs. + +Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart d'heure, +lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui. + +Il s'arrêta et colla son oreille contre la tangue. + +Son coeur battait bien fort. + +Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait naguère à +son front avait disparu. + +Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux de Méloir. + +Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier +besoin était de vivre, afin de protéger Reine. + +Les pas approchaient. + +Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes d'armes. + +--Holà! disait Péan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va +rompre sa laisse! + +--Et Rougeot! répliquait Goëtaudon; ah ça, ils deviennent enragés, +Bellissan, vos lévriers! + +--Chut! fit le veneur; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent? J'ai +de la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur +la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement! Le chevalier +Méloir est-il là? + +--Messire Méloir! appelèrent discrètement plusieurs voix. + +Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point de réponse. + +--Voilà qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis +bien sûr que nous allons avoir un relancé. Bellement, Reinot, +coquin, bellement! + +--Hé bien! hé bien! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui +m'entraîne. À bas, Pivois! à bas, de par le ciel! Bon! sa laisse +s'est rompue dans ma main et Dieu sait où est le chien à cette +heure. + +Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plaintif +des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet. + +Les autres chiens se démenèrent avec fureur. + +Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs +laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois. + +Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque +chenil de Rieux; gris de fer foncé, le museau pointu comme un +poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes. + +En trois bonds, il fut auprès d'Aubry. + +C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine sensible. Le +brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On distinguait +parfaitement le sol; on voyait même à trois pieds à la ronde. + +Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant, +couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le +bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois. + +Aubry s'était adossé contre ce poteau. + +Il avait à la main son épée nue. + +Dès l'instant où il avait entendu la conversation des hommes +d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le +flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir. + +Une seule ressource restait: le combat. + +Le combat se présentait, certes, bien inégal; mais Aubry avait foi +en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne +désespéraient pas de la victoire. + +Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une épée, ils +taillaient de leur mieux. + +Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes, +c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes d'armes +qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la +fois la meute tout entière. + +Il se disait: + +--Ah! si j'avais seulement avec moi maître Loys! vrai Dieu! ce +serait une belle équipée! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes +pour moi: c'est notre mesure. + +--Mais, se reprenait-il en soupirant; pauvre maître Loys!... où +est-il? + +Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une +haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de Pivois. + +Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras raccourci, que +lui donna Aubry. + +--Belle bête! murmura-t-il; c'est dommage! Ardois, lancé comme une +flèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la +tête à la volée d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal, +brun de cotte à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la +paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col +tranché aux trois quarts. + +--Vrai Dieu! grondait maître Aubry qui s'échauffait à la besogne, +les hommes ne viendront-ils pas à la fin! Les hommes venaient. On +entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la +silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans +l'apercevoir. + +Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il était en train +et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la sienne, un +quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui. + +Énorme, celui-là! noir de la tête aux pieds! beau comme on se +représente les chiens fabuleux qui mènent l'éternelle course de +Diane chasseresse. + +L'Achille des chiens! + +Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, tomba de +l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire +volte-face et le saisit à la gorge. + +Mais non point pour l'étrangler, oh! non! Pour le caresser plutôt, +doucement et tendrement, comme l'épagneul favori vient mêler ses +longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée. + +Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. Loys! maître +Loys! le grand, le fier, l'intrépide! L'Achille des chiens, on +vous le dit. C'était lui que Bellissan avait acheté à Dinan, par +hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine. +C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys! Écoutez, +Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry +avait une larme à la paupière. + +--Seigneur Dieu! vous êtes avec moi! s'écria-t-il sans plus se +cacher, grand merci! Hardi, Loys! + +Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume: + +--À moi, taupins! ajouta-t-il, à moi, traîtres maudits! Méloir, +Péan! Coëtaudon! Corson et d'autres, s'il y en a! Venez! venez! +venez! + +Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. Aubry était +dépassé; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était pas ce +qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine +n'aurait pas le temps de se sauver? C'était quelques minutes de +gagnées: le salut peut-être! + +Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de vaincre. + +Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à côté de son +maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable. + +Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres d'Aubry, puis il +serra sa bonne épée. + +--Hardi, Loys! Il y eut tout à coup un grand cliquetis de fer. Le +sable se rougit autour du vieux poteau, vert de goémon. Les chiens +étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes repoussés blasphémèrent. +Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous! + + + + +XXXII. Le tube miraculeux. + +C'était un étrange combat. + +Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les +hommes d'armes à cheval. + +Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de +guerre. + +Il avait quitté le mamelon où la brume était trop claire, et les +hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle, +où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque pas. + +Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait à +l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître +encore. + +Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme d'épée; elle taillait +bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, Kerbehel de même, car +ils avaient tous les trois de profondes blessures. + +Le pauvre héraut Corson grommelait: + +--Le buffle de mon justaucorps est devenu _de gueules!_ + +_--_ L'épée haute, Corson! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra +blasonner le lieu où nous sommes: «De sable au corps de héraut, +couché, de carnation...» + +--» ...Accompagné de quatre malandrins de même», acheva Corson +plaintivement. + +Kerbehel voulut répondre; mais Loys, qui en avait fini avec +Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui, la gueule +rouge, et le malmena cruellement. + +En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par l'épée +d'Aubry-- Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous! + +--Cet homme est le diable! s'écria Coëtaudon qui donnait de grands +coups de lance dans le vide. + +--Non pas! c'est le chien qui est le diable! balbutia Kerbehel, +désarçonné à demi. + +--Ô mes compagnons! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni +profit, ni gloire! Ce n'est pas celui-là que nous cherchons. Sus +au vieux Maurever! et laissons ce ragot qui nous donne le change. + +L'avis était bon. + +--Sus! sus! clama Kerbehel, enchanté de ce biais. + +--Sus! sus! Et les éperons s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux. +En ce temps déjà, les mots prenaient, à l'occasion, des +significations très subtilement détournées. + +Sus! voulait dire ici: sauve qui peut! + +Mais la gloire était sauvegardée. + +Maître Loys fournit encore une charge; Aubry se lança une dernière +fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent fraternellement, +l'un près de l'autre, haletants, harassés,-- mais vainqueurs! + +Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et +pompait lentement le brouillard. + +Un vent léger venait du large, annonçant le flux. + +Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui cachait les +grèves allait se déchirer. + +Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse d'un changement +à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de +plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et +luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin +victorieux. + +Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes, dispersées sur +les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et se +combattre. + +Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du côté de la +Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon ordre. + +À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret, +portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de sable +des sires de Ligneville en Cotentin. + +Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils +eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque +prochaine. + +Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, qui avaient +rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume +éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever. + +Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, l'étendard de +Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la bannière de +France. + +Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du +roc. + +On vit dans les sables un vieillard entouré de quelques femmes et +de quelques paysans. Presque au même instant, les hommes d'armes +de Méloir sortirent de la brume refermée. + +--En avant! dit le sire de Ligneville. La bannière de France fit +flotter au soleil ses longs plis d'argent. + +La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre les fugitifs +et les hommes d'armes. + +--Que venez-vous quérir sur les domaines du Roi? demanda monsieur +de Ligneville. + +--Nous venons, par la volonté de notre seigneur le duc, répondit +Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison. + +--Et portez-vous licence de franchir la frontière? + +--De par Dieu! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre +seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l'Anglais, il +a franchi la frontière sans licence. + +Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en bataille. Hue +de Maurever perça les rangs. + +--Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s'en retourner +chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres +tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à +me livrer en leurs mains. + +--Donc, pour ce, franchissez la rivière de Couesnon, messire, +répliqua Ligneville; sur la terre du Roi, on ne se rend qu'au Roi. + +Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons: + +--Qui est votre chef? Kerbehel, Corson et Coëtaudon se +consultèrent. + +--Notre chef est le chevalier Méloir, dirent-ils. + +--J'ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de +Ligneville; dites-lui, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il +évite de passer à portée de ma lance, car monsieur l'abbé du mont +Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire pendre. + +Le rouge vint au front du vieux Maurever. + +--Par mon salut! messire, s'écria-t-il; le duc François l'a fait +chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une +insulte au duché de Bretagne tout entier. + +--Allons! disaient en riant les soldats du monastère; voici le +vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous. + +Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serrée +avec respect. + +--Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne +ami, avait-il dit, de grand coeur je rétracte mes paroles. + +Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de +l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux +animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le +prisonnier du Roi! + +Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi et conduit +derrière les rangs. + +--Holà! maraudaille! s'écria Ligneville, avec rudesse; maintenant, +hors d'ici et vitement! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de +Méloir. + +Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de conscience large et +peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais c'étaient des +Bretons. + +Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalète +faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent +résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier. + +Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du monastère si +quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les +réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de +sa fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des +murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol. + +On monta la rampe. + +Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les premiers au +monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que Reine et +Simonnette étaient avec le gros de la troupe. + +Hélas! le pauvre Bruno avait l'oreille basse. + +Il était rentré au bercail et s'était mis à la disposition du +frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline et bien +sérieusement. + +Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui retardait +l'exécution. + +--Mon frère Eustache, disait-il au pénitencier, cela me rappelle +l'histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprès de Rennes. +Il était bien malade quand il fut condamné à la peine de la hart. +On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le +pendit. + +Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de Bretagne était +fort mince au monastère en ce moment, et que le secours apporté à +monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme oeuvre pie. + +Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue gravissant la +rampe. + +Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du vieillard. + +--Reine! prononcèrent tous deux, en même temps, monsieur Hue et +Aubry. + +--Elle n'est pas au monastère? demanda le vieux chevalier. + +--Vous ne la ramenez pas? demanda Aubry à son tour. Ce fut un +moment d'angoisse cruelle. Jeannin, l'heureux petit Jeannin, avait +Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle +Reine était perdue, il s'arracha des bras de Simonnette. + +--Je vais rentrer en grève, dit-il; la mer monte, il faut se +hâter! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines. + +Ce mot: «_la mer monte»_ les frappait au coeur. Aubry serra la +main de Jeannin, et lui dit: + +--Viens avec moi! Mais, au lieu de descendre à la grève, il gravit +précipitamment la rampe et s'élança dans l'escalier de la salle +des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient. + +De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches. +Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne +l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait +encore dans les escaliers. + +--Ouf! disait-il; ou... ouf! cela me rappelle l'histoire de Jean +Miolaine, le maître gantier, qui paria de monter au beffroi de +Coutances pendant que Perrin Langérier, son compère, boirait une +double pinte de vin d'Anjou... ou-ou-ouf! + +Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient +déjà l'espace du regard. + +Le brouillard s'était levé. L'oeil planait sur l'immensité des +sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui +montait. Sur la grève, rien. + +Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine qui se montrait +de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de +Saint-Georges. + +Aubry le désigna du doigt à Jeannin. + +--C'est trop loin, dit le petit coquetier; on ne peut pas +savoir... Puis il ajouta: + +--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au +front des gouttes de sueur glacée. + +--Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant +physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, dans le clocher, un +tube de bois garni de verres. J'ai mis mon oeil une fois dans ce +tube, et j'ai vu,-- n'est-ce point magie?-- j'ai vu les femmes de +Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si +Cancale se fût avancé vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à +travers la mer. + +--Ce bonhomme rêve! s'écria Aubry qui frappa du pied. Bruno +s'élança vers le clocher et redescendit l'instant d'après avec une +sorte de bâton creux, formé d'anneaux cylindriques qui +s'emboîtaient les uns dans les autres. + +Aubry mit son oeil au hasard à l'une des extrémités. + +Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, à +quatre lieues de là. + +Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa poitrine. + +Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait sur le sable +étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa +poitrine à deux mains. + +--Reine! Reine! dit-il; Julien et Méloir!!! Au risque de se briser +le crâne, il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la +plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et +traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou. +Le cheval du sire de Ligneville était attaché au bas de la rampe. +Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux. +Bientôt, on put le voir galoper à fond de train sur la grève. Il +tenait à la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand +lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient.-- C'était un +tourbillon! Jeannin avait dit: + +--Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir, +c'était Reine. Du sang aux éperons! hope! hope! Reine-- et Méloir! +Car pour Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de +Méloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien! Hope! hope! hardi, +maître Loys! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande +foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était +agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains +tremblantes. On suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il +à temps? Jeannin se demandait: + +--Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils +immobiles, si près de la mer qui monte? Il prit le tube à son tour +et devint plus pâle qu'un mort. + +--Ils sont _enlisés!_ balbutia-t-il; le chevalier a du sable +jusqu'à la ceinture, et demoiselle Reine disparaît... disparaît... +La cloche du monastère tinta le glas. + +Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix disait: + +--Il y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour +ceux qui vont mourir! + + + + +XXXIII. Les lises. + +Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du +soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé seul, aux +environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la +terre ferme. + +Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait +point. + +Il était de terrible humeur. + +Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience, +car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès. + +Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas +s'avouer qu'il avait échoué honteusement. + +Siège et chasse avaient eu un résultat pareil. + +Sarpebleu! comme il disait le bon Méloir; damner son âme, encore +passe s'il s'agit d'un bon prix! Mais se donner à Satan gratis, +quelle école! et que ce maître Satan devait bien rire! + +En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie +fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa faute et de +dire son _meâ culpâ._ + +D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des nuages +formidables. + +L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi se punit +double. + +Et c'est bien fait! + +Hélas! hélas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave +homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux +manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, _l'aurea +mediocritas_ enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour +atteindre ce joyeux résultat? + +Hélas! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent! Le ciel +était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir! + +Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans +qui cheminaient. + +Il s'était trop hâté de désespérer. + +L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l'épaule, et +l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs +dans l'esprit du chevalier Méloir. + +Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni +de longs services. + +Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait +interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent +Gueffès voulait si bien faire pendre. + +Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait +l'accabler. + +Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de +Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le +renseigner. Il leur ordonna d'arrêter. + +L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète +n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche. + +Méloir choisit un endroit où le Couesnon _étalait_ sur le sable, +c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur +de grève. + +Ces passages sont les gués les plus sûrs. + +Méloir lança son cheval. + +Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le +premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'arrêtèrent. + +Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon. + +--Que diable veut dire ceci? gronda Méloir. Puis il ajouta tout +haut: + +--Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal. + +Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se +leva sur ses pieds de derrière et retomba mort. + +--Maintenant fuyons! s'écria Julien Le Priol; ses armes le gênent; +il ne nous atteindra pas. + +Oh! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé +naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût +échappé en se jouant au chevalier Méloir. + +Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle +essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable. + +--Sarpebleu! s'écria Méloir exaspéré; est-ce comme cela, manant +endiablé? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval! +Attends! + +Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien. + +C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'oeil au +télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur +des moines et amateur de physique. + +Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un +second coup d'arbalète. + +Mais il n'avait que son couteau court pour détourner la longue +épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc. + +--Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant; que Dieu vous +protège! moi, j'ai fait ce que j'ai pu. + +--Reine! s'écria Méloir qui n'en pouvait croire ses oreilles. + +Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille +de Maurever. + +--Oh! oh! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait +résister à un chevalier! + +--Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne +faites que changer de serviteur. + +En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire +de Ligneville. + +Maître Loys volait, le ventre sur le sable. + +Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait. +C'était la mer. + +Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et cherchait à la +relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers de ces +grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la mer. + +Reine était presque évanouie. + +Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la remettre debout, +ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous ses pieds. + +Il était armé lourdement. + +Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses +genouillères. + +Il lâcha Reine et voulut se dégager. + +Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu'à creuser +davantage le trou qui allait être son tombeau. + +Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide. + +--Est-ce qu'il me faudra mourir ici! pensa-t-il tout haut. Reine +l'entendit. Elle se redressa galvanisée. Couchée comme elle +l'était, et occupant une grande surface, son poids avait à peine +attaqué le sable. + +Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort à faire, car +ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du chevalier dans +la tangue lourde et molle. + +L'espoir lui monta au coeur avec violence. + +La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, vint lui donner +une force nouvelle. Elle jeta un coup d'oeil sur Méloir qui +enfonçait à vue d'oeil. + +--Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main +blanche s'appuya sur le sable pour aider le mouvement de son +corps. + +Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main +blanche. + +Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il dit: + +--Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il; +j'avais juré que tu serais ma femme. Reine poussa un cri +d'horreur. + +Ce fut en ce moment que, du haut des galeries supérieures, une +voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit: + +--Priez pour ceux qui vont mourir! Sur la plate-forme tout le +monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus +pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, répondait +l'oraison dite par les moines pour les condamnés du _periculum +maris._ Jeannin, Simonnette, son père et les autres vassaux de +Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande +ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le +cheval d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître +Loys, le grand lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la +mort ou de la vie, allait arriver le premier? + +Reine n'avait poussé qu'un cri. + +Puis sa charmante tête blonde s'était renversée, tandis que ses +grands yeux bleus se tournaient vers le ciel. + +Elle aussi priait. + +Elle priait pour son père et pour Aubry avant de prier pour +elle-même. + +Méloir la couvrait d'un regard de damné. + +Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture. + +Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de +Saint-Michel. + +Méloir sourit. + +Reine détourna la tête. + +Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger renflement du +terrain lui indiqua le lieu où le manoir de Saint-Jean-des-Grèves +se cachait derrière les arbres. + +C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée. C'était là +qu'elle avait vu Aubry pour la première fois. + +--Vous pensez à lui, damoiselle? dit Méloir qui voulait railler, +mais dont les dents grinçaient. + +--Pensez à Dieu! répliqua la jeune fille, sereine et calme, en +face de la dernière heure. On entendait le sourd grondement du +flot. + +Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer se rivait +sur le bras de Reine... + +Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se faisait. Maître +Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà la mer. + +Et Aubry était derrière maître Loys. + +--Aubry! Aubry! à moi! cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir +essaya de l'attirer à lui. Ses yeux hagards disaient quel était +son dessein horrible. + +La vengeance qui lui échappait, il voulait la ressaisir, et jeter +à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée. + +--À moi, Aubry! à moi! répéta la jeune fille qui résistait, mais +qui se sentait entraînée invinciblement. + +--Je ne mourrai pas seul! cria Méloir. Au moment où son autre main +allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu'une +flèche. Sa lance avait traversé de part en part la gorge de +Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable cacha sa +blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue. Et +la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi, +_s'enlisait_ lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance +en travers pour assurer ses pieds. + +--Tu n'auras pas le temps! dit Méloir en souriant au flot qui vint +lui baigner le visage. Un visage de réprouvé! Le cheval, dès qu'il +sentit l'eau à ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant +la direction de sa fuite. + +Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut rêver un +danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait de +toutes parts. + +Si le cheval partait, Reine était perdue sans ressource. Aubry la +quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de +maître Loys en commandant: + +--Ne bouge pas! Le cheval révolté fit un bond. + +--Hope! hope! cria Méloir d'une voix étranglée et mourante. Maître +Loys se pendit à la bride. Le flot passa par-dessus la tête de +Méloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec +son fardeau. + +Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante. + +--Hope! hope! cria Aubry à son tour. L'eau jaillit sous le sabot +du bon cheval. Du chevalier Méloir, il n'était plus question. Son +dernier soupir mit une bulle d'air à la surface du flot. La bulle +creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fiancé. +Elle remerciait Dieu ardemment. + +Sauvée! sauvée par Aubry! Deux immenses joies! + +Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever +remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, il +assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons +de dénouer. + +Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient, mais par les +yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube de +Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en +personne. + +Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et +de la lutte. + +Seigneur Jésus! au moment où les doigts crispés du réprouvé +avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait +failli tomber à la renverse. + +Mais la lance d'Aubry! oh! le bon coup de lance! + +Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval! +c'était cela un chien! + +Frère Bruno se disait, le matois: «En l'an cinquante, le lévrier +de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc., +etc.» + +Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa +mémoire! + +Et à mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance écoutait, +bouche béante. + +Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie. + +Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait +à combattre: la mer. + +--Oh! disait-il, comme si Aubry eût pu l'entendre; à droite, +messire, à droite, au nom de Dieu! Devant vous est le fond de +Courtils. Saint Jésus! le chien a deviné! Ils tournent à droite! + +--Allons, vous autres, reprenait-il en s'adressant à l'assistance, +un _Ave,_ vite, vite, pour qu'ils passent les lises du Haut-Mené. +Mais vous n'aurez pas le temps... Oh! le brave chien!... il les +conduit tout droit, comme s'il avait péché des coques toute sa vie +dans les tangues. Tenez! tenez! les voilà qui sortent du flot... +s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit... Bonne +Vierge! bonne Vierge! le flot les reprend!... mais piquez donc, +messire Aubry; de l'éperon! de l'éperon! + +Il essuya la sueur de son front. + +--Eh bien, enfant? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin +fut une seconde avant de répondre. + +Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler comme un fou sur +la plate-forme. + +--La mare est tournée, dit-il. Oh! le brave chien! Maintenant, +vous pouvez bien aller à l'église remercier le bon Dieu. + +Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père. Petit +Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une +éternelle amitié. + +--Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, tout le monde est +content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et +Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry. + +--Que demandes-tu? s'écria monsieur Hue, qui avait ses lèvres sur +le front de Reine; tu es un vaillant homme! + +--Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, et cela me rappelle +l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait à +sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme +brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui +chantait... Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion +que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce +que Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence +rigoureux que j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie +d'intercéder auprès du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne +quitte de la discipline. + +Frère Bruno eut sa grâce. + +En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait: + +--Je me suis bien battu pour un seul bras cassé! Saint-Michel +archange! la bonne nuit! Si on avait pu conter, par-ci par-là, une +petite aventure, je dis que la fête n'aurait pas eu sa pareille! +Et cela me fait souvenir de l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu +de Plestin, que je vais narrer par le menu au frère infirmier pour +me refaire un peu la langue! + + + + +Épilogue: Le repentir. + +Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du matin, une +cavalcade suivait la route d'Ancenis à Nantes, le long des bords +de la Loire. + +Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique rivière +coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se +composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame. +Quelques gens de service suivaient. + +Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les gardes +inclinèrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier, +qui était d'un grand âge. + +La cavalcade passa. + +Les gardes se dirent: + +--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche +contre le duc François. + +Et le moment était bien favorable, en vérité. Le duc François se +mourait d'un mal inconnu, dont les premières atteintes s'étaient +déclarées en la ville d'Avranches, le soir du service funèbre +célébré dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et +le salut de l'âme de monsieur Gilles de Bretagne. + +Le 6 juin de la même année de grâce, quarante jours en ça. Le duc +François avait tenu cour plus brillante que jamais prince breton. + +Mais par la ville on disait que la cour du duc François entourait +maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frère et son +successeur. + +Quelques vieux serviteurs restaient auprès du lit où le malheureux +souverain se mourait, avec madame Isabelle d'Écosse, sa femme et +ses deux filles. + +Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu était là. + +Devant la justice du châtiment, l'ingratitude des courtisans +disparaissait aux yeux de la foule. + +Nantes était alors la capitale de ce rude et vaillant pays qui +gardait son indépendance entre deux empires ennemis: la France et +l'Angleterre. + +Nantes était une ville noble, mirant dans la Loire ses pignons +gothiques, et fière d'être reine parmi les cités bretonnes. + +La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues bordées de riches +demeures. + +Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'hôtel de Richemont, ancien +fief de son frère Gilles. + +À la porte de l'hôtel, il y avait foule d'hommes d'armes et de +seigneurs, qui se tournaient, comme il convient à la sagesse +humaine, du côté du soleil levant. + +Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant passer la +cavalcade: + +--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche +contre le duc François. Et n'était-ce pas justice? + +Le duc François l'avait traqué comme une bête fauve. Le duc +François avait mis sa tête à prix! + +La ville était triste. Les ruisseaux fangeux roulaient à flots une +eau grisâtre. Les murs des maisons, détrempés par la pluie, +donnaient aux rues un aspect lugubre. + +Les cloches de la cathédrale tintaient un carillon à basse volée +qui prolongeait ses vibrations monotones et funèbres. + +À peine voyait-on, à de larges intervalles, un pauvre homme ou un +bourgeois emmitouflé se risquer sur le pavé mouillé. + +Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les commérages +allaient leur train, et partout on entendait, comme si ç'avaient +été les _paroles_ de ce chant dolent radoté par les cloches: + +--Le duc se meurt! le duc se meurt! Monsieur Hue pressait la +marche de sa monture. À ses côtés chevauchait Reine, qui était +bien pâle encore de sa blessure, mais qui était belle comme les +anges de Dieu. + +Aubry suivait Reine. + +À deux jours de là, l'église d'Avranches s'était illuminée pour +une douce fête: le mariage d'Aubry de Kergariou avec Reine de +Maurever. Mais la bénédiction nuptiale n'avait point été +prononcée. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de +Dol avait dit à monsieur Hue: + +--J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le duc François attend sa +fin le dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel qui lui fut +donné par vous au nom de feu son frère. Notre seigneur souffre +bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonné. Sa dernière heure sera +dure. + +Monsieur Hue ordonna qu'on éteignît les cierges, et fit seller son +cheval-- Enfants, dit-il à Reine et à Aubry, vous avez le temps +d'être heureux. Il partit. Et il arrivait à Nantes juste le +dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel. Il était dix +heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal. +Monsieur Hue mit pied à terre au bas du perron avec sa fille et +Aubry de Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit +tout droit le chemin connu de la chambre ducale. + +Sur les marches de l'escalier où jadis sonnait, tout le jour +durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit enfant +qui pleurait. + +Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens de courre, +de ceux qu'on appelait _fidéliens,_ et dont les statues de marbre +sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchés sur leurs tombeaux, +refusaient de jouer avec lui. + +Les deux chiens étaient étendus, le col allongé, la tête +renversée, et hurlaient plaintivement. + +Hue de Maurever s'arrêta. Son coeur se serrait. Cette solitude +avait quelque chose de poignant et de terrible, pour l'homme qui +avait vu à d'autres époques le palais ducal encombré d'or et +d'acier retentir de bruits si joyeux. + +--Monseigneur le duc est-il en son réduit ordinaire? demanda-t-il +à l'enfant. + +--Monseigneur le duc est à l'hôtel de Richemont, répondit celui-ci +sans hésiter; quand il va venir ici, les chiens sauteront et l'on +pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui se porte bien, oui! + +--Le duc François est-il donc déjà mort? + +--Oh! non! répliqua l'enfant avec un soupir; on disait qu'il +mourrait ce matin, mais il ne meurt pas encore! Monsieur Hue monta +les degrés. + +Aubry et Reine le suivirent, la tête baissée. L'enfant disait: + +--Oui, oui, le duc Pierre se porte bien! Il amènera des soudards; +il leur donnera du vin. Les soudards chanteront; les chiens +sauteront, et l'on rira! + +Tout ragaillardi par cette pensée, le blond chérubin fit la +cabriole sur les dalles du vestibule et cria: + +--Maître Guinguené! as-tu bientôt fini de souder le cercueil? +Maître Guinguené était plombier juré de la cour. Monsieur Hue le +trouva sur le palier, soudant avec soin le cercueil où l'on allait +mettre le duc François. Le duc François, de sa chambre, pouvait +entendre le marteau du maître Guinguené, plombier de la cour. +Monsieur Hue poussa la porte des appartements. + +Les ducs de Bretagne étaient des souverains puissants, plus +puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le roman +historique et l'histoire romanesque ont enflé à l'envi +l'importance. + +La cour de Bretagne était une des plus brillantes cours du monde. + +Ce palais silencieux et désert, où le plombier soudait sa boîte +mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanités humaines que +toute réflexion serait superflue. + +Dans les appartements, ornés avec magnificence, il n'y avait +personne. + +Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du petit oratoire +gothique. + +C'étaient Isabelle d'Écosse, la duchesse régnante, et ses deux +filles. + +Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et Aubry, +madame Isabelle se retourna. + +Elle laissa échapper un geste d'effroi. + +--Oh! messire Hue, dit-elle en pleurant, c'est le quarantième +jour. Vous n'aurez pas besoin de répéter votre appel impitoyable! + +Les deux jeunes filles se cachaient derrière leur mère. Cet homme +était pour elles le messager de la colère de Dieu. Hue de Maurever +prit la main de la duchesse et la baisa respectueusement. + +--Madame, répliqua-t-il, j'ai suivi les ordres de mon maître +mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui m'a dit par la +voix de ma conscience: Va vers ton seigneur abandonné. Fais avec +ta famille une cour à son agonie. + +--Est-ce vrai, cela, messire? s'écria Isabelle, qui se redressa. + +--Je suis bien vieux, madame, et je n'ai jamais menti. + +Par un mouvement plus rapide que la pensée, la duchesse, se +baissant à son tour, mit ses lèvres sur la rude main du chevalier. + +--Allez! allez, dit-elle; notre seigneur a grand besoin d'aide à +l'heure de sa mort. + +Dans la pièce qui précédait la retraite du malade, Jacques Huiron, +médecin, composait des vers latins en l'honneur de Françoise +d'Amboise, femme du duc Pierre. + +--Il en a bien encore pour une heure avant de trépasser, +grommela-t-il; c'est long! La fin de l'hexamètre est évidemment +_Francesca, coronam... Fran-cesca co-ro-nam!_ Tout le monde +s'appelle Françoise, Françoise de Dinan, Françoise d'Amboise, +Françoise la Chantepie... C'est égal: + +_Ille ego qui medicus primun,_ + +_Francesca coronam,_ + +_Carmin cantabam..._ + +C'est contourné, subtil, joli. «Je suis, ô Françoise, le premier +médecin dont les vers aient chanté votre couronne!» _Francesca +coronam._ Ca, co... Enfin n'importe! + +Monsieur Hue, Aubry et Reine étaient auprès du lit de leur +souverain. + +François ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'eût pas reconnu. + +--Gilles, mon frère, prononça-t-il d'une voix brève et haletante; +c'est à l'heure de midi que votre appel me fut dénoncé. À l'heure +de midi, je serai à votre face, sous la main de notre Seigneur +Dieu! + +Aubry et Reine s'agenouillèrent. Monsieur Hue resta debout. + +--Gilles, mon frère, reprit le moribond, je te le jure sur le +restant d'espoir que je garde de fléchir la justice divine: Je +t'aimais. Ce sont les méchants conseillers qui m'ont perdu, +Olivier de Méel, Arthur de Montauban et d'autres... et d'autres... +car ils fourmillent autour des princes! + +--Holà! s'écria-t-il en apercevant monsieur Hue; gardes! à moi! + +Monsieur Hue inclinait en silence sa tête vénérable. François +tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur. + +--Que veux-tu? murmura-t-il. + +--Faire hommage à mon seigneur, répondit Maurever, et lui apporter +ma vie. François se souleva sur le coude: + +--Je te connais... tu es un chrétien et un chevalier; tu ne mens +pas, toi! parle-moi de mon frère! + +--Je vous parlerai de vous, s'il vous plaît, mon seigneur, et de +la miséricorde infinie du ciel. + +--Approche, dit le duc avec brusquerie; quand je vais mourir, +veux-tu sauver mon âme? + +--Oui, sur le salut de la mienne! + +--Donne-moi ta main. Maurever obéit. Les doigts de François +étaient de marbre. + +--Qui est ce jeune soldat? demanda-t-il en regardant Aubry. + +Puis, avant qu'on eût le temps de lui répondre, il ajouta en +fronçant le sourcil: + +--Je le reconnais! je le reconnais! J'entends encore le bruit de +son épée tombant sur les dalles de la basilique. C'est le premier +qui m'ait abandonné! + +--C'est le dernier qui vous abandonnera, monseigneur, murmura +Reine doucement. Aubry avait la main sur son coeur. Il ne répondit +point. + +--Lève-toi, lui dit le duc. Aubry se leva. + +--De par Dieu et monsieur saint Michel, reprit le mourant, je te +fais chevalier, Aubry de Kergariou! + +--Monseigneur... voulut s'écrier Aubry. + +--Silence! Soulève cette draperie qui est au-dessus du prie-Dieu. +Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on vit le portrait en pied +de Gilles de Bretagne en costume de guerre. + +Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde restait muet. + +--Écoute-moi, messire Hugues, dit le duc, dont la voix s'affermit; +il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand mon dernier souffle +s'arrêtera sur ma lèvre, et ce sera bientôt, va! tu iras à ce +portrait et tu diras: Gilles de Bretagne, au nom de Dieu, je +t'adjure de pardonner à ton frère. Le feras-tu? + +--Je le ferai. François remit sa tête sur l'oreiller. Reine lui +passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry priaient à +haute voix. + +Les prêtres vinrent, puis le médecin, qui cherchait son second +distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux enfants. + +Au premier coup de midi, François poussa un long soupir. + +--Gilles de Bretagne! prononça Maurever, avec force, au nom de +Dieu, je t'adjure de pardonner à ton frère! Le mort eut comme un +sourire. + +* * * * + +On disait aux abords de l'hôtel de Richemont: + +--Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc Pierre. Mais monsieur +Hue ne voulait rien. + +Trois jours après, Reine de Maurever était dame de Kergariou. + +Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean, dans cette +salle où la Fée des Grèves avait enlevé l'escarcelle du chevalier +Méloir, entouré de ses hommes d'armes. + +Simonnette devient, le même jour, la femme du petit Jeannin. + +Et le frère Bruno fut de la noce, par licence spéciale. + +Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures, que les +oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux +semaines. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La fée des grèves, by Paul H.C. Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FÉES DES GRÈVES *** + +***** This file should be named 14398-8.txt or 14398-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14398/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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