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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14397 ***
+
+Louis Pergaud
+
+LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE
+
+Publication en 1913
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+ CHAPITRE X
+ CHAPITRE XI
+DEUXIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+TROISIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+
+
+Je dédie ce livre
+à tous ceux qui aiment les chiens
+et particulièrement
+à mon excellent ami
+PAUL LÉAUTAUD
+ROMANCIER RARISSIME
+CHRONIQUEUR SAVOUREUX
+PROVIDENCE DES CHATS PERDUS
+DES CHIENS ERRANTS
+ET DES GEAIS BORGNES
+BIEN CORDIALEMENT
+L.P.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la
+chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le
+village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours,
+la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La
+nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision
+d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant,
+pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante
+qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par
+toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses
+semblaient sommeiller.
+
+Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la
+mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune,
+faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la
+femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la
+grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac
+régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût
+seule:
+
+--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là! Le
+«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne
+soit pas arrivé malheur au petit cochon!
+
+[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.]
+
+Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de
+ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses:
+
+--S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le
+marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement
+les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller
+avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme
+plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que
+les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit
+cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier
+procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale
+chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en
+prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces
+canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que
+c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui,
+sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas
+vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin.
+Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat
+sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous
+en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix
+beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de
+percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre
+pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du
+cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec
+sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me
+dire quelque chose.
+
+Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si,
+d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort
+mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les
+milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea
+plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder,
+pensait-elle.
+
+Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux
+malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et
+jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une
+marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se
+mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel
+infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du
+canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule
+immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant
+puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue
+soigneusement ramenée devant ses pattes.
+
+La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et
+dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La
+colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le
+doute.
+
+--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à
+mi-voix.
+
+L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier
+toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de
+gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par
+une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle
+avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La
+large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait
+jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis
+qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil
+impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges
+lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu
+Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là, bien en
+évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux
+brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait
+l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de
+chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.
+
+Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers
+étaient rentrés!
+
+Pas de Lisée!
+
+La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet
+derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme,
+aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
+déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.
+
+Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa
+même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd
+verrou d'acier.
+
+--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne!
+ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure!
+
+Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé
+lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le
+plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique
+de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et
+flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce
+bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient,
+pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa
+pose nonchalante et son air de sphinx.
+
+Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le
+poêle.
+
+--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte,
+un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise;
+chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce
+grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a
+pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout
+de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore
+le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des
+sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une
+«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur
+des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent
+pas.
+
+Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit
+tressauter.
+
+--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le
+retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je
+vais gueuler avant lui.
+
+Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la
+targette et ouvrit vivement la porte.
+
+Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac
+de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur
+voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon
+que le patron devait ramener.
+
+--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme.
+
+--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé
+là-bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté?
+
+--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que
+c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou
+deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse,
+naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré
+Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a
+beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous
+vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne
+voulait pas croire que Lisée ne chassait plus.
+
+«--Si c'était pas toi qui me le dises, là, en chair et en os, que
+t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le
+figurer.
+
+«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les
+gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je
+me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement
+repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus
+trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à
+la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout
+bazardé.
+
+«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce
+courage-là, moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien
+rigoler!
+
+«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur.
+
+«Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés
+et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère
+brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures
+je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton
+homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là
+et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que
+c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et
+on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille.
+
+--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la
+Guélotte.
+
+--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu,
+on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul,
+non, on ne peut pas dire qu'il était saoul!
+
+--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des
+bêtises.
+
+--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse?
+
+--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment.
+Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une
+tasse de café ou une goutte?
+
+--On prendra une petite larme, histoire de trinquer.
+
+La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique
+qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur
+une chaise.
+
+Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le
+dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une
+vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son
+tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son
+brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux
+allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en
+frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond
+mépris du fisc:
+
+--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour
+enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour
+avoir du feu.
+
+Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient
+les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait
+sa grosse mère lapine.
+
+Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle
+ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone,
+rien ne bougeait au dehors.
+
+Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait
+un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.
+
+Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement,
+que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et
+Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva.
+
+--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut
+bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la
+charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le
+travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de
+midi pour voir ton petit cochon.
+
+--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la
+colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité,
+je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le
+goûilland, le salaud, sa sale bête!
+
+Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle
+entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
+violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer
+de jour...
+
+Une heure se traîna encore, puis une demie.
+
+La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de
+dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée,
+puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la
+porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de
+compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette
+tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la
+façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme.
+
+Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la
+fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer
+l'entrée du maître.
+
+Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra
+dans le chambranle.
+
+Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir
+fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux
+coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au
+bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de
+toutes ses forces vers les marmites.
+
+--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus
+pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse.
+
+--Et le petit cochon?
+
+--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé
+un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette
+comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc!
+
+La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue,
+fixait tour à tour son homme et le chien.
+
+--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle
+a faim!
+
+--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte.
+
+--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien!
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la
+femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil
+ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons
+de faim, sur la paille!
+
+--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée.
+
+--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as
+déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je
+boirai, moi?
+
+--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe.
+
+--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape,
+grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon,
+point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin!
+
+Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui
+commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties.
+
+L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments
+batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit
+bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton
+ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient
+suivre.
+
+--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain?
+continua-t-elle, gourmande.
+
+--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il.
+
+La Guélotte se tut.
+
+--Fais à manger à cette bête et vivement!
+
+--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien.
+
+[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.]
+
+Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux
+Taïaut, fit bon accueil au petit chien.
+
+Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite
+terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la
+relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle
+encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce
+chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et
+sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha
+sans hésiter à côté d'eux et s'endormit.
+
+La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne
+connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et,
+le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt
+ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en
+s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle
+augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait
+s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes
+minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il
+était, elle connaissait sa race, elle l'adopta.
+
+Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes
+dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et
+Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir
+bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou
+qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en
+paix entre ses deux frères adoptifs.
+
+Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage
+velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle
+fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la
+grange et dans les hangars de la maison.
+
+Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux
+que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de
+pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
+demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se
+déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant
+comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du
+sommeil des justes.
+
+Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule
+dans le lit de la chambre haute.
+
+Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue.
+Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans
+consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était
+évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait
+de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis,
+zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât
+l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus
+tôt ou un peu plus tard! ...
+
+Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait
+fautif.
+
+La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.
+
+Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses
+poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée,
+pour temporiser, fit semblant de dormir encore.
+
+Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots
+sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé
+d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
+digne et sévère pour en imposer à sa vieille.
+
+L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de
+la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
+pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la
+main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il
+avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle
+dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de
+recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups
+de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que
+braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est
+le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom
+de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel,
+à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à
+la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il
+s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne
+odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se
+dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec
+lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la
+porte de la cuisine.
+
+En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui
+remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et
+rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
+chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier
+responsable dans cette sale affaire:
+
+--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle
+a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était
+pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il
+faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison.
+
+--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions.
+
+--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah!
+je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir!
+
+Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui
+lança, à toute volée, son pied dans les côtes.
+
+«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de
+côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats,
+subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus,
+brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les
+dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la
+chambrée.
+
+--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente,
+il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter
+la maison et nous serons dévorés par les souris!
+
+--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une
+telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une
+bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est
+de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine
+entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut
+pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête
+propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer:
+c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ...
+
+--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait?
+
+--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on
+te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant,
+continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as
+quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à
+toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête
+gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans
+qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire
+que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi,
+espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne.
+Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te
+«bredouche».
+
+--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez
+soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu
+me le paieras, et plus d'une fois!
+
+Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de
+manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur
+le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes
+chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
+s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui
+mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa
+subitement son petit mufle.
+
+«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore
+timide et incertain.
+
+--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme
+nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait
+voir le cochon annoncé.
+
+--Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en désignant de
+l'oeil son mari.
+
+--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du
+pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est
+bonne, celle-là. Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le
+malin, on voit bien qu'il se sent chez lui.
+
+--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là, reprit la
+femme.
+
+--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici,
+viens, mon petit Miraut!
+
+--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen.
+
+--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne
+chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du
+gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un
+corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un
+lanceur épatant.
+
+--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour
+leur damer le pion.
+
+--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit!
+
+--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien
+plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a
+l'os du crâne pointu, signe de race.
+
+--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah!
+oui, une belle bête.
+
+--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches
+brunes sur les flancs, c'est rare!
+
+--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de
+la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la
+chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a
+rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré
+un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter
+toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais
+alors ce que font les mères?
+
+--Je l'ai entendu dire.
+
+--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus
+leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et
+elles ont vite fait de la retrouver.
+
+--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que
+j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous
+ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois
+pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait
+un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma
+vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas,
+elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont
+avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des
+douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a
+repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes
+revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à
+l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle
+a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la
+fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri,
+mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai
+élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon
+suiveur.
+
+--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui
+seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence?
+
+--Oui, je me rappelle, attends voir!
+
+--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros,
+et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur
+couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves
+bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs
+nourrissons, mais bernique; là, c'est comme au trou pour passer:
+chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les
+relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un
+après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le
+premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr
+que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez
+excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître
+chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans
+le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au
+fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en
+dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant
+que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un
+homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme
+ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait:
+
+«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens,
+moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en
+aurait «de besoin», toi?
+
+«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité...
+
+«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre
+qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et
+moi. C'est-y entendu?
+
+«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche.
+Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour
+s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera
+mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être
+tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné;
+mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui
+touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
+souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.
+
+--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le
+salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma
+Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec
+usure.
+
+--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé
+l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop
+brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis
+solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts
+quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la
+même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre
+que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
+taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage
+pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on
+fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un
+mauvais coup.
+
+--Voilà! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas
+seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère
+brebis, en es-tu content?
+
+--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop
+cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses
+agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me
+repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la
+mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.
+
+--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus
+chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont
+pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides,
+les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et
+il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin.
+
+[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles
+canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du
+chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du
+19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création
+de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe
+va connaître un énorme succès en France. [NduC]]
+
+--Tu l'as payé cher?
+
+--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le
+mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui
+braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne
+valait pas çui-là. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de
+raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de
+l'eau chaude.
+
+--Ah! les femmes!
+
+--À la tienne! mon vieux.
+
+--À la tienne!
+
+--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes
+savates!
+
+--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des
+croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une
+chanson de ce côté-là.
+
+--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la
+bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand
+il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle
+rangera le reste!
+
+--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans
+mon linge! menaça la Guélotte.
+
+Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup
+et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur
+leurs pas.
+
+--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton
+domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques
+fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb
+quand on a la grosse tête.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès
+que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon
+grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison!
+
+--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses
+poules.
+
+--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux
+de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et
+il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des
+sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes
+sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée,
+«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se
+tenir de braconner.
+
+La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes
+présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
+son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant
+sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les
+événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
+expérimentalement:
+
+--Les hommes, c'est tous des cochons!
+
+Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet
+de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce
+du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.
+
+--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur
+que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte,
+épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se
+sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du
+Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des
+écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes!
+
+[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.]
+
+--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui
+voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison.
+
+--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut
+faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le
+tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique,
+autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne
+pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon.
+
+--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée.
+
+--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les
+lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école,
+celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait
+payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des
+sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures
+de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale
+rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
+dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
+changement.
+
+La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires,
+cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la
+méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
+la bêtise et l'égoïsme de son homme.
+
+--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans
+quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas
+demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande
+vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale
+Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes
+de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas
+de ma faute!
+
+--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la
+vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y
+prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du
+beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à
+presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te
+bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau
+de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque
+temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté
+ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et
+va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui
+qui a fait le coup!
+
+La Guélotte réfléchissait.
+
+Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se
+débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
+danger, quoi qu'en dît la Phémie.
+
+Lisée aimait ses chiens.
+
+Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes
+sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien
+longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier,
+un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il
+serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien
+immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
+et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter
+les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
+tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé?
+Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un
+tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
+quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
+compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une
+sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger
+où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.
+
+Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour
+où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné.
+
+Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on
+évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des
+câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets,
+prêts à cogner.
+
+Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien,
+il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi
+minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
+pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait
+réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
+crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche
+hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps
+attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où
+l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus.
+
+Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course
+au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour
+l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur
+l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis
+lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
+d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le
+colleta.
+
+Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué,
+remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au
+chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de
+coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
+cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours
+avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.
+
+Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait
+profité.
+
+«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant
+d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque,
+se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle
+journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied
+quelque part.
+
+Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout
+de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et
+se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux
+et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
+vous décrocher les foies.
+
+Ah! le vieux Finaud!
+
+Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée
+apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas
+la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
+l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.
+
+--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû
+bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de
+mouton.
+
+[Note 5: Mondure, délivrance.]
+
+Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie
+pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été
+une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
+stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui
+dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et
+jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant,
+le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les
+jambes étaient raides.
+
+Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long
+coup de souffrance et de rage.
+
+Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien
+dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
+déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui
+avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui
+était encore assez clair. Il avait vu tout de suite.
+
+--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les
+vaches que je lui fasse prendre du lait!
+
+Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu
+énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux;
+son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se
+troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid.
+
+--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait
+Lisée; si je le savais seulement!
+
+Et Philomen était venu.
+
+--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de
+l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à
+la maison.
+
+Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien
+pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
+ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.
+
+Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine
+probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit
+son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
+aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre
+immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela
+avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint
+pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et
+visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les
+douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par
+intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement
+étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et
+l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
+tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son
+maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée
+et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de
+lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces
+grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré
+la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces
+écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque
+reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à
+hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en
+eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se
+moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une
+larme en mordant sa moustache.
+
+Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers
+six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
+partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules
+voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre
+laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son
+canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son
+chien.
+
+[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans
+la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins
+moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.]
+
+Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez
+elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous,
+surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
+simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés,
+ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un
+par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester,
+mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces
+rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son
+homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou
+vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage.
+
+Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser
+les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui
+disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot
+de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux
+vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de
+«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et
+le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre,
+c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par
+une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours
+dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas
+encore, mais elle trouverait certainement.
+
+Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il
+disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une
+saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des
+plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
+comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il
+aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses
+habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure
+du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et
+ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça
+où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal.
+Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la
+viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce
+grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de
+Rocfontaine.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade.
+Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut,
+avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
+s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire
+piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui
+ricana:
+
+--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui
+cabosser le nez comme je voudrais!...
+
+Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit
+à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire
+rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point
+amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement
+maternel:
+
+--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa
+Lisée?
+
+--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.
+
+--Qu'on va-t'i serser des yèvres?
+
+--Bou! hou! reprenait le petit chien.
+
+--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte
+tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre
+riant silencieusement dans sa barbe de bouc.
+
+Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il
+savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la
+porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette
+merveilleuse promesse.
+
+Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent
+extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux
+qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
+correspondent à la satisfaction des deux grands besoins
+primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le
+mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus
+vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux
+fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres
+aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes
+portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre
+à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
+grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
+bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue
+de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.
+
+Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence
+qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les
+plus belles espérances.
+
+Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et
+que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale,
+de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il
+allait habiter.
+
+Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout
+seul.
+
+Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour,
+toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient
+point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas,
+tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
+piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se
+retirant, lui aussi, avec prudence.
+
+Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce
+mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être
+transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un
+mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui:
+
+--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules
+tranquilles! Allons, viens ici!
+
+Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon
+et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis,
+absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.
+
+Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en
+travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la
+première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
+hésiter.
+
+--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée.
+
+Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa
+tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et
+allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
+roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.
+
+--Allons, viens-tu? reprit son maître.
+
+Mais Miraut ne bougeait pas.
+
+--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée.
+
+Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer
+qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant
+spectacle.
+
+--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant
+les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait
+toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens
+voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons,
+viens voir, viens, j'vas te présenter.
+
+La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en
+plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
+frétillant du fouet et tortillant du derrière.
+
+C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de
+compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et
+s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.
+
+Lisée flatta la bête et appela Mimi.
+
+En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir
+et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.
+
+Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de
+chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
+hauteur.
+
+--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu
+vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons,
+puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une
+paire d'amis.
+
+Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours
+digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les
+coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce
+qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
+promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre
+pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour
+en discerner le sexe.
+
+Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
+complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
+indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient
+abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par
+Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.
+
+--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite
+tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à
+présent.
+
+Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par
+les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre
+pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.
+
+On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet
+de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir
+mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.
+
+On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil
+et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon
+leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations
+sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et
+en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien.
+Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf
+toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue.
+
+Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse
+qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de
+Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
+d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des
+autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail
+haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation
+cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment
+troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être
+de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et
+des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les
+indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant
+au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé,
+le moisi et la vieille pisse.
+
+Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé
+d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la
+journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie
+de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la
+Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa
+petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois,
+se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi
+traître que peu chevaleresque du roquet.
+
+Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque,
+elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris,
+le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
+l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça
+vigoureusement le derrière.
+
+L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute
+allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours
+durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
+surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
+inattendue.
+
+Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice
+qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière,
+l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
+frémissant.
+
+--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un
+crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie
+ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère.
+
+--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son
+interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces
+charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
+s'accordent parfaitement.
+
+--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.
+
+--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les
+chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes,
+l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en
+connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du
+tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même
+bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce
+qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.
+
+--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure:
+ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se
+sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.
+
+--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une
+femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux
+devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe.
+Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une
+nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du
+rouge poulet, ça ne finit jamais.
+
+--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que
+l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion.
+
+Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la
+forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
+s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui,
+elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant
+qu'il ne la renvoyât à la maison.
+
+Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les
+travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
+l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant
+qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça
+commencerait son dressage.
+
+Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières,
+puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son
+maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.
+
+Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge,
+à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne
+bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
+se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
+autre.
+
+Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le
+mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
+jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais
+il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête
+aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se
+retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas
+de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
+yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.
+
+Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel
+aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux
+côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
+colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.
+
+--Viens ici, viens! petit imbécile!
+
+Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du
+bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à
+l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi,
+Miraut revint lécher la main pendante du patron.
+
+On arriva à la coupe.
+
+Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra
+si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère
+et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter
+jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
+douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et
+Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit
+que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner
+à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les
+bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya.
+À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée,
+mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances
+et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses
+propres moyens, à regagner les champs.
+
+Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé
+entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant
+les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur
+montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
+explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse,
+excitaient sa juvénile ardeur.
+
+De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il
+eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
+profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau
+ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la
+taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il
+abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
+
+Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux.
+Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
+la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les
+oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont
+de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un
+autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant
+son compagnon:
+
+--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]!
+
+[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois
+de la taupe.]
+
+--Comment, tu ne l'as pas encore?
+
+--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du
+pied!
+
+Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout
+à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces
+vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
+bois.
+
+Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le
+tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de
+bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre
+humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
+du sommeil de l'innocence.
+
+--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir,
+le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père
+et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des
+blouses et des tricots pour te coucher dessus.
+
+Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte
+d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
+l'emmena vers la maison.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de
+la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait
+devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
+blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot
+dans son derrière de chien.
+
+Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu
+auparavant.
+
+Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître,
+divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et,
+s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
+reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant
+que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite
+du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle
+n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa
+vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage,
+elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle
+jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans
+rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à
+coups de sabots.
+
+La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée
+était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle
+avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre
+était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou
+qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
+continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place
+sur le coussin, sous le poêle.
+
+Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais
+ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis
+sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le
+canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
+menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
+s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le
+jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de
+Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
+
+Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même
+l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux
+qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
+
+Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était,
+jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la
+truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les
+flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
+la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
+l'avertissait en le priant de cesser.
+
+D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien
+encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
+secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle
+n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la
+dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le
+malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables
+fantaisies.
+
+Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour
+l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui
+savait gré d'être gentil avec ses petits.
+
+--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte
+en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se
+contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les
+pattes en avant.
+
+Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis,
+s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire
+de la chatte:
+
+--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me
+la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière!
+Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le
+renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en
+crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais
+non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est
+là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est
+sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de
+l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je
+suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui
+mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si
+ça lui chante.
+
+Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait
+pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande
+remise, près de l'écurie des vaches.
+
+Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de
+main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la
+première fois les avantages de la claustration.
+
+Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit
+chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès
+que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment
+Miraut:
+
+--Allez, charogne! à la paille. Vite!
+
+Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à
+cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses
+amis les chats.
+
+--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle.
+
+Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le
+derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
+
+--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le
+faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me
+l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse!
+
+--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce
+qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là,
+valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que
+ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon.
+Toujours aussi chameau! ...
+
+--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que
+ton chien n'écoute rien.
+
+--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon
+petit, viens, appela doucement Lisée.
+
+Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense,
+tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les
+pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
+s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
+
+--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais
+bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.
+
+Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux
+franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue
+comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
+
+Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite
+chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours
+suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
+
+--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée.
+
+--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
+
+Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait
+préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le
+flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument
+dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut
+franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
+nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
+
+Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses
+membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux
+humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
+de l'emmener.
+
+--Reste! commanda assez énergiquement Lisée.
+
+Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec,
+il ajouta, persuasif:
+
+--Couche-toi, mon petit, voyons!
+
+Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême
+recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa
+décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta,
+la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
+pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler
+en désespéré.
+
+--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le
+village va croire qu'on s'égorge ici.
+
+--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le
+laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs
+pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce
+qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la
+voix.
+
+Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il
+continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à
+autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être
+qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
+délivrer.
+
+Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée
+frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
+tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui,
+il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya
+même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
+
+Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il
+jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions
+tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de
+rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de
+paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
+tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en
+sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa
+prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé
+avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être
+Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
+
+Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le
+bruit des sabots de la patronne.
+
+Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait
+mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut,
+puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
+
+Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le
+lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté;
+mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des
+bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière
+est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
+bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les
+portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les
+bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un
+enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la
+porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
+
+Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il
+gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents
+s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.
+
+Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait:
+
+--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu!
+
+Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et
+la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main.
+
+Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était
+caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage,
+tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
+l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.
+
+Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se
+tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne
+fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous.
+
+Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait
+entendre les poules qui, intriguées de son reniflement,
+s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!...
+cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud.
+
+Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui
+échappa.
+
+Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la
+fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se
+meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se
+rasseoir sur sa paille.
+
+Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de
+se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût,
+qu'il portât quelque chose à sa gueule.
+
+Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous
+les objets qui garnissaient la pièce.
+
+Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il
+l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os,
+dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie;
+puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et,
+la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus
+en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de
+tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres,
+mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las,
+éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
+remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu
+d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
+joie.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe,
+commanda Lisée en rentrant à la maison.
+
+--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la
+femme.
+
+--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la
+piquer au vif.
+
+Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde:
+
+--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de
+me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je
+n'ai pas arrêté une minute de travailler.
+
+--De la langue, compléta le chasseur.
+
+--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien
+il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus
+rien que vot' domestique à tous les deux.
+
+Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise.
+
+Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le
+pas et ne bougea mie de sa paille.
+
+Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel,
+prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin:
+
+--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce
+cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer!
+Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir?
+
+Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui
+ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant
+avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait
+bien pu se rendre encore coupable.
+
+Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout
+ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte,
+craignant fort la raclée.
+
+Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire,
+d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui
+découvrait les chicots.
+
+--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce
+a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre?
+
+La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les
+brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
+rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux
+fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris
+de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles
+pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui
+ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de
+tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle
+dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire.
+
+--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.
+
+--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes
+peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et
+bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six
+sous!
+
+--Où étaient-elles? questionna Lisée.
+
+--Elles étaient pendues à une solive du plafond.
+
+--Faut pas essayer de me monter le coup!
+
+--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous,
+il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche.
+
+Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les
+peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment
+avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un
+peu. Mais, tout de même...
+
+Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.
+
+À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû
+opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
+élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il
+avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa
+chute.
+
+Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir!
+
+Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement
+tenté.
+
+--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres!
+Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe!
+
+--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte.
+
+--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux
+de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne
+faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher.
+
+La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il
+endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup
+de sabot dans les côtes.
+
+Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta:
+
+--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses
+vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui
+nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
+
+--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant.
+
+Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il
+prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
+mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui
+faire de mal et se mettre enfin debout.
+
+Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec
+bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude
+était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
+de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,
+les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.
+
+--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte,
+il n'est donc jamais content?
+
+Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots
+d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser
+son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
+le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!»
+
+Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut
+cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les
+mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se
+remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
+s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.
+
+On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût
+été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle
+constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux
+mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
+qu'il mastiquait consciencieusement.
+
+Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui:
+
+--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle.
+
+La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de
+petits morceaux manquaient.
+
+--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour
+l'excuser.
+
+Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était
+armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était
+réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa
+conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
+traduisait par un débit chez le cordonnier.
+
+À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux
+époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
+entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas
+fichu à la porte séance tenante.
+
+Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda,
+goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle
+en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
+punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la
+remise.
+
+Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à
+hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
+portes.
+
+De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son
+farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
+minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.
+
+La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de
+communication, une chatière avec battant refermant le trou avait
+été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
+selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête
+ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle
+elle se glissait.
+
+Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les
+encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut,
+explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez,
+remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
+laissant entrevoir un coin de l'écurie.
+
+Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein
+d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et
+engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant
+qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
+gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de
+toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que
+par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort
+surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut
+légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher
+les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant
+trop vivement.
+
+Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la
+crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient
+de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes
+sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations
+puissantes l'intriguèrent extrêmement.
+
+Ah! passer par ce trou!
+
+Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais
+il ne put aller plus loin.
+
+Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à
+grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin
+d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
+s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles
+odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
+composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
+volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au
+fond, dans cette prison à claire-voie?
+
+Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande
+de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à
+reflets rouges.
+
+Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et
+soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres
+qu'il ne connaissait point.
+
+Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa
+violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup
+sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière,
+alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
+surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un
+coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un
+aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent
+tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite
+folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du
+pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements
+suraigus.
+
+Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut
+réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont
+il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
+selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu
+à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
+royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie,
+prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage,
+se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et
+volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs
+regardaient tout cela en meuglant.
+
+Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir
+dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer;
+le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co,
+co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre
+ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades,
+voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
+ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement
+trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière
+dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup
+de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à
+piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres
+bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux
+mieux.
+
+Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de
+prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la
+remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
+Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
+frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés
+tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient
+stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait
+d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.
+
+Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait
+mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il
+allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre
+les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.
+
+La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le
+maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la
+bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à
+grands coups de pied ensuite.
+
+Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la
+remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des
+dégâts.
+
+Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme
+des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de
+piauler, gisait raide sur les pavés.
+
+--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas,
+conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais
+ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure
+«ouveuse»[8]!
+
+[Note 8: Ouveuse: pondeuse.]
+
+--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut
+pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit:
+donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne
+ne saura rien.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je
+vais lui en griller une tout de suite.
+
+Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes.
+
+La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais
+au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer,
+Lisée rentra inopinément.
+
+--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des
+frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne
+plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en
+train de fricoter vous deux?
+
+--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu
+iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins.
+
+--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça
+ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut
+te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien,
+répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne
+savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la
+pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie,
+tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en
+avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de
+vieille bique.
+
+Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en
+lui-même:
+
+--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas
+de sottises!
+
+La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle
+allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que
+son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec
+soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux
+du ménage.
+
+Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la
+nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour
+elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
+tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre
+haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand
+elle se fut assurée qu'il dormait profondément.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain
+matin.
+
+Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa
+sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un
+tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
+sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.
+
+Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit
+sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
+retira vivement, sentant le mouillé et le froid.
+
+Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa
+chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira...
+
+Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot?
+
+--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça
+se fait?
+
+--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il
+y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore
+saoul!
+
+Elle s'approcha, puis s'exclama:
+
+--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas
+de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau
+petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au
+moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait
+plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les
+jours!
+
+Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner
+le liquide.
+
+--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante,
+peut-être que tu ne douteras plus, après.
+
+--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou
+les chats; un chien, ça pisse davantage.
+
+--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer
+un coup.
+
+Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter
+l'histoire à tout le village.
+
+--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici!
+
+Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
+
+Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par
+le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à
+mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix
+d'un air courroucé:
+
+--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je
+t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant.
+
+Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace,
+balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
+demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale,
+le traitait comme la patronne.
+
+Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas
+réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait
+certainement plus de part que la mauvaise volonté.
+
+Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré,
+léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix
+reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
+qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.
+
+--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant.
+
+Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière
+et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il
+se rendait, une vannette à la main.
+
+--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la
+femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si
+vite réconciliés.
+
+Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses
+gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers,
+ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour
+les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
+attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte.
+L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les
+mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même
+jeu que Lisée.
+
+L'après-midi, il le suivit aux champs.
+
+Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des
+confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir
+évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins
+secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
+des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
+poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son
+maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux
+alentours.
+
+C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils
+mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
+venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en
+lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des
+jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne
+pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et
+s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le
+chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège.
+
+Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur
+laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter
+des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux
+et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
+ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
+circuits investigateurs.
+
+Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit
+bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un
+demi-pied et soufflant comme un phoque.
+
+--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra,
+mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse.
+
+Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village,
+Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes
+et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
+voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent
+connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant,
+l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que
+Lisée était là.
+
+Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une
+demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de
+démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient
+soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande
+innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
+cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa
+porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage.
+Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour
+Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la
+Guélotte.
+
+Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses
+pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte
+ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil
+d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse
+d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses
+soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au
+vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard
+qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de
+sifflet de son maître.
+
+L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui
+sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne
+suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de
+nouvelles et fructueuses explorations.
+
+Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit.
+
+--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais,
+tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer
+quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner
+comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi.
+
+Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent.
+
+Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et
+Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement
+de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire
+l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
+ne point prendre au préalable conseil de la patronne.
+
+«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça»,
+pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par
+devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point
+trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très
+peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
+condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent
+le nez des chiens de chasse.
+
+Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe
+quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita
+la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe.
+
+--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en
+mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De
+Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme.
+
+--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras
+en enfer et ce sera bien fait.
+
+--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je
+demande!
+
+La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le
+plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter.
+
+--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont
+pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas.
+
+--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne
+manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher.
+
+--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.
+
+--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce
+milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire
+plaisir et à toi aussi.
+
+--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.
+
+--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la
+femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se
+brosser pour avoir de la soupe demain matin.
+
+Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru
+immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
+croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque
+aussitôt.
+
+--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant.
+
+--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne!
+
+Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux
+osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à
+les ronger et à les avaler.
+
+--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher,
+qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?
+
+--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je
+vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de
+race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah!
+s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est
+parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
+décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré
+qu'il n'y touchât pas.
+
+--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle
+race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que
+tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis
+que tu as!
+
+--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules
+parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu
+l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si
+jamais il tord le cou à une deuxième.
+
+--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure
+bien que je l'assommerai à coups de trique.
+
+--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand
+j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.
+
+--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table.
+
+--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit
+Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia
+Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du
+Sauveur.
+
+--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une
+voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non,
+je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien!
+
+--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour
+demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne
+heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
+Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une
+dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à
+débourser à l'auberge.
+
+--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore
+un chien au lieu d'un cochon.
+
+--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une
+autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la
+canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme
+le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce
+qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
+enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut
+qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la
+maison et dans le verger.
+
+--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait
+seulement se faire assommer, je serais assez heureuse!
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne
+heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
+maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez
+Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le
+patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
+partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
+enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis
+et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.
+
+Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture,
+démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels.
+
+Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par
+inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec
+les chats.
+
+--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener
+avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant,
+répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
+automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous
+tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite
+se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et
+revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.
+
+Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un
+chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par
+derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
+voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.
+
+D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement
+distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout
+quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt
+sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
+instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer
+une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien
+on ne sait jamais où.
+
+Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui
+maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la
+Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle
+jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle
+ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue
+et le lança dehors avec un coup de savate, en disant:
+
+--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu
+peux.
+
+Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour,
+puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche.
+
+Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la
+voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans,
+rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
+secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
+s'appuyer sur ses jarrets.
+
+Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et
+reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage,
+jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
+frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de
+l'avoir si vite retrouvé.
+
+--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la
+tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi?
+C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle
+l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais;
+ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait
+pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur.
+
+[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée,
+ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et
+naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une
+fois pour toutes.]
+
+Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de
+cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait
+s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
+route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait
+pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre
+au retour.
+
+Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le
+chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à
+s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.
+
+--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas
+retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au
+milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins
+quelqu'un qui aille au pays!
+
+Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du
+moulin de Velrans.
+
+--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne
+pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux
+gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout
+contents de remmener Miraut chez nous.
+
+Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre
+Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte
+sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait
+un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
+d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son
+maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
+corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses,
+leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis.
+
+De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en
+vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très
+affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et
+deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune
+chien qu'ils tenaient en laisse.
+
+--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a
+passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.
+
+--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid
+et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera
+cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave
+imbécile de voleur l'ait ramassé!
+
+Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre
+réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
+pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et,
+après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à
+une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
+
+Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en
+appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
+vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes
+pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand
+linceux qui recouvrait la pâte.
+
+--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte.
+
+Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui
+poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
+aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
+courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup
+de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement
+chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se
+déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
+
+[Note 10: Raim: rameau]
+
+Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il
+découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
+consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de
+Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de
+la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas
+pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir
+en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni
+discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus,
+quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui
+tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure,
+désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
+
+Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune
+aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui
+s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
+passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
+prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se
+sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas
+suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en
+l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le
+rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des
+voisins et de faire peur aux gosses.
+
+Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien;
+il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son
+balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la
+patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac,
+il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
+faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
+
+Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient
+fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros
+chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une
+bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à
+lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté
+qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
+
+Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de
+lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit
+violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du
+nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint
+au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
+aurait peut-être trempé sa soupe.
+
+Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes
+ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses
+hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long
+manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
+béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
+précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et
+nettoyé pour cet usage.
+
+Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus
+fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la
+pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour
+des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
+maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la
+perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse
+brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine,
+n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la
+femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes
+assez brèves et répétées.
+
+[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou
+quatre pieds de long.]
+
+--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va
+demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.
+
+Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et
+qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
+réexpulsa violemment de la pièce et de la maison:
+
+--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es
+si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour
+ça!
+
+De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation
+à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement
+et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai,
+il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
+ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.
+
+Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il
+se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de
+grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et
+de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le
+museau sur les pattes de derrière.
+
+Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des
+meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres
+bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats;
+mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si
+léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.
+
+La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans
+doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce
+méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie?
+
+Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se
+mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme
+il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute
+découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque
+autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait
+des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines;
+aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était
+pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et,
+comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il
+ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer
+vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
+connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les
+buissons familiers.
+
+Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait
+famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis
+cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois.
+
+Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses
+affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant
+vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
+déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.
+
+Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant,
+il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par
+Velrans.
+
+--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce
+serait me faire affront.
+
+On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de
+taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la
+brièveté de sa visite:
+
+--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen,
+et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait
+pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et
+laisser les bêtes prendre froid.
+
+À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les
+cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il
+était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
+poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia
+la ficelle et il mît sa tête au trou.
+
+--C'est un verrat, prévint Lisée.
+
+--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami.
+Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas
+bonne et empoisonne le pissat.
+
+--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée.
+
+Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant
+la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette,
+qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.
+
+--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais
+tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.
+
+--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans
+trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma
+femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma
+femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute,
+cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler?
+
+--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla
+Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas
+être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon!
+
+--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules;
+mais Miraut se charge de les éclaircir.
+
+Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler
+chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de
+derrière les fagots.
+
+Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non
+sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert,
+puis il s'enquit de Miraut.
+
+Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec
+complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon
+chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne
+professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
+rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure
+que possible.
+
+--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que
+les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.
+
+Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour
+l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années
+où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
+gibier pour doubler au moins le prix du permis.
+
+Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que
+cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son
+absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
+qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si
+ça devenait nécessaire.
+
+Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée
+revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
+
+Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la
+voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand
+on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à
+manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
+terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
+prendre le café par la même occasion.
+
+Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein
+groin, il se dirigea vers la maison.
+
+--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi?
+ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la
+Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a
+encore du Miraut là-dessous.
+
+De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas
+même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant
+sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était,
+paraît-il, rongée, lui beuglait au visage:
+
+--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de
+viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en
+manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les
+paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye!
+
+--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a
+tué celle-ci?
+
+--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du
+maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du
+curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est
+les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé
+dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en
+train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de
+lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
+peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse
+et que tous ces gens ont eu la berlue!
+
+--Combien vaut-elle, ta poule?
+
+--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les
+jours...
+
+--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te
+demande combien tu veux de ta poule?
+
+--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine...
+
+--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle
+t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins
+qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la
+douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule.
+Combien vaut-elle?
+
+--Quat'francs! rugit la vieille fille.
+
+--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée.
+Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut
+trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien.
+
+--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois
+pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui
+casserai les reins!
+
+--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à
+Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc,
+rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa
+volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois;
+j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir
+de la laisser ici, hein!
+
+--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.
+
+--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa
+femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça
+fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.
+
+La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en
+oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
+prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter
+à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et,
+après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à
+la cuisine.
+
+Philomen entrait justement.
+
+--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et
+s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un
+vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas
+les moyens.
+
+--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger.
+
+Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils
+pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
+
+Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même
+point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil
+tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
+la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse.
+
+Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée
+qui allait gronder et tempêter.
+
+--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il
+n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir.
+
+--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah!
+la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas
+étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet
+depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien!
+
+Attends un peu!
+
+Ils rentrèrent à la cuisine.
+
+--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée
+aujourd'hui?
+
+--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait!
+
+--Et avec quoi, s'il te plaît?
+
+--!...
+
+--Je te demande avec quoi, sacrée garce!
+
+--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four,
+j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le
+souper...
+
+--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à
+manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à
+celui-ci que tu auras affaire.
+
+Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin
+ferré.
+
+--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée
+de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les
+bêtes crever de faim!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer
+Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses
+faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
+premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus
+tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur
+création.
+
+De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie
+essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à
+nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver
+le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier
+jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien
+tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne
+seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela
+se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule,
+s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de
+jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir
+de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de
+lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif
+et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus
+dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups
+de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié
+précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment.
+C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus
+qu'à lui donner la chasse.
+
+Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille,
+parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés,
+il n'aspirait qu'à un but: sortir.
+
+Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement
+réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion
+de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en
+rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
+fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds
+au-dessus du sol.
+
+Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à
+atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha
+tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de
+l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à
+terre.
+
+Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et
+massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans
+laquelle on l'avait taillée.
+
+Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal,
+démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi
+bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un
+chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou
+presque rien des contraintes domestiques.
+
+Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit
+où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le
+cadre de bois.
+
+Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre
+et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait
+énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant,
+les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez,
+cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme
+chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point
+les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.
+
+Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête,
+amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une
+heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit
+claquer la porte de la cuisine.
+
+Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà
+ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la
+volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent
+été là, il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment,
+il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à
+contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu
+lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable,
+il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna
+vivement besogner.
+
+Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée,
+qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il
+bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la
+Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle
+repartait, beuglant à pleine gorge:
+
+--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger
+la porte de dehors.
+
+Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment,
+on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait
+recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc,
+ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.
+
+Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener
+dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil
+et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant
+d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir,
+prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant
+et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
+mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un
+pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois
+amical et grave.
+
+Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée
+de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne
+pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait
+comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la
+clef des champs.
+
+Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut,
+qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau
+picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un
+putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là
+lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes
+rouges de sang.
+
+Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte
+ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la
+Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier
+plus fort que l'autre.
+
+Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus
+énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le
+chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.
+
+Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut,
+il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque
+sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien
+lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la
+remise.
+
+--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille
+déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est
+ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras
+grogner après.
+
+Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se
+retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait
+pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.
+
+Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne.
+Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de
+prendre son mari par la douceur.
+
+Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois
+l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau
+salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
+plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout
+seul.
+
+--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons
+pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes
+d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il
+nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il
+s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
+voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
+t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau
+en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est
+ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans
+les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne
+peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au
+gros.
+
+--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on
+peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne
+pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui
+dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines,
+je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre
+qu'il n'y doit pas toucher.
+
+Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits
+contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
+étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un
+(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de
+serpe.
+
+Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit.
+
+--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là
+est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part,
+tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être
+innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que
+ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui
+ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles
+pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les
+boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.
+
+--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la
+Guélotte.
+
+--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre
+côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un
+chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à
+courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas
+grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent
+grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te
+nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons,
+et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils
+peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul
+coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur
+les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne
+peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait
+malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il
+«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière
+lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui
+qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce
+de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
+tranquille.
+
+--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette
+charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution
+plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.
+
+Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin,
+après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à
+Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans
+trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies
+qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.
+
+Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement
+de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires.
+
+Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait
+aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors:
+quelque chose le préoccupait et le gênait.
+
+Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie,
+mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba.
+
+Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de
+ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait
+bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au
+nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer
+avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite
+tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette
+entrave agaçante.
+
+Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander
+de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement
+Lisée n'accéda point à son désir.
+
+--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les
+poules!
+
+Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se
+plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se
+plaindre.
+
+C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire
+sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets,
+aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les
+arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
+remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau
+sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant,
+pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant
+comme fou de désespoir.
+
+À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant
+se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour
+tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui
+lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.
+
+En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la
+tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était
+absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre
+lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si
+Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait»,
+et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa
+muselière.
+
+«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui
+remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour
+suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la
+tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en
+hurlant.
+
+On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt
+saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se
+disant:
+
+«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.»
+
+Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le
+chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et
+libre.
+
+Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de
+pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si
+bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer
+de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa
+pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le
+sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre
+ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
+
+Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint
+tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et
+assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
+d'arracher.
+
+La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire,
+et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser:
+
+--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une
+de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et
+moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te
+l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas
+si on te la fera payer.
+
+--Je te remercie, proféra sèchement Lisée.
+
+Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier,
+lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec
+cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il
+administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant
+d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît
+bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de
+la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de
+s'attaquer encore à ces bestioles-là.
+
+Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.
+
+--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras
+celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en
+aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends
+un peu.
+
+Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille
+sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les
+pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à
+une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet
+appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner
+la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui,
+Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler
+en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un
+jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou
+la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en
+ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer
+jamais.
+
+Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la
+poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient
+cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était
+honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
+pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
+s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux
+navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se
+débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point
+à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le
+chatouillait, il éternuait et il pleurait.
+
+Lisée fut inflexible.
+
+--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle
+pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra.
+C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez.
+
+De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un
+forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur,
+Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes,
+et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui
+était possible de le faire.
+
+Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et
+le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer
+enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin
+la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait
+des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.
+
+Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu,
+le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par
+le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda
+à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
+le pantalon de droguet.
+
+--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans
+colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère.
+
+Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que
+ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la
+poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du
+célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas,
+venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui
+s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la
+tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées,
+formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau
+vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui
+rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers
+l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles
+sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur
+paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou
+la saine émanation sonore du village.
+
+Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre
+de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de
+poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le
+chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué,
+lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était
+gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des
+yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées
+de son éternel brûle-gueule.
+
+Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le
+reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt,
+frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine
+et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.
+
+--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée.
+
+--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le
+moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le
+bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et
+qui servait de banc rustique.
+
+Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison,
+du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des
+labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes
+conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de
+liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de
+l'hiver prochain.
+
+Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation
+un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à
+la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements
+consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée
+de l'angélus du soir.
+
+Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à
+pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons
+s'éparpillèrent en roulements pressés.
+
+Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se
+soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis,
+levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui
+aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.
+
+--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler
+Lisée.
+
+Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et
+le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en
+petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.
+
+--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en
+entendant les cloches.
+
+--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir.
+Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça
+vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge;
+c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme
+ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à
+Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce
+n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en
+fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est
+parce qu'ils souffrent.
+
+--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas
+souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois
+le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille
+est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu
+que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la
+cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni
+dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté
+et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
+par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain
+au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les
+accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont
+plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme
+nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble.
+
+--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils
+pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches,
+puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près,
+en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont
+de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris!
+
+--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans
+leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon
+précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.
+
+--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur
+faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune
+dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les
+épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur
+place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et
+inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et
+qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils
+n'y font plus attention.
+
+--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens
+de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les
+chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches.
+
+--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de
+garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que
+les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le
+nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le
+nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches,
+comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui
+ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le
+même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou
+même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a
+fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous
+autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
+pourtant avec notre nez.
+
+--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous
+regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose
+de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les
+lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur
+intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type
+que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et
+l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en
+conséquence.
+
+--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux
+brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a
+fait sa rentrée.
+
+--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il
+prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre
+trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi,
+fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
+ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf
+et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est
+«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un
+gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour
+qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait,
+il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous
+par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à
+autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il
+claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que
+c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège
+qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire,
+le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout.
+
+--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen.
+
+--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour
+sans manger du chiendent.
+
+--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta
+place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant
+mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.
+
+--Je sais bien, mais qu'y faire?
+
+--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les
+meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta
+place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur
+de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à
+avaler le tout.
+
+--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes,
+mais cela non plus n'empêche rien bien souvent.
+
+--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.
+
+--La manges-tu avec nous? invita Lisée.
+
+--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour
+une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure.
+
+--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et
+rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.
+
+Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait.
+Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau
+matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa
+paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec
+hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes
+et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme
+une salive trop épaisse.
+
+--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est!
+Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas!
+
+Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à
+laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un
+peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à
+gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement
+hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de
+la chambre.
+
+Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient
+chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait
+envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait.
+
+Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du
+lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au
+fond de l'assiette la poussière jaune.
+
+Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en
+pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par
+se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de
+poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous
+l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et
+appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.
+
+On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est
+bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut
+pas non plus lui faire grand mal.
+
+Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait,
+paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours
+frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée,
+c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il
+avait toujours froid. De temps en temps, il se levait
+douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur
+la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste
+comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête
+dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus,
+vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.
+
+Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées
+épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché
+en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un
+perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux
+maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la
+complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa
+somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique,
+le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais
+venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait
+pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus;
+mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le
+réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne
+jaillissait et qui semblaient désespérés.
+
+Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que
+toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui
+persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un
+chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages,
+eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle,
+ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le
+brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela
+s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte;
+si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus
+apparente, il se tait.
+
+Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a
+vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways
+ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais
+cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille,
+ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent
+sans se plaindre.
+
+Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner
+le stoïcisme.
+
+Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se
+plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point
+désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine,
+profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors.
+
+Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle
+disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de
+bon débarrassée bientôt.
+
+Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée
+du braconnier provoqua la rentrée du chien.
+
+Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à
+côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le
+caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
+gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler
+quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la
+pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.
+
+Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire
+contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les
+troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas.
+Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires,
+médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des
+pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise
+dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre
+profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
+paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal
+mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures
+les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui
+produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait
+ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de
+la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour
+la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le
+sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns
+veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais
+affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite,
+nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de
+fixer un remède.
+
+Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un
+Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le
+conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était
+possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie.
+
+En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches
+roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée,
+tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de
+garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.
+
+Le Velrans insista.
+
+Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une
+huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce
+temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un
+secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les
+entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la
+famille.
+
+Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets
+pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait
+à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des
+bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci
+faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la
+guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter
+d'argent comme rétribution.
+
+L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et
+conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans
+l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous
+deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.
+
+Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit
+dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine;
+ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la
+pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
+politique.
+
+Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec
+Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut
+qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas,
+heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de
+l'État.
+
+La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point:
+que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux,
+n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette
+conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
+on se sépara en se serrant la main.
+
+--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu
+n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il
+pourra marcher tout seul, je te le promets.
+
+Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne,
+où la semaine lui parut démesurément longue.
+
+Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en
+effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de
+la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait;
+l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait,
+l'appétit reprenait.
+
+--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant
+quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée
+et à Pépé.
+
+--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as
+jamais reparlé de ton goret.
+
+--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il
+bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut
+sympathise jamais avec lui.
+
+--Ah!
+
+--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où
+il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez
+comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne
+lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance,
+mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu
+n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma
+parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas
+refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne
+soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un
+bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un
+verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.
+
+--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits
+services qu'on se doit entre pays.
+
+On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en
+but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui
+goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième
+pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si
+bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères,
+parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls
+comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa
+décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée.
+
+À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au
+premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que
+le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.
+
+Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois,
+son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que
+jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder
+flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.
+
+--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne
+risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.
+
+Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le
+chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se
+coucher à la chambre du dessus.
+
+Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe
+plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
+ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
+convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le
+buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis
+en réserve par sa femme pour le repas du lendemain.
+
+--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon
+petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est
+elle qui fera maigre demain.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Miraut reprit rapidement.
+
+--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui
+confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui
+bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres
+moyens.
+
+--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps,
+elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au
+moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant
+lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des
+environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme
+les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes
+portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage!
+malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait.
+
+Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si
+j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale
+bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et
+ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux
+gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
+que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est
+toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans
+compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux,
+je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque
+couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne
+valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les
+portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus
+pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours
+fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la
+chose maintenant.
+
+--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir,
+s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon;
+d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce
+que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse,
+une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
+arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.
+
+--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure
+de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se
+montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se
+laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
+ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de
+rien.
+
+--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge.
+
+Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître,
+c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un
+père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
+l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux
+qu'il pouvait.
+
+Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale,
+n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
+souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps
+abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de
+très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami
+et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et
+sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
+
+Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux
+champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
+puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des
+corbeaux et au déterrage des taupes.
+
+Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le
+faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies,
+à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
+ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
+tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits
+préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
+
+L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus
+en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il
+tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible,
+ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même,
+à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un
+jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se
+trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui
+émettait des émanations si particulièrement excitantes.
+
+[Note 12: À maintes reprises]
+
+Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant
+à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il
+regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui
+l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est
+préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
+vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins,
+suivre le premier avec espoir de l'attraper.
+
+Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le
+caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une
+couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion.
+De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le
+lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
+serait un jour un maître lanceur.
+
+Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été
+besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens
+pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
+vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il
+arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât
+seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça
+y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien;
+plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone
+toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il
+s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil
+dans le canton.
+
+Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant
+lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et
+toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des
+senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de
+temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel
+caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment
+arrosés par des confrères inconnus.
+
+--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui
+racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était
+comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la
+source de Bêche.
+
+--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva
+Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain
+sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la
+Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
+
+--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à
+la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de
+danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent
+et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop
+gosse pour penser à ces affaires-là.
+
+De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne
+fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
+respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique
+du chasseur.
+
+On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la
+compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
+oreilles.
+
+D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite
+elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et
+filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi,
+passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
+tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire;
+puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle
+se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la
+queue de côté et attendit.
+
+Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un
+divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus
+belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone
+se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à
+l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en
+évidence le postérieur sous le nez.
+
+L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et
+Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt,
+puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup
+de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les
+batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
+
+C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute,
+obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
+commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta
+dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et
+s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
+
+Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que
+c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques
+minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en
+voulut faire autant.
+
+C'était ce que demandait la chienne.
+
+Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle
+du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour
+alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique
+et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et
+profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire
+réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
+
+Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une
+bonne grâce évidente à ses manoeuvres.
+
+Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait
+vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
+remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le
+cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide
+et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit
+venir et ne vient jamais.
+
+À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et
+la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
+
+Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait,
+remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
+devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
+alentours et renifler aux portes.
+
+Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la
+maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
+ses exercices.
+
+--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a
+vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné,
+salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il
+s'en ferait crever.
+
+Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé
+pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
+tentatives amoureuses.
+
+--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un
+salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en
+folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
+
+Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se
+serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant
+d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
+permettaient encore d'atteindre.
+
+--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les
+ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant
+qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
+
+--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse
+pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie
+d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le
+fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne
+heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on
+en trouvait un sur pied...
+
+Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du
+pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée
+partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
+source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
+
+Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du
+bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
+renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait
+certainement passé par là.
+
+--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton
+particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il
+est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant
+du doigt une «rentrée», une brèche de mur.
+
+Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de
+gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très
+fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
+de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et
+s'y enfila tout seul.
+
+--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
+
+Mais cela devenait sérieux.
+
+Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança,
+écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire,
+le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
+
+Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette
+incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui
+montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
+
+Ah! ce fut une belle galopade.
+
+«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!»
+
+--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
+tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité,
+Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu,
+mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami,
+c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait,
+çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre
+le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer.
+Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est
+qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais
+laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la
+bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen,
+qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards!
+Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
+bonne bouteille.
+
+Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs
+défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
+merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez
+Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de
+digne façon cette journée mémorable.
+
+À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée
+des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée,
+tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en
+revenant vers son logis:
+
+--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe
+que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que
+je le tue!...
+
+Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à
+ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne
+et éclairée.
+
+«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce
+qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore
+couchée?»
+
+Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un
+entre-bâillement de rideaux.
+
+Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant,
+immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
+intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
+
+--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince
+en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci,
+éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au
+derrière. Et je t'en vais foutre, moi!
+
+Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de
+discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes
+jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
+qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit
+point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant,
+grognant et sacrant:
+
+--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots
+pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait
+pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré
+nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver
+ça!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il
+eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
+d'emmener son chien avec lui.
+
+Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans
+oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes
+de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
+une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur,
+et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où
+son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au
+moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune
+levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la
+chasse durant plus de trois longues heures.
+
+Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus
+circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
+langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
+maison.
+
+Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la
+claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
+Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
+l'autorisation de son maître.
+
+Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue
+tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins
+comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
+allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
+entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans
+s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la
+forêt.
+
+Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune
+camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
+peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
+expédition nocturne et cette partie de plaisir.
+
+C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint
+directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
+s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un
+morceau de fer.
+
+Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines,
+s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
+respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié,
+elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements
+de Miraut.
+
+À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi
+qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
+l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de
+la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée,
+depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières,
+ne manqua pas non plus de saisir.
+
+Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main
+pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne
+lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
+chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en
+conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait
+un peu plus loin.
+
+--Vas-y! va! proféra-t-il simplement.
+
+Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
+
+Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de
+partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux
+et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation,
+il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou
+de la haie du grand clos.
+
+Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se
+grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent
+dans la direction de la coupe.
+
+Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
+
+--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.
+
+--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre
+et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai
+eu qu'à lui faire signe.
+
+--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en
+aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à
+mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa
+peau et ses viandes.
+
+--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas
+mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule,
+si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine
+de chasse.
+
+--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen.
+
+--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je
+commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être
+sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la
+chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à
+Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la
+poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et,
+pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de
+la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui
+faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
+
+--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est
+généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives
+ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est
+égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise
+cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais
+m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
+
+--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa
+bouche.
+
+Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de
+la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre
+et d'un autre encore.
+
+--Ils ont déjà lancé.
+
+--Non, non! pas encore, écoute bien!
+
+Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer
+retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
+paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
+bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
+inondait d'une joie pure.
+
+--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout
+d'un instant.
+
+Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La
+conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
+parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
+rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent
+leur causerie en remarquant à voix haute:
+
+--Ils le ramènent!
+
+Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se
+rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
+perdit encore et Philomen affirma:
+
+--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant
+qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur
+courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à
+cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de
+sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
+
+--Et moi itou, répondit Lisée.
+
+Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire
+ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
+serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa
+le verrou, gagna son lit et s'endormit.
+
+Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et
+s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de
+sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
+cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois
+du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
+
+--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer
+avec admiration.
+
+Et il revint se coucher, tout content.
+
+Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas
+de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté
+comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
+loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue,
+sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout
+rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec
+quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les
+flancs.
+
+Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements
+très tendres en se dressant contre ses genoux.
+
+C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et
+jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la
+peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
+en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le
+même état.
+
+--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la
+fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle
+puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais
+quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger,
+elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
+
+--Lui aussi, affirma Lisée.
+
+--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à
+l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux,
+qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les
+dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
+
+Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée,
+ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite
+à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
+
+Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse
+ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites
+plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un
+veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que
+le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à
+côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,
+partait quand même seul à la chasse.
+
+Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et
+s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la
+science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la
+maison.
+
+Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long
+jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
+
+Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien
+qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de
+détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de
+la cuisine.
+
+La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale
+bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait
+réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle
+lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr,
+ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
+
+* * *
+
+Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient
+arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en
+avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
+cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant
+le chargement des cartouches.
+
+La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture
+par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait
+prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
+francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de
+ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle
+les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et
+puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le
+braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses
+cartouches.
+
+Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été
+décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de
+pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui
+avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte,
+faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de
+transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles
+carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des
+pontets en cuivre et munies de canons immenses.
+
+Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé
+les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée,
+deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit
+sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
+Miraut.
+
+--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain?
+
+--Bouaoue! applaudissait Miraut.
+
+--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui
+montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura
+pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand
+garçon!
+
+Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de
+chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
+signification générale et manifestait, par des abois continuels,
+des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes,
+d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de
+lécher, son approbation et sa joie.
+
+Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils
+partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
+près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient,
+vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus
+tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du
+Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons
+passages.
+
+Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et
+substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
+donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
+réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
+d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha
+et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
+réveiller à l'heure qu'il s'était fixée.
+
+Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était
+debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement
+graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes
+poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout
+de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
+et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla
+ouvrir à Miraut.
+
+Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots
+d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes
+cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue
+droite et le nez de son maître.
+
+--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en
+s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.
+
+[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.]
+
+Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les
+attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les
+mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
+avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où
+ils voulaient commencer.
+
+C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante
+laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé.
+
+Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu
+favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à
+toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
+rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le
+taillis, et le reste ne fut pas long à venir.
+
+Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers
+et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.
+
+--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante
+mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours.
+
+Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut,
+s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet
+assez grand.
+
+Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans
+doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu
+près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va
+sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le
+ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement
+à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
+préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
+tard.
+
+Le braconnier avait eu bon nez de courir.
+
+Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de
+terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il
+vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
+allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.
+
+--Un beau coup de fusil! jugea-t-il.
+
+Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un
+chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court
+instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
+arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
+l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il
+fût à portée.
+
+Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de
+plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins
+(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette
+droite.
+
+Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et
+l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus
+tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
+
+Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut
+étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une
+minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
+suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée
+dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il
+distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons:
+
+--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit!
+
+Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en
+donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du
+drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
+d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre
+roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se
+rua sans tarder et avec frénésie.
+
+--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le
+déchire pas. Allons! doucement, doucement!
+
+Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute,
+Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça
+même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
+doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la
+gueule pour y aller de son franc coup de dent.
+
+Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le
+capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la
+vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
+poche-carnier de sa veste de chasse.
+
+Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour
+l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
+dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une
+à une.
+
+Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et
+griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le
+félicitait, tout heureux.
+
+--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi.
+
+Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il
+voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent
+profondément dédaignés.
+
+--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas
+dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les
+provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends
+un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure.
+
+Et la chasse continua.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.
+
+De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et
+des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé
+pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en
+bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les
+bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts
+intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
+
+Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en
+lui-même:
+
+«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé
+vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a
+toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux
+cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
+jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine:
+il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.»
+
+Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps
+contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on
+voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
+les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était
+remis à quêter et avait repris la lisière du bois.
+
+Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau,
+mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.
+
+Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu
+plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats
+plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
+bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au
+lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
+taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin
+de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
+la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où
+il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant.
+
+Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour
+mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
+longea l'arête du coteau.
+
+Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups
+de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois
+ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours
+brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien
+s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
+route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.
+
+Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie,
+ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient,
+revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans
+la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
+furibonds.
+
+Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils
+perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire
+avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.
+
+Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il
+s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point
+s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
+reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.
+
+Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au
+rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à
+petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises
+pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
+rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de
+bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son
+compagnon ces deux modes familiers de ralliement.
+
+Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée
+et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut
+entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et
+s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.
+
+La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de
+Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la
+direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme
+un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se
+tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa
+direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas
+encore.
+
+Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant
+de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton
+moins aigu.
+
+L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une
+fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus
+gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et
+voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de
+devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu
+ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si
+vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien.
+
+Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le
+morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant.
+
+Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se
+rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où
+Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre
+lui aussi dans sa carnassière.
+
+Les deux amis se sourirent.
+
+--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup?
+
+--Où l'as-tu rasé?
+
+Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force
+détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la
+croûte et en buvant un verre.
+
+Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se
+léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre
+tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
+devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
+attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de
+leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux
+de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et
+fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
+
+Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand
+bois.
+
+Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux
+belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au
+cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et
+d'en occire encore un vers les dix heures.
+
+Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les
+chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers
+le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
+l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les
+perdreaux et sur les cailles.
+
+--Y vas-tu demain? interrogea Lisée.
+
+--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes
+vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne
+la prenne pas tout entière.
+
+--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à
+l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me
+ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais;
+naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer
+deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à
+midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen
+Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous
+au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et
+les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça
+pourra faire une belle musique.
+
+--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de
+ma vendange de l'an passé: elle est fameuse.
+
+De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une
+missive ainsi libellée:
+
+Longeverne, le 1er septembre 18...
+
+«Mon vieux,
+
+«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je
+compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de
+mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.
+Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus
+tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.
+
+«Je te la serre de bien bon coeur,
+
+«LISÉE.»
+
+Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se
+perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que
+j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant
+pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi,
+comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours
+d'une brièveté et d'une concision admirables.
+
+Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on
+l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour
+une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
+
+Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à
+Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la
+robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme,
+aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il
+ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
+extrêmement susceptible.
+
+La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens,
+l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
+du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se
+trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une
+bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore
+l'arrivée de Bellone et de son maître.
+
+Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se
+congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
+recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
+goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
+Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé
+la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
+ventraille.
+
+Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot,
+qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit
+tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se
+l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout.
+Cela ne dura pas quinze secondes.
+
+Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition,
+allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement.
+
+--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de
+s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine
+de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.
+
+--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous
+ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les
+médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres
+bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens.
+
+Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers
+et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais
+malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du
+bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles
+dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à
+cent ans.
+
+--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui
+voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à
+boire.
+
+--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée.
+
+On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de
+sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de
+gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
+laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire,
+n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
+
+Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut
+guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements
+avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus,
+tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
+point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
+d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.
+
+Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut
+furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages
+qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour
+Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
+haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des
+menaces et des rosseries en se montrant les crocs.
+
+Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les
+haines tombèrent et tout fut oublié.
+
+Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le
+pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent
+silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le
+capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous
+le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de
+courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible.
+Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et
+Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait
+roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une
+trombe et disparaître au loin.
+
+Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais
+c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme
+il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne
+sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les
+quatre compères se morfondaient à écouter.
+
+Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se
+hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent
+en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions
+dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des
+chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
+bourrèrent leurs pipes en attendant.
+
+Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les
+sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de
+grelot.
+
+Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre
+haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un
+boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.
+
+--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien
+se dire?
+
+--Il n'en doit pas mener large.
+
+Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut
+du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint
+au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et
+manger leurs bouts de pain.
+
+Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux
+invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
+enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
+
+--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut?
+
+--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux
+d'avoir un lièvre à rapporter à la maison.
+
+Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à
+Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On
+savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village,
+les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en
+s'enquérant du jeune chien.
+
+--Eh bien! et Miraut?
+
+--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y
+connais.
+
+--J'en étais sûr, renchérissait le gros.
+
+C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un
+village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante
+du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non
+seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
+localité, quadrupèdes ou bipèdes.
+
+Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les
+chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour.
+En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
+de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui
+aussi, à sa façon, un apéritif.
+
+Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où
+les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille,
+de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
+allongés.
+
+Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient
+pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et
+palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
+sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et
+ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de
+pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe
+ou de la dent.
+
+Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher
+un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper
+sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes,
+se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les
+autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
+énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
+
+--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen,
+dégageant ainsi leur responsabilité.
+
+--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre
+en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire
+d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait
+souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]».
+
+[Note 14: Rises: plaisanteries.]
+
+--Si on allait à la soupe? proposa Lisée.
+
+On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les
+apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte,
+pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon
+coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné.
+
+Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le
+déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit
+honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
+mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.
+
+Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un
+ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
+réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives.
+La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de
+cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en
+profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à
+quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur
+soupe.
+
+Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de
+gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.
+
+Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os,
+croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
+consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les
+éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup
+échauffé l'enthousiasme des quatre amis.
+
+Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus
+merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils
+s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le
+moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si,
+entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin,
+après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le
+gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de
+débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer
+la bière aux quilles.
+
+On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres
+encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des
+pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
+dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on
+revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et
+quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent,
+vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de
+Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir
+leurs pas chancelants.
+
+Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne,
+ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens
+reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
+vieilles chansons de chasse aux airs bien connus:
+
+_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._
+
+Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain:
+
+_Et dans le lit de la marquise_
+
+_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent
+mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
+l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa
+presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des
+ficelles de son métier de courant.
+
+Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en
+plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la
+rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très
+vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait
+rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses
+conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les
+levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent,
+cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre
+sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
+grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les
+capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils
+veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les
+quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe
+dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite,
+puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De
+même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et
+ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du
+point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons
+variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps
+que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois
+une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au
+chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux
+pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et
+l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.
+
+Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon
+chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du
+maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne
+doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
+collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas
+échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce
+tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de
+la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement
+qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très
+vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les
+coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou
+mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au
+canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt
+réciproque.
+
+Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent
+bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien
+pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que
+coûte une piste et à lancer un capucin.
+
+Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il
+se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes
+fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
+tout seul, soit de compagnie avec la chienne.
+
+Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au
+bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on
+peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement
+distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant
+insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
+reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine
+bien délimité qu'il occupait depuis longtemps.
+
+Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer;
+Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs,
+ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement
+rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait
+occuper Lisée le capucin qu'il courait.
+
+Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au
+bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts
+de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
+affaire à forte partie.
+
+Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du
+grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point
+qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
+tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand
+mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles
+rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner
+le plus possible de terrain et aller très loin, très loin,
+préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays
+inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les
+camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de
+fusil.
+
+Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec
+l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises
+lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
+épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les
+pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas
+d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles!
+Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le
+dévorait.
+
+Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si
+longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du
+ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
+qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec
+soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble
+musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait
+la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux
+cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à
+la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées
+gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du
+ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être
+préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait
+rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
+sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des
+haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux
+regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que
+certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et
+qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales
+moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut
+décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre
+bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le
+dos ou dans les pattes.
+
+Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une
+fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et
+les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que
+cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il
+ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
+Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.
+
+Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces
+cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il
+savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
+les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner
+la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
+
+Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de
+pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble
+que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
+bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
+paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la
+reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui
+l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains
+de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en
+priait pas énergiquement.
+
+Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise.
+Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de
+s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
+Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte,
+car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa
+part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,
+après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une
+leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se
+dissimuler quand il se rendit à ses caches.
+
+Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus
+souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée
+exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa
+patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
+viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
+dessous.
+
+Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la
+tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là,
+jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi,
+cet impayable animal.
+
+C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de
+Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi
+ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays,
+au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
+d'autres voies plus ou moins frayées.
+
+La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre
+sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
+sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques
+coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.
+
+Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître
+et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à
+terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la
+bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
+
+Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à
+vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
+l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se
+défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts
+utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi
+du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le
+temps.
+
+Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après
+un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins
+habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui
+menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces
+imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
+mais où il se gardait bien de jamais passer.
+
+Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste
+dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
+oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup,
+ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.
+
+Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du
+citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste
+coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
+fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas
+selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de
+l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il
+raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla:
+toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes,
+plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula,
+brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné
+grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la
+première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête,
+ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.
+
+Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe,
+récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
+chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte,
+pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les
+arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens;
+rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles.
+
+Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette
+fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour,
+mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
+comme l'avant-veille, au même endroit.
+
+Deux jours après, cela recommença.
+
+--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait
+de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son
+genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai
+jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.
+
+Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils
+retournèrent, lui et Miraut.
+
+À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin
+d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez
+vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait
+aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
+coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très
+loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
+
+Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre
+ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais
+pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
+roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut
+de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se
+postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de
+l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait
+la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de
+fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge
+comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de
+même.
+
+Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une
+quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de
+l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme.
+
+Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois,
+faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
+d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou,
+comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe
+était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son
+arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu.
+
+Celle-ci, par exemple, elle était forte!
+
+Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il
+poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son
+maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et
+blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant
+méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se
+trouver.
+
+Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait
+qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le
+mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards,
+instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et...
+ah! sacré nom de Dieu!...
+
+Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les
+bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
+rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement
+avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
+sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche
+que la souche elle-même.
+
+Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un
+pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins
+du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font
+pas leur nid sur les saules.
+
+--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot
+sous ta blouse!
+
+Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de
+l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois
+d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt...
+se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec
+Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
+journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
+nuit.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la
+chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la
+haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il
+était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses
+chasseurs.
+
+Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours
+gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait
+parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus
+folles et les plus hasardeuses.
+
+Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers
+villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu
+ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un
+grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne
+connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce
+bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain,
+essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point
+davantage: tous perdirent leur temps.
+
+Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta
+des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des
+sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin
+dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en
+plein marais inconnu.
+
+Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac
+criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se
+trouvait loin du logis.
+
+Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le
+vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague
+os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre
+pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu
+le ventre.
+
+Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt
+un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour,
+trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa
+route de son trot soutenu.
+
+Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna
+ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule
+dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu
+avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.
+
+Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se
+fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
+agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et
+d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les
+murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et
+prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et
+passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes.
+
+Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient
+et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le
+contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier
+qui se trouvait à proximité.
+
+C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes
+pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou
+blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent
+les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des
+cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.
+
+L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut
+qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté,
+hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
+
+--Un chien!
+
+--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième.
+
+--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le!
+
+--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur
+l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de
+Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos,
+dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien
+vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
+gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur
+quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile
+et même héroïque à leurs coups de frondes.
+
+Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies
+et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières
+maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et
+menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
+d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière
+bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les
+ténèbres en rase campagne.
+
+Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim,
+apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa
+plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il
+jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et,
+malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des
+pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à
+gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à
+Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut
+redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse.
+
+Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant,
+quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable.
+
+Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri
+des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il
+n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi
+les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers
+un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se
+disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés
+qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac
+et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou
+quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi,
+désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le
+gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler
+et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il
+pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté.
+
+Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé
+narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions,
+et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le
+moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le
+rassurer.
+
+Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet
+comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant
+une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la
+boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié
+auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente
+imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en
+l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier
+et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait
+braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin,
+les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de
+potin, arrivèrent.
+
+Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours
+durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait
+encore au cou l'étranglement du laiton.
+
+Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes
+particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien?
+Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son
+cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
+reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son
+collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit?
+
+Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part
+aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était
+réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire
+ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher.
+Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli
+alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
+et entre braconniers.
+
+Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui
+apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque
+part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
+villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment
+l'arrivée de Blénoir.
+
+La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec
+cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en
+grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous
+à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que
+ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était
+que des bêtes à chagrin.
+
+Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait
+craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux
+abords des villages inconnus dont il redoutait les populations
+plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
+méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim,
+oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa
+maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de
+Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.
+
+Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien
+absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir
+plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à
+l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce
+qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il
+n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute
+et il se mit à hurler désespérément au perdu.
+
+Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez
+vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long,
+tragiquement long qui finissait comme un sanglot.
+
+À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du
+village se mirent à répondre par des jappements précipités de
+fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme
+insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
+désespoir de bête.
+
+--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux.
+
+--La pauvre bête!
+
+--Si on lui donnait du pain, proposait un autre.
+
+--Il se sauverait, objectait un troisième.
+
+Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si
+la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car
+un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois,
+parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa
+l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.
+
+--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il.
+
+Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le
+connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier,
+chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.
+
+Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut,
+plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des
+gosses.
+
+--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le
+suivre, restez, vous lui feriez peur.
+
+Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques
+aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les
+avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout
+de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança,
+il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.
+
+Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla
+doucement, et il savait parler aux chiens:
+
+--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce
+qu'il y a, voyons!
+
+Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui,
+mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
+opportunément à lui.
+
+Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le
+cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait
+sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon
+malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par
+deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put
+retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos
+d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec
+Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de
+réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il
+n'y avait, parbleu, pas si longtemps!
+
+--C'est Miraut! s'exclama-t-il.
+
+Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut,
+l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations
+d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le
+suivit fort docilement à sa maison.
+
+--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux
+qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a
+presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais
+lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être
+joliment en souci.
+
+Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la
+confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son
+protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.
+
+Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa
+fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
+immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière
+goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière
+de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut
+tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement
+pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et,
+propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger
+qu'une véritable souche.
+
+Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux
+et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un
+sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix
+heures une lettre ainsi conçue:
+
+Bémont, le 27 février.
+
+«Mon cher Lisée,
+
+«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé
+aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du
+«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je
+lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à
+l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand
+t'auras un moment.
+
+[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.]
+
+«Ta vieille branche,
+
+«NARCISSE.
+
+«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?»
+
+Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen,
+pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle;
+mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui
+s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une
+assez longue trotte de Longeverne à Bémont.
+
+S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du
+pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni
+d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes
+ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le
+bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de
+Bémont.
+
+En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci
+ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une
+goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En
+traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
+huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
+avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
+pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à
+qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le
+temps, il s'était retrouvé.
+
+Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou
+presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé
+revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût
+recueilli par son fidèle camarade.
+
+Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie
+pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme
+c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.
+
+--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix:
+je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé,
+tu blagueras fort.
+
+Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et
+Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille
+subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux
+brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à
+gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
+ouvrît bien vite.
+
+--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît!
+Oui, mon beau, tu vas le revoir.
+
+Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée,
+jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la
+poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant
+les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et
+se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur,
+une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui
+aussi.
+
+Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut
+et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait
+cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé
+au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure
+lui donnerait des nouvelles.
+
+Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui,
+maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le
+temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa
+cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des
+tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de
+saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre.
+
+--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin.
+
+--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se
+servant. Où l'as-tu rasé?
+
+--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il
+n'a pas rebougé sur mon coup de fusil.
+
+Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous
+leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à
+parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter
+malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
+qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les
+bouquins des journées entières.
+
+--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec
+admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il
+est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu
+sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains
+d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à
+fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut
+tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco
+d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite
+baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel
+écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là
+n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui
+nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
+personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que
+n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens
+même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il
+appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois,
+son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de
+temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il
+lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand
+bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur
+son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se
+faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un
+ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don,
+mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et
+nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de
+même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je
+l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien.
+
+--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un
+service qu'on n'oublie pas.
+
+--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens
+d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il
+n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.
+
+--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension.
+
+--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi,
+de me faire payer, si la chose m'était arrivée.
+
+--Oh! mon vieux, peux-tu croire?
+
+--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je
+passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire.
+
+--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge.
+
+--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour
+boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous
+engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la
+fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont
+voulu être bûcherons cette année.
+
+N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à
+boire en se narrant des histoires de chiens.
+
+Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de
+même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa
+démarche et la vivacité de son pas.
+
+En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous
+pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus
+de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
+reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.
+
+Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira»,
+il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia
+de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit
+également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé.
+
+La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul
+que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa
+capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il
+avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent
+qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir
+invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle
+foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de
+viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles,
+était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron.
+
+--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça!
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé
+en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec
+Miraut.
+
+Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du
+commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
+compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à
+l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou
+travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches,
+le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses
+côtés ou le regardant en silence.
+
+De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son
+compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
+cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant:
+
+--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage!
+
+À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une
+gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant
+contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait
+enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.
+
+Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par
+là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents
+traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler
+contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient
+lécher ou pucer, puis repartaient.
+
+On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte
+avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il
+couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de
+Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le
+toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain,
+en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé
+sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.
+
+Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais
+afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir,
+était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.
+
+Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait
+assez régulièrement «faire son midi», c'est-à-dire piquer un petit
+somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé
+garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au
+village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait
+là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et
+montait seul se reposer.
+
+Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses
+malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un
+côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait,
+signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour
+cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir
+en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et
+poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle
+du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
+le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut
+arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait
+de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il
+avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit
+là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra
+son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et
+découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier.
+
+Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir
+une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en
+ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup
+d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de
+sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se
+laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser
+que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le
+moyen de le rejoindre.
+
+Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis
+que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa
+manière sa bonne affection et son amitié à son maître.
+
+Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il
+redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer
+sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de
+la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air
+triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les
+causes qu'elle ne parvint point à découvrir.
+
+Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle,
+Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et
+le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied
+du lit se ramasser pour l'élan.
+
+--Roulée, la vieille! rigolait-il.
+
+Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut
+profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour
+entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
+vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire
+attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.
+
+Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot
+sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le
+cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde
+porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de
+son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui,
+pionçait plus bruyamment.
+
+La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de
+Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait
+par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer
+trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.
+
+--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs.
+
+Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet,
+les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.
+
+--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait
+si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot
+qui le laisse faire!
+
+Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de
+poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux
+coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour
+s'excuser:
+
+--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter!
+
+Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne
+l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de
+l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami.
+
+Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les
+cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers,
+tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la
+forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.
+
+Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du
+village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient
+jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval
+était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son
+tour de ferrage.
+
+Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti
+empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
+regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des
+lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de
+grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée.
+
+Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à
+recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait
+à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres
+amateurs en leur disant régulièrement:
+
+--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas
+péter chez moi!
+
+Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz
+qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée
+fructueuse à la forge de Martin.
+
+Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison,
+et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut
+qu'il était de taille à se servir tout seul.
+
+Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes
+des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu
+plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains
+jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible,
+chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts
+de lard.
+
+Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de
+compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles,
+convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus,
+c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de
+faim, il en aurait fait tout autant.
+
+Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au
+fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins
+fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie
+à l'appui de cette accusation.
+
+La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande
+charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un
+pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient,
+ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.
+
+Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se
+contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut
+bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans
+ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses
+poils de barbe, quelques restes du corps du délit.
+
+Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien
+contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de
+l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de
+haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.
+
+Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté
+d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que
+les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda
+plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone,
+libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à
+s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.
+
+Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les
+hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où
+elle trouva du fret et lança un lièvre.
+
+Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient,
+Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les
+coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il
+n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne
+voulait pas venir, et filait à la voix.
+
+Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il
+s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse
+et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour
+annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait
+de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus
+grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et,
+comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du
+capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon
+coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas
+mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas
+comme ça passer la dent en travers des côtes.
+
+Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il
+dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
+engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce
+que la chienne arrivât.
+
+Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et
+Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait
+violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à
+se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne
+risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer
+hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris
+ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs
+forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de
+son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du
+déchirement.
+
+Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers
+différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
+grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas
+très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui
+était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de
+fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il
+l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.
+
+Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage.
+Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou
+inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix,
+qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.
+
+On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui
+aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher
+noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le
+lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant
+soit peu se corsaient.
+
+D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements
+fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance
+ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
+précipitaient simultanément sur le malheureux et lui
+administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait,
+sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.
+
+Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier
+buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
+s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés,
+espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être
+quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il
+ferait ses délices.
+
+Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient
+avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il
+semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur
+appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour
+ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os,
+griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée,
+partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que
+lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque
+le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir
+si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de
+concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le
+remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au
+dernier vestige.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était
+venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent
+canine mâle du pays. une grande perturbation.
+
+Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque
+s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt,
+devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils
+quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors
+dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent
+longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les
+quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu,
+tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus.
+
+Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et
+faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de
+l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la
+pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois,
+quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on
+peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là
+toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la
+vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et
+prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des
+Planches.
+
+Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour
+de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne
+sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et
+le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.
+
+Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant
+reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au
+cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée,
+avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très
+sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la
+ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle
+odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.
+
+François n'était pas encore à deux cents mètres du village que
+déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
+forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche
+en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de
+concupiscence et de convoitise.
+
+--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de
+rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y
+fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement.
+
+Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de
+façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher
+les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il
+faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
+batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu
+long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux,
+lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être
+moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et
+entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop
+encore, au su du public, fait ses preuves.
+
+Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la
+première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés,
+mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans
+avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.
+
+Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme,
+tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes
+endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
+fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
+cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien
+être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient
+fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se
+jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus
+souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les
+mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement
+leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin
+encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer
+avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir.
+Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants:
+au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands,
+les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger
+le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des
+villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins,
+les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades,
+mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées
+des premiers.
+
+François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne.
+Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur
+adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils
+n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison;
+mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent
+peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et
+les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens
+et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir
+du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en
+conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées.
+
+Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour,
+et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées,
+vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi
+s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher,
+la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé
+toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que
+rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne
+manquait aucun carreau.
+
+Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé
+de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la
+porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient
+pour aller aux champs.
+
+Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils
+essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
+était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent
+tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très
+poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour
+tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la
+tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail
+touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il
+tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le
+ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il
+réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au
+dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et
+reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et,
+faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce
+méprisable animal.
+
+Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée
+dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour
+toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de
+communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée
+au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des
+assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.
+
+Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien.
+Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements
+étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages
+les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et
+piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et
+agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et
+en meuglant avec fureur.
+
+Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François,
+réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable
+quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes
+était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa
+ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre
+saisit une trique et alla «clairer» ses vaches.
+
+Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand
+temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier
+le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait
+affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou
+putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa
+trique dans les côtes et courut à sa poursuite.
+
+Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car
+l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la
+porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la
+tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était
+difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa
+lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver
+pour ficher son camp.
+
+Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau
+du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta
+ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec
+un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.
+
+--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça
+n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix
+fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais
+seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul!
+
+Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant,
+le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes,
+tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
+arriver.
+
+--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux
+femelles, menaça le fermier.
+
+Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un
+vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de
+noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à
+attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce
+fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena
+jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit
+avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit
+claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres:
+
+--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en
+fasse autant!
+
+Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.
+
+Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis
+du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il
+y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et
+général mouvement de retraite.
+
+Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec
+cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses,
+s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des
+pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce
+tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le
+regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui
+prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris
+par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà
+revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.
+
+Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au
+petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le
+large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la
+soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils
+rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs
+à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne.
+Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou
+de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson
+un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes
+allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête
+droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au
+premier bruit, à la première senteur, au premier signal
+intéressants.
+
+Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la
+chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort,
+sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe
+compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les
+pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent
+rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les
+lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux
+endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient,
+reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines,
+fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour
+lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se
+menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places,
+lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit.
+
+Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur
+cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même
+siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel,
+dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir
+au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de
+sa patronne.
+
+Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il
+savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et
+connaissait la cause de leur absence.
+
+«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours
+pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la
+chose.»
+
+Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre
+résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés
+et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous
+là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si
+longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement
+audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait,
+malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois
+davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put
+hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne
+fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin
+d'être parée pour toute éventualité.
+
+Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la
+connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de
+devant, et tandis que François, un instant distrait par une
+voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il
+n'aurait pas le culot...
+
+Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des
+camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec
+ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de
+concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.
+
+François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en
+suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une
+mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à
+pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
+déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à
+pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus
+piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage
+frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en
+voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue
+confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il
+n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne
+fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas
+un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes
+troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient;
+d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se
+secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue
+rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée,
+s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui
+pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et
+avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop
+d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant
+que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la
+cuisse.
+
+Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la
+plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent
+Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait
+abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi
+que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour
+se soigner en paix.
+
+Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le
+camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux
+fanatiques qui veillaient malgré tout.
+
+Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa
+chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la
+chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
+pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa
+surveillance.
+
+Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin,
+sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.
+
+L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de
+suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare,
+rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la
+maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
+amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques
+haies protectrices entre eux et le patron.
+
+Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de
+son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se
+prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup
+qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était
+pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en
+administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état
+d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de
+coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien
+vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une
+centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin
+devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si
+patiemment attendue.
+
+Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François,
+ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place
+où elle était couchée.
+
+--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après;
+pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours!
+
+Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la
+main.
+
+Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple,
+attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se
+détacher.
+
+Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers
+sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se
+décollèrent.
+
+--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne
+l'attendit point.
+
+Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus
+rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré
+tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé:
+
+--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue
+tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en
+priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille,
+dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta
+progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même
+comme... oh! quoique...
+
+Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et
+Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la
+suprématie et fut le coq de tout le canton.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent
+derechef les joies pures des matins de chasse.
+
+C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une
+mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce
+qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une
+vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait
+pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les
+bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des
+rivières.
+
+Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de
+regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les
+frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et
+jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les
+clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait
+considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de
+mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour
+écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux
+produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à
+une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin.
+
+Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un
+lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du
+taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
+Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure
+volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des
+chiens, on doit quand même rentrer bredouille.
+
+Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds
+abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous
+quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient
+de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de
+vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement
+ténues.
+
+Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la
+chasse s'accrurent encore et se développèrent.
+
+Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda
+aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha
+certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de
+ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce
+fourré-ci de préférence à celui-là.
+
+On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les
+chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le
+début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine
+ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone,
+le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la
+poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur
+faisait tirer une langue de six pouces au moins.
+
+Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la
+saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies,
+cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer
+une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau
+immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes
+consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes,
+l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au
+point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier
+quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.
+
+Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif
+ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie,
+trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément
+d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.
+
+Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers
+étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui
+s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.
+
+Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée.
+Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé
+qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait
+pas, en chasse, l'habitude de flâner.
+
+«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait
+pas par quel bout le prendre, je comprends ça.»
+
+Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps.
+
+Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point
+hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait
+point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis
+que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non
+moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse
+morsure.
+
+--Ah! bon Dieu!
+
+Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et
+fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse,
+sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la
+fois.
+
+--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée.
+
+Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.
+
+--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens.
+Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en
+crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali,
+ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues.
+C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il
+faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de
+suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre
+tout odorat.
+
+«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un
+quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement
+enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras
+prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce
+que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux
+encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y
+connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et
+ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine,
+une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec
+cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de
+tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,
+pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée
+par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te
+l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait
+prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours
+d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des
+sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement
+coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce
+moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.
+
+«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son
+nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et
+froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout
+quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en
+faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.
+
+«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est
+préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles
+étamines.»
+
+On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on
+ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine
+tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à
+défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.
+
+--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en
+fixant la plaine aussi loin que possible.
+
+Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant
+l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir
+et de ne rien voir au-dessous d'eux.
+
+C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement,
+comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se
+conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du
+nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en
+servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui
+permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
+et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de
+gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la
+frousse.
+
+Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette
+impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point,
+et l'on continua à gravir le Geys.
+
+Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien
+d'autres étonnements.
+
+Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce
+qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à
+Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se
+baladaient ensemble ce jour-là.
+
+Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.
+
+--Eh bien! on en abat?
+
+--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de
+lancer.
+
+--Sale temps, vraiment!
+
+--Pas un brin de regain.
+
+--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous
+rentiers, maintenant.
+
+--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson
+a été bonne.
+
+--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer
+Pépé.
+
+--J'allais le dire, souligna Lisée.
+
+--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin
+frais?
+
+--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il
+ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens,
+puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du
+dernier bien avec sa chienne.
+
+--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé;
+allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac.
+
+C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux
+passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
+étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au
+passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait
+religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait
+toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et
+plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de
+casser une croûte en buvant un verre.
+
+Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main
+gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses
+camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme
+on dit là-bas.
+
+Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de
+l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari,
+d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.
+
+Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour
+parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut
+en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres
+et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de
+mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
+deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près
+disparu, l'appétit, par contre, était venu.
+
+--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire
+cuire? questionna Philomen.
+
+--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François,
+toujours d'avis.
+
+--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on
+va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner?
+demanda le gros.
+
+--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François.
+
+--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.
+
+--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui
+a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer
+sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.
+
+Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce,
+sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein
+gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.
+
+Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en
+pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris
+impromptu savent en faire.
+
+On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et
+admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus
+profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort
+savoureuses.
+
+Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli
+quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le
+derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis,
+la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de
+chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de
+devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de
+tout son poids.
+
+--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria
+François.
+
+--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin!
+
+--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire
+de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout
+jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre.
+Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au
+lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.
+
+En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table
+pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard.
+On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
+devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations,
+lui dit:
+
+--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens.
+
+Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et
+duquel il se détourna avec dégoût.
+
+Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil
+et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires
+et les plus bizarres qu'on pût rêver.
+
+--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et
+la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là.
+
+--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas
+le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père
+Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière
+chandelle.
+
+Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla:
+
+--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera.
+
+On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le
+chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
+cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha
+tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.
+
+Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire.
+Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains
+singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût
+connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela
+n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou
+quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin
+auprès des autres.
+
+--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de
+boire.
+
+Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui
+ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami
+François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous
+d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très
+vivement.
+
+--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul
+coup de fusil aujourd'hui.
+
+--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère.
+
+--Belle chasse! vraiment.
+
+--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs.
+
+--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en
+disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très
+catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites
+saletés.
+
+«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots?
+
+«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être
+des vaches!»
+
+--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui;
+parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce!
+
+--La belle affaire, je parie d'en faire autant!
+
+--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le
+voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra
+le moins de plombs en sera pour l'apéritif.
+
+--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen;
+elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme
+gueulerait salement!
+
+--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna
+Lisée.
+
+Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la
+casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez
+pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.
+
+Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre
+se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous
+côtés en donnant. à pleine gorge.
+
+Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très
+étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant
+Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut,
+enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
+de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement
+devenu louf.
+
+Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne
+casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste
+deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement
+criblées.
+
+Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre
+était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés
+étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit.
+Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest
+courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
+distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
+l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.
+
+--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien
+tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en
+vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les
+gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.
+
+À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment
+le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
+sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il
+avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les
+cloches ou qu'il se trouva perdu.
+
+Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot
+et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et
+la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que
+vers les deux heures du matin.
+
+Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la
+direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses
+mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir
+dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne
+se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.
+
+--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous
+le cherchez?
+
+--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour
+souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était
+allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à
+l'auberge.
+
+--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la
+Côte, plaisanta Philomen.
+
+Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et
+qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout
+haut, très étonné:
+
+--On dirait qu'ils hurlent à la mort.
+
+--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas
+arrivé malheur à mon garçon!
+
+Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de
+les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils
+le dirent plus tard, une secousse au coeur.
+
+Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux
+qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun
+chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé,
+lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
+ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
+heure.
+
+Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut,
+de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se
+reprenait à hurler.
+
+--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.
+
+Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions,
+tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de
+penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait
+vivement.
+
+Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil
+ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le
+chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut
+point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
+hélaient et déambulaient par les rues.
+
+--Je vais aller voir, décida-t-il.
+
+Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui
+craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
+décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à
+l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.
+
+Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint
+chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit
+rejoindre les chercheurs.
+
+Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient:
+Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin,
+vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre.
+
+Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié
+marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la
+Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
+enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.
+
+D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature
+squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres
+qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
+quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.
+
+L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien,
+dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de
+peur, hurlant plus lamentablement que jamais.
+
+Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la
+figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué
+dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
+sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
+l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
+cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en
+temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un
+triste retour.
+
+La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils
+avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une
+pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur
+douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
+témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque
+fois qu'il passait devant leur maison.
+
+Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux,
+inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le
+pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette
+intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
+avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le
+lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une
+sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes
+pas capables?
+
+--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.
+
+Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de
+le rosser et de le faire jeûner.
+
+La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens,
+déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
+tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les
+matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux,
+s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût,
+au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
+C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre
+rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la
+deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux
+verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.
+
+Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs
+chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait
+généralement par d'amicales engueulades.
+
+Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent
+que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret
+plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.
+
+--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça
+que rien.
+
+Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage
+courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
+queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt
+sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement,
+les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient
+tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la
+complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui
+d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du
+feu et se laissait complaisamment rouler.
+
+Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts
+d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la
+rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
+ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs
+pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.
+
+Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et
+gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau;
+mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
+l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
+affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut
+bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les
+reins d'un coup de fusil.
+
+Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant
+le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à
+toute allure, lui sauta dessus.
+
+En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille
+droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est
+bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se
+secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.
+
+Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la
+délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
+fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.
+
+Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur
+l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le
+saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis
+que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui
+bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.
+
+Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant
+d'un coup de trique.
+
+Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que
+rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête
+résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
+cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
+mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour
+inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme
+retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
+cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à
+ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus
+le dénicher.
+
+Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant,
+la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée
+ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
+circonstances terribles pour le sauvage[16].
+
+[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de
+Goupil)_.]
+
+Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres;
+c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut
+n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant,
+foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de
+fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de
+temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme
+il disait.
+
+Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui
+Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il
+faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
+maison.
+
+Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui
+disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite
+partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
+car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le
+zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais
+de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur
+son chien.
+
+Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un
+beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte,
+bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le
+vallon de la fin dessus.
+
+Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une
+scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
+et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la
+gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été
+dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de
+jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en
+avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée,
+bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec
+les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe
+réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre
+chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était
+enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
+pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en
+cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
+vigoureusement.
+
+Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens
+de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et
+vint sans délai trouver Lisée:
+
+--Pourriez-vous me dire où est votre chien?
+
+Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête,
+s'excusant:
+
+--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a
+fichu le camp comme ça, sans que je le voie.
+
+--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que
+vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention,
+et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.
+
+--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je
+ne braconne pas.
+
+--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre
+gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous
+allez partir me le chercher et faire bien attention une autre
+fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi,
+vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs
+n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait
+que je permette à tous! Non!
+
+--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare
+et s'en fut rechercher Miraut.
+
+Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha
+au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui
+lui interdisait tout galop.
+
+Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait
+résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la
+boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le
+vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois,
+pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
+vieux bout de chaîne.
+
+Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un
+jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut
+le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
+s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière
+d'un levraut dont il connaissait le gîte.
+
+Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là
+marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente
+désobéissance à ses ordres.
+
+--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?
+
+--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa
+boule de quilles au cou.
+
+Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à
+le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait
+quand même.
+
+--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet,
+mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied
+pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et
+cela le fatiguerait moins. Essayez donc.
+
+On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour
+courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait
+Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où
+il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus
+que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant
+et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son
+entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa
+gueule et chassa sans dire un mot.
+
+Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut
+désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le
+laissa faire et s'en revint au village.
+
+--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui.
+Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le
+gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si
+vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin,
+comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert
+et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait
+d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de
+même un sacré chien!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La
+chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout
+le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût,
+un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
+désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un
+nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros
+buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel
+murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques
+préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à
+l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses
+et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les
+jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent
+plus d'un capucin.
+
+Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait,
+les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un
+lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
+échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras
+une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
+à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille
+connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui,
+le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste
+s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches
+pour démêler la nouvelle.
+
+Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on
+était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher
+à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la
+vieille Fanfare.
+
+Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement,
+un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et
+dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire:
+c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou
+encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.
+
+De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son
+allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de
+chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût,
+regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa
+dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.
+
+Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les
+passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
+Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des
+renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.
+
+Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le
+jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse
+de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les
+autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point
+trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien
+puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson.
+Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux
+premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
+jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain
+abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.
+
+Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui
+abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui
+cherchaient jamais de querelles.
+
+Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez,
+battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient
+réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
+disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou
+à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.
+
+Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux
+de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu
+cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.
+
+Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et
+les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures
+et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
+n'avait pas grand'faim,
+
+mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir
+de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui
+paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût
+et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et
+puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de
+vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel
+elles avaient croupi et fermenté!
+
+Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y
+peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
+savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées;
+que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat
+recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on
+peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi
+les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière
+l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve
+régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants,
+des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait
+repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment
+pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à
+l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément,
+une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son
+égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le
+mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne
+voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
+rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret».
+
+Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait
+dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement
+du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il
+avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des
+gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au
+passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux,
+qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de
+pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
+s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au
+vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se
+laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un
+tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la
+séparation.
+
+Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et
+légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait
+point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme
+paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
+chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal
+vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller
+quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur
+non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée,
+brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire
+admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il,
+et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout
+sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins
+obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter
+leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui
+étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs,
+commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de
+peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et
+féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale
+histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes
+molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
+mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les
+portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.
+
+Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne
+lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte
+somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait
+à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à
+l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice,
+leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
+fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas
+très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.
+
+Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes
+du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il
+n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde.
+Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
+monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui
+avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,
+protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en
+hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse
+et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il
+dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet,
+et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de
+lui sans envie d'y toucher.
+
+Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au
+village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la
+paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
+l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
+arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.
+
+Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le
+voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement
+d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que
+c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
+étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était
+Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait
+la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte;
+si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait
+grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût
+laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa
+patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne
+l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée
+particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du
+maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments.
+
+Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de
+Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
+mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans
+autorisation préalable ni partage équitable avec le maître,
+stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on
+allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul
+accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son
+porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner,
+dans ses rares bons moments, quelque affection.
+
+La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de
+sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le
+gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et
+proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
+chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de
+la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans
+une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment
+extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de
+tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre.
+
+Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le
+juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils
+avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme
+par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
+une partie à Lisée pour le lendemain.
+
+Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps,
+acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
+jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
+intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à
+Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de
+beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas
+seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer,
+au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de
+posséder.
+
+D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté
+la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas
+en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses
+foyers.
+
+--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au
+chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur,
+traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour
+traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient
+beaucoup les qualités administratives.
+
+Lisée éclata de rire à cette proposition.
+
+--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner
+pour rien.
+
+--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait
+un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire,
+vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto
+un de ces jours, vous pourrez vous arranger.
+
+--Jamais de la vie! protesta Lisée.
+
+--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais
+dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche,
+vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents
+francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez!
+
+--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il
+continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques
+drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et
+qu'il me foute la paix avec Miraut.
+
+--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous
+entendrez très bien, vous verrez.
+
+La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des
+yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en
+était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
+contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
+aussitôt:
+
+--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres
+vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions
+porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois
+mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête
+après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en
+trouveras facilement un autre...
+
+--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les
+autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à
+moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si
+l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me
+charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
+pas un vendu vaut bien un juge.
+
+--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a
+pas idée, quand on peut faire un si beau marché...
+
+--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée.
+
+Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur
+s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée.
+Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment,
+Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les
+qualités de son compagnon et ami.
+
+Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait
+fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant,
+Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle
+intervint:
+
+--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner,
+vous ne pouvez pas refuser...
+
+Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but
+consciencieusement.
+
+On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres
+voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable.
+
+Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des
+questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
+comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets
+de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria:
+
+--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je
+vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes
+millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de
+paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
+pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami
+tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous
+jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.
+
+Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir
+Pépé.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête
+avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait
+ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême
+vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien
+soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins
+deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de
+songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de
+sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui
+prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de
+remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait
+toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était
+souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et
+baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur
+croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils
+devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les
+soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne
+écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin
+paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ.
+
+Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant
+en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se
+décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que
+la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
+légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure
+dont la gencive était moins ferme.
+
+Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du
+sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une
+huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière
+portée de laquelle il conserverait une petite chienne.
+
+Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette
+race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les
+numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue,
+n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
+C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni
+bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches
+solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou
+grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni
+rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des
+griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là,
+son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des
+animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et
+qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard.
+
+Bellone fut donc couverte par Miraut.
+
+La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde,
+neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par
+aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent
+d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit,
+nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des
+mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois
+présente des accidents et des bizarreries assez remarquables:
+fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation
+abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes
+assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se
+revoit pas aux gestations suivantes.
+
+Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre
+bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide
+rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et
+écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus
+grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le
+lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement
+lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait
+vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés.
+
+Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les
+petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
+s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur
+encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que
+la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de
+déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant
+sans protestations.
+
+C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt
+centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à
+peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait
+échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement
+frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui,
+selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi
+et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils
+étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait
+quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les
+pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans
+force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras
+lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
+mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand
+venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie,
+cherchant goulûment à s'y agripper.
+
+La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles
+libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des
+joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de
+baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on
+voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à
+l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les
+maintenir en bonne place, tandis que celles de devant,
+alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement
+afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites
+queues vermiculaires vibraient légèrement.
+
+Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée,
+prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa
+visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels,
+sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère
+s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois,
+en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de
+changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait,
+par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons
+restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi
+que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui.
+Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule
+la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour.
+
+Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était
+recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut,
+intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et
+s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait.
+
+Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle
+l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
+et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans
+l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista
+pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal
+commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et
+l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas
+même la maîtresse de la maison ni les gosses.
+
+Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était
+venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et
+même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait
+simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si
+vivement intéresser son maître et son ami.
+
+On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un
+verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa
+portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.
+
+Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et
+Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à
+l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point
+garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors
+que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice.
+
+Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants
+et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla
+soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin,
+Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y
+enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
+bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce
+n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait
+ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé,
+mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les
+petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés,
+n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les
+tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères
+broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et
+c'était tout.
+
+Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides
+qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le
+trou creusé par son compère.
+
+--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux
+jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle
+n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien
+maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les
+cherchera en pleurant.
+
+--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en
+aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point
+laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon
+vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans
+tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant
+plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle
+aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la
+grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus
+étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants
+disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les
+chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères,
+ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te
+leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles
+les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils
+étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point
+coupables.
+
+--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.
+
+--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins
+sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle
+allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors
+pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils
+suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des
+espèces de satyres, pas autre chose.
+
+Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna,
+devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein
+d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants,
+elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta
+par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds
+des vaches.
+
+Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu
+bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les
+flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons
+s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant
+peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant,
+elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une
+précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée,
+chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne
+s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands
+yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude.
+
+Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se
+refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à
+manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans
+chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien
+d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
+avalant tout simplement.
+
+Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée
+Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux,
+des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans
+vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et
+qui sans doute ne voyaient rien encore.
+
+En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire
+développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par
+comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que
+les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et
+tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie
+admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant
+avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant
+sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa
+couche.
+
+Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et
+faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la
+douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de
+la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros
+bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait
+comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses
+chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du
+repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt
+sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la
+paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules
+la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de
+l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était
+encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements
+des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser.
+
+Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme
+élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de
+Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien
+des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à
+sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la
+soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore
+elle-même sa toilette.
+
+Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une
+puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses
+poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante
+son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie
+l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer
+toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle
+place où la langue ne passât ni ne repassât.
+
+Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la
+maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant
+consciencieusement.
+
+Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et,
+bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la
+peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et
+ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle
+était bien assurée de la pureté de leurs intentions.
+
+Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer
+et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il
+avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres
+petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure
+actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de
+méfiance envers lui.
+
+Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute
+exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose
+qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
+vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.
+
+Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant
+quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant
+force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne
+et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en
+attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de
+chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses
+premières armes sous les hautes directions de son père et de sa
+mère.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle
+était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées...
+cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du
+début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la
+mener pour l'habituer petit à petit.
+
+La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là; le temps
+allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était
+tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux:
+Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain
+ils allongèrent encore chacun le leur.
+
+Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une
+besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par
+un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa
+chienne.
+
+Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin,
+lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des
+motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires
+dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que
+c'était un bateau qu'on lui montait.
+
+Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté
+persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé
+dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant
+certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par
+la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à
+tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à
+un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste
+dans la direction où elle quêtait.
+
+Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte
+chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de
+la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme
+si elle eût pu les comprendre:
+
+--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même.
+
+Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce
+n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne
+bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second
+maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de
+se moucher.
+
+La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi,
+quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la
+chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et
+elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait
+jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à
+leurs jeux.
+
+--Où est le patron? s'enquit Lisée.
+
+--Sur son lit, à la chambre du fond.
+
+Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.
+
+--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le
+nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur;
+dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé?
+
+Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses
+traits douloureux.
+
+--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir
+pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon
+Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre!
+
+--Conte-moi ça, demanda Lisée.
+
+C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen
+un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres
+et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir,
+laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
+buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
+bras, prêt à viser.
+
+Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et
+d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant
+comme un balancier d'horloge.
+
+«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule;
+et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du
+buisson.
+
+Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce
+misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement,
+retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du
+remblai.
+
+Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la
+mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait
+du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le
+chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la
+chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du
+levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.
+
+L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête
+était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis
+que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme
+bien on pense, à belle allure.
+
+Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était
+agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que
+faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour
+qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et
+alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de
+larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup.
+
+Bellone, tuée raide, gisait.
+
+Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin
+perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient
+tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri
+d'un bouquet de houx.
+
+--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais,
+c'est trop triste!
+
+Lisée le consola de son mieux:
+
+--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez
+fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à
+tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché,
+tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque
+aussi bien que moi.
+
+--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone!
+
+--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous
+n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un
+verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées.
+
+Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de
+ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de
+quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à
+la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla
+l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le
+tréfonds de son être.
+
+Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux
+accident, continua désastreuse.
+
+Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen
+apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord
+conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant
+un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en
+était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les
+accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles.
+C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé.
+
+En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait
+chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était
+tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.
+
+Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et
+emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux
+mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il
+ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.
+
+Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux
+malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine
+plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de
+Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne
+savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la
+peine.
+
+Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses
+meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et
+il avait de sinistres pressentiments.
+
+--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à
+moi aussi il m'arrivera quelque chose.
+
+Et il attendait, vaguement angoissé.
+
+Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de
+chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.
+
+L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui
+portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour
+l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le
+gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille
+d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les
+champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi
+qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si
+bonne bête.
+
+La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour
+le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se
+taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y
+était guère.
+
+Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme
+serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent
+qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction
+de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra,
+disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
+capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.
+
+Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards
+qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment
+jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua
+plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le
+lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde
+oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de
+guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure
+folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer
+Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux
+de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de
+goupil.
+
+Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le
+morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau
+salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et
+on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre
+geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire
+enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
+chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que
+c'était meilleur que du lièvre.
+
+Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour,
+avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un
+gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux
+célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une
+quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du
+pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard
+fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec
+indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande,
+jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour
+oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des
+nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.
+
+Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et
+nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins
+soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une
+occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.
+
+Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut
+montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse.
+
+Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes,
+se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller
+plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne
+furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des
+chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps
+réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à
+s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant,
+quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à
+bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et
+tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais
+comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il
+résista assez longtemps aux poussées de son instinct.
+
+Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même
+que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il
+gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son
+aboi forcené ravageait le silence.
+
+Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point
+encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes
+purent l'entendre:
+
+--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même!
+
+--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant
+que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans
+trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui
+rentrait, recru de fatigue.
+
+Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait
+voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint
+aussitôt trouver Lisée.
+
+--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les
+Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose
+comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me
+le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis
+forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis
+proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on
+me rase et que je me brosse.
+
+--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année;
+je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en
+supplie, ne me faites pas de procès-verbal.
+
+--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale
+bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on
+nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre!
+
+--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on
+s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours,
+ça ne vaut pas un chien.
+
+--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me
+coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez
+pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.
+
+Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres,
+écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il
+était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit
+approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il
+tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de
+cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans
+la boucle de son collier.
+
+Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on
+l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se
+cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée,
+d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de
+poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait
+lancé.
+
+Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants,
+les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à
+l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais
+gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une
+verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui
+et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la
+tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se
+demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi
+le cerveau de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise
+toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
+faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur
+l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude
+sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à
+secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
+poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver
+dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait
+renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait
+maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à
+dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
+murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du
+museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui
+céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès
+qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout
+près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts,
+se livra tout entier à des méditations certainement pleines de
+misanthropie.
+
+Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne
+crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours
+explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
+permise à certaines époques et défendue à d'autres.
+
+Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut
+contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser
+en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
+antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.
+
+Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés
+paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante
+transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère
+parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
+éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les
+êtres à narine délicate?
+
+Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs,
+tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des
+idées particulières, originales et fort différentes de celles des
+hommes.
+
+Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque
+dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel
+et de simplicité.
+
+Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui,
+chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé
+des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire
+mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.
+
+Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la
+veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
+l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une
+chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune
+l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait
+sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la
+résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité
+de façon très pressante.
+
+C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir
+s'exaspérant par la contrainte.
+
+Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au
+repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre
+place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
+lorsqu'il allait au village.
+
+On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours,
+il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie
+du grand clos afin de prendre le sentier du bois.
+
+Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un
+jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise?
+Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il
+qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses
+rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut
+sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le
+changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il
+respirait dans sa prison.
+
+Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva
+entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant
+pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes,
+et bientôt il fut dans la cour.
+
+Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de
+chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une
+tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
+recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop
+beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y
+résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit
+point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas
+que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de
+son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi
+garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure
+flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du
+village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs
+pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les
+plus directes, du côté du sentier de Bêche.
+
+C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre,
+il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle
+saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin,
+l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
+établir.
+
+Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup
+moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée
+ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui
+n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
+colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades
+et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il
+avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il
+dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il
+avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée
+intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et
+fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il
+avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une
+circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son
+silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au
+lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à
+pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par
+le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
+furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
+échappé, momentanément tout au moins.
+
+Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était
+devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il
+l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de
+la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au
+pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
+malencontreusement l'interrompre dans son effort.
+
+Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux
+semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
+point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne
+mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie
+de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers
+la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.
+
+Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait
+en être.
+
+C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé
+qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
+randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
+Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de
+leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de
+Longeverne pour le balîvage annuel.
+
+Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le
+chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées
+par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
+bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes
+baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,
+les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y
+avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
+double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
+soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
+tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et
+toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton.
+
+Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se
+réunirent.
+
+Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet!
+
+La chose paraissait énorme.
+
+Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la
+chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait
+rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que
+beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
+puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire
+sur son collier le nom de son maître.
+
+Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant
+attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
+quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela
+aussitôt à lui tous ses hommes.
+
+Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre,
+avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et
+écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
+passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne
+pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre
+inattendue.
+
+--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers
+les broussailles.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion
+qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne
+rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre
+aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer
+hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
+difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement
+sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était
+le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès
+qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses
+et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide,
+avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux
+minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur
+dos.
+
+--C'était un peu trop fort!
+
+Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant
+d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient
+le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la
+capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.
+
+Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart
+d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers
+prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se
+dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
+arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se
+précipitèrent tous en choeur pour le pincer.
+
+Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un
+instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de
+partout les képis se montraient et il se retourna juste pour
+tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
+vigoureusement au collier.
+
+Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce
+particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt
+douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua
+rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
+de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le
+collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous
+a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de
+reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la
+plaque, le chien était pris et bien pris.
+
+Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en
+l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage
+interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux
+brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
+grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
+Longeverne.
+
+Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut
+averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la
+tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
+ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et
+suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant
+à son domicile légal.
+
+Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité,
+et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.
+
+--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il
+y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux
+pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en
+dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres
+formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs,
+ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première
+fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers
+de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres
+procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez!
+
+C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que
+le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la
+vigilance des forestiers.
+
+Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que
+déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte:
+
+--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir?
+Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que
+commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de
+Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de
+l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de
+trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en
+courant sur le chien, le poing levé.
+
+--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas,
+interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À
+sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être
+bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller
+prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que
+dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!
+
+--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et
+non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui
+n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous
+ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras
+que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as
+amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
+
+Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le
+tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit
+dont son chien s'était rendu coupable.
+
+Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le
+garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se
+montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit
+avec force détails plus ou moins techniques et vaguement
+grotesques les ébats et évolutions du chien.
+
+«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre
+minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois
+cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
+transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous
+les forestiers présents.
+
+Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui,
+puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre;
+heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc.
+
+Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son
+tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas
+l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
+député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers
+généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants
+réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et
+électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici,
+il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était
+recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
+s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du
+procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de
+chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
+devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues,
+des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et
+gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie
+républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une
+situation.
+
+Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne
+traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de
+l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi,
+particulièrement soignée.
+
+Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide
+magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de
+son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
+gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
+Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,
+et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois,
+décrets, arrêtés et règlements en vigueur.
+
+Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans
+ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté,
+d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce
+les plus grandes et les plus éclatantes vérités.
+
+--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces
+salauds-là, on n'est jamais les plus forts!
+
+Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore:
+
+--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça
+qu'une jambe cassée!
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne
+lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le
+budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier
+procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours,
+nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée,
+lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour,
+entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très
+profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter.
+
+Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les
+plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne
+reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste
+titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès
+et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider
+le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux
+pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire
+sourd que celui qui ne veut pas entendre.
+
+--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui
+qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé
+une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis
+pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à
+personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à
+vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui
+gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser
+procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de
+la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus
+pour t'être prise de bec avec la femme de Castor?
+
+Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures
+et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la
+réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
+malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier
+coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de
+coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.
+
+On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans
+autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce
+régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses
+besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
+détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le
+revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui
+permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on
+interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation
+chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de
+chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son
+cerveau.
+
+Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles
+crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en
+place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il
+donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à
+quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin
+que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit
+toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt.
+
+Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre
+coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de
+Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les
+ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.
+
+Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son
+zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire
+brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait
+d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de
+cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi
+gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très
+intelligente, de mammifères domestiques.
+
+Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut:
+il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand
+chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme
+beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et
+faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à
+le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose
+facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans
+hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers.
+L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut;
+viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain
+qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu
+grossier.
+
+Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses
+yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de
+dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?»
+
+S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires,
+il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne
+suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de
+pain.»
+
+Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa
+vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez
+pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui
+s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la
+poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore
+bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de
+foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un
+jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler
+haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous
+ses pattes de derrière.
+
+Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et
+vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment:
+
+--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien?
+
+--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous
+voir mon chien?
+
+--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.
+
+--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien
+est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien
+élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des
+grossiers et à des malappris.
+
+--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous
+auriez du mal de l'exhiber.
+
+--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le
+verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez
+pas le droit d'entrer chez moi.
+
+--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais
+je vais requérir le maire et nous allons bien voir.
+
+Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au
+nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez
+Lisée.
+
+Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et
+Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.
+
+Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne
+cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer
+quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que
+pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.
+
+--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez
+voir, ce n'est pas de ma faute.
+
+--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir.
+Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas
+chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au
+sentier de Bêche.
+
+--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée.
+
+--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et
+vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis
+la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû
+recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et
+faire mon service.
+
+Presque au même instant, Miraut lançait.
+
+Roy ricana:
+
+--Vous l'entendez, vous ne nierez plus.
+
+--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà
+tout.
+
+--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en
+allant.
+
+Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle
+apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée,
+elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.
+
+--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle.
+
+Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent,
+s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.
+
+Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une
+valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme
+d'argent, mais de chercher à le vendre.
+
+--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous
+n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous
+tombera dessus: il nous ruinera.
+
+La chose était grave.
+
+Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec
+un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il
+lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa
+marche et empêchait sa course.
+
+Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi
+la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du
+côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
+s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler
+l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se
+constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut
+par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se
+passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et
+l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des
+souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la
+chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à
+le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête
+de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux
+heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien
+dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui
+tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune
+levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse
+mouvementée.
+
+Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement,
+pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier;
+troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré
+leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui
+s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais
+leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant
+entendu Miraut.
+
+Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le
+ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
+chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête
+terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche
+amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle
+somme.
+
+Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il
+faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé
+pour payer les frais.
+
+Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement
+joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien
+et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et
+gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête
+et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser
+faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
+lui-même.
+
+On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre.
+Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
+confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et,
+pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui
+remettant une nouvelle entrave.
+
+Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus
+minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous
+a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber,
+il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme
+une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait,
+ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes
+étaient en tournée du côté de Longeverne.
+
+Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le
+ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un
+malfaiteur de grand chemin.
+
+--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là,
+eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien
+aurait bien pu crever où il était.
+
+Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son
+entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait
+attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel.
+Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion,
+pincé.
+
+--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de
+vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette
+déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne
+foi et de l'honnêteté de Lisée.
+
+Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La
+Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
+l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle
+traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant
+qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire
+mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être
+aussi bête et bien d'autres choses encore.
+
+--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il
+dise à son ami que Miraut est à vendre.
+
+Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit
+immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se
+garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et
+les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus.
+Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas
+recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait
+l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait
+probablement changé d'avis à ce sujet.
+
+Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du
+Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et
+demanda sa maison.
+
+Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda
+nettement le but de sa visite.
+
+--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre.
+
+Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas
+encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses
+lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
+protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son
+intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une
+décision prise un peu trop à la légère.
+
+Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir
+l'orage et se prépara à tenir tête.
+
+--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier
+procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être;
+nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes;
+nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu
+conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères!
+
+--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin
+d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie
+pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se
+ficheront de moi quand je serai mort.
+
+--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de
+privations.
+
+L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible
+qu'il provoquait en disant:
+
+--J'en offrirais un bon prix.
+
+--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents
+francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière.
+
+--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous?
+demanda-t-elle au visiteur.
+
+--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure
+actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge,
+et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.
+
+--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion
+d'atermoyer.
+
+--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre.
+Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose.
+
+--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux
+yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi!
+Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la
+vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que
+ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que
+les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils
+nous ruineront jusqu'au dernier liard.
+
+--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.
+
+Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il
+se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait:
+
+--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire
+entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon
+cheval.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse
+déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche,
+proposa la Guélotte.
+
+--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.
+
+Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser,
+en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où
+Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.
+
+--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste.
+
+Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il
+parla affectueusement.
+
+L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que
+se porta d'instinct le regard du chien.
+
+Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se
+contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux
+tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
+de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa
+litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé
+différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur
+la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement
+l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée
+restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il
+se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant
+les mains et lui parlant à sa manière.
+
+De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas
+douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les
+chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre
+eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
+de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
+souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que
+l'on voulait se dire et rien que ça.
+
+Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase
+relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se
+rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
+détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la
+volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux
+deux un pacte secret le concernant.
+
+Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se
+contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
+tristesse et l'étonnement.
+
+Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les
+sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa
+froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance.
+Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le
+croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
+sentir.
+
+--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui
+s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.
+
+Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les
+bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à
+accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.
+
+Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus
+aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler,
+de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine.
+Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa
+Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
+les deux hommes se rendirent à l'auberge.
+
+--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna
+Lisée.
+
+--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été
+à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a
+confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais
+bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
+débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous
+vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se
+sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je
+connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de
+chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très
+habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est
+nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation,
+j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On
+m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous
+décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre
+parler de le garder, et je suis venu.
+
+--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée.
+
+--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné
+chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme
+ne déteste pas les chiens.
+
+--Une si bonne bête! reprenait Lisée.
+
+Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un
+morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et
+désespéré, entamait l'éloge de son chien.
+
+--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il
+est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir
+l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois
+qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr
+que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre,
+pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des
+doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui
+font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il
+faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne
+vous le ramène pas.
+
+Et Lisée continuait:
+
+--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait
+reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un
+rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il
+le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que
+nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous
+nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait
+jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le
+sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le
+lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir
+les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes
+quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs
+fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer
+les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne,
+une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
+qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect,
+monsieur Pitancet, il se fout du reste.
+
+--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes
+s'habituent au changement.
+
+--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les
+autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous
+m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez
+de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous
+brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
+
+--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont
+je lui donnerais un petit bout de temps en temps?
+
+--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il;
+mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a
+rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade
+Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami
+Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de
+lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les
+grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les
+salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès
+qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il
+ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
+retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au
+genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le
+cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé
+de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,
+malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
+
+--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais
+c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils
+se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y
+sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être
+bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
+soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
+pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
+l'encourager à recommencer.
+
+--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j
+ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est
+vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.
+
+--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la
+voiture, décida M. Pitancet.
+
+Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur
+la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
+contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes
+terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour
+lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à
+lui.
+
+Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu,
+et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas.
+Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les
+problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
+traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
+paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de
+pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la
+porte.
+
+Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de
+l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de
+Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son
+de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de
+douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit
+sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
+allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément
+encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage
+aux deux hommes.
+
+Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la
+physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
+ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
+sentit sacrifié et perdu.
+
+Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il
+craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les
+coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus
+cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre
+à grands coups le coeur du chien.
+
+--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet;
+viens près de moi, voyons!
+
+Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête
+pour cacher son émotion.
+
+--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de
+grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!
+
+Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout
+de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de
+quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta
+sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au
+dehors:
+
+--Viens, mon petit!
+
+Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de
+ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits
+abois tendres et tristes.
+
+Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et
+longuement l'embrassa et lui parla:
+
+--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous!
+
+La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de
+Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de
+chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il
+trouvait un pouce carré de chair.
+
+--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas
+tant.
+
+--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et
+je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur,
+emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger
+plus longtemps les adieux.
+
+--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte.
+
+Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se
+taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que
+par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et
+défaire le marché.
+
+On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa
+obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
+il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les
+tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de
+toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.
+
+--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.
+
+Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et
+crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.
+
+--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M.
+Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je
+prendrai par la route du village et vous par le verger.
+
+Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la
+laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.
+
+--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.
+
+Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il
+vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se
+tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier
+du clos.
+
+Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit
+l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le
+saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins
+d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de
+faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le
+prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter
+comme un enfant.
+
+Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège,
+Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la
+corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
+porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
+premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
+malencontreusement sous les roues.
+
+Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée
+durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait
+en lui parlant.
+
+Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les
+adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son
+cheval.
+
+Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne
+répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
+stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de
+malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de
+vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.
+
+Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui
+commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant
+sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
+Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée
+pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
+connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne
+criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et
+tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.
+
+--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une
+sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?
+
+Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de
+pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis
+qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
+les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour
+oublier un peu son chagrin.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient
+Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.
+
+Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un
+milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans
+résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau
+maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses,
+ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la
+cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres
+pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le
+tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée,
+l'air de la maison.
+
+Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont
+naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
+habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais
+Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine
+par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et
+revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa
+un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.
+
+Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse
+et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le
+bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air
+dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.
+
+--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer;
+tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens
+ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne.
+
+C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement
+préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût,
+très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite
+s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le
+décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait
+tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son
+intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les
+mâchant.
+
+--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien
+caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas?
+
+M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore
+guère Miraut.
+
+Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien,
+tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce
+seul but: retourner à Longeverne.
+
+Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte
+accoutumée, un besoin pressant.
+
+--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se
+soulagera tant qu'il voudra.
+
+Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie.
+
+«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là»,
+pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après
+avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour
+l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point
+laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea
+abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
+prou, la vessie des chiens étant inépuisable.
+
+M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais
+décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté
+et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui
+lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
+pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans
+relever vivement la tête et écouter avec attention.
+
+--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau
+maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille,
+j'aurai l'oeil et le bon!
+
+Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer
+à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à
+eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la
+salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
+avec leurs chambres respectives.
+
+En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant
+faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait
+leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la
+juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi
+partir tout de même.»
+
+Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir.
+
+Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait
+minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue
+des portes et fenêtres de la maison.
+
+De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il
+passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne,
+jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier,
+étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et
+Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il
+n'arriva point à en pénétrer le secret.
+
+Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les
+ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
+veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la
+dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé,
+tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.
+
+M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut
+remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas
+plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup
+plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout
+particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe.
+
+Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait
+avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur
+place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de
+l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout
+attendri.
+
+--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.
+
+Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au
+collier du chien, ils sortirent tous deux.
+
+Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il
+était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays,
+ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à
+hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin
+filer où il voudrait.
+
+Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.
+
+Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort
+jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays
+tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière
+jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et
+fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des
+torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte,
+avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant
+l'horizon.
+
+Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à
+Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le
+maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
+écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait
+déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.
+
+Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres
+chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui
+aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient;
+sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais
+cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni
+vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune
+notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il
+les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages
+et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du
+pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et
+bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui
+étaient étrangers.
+
+Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout
+recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur
+logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies
+des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par
+canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier,
+les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa
+tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles
+notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était
+son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il
+devait y retourner.
+
+Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en
+discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne
+l'écoutait pas, il continuait ses réflexions.
+
+Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au
+point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût
+été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais
+connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux
+bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un
+maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les
+capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il
+s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il
+avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises
+logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et
+rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et
+de son instinct de chien!
+
+Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser
+sa volonté.
+
+Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du
+côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et
+regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans
+doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette
+tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à
+son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron.
+
+Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de
+front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par
+ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper
+ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
+l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner,
+pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement.
+
+Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit
+partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le
+long de la rivière et au bord du bois.
+
+Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout,
+regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
+choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et
+petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui
+faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le
+confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.
+
+Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la
+gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on
+partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après
+huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de
+le voir repartir et le libéra de l'attache.
+
+Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut
+avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre
+velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et
+rattrapé.
+
+Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il
+resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il
+le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua
+deux jours cette comédie.
+
+Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ
+après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser,
+demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.
+
+Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison,
+mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on
+l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
+yeux.
+
+Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette
+posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui
+affirmer:
+
+--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à
+Longeverne.
+
+Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant
+tout droit le chemin de son village.
+
+Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya
+point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet
+suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au
+vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt
+au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.
+
+Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était
+un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait
+pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et
+n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle
+ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et
+particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
+l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
+dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons,
+d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis,
+puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et
+précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la
+réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection
+que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi.
+
+Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné
+qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de
+jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si
+vite.
+
+La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les
+animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait
+comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
+passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les
+désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
+rien, même aux meilleurs fusils.
+
+Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre
+d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que
+c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète,
+de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct
+et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture
+verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de
+la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours
+si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux.
+
+Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments
+sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du
+soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser
+son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.
+
+Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à
+l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant
+un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi,
+tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait
+les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût
+hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
+craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent
+pu se ressentir fortement.
+
+Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le
+braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins
+qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un
+peu le bas de sa levée de grange.
+
+Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et
+poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à
+coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux
+pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un
+aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant,
+roucoulait à ses oreilles.
+
+Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme
+électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.
+
+Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait,
+l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa
+peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et
+lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et
+entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui
+dire que ces mots d'enfant ou de mère:
+
+--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je
+savais bien que tu reviendrais! C'est toi!
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient
+pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le
+jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la
+fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut
+à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur.
+Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus
+rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps,
+le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient
+toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une
+haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce
+retour et de la joie non dissimulée de Lisée.
+
+Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et
+redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la
+maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui
+et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
+acquéreur.
+
+Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du
+poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
+réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.
+
+Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du
+moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de
+la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du
+Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui
+fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par
+politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne
+gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué,
+il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa
+brutalement en disant:
+
+--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne?
+
+Et s'adressant à son mari:
+
+--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis
+à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande
+ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme
+des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec
+cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le
+chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.
+
+--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas...
+et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce
+chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne
+veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours
+obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut
+pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.
+
+--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le
+plus tôt possible, exigea la patronne.
+
+--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il
+s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le
+prévenir.
+
+--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il
+allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui
+écoperions.
+
+--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus
+tout simplement.
+
+Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait
+de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait
+la côte avec son cheval et sa voiture.
+
+Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom
+de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très
+inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié,
+qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé,
+ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au
+foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le
+plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour,
+vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun
+à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.
+
+Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur
+conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte,
+soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet
+d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et
+accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le
+chasseur qui allait se coucher.
+
+Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le
+chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir
+les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du
+territoire de Longeverne.
+
+Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées
+précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de
+Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de
+mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée
+de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
+sépara tout tristes.
+
+Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique
+de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et
+s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait,
+disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible
+aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
+chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé
+leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique
+avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et
+toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et
+profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
+frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de
+langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.
+
+Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une
+matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait
+faire un tour par le village ou dans les champs.
+
+Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite,
+pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne
+connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le
+pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.
+
+De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un
+refuge, il se précipita vers Lisée.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant
+le bonjour à la Guélotte, retentit.
+
+--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le
+crâne de son ami.
+
+L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif
+mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter
+la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant
+pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
+étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui
+semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
+nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le
+caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa
+fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de
+sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
+reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
+doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
+sort.
+
+Miraut avait son idée.
+
+Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute
+d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui,
+l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
+avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où
+il se disposa à se cacher habilement.
+
+Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force
+régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de
+trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne
+d'acier pour attacher le chien.
+
+Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point.
+Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son
+tour, mais il ne parut pas davantage.
+
+--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a
+pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise.
+
+On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à
+l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de
+Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni
+n'accourut.
+
+--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque
+part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la
+maison.
+
+Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours
+pas retrouver le chien.
+
+--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte.
+
+La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins
+accessibles: Miraut n'y était pas.
+
+--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la
+Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son
+mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à
+l'heure? demanda-t-elle.
+
+--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour
+prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté
+un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.
+
+--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il
+n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.
+
+Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au
+contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par
+exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de
+lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé
+de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
+des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.
+
+À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous
+les coins et recoins l'écurie et la remise.
+
+On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous,
+on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda
+entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les
+portes: nulle part on ne trouva trace de son passage.
+
+Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on
+bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins;
+tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui
+n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien
+y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de
+vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles
+hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
+contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très
+antiques et sans aucune valeur.
+
+--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous,
+disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment
+aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer
+un passage.
+
+Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis
+à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la
+dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit
+bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au
+prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger,
+s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement,
+plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs
+point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était
+pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet
+et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le
+déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil
+impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait
+lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre
+n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se
+débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré
+d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les
+rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
+Philomen.
+
+Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul,
+abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont
+l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de
+sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la
+chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
+bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la
+route du Val.
+
+Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut
+un geste d'accablement.
+
+--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y
+faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que
+les hommes sont lâches et les femmes mauvaises!
+
+--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit
+Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.
+
+--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me
+faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.
+
+À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant
+Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant:
+peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout
+retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire
+des procès-verbaux et la surprise de la vente.
+
+En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée,
+car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait
+dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.
+
+«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il
+pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui
+manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque
+part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de
+malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me
+tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.»
+
+Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait
+assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à
+pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
+là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander
+lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en
+était encore temps, ses services.
+
+Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était
+cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au
+coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
+maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir
+de nouveau à Longeverne.
+
+Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher
+de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en
+démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
+sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il
+serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de
+son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que
+coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait
+qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il
+pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en
+empêcher.
+
+Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula
+l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
+chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant
+qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au
+jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira
+la laisse et le laissa libre dans la maison.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint
+revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque
+aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que
+lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne
+deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans
+la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
+premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
+immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
+voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un
+peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant
+légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de
+voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la
+chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.
+
+À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la
+Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était
+caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou
+d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la
+maison et de ne pas avoir visage de bois.
+
+Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait
+pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable.
+Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut
+Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.
+
+En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il
+put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin.
+Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde,
+Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
+M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
+toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur,
+ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il
+éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de
+raison de finir.
+
+--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en
+saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant
+de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes
+avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut
+en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
+lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison:
+promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas,
+vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.
+Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour
+l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse
+continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était
+ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le
+marché.
+
+La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières
+paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M.
+Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
+peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés
+pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le
+dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la
+maison. Ce fut elle qui fit la réponse:
+
+--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus
+raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la
+crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour
+nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne
+le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages
+et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra
+toujours.
+
+--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.
+
+--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et
+certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma
+cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh!
+sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels
+endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
+désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie
+andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai
+bien à lui faire entendre raison.
+
+Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer
+son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait
+son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger
+pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
+douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet
+qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne
+trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans
+le battre.
+
+M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le
+chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et
+finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces
+petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et
+déjà à recommencer à la première occasion.
+
+Cette occasion ne tarda guère.
+
+Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet
+fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir
+recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser
+s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de
+casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à
+Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
+revoir.
+
+Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son
+maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence
+de l'ennemie.
+
+--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le
+reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de
+la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le
+prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste!
+fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la
+direction de Miraut.
+
+--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil;
+va-t'en!
+
+Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces
+injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
+resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et
+demander des précisions.
+
+--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur
+lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien,
+ne disait rien pour le défendre.
+
+À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau,
+Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec
+étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de
+Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.
+
+Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas
+une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil
+de son côté.
+
+Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de
+la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi
+agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait
+portes closes.
+
+--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser
+coucher dehors.
+
+--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il
+remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le
+droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.
+
+C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui
+qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus,
+lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis
+de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher.
+
+Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya
+longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
+pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture.
+Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte,
+elle le trouva couché sur la levée de grange.
+
+Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien,
+s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la
+même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
+quand même être recueilli.
+
+Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous
+ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il
+regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et
+lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je
+aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait
+pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la
+cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements
+d'épaule méprisants de sa femme.
+
+Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant,
+demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le
+village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir,
+et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de
+souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis
+qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et
+s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs
+yeux.
+
+M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien,
+bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le
+second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir
+accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
+elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive
+malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.»
+
+Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi
+que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses
+recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
+souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus.
+Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de
+sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les
+lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que
+son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne
+lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était
+crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine
+craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les
+gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et
+marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un
+infirme ou un petit vieux.
+
+Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était
+au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage
+ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à
+l'abandon.
+
+«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant
+Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était
+facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de
+manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
+pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
+puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas
+peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en
+reste pas moins un fameux trotteur.»
+
+--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais
+dû le vendre, ajoutait-il.
+
+Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout
+de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une
+tentative encore et une suprême démarche.
+
+Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le
+laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait
+intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa
+promesse.
+
+D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le
+caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer
+et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
+geste qui lui interdisait d'approcher davantage.
+
+Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un
+immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent
+pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
+atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le
+gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière
+et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes
+flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue,
+derrière les maisons.
+
+Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore
+ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée
+revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému
+d'une espérance.
+
+Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui
+n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son
+sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut.
+
+--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des
+cailloux.
+
+Et l'homme laissa faire.
+
+Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à
+attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner
+au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
+voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts
+qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à
+d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue
+basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte
+où il s'arrêta.
+
+Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre
+pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au
+perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait
+fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à
+Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à
+Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.
+
+Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y
+répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
+lugubre et désespéré.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de
+rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un
+juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce
+de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais
+incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense
+douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée
+qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son
+attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la
+pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans
+mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le
+vin.
+
+--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans
+la salle de débit.
+
+--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua
+l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher.
+On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.
+
+--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter
+une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa
+rage et sa douleur.
+
+Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple
+chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une
+chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de
+buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent
+point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou
+trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus
+loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut
+pour l'apaiser.
+
+Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré
+que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il
+en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout,
+l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
+un damné.
+
+Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne
+s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé
+qu'il était par ses pensées.
+
+--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus
+bonjour aux amis?
+
+Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé,
+son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut
+pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en
+mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.
+
+--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il.
+
+--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie
+aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus
+d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout
+apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait
+là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit
+qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me
+sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec
+sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a
+dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous
+sommes venus directement te retrouver.
+
+--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous
+l'avez entendu?
+
+--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi
+ne pas nous avoir prévenus?
+
+--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé
+qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la
+misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé;
+mais, mes vieux, si c'était à refaire...
+
+--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu!
+n'être pas venu me voir?
+
+--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet
+imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est
+tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que
+j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé
+faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle
+ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.
+
+--L'autre ne vient pas la rechercher?
+
+--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux
+Miraut!
+
+--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en
+ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin
+aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça!
+
+--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.
+
+--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de
+son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si
+tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des
+loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète
+pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu
+pourras.
+
+--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée.
+Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci!
+
+--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.
+
+--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir.
+
+--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton
+particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.
+
+Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de
+concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans
+un sac.
+
+Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les
+yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant:
+
+--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la
+maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires.
+
+--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres.
+
+Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit
+brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était
+appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.
+
+--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant
+repasser, l'instrument d'appel à la main.
+
+--Ça ne te regarde pas!
+
+--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la
+rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et
+elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien...
+
+--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et
+vivement! continua Lisée.
+
+--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de
+colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage.
+
+--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien!
+je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le
+maître ici.
+
+Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il
+l'écarta.
+
+--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se
+précipitant, griffes dardées sur lui.
+
+--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non!
+Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés,
+moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire
+blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans;
+ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que
+je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien!
+nous allons voir.
+
+Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une
+calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit
+le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant
+que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de
+vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles
+et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,
+abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des
+bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin
+qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le
+voulait.
+
+--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une
+telle danse.
+
+--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle.
+
+Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre
+haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini
+et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait...
+
+--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire
+ton paquet!
+
+Et il sortit, la corne à la main.
+
+À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela
+un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta
+net dans son hurlement.
+
+Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la
+voix de Lisée criait presque aussitôt:
+
+--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite!
+
+Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et
+apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après
+tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
+demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore
+une embûche.
+
+--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main,
+geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse.
+
+Miraut ne pouvait plus douter.
+
+Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et
+pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui
+lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage,
+lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
+comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire
+toute sa joie, tout son bonheur.
+
+Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour
+sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le
+gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
+clos.
+
+Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la
+volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au
+richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui
+avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou
+moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever,
+qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne
+bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre,
+que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un
+autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait
+mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine,
+lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs
+que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.
+
+Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux
+aussi, mais il revint de nouveau à son maître.
+
+--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser
+jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un
+instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis.
+
+Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son
+ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper,
+de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et
+réconfortante gamelle de soupe.
+
+Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha
+à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis
+regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il
+ne l'abandonnât.
+
+--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est
+fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.
+
+Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques
+instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le
+caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à
+ce qu'il eût fini.
+
+Les trois témoins étaient très émus.
+
+--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire
+une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme
+aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.
+
+--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout
+seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon
+ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de
+ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu
+verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une
+pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la
+foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre.
+
+On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de
+s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres
+et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave,
+toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles
+poussiéreuses.
+
+--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.
+
+Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les
+intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de
+Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement
+ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et
+des couennes de fromage.
+
+On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient
+bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui
+pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
+connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres
+surtout, des lièvres que tout le monde voyait.
+
+--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas
+malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a
+guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable,
+mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire
+et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur
+d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait
+penser à ma pauvre Bellone.
+
+--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé;
+le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est
+moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul
+fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et
+sur Rocfontaine.
+
+--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la
+chose?
+
+--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout
+simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas
+m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne
+qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai
+jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je
+n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir
+des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai
+fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais,
+je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne
+pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la
+première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique
+et les coups de chaussons!
+
+--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis.
+
+--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de
+ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp!
+Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien
+tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me
+débarrasse de sa sale gueule.
+
+--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce
+soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire
+comprendre...
+
+--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui
+faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale
+bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra
+et te payer les prunes à Noël.
+
+--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par
+s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père
+Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
+pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je
+te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire
+dresser contravention pour courir les lièvres sans toi.
+
+--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous
+ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi.
+
+--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa
+femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main
+posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé,
+comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à
+partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici
+et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne
+seront pas contents!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
+by Louis Pergaud
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14397 ***
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+Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse
+
+Author: Louis Pergaud
+
+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Louis Pergaud
+
+LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE
+
+Publication en 1913
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+ CHAPITRE X
+ CHAPITRE XI
+DEUXIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+TROISIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+
+
+Je dédie ce livre
+à tous ceux qui aiment les chiens
+et particulièrement
+à mon excellent ami
+PAUL LÉAUTAUD
+ROMANCIER RARISSIME
+CHRONIQUEUR SAVOUREUX
+PROVIDENCE DES CHATS PERDUS
+DES CHIENS ERRANTS
+ET DES GEAIS BORGNES
+BIEN CORDIALEMENT
+L.P.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la
+chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le
+village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours,
+la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La
+nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision
+d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant,
+pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante
+qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par
+toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses
+semblaient sommeiller.
+
+Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la
+mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune,
+faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la
+femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la
+grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac
+régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût
+seule:
+
+--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là! Le
+«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne
+soit pas arrivé malheur au petit cochon!
+
+[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.]
+
+Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de
+ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses:
+
+--S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le
+marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement
+les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller
+avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme
+plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que
+les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit
+cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier
+procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale
+chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en
+prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces
+canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que
+c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui,
+sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas
+vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin.
+Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat
+sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous
+en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix
+beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de
+percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre
+pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du
+cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec
+sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me
+dire quelque chose.
+
+Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si,
+d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort
+mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les
+milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea
+plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder,
+pensait-elle.
+
+Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux
+malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et
+jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une
+marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se
+mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel
+infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du
+canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule
+immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant
+puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue
+soigneusement ramenée devant ses pattes.
+
+La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et
+dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La
+colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le
+doute.
+
+--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à
+mi-voix.
+
+L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier
+toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de
+gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par
+une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle
+avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La
+large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait
+jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis
+qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil
+impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges
+lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu
+Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là, bien en
+évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux
+brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait
+l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de
+chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.
+
+Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers
+étaient rentrés!
+
+Pas de Lisée!
+
+La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet
+derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme,
+aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
+déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.
+
+Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa
+même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd
+verrou d'acier.
+
+--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne!
+ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure!
+
+Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé
+lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le
+plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique
+de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et
+flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce
+bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient,
+pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa
+pose nonchalante et son air de sphinx.
+
+Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le
+poêle.
+
+--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte,
+un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise;
+chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce
+grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a
+pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout
+de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore
+le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des
+sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une
+«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur
+des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent
+pas.
+
+Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit
+tressauter.
+
+--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le
+retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je
+vais gueuler avant lui.
+
+Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la
+targette et ouvrit vivement la porte.
+
+Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac
+de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur
+voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon
+que le patron devait ramener.
+
+--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme.
+
+--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé
+là-bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté?
+
+--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que
+c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou
+deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse,
+naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré
+Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a
+beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous
+vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne
+voulait pas croire que Lisée ne chassait plus.
+
+«--Si c'était pas toi qui me le dises, là, en chair et en os, que
+t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le
+figurer.
+
+«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les
+gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je
+me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement
+repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus
+trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à
+la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout
+bazardé.
+
+«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce
+courage-là, moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien
+rigoler!
+
+«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur.
+
+«Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés
+et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère
+brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures
+je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton
+homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là
+et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que
+c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et
+on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille.
+
+--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la
+Guélotte.
+
+--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu,
+on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul,
+non, on ne peut pas dire qu'il était saoul!
+
+--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des
+bêtises.
+
+--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse?
+
+--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment.
+Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une
+tasse de café ou une goutte?
+
+--On prendra une petite larme, histoire de trinquer.
+
+La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique
+qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur
+une chaise.
+
+Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le
+dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une
+vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son
+tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son
+brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux
+allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en
+frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond
+mépris du fisc:
+
+--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour
+enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour
+avoir du feu.
+
+Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient
+les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait
+sa grosse mère lapine.
+
+Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle
+ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone,
+rien ne bougeait au dehors.
+
+Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait
+un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.
+
+Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement,
+que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et
+Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva.
+
+--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut
+bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la
+charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le
+travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de
+midi pour voir ton petit cochon.
+
+--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la
+colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité,
+je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le
+goûilland, le salaud, sa sale bête!
+
+Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle
+entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
+violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer
+de jour...
+
+Une heure se traîna encore, puis une demie.
+
+La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de
+dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée,
+puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la
+porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de
+compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette
+tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la
+façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme.
+
+Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la
+fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer
+l'entrée du maître.
+
+Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra
+dans le chambranle.
+
+Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir
+fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux
+coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au
+bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de
+toutes ses forces vers les marmites.
+
+--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus
+pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse.
+
+--Et le petit cochon?
+
+--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé
+un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette
+comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc!
+
+La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue,
+fixait tour à tour son homme et le chien.
+
+--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle
+a faim!
+
+--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte.
+
+--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien!
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la
+femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil
+ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons
+de faim, sur la paille!
+
+--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée.
+
+--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as
+déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je
+boirai, moi?
+
+--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe.
+
+--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape,
+grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon,
+point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin!
+
+Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui
+commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties.
+
+L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments
+batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit
+bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton
+ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient
+suivre.
+
+--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain?
+continua-t-elle, gourmande.
+
+--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il.
+
+La Guélotte se tut.
+
+--Fais à manger à cette bête et vivement!
+
+--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien.
+
+[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.]
+
+Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux
+Taïaut, fit bon accueil au petit chien.
+
+Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite
+terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la
+relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle
+encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce
+chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et
+sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha
+sans hésiter à côté d'eux et s'endormit.
+
+La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne
+connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et,
+le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt
+ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en
+s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle
+augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait
+s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes
+minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il
+était, elle connaissait sa race, elle l'adopta.
+
+Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes
+dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et
+Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir
+bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou
+qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en
+paix entre ses deux frères adoptifs.
+
+Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage
+velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle
+fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la
+grange et dans les hangars de la maison.
+
+Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux
+que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de
+pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
+demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se
+déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant
+comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du
+sommeil des justes.
+
+Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule
+dans le lit de la chambre haute.
+
+Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue.
+Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans
+consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était
+évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait
+de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis,
+zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât
+l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus
+tôt ou un peu plus tard! ...
+
+Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait
+fautif.
+
+La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.
+
+Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses
+poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée,
+pour temporiser, fit semblant de dormir encore.
+
+Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots
+sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé
+d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
+digne et sévère pour en imposer à sa vieille.
+
+L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de
+la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
+pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la
+main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il
+avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle
+dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de
+recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups
+de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que
+braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est
+le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom
+de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel,
+à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à
+la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il
+s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne
+odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se
+dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec
+lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la
+porte de la cuisine.
+
+En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui
+remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et
+rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
+chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier
+responsable dans cette sale affaire:
+
+--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle
+a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était
+pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il
+faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison.
+
+--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions.
+
+--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah!
+je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir!
+
+Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui
+lança, à toute volée, son pied dans les côtes.
+
+«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de
+côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats,
+subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus,
+brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les
+dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la
+chambrée.
+
+--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente,
+il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter
+la maison et nous serons dévorés par les souris!
+
+--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une
+telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une
+bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est
+de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine
+entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut
+pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête
+propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer:
+c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ...
+
+--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait?
+
+--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on
+te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant,
+continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as
+quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à
+toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête
+gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans
+qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire
+que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi,
+espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne.
+Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te
+«bredouche».
+
+--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez
+soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu
+me le paieras, et plus d'une fois!
+
+Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de
+manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur
+le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes
+chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
+s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui
+mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa
+subitement son petit mufle.
+
+«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore
+timide et incertain.
+
+--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme
+nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait
+voir le cochon annoncé.
+
+--Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en désignant de
+l'oeil son mari.
+
+--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du
+pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est
+bonne, celle-là. Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le
+malin, on voit bien qu'il se sent chez lui.
+
+--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là, reprit la
+femme.
+
+--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici,
+viens, mon petit Miraut!
+
+--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen.
+
+--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne
+chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du
+gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un
+corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un
+lanceur épatant.
+
+--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour
+leur damer le pion.
+
+--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit!
+
+--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien
+plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a
+l'os du crâne pointu, signe de race.
+
+--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah!
+oui, une belle bête.
+
+--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches
+brunes sur les flancs, c'est rare!
+
+--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de
+la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la
+chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a
+rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré
+un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter
+toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais
+alors ce que font les mères?
+
+--Je l'ai entendu dire.
+
+--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus
+leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et
+elles ont vite fait de la retrouver.
+
+--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que
+j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous
+ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois
+pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait
+un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma
+vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas,
+elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont
+avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des
+douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a
+repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes
+revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à
+l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle
+a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la
+fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri,
+mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai
+élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon
+suiveur.
+
+--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui
+seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence?
+
+--Oui, je me rappelle, attends voir!
+
+--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros,
+et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur
+couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves
+bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs
+nourrissons, mais bernique; là, c'est comme au trou pour passer:
+chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les
+relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un
+après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le
+premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr
+que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez
+excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître
+chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans
+le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au
+fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en
+dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant
+que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un
+homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme
+ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait:
+
+«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens,
+moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en
+aurait «de besoin», toi?
+
+«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité...
+
+«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre
+qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et
+moi. C'est-y entendu?
+
+«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche.
+Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour
+s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera
+mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être
+tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné;
+mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui
+touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
+souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.
+
+--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le
+salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma
+Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec
+usure.
+
+--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé
+l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop
+brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis
+solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts
+quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la
+même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre
+que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
+taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage
+pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on
+fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un
+mauvais coup.
+
+--Voilà! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas
+seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère
+brebis, en es-tu content?
+
+--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop
+cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses
+agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me
+repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la
+mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.
+
+--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus
+chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont
+pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides,
+les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et
+il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin.
+
+[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles
+canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du
+chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du
+19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création
+de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe
+va connaître un énorme succès en France. [NduC]]
+
+--Tu l'as payé cher?
+
+--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le
+mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui
+braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne
+valait pas çui-là. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de
+raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de
+l'eau chaude.
+
+--Ah! les femmes!
+
+--À la tienne! mon vieux.
+
+--À la tienne!
+
+--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes
+savates!
+
+--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des
+croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une
+chanson de ce côté-là.
+
+--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la
+bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand
+il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle
+rangera le reste!
+
+--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans
+mon linge! menaça la Guélotte.
+
+Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup
+et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur
+leurs pas.
+
+--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton
+domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques
+fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb
+quand on a la grosse tête.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès
+que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon
+grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison!
+
+--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses
+poules.
+
+--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux
+de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et
+il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des
+sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes
+sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée,
+«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se
+tenir de braconner.
+
+La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes
+présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
+son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant
+sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les
+événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
+expérimentalement:
+
+--Les hommes, c'est tous des cochons!
+
+Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet
+de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce
+du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.
+
+--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur
+que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte,
+épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se
+sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du
+Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des
+écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes!
+
+[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.]
+
+--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui
+voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison.
+
+--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut
+faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le
+tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique,
+autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne
+pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon.
+
+--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée.
+
+--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les
+lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école,
+celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait
+payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des
+sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures
+de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale
+rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
+dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
+changement.
+
+La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires,
+cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la
+méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
+la bêtise et l'égoïsme de son homme.
+
+--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans
+quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas
+demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande
+vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale
+Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes
+de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas
+de ma faute!
+
+--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la
+vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y
+prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du
+beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à
+presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te
+bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau
+de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque
+temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté
+ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et
+va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui
+qui a fait le coup!
+
+La Guélotte réfléchissait.
+
+Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se
+débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
+danger, quoi qu'en dît la Phémie.
+
+Lisée aimait ses chiens.
+
+Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes
+sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien
+longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier,
+un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il
+serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien
+immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
+et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter
+les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
+tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé?
+Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un
+tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
+quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
+compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une
+sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger
+où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.
+
+Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour
+où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné.
+
+Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on
+évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des
+câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets,
+prêts à cogner.
+
+Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien,
+il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi
+minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
+pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait
+réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
+crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche
+hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps
+attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où
+l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus.
+
+Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course
+au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour
+l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur
+l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis
+lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
+d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le
+colleta.
+
+Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué,
+remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au
+chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de
+coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
+cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours
+avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.
+
+Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait
+profité.
+
+«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant
+d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque,
+se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle
+journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied
+quelque part.
+
+Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout
+de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et
+se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux
+et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
+vous décrocher les foies.
+
+Ah! le vieux Finaud!
+
+Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée
+apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas
+la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
+l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.
+
+--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû
+bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de
+mouton.
+
+[Note 5: Mondure, délivrance.]
+
+Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie
+pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été
+une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
+stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui
+dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et
+jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant,
+le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les
+jambes étaient raides.
+
+Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long
+coup de souffrance et de rage.
+
+Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien
+dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
+déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui
+avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui
+était encore assez clair. Il avait vu tout de suite.
+
+--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les
+vaches que je lui fasse prendre du lait!
+
+Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu
+énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux;
+son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se
+troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid.
+
+--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait
+Lisée; si je le savais seulement!
+
+Et Philomen était venu.
+
+--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de
+l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à
+la maison.
+
+Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien
+pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
+ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.
+
+Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine
+probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit
+son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
+aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre
+immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela
+avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint
+pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et
+visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les
+douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par
+intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement
+étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et
+l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
+tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son
+maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée
+et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de
+lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces
+grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré
+la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces
+écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque
+reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à
+hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en
+eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se
+moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une
+larme en mordant sa moustache.
+
+Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers
+six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
+partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules
+voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre
+laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son
+canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son
+chien.
+
+[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans
+la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins
+moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.]
+
+Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez
+elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous,
+surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
+simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés,
+ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un
+par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester,
+mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces
+rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son
+homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou
+vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage.
+
+Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser
+les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui
+disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot
+de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux
+vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de
+«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et
+le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre,
+c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par
+une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours
+dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas
+encore, mais elle trouverait certainement.
+
+Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il
+disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une
+saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des
+plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
+comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il
+aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses
+habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure
+du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et
+ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça
+où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal.
+Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la
+viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce
+grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de
+Rocfontaine.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade.
+Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut,
+avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
+s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire
+piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui
+ricana:
+
+--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui
+cabosser le nez comme je voudrais!...
+
+Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit
+à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire
+rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point
+amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement
+maternel:
+
+--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa
+Lisée?
+
+--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.
+
+--Qu'on va-t'i serser des yèvres?
+
+--Bou! hou! reprenait le petit chien.
+
+--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte
+tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre
+riant silencieusement dans sa barbe de bouc.
+
+Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il
+savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la
+porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette
+merveilleuse promesse.
+
+Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent
+extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux
+qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
+correspondent à la satisfaction des deux grands besoins
+primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le
+mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus
+vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux
+fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres
+aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes
+portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre
+à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
+grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
+bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue
+de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.
+
+Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence
+qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les
+plus belles espérances.
+
+Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et
+que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale,
+de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il
+allait habiter.
+
+Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout
+seul.
+
+Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour,
+toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient
+point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas,
+tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
+piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se
+retirant, lui aussi, avec prudence.
+
+Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce
+mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être
+transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un
+mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui:
+
+--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules
+tranquilles! Allons, viens ici!
+
+Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon
+et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis,
+absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.
+
+Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en
+travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la
+première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
+hésiter.
+
+--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée.
+
+Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa
+tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et
+allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
+roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.
+
+--Allons, viens-tu? reprit son maître.
+
+Mais Miraut ne bougeait pas.
+
+--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée.
+
+Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer
+qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant
+spectacle.
+
+--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant
+les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait
+toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens
+voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons,
+viens voir, viens, j'vas te présenter.
+
+La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en
+plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
+frétillant du fouet et tortillant du derrière.
+
+C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de
+compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et
+s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.
+
+Lisée flatta la bête et appela Mimi.
+
+En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir
+et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.
+
+Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de
+chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
+hauteur.
+
+--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu
+vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons,
+puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une
+paire d'amis.
+
+Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours
+digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les
+coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce
+qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
+promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre
+pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour
+en discerner le sexe.
+
+Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
+complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
+indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient
+abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par
+Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.
+
+--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite
+tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à
+présent.
+
+Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par
+les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre
+pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.
+
+On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet
+de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir
+mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.
+
+On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil
+et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon
+leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations
+sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et
+en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien.
+Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf
+toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue.
+
+Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse
+qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de
+Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
+d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des
+autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail
+haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation
+cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment
+troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être
+de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et
+des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les
+indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant
+au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé,
+le moisi et la vieille pisse.
+
+Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé
+d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la
+journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie
+de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la
+Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa
+petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois,
+se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi
+traître que peu chevaleresque du roquet.
+
+Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque,
+elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris,
+le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
+l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça
+vigoureusement le derrière.
+
+L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute
+allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours
+durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
+surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
+inattendue.
+
+Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice
+qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière,
+l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
+frémissant.
+
+--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un
+crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie
+ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère.
+
+--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son
+interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces
+charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
+s'accordent parfaitement.
+
+--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.
+
+--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les
+chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes,
+l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en
+connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du
+tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même
+bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce
+qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.
+
+--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure:
+ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se
+sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.
+
+--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une
+femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux
+devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe.
+Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une
+nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du
+rouge poulet, ça ne finit jamais.
+
+--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que
+l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion.
+
+Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la
+forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
+s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui,
+elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant
+qu'il ne la renvoyât à la maison.
+
+Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les
+travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
+l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant
+qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça
+commencerait son dressage.
+
+Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières,
+puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son
+maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.
+
+Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge,
+à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne
+bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
+se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
+autre.
+
+Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le
+mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
+jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais
+il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête
+aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se
+retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas
+de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
+yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.
+
+Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel
+aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux
+côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
+colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.
+
+--Viens ici, viens! petit imbécile!
+
+Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du
+bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à
+l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi,
+Miraut revint lécher la main pendante du patron.
+
+On arriva à la coupe.
+
+Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra
+si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère
+et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter
+jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
+douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et
+Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit
+que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner
+à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les
+bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya.
+À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée,
+mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances
+et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses
+propres moyens, à regagner les champs.
+
+Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé
+entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant
+les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur
+montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
+explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse,
+excitaient sa juvénile ardeur.
+
+De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il
+eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
+profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau
+ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la
+taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il
+abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
+
+Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux.
+Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
+la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les
+oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont
+de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un
+autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant
+son compagnon:
+
+--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]!
+
+[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois
+de la taupe.]
+
+--Comment, tu ne l'as pas encore?
+
+--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du
+pied!
+
+Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout
+à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces
+vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
+bois.
+
+Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le
+tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de
+bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre
+humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
+du sommeil de l'innocence.
+
+--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir,
+le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père
+et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des
+blouses et des tricots pour te coucher dessus.
+
+Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte
+d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
+l'emmena vers la maison.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de
+la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait
+devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
+blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot
+dans son derrière de chien.
+
+Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu
+auparavant.
+
+Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître,
+divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et,
+s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
+reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant
+que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite
+du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle
+n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa
+vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage,
+elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle
+jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans
+rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à
+coups de sabots.
+
+La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée
+était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle
+avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre
+était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou
+qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
+continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place
+sur le coussin, sous le poêle.
+
+Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais
+ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis
+sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le
+canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
+menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
+s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le
+jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de
+Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
+
+Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même
+l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux
+qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
+
+Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était,
+jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la
+truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les
+flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
+la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
+l'avertissait en le priant de cesser.
+
+D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien
+encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
+secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle
+n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la
+dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le
+malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables
+fantaisies.
+
+Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour
+l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui
+savait gré d'être gentil avec ses petits.
+
+--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte
+en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se
+contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les
+pattes en avant.
+
+Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis,
+s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire
+de la chatte:
+
+--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me
+la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière!
+Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le
+renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en
+crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais
+non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est
+là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est
+sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de
+l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je
+suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui
+mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si
+ça lui chante.
+
+Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait
+pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande
+remise, près de l'écurie des vaches.
+
+Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de
+main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la
+première fois les avantages de la claustration.
+
+Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit
+chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès
+que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment
+Miraut:
+
+--Allez, charogne! à la paille. Vite!
+
+Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à
+cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses
+amis les chats.
+
+--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle.
+
+Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le
+derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
+
+--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le
+faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me
+l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse!
+
+--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce
+qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là,
+valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que
+ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon.
+Toujours aussi chameau! ...
+
+--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que
+ton chien n'écoute rien.
+
+--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon
+petit, viens, appela doucement Lisée.
+
+Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense,
+tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les
+pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
+s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
+
+--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais
+bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.
+
+Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux
+franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue
+comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
+
+Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite
+chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours
+suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
+
+--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée.
+
+--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
+
+Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait
+préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le
+flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument
+dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut
+franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
+nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
+
+Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses
+membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux
+humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
+de l'emmener.
+
+--Reste! commanda assez énergiquement Lisée.
+
+Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec,
+il ajouta, persuasif:
+
+--Couche-toi, mon petit, voyons!
+
+Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême
+recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa
+décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta,
+la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
+pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler
+en désespéré.
+
+--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le
+village va croire qu'on s'égorge ici.
+
+--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le
+laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs
+pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce
+qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la
+voix.
+
+Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il
+continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à
+autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être
+qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
+délivrer.
+
+Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée
+frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
+tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui,
+il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya
+même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
+
+Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il
+jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions
+tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de
+rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de
+paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
+tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en
+sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa
+prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé
+avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être
+Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
+
+Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le
+bruit des sabots de la patronne.
+
+Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait
+mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut,
+puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
+
+Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le
+lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté;
+mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des
+bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière
+est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
+bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les
+portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les
+bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un
+enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la
+porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
+
+Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il
+gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents
+s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.
+
+Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait:
+
+--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu!
+
+Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et
+la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main.
+
+Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était
+caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage,
+tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
+l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.
+
+Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se
+tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne
+fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous.
+
+Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait
+entendre les poules qui, intriguées de son reniflement,
+s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!...
+cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud.
+
+Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui
+échappa.
+
+Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la
+fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se
+meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se
+rasseoir sur sa paille.
+
+Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de
+se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût,
+qu'il portât quelque chose à sa gueule.
+
+Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous
+les objets qui garnissaient la pièce.
+
+Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il
+l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os,
+dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie;
+puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et,
+la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus
+en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de
+tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres,
+mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las,
+éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
+remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu
+d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
+joie.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe,
+commanda Lisée en rentrant à la maison.
+
+--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la
+femme.
+
+--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la
+piquer au vif.
+
+Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde:
+
+--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de
+me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je
+n'ai pas arrêté une minute de travailler.
+
+--De la langue, compléta le chasseur.
+
+--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien
+il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus
+rien que vot' domestique à tous les deux.
+
+Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise.
+
+Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le
+pas et ne bougea mie de sa paille.
+
+Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel,
+prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin:
+
+--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce
+cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer!
+Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir?
+
+Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui
+ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant
+avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait
+bien pu se rendre encore coupable.
+
+Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout
+ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte,
+craignant fort la raclée.
+
+Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire,
+d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui
+découvrait les chicots.
+
+--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce
+a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre?
+
+La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les
+brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
+rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux
+fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris
+de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles
+pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui
+ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de
+tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle
+dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire.
+
+--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.
+
+--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes
+peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et
+bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six
+sous!
+
+--Où étaient-elles? questionna Lisée.
+
+--Elles étaient pendues à une solive du plafond.
+
+--Faut pas essayer de me monter le coup!
+
+--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous,
+il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche.
+
+Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les
+peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment
+avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un
+peu. Mais, tout de même...
+
+Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.
+
+À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû
+opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
+élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il
+avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa
+chute.
+
+Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir!
+
+Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement
+tenté.
+
+--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres!
+Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe!
+
+--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte.
+
+--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux
+de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne
+faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher.
+
+La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il
+endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup
+de sabot dans les côtes.
+
+Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta:
+
+--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses
+vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui
+nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
+
+--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant.
+
+Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il
+prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
+mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui
+faire de mal et se mettre enfin debout.
+
+Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec
+bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude
+était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
+de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,
+les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.
+
+--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte,
+il n'est donc jamais content?
+
+Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots
+d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser
+son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
+le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!»
+
+Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut
+cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les
+mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se
+remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
+s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.
+
+On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût
+été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle
+constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux
+mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
+qu'il mastiquait consciencieusement.
+
+Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui:
+
+--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle.
+
+La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de
+petits morceaux manquaient.
+
+--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour
+l'excuser.
+
+Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était
+armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était
+réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa
+conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
+traduisait par un débit chez le cordonnier.
+
+À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux
+époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
+entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas
+fichu à la porte séance tenante.
+
+Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda,
+goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle
+en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
+punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la
+remise.
+
+Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à
+hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
+portes.
+
+De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son
+farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
+minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.
+
+La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de
+communication, une chatière avec battant refermant le trou avait
+été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
+selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête
+ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle
+elle se glissait.
+
+Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les
+encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut,
+explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez,
+remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
+laissant entrevoir un coin de l'écurie.
+
+Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein
+d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et
+engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant
+qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
+gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de
+toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que
+par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort
+surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut
+légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher
+les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant
+trop vivement.
+
+Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la
+crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient
+de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes
+sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations
+puissantes l'intriguèrent extrêmement.
+
+Ah! passer par ce trou!
+
+Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais
+il ne put aller plus loin.
+
+Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à
+grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin
+d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
+s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles
+odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
+composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
+volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au
+fond, dans cette prison à claire-voie?
+
+Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande
+de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à
+reflets rouges.
+
+Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et
+soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres
+qu'il ne connaissait point.
+
+Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa
+violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup
+sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière,
+alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
+surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un
+coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un
+aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent
+tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite
+folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du
+pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements
+suraigus.
+
+Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut
+réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont
+il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
+selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu
+à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
+royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie,
+prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage,
+se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et
+volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs
+regardaient tout cela en meuglant.
+
+Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir
+dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer;
+le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co,
+co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre
+ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades,
+voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
+ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement
+trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière
+dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup
+de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à
+piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres
+bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux
+mieux.
+
+Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de
+prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la
+remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
+Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
+frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés
+tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient
+stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait
+d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.
+
+Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait
+mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il
+allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre
+les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.
+
+La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le
+maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la
+bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à
+grands coups de pied ensuite.
+
+Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la
+remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des
+dégâts.
+
+Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme
+des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de
+piauler, gisait raide sur les pavés.
+
+--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas,
+conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais
+ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure
+«ouveuse»[8]!
+
+[Note 8: Ouveuse: pondeuse.]
+
+--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut
+pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit:
+donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne
+ne saura rien.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je
+vais lui en griller une tout de suite.
+
+Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes.
+
+La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais
+au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer,
+Lisée rentra inopinément.
+
+--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des
+frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne
+plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en
+train de fricoter vous deux?
+
+--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu
+iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins.
+
+--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça
+ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut
+te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien,
+répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne
+savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la
+pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie,
+tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en
+avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de
+vieille bique.
+
+Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en
+lui-même:
+
+--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas
+de sottises!
+
+La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle
+allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que
+son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec
+soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux
+du ménage.
+
+Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la
+nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour
+elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
+tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre
+haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand
+elle se fut assurée qu'il dormait profondément.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain
+matin.
+
+Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa
+sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un
+tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
+sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.
+
+Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit
+sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
+retira vivement, sentant le mouillé et le froid.
+
+Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa
+chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira...
+
+Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot?
+
+--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça
+se fait?
+
+--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il
+y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore
+saoul!
+
+Elle s'approcha, puis s'exclama:
+
+--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas
+de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau
+petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au
+moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait
+plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les
+jours!
+
+Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner
+le liquide.
+
+--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante,
+peut-être que tu ne douteras plus, après.
+
+--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou
+les chats; un chien, ça pisse davantage.
+
+--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer
+un coup.
+
+Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter
+l'histoire à tout le village.
+
+--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici!
+
+Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
+
+Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par
+le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à
+mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix
+d'un air courroucé:
+
+--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je
+t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant.
+
+Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace,
+balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
+demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale,
+le traitait comme la patronne.
+
+Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas
+réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait
+certainement plus de part que la mauvaise volonté.
+
+Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré,
+léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix
+reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
+qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.
+
+--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant.
+
+Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière
+et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il
+se rendait, une vannette à la main.
+
+--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la
+femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si
+vite réconciliés.
+
+Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses
+gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers,
+ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour
+les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
+attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte.
+L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les
+mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même
+jeu que Lisée.
+
+L'après-midi, il le suivit aux champs.
+
+Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des
+confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir
+évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins
+secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
+des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
+poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son
+maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux
+alentours.
+
+C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils
+mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
+venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en
+lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des
+jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne
+pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et
+s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le
+chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège.
+
+Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur
+laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter
+des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux
+et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
+ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
+circuits investigateurs.
+
+Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit
+bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un
+demi-pied et soufflant comme un phoque.
+
+--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra,
+mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse.
+
+Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village,
+Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes
+et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
+voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent
+connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant,
+l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que
+Lisée était là.
+
+Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une
+demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de
+démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient
+soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande
+innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
+cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa
+porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage.
+Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour
+Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la
+Guélotte.
+
+Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses
+pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte
+ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil
+d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse
+d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses
+soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au
+vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard
+qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de
+sifflet de son maître.
+
+L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui
+sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne
+suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de
+nouvelles et fructueuses explorations.
+
+Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit.
+
+--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais,
+tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer
+quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner
+comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi.
+
+Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent.
+
+Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et
+Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement
+de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire
+l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
+ne point prendre au préalable conseil de la patronne.
+
+«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça»,
+pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par
+devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point
+trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très
+peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
+condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent
+le nez des chiens de chasse.
+
+Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe
+quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita
+la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe.
+
+--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en
+mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De
+Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme.
+
+--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras
+en enfer et ce sera bien fait.
+
+--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je
+demande!
+
+La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le
+plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter.
+
+--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont
+pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas.
+
+--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne
+manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher.
+
+--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.
+
+--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce
+milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire
+plaisir et à toi aussi.
+
+--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.
+
+--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la
+femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se
+brosser pour avoir de la soupe demain matin.
+
+Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru
+immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
+croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque
+aussitôt.
+
+--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant.
+
+--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne!
+
+Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux
+osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à
+les ronger et à les avaler.
+
+--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher,
+qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?
+
+--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je
+vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de
+race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah!
+s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est
+parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
+décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré
+qu'il n'y touchât pas.
+
+--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle
+race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que
+tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis
+que tu as!
+
+--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules
+parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu
+l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si
+jamais il tord le cou à une deuxième.
+
+--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure
+bien que je l'assommerai à coups de trique.
+
+--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand
+j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.
+
+--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table.
+
+--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit
+Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia
+Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du
+Sauveur.
+
+--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une
+voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non,
+je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien!
+
+--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour
+demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne
+heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
+Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une
+dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à
+débourser à l'auberge.
+
+--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore
+un chien au lieu d'un cochon.
+
+--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une
+autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la
+canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme
+le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce
+qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
+enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut
+qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la
+maison et dans le verger.
+
+--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait
+seulement se faire assommer, je serais assez heureuse!
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne
+heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
+maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez
+Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le
+patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
+partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
+enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis
+et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.
+
+Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture,
+démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels.
+
+Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par
+inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec
+les chats.
+
+--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener
+avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant,
+répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
+automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous
+tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite
+se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et
+revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.
+
+Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un
+chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par
+derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
+voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.
+
+D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement
+distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout
+quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt
+sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
+instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer
+une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien
+on ne sait jamais où.
+
+Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui
+maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la
+Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle
+jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle
+ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue
+et le lança dehors avec un coup de savate, en disant:
+
+--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu
+peux.
+
+Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour,
+puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche.
+
+Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la
+voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans,
+rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
+secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
+s'appuyer sur ses jarrets.
+
+Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et
+reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage,
+jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
+frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de
+l'avoir si vite retrouvé.
+
+--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la
+tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi?
+C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle
+l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais;
+ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait
+pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur.
+
+[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée,
+ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et
+naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une
+fois pour toutes.]
+
+Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de
+cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait
+s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
+route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait
+pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre
+au retour.
+
+Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le
+chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à
+s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.
+
+--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas
+retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au
+milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins
+quelqu'un qui aille au pays!
+
+Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du
+moulin de Velrans.
+
+--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne
+pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux
+gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout
+contents de remmener Miraut chez nous.
+
+Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre
+Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte
+sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait
+un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
+d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son
+maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
+corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses,
+leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis.
+
+De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en
+vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très
+affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et
+deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune
+chien qu'ils tenaient en laisse.
+
+--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a
+passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.
+
+--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid
+et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera
+cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave
+imbécile de voleur l'ait ramassé!
+
+Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre
+réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
+pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et,
+après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à
+une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
+
+Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en
+appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
+vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes
+pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand
+linceux qui recouvrait la pâte.
+
+--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte.
+
+Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui
+poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
+aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
+courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup
+de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement
+chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se
+déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
+
+[Note 10: Raim: rameau]
+
+Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il
+découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
+consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de
+Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de
+la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas
+pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir
+en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni
+discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus,
+quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui
+tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure,
+désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
+
+Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune
+aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui
+s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
+passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
+prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se
+sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas
+suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en
+l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le
+rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des
+voisins et de faire peur aux gosses.
+
+Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien;
+il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son
+balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la
+patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac,
+il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
+faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
+
+Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient
+fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros
+chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une
+bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à
+lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté
+qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
+
+Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de
+lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit
+violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du
+nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint
+au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
+aurait peut-être trempé sa soupe.
+
+Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes
+ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses
+hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long
+manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
+béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
+précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et
+nettoyé pour cet usage.
+
+Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus
+fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la
+pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour
+des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
+maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la
+perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse
+brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine,
+n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la
+femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes
+assez brèves et répétées.
+
+[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou
+quatre pieds de long.]
+
+--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va
+demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.
+
+Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et
+qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
+réexpulsa violemment de la pièce et de la maison:
+
+--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es
+si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour
+ça!
+
+De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation
+à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement
+et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai,
+il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
+ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.
+
+Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il
+se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de
+grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et
+de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le
+museau sur les pattes de derrière.
+
+Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des
+meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres
+bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats;
+mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si
+léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.
+
+La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans
+doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce
+méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie?
+
+Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se
+mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme
+il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute
+découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque
+autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait
+des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines;
+aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était
+pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et,
+comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il
+ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer
+vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
+connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les
+buissons familiers.
+
+Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait
+famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis
+cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois.
+
+Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses
+affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant
+vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
+déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.
+
+Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant,
+il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par
+Velrans.
+
+--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce
+serait me faire affront.
+
+On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de
+taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la
+brièveté de sa visite:
+
+--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen,
+et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait
+pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et
+laisser les bêtes prendre froid.
+
+À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les
+cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il
+était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
+poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia
+la ficelle et il mît sa tête au trou.
+
+--C'est un verrat, prévint Lisée.
+
+--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami.
+Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas
+bonne et empoisonne le pissat.
+
+--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée.
+
+Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant
+la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette,
+qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.
+
+--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais
+tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.
+
+--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans
+trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma
+femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma
+femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute,
+cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler?
+
+--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla
+Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas
+être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon!
+
+--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules;
+mais Miraut se charge de les éclaircir.
+
+Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler
+chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de
+derrière les fagots.
+
+Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non
+sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert,
+puis il s'enquit de Miraut.
+
+Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec
+complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon
+chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne
+professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
+rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure
+que possible.
+
+--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que
+les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.
+
+Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour
+l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années
+où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
+gibier pour doubler au moins le prix du permis.
+
+Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que
+cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son
+absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
+qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si
+ça devenait nécessaire.
+
+Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée
+revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
+
+Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la
+voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand
+on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à
+manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
+terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
+prendre le café par la même occasion.
+
+Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein
+groin, il se dirigea vers la maison.
+
+--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi?
+ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la
+Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a
+encore du Miraut là-dessous.
+
+De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas
+même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant
+sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était,
+paraît-il, rongée, lui beuglait au visage:
+
+--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de
+viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en
+manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les
+paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye!
+
+--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a
+tué celle-ci?
+
+--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du
+maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du
+curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est
+les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé
+dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en
+train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de
+lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
+peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse
+et que tous ces gens ont eu la berlue!
+
+--Combien vaut-elle, ta poule?
+
+--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les
+jours...
+
+--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te
+demande combien tu veux de ta poule?
+
+--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine...
+
+--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle
+t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins
+qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la
+douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule.
+Combien vaut-elle?
+
+--Quat'francs! rugit la vieille fille.
+
+--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée.
+Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut
+trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien.
+
+--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois
+pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui
+casserai les reins!
+
+--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à
+Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc,
+rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa
+volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois;
+j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir
+de la laisser ici, hein!
+
+--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.
+
+--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa
+femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça
+fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.
+
+La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en
+oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
+prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter
+à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et,
+après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à
+la cuisine.
+
+Philomen entrait justement.
+
+--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et
+s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un
+vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas
+les moyens.
+
+--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger.
+
+Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils
+pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
+
+Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même
+point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil
+tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
+la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse.
+
+Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée
+qui allait gronder et tempêter.
+
+--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il
+n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir.
+
+--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah!
+la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas
+étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet
+depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien!
+
+Attends un peu!
+
+Ils rentrèrent à la cuisine.
+
+--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée
+aujourd'hui?
+
+--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait!
+
+--Et avec quoi, s'il te plaît?
+
+--!...
+
+--Je te demande avec quoi, sacrée garce!
+
+--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four,
+j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le
+souper...
+
+--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à
+manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à
+celui-ci que tu auras affaire.
+
+Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin
+ferré.
+
+--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée
+de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les
+bêtes crever de faim!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer
+Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses
+faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
+premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus
+tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur
+création.
+
+De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie
+essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à
+nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver
+le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier
+jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien
+tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne
+seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela
+se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule,
+s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de
+jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir
+de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de
+lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif
+et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus
+dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups
+de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié
+précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment.
+C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus
+qu'à lui donner la chasse.
+
+Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille,
+parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés,
+il n'aspirait qu'à un but: sortir.
+
+Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement
+réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion
+de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en
+rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
+fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds
+au-dessus du sol.
+
+Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à
+atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha
+tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de
+l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à
+terre.
+
+Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et
+massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans
+laquelle on l'avait taillée.
+
+Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal,
+démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi
+bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un
+chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou
+presque rien des contraintes domestiques.
+
+Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit
+où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le
+cadre de bois.
+
+Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre
+et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait
+énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant,
+les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez,
+cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme
+chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point
+les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.
+
+Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête,
+amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une
+heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit
+claquer la porte de la cuisine.
+
+Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà
+ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la
+volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent
+été là, il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment,
+il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à
+contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu
+lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable,
+il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna
+vivement besogner.
+
+Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée,
+qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il
+bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la
+Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle
+repartait, beuglant à pleine gorge:
+
+--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger
+la porte de dehors.
+
+Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment,
+on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait
+recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc,
+ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.
+
+Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener
+dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil
+et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant
+d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir,
+prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant
+et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
+mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un
+pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois
+amical et grave.
+
+Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée
+de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne
+pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait
+comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la
+clef des champs.
+
+Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut,
+qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau
+picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un
+putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là
+lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes
+rouges de sang.
+
+Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte
+ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la
+Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier
+plus fort que l'autre.
+
+Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus
+énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le
+chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.
+
+Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut,
+il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque
+sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien
+lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la
+remise.
+
+--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille
+déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est
+ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras
+grogner après.
+
+Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se
+retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait
+pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.
+
+Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne.
+Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de
+prendre son mari par la douceur.
+
+Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois
+l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau
+salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
+plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout
+seul.
+
+--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons
+pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes
+d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il
+nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il
+s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
+voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
+t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau
+en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est
+ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans
+les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne
+peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au
+gros.
+
+--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on
+peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne
+pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui
+dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines,
+je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre
+qu'il n'y doit pas toucher.
+
+Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits
+contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
+étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un
+(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de
+serpe.
+
+Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit.
+
+--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là
+est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part,
+tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être
+innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que
+ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui
+ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles
+pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les
+boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.
+
+--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la
+Guélotte.
+
+--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre
+côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un
+chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à
+courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas
+grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent
+grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te
+nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons,
+et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils
+peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul
+coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur
+les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne
+peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait
+malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il
+«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière
+lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui
+qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce
+de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
+tranquille.
+
+--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette
+charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution
+plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.
+
+Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin,
+après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à
+Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans
+trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies
+qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.
+
+Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement
+de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires.
+
+Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait
+aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors:
+quelque chose le préoccupait et le gênait.
+
+Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie,
+mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba.
+
+Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de
+ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait
+bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au
+nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer
+avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite
+tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette
+entrave agaçante.
+
+Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander
+de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement
+Lisée n'accéda point à son désir.
+
+--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les
+poules!
+
+Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se
+plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se
+plaindre.
+
+C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire
+sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets,
+aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les
+arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
+remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau
+sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant,
+pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant
+comme fou de désespoir.
+
+À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant
+se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour
+tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui
+lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.
+
+En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la
+tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était
+absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre
+lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si
+Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait»,
+et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa
+muselière.
+
+«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui
+remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour
+suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la
+tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en
+hurlant.
+
+On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt
+saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se
+disant:
+
+«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.»
+
+Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le
+chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et
+libre.
+
+Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de
+pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si
+bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer
+de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa
+pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le
+sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre
+ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
+
+Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint
+tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et
+assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
+d'arracher.
+
+La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire,
+et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser:
+
+--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une
+de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et
+moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te
+l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas
+si on te la fera payer.
+
+--Je te remercie, proféra sèchement Lisée.
+
+Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier,
+lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec
+cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il
+administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant
+d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît
+bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de
+la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de
+s'attaquer encore à ces bestioles-là.
+
+Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.
+
+--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras
+celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en
+aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends
+un peu.
+
+Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille
+sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les
+pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à
+une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet
+appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner
+la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui,
+Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler
+en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un
+jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou
+la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en
+ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer
+jamais.
+
+Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la
+poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient
+cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était
+honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
+pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
+s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux
+navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se
+débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point
+à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le
+chatouillait, il éternuait et il pleurait.
+
+Lisée fut inflexible.
+
+--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle
+pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra.
+C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez.
+
+De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un
+forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur,
+Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes,
+et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui
+était possible de le faire.
+
+Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et
+le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer
+enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin
+la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait
+des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.
+
+Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu,
+le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par
+le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda
+à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
+le pantalon de droguet.
+
+--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans
+colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère.
+
+Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que
+ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la
+poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du
+célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas,
+venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui
+s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la
+tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées,
+formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau
+vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui
+rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers
+l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles
+sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur
+paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou
+la saine émanation sonore du village.
+
+Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre
+de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de
+poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le
+chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué,
+lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était
+gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des
+yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées
+de son éternel brûle-gueule.
+
+Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le
+reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt,
+frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine
+et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.
+
+--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée.
+
+--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le
+moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le
+bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et
+qui servait de banc rustique.
+
+Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison,
+du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des
+labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes
+conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de
+liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de
+l'hiver prochain.
+
+Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation
+un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à
+la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements
+consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée
+de l'angélus du soir.
+
+Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à
+pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons
+s'éparpillèrent en roulements pressés.
+
+Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se
+soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis,
+levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui
+aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.
+
+--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler
+Lisée.
+
+Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et
+le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en
+petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.
+
+--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en
+entendant les cloches.
+
+--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir.
+Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça
+vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge;
+c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme
+ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à
+Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce
+n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en
+fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est
+parce qu'ils souffrent.
+
+--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas
+souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois
+le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille
+est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu
+que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la
+cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni
+dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté
+et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
+par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain
+au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les
+accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont
+plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme
+nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble.
+
+--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils
+pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches,
+puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près,
+en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont
+de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris!
+
+--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans
+leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon
+précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.
+
+--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur
+faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune
+dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les
+épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur
+place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et
+inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et
+qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils
+n'y font plus attention.
+
+--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens
+de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les
+chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches.
+
+--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de
+garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que
+les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le
+nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le
+nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches,
+comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui
+ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le
+même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou
+même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a
+fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous
+autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
+pourtant avec notre nez.
+
+--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous
+regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose
+de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les
+lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur
+intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type
+que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et
+l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en
+conséquence.
+
+--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux
+brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a
+fait sa rentrée.
+
+--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il
+prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre
+trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi,
+fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
+ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf
+et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est
+«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un
+gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour
+qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait,
+il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous
+par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à
+autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il
+claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que
+c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège
+qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire,
+le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout.
+
+--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen.
+
+--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour
+sans manger du chiendent.
+
+--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta
+place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant
+mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.
+
+--Je sais bien, mais qu'y faire?
+
+--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les
+meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta
+place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur
+de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à
+avaler le tout.
+
+--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes,
+mais cela non plus n'empêche rien bien souvent.
+
+--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.
+
+--La manges-tu avec nous? invita Lisée.
+
+--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour
+une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure.
+
+--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et
+rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.
+
+Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait.
+Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau
+matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa
+paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec
+hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes
+et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme
+une salive trop épaisse.
+
+--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est!
+Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas!
+
+Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à
+laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un
+peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à
+gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement
+hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de
+la chambre.
+
+Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient
+chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait
+envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait.
+
+Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du
+lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au
+fond de l'assiette la poussière jaune.
+
+Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en
+pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par
+se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de
+poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous
+l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et
+appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.
+
+On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est
+bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut
+pas non plus lui faire grand mal.
+
+Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait,
+paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours
+frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée,
+c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il
+avait toujours froid. De temps en temps, il se levait
+douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur
+la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste
+comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête
+dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus,
+vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.
+
+Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées
+épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché
+en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un
+perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux
+maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la
+complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa
+somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique,
+le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais
+venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait
+pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus;
+mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le
+réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne
+jaillissait et qui semblaient désespérés.
+
+Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que
+toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui
+persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un
+chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages,
+eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle,
+ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le
+brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela
+s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte;
+si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus
+apparente, il se tait.
+
+Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a
+vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways
+ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais
+cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille,
+ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent
+sans se plaindre.
+
+Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner
+le stoïcisme.
+
+Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se
+plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point
+désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine,
+profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors.
+
+Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle
+disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de
+bon débarrassée bientôt.
+
+Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée
+du braconnier provoqua la rentrée du chien.
+
+Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à
+côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le
+caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
+gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler
+quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la
+pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.
+
+Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire
+contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les
+troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas.
+Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires,
+médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des
+pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise
+dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre
+profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
+paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal
+mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures
+les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui
+produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait
+ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de
+la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour
+la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le
+sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns
+veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais
+affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite,
+nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de
+fixer un remède.
+
+Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un
+Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le
+conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était
+possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie.
+
+En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches
+roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée,
+tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de
+garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.
+
+Le Velrans insista.
+
+Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une
+huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce
+temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un
+secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les
+entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la
+famille.
+
+Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets
+pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait
+à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des
+bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci
+faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la
+guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter
+d'argent comme rétribution.
+
+L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et
+conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans
+l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous
+deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.
+
+Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit
+dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine;
+ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la
+pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
+politique.
+
+Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec
+Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut
+qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas,
+heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de
+l'État.
+
+La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point:
+que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux,
+n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette
+conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
+on se sépara en se serrant la main.
+
+--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu
+n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il
+pourra marcher tout seul, je te le promets.
+
+Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne,
+où la semaine lui parut démesurément longue.
+
+Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en
+effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de
+la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait;
+l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait,
+l'appétit reprenait.
+
+--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant
+quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée
+et à Pépé.
+
+--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as
+jamais reparlé de ton goret.
+
+--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il
+bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut
+sympathise jamais avec lui.
+
+--Ah!
+
+--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où
+il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez
+comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne
+lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance,
+mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu
+n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma
+parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas
+refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne
+soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un
+bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un
+verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.
+
+--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits
+services qu'on se doit entre pays.
+
+On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en
+but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui
+goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième
+pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si
+bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères,
+parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls
+comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa
+décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée.
+
+À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au
+premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que
+le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.
+
+Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois,
+son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que
+jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder
+flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.
+
+--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne
+risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.
+
+Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le
+chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se
+coucher à la chambre du dessus.
+
+Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe
+plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
+ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
+convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le
+buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis
+en réserve par sa femme pour le repas du lendemain.
+
+--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon
+petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est
+elle qui fera maigre demain.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Miraut reprit rapidement.
+
+--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui
+confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui
+bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres
+moyens.
+
+--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps,
+elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au
+moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant
+lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des
+environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme
+les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes
+portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage!
+malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait.
+
+Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si
+j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale
+bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et
+ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux
+gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
+que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est
+toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans
+compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux,
+je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque
+couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne
+valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les
+portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus
+pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours
+fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la
+chose maintenant.
+
+--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir,
+s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon;
+d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce
+que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse,
+une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
+arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.
+
+--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure
+de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se
+montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se
+laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
+ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de
+rien.
+
+--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge.
+
+Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître,
+c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un
+père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
+l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux
+qu'il pouvait.
+
+Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale,
+n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
+souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps
+abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de
+très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami
+et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et
+sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
+
+Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux
+champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
+puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des
+corbeaux et au déterrage des taupes.
+
+Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le
+faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies,
+à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
+ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
+tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits
+préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
+
+L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus
+en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il
+tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible,
+ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même,
+à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un
+jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se
+trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui
+émettait des émanations si particulièrement excitantes.
+
+[Note 12: À maintes reprises]
+
+Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant
+à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il
+regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui
+l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est
+préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
+vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins,
+suivre le premier avec espoir de l'attraper.
+
+Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le
+caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une
+couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion.
+De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le
+lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
+serait un jour un maître lanceur.
+
+Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été
+besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens
+pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
+vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il
+arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât
+seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça
+y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien;
+plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone
+toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il
+s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil
+dans le canton.
+
+Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant
+lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et
+toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des
+senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de
+temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel
+caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment
+arrosés par des confrères inconnus.
+
+--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui
+racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était
+comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la
+source de Bêche.
+
+--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva
+Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain
+sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la
+Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
+
+--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à
+la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de
+danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent
+et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop
+gosse pour penser à ces affaires-là.
+
+De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne
+fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
+respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique
+du chasseur.
+
+On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la
+compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
+oreilles.
+
+D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite
+elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et
+filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi,
+passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
+tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire;
+puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle
+se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la
+queue de côté et attendit.
+
+Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un
+divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus
+belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone
+se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à
+l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en
+évidence le postérieur sous le nez.
+
+L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et
+Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt,
+puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup
+de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les
+batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
+
+C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute,
+obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
+commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta
+dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et
+s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
+
+Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que
+c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques
+minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en
+voulut faire autant.
+
+C'était ce que demandait la chienne.
+
+Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle
+du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour
+alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique
+et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et
+profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire
+réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
+
+Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une
+bonne grâce évidente à ses manoeuvres.
+
+Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait
+vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
+remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le
+cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide
+et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit
+venir et ne vient jamais.
+
+À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et
+la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
+
+Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait,
+remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
+devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
+alentours et renifler aux portes.
+
+Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la
+maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
+ses exercices.
+
+--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a
+vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné,
+salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il
+s'en ferait crever.
+
+Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé
+pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
+tentatives amoureuses.
+
+--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un
+salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en
+folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
+
+Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se
+serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant
+d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
+permettaient encore d'atteindre.
+
+--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les
+ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant
+qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
+
+--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse
+pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie
+d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le
+fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne
+heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on
+en trouvait un sur pied...
+
+Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du
+pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée
+partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
+source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
+
+Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du
+bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
+renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait
+certainement passé par là.
+
+--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton
+particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il
+est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant
+du doigt une «rentrée», une brèche de mur.
+
+Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de
+gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très
+fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
+de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et
+s'y enfila tout seul.
+
+--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
+
+Mais cela devenait sérieux.
+
+Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança,
+écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire,
+le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
+
+Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette
+incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui
+montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
+
+Ah! ce fut une belle galopade.
+
+«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!»
+
+--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
+tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité,
+Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu,
+mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami,
+c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait,
+çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre
+le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer.
+Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est
+qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais
+laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la
+bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen,
+qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards!
+Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
+bonne bouteille.
+
+Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs
+défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
+merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez
+Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de
+digne façon cette journée mémorable.
+
+À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée
+des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée,
+tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en
+revenant vers son logis:
+
+--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe
+que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que
+je le tue!...
+
+Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à
+ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne
+et éclairée.
+
+«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce
+qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore
+couchée?»
+
+Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un
+entre-bâillement de rideaux.
+
+Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant,
+immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
+intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
+
+--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince
+en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci,
+éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au
+derrière. Et je t'en vais foutre, moi!
+
+Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de
+discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes
+jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
+qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit
+point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant,
+grognant et sacrant:
+
+--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots
+pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait
+pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré
+nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver
+ça!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il
+eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
+d'emmener son chien avec lui.
+
+Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans
+oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes
+de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
+une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur,
+et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où
+son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au
+moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune
+levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la
+chasse durant plus de trois longues heures.
+
+Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus
+circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
+langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
+maison.
+
+Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la
+claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
+Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
+l'autorisation de son maître.
+
+Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue
+tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins
+comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
+allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
+entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans
+s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la
+forêt.
+
+Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune
+camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
+peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
+expédition nocturne et cette partie de plaisir.
+
+C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint
+directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
+s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un
+morceau de fer.
+
+Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines,
+s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
+respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié,
+elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements
+de Miraut.
+
+À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi
+qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
+l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de
+la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée,
+depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières,
+ne manqua pas non plus de saisir.
+
+Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main
+pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne
+lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
+chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en
+conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait
+un peu plus loin.
+
+--Vas-y! va! proféra-t-il simplement.
+
+Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
+
+Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de
+partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux
+et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation,
+il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou
+de la haie du grand clos.
+
+Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se
+grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent
+dans la direction de la coupe.
+
+Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
+
+--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.
+
+--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre
+et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai
+eu qu'à lui faire signe.
+
+--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en
+aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à
+mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa
+peau et ses viandes.
+
+--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas
+mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule,
+si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine
+de chasse.
+
+--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen.
+
+--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je
+commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être
+sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la
+chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à
+Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la
+poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et,
+pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de
+la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui
+faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
+
+--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est
+généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives
+ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est
+égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise
+cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais
+m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
+
+--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa
+bouche.
+
+Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de
+la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre
+et d'un autre encore.
+
+--Ils ont déjà lancé.
+
+--Non, non! pas encore, écoute bien!
+
+Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer
+retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
+paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
+bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
+inondait d'une joie pure.
+
+--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout
+d'un instant.
+
+Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La
+conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
+parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
+rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent
+leur causerie en remarquant à voix haute:
+
+--Ils le ramènent!
+
+Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se
+rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
+perdit encore et Philomen affirma:
+
+--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant
+qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur
+courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à
+cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de
+sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
+
+--Et moi itou, répondit Lisée.
+
+Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire
+ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
+serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa
+le verrou, gagna son lit et s'endormit.
+
+Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et
+s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de
+sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
+cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois
+du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
+
+--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer
+avec admiration.
+
+Et il revint se coucher, tout content.
+
+Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas
+de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté
+comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
+loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue,
+sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout
+rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec
+quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les
+flancs.
+
+Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements
+très tendres en se dressant contre ses genoux.
+
+C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et
+jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la
+peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
+en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le
+même état.
+
+--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la
+fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle
+puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais
+quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger,
+elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
+
+--Lui aussi, affirma Lisée.
+
+--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à
+l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux,
+qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les
+dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
+
+Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée,
+ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite
+à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
+
+Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse
+ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites
+plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un
+veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que
+le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à
+côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,
+partait quand même seul à la chasse.
+
+Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et
+s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la
+science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la
+maison.
+
+Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long
+jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
+
+Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien
+qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de
+détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de
+la cuisine.
+
+La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale
+bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait
+réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle
+lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr,
+ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
+
+* * *
+
+Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient
+arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en
+avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
+cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant
+le chargement des cartouches.
+
+La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture
+par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait
+prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
+francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de
+ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle
+les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et
+puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le
+braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses
+cartouches.
+
+Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été
+décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de
+pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui
+avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte,
+faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de
+transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles
+carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des
+pontets en cuivre et munies de canons immenses.
+
+Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé
+les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée,
+deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit
+sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
+Miraut.
+
+--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain?
+
+--Bouaoue! applaudissait Miraut.
+
+--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui
+montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura
+pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand
+garçon!
+
+Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de
+chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
+signification générale et manifestait, par des abois continuels,
+des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes,
+d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de
+lécher, son approbation et sa joie.
+
+Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils
+partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
+près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient,
+vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus
+tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du
+Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons
+passages.
+
+Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et
+substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
+donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
+réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
+d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha
+et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
+réveiller à l'heure qu'il s'était fixée.
+
+Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était
+debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement
+graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes
+poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout
+de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
+et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla
+ouvrir à Miraut.
+
+Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots
+d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes
+cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue
+droite et le nez de son maître.
+
+--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en
+s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.
+
+[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.]
+
+Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les
+attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les
+mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
+avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où
+ils voulaient commencer.
+
+C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante
+laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé.
+
+Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu
+favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à
+toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
+rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le
+taillis, et le reste ne fut pas long à venir.
+
+Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers
+et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.
+
+--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante
+mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours.
+
+Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut,
+s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet
+assez grand.
+
+Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans
+doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu
+près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va
+sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le
+ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement
+à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
+préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
+tard.
+
+Le braconnier avait eu bon nez de courir.
+
+Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de
+terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il
+vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
+allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.
+
+--Un beau coup de fusil! jugea-t-il.
+
+Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un
+chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court
+instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
+arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
+l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il
+fût à portée.
+
+Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de
+plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins
+(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette
+droite.
+
+Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et
+l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus
+tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
+
+Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut
+étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une
+minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
+suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée
+dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il
+distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons:
+
+--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit!
+
+Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en
+donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du
+drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
+d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre
+roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se
+rua sans tarder et avec frénésie.
+
+--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le
+déchire pas. Allons! doucement, doucement!
+
+Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute,
+Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça
+même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
+doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la
+gueule pour y aller de son franc coup de dent.
+
+Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le
+capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la
+vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
+poche-carnier de sa veste de chasse.
+
+Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour
+l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
+dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une
+à une.
+
+Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et
+griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le
+félicitait, tout heureux.
+
+--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi.
+
+Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il
+voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent
+profondément dédaignés.
+
+--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas
+dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les
+provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends
+un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure.
+
+Et la chasse continua.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.
+
+De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et
+des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé
+pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en
+bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les
+bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts
+intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
+
+Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en
+lui-même:
+
+«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé
+vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a
+toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux
+cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
+jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine:
+il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.»
+
+Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps
+contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on
+voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
+les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était
+remis à quêter et avait repris la lisière du bois.
+
+Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau,
+mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.
+
+Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu
+plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats
+plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
+bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au
+lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
+taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin
+de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
+la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où
+il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant.
+
+Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour
+mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
+longea l'arête du coteau.
+
+Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups
+de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois
+ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours
+brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien
+s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
+route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.
+
+Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie,
+ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient,
+revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans
+la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
+furibonds.
+
+Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils
+perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire
+avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.
+
+Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il
+s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point
+s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
+reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.
+
+Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au
+rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à
+petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises
+pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
+rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de
+bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son
+compagnon ces deux modes familiers de ralliement.
+
+Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée
+et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut
+entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et
+s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.
+
+La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de
+Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la
+direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme
+un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se
+tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa
+direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas
+encore.
+
+Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant
+de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton
+moins aigu.
+
+L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une
+fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus
+gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et
+voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de
+devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu
+ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si
+vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien.
+
+Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le
+morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant.
+
+Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se
+rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où
+Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre
+lui aussi dans sa carnassière.
+
+Les deux amis se sourirent.
+
+--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup?
+
+--Où l'as-tu rasé?
+
+Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force
+détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la
+croûte et en buvant un verre.
+
+Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se
+léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre
+tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
+devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
+attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de
+leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux
+de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et
+fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
+
+Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand
+bois.
+
+Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux
+belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au
+cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et
+d'en occire encore un vers les dix heures.
+
+Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les
+chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers
+le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
+l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les
+perdreaux et sur les cailles.
+
+--Y vas-tu demain? interrogea Lisée.
+
+--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes
+vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne
+la prenne pas tout entière.
+
+--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à
+l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me
+ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais;
+naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer
+deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à
+midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen
+Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous
+au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et
+les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça
+pourra faire une belle musique.
+
+--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de
+ma vendange de l'an passé: elle est fameuse.
+
+De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une
+missive ainsi libellée:
+
+Longeverne, le 1er septembre 18...
+
+«Mon vieux,
+
+«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je
+compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de
+mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.
+Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus
+tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.
+
+«Je te la serre de bien bon coeur,
+
+«LISÉE.»
+
+Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se
+perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que
+j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant
+pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi,
+comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours
+d'une brièveté et d'une concision admirables.
+
+Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on
+l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour
+une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
+
+Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à
+Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la
+robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme,
+aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il
+ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
+extrêmement susceptible.
+
+La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens,
+l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
+du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se
+trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une
+bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore
+l'arrivée de Bellone et de son maître.
+
+Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se
+congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
+recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
+goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
+Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé
+la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
+ventraille.
+
+Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot,
+qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit
+tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se
+l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout.
+Cela ne dura pas quinze secondes.
+
+Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition,
+allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement.
+
+--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de
+s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine
+de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.
+
+--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous
+ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les
+médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres
+bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens.
+
+Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers
+et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais
+malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du
+bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles
+dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à
+cent ans.
+
+--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui
+voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à
+boire.
+
+--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée.
+
+On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de
+sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de
+gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
+laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire,
+n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
+
+Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut
+guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements
+avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus,
+tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
+point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
+d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.
+
+Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut
+furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages
+qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour
+Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
+haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des
+menaces et des rosseries en se montrant les crocs.
+
+Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les
+haines tombèrent et tout fut oublié.
+
+Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le
+pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent
+silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le
+capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous
+le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de
+courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible.
+Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et
+Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait
+roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une
+trombe et disparaître au loin.
+
+Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais
+c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme
+il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne
+sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les
+quatre compères se morfondaient à écouter.
+
+Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se
+hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent
+en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions
+dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des
+chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
+bourrèrent leurs pipes en attendant.
+
+Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les
+sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de
+grelot.
+
+Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre
+haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un
+boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.
+
+--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien
+se dire?
+
+--Il n'en doit pas mener large.
+
+Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut
+du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint
+au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et
+manger leurs bouts de pain.
+
+Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux
+invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
+enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
+
+--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut?
+
+--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux
+d'avoir un lièvre à rapporter à la maison.
+
+Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à
+Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On
+savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village,
+les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en
+s'enquérant du jeune chien.
+
+--Eh bien! et Miraut?
+
+--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y
+connais.
+
+--J'en étais sûr, renchérissait le gros.
+
+C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un
+village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante
+du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non
+seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
+localité, quadrupèdes ou bipèdes.
+
+Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les
+chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour.
+En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
+de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui
+aussi, à sa façon, un apéritif.
+
+Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où
+les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille,
+de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
+allongés.
+
+Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient
+pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et
+palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
+sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et
+ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de
+pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe
+ou de la dent.
+
+Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher
+un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper
+sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes,
+se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les
+autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
+énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
+
+--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen,
+dégageant ainsi leur responsabilité.
+
+--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre
+en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire
+d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait
+souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]».
+
+[Note 14: Rises: plaisanteries.]
+
+--Si on allait à la soupe? proposa Lisée.
+
+On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les
+apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte,
+pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon
+coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné.
+
+Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le
+déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit
+honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
+mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.
+
+Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un
+ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
+réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives.
+La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de
+cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en
+profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à
+quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur
+soupe.
+
+Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de
+gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.
+
+Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os,
+croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
+consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les
+éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup
+échauffé l'enthousiasme des quatre amis.
+
+Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus
+merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils
+s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le
+moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si,
+entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin,
+après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le
+gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de
+débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer
+la bière aux quilles.
+
+On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres
+encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des
+pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
+dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on
+revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et
+quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent,
+vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de
+Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir
+leurs pas chancelants.
+
+Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne,
+ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens
+reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
+vieilles chansons de chasse aux airs bien connus:
+
+_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._
+
+Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain:
+
+_Et dans le lit de la marquise_
+
+_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent
+mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
+l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa
+presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des
+ficelles de son métier de courant.
+
+Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en
+plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la
+rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très
+vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait
+rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses
+conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les
+levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent,
+cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre
+sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
+grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les
+capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils
+veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les
+quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe
+dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite,
+puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De
+même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et
+ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du
+point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons
+variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps
+que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois
+une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au
+chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux
+pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et
+l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.
+
+Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon
+chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du
+maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne
+doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
+collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas
+échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce
+tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de
+la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement
+qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très
+vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les
+coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou
+mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au
+canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt
+réciproque.
+
+Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent
+bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien
+pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que
+coûte une piste et à lancer un capucin.
+
+Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il
+se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes
+fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
+tout seul, soit de compagnie avec la chienne.
+
+Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au
+bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on
+peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement
+distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant
+insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
+reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine
+bien délimité qu'il occupait depuis longtemps.
+
+Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer;
+Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs,
+ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement
+rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait
+occuper Lisée le capucin qu'il courait.
+
+Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au
+bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts
+de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
+affaire à forte partie.
+
+Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du
+grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point
+qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
+tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand
+mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles
+rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner
+le plus possible de terrain et aller très loin, très loin,
+préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays
+inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les
+camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de
+fusil.
+
+Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec
+l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises
+lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
+épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les
+pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas
+d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles!
+Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le
+dévorait.
+
+Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si
+longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du
+ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
+qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec
+soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble
+musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait
+la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux
+cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à
+la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées
+gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du
+ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être
+préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait
+rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
+sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des
+haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux
+regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que
+certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et
+qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales
+moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut
+décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre
+bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le
+dos ou dans les pattes.
+
+Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une
+fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et
+les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que
+cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il
+ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
+Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.
+
+Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces
+cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il
+savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
+les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner
+la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
+
+Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de
+pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble
+que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
+bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
+paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la
+reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui
+l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains
+de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en
+priait pas énergiquement.
+
+Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise.
+Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de
+s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
+Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte,
+car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa
+part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,
+après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une
+leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se
+dissimuler quand il se rendit à ses caches.
+
+Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus
+souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée
+exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa
+patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
+viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
+dessous.
+
+Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la
+tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là,
+jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi,
+cet impayable animal.
+
+C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de
+Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi
+ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays,
+au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
+d'autres voies plus ou moins frayées.
+
+La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre
+sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
+sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques
+coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.
+
+Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître
+et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à
+terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la
+bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
+
+Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à
+vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
+l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se
+défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts
+utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi
+du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le
+temps.
+
+Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après
+un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins
+habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui
+menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces
+imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
+mais où il se gardait bien de jamais passer.
+
+Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste
+dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
+oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup,
+ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.
+
+Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du
+citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste
+coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
+fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas
+selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de
+l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il
+raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla:
+toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes,
+plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula,
+brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné
+grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la
+première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête,
+ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.
+
+Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe,
+récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
+chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte,
+pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les
+arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens;
+rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles.
+
+Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette
+fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour,
+mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
+comme l'avant-veille, au même endroit.
+
+Deux jours après, cela recommença.
+
+--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait
+de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son
+genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai
+jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.
+
+Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils
+retournèrent, lui et Miraut.
+
+À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin
+d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez
+vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait
+aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
+coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très
+loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
+
+Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre
+ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais
+pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
+roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut
+de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se
+postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de
+l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait
+la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de
+fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge
+comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de
+même.
+
+Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une
+quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de
+l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme.
+
+Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois,
+faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
+d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou,
+comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe
+était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son
+arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu.
+
+Celle-ci, par exemple, elle était forte!
+
+Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il
+poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son
+maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et
+blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant
+méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se
+trouver.
+
+Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait
+qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le
+mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards,
+instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et...
+ah! sacré nom de Dieu!...
+
+Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les
+bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
+rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement
+avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
+sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche
+que la souche elle-même.
+
+Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un
+pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins
+du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font
+pas leur nid sur les saules.
+
+--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot
+sous ta blouse!
+
+Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de
+l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois
+d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt...
+se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec
+Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
+journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
+nuit.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la
+chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la
+haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il
+était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses
+chasseurs.
+
+Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours
+gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait
+parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus
+folles et les plus hasardeuses.
+
+Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers
+villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu
+ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un
+grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne
+connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce
+bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain,
+essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point
+davantage: tous perdirent leur temps.
+
+Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta
+des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des
+sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin
+dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en
+plein marais inconnu.
+
+Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac
+criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se
+trouvait loin du logis.
+
+Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le
+vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague
+os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre
+pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu
+le ventre.
+
+Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt
+un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour,
+trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa
+route de son trot soutenu.
+
+Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna
+ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule
+dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu
+avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.
+
+Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se
+fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
+agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et
+d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les
+murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et
+prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et
+passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes.
+
+Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient
+et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le
+contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier
+qui se trouvait à proximité.
+
+C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes
+pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou
+blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent
+les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des
+cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.
+
+L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut
+qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté,
+hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
+
+--Un chien!
+
+--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième.
+
+--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le!
+
+--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur
+l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de
+Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos,
+dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien
+vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
+gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur
+quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile
+et même héroïque à leurs coups de frondes.
+
+Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies
+et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières
+maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et
+menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
+d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière
+bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les
+ténèbres en rase campagne.
+
+Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim,
+apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa
+plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il
+jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et,
+malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des
+pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à
+gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à
+Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut
+redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse.
+
+Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant,
+quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable.
+
+Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri
+des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il
+n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi
+les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers
+un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se
+disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés
+qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac
+et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou
+quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi,
+désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le
+gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler
+et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il
+pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté.
+
+Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé
+narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions,
+et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le
+moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le
+rassurer.
+
+Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet
+comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant
+une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la
+boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié
+auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente
+imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en
+l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier
+et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait
+braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin,
+les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de
+potin, arrivèrent.
+
+Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours
+durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait
+encore au cou l'étranglement du laiton.
+
+Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes
+particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien?
+Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son
+cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
+reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son
+collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit?
+
+Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part
+aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était
+réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire
+ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher.
+Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli
+alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
+et entre braconniers.
+
+Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui
+apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque
+part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
+villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment
+l'arrivée de Blénoir.
+
+La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec
+cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en
+grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous
+à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que
+ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était
+que des bêtes à chagrin.
+
+Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait
+craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux
+abords des villages inconnus dont il redoutait les populations
+plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
+méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim,
+oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa
+maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de
+Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.
+
+Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien
+absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir
+plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à
+l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce
+qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il
+n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute
+et il se mit à hurler désespérément au perdu.
+
+Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez
+vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long,
+tragiquement long qui finissait comme un sanglot.
+
+À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du
+village se mirent à répondre par des jappements précipités de
+fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme
+insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
+désespoir de bête.
+
+--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux.
+
+--La pauvre bête!
+
+--Si on lui donnait du pain, proposait un autre.
+
+--Il se sauverait, objectait un troisième.
+
+Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si
+la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car
+un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois,
+parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa
+l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.
+
+--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il.
+
+Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le
+connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier,
+chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.
+
+Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut,
+plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des
+gosses.
+
+--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le
+suivre, restez, vous lui feriez peur.
+
+Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques
+aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les
+avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout
+de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança,
+il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.
+
+Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla
+doucement, et il savait parler aux chiens:
+
+--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce
+qu'il y a, voyons!
+
+Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui,
+mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
+opportunément à lui.
+
+Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le
+cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait
+sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon
+malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par
+deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put
+retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos
+d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec
+Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de
+réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il
+n'y avait, parbleu, pas si longtemps!
+
+--C'est Miraut! s'exclama-t-il.
+
+Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut,
+l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations
+d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le
+suivit fort docilement à sa maison.
+
+--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux
+qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a
+presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais
+lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être
+joliment en souci.
+
+Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la
+confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son
+protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.
+
+Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa
+fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
+immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière
+goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière
+de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut
+tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement
+pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et,
+propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger
+qu'une véritable souche.
+
+Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux
+et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un
+sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix
+heures une lettre ainsi conçue:
+
+Bémont, le 27 février.
+
+«Mon cher Lisée,
+
+«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé
+aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du
+«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je
+lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à
+l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand
+t'auras un moment.
+
+[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.]
+
+«Ta vieille branche,
+
+«NARCISSE.
+
+«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?»
+
+Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen,
+pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle;
+mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui
+s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une
+assez longue trotte de Longeverne à Bémont.
+
+S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du
+pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni
+d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes
+ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le
+bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de
+Bémont.
+
+En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci
+ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une
+goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En
+traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
+huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
+avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
+pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à
+qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le
+temps, il s'était retrouvé.
+
+Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou
+presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé
+revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût
+recueilli par son fidèle camarade.
+
+Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie
+pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme
+c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.
+
+--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix:
+je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé,
+tu blagueras fort.
+
+Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et
+Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille
+subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux
+brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à
+gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
+ouvrît bien vite.
+
+--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît!
+Oui, mon beau, tu vas le revoir.
+
+Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée,
+jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la
+poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant
+les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et
+se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur,
+une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui
+aussi.
+
+Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut
+et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait
+cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé
+au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure
+lui donnerait des nouvelles.
+
+Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui,
+maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le
+temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa
+cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des
+tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de
+saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre.
+
+--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin.
+
+--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se
+servant. Où l'as-tu rasé?
+
+--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il
+n'a pas rebougé sur mon coup de fusil.
+
+Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous
+leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à
+parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter
+malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
+qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les
+bouquins des journées entières.
+
+--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec
+admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il
+est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu
+sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains
+d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à
+fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut
+tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco
+d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite
+baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel
+écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là
+n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui
+nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
+personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que
+n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens
+même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il
+appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois,
+son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de
+temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il
+lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand
+bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur
+son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se
+faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un
+ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don,
+mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et
+nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de
+même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je
+l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien.
+
+--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un
+service qu'on n'oublie pas.
+
+--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens
+d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il
+n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.
+
+--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension.
+
+--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi,
+de me faire payer, si la chose m'était arrivée.
+
+--Oh! mon vieux, peux-tu croire?
+
+--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je
+passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire.
+
+--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge.
+
+--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour
+boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous
+engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la
+fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont
+voulu être bûcherons cette année.
+
+N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à
+boire en se narrant des histoires de chiens.
+
+Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de
+même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa
+démarche et la vivacité de son pas.
+
+En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous
+pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus
+de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
+reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.
+
+Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira»,
+il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia
+de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit
+également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé.
+
+La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul
+que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa
+capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il
+avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent
+qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir
+invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle
+foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de
+viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles,
+était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron.
+
+--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça!
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé
+en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec
+Miraut.
+
+Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du
+commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
+compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à
+l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou
+travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches,
+le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses
+côtés ou le regardant en silence.
+
+De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son
+compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
+cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant:
+
+--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage!
+
+À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une
+gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant
+contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait
+enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.
+
+Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par
+là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents
+traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler
+contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient
+lécher ou pucer, puis repartaient.
+
+On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte
+avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il
+couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de
+Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le
+toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain,
+en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé
+sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.
+
+Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais
+afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir,
+était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.
+
+Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait
+assez régulièrement «faire son midi», c'est-à-dire piquer un petit
+somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé
+garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au
+village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait
+là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et
+montait seul se reposer.
+
+Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses
+malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un
+côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait,
+signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour
+cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir
+en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et
+poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle
+du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
+le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut
+arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait
+de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il
+avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit
+là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra
+son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et
+découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier.
+
+Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir
+une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en
+ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup
+d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de
+sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se
+laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser
+que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le
+moyen de le rejoindre.
+
+Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis
+que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa
+manière sa bonne affection et son amitié à son maître.
+
+Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il
+redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer
+sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de
+la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air
+triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les
+causes qu'elle ne parvint point à découvrir.
+
+Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle,
+Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et
+le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied
+du lit se ramasser pour l'élan.
+
+--Roulée, la vieille! rigolait-il.
+
+Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut
+profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour
+entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
+vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire
+attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.
+
+Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot
+sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le
+cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde
+porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de
+son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui,
+pionçait plus bruyamment.
+
+La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de
+Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait
+par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer
+trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.
+
+--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs.
+
+Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet,
+les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.
+
+--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait
+si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot
+qui le laisse faire!
+
+Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de
+poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux
+coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour
+s'excuser:
+
+--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter!
+
+Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne
+l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de
+l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami.
+
+Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les
+cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers,
+tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la
+forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.
+
+Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du
+village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient
+jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval
+était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son
+tour de ferrage.
+
+Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti
+empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
+regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des
+lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de
+grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée.
+
+Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à
+recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait
+à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres
+amateurs en leur disant régulièrement:
+
+--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas
+péter chez moi!
+
+Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz
+qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée
+fructueuse à la forge de Martin.
+
+Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison,
+et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut
+qu'il était de taille à se servir tout seul.
+
+Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes
+des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu
+plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains
+jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible,
+chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts
+de lard.
+
+Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de
+compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles,
+convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus,
+c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de
+faim, il en aurait fait tout autant.
+
+Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au
+fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins
+fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie
+à l'appui de cette accusation.
+
+La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande
+charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un
+pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient,
+ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.
+
+Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se
+contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut
+bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans
+ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses
+poils de barbe, quelques restes du corps du délit.
+
+Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien
+contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de
+l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de
+haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.
+
+Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté
+d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que
+les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda
+plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone,
+libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à
+s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.
+
+Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les
+hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où
+elle trouva du fret et lança un lièvre.
+
+Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient,
+Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les
+coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il
+n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne
+voulait pas venir, et filait à la voix.
+
+Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il
+s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse
+et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour
+annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait
+de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus
+grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et,
+comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du
+capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon
+coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas
+mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas
+comme ça passer la dent en travers des côtes.
+
+Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il
+dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
+engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce
+que la chienne arrivât.
+
+Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et
+Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait
+violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à
+se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne
+risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer
+hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris
+ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs
+forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de
+son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du
+déchirement.
+
+Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers
+différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
+grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas
+très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui
+était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de
+fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il
+l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.
+
+Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage.
+Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou
+inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix,
+qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.
+
+On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui
+aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher
+noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le
+lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant
+soit peu se corsaient.
+
+D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements
+fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance
+ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
+précipitaient simultanément sur le malheureux et lui
+administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait,
+sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.
+
+Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier
+buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
+s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés,
+espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être
+quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il
+ferait ses délices.
+
+Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient
+avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il
+semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur
+appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour
+ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os,
+griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée,
+partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que
+lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque
+le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir
+si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de
+concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le
+remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au
+dernier vestige.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était
+venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent
+canine mâle du pays. une grande perturbation.
+
+Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque
+s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt,
+devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils
+quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors
+dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent
+longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les
+quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu,
+tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus.
+
+Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et
+faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de
+l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la
+pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois,
+quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on
+peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là
+toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la
+vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et
+prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des
+Planches.
+
+Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour
+de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne
+sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et
+le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.
+
+Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant
+reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au
+cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée,
+avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très
+sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la
+ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle
+odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.
+
+François n'était pas encore à deux cents mètres du village que
+déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
+forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche
+en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de
+concupiscence et de convoitise.
+
+--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de
+rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y
+fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement.
+
+Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de
+façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher
+les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il
+faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
+batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu
+long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux,
+lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être
+moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et
+entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop
+encore, au su du public, fait ses preuves.
+
+Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la
+première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés,
+mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans
+avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.
+
+Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme,
+tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes
+endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
+fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
+cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien
+être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient
+fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se
+jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus
+souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les
+mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement
+leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin
+encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer
+avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir.
+Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants:
+au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands,
+les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger
+le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des
+villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins,
+les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades,
+mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées
+des premiers.
+
+François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne.
+Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur
+adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils
+n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison;
+mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent
+peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et
+les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens
+et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir
+du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en
+conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées.
+
+Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour,
+et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées,
+vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi
+s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher,
+la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé
+toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que
+rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne
+manquait aucun carreau.
+
+Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé
+de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la
+porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient
+pour aller aux champs.
+
+Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils
+essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
+était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent
+tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très
+poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour
+tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la
+tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail
+touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il
+tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le
+ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il
+réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au
+dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et
+reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et,
+faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce
+méprisable animal.
+
+Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée
+dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour
+toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de
+communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée
+au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des
+assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.
+
+Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien.
+Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements
+étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages
+les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et
+piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et
+agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et
+en meuglant avec fureur.
+
+Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François,
+réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable
+quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes
+était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa
+ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre
+saisit une trique et alla «clairer» ses vaches.
+
+Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand
+temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier
+le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait
+affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou
+putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa
+trique dans les côtes et courut à sa poursuite.
+
+Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car
+l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la
+porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la
+tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était
+difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa
+lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver
+pour ficher son camp.
+
+Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau
+du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta
+ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec
+un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.
+
+--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça
+n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix
+fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais
+seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul!
+
+Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant,
+le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes,
+tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
+arriver.
+
+--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux
+femelles, menaça le fermier.
+
+Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un
+vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de
+noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à
+attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce
+fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena
+jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit
+avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit
+claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres:
+
+--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en
+fasse autant!
+
+Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.
+
+Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis
+du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il
+y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et
+général mouvement de retraite.
+
+Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec
+cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses,
+s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des
+pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce
+tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le
+regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui
+prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris
+par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà
+revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.
+
+Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au
+petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le
+large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la
+soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils
+rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs
+à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne.
+Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou
+de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson
+un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes
+allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête
+droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au
+premier bruit, à la première senteur, au premier signal
+intéressants.
+
+Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la
+chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort,
+sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe
+compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les
+pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent
+rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les
+lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux
+endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient,
+reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines,
+fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour
+lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se
+menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places,
+lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit.
+
+Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur
+cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même
+siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel,
+dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir
+au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de
+sa patronne.
+
+Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il
+savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et
+connaissait la cause de leur absence.
+
+«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours
+pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la
+chose.»
+
+Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre
+résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés
+et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous
+là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si
+longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement
+audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait,
+malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois
+davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put
+hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne
+fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin
+d'être parée pour toute éventualité.
+
+Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la
+connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de
+devant, et tandis que François, un instant distrait par une
+voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il
+n'aurait pas le culot...
+
+Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des
+camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec
+ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de
+concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.
+
+François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en
+suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une
+mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à
+pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
+déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à
+pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus
+piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage
+frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en
+voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue
+confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il
+n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne
+fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas
+un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes
+troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient;
+d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se
+secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue
+rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée,
+s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui
+pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et
+avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop
+d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant
+que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la
+cuisse.
+
+Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la
+plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent
+Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait
+abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi
+que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour
+se soigner en paix.
+
+Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le
+camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux
+fanatiques qui veillaient malgré tout.
+
+Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa
+chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la
+chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
+pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa
+surveillance.
+
+Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin,
+sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.
+
+L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de
+suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare,
+rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la
+maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
+amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques
+haies protectrices entre eux et le patron.
+
+Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de
+son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se
+prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup
+qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était
+pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en
+administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état
+d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de
+coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien
+vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une
+centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin
+devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si
+patiemment attendue.
+
+Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François,
+ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place
+où elle était couchée.
+
+--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après;
+pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours!
+
+Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la
+main.
+
+Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple,
+attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se
+détacher.
+
+Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers
+sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se
+décollèrent.
+
+--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne
+l'attendit point.
+
+Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus
+rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré
+tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé:
+
+--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue
+tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en
+priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille,
+dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta
+progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même
+comme... oh! quoique...
+
+Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et
+Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la
+suprématie et fut le coq de tout le canton.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent
+derechef les joies pures des matins de chasse.
+
+C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une
+mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce
+qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une
+vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait
+pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les
+bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des
+rivières.
+
+Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de
+regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les
+frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et
+jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les
+clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait
+considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de
+mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour
+écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux
+produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à
+une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin.
+
+Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un
+lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du
+taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
+Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure
+volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des
+chiens, on doit quand même rentrer bredouille.
+
+Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds
+abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous
+quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient
+de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de
+vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement
+ténues.
+
+Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la
+chasse s'accrurent encore et se développèrent.
+
+Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda
+aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha
+certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de
+ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce
+fourré-ci de préférence à celui-là.
+
+On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les
+chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le
+début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine
+ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone,
+le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la
+poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur
+faisait tirer une langue de six pouces au moins.
+
+Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la
+saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies,
+cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer
+une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau
+immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes
+consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes,
+l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au
+point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier
+quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.
+
+Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif
+ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie,
+trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément
+d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.
+
+Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers
+étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui
+s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.
+
+Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée.
+Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé
+qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait
+pas, en chasse, l'habitude de flâner.
+
+«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait
+pas par quel bout le prendre, je comprends ça.»
+
+Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps.
+
+Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point
+hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait
+point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis
+que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non
+moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse
+morsure.
+
+--Ah! bon Dieu!
+
+Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et
+fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse,
+sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la
+fois.
+
+--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée.
+
+Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.
+
+--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens.
+Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en
+crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali,
+ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues.
+C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il
+faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de
+suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre
+tout odorat.
+
+«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un
+quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement
+enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras
+prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce
+que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux
+encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y
+connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et
+ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine,
+une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec
+cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de
+tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,
+pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée
+par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te
+l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait
+prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours
+d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des
+sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement
+coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce
+moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.
+
+«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son
+nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et
+froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout
+quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en
+faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.
+
+«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est
+préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles
+étamines.»
+
+On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on
+ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine
+tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à
+défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.
+
+--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en
+fixant la plaine aussi loin que possible.
+
+Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant
+l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir
+et de ne rien voir au-dessous d'eux.
+
+C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement,
+comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se
+conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du
+nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en
+servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui
+permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
+et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de
+gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la
+frousse.
+
+Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette
+impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point,
+et l'on continua à gravir le Geys.
+
+Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien
+d'autres étonnements.
+
+Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce
+qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à
+Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se
+baladaient ensemble ce jour-là.
+
+Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.
+
+--Eh bien! on en abat?
+
+--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de
+lancer.
+
+--Sale temps, vraiment!
+
+--Pas un brin de regain.
+
+--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous
+rentiers, maintenant.
+
+--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson
+a été bonne.
+
+--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer
+Pépé.
+
+--J'allais le dire, souligna Lisée.
+
+--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin
+frais?
+
+--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il
+ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens,
+puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du
+dernier bien avec sa chienne.
+
+--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé;
+allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac.
+
+C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux
+passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
+étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au
+passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait
+religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait
+toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et
+plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de
+casser une croûte en buvant un verre.
+
+Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main
+gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses
+camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme
+on dit là-bas.
+
+Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de
+l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari,
+d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.
+
+Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour
+parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut
+en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres
+et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de
+mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
+deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près
+disparu, l'appétit, par contre, était venu.
+
+--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire
+cuire? questionna Philomen.
+
+--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François,
+toujours d'avis.
+
+--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on
+va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner?
+demanda le gros.
+
+--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François.
+
+--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.
+
+--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui
+a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer
+sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.
+
+Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce,
+sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein
+gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.
+
+Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en
+pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris
+impromptu savent en faire.
+
+On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et
+admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus
+profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort
+savoureuses.
+
+Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli
+quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le
+derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis,
+la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de
+chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de
+devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de
+tout son poids.
+
+--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria
+François.
+
+--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin!
+
+--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire
+de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout
+jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre.
+Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au
+lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.
+
+En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table
+pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard.
+On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
+devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations,
+lui dit:
+
+--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens.
+
+Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et
+duquel il se détourna avec dégoût.
+
+Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil
+et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires
+et les plus bizarres qu'on pût rêver.
+
+--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et
+la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là.
+
+--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas
+le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père
+Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière
+chandelle.
+
+Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla:
+
+--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera.
+
+On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le
+chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
+cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha
+tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.
+
+Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire.
+Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains
+singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût
+connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela
+n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou
+quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin
+auprès des autres.
+
+--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de
+boire.
+
+Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui
+ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami
+François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous
+d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très
+vivement.
+
+--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul
+coup de fusil aujourd'hui.
+
+--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère.
+
+--Belle chasse! vraiment.
+
+--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs.
+
+--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en
+disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très
+catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites
+saletés.
+
+«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots?
+
+«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être
+des vaches!»
+
+--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui;
+parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce!
+
+--La belle affaire, je parie d'en faire autant!
+
+--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le
+voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra
+le moins de plombs en sera pour l'apéritif.
+
+--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen;
+elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme
+gueulerait salement!
+
+--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna
+Lisée.
+
+Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la
+casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez
+pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.
+
+Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre
+se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous
+côtés en donnant. à pleine gorge.
+
+Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très
+étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant
+Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut,
+enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
+de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement
+devenu louf.
+
+Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne
+casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste
+deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement
+criblées.
+
+Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre
+était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés
+étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit.
+Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest
+courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
+distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
+l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.
+
+--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien
+tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en
+vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les
+gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.
+
+À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment
+le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
+sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il
+avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les
+cloches ou qu'il se trouva perdu.
+
+Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot
+et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et
+la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que
+vers les deux heures du matin.
+
+Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la
+direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses
+mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir
+dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne
+se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.
+
+--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous
+le cherchez?
+
+--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour
+souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était
+allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à
+l'auberge.
+
+--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la
+Côte, plaisanta Philomen.
+
+Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et
+qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout
+haut, très étonné:
+
+--On dirait qu'ils hurlent à la mort.
+
+--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas
+arrivé malheur à mon garçon!
+
+Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de
+les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils
+le dirent plus tard, une secousse au coeur.
+
+Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux
+qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun
+chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé,
+lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
+ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
+heure.
+
+Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut,
+de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se
+reprenait à hurler.
+
+--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.
+
+Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions,
+tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de
+penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait
+vivement.
+
+Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil
+ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le
+chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut
+point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
+hélaient et déambulaient par les rues.
+
+--Je vais aller voir, décida-t-il.
+
+Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui
+craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
+décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à
+l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.
+
+Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint
+chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit
+rejoindre les chercheurs.
+
+Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient:
+Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin,
+vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre.
+
+Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié
+marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la
+Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
+enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.
+
+D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature
+squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres
+qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
+quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.
+
+L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien,
+dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de
+peur, hurlant plus lamentablement que jamais.
+
+Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la
+figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué
+dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
+sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
+l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
+cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en
+temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un
+triste retour.
+
+La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils
+avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une
+pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur
+douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
+témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque
+fois qu'il passait devant leur maison.
+
+Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux,
+inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le
+pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette
+intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
+avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le
+lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une
+sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes
+pas capables?
+
+--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.
+
+Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de
+le rosser et de le faire jeûner.
+
+La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens,
+déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
+tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les
+matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux,
+s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût,
+au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
+C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre
+rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la
+deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux
+verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.
+
+Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs
+chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait
+généralement par d'amicales engueulades.
+
+Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent
+que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret
+plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.
+
+--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça
+que rien.
+
+Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage
+courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
+queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt
+sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement,
+les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient
+tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la
+complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui
+d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du
+feu et se laissait complaisamment rouler.
+
+Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts
+d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la
+rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
+ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs
+pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.
+
+Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et
+gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau;
+mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
+l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
+affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut
+bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les
+reins d'un coup de fusil.
+
+Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant
+le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à
+toute allure, lui sauta dessus.
+
+En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille
+droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est
+bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se
+secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.
+
+Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la
+délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
+fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.
+
+Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur
+l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le
+saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis
+que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui
+bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.
+
+Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant
+d'un coup de trique.
+
+Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que
+rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête
+résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
+cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
+mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour
+inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme
+retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
+cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à
+ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus
+le dénicher.
+
+Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant,
+la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée
+ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
+circonstances terribles pour le sauvage[16].
+
+[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de
+Goupil)_.]
+
+Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres;
+c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut
+n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant,
+foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de
+fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de
+temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme
+il disait.
+
+Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui
+Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il
+faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
+maison.
+
+Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui
+disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite
+partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
+car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le
+zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais
+de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur
+son chien.
+
+Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un
+beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte,
+bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le
+vallon de la fin dessus.
+
+Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une
+scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
+et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la
+gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été
+dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de
+jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en
+avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée,
+bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec
+les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe
+réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre
+chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était
+enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
+pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en
+cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
+vigoureusement.
+
+Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens
+de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et
+vint sans délai trouver Lisée:
+
+--Pourriez-vous me dire où est votre chien?
+
+Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête,
+s'excusant:
+
+--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a
+fichu le camp comme ça, sans que je le voie.
+
+--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que
+vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention,
+et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.
+
+--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je
+ne braconne pas.
+
+--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre
+gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous
+allez partir me le chercher et faire bien attention une autre
+fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi,
+vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs
+n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait
+que je permette à tous! Non!
+
+--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare
+et s'en fut rechercher Miraut.
+
+Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha
+au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui
+lui interdisait tout galop.
+
+Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait
+résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la
+boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le
+vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois,
+pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
+vieux bout de chaîne.
+
+Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un
+jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut
+le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
+s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière
+d'un levraut dont il connaissait le gîte.
+
+Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là
+marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente
+désobéissance à ses ordres.
+
+--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?
+
+--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa
+boule de quilles au cou.
+
+Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à
+le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait
+quand même.
+
+--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet,
+mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied
+pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et
+cela le fatiguerait moins. Essayez donc.
+
+On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour
+courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait
+Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où
+il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus
+que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant
+et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son
+entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa
+gueule et chassa sans dire un mot.
+
+Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut
+désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le
+laissa faire et s'en revint au village.
+
+--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui.
+Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le
+gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si
+vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin,
+comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert
+et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait
+d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de
+même un sacré chien!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La
+chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout
+le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût,
+un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
+désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un
+nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros
+buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel
+murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques
+préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à
+l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses
+et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les
+jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent
+plus d'un capucin.
+
+Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait,
+les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un
+lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
+échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras
+une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
+à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille
+connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui,
+le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste
+s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches
+pour démêler la nouvelle.
+
+Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on
+était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher
+à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la
+vieille Fanfare.
+
+Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement,
+un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et
+dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire:
+c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou
+encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.
+
+De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son
+allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de
+chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût,
+regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa
+dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.
+
+Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les
+passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
+Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des
+renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.
+
+Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le
+jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse
+de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les
+autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point
+trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien
+puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson.
+Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux
+premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
+jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain
+abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.
+
+Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui
+abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui
+cherchaient jamais de querelles.
+
+Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez,
+battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient
+réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
+disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou
+à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.
+
+Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux
+de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu
+cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.
+
+Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et
+les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures
+et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
+n'avait pas grand'faim,
+
+mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir
+de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui
+paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût
+et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et
+puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de
+vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel
+elles avaient croupi et fermenté!
+
+Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y
+peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
+savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées;
+que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat
+recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on
+peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi
+les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière
+l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve
+régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants,
+des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait
+repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment
+pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à
+l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément,
+une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son
+égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le
+mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne
+voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
+rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret».
+
+Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait
+dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement
+du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il
+avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des
+gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au
+passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux,
+qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de
+pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
+s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au
+vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se
+laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un
+tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la
+séparation.
+
+Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et
+légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait
+point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme
+paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
+chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal
+vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller
+quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur
+non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée,
+brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire
+admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il,
+et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout
+sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins
+obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter
+leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui
+étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs,
+commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de
+peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et
+féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale
+histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes
+molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
+mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les
+portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.
+
+Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne
+lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte
+somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait
+à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à
+l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice,
+leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
+fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas
+très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.
+
+Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes
+du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il
+n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde.
+Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
+monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui
+avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,
+protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en
+hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse
+et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il
+dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet,
+et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de
+lui sans envie d'y toucher.
+
+Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au
+village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la
+paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
+l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
+arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.
+
+Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le
+voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement
+d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que
+c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
+étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était
+Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait
+la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte;
+si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait
+grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût
+laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa
+patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne
+l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée
+particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du
+maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments.
+
+Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de
+Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
+mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans
+autorisation préalable ni partage équitable avec le maître,
+stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on
+allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul
+accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son
+porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner,
+dans ses rares bons moments, quelque affection.
+
+La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de
+sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le
+gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et
+proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
+chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de
+la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans
+une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment
+extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de
+tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre.
+
+Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le
+juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils
+avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme
+par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
+une partie à Lisée pour le lendemain.
+
+Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps,
+acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
+jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
+intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à
+Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de
+beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas
+seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer,
+au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de
+posséder.
+
+D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté
+la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas
+en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses
+foyers.
+
+--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au
+chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur,
+traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour
+traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient
+beaucoup les qualités administratives.
+
+Lisée éclata de rire à cette proposition.
+
+--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner
+pour rien.
+
+--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait
+un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire,
+vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto
+un de ces jours, vous pourrez vous arranger.
+
+--Jamais de la vie! protesta Lisée.
+
+--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais
+dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche,
+vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents
+francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez!
+
+--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il
+continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques
+drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et
+qu'il me foute la paix avec Miraut.
+
+--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous
+entendrez très bien, vous verrez.
+
+La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des
+yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en
+était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
+contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
+aussitôt:
+
+--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres
+vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions
+porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois
+mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête
+après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en
+trouveras facilement un autre...
+
+--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les
+autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à
+moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si
+l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me
+charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
+pas un vendu vaut bien un juge.
+
+--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a
+pas idée, quand on peut faire un si beau marché...
+
+--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée.
+
+Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur
+s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée.
+Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment,
+Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les
+qualités de son compagnon et ami.
+
+Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait
+fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant,
+Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle
+intervint:
+
+--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner,
+vous ne pouvez pas refuser...
+
+Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but
+consciencieusement.
+
+On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres
+voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable.
+
+Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des
+questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
+comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets
+de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria:
+
+--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je
+vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes
+millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de
+paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
+pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami
+tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous
+jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.
+
+Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir
+Pépé.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête
+avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait
+ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême
+vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien
+soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins
+deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de
+songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de
+sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui
+prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de
+remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait
+toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était
+souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et
+baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur
+croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils
+devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les
+soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne
+écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin
+paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ.
+
+Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant
+en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se
+décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que
+la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
+légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure
+dont la gencive était moins ferme.
+
+Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du
+sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une
+huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière
+portée de laquelle il conserverait une petite chienne.
+
+Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette
+race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les
+numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue,
+n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
+C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni
+bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches
+solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou
+grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni
+rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des
+griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là,
+son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des
+animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et
+qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard.
+
+Bellone fut donc couverte par Miraut.
+
+La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde,
+neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par
+aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent
+d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit,
+nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des
+mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois
+présente des accidents et des bizarreries assez remarquables:
+fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation
+abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes
+assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se
+revoit pas aux gestations suivantes.
+
+Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre
+bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide
+rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et
+écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus
+grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le
+lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement
+lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait
+vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés.
+
+Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les
+petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
+s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur
+encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que
+la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de
+déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant
+sans protestations.
+
+C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt
+centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à
+peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait
+échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement
+frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui,
+selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi
+et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils
+étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait
+quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les
+pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans
+force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras
+lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
+mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand
+venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie,
+cherchant goulûment à s'y agripper.
+
+La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles
+libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des
+joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de
+baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on
+voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à
+l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les
+maintenir en bonne place, tandis que celles de devant,
+alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement
+afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites
+queues vermiculaires vibraient légèrement.
+
+Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée,
+prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa
+visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels,
+sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère
+s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois,
+en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de
+changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait,
+par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons
+restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi
+que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui.
+Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule
+la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour.
+
+Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était
+recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut,
+intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et
+s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait.
+
+Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle
+l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
+et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans
+l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista
+pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal
+commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et
+l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas
+même la maîtresse de la maison ni les gosses.
+
+Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était
+venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et
+même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait
+simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si
+vivement intéresser son maître et son ami.
+
+On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un
+verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa
+portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.
+
+Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et
+Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à
+l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point
+garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors
+que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice.
+
+Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants
+et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla
+soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin,
+Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y
+enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
+bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce
+n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait
+ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé,
+mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les
+petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés,
+n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les
+tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères
+broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et
+c'était tout.
+
+Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides
+qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le
+trou creusé par son compère.
+
+--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux
+jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle
+n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien
+maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les
+cherchera en pleurant.
+
+--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en
+aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point
+laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon
+vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans
+tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant
+plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle
+aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la
+grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus
+étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants
+disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les
+chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères,
+ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te
+leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles
+les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils
+étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point
+coupables.
+
+--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.
+
+--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins
+sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle
+allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors
+pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils
+suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des
+espèces de satyres, pas autre chose.
+
+Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna,
+devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein
+d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants,
+elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta
+par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds
+des vaches.
+
+Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu
+bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les
+flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons
+s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant
+peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant,
+elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une
+précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée,
+chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne
+s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands
+yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude.
+
+Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se
+refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à
+manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans
+chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien
+d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
+avalant tout simplement.
+
+Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée
+Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux,
+des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans
+vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et
+qui sans doute ne voyaient rien encore.
+
+En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire
+développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par
+comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que
+les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et
+tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie
+admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant
+avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant
+sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa
+couche.
+
+Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et
+faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la
+douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de
+la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros
+bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait
+comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses
+chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du
+repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt
+sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la
+paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules
+la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de
+l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était
+encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements
+des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser.
+
+Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme
+élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de
+Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien
+des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à
+sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la
+soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore
+elle-même sa toilette.
+
+Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une
+puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses
+poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante
+son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie
+l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer
+toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle
+place où la langue ne passât ni ne repassât.
+
+Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la
+maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant
+consciencieusement.
+
+Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et,
+bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la
+peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et
+ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle
+était bien assurée de la pureté de leurs intentions.
+
+Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer
+et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il
+avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres
+petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure
+actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de
+méfiance envers lui.
+
+Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute
+exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose
+qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
+vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.
+
+Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant
+quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant
+force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne
+et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en
+attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de
+chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses
+premières armes sous les hautes directions de son père et de sa
+mère.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle
+était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées...
+cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du
+début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la
+mener pour l'habituer petit à petit.
+
+La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là; le temps
+allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était
+tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux:
+Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain
+ils allongèrent encore chacun le leur.
+
+Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une
+besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par
+un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa
+chienne.
+
+Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin,
+lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des
+motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires
+dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que
+c'était un bateau qu'on lui montait.
+
+Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté
+persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé
+dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant
+certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par
+la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à
+tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à
+un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste
+dans la direction où elle quêtait.
+
+Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte
+chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de
+la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme
+si elle eût pu les comprendre:
+
+--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même.
+
+Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce
+n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne
+bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second
+maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de
+se moucher.
+
+La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi,
+quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la
+chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et
+elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait
+jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à
+leurs jeux.
+
+--Où est le patron? s'enquit Lisée.
+
+--Sur son lit, à la chambre du fond.
+
+Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.
+
+--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le
+nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur;
+dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé?
+
+Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses
+traits douloureux.
+
+--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir
+pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon
+Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre!
+
+--Conte-moi ça, demanda Lisée.
+
+C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen
+un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres
+et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir,
+laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
+buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
+bras, prêt à viser.
+
+Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et
+d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant
+comme un balancier d'horloge.
+
+«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule;
+et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du
+buisson.
+
+Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce
+misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement,
+retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du
+remblai.
+
+Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la
+mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait
+du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le
+chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la
+chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du
+levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.
+
+L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête
+était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis
+que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme
+bien on pense, à belle allure.
+
+Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était
+agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que
+faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour
+qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et
+alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de
+larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup.
+
+Bellone, tuée raide, gisait.
+
+Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin
+perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient
+tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri
+d'un bouquet de houx.
+
+--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais,
+c'est trop triste!
+
+Lisée le consola de son mieux:
+
+--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez
+fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à
+tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché,
+tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque
+aussi bien que moi.
+
+--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone!
+
+--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous
+n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un
+verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées.
+
+Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de
+ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de
+quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à
+la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla
+l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le
+tréfonds de son être.
+
+Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux
+accident, continua désastreuse.
+
+Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen
+apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord
+conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant
+un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en
+était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les
+accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles.
+C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé.
+
+En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait
+chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était
+tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.
+
+Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et
+emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux
+mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il
+ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.
+
+Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux
+malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine
+plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de
+Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne
+savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la
+peine.
+
+Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses
+meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et
+il avait de sinistres pressentiments.
+
+--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à
+moi aussi il m'arrivera quelque chose.
+
+Et il attendait, vaguement angoissé.
+
+Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de
+chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.
+
+L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui
+portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour
+l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le
+gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille
+d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les
+champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi
+qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si
+bonne bête.
+
+La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour
+le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se
+taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y
+était guère.
+
+Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme
+serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent
+qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction
+de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra,
+disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
+capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.
+
+Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards
+qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment
+jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua
+plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le
+lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde
+oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de
+guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure
+folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer
+Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux
+de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de
+goupil.
+
+Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le
+morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau
+salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et
+on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre
+geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire
+enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
+chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que
+c'était meilleur que du lièvre.
+
+Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour,
+avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un
+gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux
+célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une
+quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du
+pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard
+fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec
+indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande,
+jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour
+oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des
+nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.
+
+Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et
+nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins
+soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une
+occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.
+
+Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut
+montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse.
+
+Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes,
+se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller
+plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne
+furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des
+chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps
+réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à
+s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant,
+quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à
+bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et
+tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais
+comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il
+résista assez longtemps aux poussées de son instinct.
+
+Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même
+que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il
+gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son
+aboi forcené ravageait le silence.
+
+Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point
+encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes
+purent l'entendre:
+
+--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même!
+
+--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant
+que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans
+trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui
+rentrait, recru de fatigue.
+
+Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait
+voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint
+aussitôt trouver Lisée.
+
+--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les
+Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose
+comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me
+le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis
+forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis
+proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on
+me rase et que je me brosse.
+
+--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année;
+je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en
+supplie, ne me faites pas de procès-verbal.
+
+--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale
+bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on
+nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre!
+
+--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on
+s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours,
+ça ne vaut pas un chien.
+
+--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me
+coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez
+pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.
+
+Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres,
+écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il
+était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit
+approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il
+tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de
+cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans
+la boucle de son collier.
+
+Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on
+l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se
+cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée,
+d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de
+poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait
+lancé.
+
+Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants,
+les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à
+l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais
+gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une
+verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui
+et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la
+tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se
+demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi
+le cerveau de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise
+toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
+faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur
+l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude
+sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à
+secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
+poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver
+dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait
+renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait
+maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à
+dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
+murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du
+museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui
+céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès
+qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout
+près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts,
+se livra tout entier à des méditations certainement pleines de
+misanthropie.
+
+Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne
+crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours
+explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
+permise à certaines époques et défendue à d'autres.
+
+Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut
+contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser
+en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
+antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.
+
+Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés
+paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante
+transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère
+parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
+éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les
+êtres à narine délicate?
+
+Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs,
+tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des
+idées particulières, originales et fort différentes de celles des
+hommes.
+
+Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque
+dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel
+et de simplicité.
+
+Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui,
+chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé
+des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire
+mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.
+
+Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la
+veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
+l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une
+chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune
+l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait
+sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la
+résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité
+de façon très pressante.
+
+C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir
+s'exaspérant par la contrainte.
+
+Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au
+repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre
+place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
+lorsqu'il allait au village.
+
+On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours,
+il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie
+du grand clos afin de prendre le sentier du bois.
+
+Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un
+jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise?
+Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il
+qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses
+rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut
+sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le
+changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il
+respirait dans sa prison.
+
+Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva
+entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant
+pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes,
+et bientôt il fut dans la cour.
+
+Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de
+chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une
+tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
+recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop
+beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y
+résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit
+point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas
+que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de
+son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi
+garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure
+flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du
+village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs
+pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les
+plus directes, du côté du sentier de Bêche.
+
+C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre,
+il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle
+saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin,
+l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
+établir.
+
+Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup
+moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée
+ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui
+n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
+colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades
+et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il
+avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il
+dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il
+avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée
+intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et
+fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il
+avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une
+circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son
+silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au
+lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à
+pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par
+le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
+furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
+échappé, momentanément tout au moins.
+
+Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était
+devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il
+l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de
+la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au
+pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
+malencontreusement l'interrompre dans son effort.
+
+Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux
+semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
+point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne
+mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie
+de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers
+la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.
+
+Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait
+en être.
+
+C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé
+qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
+randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
+Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de
+leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de
+Longeverne pour le balîvage annuel.
+
+Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le
+chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées
+par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
+bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes
+baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,
+les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y
+avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
+double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
+soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
+tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et
+toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton.
+
+Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se
+réunirent.
+
+Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet!
+
+La chose paraissait énorme.
+
+Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la
+chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait
+rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que
+beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
+puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire
+sur son collier le nom de son maître.
+
+Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant
+attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
+quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela
+aussitôt à lui tous ses hommes.
+
+Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre,
+avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et
+écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
+passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne
+pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre
+inattendue.
+
+--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers
+les broussailles.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion
+qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne
+rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre
+aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer
+hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
+difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement
+sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était
+le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès
+qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses
+et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide,
+avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux
+minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur
+dos.
+
+--C'était un peu trop fort!
+
+Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant
+d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient
+le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la
+capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.
+
+Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart
+d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers
+prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se
+dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
+arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se
+précipitèrent tous en choeur pour le pincer.
+
+Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un
+instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de
+partout les képis se montraient et il se retourna juste pour
+tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
+vigoureusement au collier.
+
+Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce
+particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt
+douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua
+rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
+de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le
+collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous
+a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de
+reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la
+plaque, le chien était pris et bien pris.
+
+Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en
+l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage
+interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux
+brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
+grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
+Longeverne.
+
+Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut
+averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la
+tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
+ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et
+suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant
+à son domicile légal.
+
+Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité,
+et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.
+
+--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il
+y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux
+pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en
+dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres
+formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs,
+ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première
+fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers
+de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres
+procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez!
+
+C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que
+le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la
+vigilance des forestiers.
+
+Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que
+déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte:
+
+--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir?
+Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que
+commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de
+Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de
+l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de
+trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en
+courant sur le chien, le poing levé.
+
+--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas,
+interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À
+sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être
+bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller
+prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que
+dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!
+
+--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et
+non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui
+n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous
+ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras
+que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as
+amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
+
+Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le
+tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit
+dont son chien s'était rendu coupable.
+
+Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le
+garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se
+montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit
+avec force détails plus ou moins techniques et vaguement
+grotesques les ébats et évolutions du chien.
+
+«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre
+minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois
+cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
+transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous
+les forestiers présents.
+
+Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui,
+puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre;
+heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc.
+
+Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son
+tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas
+l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
+député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers
+généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants
+réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et
+électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici,
+il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était
+recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
+s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du
+procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de
+chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
+devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues,
+des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et
+gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie
+républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une
+situation.
+
+Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne
+traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de
+l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi,
+particulièrement soignée.
+
+Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide
+magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de
+son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
+gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
+Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,
+et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois,
+décrets, arrêtés et règlements en vigueur.
+
+Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans
+ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté,
+d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce
+les plus grandes et les plus éclatantes vérités.
+
+--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces
+salauds-là, on n'est jamais les plus forts!
+
+Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore:
+
+--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça
+qu'une jambe cassée!
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne
+lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le
+budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier
+procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours,
+nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée,
+lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour,
+entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très
+profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter.
+
+Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les
+plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne
+reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste
+titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès
+et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider
+le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux
+pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire
+sourd que celui qui ne veut pas entendre.
+
+--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui
+qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé
+une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis
+pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à
+personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à
+vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui
+gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser
+procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de
+la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus
+pour t'être prise de bec avec la femme de Castor?
+
+Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures
+et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la
+réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
+malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier
+coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de
+coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.
+
+On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans
+autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce
+régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses
+besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
+détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le
+revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui
+permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on
+interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation
+chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de
+chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son
+cerveau.
+
+Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles
+crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en
+place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il
+donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à
+quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin
+que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit
+toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt.
+
+Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre
+coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de
+Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les
+ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.
+
+Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son
+zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire
+brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait
+d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de
+cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi
+gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très
+intelligente, de mammifères domestiques.
+
+Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut:
+il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand
+chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme
+beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et
+faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à
+le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose
+facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans
+hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers.
+L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut;
+viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain
+qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu
+grossier.
+
+Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses
+yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de
+dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?»
+
+S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires,
+il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne
+suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de
+pain.»
+
+Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa
+vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez
+pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui
+s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la
+poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore
+bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de
+foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un
+jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler
+haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous
+ses pattes de derrière.
+
+Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et
+vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment:
+
+--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien?
+
+--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous
+voir mon chien?
+
+--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.
+
+--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien
+est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien
+élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des
+grossiers et à des malappris.
+
+--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous
+auriez du mal de l'exhiber.
+
+--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le
+verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez
+pas le droit d'entrer chez moi.
+
+--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais
+je vais requérir le maire et nous allons bien voir.
+
+Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au
+nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez
+Lisée.
+
+Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et
+Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.
+
+Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne
+cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer
+quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que
+pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.
+
+--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez
+voir, ce n'est pas de ma faute.
+
+--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir.
+Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas
+chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au
+sentier de Bêche.
+
+--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée.
+
+--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et
+vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis
+la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû
+recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et
+faire mon service.
+
+Presque au même instant, Miraut lançait.
+
+Roy ricana:
+
+--Vous l'entendez, vous ne nierez plus.
+
+--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà
+tout.
+
+--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en
+allant.
+
+Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle
+apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée,
+elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.
+
+--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle.
+
+Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent,
+s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.
+
+Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une
+valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme
+d'argent, mais de chercher à le vendre.
+
+--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous
+n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous
+tombera dessus: il nous ruinera.
+
+La chose était grave.
+
+Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec
+un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il
+lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa
+marche et empêchait sa course.
+
+Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi
+la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du
+côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
+s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler
+l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se
+constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut
+par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se
+passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et
+l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des
+souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la
+chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à
+le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête
+de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux
+heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien
+dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui
+tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune
+levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse
+mouvementée.
+
+Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement,
+pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier;
+troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré
+leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui
+s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais
+leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant
+entendu Miraut.
+
+Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le
+ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
+chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête
+terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche
+amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle
+somme.
+
+Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il
+faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé
+pour payer les frais.
+
+Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement
+joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien
+et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et
+gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête
+et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser
+faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
+lui-même.
+
+On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre.
+Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
+confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et,
+pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui
+remettant une nouvelle entrave.
+
+Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus
+minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous
+a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber,
+il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme
+une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait,
+ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes
+étaient en tournée du côté de Longeverne.
+
+Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le
+ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un
+malfaiteur de grand chemin.
+
+--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là,
+eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien
+aurait bien pu crever où il était.
+
+Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son
+entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait
+attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel.
+Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion,
+pincé.
+
+--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de
+vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette
+déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne
+foi et de l'honnêteté de Lisée.
+
+Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La
+Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
+l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle
+traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant
+qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire
+mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être
+aussi bête et bien d'autres choses encore.
+
+--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il
+dise à son ami que Miraut est à vendre.
+
+Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit
+immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se
+garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et
+les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus.
+Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas
+recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait
+l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait
+probablement changé d'avis à ce sujet.
+
+Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du
+Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et
+demanda sa maison.
+
+Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda
+nettement le but de sa visite.
+
+--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre.
+
+Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas
+encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses
+lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
+protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son
+intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une
+décision prise un peu trop à la légère.
+
+Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir
+l'orage et se prépara à tenir tête.
+
+--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier
+procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être;
+nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes;
+nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu
+conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères!
+
+--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin
+d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie
+pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se
+ficheront de moi quand je serai mort.
+
+--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de
+privations.
+
+L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible
+qu'il provoquait en disant:
+
+--J'en offrirais un bon prix.
+
+--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents
+francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière.
+
+--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous?
+demanda-t-elle au visiteur.
+
+--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure
+actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge,
+et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.
+
+--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion
+d'atermoyer.
+
+--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre.
+Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose.
+
+--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux
+yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi!
+Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la
+vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que
+ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que
+les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils
+nous ruineront jusqu'au dernier liard.
+
+--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.
+
+Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il
+se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait:
+
+--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire
+entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon
+cheval.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse
+déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche,
+proposa la Guélotte.
+
+--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.
+
+Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser,
+en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où
+Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.
+
+--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste.
+
+Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il
+parla affectueusement.
+
+L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que
+se porta d'instinct le regard du chien.
+
+Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se
+contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux
+tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
+de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa
+litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé
+différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur
+la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement
+l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée
+restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il
+se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant
+les mains et lui parlant à sa manière.
+
+De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas
+douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les
+chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre
+eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
+de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
+souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que
+l'on voulait se dire et rien que ça.
+
+Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase
+relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se
+rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
+détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la
+volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux
+deux un pacte secret le concernant.
+
+Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se
+contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
+tristesse et l'étonnement.
+
+Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les
+sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa
+froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance.
+Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le
+croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
+sentir.
+
+--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui
+s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.
+
+Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les
+bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à
+accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.
+
+Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus
+aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler,
+de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine.
+Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa
+Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
+les deux hommes se rendirent à l'auberge.
+
+--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna
+Lisée.
+
+--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été
+à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a
+confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais
+bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
+débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous
+vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se
+sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je
+connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de
+chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très
+habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est
+nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation,
+j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On
+m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous
+décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre
+parler de le garder, et je suis venu.
+
+--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée.
+
+--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné
+chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme
+ne déteste pas les chiens.
+
+--Une si bonne bête! reprenait Lisée.
+
+Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un
+morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et
+désespéré, entamait l'éloge de son chien.
+
+--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il
+est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir
+l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois
+qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr
+que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre,
+pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des
+doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui
+font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il
+faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne
+vous le ramène pas.
+
+Et Lisée continuait:
+
+--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait
+reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un
+rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il
+le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que
+nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous
+nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait
+jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le
+sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le
+lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir
+les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes
+quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs
+fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer
+les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne,
+une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
+qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect,
+monsieur Pitancet, il se fout du reste.
+
+--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes
+s'habituent au changement.
+
+--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les
+autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous
+m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez
+de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous
+brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
+
+--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont
+je lui donnerais un petit bout de temps en temps?
+
+--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il;
+mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a
+rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade
+Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami
+Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de
+lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les
+grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les
+salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès
+qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il
+ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
+retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au
+genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le
+cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé
+de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,
+malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
+
+--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais
+c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils
+se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y
+sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être
+bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
+soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
+pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
+l'encourager à recommencer.
+
+--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j
+ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est
+vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.
+
+--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la
+voiture, décida M. Pitancet.
+
+Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur
+la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
+contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes
+terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour
+lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à
+lui.
+
+Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu,
+et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas.
+Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les
+problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
+traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
+paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de
+pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la
+porte.
+
+Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de
+l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de
+Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son
+de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de
+douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit
+sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
+allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément
+encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage
+aux deux hommes.
+
+Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la
+physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
+ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
+sentit sacrifié et perdu.
+
+Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il
+craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les
+coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus
+cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre
+à grands coups le coeur du chien.
+
+--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet;
+viens près de moi, voyons!
+
+Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête
+pour cacher son émotion.
+
+--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de
+grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!
+
+Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout
+de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de
+quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta
+sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au
+dehors:
+
+--Viens, mon petit!
+
+Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de
+ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits
+abois tendres et tristes.
+
+Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et
+longuement l'embrassa et lui parla:
+
+--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous!
+
+La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de
+Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de
+chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il
+trouvait un pouce carré de chair.
+
+--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas
+tant.
+
+--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et
+je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur,
+emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger
+plus longtemps les adieux.
+
+--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte.
+
+Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se
+taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que
+par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et
+défaire le marché.
+
+On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa
+obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
+il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les
+tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de
+toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.
+
+--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.
+
+Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et
+crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.
+
+--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M.
+Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je
+prendrai par la route du village et vous par le verger.
+
+Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la
+laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.
+
+--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.
+
+Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il
+vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se
+tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier
+du clos.
+
+Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit
+l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le
+saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins
+d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de
+faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le
+prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter
+comme un enfant.
+
+Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège,
+Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la
+corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
+porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
+premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
+malencontreusement sous les roues.
+
+Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée
+durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait
+en lui parlant.
+
+Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les
+adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son
+cheval.
+
+Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne
+répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
+stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de
+malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de
+vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.
+
+Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui
+commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant
+sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
+Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée
+pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
+connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne
+criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et
+tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.
+
+--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une
+sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?
+
+Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de
+pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis
+qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
+les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour
+oublier un peu son chagrin.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient
+Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.
+
+Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un
+milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans
+résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau
+maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses,
+ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la
+cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres
+pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le
+tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée,
+l'air de la maison.
+
+Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont
+naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
+habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais
+Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine
+par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et
+revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa
+un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.
+
+Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse
+et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le
+bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air
+dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.
+
+--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer;
+tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens
+ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne.
+
+C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement
+préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût,
+très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite
+s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le
+décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait
+tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son
+intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les
+mâchant.
+
+--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien
+caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas?
+
+M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore
+guère Miraut.
+
+Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien,
+tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce
+seul but: retourner à Longeverne.
+
+Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte
+accoutumée, un besoin pressant.
+
+--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se
+soulagera tant qu'il voudra.
+
+Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie.
+
+«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là»,
+pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après
+avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour
+l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point
+laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea
+abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
+prou, la vessie des chiens étant inépuisable.
+
+M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais
+décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté
+et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui
+lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
+pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans
+relever vivement la tête et écouter avec attention.
+
+--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau
+maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille,
+j'aurai l'oeil et le bon!
+
+Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer
+à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à
+eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la
+salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
+avec leurs chambres respectives.
+
+En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant
+faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait
+leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la
+juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi
+partir tout de même.»
+
+Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir.
+
+Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait
+minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue
+des portes et fenêtres de la maison.
+
+De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il
+passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne,
+jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier,
+étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et
+Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il
+n'arriva point à en pénétrer le secret.
+
+Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les
+ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
+veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la
+dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé,
+tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.
+
+M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut
+remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas
+plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup
+plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout
+particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe.
+
+Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait
+avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur
+place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de
+l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout
+attendri.
+
+--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.
+
+Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au
+collier du chien, ils sortirent tous deux.
+
+Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il
+était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays,
+ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à
+hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin
+filer où il voudrait.
+
+Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.
+
+Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort
+jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays
+tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière
+jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et
+fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des
+torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte,
+avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant
+l'horizon.
+
+Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à
+Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le
+maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
+écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait
+déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.
+
+Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres
+chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui
+aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient;
+sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais
+cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni
+vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune
+notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il
+les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages
+et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du
+pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et
+bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui
+étaient étrangers.
+
+Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout
+recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur
+logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies
+des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par
+canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier,
+les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa
+tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles
+notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était
+son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il
+devait y retourner.
+
+Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en
+discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne
+l'écoutait pas, il continuait ses réflexions.
+
+Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au
+point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût
+été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais
+connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux
+bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un
+maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les
+capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il
+s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il
+avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises
+logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et
+rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et
+de son instinct de chien!
+
+Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser
+sa volonté.
+
+Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du
+côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et
+regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans
+doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette
+tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à
+son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron.
+
+Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de
+front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par
+ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper
+ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
+l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner,
+pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement.
+
+Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit
+partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le
+long de la rivière et au bord du bois.
+
+Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout,
+regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
+choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et
+petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui
+faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le
+confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.
+
+Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la
+gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on
+partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après
+huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de
+le voir repartir et le libéra de l'attache.
+
+Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut
+avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre
+velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et
+rattrapé.
+
+Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il
+resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il
+le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua
+deux jours cette comédie.
+
+Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ
+après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser,
+demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.
+
+Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison,
+mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on
+l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
+yeux.
+
+Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette
+posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui
+affirmer:
+
+--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à
+Longeverne.
+
+Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant
+tout droit le chemin de son village.
+
+Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya
+point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet
+suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au
+vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt
+au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.
+
+Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était
+un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait
+pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et
+n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle
+ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et
+particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
+l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
+dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons,
+d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis,
+puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et
+précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la
+réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection
+que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi.
+
+Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné
+qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de
+jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si
+vite.
+
+La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les
+animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait
+comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
+passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les
+désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
+rien, même aux meilleurs fusils.
+
+Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre
+d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que
+c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète,
+de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct
+et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture
+verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de
+la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours
+si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux.
+
+Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments
+sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du
+soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser
+son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.
+
+Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à
+l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant
+un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi,
+tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait
+les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût
+hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
+craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent
+pu se ressentir fortement.
+
+Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le
+braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins
+qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un
+peu le bas de sa levée de grange.
+
+Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et
+poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à
+coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux
+pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un
+aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant,
+roucoulait à ses oreilles.
+
+Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme
+électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.
+
+Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait,
+l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa
+peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et
+lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et
+entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui
+dire que ces mots d'enfant ou de mère:
+
+--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je
+savais bien que tu reviendrais! C'est toi!
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient
+pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le
+jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la
+fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut
+à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur.
+Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus
+rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps,
+le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient
+toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une
+haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce
+retour et de la joie non dissimulée de Lisée.
+
+Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et
+redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la
+maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui
+et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
+acquéreur.
+
+Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du
+poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
+réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.
+
+Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du
+moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de
+la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du
+Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui
+fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par
+politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne
+gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué,
+il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa
+brutalement en disant:
+
+--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne?
+
+Et s'adressant à son mari:
+
+--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis
+à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande
+ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme
+des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec
+cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le
+chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.
+
+--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas...
+et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce
+chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne
+veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours
+obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut
+pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.
+
+--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le
+plus tôt possible, exigea la patronne.
+
+--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il
+s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le
+prévenir.
+
+--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il
+allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui
+écoperions.
+
+--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus
+tout simplement.
+
+Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait
+de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait
+la côte avec son cheval et sa voiture.
+
+Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom
+de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très
+inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié,
+qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé,
+ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au
+foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le
+plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour,
+vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun
+à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.
+
+Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur
+conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte,
+soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet
+d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et
+accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le
+chasseur qui allait se coucher.
+
+Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le
+chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir
+les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du
+territoire de Longeverne.
+
+Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées
+précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de
+Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de
+mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée
+de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
+sépara tout tristes.
+
+Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique
+de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et
+s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait,
+disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible
+aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
+chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé
+leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique
+avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et
+toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et
+profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
+frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de
+langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.
+
+Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une
+matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait
+faire un tour par le village ou dans les champs.
+
+Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite,
+pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne
+connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le
+pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.
+
+De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un
+refuge, il se précipita vers Lisée.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant
+le bonjour à la Guélotte, retentit.
+
+--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le
+crâne de son ami.
+
+L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif
+mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter
+la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant
+pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
+étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui
+semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
+nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le
+caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa
+fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de
+sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
+reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
+doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
+sort.
+
+Miraut avait son idée.
+
+Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute
+d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui,
+l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
+avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où
+il se disposa à se cacher habilement.
+
+Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force
+régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de
+trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne
+d'acier pour attacher le chien.
+
+Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point.
+Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son
+tour, mais il ne parut pas davantage.
+
+--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a
+pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise.
+
+On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à
+l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de
+Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni
+n'accourut.
+
+--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque
+part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la
+maison.
+
+Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours
+pas retrouver le chien.
+
+--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte.
+
+La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins
+accessibles: Miraut n'y était pas.
+
+--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la
+Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son
+mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à
+l'heure? demanda-t-elle.
+
+--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour
+prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté
+un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.
+
+--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il
+n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.
+
+Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au
+contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par
+exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de
+lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé
+de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
+des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.
+
+À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous
+les coins et recoins l'écurie et la remise.
+
+On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous,
+on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda
+entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les
+portes: nulle part on ne trouva trace de son passage.
+
+Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on
+bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins;
+tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui
+n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien
+y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de
+vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles
+hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
+contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très
+antiques et sans aucune valeur.
+
+--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous,
+disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment
+aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer
+un passage.
+
+Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis
+à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la
+dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit
+bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au
+prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger,
+s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement,
+plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs
+point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était
+pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet
+et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le
+déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil
+impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait
+lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre
+n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se
+débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré
+d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les
+rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
+Philomen.
+
+Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul,
+abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont
+l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de
+sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la
+chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
+bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la
+route du Val.
+
+Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut
+un geste d'accablement.
+
+--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y
+faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que
+les hommes sont lâches et les femmes mauvaises!
+
+--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit
+Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.
+
+--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me
+faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.
+
+À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant
+Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant:
+peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout
+retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire
+des procès-verbaux et la surprise de la vente.
+
+En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée,
+car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait
+dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.
+
+«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il
+pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui
+manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque
+part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de
+malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me
+tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.»
+
+Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait
+assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à
+pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
+là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander
+lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en
+était encore temps, ses services.
+
+Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était
+cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au
+coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
+maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir
+de nouveau à Longeverne.
+
+Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher
+de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en
+démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
+sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il
+serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de
+son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que
+coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait
+qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il
+pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en
+empêcher.
+
+Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula
+l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
+chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant
+qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au
+jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira
+la laisse et le laissa libre dans la maison.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint
+revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque
+aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que
+lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne
+deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans
+la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
+premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
+immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
+voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un
+peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant
+légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de
+voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la
+chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.
+
+À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la
+Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était
+caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou
+d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la
+maison et de ne pas avoir visage de bois.
+
+Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait
+pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable.
+Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut
+Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.
+
+En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il
+put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin.
+Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde,
+Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
+M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
+toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur,
+ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il
+éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de
+raison de finir.
+
+--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en
+saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant
+de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes
+avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut
+en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
+lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison:
+promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas,
+vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.
+Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour
+l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse
+continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était
+ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le
+marché.
+
+La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières
+paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M.
+Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
+peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés
+pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le
+dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la
+maison. Ce fut elle qui fit la réponse:
+
+--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus
+raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la
+crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour
+nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne
+le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages
+et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra
+toujours.
+
+--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.
+
+--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et
+certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma
+cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh!
+sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels
+endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
+désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie
+andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai
+bien à lui faire entendre raison.
+
+Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer
+son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait
+son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger
+pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
+douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet
+qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne
+trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans
+le battre.
+
+M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le
+chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et
+finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces
+petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et
+déjà à recommencer à la première occasion.
+
+Cette occasion ne tarda guère.
+
+Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet
+fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir
+recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser
+s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de
+casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à
+Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
+revoir.
+
+Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son
+maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence
+de l'ennemie.
+
+--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le
+reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de
+la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le
+prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste!
+fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la
+direction de Miraut.
+
+--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil;
+va-t'en!
+
+Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces
+injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
+resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et
+demander des précisions.
+
+--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur
+lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien,
+ne disait rien pour le défendre.
+
+À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau,
+Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec
+étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de
+Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.
+
+Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas
+une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil
+de son côté.
+
+Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de
+la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi
+agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait
+portes closes.
+
+--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser
+coucher dehors.
+
+--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il
+remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le
+droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.
+
+C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui
+qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus,
+lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis
+de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher.
+
+Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya
+longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
+pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture.
+Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte,
+elle le trouva couché sur la levée de grange.
+
+Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien,
+s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la
+même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
+quand même être recueilli.
+
+Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous
+ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il
+regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et
+lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je
+aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait
+pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la
+cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements
+d'épaule méprisants de sa femme.
+
+Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant,
+demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le
+village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir,
+et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de
+souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis
+qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et
+s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs
+yeux.
+
+M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien,
+bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le
+second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir
+accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
+elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive
+malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.»
+
+Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi
+que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses
+recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
+souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus.
+Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de
+sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les
+lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que
+son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne
+lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était
+crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine
+craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les
+gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et
+marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un
+infirme ou un petit vieux.
+
+Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était
+au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage
+ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à
+l'abandon.
+
+«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant
+Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était
+facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de
+manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
+pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
+puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas
+peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en
+reste pas moins un fameux trotteur.»
+
+--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais
+dû le vendre, ajoutait-il.
+
+Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout
+de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une
+tentative encore et une suprême démarche.
+
+Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le
+laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait
+intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa
+promesse.
+
+D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le
+caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer
+et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
+geste qui lui interdisait d'approcher davantage.
+
+Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un
+immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent
+pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
+atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le
+gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière
+et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes
+flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue,
+derrière les maisons.
+
+Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore
+ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée
+revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému
+d'une espérance.
+
+Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui
+n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son
+sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut.
+
+--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des
+cailloux.
+
+Et l'homme laissa faire.
+
+Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à
+attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner
+au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
+voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts
+qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à
+d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue
+basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte
+où il s'arrêta.
+
+Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre
+pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au
+perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait
+fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à
+Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à
+Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.
+
+Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y
+répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
+lugubre et désespéré.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de
+rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un
+juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce
+de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais
+incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense
+douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée
+qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son
+attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la
+pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans
+mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le
+vin.
+
+--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans
+la salle de débit.
+
+--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua
+l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher.
+On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.
+
+--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter
+une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa
+rage et sa douleur.
+
+Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple
+chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une
+chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de
+buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent
+point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou
+trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus
+loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut
+pour l'apaiser.
+
+Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré
+que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il
+en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout,
+l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
+un damné.
+
+Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne
+s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé
+qu'il était par ses pensées.
+
+--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus
+bonjour aux amis?
+
+Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé,
+son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut
+pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en
+mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.
+
+--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il.
+
+--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie
+aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus
+d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout
+apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait
+là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit
+qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me
+sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec
+sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a
+dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous
+sommes venus directement te retrouver.
+
+--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous
+l'avez entendu?
+
+--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi
+ne pas nous avoir prévenus?
+
+--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé
+qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la
+misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé;
+mais, mes vieux, si c'était à refaire...
+
+--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu!
+n'être pas venu me voir?
+
+--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet
+imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est
+tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que
+j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé
+faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle
+ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.
+
+--L'autre ne vient pas la rechercher?
+
+--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux
+Miraut!
+
+--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en
+ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin
+aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça!
+
+--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.
+
+--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de
+son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si
+tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des
+loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète
+pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu
+pourras.
+
+--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée.
+Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci!
+
+--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.
+
+--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir.
+
+--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton
+particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.
+
+Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de
+concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans
+un sac.
+
+Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les
+yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant:
+
+--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la
+maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires.
+
+--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres.
+
+Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit
+brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était
+appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.
+
+--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant
+repasser, l'instrument d'appel à la main.
+
+--Ça ne te regarde pas!
+
+--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la
+rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et
+elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien...
+
+--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et
+vivement! continua Lisée.
+
+--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de
+colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage.
+
+--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien!
+je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le
+maître ici.
+
+Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il
+l'écarta.
+
+--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se
+précipitant, griffes dardées sur lui.
+
+--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non!
+Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés,
+moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire
+blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans;
+ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que
+je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien!
+nous allons voir.
+
+Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une
+calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit
+le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant
+que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de
+vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles
+et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,
+abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des
+bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin
+qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le
+voulait.
+
+--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une
+telle danse.
+
+--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle.
+
+Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre
+haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini
+et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait...
+
+--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire
+ton paquet!
+
+Et il sortit, la corne à la main.
+
+À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela
+un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta
+net dans son hurlement.
+
+Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la
+voix de Lisée criait presque aussitôt:
+
+--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite!
+
+Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et
+apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après
+tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
+demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore
+une embûche.
+
+--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main,
+geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse.
+
+Miraut ne pouvait plus douter.
+
+Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et
+pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui
+lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage,
+lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
+comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire
+toute sa joie, tout son bonheur.
+
+Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour
+sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le
+gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
+clos.
+
+Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la
+volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au
+richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui
+avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou
+moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever,
+qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne
+bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre,
+que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un
+autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait
+mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine,
+lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs
+que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.
+
+Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux
+aussi, mais il revint de nouveau à son maître.
+
+--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser
+jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un
+instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis.
+
+Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son
+ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper,
+de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et
+réconfortante gamelle de soupe.
+
+Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha
+à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis
+regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il
+ne l'abandonnât.
+
+--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est
+fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.
+
+Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques
+instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le
+caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à
+ce qu'il eût fini.
+
+Les trois témoins étaient très émus.
+
+--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire
+une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme
+aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.
+
+--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout
+seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon
+ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de
+ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu
+verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une
+pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la
+foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre.
+
+On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de
+s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres
+et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave,
+toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles
+poussiéreuses.
+
+--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.
+
+Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les
+intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de
+Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement
+ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et
+des couennes de fromage.
+
+On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient
+bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui
+pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
+connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres
+surtout, des lièvres que tout le monde voyait.
+
+--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas
+malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a
+guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable,
+mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire
+et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur
+d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait
+penser à ma pauvre Bellone.
+
+--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé;
+le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est
+moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul
+fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et
+sur Rocfontaine.
+
+--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la
+chose?
+
+--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout
+simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas
+m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne
+qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai
+jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je
+n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir
+des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai
+fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais,
+je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne
+pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la
+première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique
+et les coups de chaussons!
+
+--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis.
+
+--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de
+ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp!
+Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien
+tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me
+débarrasse de sa sale gueule.
+
+--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce
+soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire
+comprendre...
+
+--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui
+faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale
+bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra
+et te payer les prunes à Noël.
+
+--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par
+s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père
+Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
+pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je
+te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire
+dresser contravention pour courir les lièvres sans toi.
+
+--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous
+ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi.
+
+--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa
+femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main
+posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé,
+comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à
+partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici
+et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne
+seront pas contents!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
+by Louis Pergaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse
+
+Author: Louis Pergaud
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+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+<p class="booktitle">LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</p>
+<p class="author">Louis Pergaud</p>
+<p class="publish">Publication en 1913</p>
+<p class="center"><img alt="" width="239" height="359"
+src="img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg"/></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p><h2>Table des matières</h2>
+<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>PREMIÈRE
+PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_2"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_3"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_4"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_5"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_6"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_7"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_8"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_9"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_10"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_11"><strong>CHAPITRE X</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_12"><strong>CHAPITRE XI</strong></a></li></ul>
+</li>
+<li><a href="#toc_13"><strong>DEUXIÈME PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_14"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_15"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_16"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_17"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_18"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_19"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_20"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_21"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_22"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul>
+</li>
+<li><a href="#toc_23"><strong>TROISIÈME PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_24"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_25"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_26"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_27"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_28"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_29"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_30"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_31"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_32"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul>
+</li></ul>
+<p class="center">Je dédie ce livre<br />
+à tous ceux qui aiment les chiens<br />
+et particulièrement<br />
+à mon excellent ami<br />
+PAUL LÉAUTAUD<br />
+ROMANCIER RARISSIME<br />
+CHRONIQUEUR SAVOUREUX<br />
+PROVIDENCE DES CHATS PERDUS<br />
+DES CHIENS ERRANTS<br />
+ET DES GEAIS BORGNES<br />
+BIEN CORDIALEMENT<br />
+L.P.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>PREMIÈRE
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le
+braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le revers du coteau
+dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses
+contours, la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe.
+La nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision
+d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, pour
+vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante qui sortait
+par les soupiraux du poêle et laissait flotter par toute la pièce un
+grand mystère paisible et calme où les choses semblaient sommeiller.</p>
+<p class="justify">Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses
+charnières, la mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement&nbsp;; une
+lumière jaune, faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des
+meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse
+historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son
+tic-tac régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût
+seule&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Huit heures&nbsp;! grand Dieu&nbsp;! et
+il n'est pas là&nbsp;! Le «&nbsp;goûilland&nbsp;»<a name="fr_1"
+href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a>&nbsp;!&hellip; Je gagerais qu'il s'est
+saoulé&nbsp;! Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur au petit
+cochon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant
+les causes de ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il s'est mis à boire en arrivant
+là-bas, avant d'avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable
+de laper complètement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah&nbsp;!
+j'aurais bien dû aller avec lui&nbsp;! Pourvu qu'il ne fasse pas
+d'autres bêtises&nbsp;! Un homme plein, ça fait n'importe quoi&nbsp;!
+S'il était battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramassé&nbsp;!
+Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon&nbsp;? Avec ça qu'il est déjà
+si bien vu depuis son dernier procès-verbal&nbsp;! Je lui ai toujours
+dit aussi qu'avec sa sacrée sale chasse, il arriverait bien un jour ou
+l'autre à se faire foutre en prison et à nous mettre sur la paille.
+Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il
+avait bien juré que c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais
+plus&nbsp;! Oh&nbsp;! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans
+quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le
+saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus
+comme chat sur braise quand on lui aura «&nbsp;enseigné un
+lièvre&nbsp;». Dire que nous en avons été pour plus de cinquante francs
+avec les frais&nbsp;! Dix beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner
+à ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des
+pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu&nbsp;! pourvu qu'il n'ait
+pas bu les sous du cochon&nbsp;! Si j'allais voir chez Philomen&nbsp;?
+Lui, était à la foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés&nbsp;;
+peut-être pourraient-ils me dire quelque chose.</p>
+<p class="justify">Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que
+si, d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort
+mauvaise cette démarche, mènerait le «&nbsp;raffut&nbsp;», jurerait les
+milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea plus
+prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.</p>
+<p class="justify">Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme
+des yeux malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et
+jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une marmite où
+cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre un
+roulement semi-métallique, comme un appel infernal. La chatte, Mique,
+s'étira sur son coussin au bout du canapé, fit un énorme dos bossu,
+bâilla en ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches en
+devant, s'étira du devant puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux
+mi-clos, la queue soigneusement ramenée devant ses pattes.</p>
+<p class="justify">La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du
+fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue
+d'enfant. La colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension
+et le doute.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand goûilland&nbsp;! grand
+soulaud&nbsp;! grand cochon&nbsp;! monologuait-elle à mi-voix.</p>
+<p class="justify">L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui
+faisait oublier toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires
+de gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par une
+bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle avait à
+lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille
+de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à cache-cache
+avec l'insaisissable présent, tandis qu'au-dessus du nombril de verre de
+la caisse pansue, le profil impassible de Gambetta se découpait dans une
+couronne de larges lettres&nbsp;: «&nbsp;Le cléricalisme, voilà
+l'ennemi&nbsp;!&nbsp;» Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon républicain,
+avait mis ce portrait là, bien en évidence, pour faire enrager le curé
+lorsque d'aventure ce vieux brave homme, avec qui il était d'ailleurs au
+mieux, venait l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses
+devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.</p>
+<p class="justify">Les aiguilles tournaient&nbsp;! Neuf heures et
+demie&nbsp;! Tous les foiriers étaient rentrés&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pas de Lisée&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en
+cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit
+calme, aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
+déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.</p>
+<p class="justify">Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de
+colère, poussa même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le
+lourd verrou d'acier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un
+peu, grande charogne&nbsp;! ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à
+l'heure&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le couvercle de la marmite grondait plus violemment,
+comme énervé lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant
+entre le plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la
+Mique de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et
+flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce bruit
+familier et sachant par expérience que celles-là étaient, pour l'heure
+du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante
+et son air de sphinx.</p>
+<p class="justify">Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient
+derrière le poêle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va faire du temps demain, pour sûr,
+prophétisa la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou
+de la bise&nbsp;; chaque fois que nos «&nbsp;rattes&nbsp;» bougent, ça
+ne manque jamais. Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas.
+Jésus&nbsp;! Qu'il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des maris
+ivrognes. Pourvu tout de même qu'il ne lui soit pas arrivé
+malheur&nbsp;! S'il fallait encore le soigner&nbsp;!&hellip; aller au
+médecin, au pharmacien, dépenser des sous&nbsp;!&hellip; Et s'il s'est
+laissé enfiler un mauvais cochon, une «&nbsp;murie&nbsp;» qui ait
+mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur des sales bêtes qui
+ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent pas.</p>
+<p class="justify">Un coup de poing dans la porte interrompit son
+soliloque et la fit tressauter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! et moi qui ai mis le
+verrou&nbsp;! S'il entend quand je le retirerai, qu'est-ce qu'il va
+dire, surtout s'il est saoul&nbsp;? Je vais gueuler avant lui.</p>
+<p class="justify">Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira
+silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.</p>
+<p class="justify">Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils
+apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait
+charger sur leur voiture et, par la même occasion, venaient voir le
+petit cochon que le patron devait ramener.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment, Lisée n'est pas entrée&nbsp;!
+s'exclama l'homme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, répondit la Guélotte, très
+inquiète&nbsp;; mais où l'as-tu laissé là-bas à Rocfontaine&nbsp;? Quand
+l'avez-vous quitté&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, reprit Philomen, si je ne me
+trompe, je crois bien que c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous
+avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de
+la chasse, naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce
+sacré Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah&nbsp;!
+on a beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous vanter,
+on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne voulait pas
+croire que Lisée ne chassait plus.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Si c'était pas toi qui me le dises,
+là, en chair et en os, que t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je
+pourrais pas me le figurer.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Qu'est-ce que tu veux&nbsp;!
+s'excusait Lisée. J'étais pris&nbsp;; les gendarmes et le brigadier
+forestier Martet m'avaient à l'&oelig;il&nbsp;; je me connais, j'aurais
+pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement repincé. Alors, tu vois le
+tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à verser pour
+conserver la «&nbsp;kisse&nbsp;» et la vieille à la maison qui râle que
+je nous ficherais sur la paille. J'ai tout bazardé.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Sacré nom de Dieu&nbsp;: reprenait
+Pépé, j'aurais jamais eu ce courage-là, moi&nbsp;! c'est les lièvres de
+Longeverne qui doivent rien rigoler&nbsp;!</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Ah&nbsp;! mon vieux, m'en reparle pas,
+ça me fait trop mal au c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre,
+je les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de foire acheter
+une mère brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux
+heures je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton
+homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là et
+qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que c'était pour
+le cochon&nbsp;; mais j'avais plus le temps d'attendre et on s'en est
+revenu à Longeverne les deux, la vieille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu
+l'as quitté&nbsp;? s'inquiéta la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ça non&nbsp;! j'en suis sûr.
+Il n'était pas à jeun, bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais,
+pour dire qu'il était saoul, non, on ne peut pas dire qu'il était
+saoul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait
+encore fait des bêtises.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! Quelles bêtises veux-tu
+qu'il fasse&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sait-on&nbsp;? Les hommes
+saouls&nbsp;!&hellip; Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans
+doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une tasse de café ou une
+goutte&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On prendra une petite larme, histoire de
+trinquer.</p>
+<p class="justify">La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de
+la Mique qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon
+sur une chaise.</p>
+<p class="justify">Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le
+fourneau contre le dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de
+pantalon une vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant
+son tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son
+brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux allumettes de
+contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en frotta une contre
+sa cuisse, et alluma, affirmant son profond mépris du fisc&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vive la régie de Vercel&nbsp;! Si on
+n'avait pas celles-là pour enflammer celles du gouvernement, on pourrait
+bien se brosser pour avoir du feu.</p>
+<p class="justify">Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon
+dont pondaient les poussines de la Guélotte et du nombre de petits
+qu'avait fait sa grosse mère lapine.</p>
+<p class="justify">Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe.
+Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde
+monotone, rien ne bougeait au dehors.</p>
+<p class="justify">Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte,
+excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.</p>
+<p class="justify">Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit
+définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de dix heures
+sonnèrent, et Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se
+leva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dix heures&nbsp;! s'exclama-t-il.
+Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut bien foutre&nbsp;? Allons, il est
+temps d'aller au lit. Demain, la charrue nous attend&nbsp;: nous avons
+une «&nbsp;planche&nbsp;» à lever et le travail ne se fait pas tout
+seul&nbsp;; mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton petit
+cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous en verrez deux, répondit la
+Guélotte en qui remontait la colère, le petit et le gros qui doit
+ramener l'autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus cochon
+des deux. Ah&nbsp;! le goûilland, le salaud, sa sale bête&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins,
+elle entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
+violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer de
+jour&hellip;</p>
+<p class="justify">Une heure se traîna encore, puis une demie.</p>
+<p class="justify">La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait
+essayé de dormir, mais c'était bien impossible&nbsp;; alors elle s'était
+relevée, puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la
+porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de compte,
+résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en poussant
+des monosyllabes qui en disaient long sur la façon dont elle se
+préparait à accueillir le retour de son homme.</p>
+<p class="justify">Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé
+du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer
+l'entrée du maître.</p>
+<p class="justify">Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement
+saoul, s'encadra dans le chambranle.</p>
+<p class="justify">Il ne ramenait point de petit cochon, mais une
+bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un fusil
+Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main droite, il tenait une
+cordelette au bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois
+tirait de toutes ses forces vers les marmites.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici, Miraut&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;!
+ici, sacrée petite rosse&nbsp;! T'es pas pus pressé que moi&nbsp;!
+bégayait Lisée, la langue pâteuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et le petit cochon&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais
+tu vois, j'ai retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus
+longtemps, cette comédie&nbsp;! Lisée qui ne chasse plus&nbsp;! allons
+donc&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une
+statue, fixait tour à tour son homme et le chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fais à manger à cette bête, commanda
+Lisée&nbsp;; tu vois bien qu'elle a faim&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les sous&nbsp;? décrocha enfin la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pisque j'te dis que j'ai racheté un
+fusil et un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! mon
+Dieu&nbsp;! Doux Jésus, ayez pitié de nous&nbsp;! râla la femme en se
+tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil ivrogne&nbsp;! Nous
+serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur la
+paille&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! assez&nbsp;! nom de
+Dieu&nbsp;! ou je refous le camp&nbsp;! menaça Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras
+cet hiver, puisque tu as déjà tout bu aujourd'hui les sous du
+ménage&nbsp;; qu'est-ce que je boirai, moi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu te téteras, répliqua Lisée,
+philosophe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah oui&nbsp;! tu peux bien plaisanter,
+grand voyou, grande gouape, grand saligaud&nbsp;! Point de cochon, point
+de lard&nbsp;; point de jambon, point de saucisses. Tu mangeras ton pain
+sec, grand mandrin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cette réception n'était pas tout à fait du goût de
+Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et de ces
+prophéties.</p>
+<p class="justify">L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux
+sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui
+fit bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton ne
+laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient suivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec
+mon pain&nbsp;? continua-t-elle, gourmande.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu mangeras de la m&hellip;, nom de
+Dieu&nbsp;!&hellip; tonna-t-il.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se tut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fais à manger à cette bête et
+vivement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale «&nbsp;viôce&nbsp;»<a name="fr_2"
+href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, ragea la femme, en bousculant le
+chien.</p>
+<p class="justify">Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de
+Lisée.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>CHAPITRE II</strong></h2>
+<p class="justify">La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps
+que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.</p>
+<p class="justify">Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé
+une petite terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la
+relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle encore
+épais les petits chats endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et
+de ces deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n'avait aucune
+raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à côté d'eux et
+s'endormit.</p>
+<p class="justify">La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant
+qu'elle ne connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre
+pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense
+intérêt ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en
+s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible&nbsp;: elle
+augura bien de sa jeunesse&nbsp;; sa maternité généreuse pouvait
+s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes minets, ne
+leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il était, elle
+connaissait sa race, elle l'adopta.</p>
+<p class="justify">Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du
+trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis
+et Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir bien
+flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se
+réveilla point pour autant et continua de reposer en paix entre ses deux
+frères adoptifs.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son
+pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle
+fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la grange
+et dans les hangars de la maison.</p>
+<p class="justify">Lisée mangea à même dans la soupière la potée de
+soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un
+chanteau de pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
+demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se
+déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant comme
+un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du sommeil des
+justes.</p>
+<p class="justify">Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se
+coucher seule dans le lit de la chambre haute.</p>
+<p class="justify">Au réveil, la situation restait, naturellement, fort
+tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi
+sans consulter sa femme&nbsp;; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon,
+c'était évidemment osé, enfin&nbsp;! &hellip; d'autant plus que rien ne
+le pressait de se reprocurer un fusil et un chien&nbsp;! oh&nbsp;!
+quoique&nbsp;! &hellip; Et puis, zut&nbsp;! il fallait tout de même, un
+jour ou l'autre, qu'il retrouvât l'argent nécessaire à ce rachat
+indispensable. Donc, un peu plus tôt ou un peu plus tard&nbsp;!
+&hellip;</p>
+<p class="justify">Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se
+sentait fautif.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.</p>
+<p class="justify">Dès le premier coup de l'angélus, debout en même
+temps que ses poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle
+où Lisée, pour temporiser, fit semblant de dormir encore.</p>
+<p class="justify">Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer
+ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien
+forcé d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
+digne et sévère pour en imposer à sa vieille.</p>
+<p class="justify">L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer
+la scène de la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
+pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la main
+leste&nbsp;; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait
+l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle dépassait
+certaines limites qui n'avaient, hélas&nbsp;! rien de fixe, de recevoir
+une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups de pied au
+derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que braconnier comme
+charbonnier est maître en sa baraque, que c'est le mari qui est fait
+pour porter la culotte, et que l'homme, nom de Dieu&nbsp;! c'est
+l'homme&nbsp;! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, à vrai dire,
+prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à la critique, car,
+durant la nuit, pris de besoins pressants, il s'était soulagé
+abondamment et de toutes façons. Une borne odorante, et d'une taille
+magnifique pour un tel animal, se dressait devant le pied du buffet, et
+une superbe rigole, avec lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du
+même buffet jusqu'à la porte de la cuisine.</p>
+<p class="justify">En contemplant ce désastre, toute la colère de la
+Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur
+et rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
+chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier responsable dans
+cette sale affaire&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait,
+ta rosse, et comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une
+écurie ici&nbsp;! Ce n'était pas assez de nous ôter le pain de la bouche
+pour l'acheter, il faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par
+la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! quoi&nbsp;? fit Lisée, comme
+arraché à de graves réflexions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est de ta viôce que je parle, ta sale
+charogne de chien&nbsp;; ah&nbsp;! je m'en vas te le balayer, moi, tu
+vas voir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la
+matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Boui&nbsp;! boui&nbsp;! vouaou&nbsp;!&nbsp;»
+s'exclama plaintivement et en sautant de côté le petit chien, tandis que
+ses deux camarades chats, subitement réveillés eux aussi, faisaient
+leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en
+montrant les dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les
+bêtes de la chambrée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une
+mauvaise foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr
+qu'ils vont quitter la maison et nous serons dévorés par les
+souris&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fous-moi la paix, nom de Dieu&nbsp;!
+répliqua Lisée, révolté d'une telle injustice et de tant de lâcheté, et
+ne te venge pas sur une bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas
+de sa faute, c'est de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la
+cuisine entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise&nbsp;; il
+ne peut pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête
+propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer&nbsp;:
+c'était sûrement pour qu'on lui ouvre &hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors pourquoi ne l'as-tu pas
+fait&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;? pourquoi&nbsp;? est-ce
+que je me souvenais&nbsp;? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu
+n'en sais rien. Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et
+menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y
+reprenne à toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête
+gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans qu'il
+y ait eu entre eux la moindre histoire&nbsp;! Et tu viens me dire que
+c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, espèce de
+rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. Recommence que je te
+dis&nbsp;! recommence si tu as envie que je te
+«&nbsp;bredouche&nbsp;».</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Doux Jésus&nbsp;! attesta la Guélotte,
+être fichue à la porte de chez soi par un chien&nbsp;! Cochon&nbsp;!
+marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d'une
+fois&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans
+dire mot, de manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés
+cria sur le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les
+jeunes chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
+s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui mangeait des
+épluchures derrière la chaise de son maître, dressa subitement son petit
+mufle.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Wrraou&nbsp;! bou&nbsp;! bou&nbsp;!&nbsp;»
+s'exclama-t-il d'un ton cependant encore timide et incertain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que j'entends&nbsp;?
+interrogea Philomen, petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme
+il l'avait promis, venait voir le cochon annoncé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, le voilà, le cochon, ragea la
+Guélotte en désignant de l'&oelig;il son mari.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'as donc ramené un chien&nbsp;?
+questionna le chasseur, en tordant du pouce et de l'index sa forte
+moustache blonde. Ben&nbsp;! elle est bonne, celle-là. Il ne se gêne
+pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien qu'il se sent chez
+lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parbleu, elle est la maîtresse ici,
+cette viôce-là, reprit la femme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On ne te demande pas la messe, à toi,
+coupa Lisée. Viens ici, viens, mon petit Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacrédié, mais c'est un tout beau&nbsp;!
+continua Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et intelligent, renchérit Lisée. Je
+crois que ça fera un crâne chien&nbsp;! C'est Pépé qui me l'a fait
+avoir. Il vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure
+porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu sais, un bon
+corniau, un premier chien, un lanceur épatant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand les corniaux se mêlent d'être
+bons, il n'y en a pas pour leur damer le pion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens faire voir ta gueugueule, mon
+petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;oui, oui, une gueule noire, il est
+robuste&nbsp;; les dents sont bien plantées, l'oreille est double,
+l'attache est nerveuse et il a l'os du crâne pointu, signe de race.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et regarde-moi ce fouet&nbsp;! ajouta
+Lisée&nbsp;; hein, est-ce fin&nbsp;! Ah&nbsp;! oui, une belle bête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une belle robe aussi, ma foi&nbsp;!
+blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c'est
+rare&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et puis, il sera bon, tu sais,
+sûrement&nbsp;; ce sera le meilleur de la portée&nbsp;! C'est la mère
+elle-même qui l'a choisi&nbsp;! Oui, quand la chienne a eu fait ses
+petits, le gros, qui connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne
+voulait lui laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la
+cuisine pendant qu'il faisait transbahuter toute la petite famille sur
+un sac dans la pièce voisine. Tu sais alors ce que font les
+mères&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai entendu dire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand elles retournent à leur niche et
+qu'elles ne trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la
+chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la retrouver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si elles ont vite fait, à qui le
+contes-tu&nbsp;? Quand la Cybèle que j'avais avant ma Bellone avait
+déballé et que je lui tuais tous ses petits, si je n'avais pas bien soin
+de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les décrotter et
+me les ramenait un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien
+mieux, ma vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre
+bas, elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont
+avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des
+douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a repris la
+chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la
+maison, elle est allée chercher ses deux chiots à l'endroit où elle les
+avait déposés trois heures auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car
+elle n'en pouvait ramener qu'un à la fois entre ses dents, pendu par la
+peau du cou. L'un d'eux a péri, mais l'autre, faut croire qu'il était
+costaud, a vécu et je l'ai élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de
+Sancey, un bon suiveur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment
+on reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de
+préférence&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, je me rappelle, attends
+voir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai
+dit qu'avait fait le gros, et les chiennes viennent les reprendre pour
+les reporter à leur couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair
+de ces braves bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs
+nourrissons, mais bernique&nbsp;; là, c'est comme au trou pour
+passer&nbsp;: chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les
+relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un après
+l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le premier
+qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça sera le
+meilleur en tout, le chien sans tares, au nez excellent, au corps râblé
+et fin, à la patte solide, un maître chien, quoi. C'est Miraut que la
+chienne a repris le premier dans le tas. Voilà ce qui m'a décidé
+définitivement. Je savais bien, au fond que j'avais toujours le temps de
+retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous
+les jours&nbsp;; d'autant que le gros qui est un bon type et un vieux
+copain à Pépé, un homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a
+dit comme ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas
+marchand de chiens, moi&nbsp;! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un
+chasseur qui en aurait «&nbsp;de besoin&nbsp;», toi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Jamais&nbsp;! que j'ai répondu, mais,
+la civilité&hellip;</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Ta, ta, ta, tu paieras une bonne
+bouteille et le premier lièvre qu'il te fera tuer, nous le boulotterons
+ensemble, toi, Pépé et moi. C'est-y entendu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Vas-y&nbsp;! que j'ai répliqué, et on
+s'a serré la louche. Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour
+ta gosse, pour s'acheter ce qu'elle voudra, «&nbsp;pasque&nbsp;» je vois
+bien que ça lui fera mal au c&oelig;ur de quitter son petit toutou. Mais
+elle peut être tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien
+soigné&nbsp;; mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon
+qui touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
+souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as foutrement raison, approuva
+Philomen. Si j'avais connu le salaud qui, l'année passée, a fichu un
+coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son coup de
+fourche, moi, et avec usure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Éreinter une bête sans raisons, ou parce
+qu'elle a lapé l'assiette d'un chat, ou gobé un &oelig;uf dans un nid,
+c'est être trop brute ou trop lâche&nbsp;! Si mon chien fait des
+sottises, je suis solide pour les payer, j'ai jamais refusé de
+rembourser les dégâts quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes
+bêtes c'est la même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un
+d'autre que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
+taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage pas,
+s'ils la méritent&nbsp;; seulement nous autres, on sait ce qu'on fait
+quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un mauvais
+coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà&nbsp;! Si on buvait une goutte,
+proposa Lisée. J't'ai pas seulement remercié de m'avoir ramené mon sac
+de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, bien content, et tu sais que je ne
+l'ai pas payée trop cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle
+et ses agneaux&nbsp;; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils
+me repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la mère
+de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai racheté le «&nbsp;Faucheux <a
+name="fr_3" href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a>&nbsp;» du père Denis, il ne
+peut plus chasser, lui&nbsp;; c'est la vue qui baisse et les jambes qui
+ne vont pas&nbsp;; mais son flingot est presque neuf&nbsp;: les canons
+sont solides, les batteries &mdash; écoute&nbsp;! &mdash; sonnent comme
+des clochettes d'argent et il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on
+peut tirer de loin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'as payé cher&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trente francs&nbsp;! c'est pour rien.
+Quand je songe que j'ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à
+Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps autour de sa
+ferme&hellip; sûrement il ne valait pas çui-là. Tu vois bien que ma
+femme n'avait pas de raisons pour gueuler comme une poule qui a les
+pattes dans de l'eau chaude.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! les femmes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la tienne&nbsp;! mon vieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la tienne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut, petit salaud, quand tu auras
+fini de resiller mes savates&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! il n'a pas fini de t'en
+bouffer des chaussettes et des croquenots et des tire-jus, tu veux
+encore entendre plus d'une chanson de ce côté-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis là pour répondre un peu, et puis
+ça lui apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus
+dessous. Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être
+qu'elle rangera le reste&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'il y vienne seulement, ta sale murie,
+fourrer son nez dans mon linge&nbsp;! menaça la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il
+siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux
+gambader sur leurs pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée,
+je vais te montrer ton domaine maintenant&nbsp;; nous allons partir au
+bois faire quelques fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous
+remettre d'aplomb quand on a la grosse tête.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Crois-tu, confia la Guélotte à sa
+voisine, la grande Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent
+partis, crois-tu que mon grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la
+maison&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y a bien pitié à toi&nbsp;! concéda
+l'autre qui n'aimait guère que ses poules.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si encore on avait le moyen&nbsp;! Mais
+nous avons déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus&nbsp;!
+Ah&nbsp;! bon Dieu de bon Dieu&nbsp;! et il va rechasser, reprendre des
+permis, des actions&nbsp;; dépenser des sous à acheter de la poudre, du
+plomb, des fournitures de toutes sortes, et se faire repincer quand la
+chasse sera fermée, «&nbsp;pasque&nbsp;», j'le connais, ce grand
+mandrin-là, il ne pourra pas se tenir de braconner.</p>
+<p class="justify">La grande Phémie qui était vieille fille et, selon
+toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
+son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant sa
+petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les événements ne
+lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
+expérimentalement&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les hommes, c'est tous des
+cochons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et
+émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes inspirées par
+l'annonce du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les petits chiens, ça mord tout, ça
+bouffe tout&nbsp;! J'ai bien peur que ta sale murie ne s'en vienne rôder
+autour de ma porte, épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver<a
+name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a>, les faire se sauver
+ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque
+fois qu'il passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous
+les nids&nbsp;: il s'en paye des omelettes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourvu que le sien ne s'y mette
+pas&nbsp;! espéra la Guélotte qui voyait les nuages noirs s'accumuler
+sur sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! les jeunes chiens, tu sais,
+renchérit la vieille, il faut faire bien attention à eux et ne pas les
+manquer. Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de
+trique, autrement c'est fichu&nbsp;! Ah&nbsp;! ton homme aurait bien
+mieux fait de ne pas se saouler hier et de te ramener un petit
+cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Las moi&nbsp;! se lamenta la Guélotte,
+accablée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et s'il se met à les manger, les poules,
+ou à saigner les lapins, ou à courser les moutons&nbsp;? Le Cibeau du
+maître d'école, celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en
+a fait payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir
+des sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures de
+la «&nbsp;mairerie&nbsp;», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa
+sale rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
+dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
+changement.</p>
+<p class="justify">La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces
+histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore
+par la méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
+la bêtise et l'égoïsme de son homme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour son plaisir, rageait-elle, pour son
+seul plaisir, dans quelle position va-t-il nous mettre&nbsp;? Et dire
+qu'il ne m'a même pas demandé avis&nbsp;! J'suis donc la dernière des
+dernières&nbsp;: ah&nbsp;! la grande vache&nbsp;! la grande
+fripouille&nbsp;! Mais ils n'ont pas fini, son sale Azor et lui, j'te
+leur en foutrai des soupes claires et des pommes de terre cuites à
+l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas de ma faute&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu devrais tâcher de lui faire crever sa
+rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile&nbsp;! J'vais te
+dire comment on s'y prend&nbsp;: tu n'auras qu'à lui donner une éponge
+grillée dans du beurre ou dans du saindoux&nbsp;; une fois frit, cela se
+réduit à presque rien&nbsp;; comme cela sent bon la graisse, ces
+voraces-là te bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de
+rien&nbsp;; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine&nbsp;;
+au bout de quelque temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer
+ni d'un côté ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales
+goulus&nbsp;! Et va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir
+après celui qui a fait le coup&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte réfléchissait.</p>
+<p class="justify">Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent
+pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
+danger, quoi qu'en dît la Phémie.</p>
+<p class="justify">Lisée aimait ses chiens.</p>
+<p class="justify">Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de
+toutes sortes et de toutes couleurs&nbsp;: il en avait eu un &mdash; il
+y a bien longtemps de ça &mdash; mangé du loup&nbsp;; un autre décousu
+par un sanglier, un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre
+qu'il serrait de trop près&nbsp;: tous deux, le capucin le premier et le
+chien immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
+et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter les
+deux cadavres&nbsp;; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
+tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu&nbsp;: perdu, tué,
+volé&nbsp;? Nul ne savait&nbsp;! Lisée avait eu bien du chagrin chaque
+fois qu'un tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
+quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
+compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de
+piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger où l'herbe
+poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.</p>
+<p class="justify">Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux
+que le jour où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds,
+empoisonné.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! oui&nbsp;! ce n'était pas oublié&nbsp;!
+Maintenant encore, quand on évoquait la chose, ses veines du front se
+tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés s'arrondissaient
+comme des maillets, prêts à cogner.</p>
+<p class="justify">Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné
+son chien, il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête
+aussi minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
+pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait réuni
+un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui
+tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche hypocrite qui n'osait
+pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, différant
+la vengeance jusqu'au moment où l'affaire serait presque oubliée et où
+l'autre n'y penserait plus.</p>
+<p class="justify">Et puis, un beau soir que son empoisonneur était
+parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu
+s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le
+chasseur l'aborda carrément sur la route, se nomma&nbsp;: «&nbsp;C'est
+moi Lisée&nbsp;!&nbsp;» puis lui rappela les faits, lui fournit les
+preuves, le traita d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement
+souffleté, le colleta.</p>
+<p class="justify">Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps
+endigué, remontant du plus profond de son c&oelig;ur, il avait
+administré au chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces
+volées de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
+cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant
+d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.</p>
+<p class="justify">Mais pas un chien n'avait péri depuis au
+village&nbsp;: la leçon avait profité.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Empoisonner Miraut&nbsp;!&nbsp;» Lisée
+n'aurait ni trêve, ni repos avant d'avoir découvert l'assassin. C'était
+courir un trop gros risque, se vouer à une existence plus infernale
+encore, car alors, nulle journée ne se passerait sans insultes, ni
+gifles, ni coups de pied quelque part.</p>
+<p class="justify">Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est
+pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se
+tordre et se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les
+boyaux et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
+vous décrocher les foies.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! le vieux Finaud&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était rentré, plein comme un boudin, après une
+tournée apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait
+pas la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
+l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il s'est nourri, disait en riant
+Lisée&nbsp;; sûrement qu'il aura dû bouffer quelque mondure de vache<a
+name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a> ou quelque ventraille de
+mouton.</p>
+<p class="justify">Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé
+à l'écurie pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait
+été une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
+stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui dire
+bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il
+avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le train de derrière
+paralysé refusait déjà tout service, les jambes étaient raides.</p>
+<p class="justify">Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait
+hurlé un long coup de souffrance et de rage.</p>
+<p class="justify">Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris
+son chien dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
+déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui avait
+ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'&oelig;il qui était
+encore assez clair. Il avait vu tout de suite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de Dieu&nbsp;! Mon chien est
+empoisonné&nbsp;! Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du
+lait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Finaud avait difficilement avalé le lait,
+contrepoison trop peu énergique, puis il était retombé dans son
+abattement douloureux&nbsp;; son poil se hérissait, ses yeux
+s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre et
+tremblait de froid.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon
+Dieu de bon Dieu&nbsp;? rageait Lisée&nbsp;; si je le savais
+seulement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et Philomen était venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut le faire dégueuler&nbsp;! avait-il
+ordonné. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec
+et j'en ai toujours à la maison.</p>
+<p class="justify">Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son
+vieux chien pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
+ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.</p>
+<p class="justify">Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la
+strychnine probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait
+produit son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
+aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre immédiatement. Mais
+le pouvait-on&nbsp;? Il était probable que cela avait dû débuter par de
+fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute
+souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse étonné et
+muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que
+la bête hurlât par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de
+raidissement étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares
+et l'&oelig;il semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
+tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son maître.
+Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et les amis
+qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut
+avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces grosses mains
+tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse
+apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces écorces tannées et
+dans ces c&oelig;urs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises
+et que le chien, en se raidissant, se prit à hurler, leurs yeux
+devinrent humides, brillants&nbsp;; l'on sentait en eux de la douleur et
+de la colère, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de
+paraître bête, avala silencieusement une larme en mordant sa
+moustache.</p>
+<p class="justify">Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux
+Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
+partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules voûtées
+et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre laquelle rien ne les
+avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé<a name="fr_6"
+href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a>, la tête dans les mains, pleurait
+silencieusement son chien.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! que non&nbsp;! La Guélotte ne voulait plus
+de ces scènes-là chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut
+des sous, surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
+simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, ses deux
+ennemis&nbsp;: son mari et le chien&nbsp;; les faire souffrir l'un par
+l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, mettre Lisée
+en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait
+sûrement le dressage pour exaspérer son homme, le dégoûter de sa rosse
+et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout
+profit pour le ménage.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! elle trouverait bien&nbsp;! D'abord, elle
+allait dorénavant laisser les ordures en place&nbsp;: le patron les
+enlèverait lui-même si ça lui disait&nbsp;; quant à la soupe, elle
+serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avisât de toucher au
+linge, aux chaussures ou aux vêtements&nbsp;; qu'il s'avisât de courir
+après les poules et de «&nbsp;coucouter&nbsp;» les &oelig;ufs&nbsp;! Le
+manche à balai était là, peut-être, et le fouet aussi, et son homme
+n'aurait rien à dire là contre, c'était du dressage, quoi&nbsp;! on ne
+peut pas se laisser dévorer par une bête&nbsp;! Et au besoin elle
+jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien.
+Lesquels&nbsp;? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait
+certainement.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage
+enfin et qu'il disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur
+d'une saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes&nbsp;; il en entendrait
+des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
+comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère&nbsp;! Il
+aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et
+il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rongé
+à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et ses pantalons, et son
+fourbi, et il irait se faire raccommoder ça où il voudrait, chez le cher
+ami qui lui avait déniché son animal. Ah&nbsp;! on verrait bien qui
+est-ce qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c'est qui
+parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de Pépé ou à ce
+propre à rien de gros de Rocfontaine.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>CHAPITRE IV</strong></h2>
+<p class="justify">Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à
+la promenade. Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte,
+Miraut, avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
+s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire piquer une
+tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui ricana&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il pouvait seulement lui faire
+ramasser une bonne bûche et lui cabosser le nez comme je
+voudrais&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant
+d'entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui, peut-être
+simplement pour faire rager sa femme et lui prouver que son affection
+n'était point amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de
+zézaiement maternel&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que n'est-i content ce petit ciencien de
+sortir avec son papa Lisée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant
+le nez.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'on va-t'i serser des
+yèvres&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bou&nbsp;! hou&nbsp;! reprenait le petit
+chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand idiot&nbsp;! ricanait la femme
+tandis qu'ils gagnaient la porte tous deux, l'un gambadant, la gorge
+pleine d'abois joyeux, l'autre riant silencieusement dans sa barbe de
+bouc.</p>
+<p class="justify">Miraut avait compris le sens général des paroles de
+Lisée. Il savait qu'on allait sortir et courir et jouer&nbsp;; la
+direction de la porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs
+cette merveilleuse promesse.</p>
+<p class="justify">Il est deux séries de mots que les jeunes chiens
+saisissent extrêmement vite&nbsp;: ceux qui servent à les appeler à la
+pâtée, ceux qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
+correspondent à la satisfaction des deux grands besoins primordiaux des
+jeunes bêtes domestiquées&nbsp;: la nourriture et le mouvement. Tous
+leurs instincts sont donc perpétuellement tendus vers l'accomplissement
+des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard, avec d'autres
+besoins, naissent d'autres aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva
+à ouvrir toutes portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à
+apprendre à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
+grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
+bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue de la
+gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.</p>
+<p class="justify">Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque
+d'intelligence qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son
+chien les plus belles espérances.</p>
+<p class="justify">Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre
+du village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie
+principale, de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays
+qu'il allait habiter.</p>
+<p class="justify">Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas
+marcher tout seul.</p>
+<p class="justify">Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité
+dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être qu'elles
+n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands
+fracas, tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
+piaillait des roc-cô-dê&nbsp;! menaçants et furieux, tout en se
+retirant, lui aussi, avec prudence.</p>
+<p class="justify">Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui
+l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait
+peut-être transformer en offensive vigoureuse son élan en avant,
+lorsqu'un mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici&nbsp;! Veux-tu bien&nbsp;!&hellip;
+petit polisson&nbsp;! Faut laisser les poules tranquilles&nbsp;! Allons,
+viens ici&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut,
+quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de
+Lisée, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.</p>
+<p class="justify">Un petit bâton sollicita son attention&nbsp;: il s'en
+saisit et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement
+jusqu'à la première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
+hésiter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale&nbsp;! petit sale&nbsp;! veux-tu
+bien lâcher ça&nbsp;! gronda Lisée.</p>
+<p class="justify">Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son
+maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon
+et allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
+roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, viens-tu&nbsp;? reprit son
+maître.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut ne bougeait pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viendras-tu donc, traînard&nbsp;!
+accentua Lisée.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut se fichait de la parole du maître et,
+sans plus remuer qu'une souche, semblait médusé là, par quelque
+effrayant spectacle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc&nbsp;?
+interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers
+laquelle Miraut regardait toujours. &mdash; Ah&nbsp;! c'est toi, ma
+vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bêbê&nbsp;! Ah&nbsp;!
+on ne le connaît pas encore, çui-là&nbsp;! Allons, viens voir, viens,
+j'vas te présenter.</p>
+<p class="justify">La chienne, en découvrant deux rangées superbes de
+crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
+frétillant du fouet et tortillant du derrière.</p>
+<p class="justify">C'était la chienne de l'ami Philomen&nbsp;: elle
+avait souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son
+maître et s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.</p>
+<p class="justify">Lisée flatta la bête et appela Mimi.</p>
+<p class="justify">En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la
+fois du plaisir et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.</p>
+<p class="justify">Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une
+brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
+hauteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! allons&nbsp;! calma Lisée
+d'une voix conciliante, allons&nbsp;! tu vois bien que c'est un
+petit&nbsp;; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est
+un gosse et que vous allez faire une paire d'amis.</p>
+<p class="justify">Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui,
+elle, toujours digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur
+toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé,
+ce qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
+promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre pour y
+reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner
+le sexe.</p>
+<p class="justify">Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
+complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
+indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient abolies. Et
+elle se laissa complaisamment lécher la gueule par Miraut, qui flattait
+en elle une puissance redoutable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, c'est très bien, conclut Lisée
+en lui donnant une petite tape d'amitié sur la tête&nbsp;; vous voilà
+copains comme cochons, à présent.</p>
+<p class="justify">Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa
+flânerie par les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute
+autre pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.</p>
+<p class="justify">On continua la traversée. Mais pas un azor du
+village, du roquet de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière,
+n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire
+connaissance.</p>
+<p class="justify">On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise
+dans l'&oelig;il et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et
+rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des
+stations sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins
+et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes
+ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la
+dernière, qui se trouva être un peu tendue.</p>
+<p class="justify">Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille
+fille hargneuse qui avait façonné son chien à son image, accueillit le
+passage de Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
+d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des autres
+camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut,
+l'&oelig;il clair, la queue frétillante pour une salutation cordiale,
+l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment troussées, se
+précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être de prendre sur
+celui-là, plus faible, sa revanche des injures et des mépris dont
+l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indigènes chiens de
+Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient
+sentir ce casanier puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.</p>
+<p class="justify">Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul
+doute, écopé d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième
+fois de la journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la
+généalogie de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle,
+quand la Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé
+sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, se
+trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi traître
+que peu chevaleresque du roquet.</p>
+<p class="justify">Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes
+à l'attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de
+Souris, le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
+l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça vigoureusement le
+derrière.</p>
+<p class="justify">L'autre n'attendit point son reste et, hurlant,
+décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait
+toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
+surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
+inattendue.</p>
+<p class="justify">Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa
+protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son
+derrière, l'&oelig;il encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
+frémissant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! tu vois, constata
+Lisée&nbsp;; elle sent déjà que ce sera un crâne chien, un bon camarade,
+et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le défend comme si
+elle était sa mère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si ton chien était aussi bien une
+chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre
+elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
+s'accordent parfaitement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sauf quand il y a une chienne en folie
+dans le pays.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! dans ce cas-là, reprit le
+cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore
+ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est
+passé, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées
+morues de rien du tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu,
+et pas même bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir
+de ce qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourtant, insista Lisée, il y a des
+chiens chez qui ça dure&nbsp;: ainsi le Turc du Vernois et le Samson de
+Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la
+pile.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne m'étonne pas&nbsp;: ce sont les
+plus forts du pays. Dès qu'une femelle s'échauffe, ils sont là et, comme
+les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux
+que ça se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore
+oubliée, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la
+chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La chiennerie, quand ça veut, c'est
+presque aussi cochon que l'humanité, affirma Lisée en manière de
+conclusion.</p>
+<p class="justify">Et il sortit du village et prit à travers champs le
+sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
+s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le
+regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant qu'il ne la
+renvoyât à la maison.</p>
+<p class="justify">Comme on était encore dans le temps de la chasse et
+que les travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
+l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'après
+tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça commencerait son
+dressage.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les
+taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de
+son maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.</p>
+<p class="justify">Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant
+à la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la
+bonne bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
+se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
+autre.</p>
+<p class="justify">Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait
+point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
+jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais il
+n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête aussi
+rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se retourna
+pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas de
+charge&nbsp;; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
+yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.</p>
+<p class="justify">Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant
+plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des
+deux côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
+colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens ici, viens&nbsp;! petit
+imbécile&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un dernier coup d'&oelig;il à la chienne qui gagnait
+la lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur
+à l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, Miraut
+revint lécher la main pendante du patron.</p>
+<p class="justify">On arriva à la coupe.</p>
+<p class="justify">Le petit chien, marchant dans les foulées de son
+maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en
+hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le
+transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
+douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut
+attendit, pensant qu'on allait jouer&nbsp;; mais dès qu'il vit que le
+maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre,
+les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après
+l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises
+il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne
+prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun
+résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les
+champs.</p>
+<p class="justify">Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment
+louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en
+attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et
+l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
+explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa
+juvénile ardeur.</p>
+<p class="justify">De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et
+mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
+profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert,
+il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée
+fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée
+pour en attaquer une nouvelle.</p>
+<p class="justify">Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout
+joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
+la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et
+veulent déterrer les taupes&nbsp;; plus tard, quand ils sont de bonne
+race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le
+chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son
+compagnon&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez&nbsp;! attrape-le, le
+«&nbsp;boussot&nbsp;» <a name="fr_7"
+href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a>&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment, tu ne l'as pas
+encore&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! tu lances déjà, mon
+gaillard, y a du bon, alors, y a du pied&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut
+la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de
+ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
+bois.</p>
+<p class="justify">Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la
+blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite
+jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la
+terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
+du sommeil de l'innocence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré petit voyou, s'écria Lisée en
+venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est
+déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle
+t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.</p>
+<p class="justify">Et, tout attendri par cette évocation et aussi par
+cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
+l'emmena vers la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à
+se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se
+trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
+blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans
+son derrière de chien.</p>
+<p class="justify">Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait
+jamais battu auparavant.</p>
+<p class="justify">Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait
+apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard
+et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
+reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que
+possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège
+dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point
+désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant
+l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se
+rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle
+dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait
+traîtreusement les côtes à coups de sabots.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte
+quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que
+lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le
+moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes,
+ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
+continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le
+coussin, sous le poêle.</p>
+<p class="justify">Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de
+faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire,
+poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises
+et le canapé en lançant des vrraou et des pfff&hellip; aussi inoffensifs
+que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
+s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune
+chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons
+amis qu'ils étaient.</p>
+<p class="justify">Mique aimait autant Miraut que ses petits&nbsp;;
+peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des
+jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.</p>
+<p class="justify">Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les
+puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait.
+Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou
+les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
+la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
+l'avertissait en le priant de cesser.</p>
+<p class="justify">D'autres fois il la tirait violemment par la queue,
+ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
+secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût
+certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue
+et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se
+serait permis à son égard de semblables fantaisies.</p>
+<p class="justify">Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la
+maman pour l'enfant terrible qui a bon c&oelig;ur et qui sera fort, et
+elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il veut casser les reins à ma chatte,
+hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son
+c&oelig;ur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer
+les yeux en tendant les pattes en avant.</p>
+<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec
+vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le
+laisser-faire de la chatte&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui
+faisait rien&nbsp;! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la
+maison, une si bonne ratière&nbsp;! Elle partira dans les champs, comme
+çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la
+vermine dehors et en crèvera «&nbsp;pasqu'il&nbsp;» y aura un salaud de
+chien à la maison. Ah&nbsp;! mais non&nbsp;! tu sais, pas de ça. Tu as
+amené un chien, c'est bon&nbsp;; il est là, qu'il y reste, mais moi je
+veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie
+tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra
+chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est
+là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se
+balader si ça lui chante.</p>
+<p class="justify">Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand
+il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la
+grande remise, près de l'écurie des vaches.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner
+un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour
+la première fois les avantages de la claustration.</p>
+<p class="justify">Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la
+remise le petit chien&nbsp;; la manière forte convenait à son
+tempérament&nbsp;; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle
+interpella violemment Miraut&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, charogne&nbsp;! à la paille.
+Vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Celui-ci, qui espérait accompagner le patron,
+n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau,
+auprès de ses amis les chats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu vas obéir, sale
+bête&nbsp;? continua-t-elle.</p>
+<p class="justify">Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes
+ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie
+rosse&nbsp;: pas moyen de le faire obéir&nbsp;! Ah&nbsp;! tu as fait une
+belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il
+t'écoutera jamais à la chasse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les bêtes, c'est comme les gens, riposta
+Lisée&nbsp;; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore,
+sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi,
+comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de
+bon. Toujours aussi chameau&nbsp;! &hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est ça, recommence&nbsp;! C'est moi
+maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'écoute rien&nbsp;? tu vas
+voir&nbsp;! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Lentement, ayant bien compris que le patron prenait
+sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé
+sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
+s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon beau, viens avec moi, viens,
+continua Lisée&nbsp;; tu sais bien que je ne veux pas te battre,
+moi&nbsp;; allons nous coucher.</p>
+<p class="justify">Et, tenant son chien par le collier, le caressant,
+tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la
+queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.</p>
+<p class="justify">Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent
+une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise,
+toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La belle paire ricana-t-elle. Ah&nbsp;!
+je suis bien montée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua
+le chasseur.</p>
+<p class="justify">Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille
+qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher&nbsp;;
+puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le
+quitter.</p>
+<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui
+s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il
+voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
+nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.</p>
+<p class="justify">Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de
+tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des
+yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
+de l'emmener.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reste&nbsp;! commanda assez
+énergiquement Lisée.</p>
+<p class="justify">Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait
+de trop sec, il ajouta, persuasif&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Couche-toi, mon petit, voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, n'entendant que le ton amical de cette
+suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur
+sa décision, se précipita de nouveau pour sortir&nbsp;; mais Lisée se
+hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
+pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en
+désespéré.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'entends, reprit la femme, il fait
+un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te défends d'aller le toucher,
+ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout
+seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait
+pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu,
+ça lui fera la voix.</p>
+<p class="justify">Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte
+close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De
+temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était
+peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
+délivrer.</p>
+<p class="justify">Mais quand il entendit le martèlement des souliers de
+Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
+tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il
+sauta contre la porte qu'il mordit de tout son c&oelig;ur et essaya même
+d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.</p>
+<p class="justify">Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent
+évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des
+inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt
+de rancune farouche&nbsp;; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte
+de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna
+sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse
+et finalement se coucha en rond et s'endormit.</p>
+<p class="justify">Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ,
+seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui
+s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que
+peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.</p>
+<p class="justify">Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la
+maison que le bruit des sabots de la patronne.</p>
+<p class="justify">Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister,
+qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et
+se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.</p>
+<p class="justify">Il ne s'amusa point à regarder les murs&nbsp;: bien
+que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à
+faire de ce côté&nbsp;; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à
+la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette
+matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
+bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes
+chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui
+semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à
+l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de
+toutes ses pattes pour la faire ouvrir.</p>
+<p class="justify">Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne
+bougea&nbsp;; il gratta alors, rien ne changea&nbsp;; il mordit ensuite
+et ses dents s'enfoncèrent&nbsp;; lorsqu'il les retira, la porte resta
+close.</p>
+<p class="justify">Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte
+qui menaçait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! sale charogne, tu ne veux pas
+te coucher, attends un peu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande
+s'ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la
+main.</p>
+<p class="justify">Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite
+et s'était caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors
+d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
+l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.</p>
+<p class="justify">Il était imprudent de s'aventurer dans cette
+direction&nbsp;: Miraut se tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes
+efforts, mais rien ne fit céder les lourds battants de chêne, armés de
+clous.</p>
+<p class="justify">Et pourtant, peu de chose séparait le chien de
+dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de son
+reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant
+cococo&nbsp;!&hellip; cocodê&nbsp;! et le coq qui battait des ailes,
+faraud.</p>
+<p class="justify">Être si près du but et ne rien pouvoir&nbsp;! Un
+jappement de rage lui échappa.</p>
+<p class="justify">Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre
+de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit
+qu'à se meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint
+se rasseoir sur sa paille.</p>
+<p class="justify">Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se
+dépenser, de se répandre, le tenaillaient&nbsp;; il était nécessaire
+qu'il courût, qu'il portât quelque chose à sa gueule.</p>
+<p class="justify">Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se
+promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la pièce.</p>
+<p class="justify">Un morceau de bois le sollicita&nbsp;: il le mordit,
+le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille&nbsp;; il trouva ensuite
+un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua
+avec frénésie&nbsp;; puis il renversa divers paniers, sauta sur une
+table boiteuse, et, la fièvre de la recherche et de la découverte
+l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit
+des bonds de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula
+d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que
+las, éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
+remords, du sommeil du juste, parmi sa paille&hellip; fraîche au milieu
+d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
+joie.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>CHAPITRE VI</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut aller chercher le chien pour lui
+faire manger sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu peux bien aller le quérir toi-même,
+ta rosse&nbsp;! répliqua la femme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toujours aussi fainéante&nbsp;! riposta
+de nouveau Lisée pour la piquer au vif.</p>
+<p class="justify">Blessée en effet, la Guélotte se redressa
+furibonde&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fainéante, moi&nbsp;! tu devrais bien
+avoir honte, grand vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme
+ça&nbsp;! mais tout ce matin je n'ai pas arrêté une minute de
+travailler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De la langue, compléta le chasseur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'y vais lui ouvrir à ta
+charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et
+que moi je ne suis plus rien que vot' domestique à tous les deux.</p>
+<p class="justify">Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant
+avec la remise.</p>
+<p class="justify">Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux
+écoutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.</p>
+<p class="justify">Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les
+bras au ciel, prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à
+témoin&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jésus&nbsp;! Marie&nbsp;! Joseph&nbsp;!
+Si c'est permis&nbsp;! Mais venez voir ce cochon-là, quel ménage il m'a
+fait&nbsp;! s'il est possible d'imaginer&nbsp;! Oh&nbsp;! mon Dieu, doux
+Jésus&nbsp;! qu'est-ce qu'on veut devenir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant
+que Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se
+demandant avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien
+avait bien pu se rendre encore coupable.</p>
+<p class="justify">Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les
+yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la
+porte, craignant fort la raclée.</p>
+<p class="justify">Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt
+éclata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et
+lui découvrait les chicots.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ben&nbsp;! bon Dieu&nbsp;! celle-là,
+elle est bonne&nbsp;! Quel sacré commerce a-t-il fait&nbsp;? Comment
+diable a-t-il bien pu s'y prendre&nbsp;?</p>
+<p class="justify">La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique.
+Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
+rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux fond de
+culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris de peaux de
+lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux
+antiques balais, des paniers percés, un sac qui ne l'était pas moins,
+une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille,
+très vieille puisque c'était celle dont Lisée se servait quand il
+faisait son service militaire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben&nbsp;! m'est avis qu'il n'a pas
+perdu son temps, lui non plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Murie&nbsp;! charogne, canaille&nbsp;!
+chameau&nbsp;! rageait la Guélotte. Oh&nbsp;! mes peaux de lapins&nbsp;!
+mes trois peaux de lapins&nbsp;! Il les a déchirées et bouffées, le
+cochon&nbsp;! trois peaux de lapins qui valaient bien six
+sous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où étaient-elles&nbsp;? questionna
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elles étaient pendues à une solive du
+plafond.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut pas essayer de me monter le
+coup&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te dis que si&nbsp;! Je te jure que
+si&nbsp;! Tiens, regarde à ces clous, il en reste encore des morceaux,
+la déchirure est toute fraîche.</p>
+<p class="justify">Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait
+décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort.
+Comment avait-il bien pu s'y prendre&nbsp;? Il est vrai qu'elles
+pendaient un peu. Mais, tout de même&hellip;</p>
+<p class="justify">Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec
+sa queue.</p>
+<p class="justify">À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il
+avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
+élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au
+passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa chute.</p>
+<p class="justify">Combien de fois avait-il dû essayer avant de
+réussir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mystère&nbsp;! mais les peaux de lapins l'avaient, à
+coup sûr, rudement tenté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il aimera le poil, conclut le chasseur.
+Gare aux lièvres&nbsp;! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que
+jeunesse se passe&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et mes peaux de lapins&nbsp;? glapit la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tes peaux de lapins, tes peaux de
+lapins&nbsp;!&hellip; M&hellip; pour tes peaux de lapins&nbsp;! Une
+autre fois tu les iras suspendre à la panne faîtière de la grange&nbsp;:
+il n'ira probablement pas les y décrocher.</p>
+<p class="justify">La femme se tut&nbsp;; toutefois, lorsque Miraut
+passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins
+un solide coup de sabot dans les côtes.</p>
+<p class="justify">Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée,
+elle ajouta&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y restera dans sa saleté avec ses
+cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera&nbsp;: ce n'est
+pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un
+ton conciliant.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à
+qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
+mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de
+mal et se mettre enfin debout.</p>
+<p class="justify">Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle
+fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau
+chaude était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
+de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, les
+couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il «&nbsp;allure&nbsp;», ce
+goinfre-là&nbsp;? ronchonna la Guélotte, il n'est donc jamais
+content&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les
+petits mots d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement
+poser son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
+le genou en ayant l'air de dire&nbsp;: «&nbsp;Hé&nbsp;! ne m'oublie
+pas&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le
+braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se
+frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre,
+il se remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
+s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.</p>
+<p class="justify">On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas,
+étonné qu'il eût été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la
+table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les
+yeux mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
+qu'il mastiquait consciencieusement.</p>
+<p class="justify">Elle jeta un cri de rage et se précipita sur
+lui&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miséricorde&nbsp;! Mes souliers du
+dimanche&nbsp;! râla-t-elle.</p>
+<p class="justify">La moitié de l'empeigne était percée comme une
+écumoire et de petits morceaux manquaient.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est les dents qui le tracassent,
+essaya de dire Lisée pour l'excuser.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme
+s'était armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il
+s'était réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer
+sa conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
+traduisait par un débit chez le cordonnier.</p>
+<p class="justify">À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre
+les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
+entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas fichu
+à la porte séance tenante.</p>
+<p class="justify">Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui
+demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes,
+elle en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
+punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la remise.</p>
+<p class="justify">Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui
+se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
+portes.</p>
+<p class="justify">De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où,
+mû par son farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
+minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.</p>
+<p class="justify">La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la
+porte de communication, une chatière avec battant refermant le trou
+avait été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
+selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête ou
+l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle elle se
+glissait.</p>
+<p class="justify">Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien
+que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que
+Miraut, explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son
+nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
+laissant entrevoir un coin de l'écurie.</p>
+<p class="justify">Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux,
+partant plein d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette
+et engagea la tête dans le trou&nbsp;: son émotion grandit, mais le
+battant qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
+gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de toutes ses
+forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que par une méchante
+ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup
+rouler sur son derrière. Il en fut légèrement estomaqué, mais ne
+s'arrêta pas longtemps à chercher les causes de cette catastrophe,
+l'ouverture libre le sollicitant trop vivement.</p>
+<p class="justify">Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le
+long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le
+regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et
+toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les
+émanations puissantes l'intriguèrent extrêmement.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! passer par ce trou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du
+poitrail, mais il ne put aller plus loin.</p>
+<p class="justify">Cependant, la tentation était trop forte&nbsp;; il
+passerait. Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à
+briser afin d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
+s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah&nbsp;! quelles
+odeurs&nbsp;! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
+composites&nbsp;: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
+volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au fond,
+dans cette prison à claire-voie&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! oh&nbsp;! Ceci sentait meilleur encore que
+tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de
+leurs yeux ronds à reflets rouges.</p>
+<p class="justify">Prudemment, il avança le nez contre le treillis,
+étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres
+bizarres qu'il ne connaissait point.</p>
+<p class="justify">Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen
+prolongé, frappa violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela
+claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en
+arrière, alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
+surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un coup de
+pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un aboi sonore.
+Alors les lapins, épouvantés également, se mirent tous en ch&oelig;ur
+et, comme s'ils eussent été pris d'une subite folie, à sauter dans la
+cage, et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer et se
+mordre en poussant des piaillements suraigus.</p>
+<p class="justify">Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance,
+Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin
+dont il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
+selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à
+peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
+royalement heureux, l'&oelig;il brillant, arrondi, salivant de joie,
+prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se
+reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et volter les
+lapins comme une bande de fous, tandis que les b&oelig;ufs regardaient
+tout cela en meuglant.</p>
+<p class="justify">Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent
+du perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se
+fourrer&nbsp;; le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des
+roc-co-co, co-co-dê&nbsp;! furibards, et Miraut, qui ne savait plus
+auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons
+camarades, voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
+ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement trois
+lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière dans
+l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup de mâchoire
+qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir
+se relever, tandis que toutes les autres bêtes de l'écurie, chacune en
+son langage, criaient à qui mieux mieux.</p>
+<p class="justify">Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui
+se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par
+la remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
+Miraut, l'&oelig;il en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
+frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés tournaient et
+retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la géline
+mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques
+gloussements d'agonie.</p>
+<p class="justify">Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes,
+qu'il avait mal agi&nbsp;? Nul ne sait&nbsp;; en tout cas, il saisit
+certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se
+faufiler entre les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en
+vain.</p>
+<p class="justify">La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le
+collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé,
+tapait sur la bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux
+mains, à grands coups de pied ensuite.</p>
+<p class="justify">Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le
+coupable à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte
+des dégâts.</p>
+<p class="justify">Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges,
+ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de
+glousser et de piauler, gisait raide sur les pavés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'auras bien de la chance si tes petits
+lapins ne crèvent pas, conclut la Phémie&nbsp;; pour quant aux poules,
+c'est la première, mais ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont
+goûté&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu, mon Dieu&nbsp;! se lamentait
+la Guélotte, ma meilleure «&nbsp;ouveuse&nbsp;»<a name="fr_8"
+href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a>&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, conseillait l'autre, puisque ton
+soulaud de mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je
+t'ai dit&nbsp;: donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée
+et personne ne saura rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est ce qu'il y a de mieux à faire,
+convint la paysanne&nbsp;; je vais lui en griller une tout de suite.</p>
+<p class="justify">Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par
+les pattes.</p>
+<p class="justify">La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur
+le feu&nbsp;; mais au moment où elle jetait le beurre dedans pour le
+faire chauffer, Lisée rentra inopinément.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, tiens, tiens&nbsp;!
+s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas
+là, on se soigne. Ça ne m'étonne plus que tu te portes bien&nbsp;!
+Qu'est-ce que vous êtes encore en train de fricoter vous deux&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Regarde donc ce que ta rosse m'a fait,
+répliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de
+mes lapins.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dis-moi un peu ce que tu allais faire
+cuire&nbsp;! Il me semble que ça ne t'empêche pas de te soigner, sacrée
+gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah&nbsp;! fichtre
+non&nbsp;! tout pour la gueule&nbsp;! Eh bien, répondras-tu&nbsp;? Tu
+dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu
+voulais manger avec ton pain. En voilà de la pitance&nbsp;! &mdash; Et
+toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, tu vas me faire le
+plaisir de foutre ton camp&nbsp;; je commence à en avoir assez de tes
+histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut,
+marmonnant en lui-même&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on la laissait sortir aussi, cette
+bête, elle ne ferait pas de sottises&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu
+avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence&nbsp;;
+puis, craignant que son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha
+l'éponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux
+travaux du ménage.</p>
+<p class="justify">Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la
+remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du
+poêle. Pour elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
+tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre haute
+que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se fut
+assurée qu'il dormait profondément.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit,
+le lendemain matin.</p>
+<p class="justify">Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un
+tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller
+faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
+sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.</p>
+<p class="justify">Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le
+pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
+retira vivement, sentant le mouillé et le froid.</p>
+<p class="justify">Il se pencha&nbsp;: un liquide jaunâtre, verdâtre
+emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de plus près,
+flaira&hellip;</p>
+<p class="justify">Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce,
+l'interpella&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il y a encore&nbsp;? Tu as
+au moins cassé ton sabot&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, répondit Lisée, mais il y a de
+l'eau dedans. Comment que ça se fait&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De l'eau dedans&nbsp;! Qu'est-ce que tu
+chantes&nbsp;? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes
+sabots&nbsp;? Il ne pleut pas ici&nbsp;; tu es encore saoul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle s'approcha, puis s'exclama&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah grand serin&nbsp;! ah&nbsp;! c'est au
+moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbécile, c'est de la
+pisse&nbsp;! C'est sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura
+arrosés, tes sabots. C'est au moins une pièce bien mise et voilà la
+première fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement
+recommencer tous les jours&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait
+à examiner le liquide.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trempe ton doigt et tu goûteras,
+continua la Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus,
+après.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Savoir, reprit Lisée jouant
+l'incrédulité, si c'est le chien ou les chats&nbsp;; un chien, ça pisse
+davantage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis
+assez, dis-lui de repiquer un coup.</p>
+<p class="justify">Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de
+raconter l'histoire à tout le village.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut&nbsp;! appela Lisée, presque
+convaincu, viens ici&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.</p>
+<p class="justify">Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le
+saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et
+renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la
+voix d'un air courroucé&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu
+as fait là&nbsp;! hein&nbsp;? Que je t'y reprenne&nbsp;! acheva-t-il en
+levant la main et en le menaçant.</p>
+<p class="justify">Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de
+menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
+demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, le
+traitait comme la patronne.</p>
+<p class="justify">Lisée ne frappa point, les grandes corrections
+n'étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance
+avait certainement plus de part que la mauvaise volonté.</p>
+<p class="justify">Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses
+talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout
+prix reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
+qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faudra pas recommencer, hein&nbsp;?
+demanda le maître, conciliant.</p>
+<p class="justify">Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla
+du derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux
+pieds, il se rendait, une vannette à la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne
+recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse
+au fond de les voir si vite réconciliés.</p>
+<p class="justify">Miraut suivit docilement Lisée, observant
+soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et
+des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la
+nuit pour les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
+attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant
+vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les mordant et les
+faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même jeu que Lisée.</p>
+<p class="justify">L'après-midi, il le suivit aux champs.</p>
+<p class="justify">Il longea quelques murs aux pierres odorantes
+compissées par des confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un
+plaisir évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou
+moins secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
+des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit
+jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son maître, une
+demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux alentours.</p>
+<p class="justify">C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient
+guère. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
+venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en lui
+croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des jappements
+furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pût les atteindre
+en sautant en l'air, ils faisaient un détour et s'en allaient passer
+près d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui
+recommençait le même manège.</p>
+<p class="justify">Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique
+qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou
+gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre
+eux et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
+ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
+circuits investigateurs.</p>
+<p class="justify">Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air,
+les perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue
+d'un demi-pied et soufflant comme un phoque.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu es mieux, maintenant&nbsp;! ricana le
+braconnier. Ça t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour
+les chiens de chasse.</p>
+<p class="justify">Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant
+le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les
+pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
+voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance
+en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, l'autre modeste et
+conciliant, mais digne tout de même parce que Lisée était là.</p>
+<p class="justify">Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta
+qu'une demi-minute, car il repartait à sa pâture&nbsp;; Tom fut plus
+prolixe de démonstrations amicales et de jeux particuliers qui
+indiquaient soit une extrême perversité de civilité, soit une très
+grande innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
+cause de son poil long et malpropre assez souvent&nbsp;; du seuil de sa
+porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. Lisée ne
+prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour Miraut cela
+comptait autant que la soupe et les raclées de la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par
+les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une
+porte ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'&oelig;il
+d'inspection alimentaire&nbsp;: les assiettes des chats qu'on laisse
+d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses soins,
+il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de
+pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard qui l'appelait et le
+caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son maître.</p>
+<p class="justify">L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se
+retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui dire&nbsp;:
+«&nbsp;Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t'inquiète pas&nbsp;», puis
+repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations.</p>
+<p class="justify">Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée
+l'attendit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! petit rouleur, tu ne peux
+donc pas me suivre&nbsp;? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou
+l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les côtes si
+tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour
+toi.</p>
+<p class="justify">Ce discours ne convainquit point Miraut et ils
+rentrèrent.</p>
+<p class="justify">Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une
+casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita
+intérieurement de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour
+faire l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
+ne point prendre au préalable conseil de la patronne.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;On n'y goûterait jamais, sans des malheurs
+(&nbsp;?) comme ça&nbsp;», pensa-t-il. Et il s'enquit, par
+reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura
+qu'elle n'était point trop chaude, recommandant en outre à sa femme de
+ne saler que très peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous
+les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands
+gâtent le nez des chiens de chasse.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda
+après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce
+qui excita la colère et lui attira de vertes répliques de sa
+conjointe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À ta place, répliqua-t-il, toujours de
+bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais
+quelques <em>De Profundis</em> et deux ou trois chapelets pour le repos
+de son âme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, moque-toi encore de la religion,
+vieux damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourvu que tu n'y sois pas avec moi,
+c'est tout ce que je demande&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La conversation dévia parce que la Guélotte venait de
+jeter sur le plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de
+dépiauter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne jette pas ces os-là au chien,
+conseilla Lisée&nbsp;; ils ne sont pas bons pour lui&nbsp;; d'abord, il
+ne les mangera pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas pour lui, c'est pour les
+chats, mais il ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas
+y toucher.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne
+contiennent pas de moelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, c'est la viande qui est autour
+qu'il faudra servir à ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os,
+pour lui faire plaisir et à toi aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On ne t'en demande pas tant, je te dis
+de ne pas les lui donner.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les
+mangeât pas, reprit la femme qui s'excitait&nbsp;; eh bien&nbsp;! s'il
+les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain
+matin.</p>
+<p class="justify">Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était
+accouru immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
+croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'avais-je pas prédit&nbsp;? cria Lisée
+triomphant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je lui achèterai des gigots, à ta
+charogne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était
+revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se
+décidait à les ronger et à les avaler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ah&nbsp;! ricana la femme à son tour,
+il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc
+maintenant&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, s'étonna Lisée&nbsp;; c'est
+bien la première fois que je vois un chien de chasse manger des os de
+volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de
+plus. Ah&nbsp;! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui,
+c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
+décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré qu'il
+n'y touchât pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ton chien de race&nbsp;! pure
+porcelaine&nbsp;; donné de confiance. Belle race, ma foi&nbsp;! Ça fera
+une jolie cagne&nbsp;: un sale bâtard de chien que tu t'es laissé
+enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! coupa Lisée, n'autorisant
+pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tué
+une poule et tu l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te
+plaindre si jamais il tord le cou à une deuxième.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si jamais il ose recommencer, menaça la
+Guélotte, je te jure bien que je l'assommerai à coups de trique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi je te promets que si la trique
+est encore là quand j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grande brute, assassin&nbsp;!
+hurla-t-elle, en se levant de table.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui frappe par le bâton doit crever sous
+le bâton&nbsp;! a dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de
+chrétien, sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la cause les
+paroles du Sauveur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a pas de danger qu'il avale une
+boulette ou qu'une voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des
+Martin. Ah&nbsp;! non, je n'aurai pas cette veine&nbsp;: ce qui ne vaut
+rien ne risque rien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ferais mieux de préparer mes souliers
+et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume
+de bonne heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
+Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine
+de livres de foin&nbsp;: ce sera autant que je n'aurai pas à débourser à
+l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu te saouleras avec l'argent et tu
+tâcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En tout cas, conclut Lisée, je ne
+ramènerai sûrement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau
+comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas
+qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas là&nbsp;; je ne tiens
+pas à ce qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
+enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté&nbsp;; il faut
+qu'il puisse courir à son aise&nbsp;: il y a de la place devant la
+maison et dans le verger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ira bien où il voudra. Je m'en moque
+pas mal&nbsp;! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez
+heureuse&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de
+très bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
+maître, l'avait accompagné partout&nbsp;: à l'écurie, à la grange, chez
+Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron
+allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
+partie&nbsp;; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
+enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis et
+Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.</p>
+<p class="justify">Il aboya, croyant à un oubli&nbsp;; mais le roulement
+de la voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses
+appels.</p>
+<p class="justify">Du moins il put le croire&nbsp;; cependant ce n'était
+point par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre
+avec les chats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est toujours imprudent, quand on est
+en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout
+maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
+automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent
+dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du
+vent que c'est bernique pour les reconnaître et revoir jamais les
+salauds qui ont fait le coup.</p>
+<p class="justify">Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait
+eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant
+par derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
+voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.</p>
+<p class="justify">D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur,
+facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre,
+surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs,
+plutôt sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
+instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer une
+laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait
+jamais où.</p>
+<p class="justify">Ces observations et réflexions que Lisée avait
+formulées chez lui maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de
+l'esprit de la Guélotte&nbsp;; c'est pourquoi, flattée d'un vague
+espoir, dès qu'elle jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du
+village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de
+la rue et le lança dehors avec un coup de savate, en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en le retrouver tant que tu voudras
+et reste en route si tu peux.</p>
+<p class="justify">Miraut ne perdit pas une minute&nbsp;; il flaira par
+toute la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une
+flèche.</p>
+<p class="justify">Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à
+côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de
+Velrans, rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
+secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
+s'appuyer sur ses jarrets.</p>
+<p class="justify">Violemment surpris, il se retourna plus prompt que
+l'éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son
+langage, jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
+frétillant de la queue, s'écrasant, l'&oelig;il plein de joie de l'avoir
+si vite retrouvé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;!
+jura Lisée en se grattant la tête&nbsp;; sacré petit salaud&nbsp;!
+Qu'est-ce que je vais faire de toi&nbsp;? C'est au moins ma rosse de
+femme qui t'a lâché trop tôt. Elle l'aura fait exprès, pour sûr. Elle
+savait bien que tu viendrais&nbsp;; ah&nbsp;! «&nbsp;la
+chameau&nbsp;!&nbsp;» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait pas
+fâchée qu'il t'arrive<a name="fr_9" href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a>
+malheur.</p>
+<p class="justify">Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content
+au fond de cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se
+demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
+route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la
+journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre au retour.</p>
+<p class="justify">Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être
+absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans
+doute à s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien embêtant, ça&nbsp;!
+ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner à Longeverne pour te
+ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le
+«&nbsp;calandau&nbsp;». Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille
+au pays&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la
+direction du moulin de Velrans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! s'exclama-t-il au bout d'un
+instant&nbsp;: j'ai trouvé, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui
+jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en
+classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous.</p>
+<p class="justify">Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à
+mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit
+la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui
+apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
+d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son maître
+s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne
+fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestées de
+provisions, le reconduisirent à son logis.</p>
+<p class="justify">De fait, comme elle partageait en pâtons pour la
+mettre en vannettes la pâte emplissant sa «&nbsp;maie&nbsp;», la
+Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte
+s'ouvrir et deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du
+jeune chien qu'ils tenaient en laisse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous ramenons le toutou,
+expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a passé au moulin et qui nous a dit de
+vous le reconduire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fermez donc la porte&nbsp;! cria la
+Guélotte&nbsp;; ma pâte va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore
+sa sale charogne qui en sera cause. Ah&nbsp;! s'il avait au moins pu le
+suivre et qu'un brave imbécile de voleur l'ait ramassé&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une
+autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
+pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après
+avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle
+aussi rapiate, en faisant claquer la porte.</p>
+<p class="justify">Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient
+mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
+vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines
+et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui
+recouvrait la pâte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Veux-tu bien fiche ton camp, sale
+voleur&nbsp;! s'écria la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Et, saisissant un raim<a name="fr_10"
+href="#ft_10"><sup>[10]</sup></a> de coudre, elle en cingla le chien,
+qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
+aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
+courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied
+réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois
+que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son
+service. Esseulé, il erra autour de la maison.</p>
+<p class="justify">Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur
+où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
+consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique
+qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule.
+Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte
+l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un
+coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La
+chasse, c'est la chasse&nbsp;: il n'y a plus, quand une proie conquise
+est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être
+plus tard&nbsp;; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière
+et regarda la rue.</p>
+<p class="justify">Par peur, par dés&oelig;uvrement, par besoin de
+crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître,
+rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
+passaient&nbsp;: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
+prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient
+en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La
+patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à
+la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de
+japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.</p>
+<p class="justify">Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne
+trouva rien&nbsp;; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui
+brandit son balai en s'élançant de son côté&nbsp;; ensuite de quoi,
+comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son
+estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
+faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.</p>
+<p class="justify">Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de
+portes étaient fermées&nbsp;; les gamins, dont les poches étaient
+bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre
+une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui
+donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur
+avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.</p>
+<p class="justify">Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa
+quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau
+de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu
+trop près du nid des poules&nbsp;; puis, fatigué de sa tournée
+infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du
+braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.</p>
+<p class="justify">Las&nbsp;! Il était bien question de pâtée à cette
+heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses
+cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à
+très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
+béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
+précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé
+pour cet usage.</p>
+<p class="justify">Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce,
+excitant plus fortement encore l'appétit du toutou&nbsp;; mais la grande
+queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui,
+pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
+maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche
+en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée
+«&nbsp;d'échines&nbsp;»<a name="fr_11" href="#ft_11"><sup>[11]</sup></a>
+à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint
+devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en
+modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu as faim, charogne&nbsp;!
+c'est bien fait&nbsp;: crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il
+te donne, fallait aller avec lui.</p>
+<p class="justify">Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce
+langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
+réexpulsa violemment de la pièce et de la maison&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, du vent, et vivement&nbsp;:
+nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin&nbsp;; va
+chasser, puisque tu es fait pour ça&nbsp;!</p>
+<p class="justify">De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que
+l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit
+parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le
+balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
+ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.</p>
+<p class="justify">Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout
+de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée
+de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de
+foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur
+les pattes de derrière.</p>
+<p class="justify">Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de
+voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien
+d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins
+immédiats&nbsp;; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de
+grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le
+nez.</p>
+<p class="justify">La Bellone était une amie et une puissance. Elle
+pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu
+contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première
+sortie&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des
+courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le
+cou&nbsp;; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui
+avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin
+ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur,
+émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses
+narines&nbsp;; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la
+chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait
+inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en
+forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et
+filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
+connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons
+familiers.</p>
+<p class="justify">Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du
+chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière,
+puis cherchait de nouveau&nbsp;; enfin il repartit encore une fois.</p>
+<p class="justify">Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir
+vaqué à ses affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait
+maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
+déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.</p>
+<p class="justify">Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait
+rencontré en allant, il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour
+en repassant par Velrans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne vas pas partir sans trinquer,
+affirma le chasseur&nbsp;; ce serait me faire affront.</p>
+<p class="justify">On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans
+une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait
+de la brièveté de sa visite&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais, faut pas que je
+m'attarde&nbsp;; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramène un
+cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne
+faut pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.</p>
+<p class="justify">À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé,
+comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le
+voir. Il était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
+poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia la
+ficelle et il mît sa tête au trou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un verrat, prévint Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Te l'a-t-on garanti comme étant bien
+châtré&nbsp;? s'inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal
+«&nbsp;affûtés&nbsp;», la viande n'est pas bonne et empoisonne le
+pissat.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La Fannie me l'a vendu de confiance,
+affirma Lisée.</p>
+<p class="justify">Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant,
+lui ouvrant la gueule. C'était une jolie petite bête, toute
+grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il
+a une bonne bille&nbsp;; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne
+peut pas s'y fier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, confirma Lisée, sa gueule me
+revenait et je l'ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de
+plus&nbsp;; avec mon chien, ma femme, nos trois chats&hellip; comptons
+voir, voyons&nbsp;: Miraut, un&nbsp;; ma femme, deux&nbsp;; la Mique,
+trois&nbsp;; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci, comment
+que je vais l'appeler&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Puisqu'il a une si bonne cafetière,
+appelle-le Caffot, conseilla Pépé&nbsp;; c'est le nom qu'on donnait
+jadis aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c'est assez bon
+pour un cochon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça fait donc six bêtes dans la boîte,
+sans compter les poules&nbsp;; mais Miraut se charge de les
+éclaircir.</p>
+<p class="justify">Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la
+cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une
+bouteille de derrière les fagots.</p>
+<p class="justify">Pépé en était à son vingtième capucin&nbsp;; il
+annonça la chose non sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en
+saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut.</p>
+<p class="justify">Lisée en était satisfait, très satisfait&nbsp;; il
+narra même avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il
+serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de
+femme ne professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
+rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure que
+possible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! renchérit Pépé, elles sont
+toutes les mêmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on
+pouvait se passer d'elles.</p>
+<p class="justify">Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne,
+absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les
+années où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
+gibier pour doubler au moins le prix du permis.</p>
+<p class="justify">Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma
+d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être
+par son absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
+qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si ça
+devenait nécessaire.</p>
+<p class="justify">Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir,
+et Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez
+Philomen la voiture et le cheval&nbsp;; puis, comme il est coutume de le
+faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son
+ami à manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
+terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le
+café par la même occasion.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et
+grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que cette grande bringue peut
+bien foutre chez moi&nbsp;? ronchonna-t-il, en apercevant, par la
+fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je
+gagerais bien qu'il y a encore du Miraut là-dessous.</p>
+<p class="justify">De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n
+avait pas même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui
+brandissant sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse
+était, paraît-il, rongée, lui beuglait au visage&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule
+que ta sale «&nbsp;murie de viôce&nbsp;» m'a tuée&nbsp;! Et il m'a
+«&nbsp;effarianté&nbsp;» toutes les autres&nbsp;; il m'en manque encore
+deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi&nbsp;!
+Ah&nbsp;! tu veux des chiens, tu en veux&nbsp;! eh bien, paye&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que
+c'est mon chien qui a tué celle-ci&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je suis sûre, tu en as du
+toupet&nbsp;! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur
+courait après, il y a la servante du curé et les filles de chez Tintin
+qui lavaient la buée et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris à
+la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l'avait déjà à moitié
+déplumée et il était en train de la manger&nbsp;: la preuve, c'est
+qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque
+de ses dents. Tu diras peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je
+suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Combien vaut-elle, ta poule&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était ma meilleure ouveuse&nbsp;: elle
+faisait un &oelig;uf tous les jours&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne te demande pas un <em>Libera
+me</em> ni un <em>De Profundis</em>, je te demande combien tu veux de ta
+poule&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et maintenant qu'ils valent vingt sous
+la douzaine&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;&hellip; Turellement, je vais te payer
+tous les &oelig;ufs qu'elle t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées
+de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là
+jusqu'à la douzième génération. Une poule, nom de Dieu&nbsp;! c'est une
+poule. Combien vaut-elle&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quat'francs&nbsp;! rugit la vieille
+fille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une crevure comme ça qui ne pèse pas
+deux livres&nbsp;! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te foutrais
+de moi, par hasard&nbsp;? Elle vaut trente-cinq sous, à peine. Je t'en
+donne trois francs ou rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est malheureux, larmoya la Phémie en
+empochant les trois pièces. Dire qu'une charogne de chien&hellip; mais
+s'il revient, je lui casserai les reins&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu
+verras s'il se trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues de
+prunes. Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait,
+emportant sa volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je
+crois&nbsp;; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le
+plaisir de la laisser ici, hein&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! comme tu voudras, je voulais
+l'encrotter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'en charge, répliqua le chasseur qui
+aussitôt commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la mettre à
+la casserole. Ça fera un plat de plus et Philomen en profitera,
+ajouta-t-il.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait
+de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
+prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter à sa
+hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, après
+s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à la
+cuisine.</p>
+<p class="justify">Philomen entrait justement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un
+ton autoritaire et s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus
+longtemps un vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en
+avons pas les moyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut voir, atermoya Lisée, je vais
+d'abord le corriger.</p>
+<p class="justify">Et, suivi de Philomen, mis au courant de la
+situation, ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.</p>
+<p class="justify">Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé,
+n'osa même point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le
+poil tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
+la paille, les regardant d'un &oelig;il rouge et chargé d'angoisse.</p>
+<p class="justify">Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la
+parole à Lisée qui allait gronder et tempêter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais il est vide comme un sifflet, ce
+chien&nbsp;! constata-t-il. Il n'a sûrement pas bouffé depuis hier au
+soir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de Dieu&nbsp;! c'est pourtant
+vrai, jura Lisée à son tour. Ah&nbsp;! la sacrée vache&nbsp;! Laisser
+une bête avoir faim&nbsp;! Ça n'est pas étonnant qu'il coure les poules
+s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est
+la faute du chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Attends un peu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ils rentrèrent à la cuisine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe
+le chien a mangée aujourd'hui&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De la soupe&nbsp;; bien sûr que j'y en
+ai fait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et avec quoi, s'il te plaît&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te demande avec quoi, sacrée
+garce&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! et puis est-ce que j'ai eu le
+temps, moi, j'ai fait au four, j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé
+le ménage, fait le souper&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça va bien, donne-moi le pain&nbsp;;
+c'est moi qui vais lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au
+sujet de la poule, c'est à celui-ci que tu auras affaire.</p>
+<p class="justify">Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son
+solide brodequin ferré.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si le chien avait eu l'estomac plein, il
+n'aurait pas eu l'idée de boulotter une poule, et je veux t'apprendre,
+moi, à laisser les bêtes crever de faim&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à
+enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement
+ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
+premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus
+tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur
+création.</p>
+<p class="justify">De même qu'une vache qui a découvert un passage à
+travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y
+passer à nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans
+éprouver le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au
+premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se
+bien tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne
+seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela se
+conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, s'associaient bien
+plus vivement en lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte,
+de capture et de repas que le souvenir de la rossée subie pour ses
+méfaits. Le premier acte venait de lui, était actif et quasi volontaire,
+le second n'était que passif et ne pouvait se rattacher au premier que
+par des liens très ténus dont le plus fort était celui de consécutivité.
+Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié
+précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. C'est
+pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus qu'à lui donner
+la chasse.</p>
+<p class="justify">Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa
+botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son activité avait
+rassemblés, il n'aspirait qu'à un but&nbsp;: sortir.</p>
+<p class="justify">Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie,
+solidement réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune
+incursion de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder
+qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
+fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds
+au-dessus du sol.</p>
+<p class="justify">Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha
+d'abord à atteindre la fenêtre&nbsp;; il tenta plusieurs élans inutiles,
+accrocha tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur
+de l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à
+terre.</p>
+<p class="justify">Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était
+de chêne et massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans
+laquelle on l'avait taillée.</p>
+<p class="justify">Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît
+colossal, démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à
+quoi bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un
+chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque
+rien des contraintes domestiques.</p>
+<p class="justify">Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte,
+juste à l'endroit où il sentait quelques filets d'air glisser entre le
+seuil et le cadre de bois.</p>
+<p class="justify">Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien
+peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le
+gênait énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant,
+les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet
+organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez le chien
+qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir
+et diminuer leur admirable flair.</p>
+<p class="justify">Miraut cependant commença et mordilla la coupante
+arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout
+d'une heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit
+claquer la porte de la cuisine.</p>
+<p class="justify">Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte.
+Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à
+la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance&nbsp;; s'ils
+eussent été là, il se fût abstenu&nbsp;; en leur absence et loin du
+châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à
+contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui
+rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était
+arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement
+besogner.</p>
+<p class="justify">Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à
+son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il
+bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte
+furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à
+pleine gorge&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens voir maintenant ce qu'il
+fait&nbsp;: il est en train de ronger la porte de dehors.</p>
+<p class="justify">Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du
+dégât. Évidemment, on ne pouvait nier&nbsp;; il para la querelle en
+déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande
+de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.</p>
+<p class="justify">Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et
+se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait
+l'&oelig;il et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en
+s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du
+devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal,
+obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
+mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon
+qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et
+grave.</p>
+<p class="justify">Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de
+la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne
+pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait
+comment&nbsp;! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la
+clef des champs.</p>
+<p class="justify">Et deux heures après, tous les gamins du pays
+cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le
+troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un
+putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en
+avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de
+sang.</p>
+<p class="justify">Le fait en lui-même était exact&nbsp;: Miraut avait
+une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et
+la Phémie et Lisée qui rentrait&nbsp;: chacune des femmes voulant crier
+plus fort que l'autre.</p>
+<p class="justify">Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui
+opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner,
+et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.</p>
+<p class="justify">Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui
+tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la
+Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était
+le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de
+la remise.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle
+chante, cette vieille déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule,
+qu'il s'est ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu
+viendras grogner après.</p>
+<p class="justify">Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie
+se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas
+eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.</p>
+<p class="justify">Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et
+n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'expérience acquise,
+elle essaya de prendre son mari par la douceur.</p>
+<p class="justify">Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à
+la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de
+l'eau salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
+plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout seul.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois
+bien que nous ne pouvons pas garder cette bête&nbsp;: elle va nous faire
+arriver toutes sortes d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de
+poules qu'il nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il
+s'arrêter&nbsp;? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
+voisins&nbsp;: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
+t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau en
+acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en&nbsp;! c'est ce
+qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le&nbsp;! Fiche-lui dans les
+côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas
+le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce ne serait pas plus propre de le tuer,
+et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé
+au fond à ne pas s'en séparer. Attendons un peu&nbsp;! Je vais avoir
+l'&oelig;il sur lui dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté
+des gélines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire
+comprendre qu'il n'y doit pas toucher.</p>
+<p class="justify">Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les
+bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
+étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un (on ne
+disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de serpe.</p>
+<p class="justify">Lisée remit les choses au point, et Philomen
+réfléchit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, exposa-t-il sans autre
+préambule, cette histoire-là est bien emm&hellip;bêtante. Dès qu'il
+manquera une poule quelque part, tu peux être sûr qu'on accusera ton
+chien, et il aura beau être innocent, tu pourras prouver qu'il n'est
+pour rien là dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que
+ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez
+fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les
+boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois bien que tout chacun va nous
+tomber dessus, appuya la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, mon vieux, tâche d'avoir
+l'&oelig;il. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un
+jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas,
+si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête&nbsp;: les uns,
+c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se
+défendre et peuvent grimper aux arbres&nbsp;; d'autres préfèrent les
+lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus&nbsp;; d'autres se
+mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont
+bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs
+d'un seul coup&nbsp;; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne
+que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire&nbsp;: comme
+on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait
+malade&nbsp;; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il
+«&nbsp;course&nbsp;» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière
+lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel&nbsp;; dis-lui
+qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier&nbsp;; pour une pièce
+de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
+tranquille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Las, moi&nbsp;! quarante sous encore de
+jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait
+une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.</p>
+<p class="justify">Lisée se rendit au conseil de son ami, et le
+surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit
+la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa
+faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces
+courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.</p>
+<p class="justify">Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya
+immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les
+mâchoires.</p>
+<p class="justify">Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se
+précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le
+dehors&nbsp;: quelque chose le préoccupait et le gênait.</p>
+<p class="justify">Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une
+courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et
+retomba.</p>
+<p class="justify">Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se
+rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues&nbsp;;
+mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose
+d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait
+agréable de mastiquer avec les dents&nbsp;; toutefois, l'impression de
+gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à
+faire sauter cette entrave agaçante.</p>
+<p class="justify">Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour
+lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais
+naturellement Lisée n'accéda point à son désir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà ce que c'est, mon vieux, que de
+vouloir bouffer les poules&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point
+comprendre, se plaignît et pleura et cria&nbsp;: on le laissa crier et
+pleurer et se plaindre.</p>
+<p class="justify">C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui,
+de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des
+buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les
+arêtes vives&nbsp;; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
+remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur
+le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant,
+frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de
+désespoir.</p>
+<p class="justify">À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux
+pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure
+vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes
+de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.</p>
+<p class="justify">En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux
+côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était
+absolument à vif et ensanglantée&nbsp;; il gratta plus haut à une autre
+lanière&nbsp;; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si
+Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le
+«&nbsp;portrait&nbsp;», et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût
+enlevé enfin sa muselière.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il.
+Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit.&nbsp;»
+Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière
+la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en
+hurlant.</p>
+<p class="justify">On ne pouvait évidemment le laisser ainsi&nbsp;: il
+se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait
+en se disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bah&nbsp;! je reste ici aujourd'hui&nbsp;; je
+vais le surveiller.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il se mit à arracher les choux de son jardin
+tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin
+débarrassé et libre.</p>
+<p class="justify">Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les
+tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots,
+si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de
+sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe,
+lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de
+l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut
+qui tirait sur une ficelle.</p>
+<p class="justify">Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au
+nez&nbsp;: il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les
+dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
+d'arracher.</p>
+<p class="justify">La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et
+de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour
+s'excuser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te le ramène. Ce n'en est pas une des
+miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait,
+la servante et moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de
+te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges&nbsp;: je ne sais
+pas si on te la fera payer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te remercie, proféra sèchement
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le
+collier, lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte,
+avec cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il
+administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant
+d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît bien,
+tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et
+qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de s'attaquer encore à
+ces bestioles-là.</p>
+<p class="justify">Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah, cochon&nbsp;! tu aimes les
+poules&nbsp;; eh bien&nbsp;! tu la traîneras celle-ci, tu la traîneras
+plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras
+aussi plus qu'à ton saoul&nbsp;! Attends un peu.</p>
+<p class="justify">Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il
+noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le
+collier, les pattes passant entre les jambes de devant&nbsp;; il attacha
+ces pattes à une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et,
+dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à
+traîner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris,
+lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler
+en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un
+jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la
+cartouche pour l'occire, un sale salaud de m&hellip; à qui il en
+ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer
+jamais.</p>
+<p class="justify">Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en
+laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses
+faisaient cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut
+était honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
+pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
+s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux navrés
+et, quand il n'était pas observé, cherchait à se débarrasser de son
+encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et,
+s'enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il éternuait et il
+pleurait.</p>
+<p class="justify">Lisée fut inflexible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu la traîneras, mon cochon,
+répétait-il, jusqu'à ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux
+munster, ça t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir
+assez.</p>
+<p class="justify">De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours,
+comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact, éc&oelig;uré par
+l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les
+pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il
+lui était possible de le faire.</p>
+<p class="justify">Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans
+le mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en
+dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un
+coin la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait
+des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.</p>
+<p class="justify">Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait
+point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin
+émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se
+hasarda à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
+le pantalon de droguet.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il
+fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la géline d'un index
+sévère.</p>
+<p class="justify">Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et
+Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de
+courir la poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du
+célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>CHAPITRE X</strong></h2>
+<p class="justify">C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à
+grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui
+s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tiédeur
+enveloppante&nbsp;; les fumées montaient calmes des cheminées, formant
+sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau vaporeux. Les
+clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs
+et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir&nbsp;; le marteau du
+forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous
+ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui était comme la
+respiration vigoureuse ou la saine émanation sonore du village.</p>
+<p class="justify">Point trop las de sa journée, les deux jambes de part
+et d'autre de l'enclume à «&nbsp;chapeler&nbsp;» les faux, fixée dans le
+vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée
+le chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué,
+lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était gravement
+assis sur son derrière, et, impassible et clignant des yeux par moments,
+regardait son maître, tirant d'énormes bouffées de son éternel
+brûle-gueule.</p>
+<p class="justify">Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le
+chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt,
+frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine et en
+lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Salut, ma vieille branche&nbsp;!
+s'exclama Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis venu en bourrer une près de toi,
+histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en
+choisissant pour siège le bout équarri d'une grosse poutre noircie par
+les intempéries et qui servait de banc rustique.</p>
+<p class="justify">Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de
+la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des
+labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du
+bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des
+défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.</p>
+<p class="justify">Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La
+conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures
+sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois
+tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la
+volée de l'angélus du soir.</p>
+<p class="justify">Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain
+battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de
+sons s'éparpillèrent en roulements pressés.</p>
+<p class="justify">Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit&nbsp;;
+ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs
+reprises&nbsp;; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine
+gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est
+rien, voulut consoler Lisée.</p>
+<p class="justify">Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de
+plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir
+en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, constata Lisée&nbsp;; il
+n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne les avait peut-être jamais
+remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que
+ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait
+dans une éponge&nbsp;; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos
+oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que
+cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les
+cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah&nbsp;! fichtre
+non&nbsp;! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils
+pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne
+les entendent pas souvent&nbsp;: la moindre chose, la moindre odeur
+surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez
+eux l'oreille est meilleure que l'&oelig;il), arrivent à les en
+distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme,
+qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre
+attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait
+écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
+par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au
+plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare
+tout entiers&nbsp;: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus
+âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir,
+entendre et renifler tout ensemble.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce ne peut pas être, comme le croit la
+Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des
+cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu
+près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont
+de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien difficile, vraiment, car nous
+ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas
+eux-mêmes de façon précise&nbsp;; toutefois, ce n'est dans aucun cas un
+cri de joie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je crois, reprit Philomen, que le son
+des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la
+marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches
+qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles
+sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets.
+D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de
+point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus
+attention.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce
+sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce
+sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des
+cloches.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua
+Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur
+niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue&nbsp;; quant
+aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats&nbsp;;
+d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand
+le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de
+Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui
+produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par
+exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça
+lui a fait comme un pincement douloureux&nbsp;; nous éternuons bien,
+nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
+pourtant avec notre nez.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Heureusement, plaisanta Lisée, que lui
+n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a
+quelque chose de bien&nbsp;: les aigles, c'est leurs yeux&nbsp;; les
+chiens, leur nez&nbsp;; les lièvres, leurs oreilles&nbsp;; et les femmes
+leur&hellip;, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce
+serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'&oelig;il de l'aigle,
+le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau
+en conséquence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vingt dieux&nbsp;! nous vois-tu
+reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour
+trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pourtant connu un type de Velrans
+qui le faisait&nbsp;; il prétendait être au moins aussi malin que son
+chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui
+aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
+ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on
+a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est
+«&nbsp;clapsé&nbsp;». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un
+gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il
+avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait
+tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée
+qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de
+quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au
+moins&nbsp;: les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On
+ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long
+temps&nbsp;; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien,
+est passé pensionnaire, et voilà tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais as-tu déjà purgé Miraut&nbsp;?
+interrompit Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, avoua Lisée, il se purge tout
+seul&nbsp;; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est très bon, en effet, mais ce n'est
+pas suffisant&nbsp;; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et
+il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je sais bien, mais qu'y faire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à
+tenter, et souvent les meilleures précautions ne servent de rien&nbsp;;
+tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un
+peu de fleur de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très
+bien à avaler le tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le meilleur remède est encore qu'ils
+soient forts et robustes, mais cela non plus n'empêche rien bien
+souvent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La soupe est trempée, vint annoncer la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La manges-tu avec nous&nbsp;? invita
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci bien, mon vieux, mais la
+bourgeoise m'attend&nbsp;; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à
+la revoyure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;«&nbsp;À revoir&nbsp;», mon vieux,
+répondit Lisée secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de
+son chien.</p>
+<p class="justify">Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée
+craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau
+matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa paille
+des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hésitation. Ses bons
+yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez
+suintait une vague mucosité incolore comme une salive trop épaisse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;!
+mâchonna Lisée. Voilà que ça y est&nbsp;! Pourvu que ce ne soit pas trop
+grave et qu'il n'en crève pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de
+soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure,
+un peu de lait&nbsp;; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à
+gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement hérissé et
+rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les
+yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui
+l'avait envahi&nbsp;: bien que la température fût douce, Miraut
+grelottait.</p>
+<p class="justify">Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de
+soufre dans du lait&nbsp;: le chien, presque à contrec&oelig;ur, but le
+lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.</p>
+<p class="justify">Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes
+usités en pareille circonstance&nbsp;: il en connaissait plusieurs et
+commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un
+emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de
+Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres
+cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.</p>
+<p class="justify">On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot&nbsp;;
+en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien,
+ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.</p>
+<p class="justify">Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait,
+souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau
+toujours frais devenait chaud, sa langue sèche&nbsp;; il ventait, disait
+Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il
+avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de
+son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le
+poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il
+laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux
+rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les
+choses sans les voir.</p>
+<p class="justify">Il eut des constipations opiniâtres, puis des
+diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile,
+couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un
+perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque
+qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète
+indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son
+marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et
+souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre
+le flairer&nbsp;: toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne
+odeur de santé, ils ne le léchaient plus&nbsp;; mais souvent ils se
+couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les
+regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient
+désespérés.</p>
+<p class="justify">Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en
+lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou
+qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien
+ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent
+presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on
+le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille,
+ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend&nbsp;: son cri est un appel,
+une plainte, un défi ou une lutte&nbsp;; si la source de douleur
+disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.</p>
+<p class="justify">Tout le monde n'a pu voir mourir un chien
+empoisonné&nbsp;; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des
+automobiles, des tramways ou des voitures&nbsp;! Ils hurlent
+épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a
+ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et
+souffrent et meurent sans se plaindre.</p>
+<p class="justify">Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour
+leur enseigner le stoïcisme.</p>
+<p class="justify">Si grand que fût le désarroi physique et moral de
+Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui
+n'avait point désarmé et souhaitait de tout c&oelig;ur sa crevaison
+prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement
+dehors.</p>
+<p class="justify">Violemment, à coups de savate, elle te le balaya,
+comme elle disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout
+de bon débarrassée bientôt.</p>
+<p class="justify">Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et
+la rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.</p>
+<p class="justify">Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de
+longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains,
+le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
+gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler
+quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la pauvre
+bête, souvent, revomissait presque aussitôt.</p>
+<p class="justify">Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien
+à faire contre la maladie&nbsp;! La maladie, mot vague et indéfini comme
+les troubles qu'elle provoque&nbsp;! D'où vient-elle&nbsp;? on ne sait
+pas. Comment la guérit-on&nbsp;? On ne sait pas non plus. Les
+vétérinaires, médicastres ou potards ont bien inventé des sirops,
+fabriqué des pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la
+foutaise dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de
+votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
+paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal mystérieux,
+aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres.
+D'après les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver
+que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans
+l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de
+l'extraire sans danger pour la bête, et là est le hic&nbsp;! Pour
+d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue (&nbsp;?). Comment&nbsp;?
+pourquoi&nbsp;? Mystère. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit
+simplement de la bronchite&nbsp;; mais affection de la moelle épinière,
+crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais été capable d'indiquer
+une cause précise ni de fixer un remède.</p>
+<p class="justify">Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un
+jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de
+le conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était
+possesseur du «&nbsp;secret&nbsp;» pour guérir les chiens de la
+maladie.</p>
+<p class="justify">En ce moment, la peau de Miraut présentait par
+endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et
+croutelevée, tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation
+de garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.</p>
+<p class="justify">Le Velrans insista.</p>
+<p class="justify">Kalaie ne demandait rien pour sa peine&nbsp;: il
+gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystère
+et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un
+secret, un secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi
+les entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la
+famille.</p>
+<p class="justify">Pas plus que les autres paysans qui connaissent
+d'autres secrets pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne
+consentait à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât
+des bêtes&nbsp;; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et
+&mdash; ceci faisait partie sans doute des règles à observer pour
+obtenir la guérison &mdash; ne voulait jamais, jamais, en aucun cas,
+accepter d'argent comme rétribution.</p>
+<p class="justify">L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de
+Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans
+l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux
+menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.</p>
+<p class="justify">Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien,
+auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la
+cuisine&nbsp;; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla
+de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
+politique.</p>
+<p class="justify">Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas
+d'accord avec Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner
+Miraut qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas,
+heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de
+l'État.</p>
+<p class="justify">La discussion fut donc courtoise&nbsp;; on tomba
+d'accord sur un point&nbsp;: que tous les députés et sénateurs, radicaux
+comme cléricaux, n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur
+cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
+on se sépara en se serrant la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu viendras le chercher dans neuf jours,
+fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour
+l'emmener&nbsp;: il pourra marcher tout seul, je te le promets.</p>
+<p class="justify">Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à
+Longeverne, où la semaine lui parut démesurément longue.</p>
+<p class="justify">Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux
+dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain,
+au bout de la huitaine Miraut était guéri&nbsp;; il se levait, marchait,
+mangeait&nbsp;; l'&oelig;il redevenait limpide, vif et joyeux&nbsp;; le
+poil se relustrait, l'appétit reprenait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as qu'à lui faire boulotter de
+bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon,
+affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À propos, comment va Caffot&nbsp;?
+s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as jamais reparlé de ton goret.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va bien, très bien, comme un bon Siam
+qu'il est&nbsp;: pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne
+crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, la première fois que le chien s'est
+approché de l'auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a
+«&nbsp;pouffé&nbsp;» et reniflé au nez comme un grossier qu'il est, et
+Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas de sitôt&nbsp;;
+après tout, ça n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre.
+Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne
+t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacré service.
+Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l'auberge&nbsp;; malgré
+que nous ne soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu
+es un bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un
+verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est rien, c'est rien, affirmait
+Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays.</p>
+<p class="justify">On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un
+litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez
+lui goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième
+pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si bien que
+ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, parfaitement d'accord et
+amis comme cochons, se séparèrent, saouls comme des Polonais. La joie
+entrait, disons-le tout de suite à sa décharge, pour une bonne part dans
+la cuite magistrale de Lisée.</p>
+<p class="justify">À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse,
+énervée comme au premier soir, attendait le retour de son homme,
+espérant bien que le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait
+enfin crevé.</p>
+<p class="justify">Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme
+l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard
+que jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder
+flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tas de cochons&nbsp;! mâchonna-t-elle.
+Ah&nbsp;! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de
+chance dans ma vie.</p>
+<p class="justify">Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant
+l'homme et le chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta
+seule se coucher à la chambre du dessus.</p>
+<p class="justify">Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une
+soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
+ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
+convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le buffet où
+il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en réserve par
+sa femme pour le repas du lendemain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à
+Miraut, mange-le, mon petit&nbsp;: ça lui apprendra, à la vieille, à
+faire la gueule&nbsp;! C'est elle qui fera maigre demain.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>CHAPITRE
+XI</strong></h2>
+<p class="justify">Miraut reprit rapidement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il profite, il se remplit, disait Lisée
+à Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques
+signes, de lui bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par
+d'autres moyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La garce&nbsp;! ajoutait-il. Ça ne
+manque jamais&nbsp;! Si, au printemps, elle ne fait pas sa portée, vers
+la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines à être en
+folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gardé.
+Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les
+grands comme les petits, les jeunes comme les vieux&nbsp;; ils me
+rongent toutes mes portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre
+passage&nbsp;! malheur&nbsp;! ah&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;! ça serait
+bientôt fait.</p>
+<p class="justify">Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'&oelig;il et je
+veille&nbsp;; mais si j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur
+qu'un sale bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la
+canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes
+ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
+que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est toujours
+bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter que des
+maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me
+croiras&nbsp;: eh bien&nbsp;! si un bâtard quelconque couvre une
+chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais
+cette saillie-là laisse des traces sur les portées suivantes&nbsp;: oui,
+la race est souillée, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins
+beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu'à présent, je ne
+voudrais pas voir arriver la chose maintenant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand
+tu auras à sortir, s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien
+d'aucune façon&nbsp;; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les
+bâtards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de
+chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
+arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne
+crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrière grossit un peu
+et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne
+se laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
+ces sacrées affaires de&hellip; chose, on ne peut jamais être sûr de
+rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, goguenarda Lisée, c'est la
+bouteille à l'encre&hellip; rouge.</p>
+<p class="justify">Miraut avait repris sa situation dans la maison de
+son maître, c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse
+d'un père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
+l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il
+pouvait.</p>
+<p class="justify">Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position
+sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
+souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis.
+Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares
+exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et
+tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout
+et partout craindre, éviter et fuir.</p>
+<p class="justify">Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et
+venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
+puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et
+au déterrage des taupes.</p>
+<p class="justify">Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses
+recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer
+les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
+ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
+tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés
+par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.</p>
+<p class="justify">L'odeur de lièvre, souventes fois<a name="fr_12"
+href="#ft_12"><sup>[12]</sup></a> reniflée, l'émouvait de plus en plus
+et le bouleversait profondément&nbsp;: sa queue, quand il tombait sur un
+fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en
+claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de
+son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui
+disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec
+le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement
+excitantes.</p>
+<p class="justify">Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il
+poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il
+grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que
+confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil
+est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
+vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre
+le premier avec espoir de l'attraper.</p>
+<p class="justify">Lisée, après chaque expérience, le félicitait,
+l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre
+ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour
+l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi
+que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
+serait un jour un maître lanceur.</p>
+<p class="justify">Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait
+point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres
+chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
+vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à
+distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour
+de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait
+définitivement, il serait sacré chien et grand chien&nbsp;; plus tard,
+quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les
+ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un
+pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.</p>
+<p class="justify">Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade
+trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les
+mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières,
+des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps
+à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou
+isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par
+des confrères inconnus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On en fera quelque chose, disait le
+chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard,
+comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des
+Cotards, non loin de la source de Bêche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y en a, en effet, toujours un de ce
+côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait
+le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin
+de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est entendu, acquiesça Lisée, je les
+collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de
+la porte&nbsp;: pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient,
+ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est
+encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.</p>
+<p class="justify">De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable,
+la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
+respectueuse les mâles la suivaient de l'&oelig;il, craignant la trique
+du chasseur.</p>
+<p class="justify">On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté
+d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
+oreilles.</p>
+<p class="justify">D'ordinaire, elle se laissait faire quelques
+instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait
+assez et filait&nbsp;; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla
+elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
+tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire&nbsp;;
+puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se
+dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de
+côté et attendit.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer
+un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle
+dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta
+encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle
+recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous
+le nez.</p>
+<p class="justify">L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était
+d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez
+d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret
+coup de langue&nbsp;; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux
+et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois
+encore.</p>
+<p class="justify">C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans
+doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
+commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus,
+ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita
+vivement du train de derrière à la façon des mâles.</p>
+<p class="justify">Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait
+peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant
+quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il
+en voulut faire autant.</p>
+<p class="justify">C'était ce que demandait la chienne.</p>
+<p class="justify">Il commença ses premières tentatives sans autre
+ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il&nbsp;? L'odeur de
+la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui&nbsp;? Le
+mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les
+causes occultes et profondes de son geste&nbsp;? On ne sait&nbsp;; mais
+bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors
+que simuler.</p>
+<p class="justify">Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se
+prêtait avec une bonne grâce évidente à ses man&oelig;uvres.</p>
+<p class="justify">Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il
+essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
+remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou,
+hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de
+celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient
+jamais.</p>
+<p class="justify">À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans
+résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait
+faire.</p>
+<p class="justify">Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère,
+tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
+devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
+alentours et renifler aux portes.</p>
+<p class="justify">Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour
+de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
+ses exercices.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben, mon cochon&nbsp;! monologua-t-il,
+tu ne te gênes pas&nbsp;: il n'y a vraiment pus d'enfants au jour
+d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud&nbsp;! et pour rien,
+naturellement&nbsp;; sacrée petite rosse, va&nbsp;! il s'en ferait
+crever.</p>
+<p class="justify">Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte,
+ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
+tentatives amoureuses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hou&nbsp;! hou&nbsp;! l'invectiva Lisée
+en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose&nbsp;!
+Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit
+de la noce.</p>
+<p class="justify">Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce
+jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste
+avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
+permettaient encore d'atteindre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen
+à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise.
+Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon
+de chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te crois, approuva Lisée&nbsp;; hier
+au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore
+arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche.
+J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront
+de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si
+on en trouvait un sur pied&hellip;</p>
+<p class="justify">Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la
+pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier,
+Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
+source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur
+d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
+renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement
+passé par là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Doucement&nbsp;! encourageait Lisée en
+sifflotant sur un ton particulier, doucement&nbsp;! au bois, mon
+petit&nbsp;! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là&nbsp;! là&nbsp;!
+Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une
+«&nbsp;rentrée&nbsp;», une brèche de mur.</p>
+<p class="justify">Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un
+coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant
+très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
+de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y
+enfila tout seul.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Très bien, mon beau&nbsp;! approuvait
+Lisée à mi-voix, tu sais déjà.</p>
+<p class="justify">Mais cela devenait sérieux.</p>
+<p class="justify">Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule,
+avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien
+dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.</p>
+<p class="justify">Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques
+suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre
+déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! ce fut une belle galopade.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bouaoue&nbsp;! bouaoue&nbsp;!
+bouaoue&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne pouvait plus dire, il
+bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite,
+répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à
+Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer
+un&nbsp;! Ah&nbsp;! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme
+il te le menait, çui-là&nbsp;: ni plus ni moins qu'un vieux chien&nbsp;;
+il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a
+ramené au lancer. Hein&nbsp;! Ah&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;! la belle
+chasse&nbsp;! et quelle musique&nbsp;! C'est qu'il a une voix,
+l'animal&nbsp;! Nom de nom, quelle gorge&nbsp;! Je l'aurais laissé
+faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore&nbsp;! Ah&nbsp;! la
+bonne bête, et ce que je suis content&nbsp;! Mon vieux Philomen,
+qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards&nbsp;!
+Cochon de cochon&nbsp;! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
+bonne bouteille.</p>
+<p class="justify">Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous
+leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
+merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot
+l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon
+cette journée mémorable.</p>
+<p class="justify">À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une
+visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent
+séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore
+en revenant vers son logis&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À six mois&nbsp;! bon Dieu&nbsp;! quelle
+bête&nbsp;! quel nez&nbsp;! Et quand je songe que ma charogne de femme
+aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Ayant coupé au court par le sentier du verger, il
+passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux
+d'indienne et éclairée.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tiens, pensa-t-il, elle va probablement
+gueuler&nbsp;! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour
+n'être pas encore couchée&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à
+voir par un entre-bâillement de rideaux.</p>
+<p class="justify">Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un
+instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
+intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je t'y prends, sacrée sale
+garce, tonna-t-il&nbsp;; je t'y pince en flagrant délit, chameau&nbsp;!
+Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux
+vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre,
+moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais la Guélotte, prise en faute effectivement,
+n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à
+toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
+qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point
+davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et
+sacrant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre de sale chameau&nbsp;! Vider le
+pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire
+que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache
+et vicieuse&nbsp;! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;! Il n'y a
+qu'une femme qui peut trouver ça&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>DEUXIÈME
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque
+fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
+d'emmener son chien avec lui.</p>
+<p class="justify">Successivement il lui apprit à bien faire les
+lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de
+pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
+une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et
+Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître,
+l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en
+fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit
+pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois
+longues heures.</p>
+<p class="justify">Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint
+plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
+langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement
+la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
+Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
+l'autorisation de son maître.</p>
+<p class="justify">Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé
+d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les
+coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
+allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
+entendu, lui disait simplement&nbsp;: «&nbsp;Va&nbsp;!&nbsp;» Bellone
+comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait
+directement vers la forêt.</p>
+<p class="justify">Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut
+un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
+peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
+expédition nocturne et cette partie de plaisir.</p>
+<p class="justify">C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos,
+elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
+s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de
+fer.</p>
+<p class="justify">Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant
+les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
+respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle
+répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de
+Miraut.</p>
+<p class="justify">À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les
+oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
+l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la
+gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis
+longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas
+non plus de saisir.</p>
+<p class="justify">Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à
+pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son
+ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
+chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le
+corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vas-y&nbsp;! va&nbsp;! proféra-t-il
+simplement.</p>
+<p class="justify">Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la
+forêt.</p>
+<p class="justify">Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout
+de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les
+genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son
+autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait
+au trou de la haie du grand clos.</p>
+<p class="justify">Et se mordillant les pattes, la gorge et les
+oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices
+partirent dans la direction de la coupe.</p>
+<p class="justify">Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen
+arriva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? s'exclama-t-il
+simplement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça y est, répondit Lisée, ils y sont.
+Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher&nbsp;;
+ah, ma foi non&nbsp;! je n'ai eu qu'à lui faire signe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La bonne paire&nbsp;! conclut le
+chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux
+Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il
+tient à garer sa peau et ses viandes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'ouverture aura lieu dans deux mois,
+exposa Lisée&nbsp;; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un
+peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après
+la première semaine de chasse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;As-tu déjà songé à tes munitions&nbsp;?
+s'inquiéta Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, répondit Lisée&nbsp;; pour les
+cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à
+Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon&nbsp;; c'est un peu cher,
+mais tant pis&nbsp;! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au
+messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres
+ordinaires&nbsp;; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour
+les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre
+de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne
+voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non
+plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en prends aussi, rassura
+Philomen&nbsp;; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et,
+quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout
+près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre
+avec une mauvaise cartouche dans mon flingot&nbsp;; s'il échappait, je
+ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, interrompit tout à coup Lisée,
+en portant l'index à sa bouche.</p>
+<p class="justify">Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement
+d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un
+autre et d'un autre encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils ont déjà lancé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, non&nbsp;! pas encore, écoute
+bien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante
+du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
+paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
+bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
+inondait d'une joie pure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! je crois qu'ils le
+mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.</p>
+<p class="justify">Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient
+encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
+parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
+rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur
+causerie en remarquant à voix haute&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils le ramènent&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la
+chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
+perdit encore et Philomen affirma&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils en ont pour un moment, mais ils
+peuvent s'en donner tant qu'ils voudront&nbsp;: le brigadier n'aura pas
+envie ce soir de leur courir après&nbsp;; il est revenu vanné de sa
+tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de
+roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire
+autant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi itou, répondit Lisée.</p>
+<p class="justify">Après avoir convenu, pour réduire les frais de port,
+de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
+serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le
+verrou, gagna son lit et s'endormit.</p>
+<p class="justify">Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin
+pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le
+pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
+cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du
+Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de nom&nbsp;! quel jarret&nbsp;!
+ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.</p>
+<p class="justify">Et il revint se coucher, tout content.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur
+un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était
+crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
+loisir de vaquer aux soins de sa toilette&nbsp;; le bout de sa queue,
+sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de
+même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il
+avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.</p>
+<p class="justify">Il se leva à l'approche du maître et le salua par des
+aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.</p>
+<p class="justify">C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme
+un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait,
+pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
+en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même
+état.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand elle rentre vide, elle vient
+japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui
+ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la
+cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me
+déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lui aussi, affirma Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'en est tout de même un que nous ne
+reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme
+pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre&nbsp;: ça les encourage et
+ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le
+tien.</p>
+<p class="justify">Mis en goût, en effet, par cette première et
+fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en
+fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.</p>
+<p class="justify">Il faut croire qu'une telle expédition était inutile
+ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de
+petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa
+un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le
+chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de
+la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand
+même seul à la chasse.</p>
+<p class="justify">Il fut moins heureux cette fois que lors de sa
+première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il
+n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à
+la maison.</p>
+<p class="justify">Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un
+long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.</p>
+<p class="justify">Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à
+son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue
+de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la
+cuisine.</p>
+<p class="justify">La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que
+cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'&oelig;il de la nuit,
+qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à
+s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et
+que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou
+l'autre.</p>
+<p class="center">* * *</p>
+<p class="justify">Cependant l'ouverture approchait. Les munitions
+commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux
+chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
+cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le
+chargement des cartouches.</p>
+<p class="justify">La demande de permis venait d'être envoyée à la
+sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée
+avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
+francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage
+terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle les deux
+hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et puis, la veille
+du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, très loquace
+et débordant de joie, confectionna ses cartouches.</p>
+<p class="justify">Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué,
+avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres
+de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau&hellip; arabe ou turc qui
+avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs
+de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de transport, un chassepot
+(souvenir des désastres) et deux vieilles carabines simples, l'une à
+pierre, l'autre à piston, ornées des pontets en cuivre et munies de
+canons immenses.</p>
+<p class="justify">Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui
+avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe,
+Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens,
+fit sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
+Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! c'est-ti avec çui-là qu'on
+va les descendre, demain&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bouaoue&nbsp;! applaudissait Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et celle-là, en va-t-elle occire
+un&nbsp;? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre
+soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au
+moins&nbsp;! Non&nbsp;! c'est un grand garçon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens
+particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
+signification générale et manifestait, par des abois continuels, des
+frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, d'incessants
+battements de queue, des velléités d'embrasser et de lécher, son
+approbation et sa joie.</p>
+<p class="justify">Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen
+qu'ils partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
+près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers
+les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les
+hasards de la chasse, à la tranchée sommière du Fays pour
+«&nbsp;faire&nbsp;» ensemble ce bois important et se poster aux bons
+passages.</p>
+<p class="justify">Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse
+et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
+donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
+réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
+d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et
+s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se réveiller à
+l'heure qu'il s'était fixée.</p>
+<p class="justify">Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain
+matin, il était debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins
+soigneusement graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à
+grandes poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un
+bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
+et, tandis que chauffait son «&nbsp;jus&nbsp;» sur la lampe à alcool, il
+alla ouvrir à Miraut.</p>
+<p class="justify">Les deux amis se firent fête en se retrouvant&nbsp;:
+petits mots d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de
+pattes cordiaux&nbsp;; Miraut même essuya d'un large revers de langue la
+joue droite et le nez de son maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le coup de «&nbsp;patte à relaver<a
+name="fr_13" href="#ft_13"><sup>[13]</sup></a>&nbsp;», l'excusa celui-ci
+en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.</p>
+<p class="justify">Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut,
+qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans
+les mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
+avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où ils
+voulaient commencer.</p>
+<p class="justify">C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée
+suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait
+passé.</p>
+<p class="justify">Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut,
+renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les
+mottes et à toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
+rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le taillis, et
+le reste ne fut pas long à venir.</p>
+<p class="justify">Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par
+les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va monter, songeait Lisée posté au
+haut du crêt à cinquante mètres du mur d'enceinte, ils montent
+toujours.</p>
+<p class="justify">Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi
+qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois,
+un crochet assez grand.</p>
+<p class="justify">Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le
+chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait
+à peu près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement&nbsp;:
+«&nbsp;Il va sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me
+le ramener par le chemin de la pâture.&nbsp;» En hâte, il se porta
+vivement à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
+préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
+tard.</p>
+<p class="justify">Le braconnier avait eu bon nez de courir.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord
+du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait,
+lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
+allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un beau coup de fusil&nbsp;!
+jugea-t-il.</p>
+<p class="justify">Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus
+sûr pour un chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du
+court instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
+arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
+l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il fût à
+portée.</p>
+<p class="justify">Au point strictement repéré d'avance, à trente
+mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un
+de moins (c'eût été un assassinat&nbsp;!), il pressa la détente de sa
+gâchette droite.</p>
+<p class="justify">Le coup retentit puissamment dans le calme du matin
+et l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tête à
+quinze ou vingt pas du chasseur.</p>
+<p class="justify">Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du
+sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net
+une minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
+suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée dans
+cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il distingua
+la voix de son maître le hélant à pleins poumons&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tia, Miraut, tia, par ici&nbsp;! tia,
+mon petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa
+poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le
+lieu du drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
+d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre roux,
+allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans
+tarder et avec frénésie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout beau, tout beau&nbsp;! mon petit,
+calma le chasseur. Ne le déchire pas. Allons&nbsp;! doucement,
+doucement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé
+Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et
+la puça même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
+doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour
+y aller de son franc coup de dent.</p>
+<p class="justify">Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant
+bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant
+sur la vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
+poche-carnier de sa veste de chasse.</p>
+<p class="justify">Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien
+et pour l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
+dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une à
+une.</p>
+<p class="justify">Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et
+os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée
+le félicitait, tout heureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein, nous voilà dépucelé&nbsp;! mon
+vieux Mimi.</p>
+<p class="justify">Comme l'autre, insensible aux discours, attendait
+toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui
+furent profondément dédaignés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! il faut de la viande à
+monsieur, maintenant&nbsp;! T'es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le
+chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas
+voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout
+à l'heure.</p>
+<p class="justify">Et la chasse continua.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>CHAPITRE
+II</strong></h2>
+<p class="justify">C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.</p>
+<p class="justify">De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait
+des lancers et des chasses&nbsp;; des coups de fusil
+retentissaient&nbsp;; un &oelig;il exercé pouvait voir dans les finages
+voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrêt et
+s'éparpiller en gagnant les bois&nbsp;; des cailles aussi, de temps à
+autre, à très courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des
+tireurs.</p>
+<p class="justify">Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir
+et jugeait en lui-même&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tiens, voilà Philomen qui en
+«&nbsp;sonne&nbsp;» un&nbsp;! Il me semble que Pépé vient de
+redoubler&nbsp;: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a toujours
+arrêté un lièvre du premier coup. Ah&nbsp;! Gustave est aux cailles dans
+les «&nbsp;sombres&nbsp;» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
+jurerais que c'est le gros qui est dans la «&nbsp;fin&nbsp;» de
+Rocfontaine&nbsp;: il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la
+mère de Miraut.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté
+longtemps contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont
+on voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
+les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était remis
+à quêter et avait repris la lisière du bois.</p>
+<p class="justify">Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait
+de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier
+coup.</p>
+<p class="justify">Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il
+avait déjà vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des
+rebats plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
+bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «&nbsp;taquer&nbsp;» au
+lancer&nbsp;; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
+taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout
+village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande
+route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où il espérait faire
+perdre sa trace à son poursuivant.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix
+et, pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
+longea l'arête du coteau.</p>
+<p class="justify">Son chien &mdash; il en put juger à la régularité de
+ses abois et coups de gueule &mdash; réussit à tenir parfaitement tant
+qu'il fut sous bois ou dans les champs&nbsp;; à peine hésita-t-il à
+quelques contours brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes
+pour bien s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
+route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.</p>
+<p class="justify">Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la
+piste évanouie, ravauda à certains passages où des fumets vagues
+persistaient, revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était
+entré dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
+furibonds.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort
+justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait
+rien à faire avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.</p>
+<p class="justify">Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son
+maître&nbsp;; il s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour
+ne point s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
+reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.</p>
+<p class="justify">Pour lui épargner des contours interminables et
+l'habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à
+sonner à petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses
+reprises pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier
+de rappel&nbsp;: «&nbsp;Tia, Miraut&nbsp;! Tia&nbsp;!&nbsp;», puis,
+cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le
+cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement.</p>
+<p class="justify">Comme la foulée qu'il avait à suivre était très
+fortement frayée et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son
+attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris poussés par
+Lisée et s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.</p>
+<p class="justify">La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau
+la voix de Lisée arriva jusqu'à lui&nbsp;: «&nbsp;Tia,
+Miraut&nbsp;!&nbsp;» Il comprit, jugea de la direction, se traça dans
+l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de
+l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrêtait de temps
+à autre pour rectifier sa direction et marcher droit à son maître qu'il
+ne voyait pas encore.</p>
+<p class="justify">Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot
+et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un
+ton moins aigu.</p>
+<p class="justify">L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit
+à Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de
+choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes
+et voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant.
+Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener
+l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si vite revenu à
+la corne, absolument comme un grand chien.</p>
+<p class="justify">Cette fois, Miraut mangea de bon c&oelig;ur le bout
+de sucre et le morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure
+d'avant.</p>
+<p class="justify">Comme le soleil montait rapidement et commençait à
+chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du
+Fays où Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un
+lièvre lui aussi dans sa carnassière.</p>
+<p class="justify">Les deux amis se sourirent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! est-ce qu'on sait encore
+le coup&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où l'as-tu rasé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent
+avec force détails les péripéties de leur chasse du matin tout en
+cassant la croûte et en buvant un verre.</p>
+<p class="justify">Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement
+salués en se léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le
+lièvre tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
+devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
+attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs
+mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et
+de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et fort équitablement
+tantôt à l'un, tantôt à l'autre.</p>
+<p class="justify">Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit
+faire le grand bois.</p>
+<p class="justify">Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au
+Fays, deux belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et
+au cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et d'en
+occire encore un vers les dix heures.</p>
+<p class="justify">Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et
+que les chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint
+vers le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
+l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux
+et sur les cailles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y vas-tu demain&nbsp;? interrogea
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'te crois, répondit Philomen. La
+première semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien pressé
+d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, reprit Lisée, j'y
+songe&nbsp;: j'ai promis au gros et à l'ami Pépé de leur faire manger le
+premier lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera
+l'instant ou jamais&nbsp;; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je
+vais leur envoyer deux mots&nbsp;; le matin, nous ferons la partie tous
+en ch&oelig;ur et à midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême
+du citoyen Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait
+rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les
+prés-bois et les coupes d'Ormont&nbsp;; avec quatre chiens comme les
+nôtres, ça pourra faire une belle musique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est entendu, approuva Philomen&nbsp;;
+j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an passé&nbsp;: elle est
+fameuse.</p>
+<p class="justify">De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de
+Rocfontaine une missive ainsi libellée&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Longeverne, le 1er septembre 18&hellip;</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Mon vieux,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Miraut est un fameux chien&nbsp;; ce matin il
+m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme ça a
+été entendu, goûter de mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera
+et aussi Philomen. Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du
+matin au plus tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Je te la serre de bien bon c&oelig;ur,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;LISÉE.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire,
+s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases&nbsp;: Je vous
+écris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire&hellip;, Lisée n'était
+pas de ceux-là. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme
+il parlait. Aussi, comme il n'était pas bavard, ses lettres
+étaient-elles toujours d'une brièveté et d'une concision admirables.</p>
+<p class="justify">Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au
+chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du
+matin pour une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au
+rendez-vous.</p>
+<p class="justify">Trois heures et demie venaient à peine de sonner
+qu'il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand
+Saint-Hubert à la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à
+l'&oelig;il calme, aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur,
+mais qu'il ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
+extrêmement susceptible.</p>
+<p class="justify">La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre
+chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
+du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se trouva
+doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de
+casseroles et un désordre qu'augmenta encore l'arrivée de Bellone et de
+son maître.</p>
+<p class="justify">Pendant que les trois camarades se serraient la pince
+et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
+recherches alimentaires&nbsp;: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
+goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
+Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la
+veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
+ventraille.</p>
+<p class="justify">Elle pendait à un clou fiché dans une solive du
+plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri,
+l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent
+point, se l'envoya séance tenante et tout entière&nbsp;: oreilles, poil
+et tout. Cela ne dura pas quinze secondes.</p>
+<p class="justify">Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible
+déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient
+férocement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben, bon Dieu&nbsp;! Mais c'est la peau
+du lièvre qu'il vient de s'enfiler comme ça et sans boire, encore&nbsp;!
+Il en a une sacrée veine de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! répondit Pépé, ils en
+bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait
+rigoler quand j'entends les médecins et le maître d'école parler de
+microbes et d'autres bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des
+maladies aux gens.</p>
+<p class="justify">Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière
+les fumiers et les marnières où il boit quand il a soif&nbsp;! Et il
+n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'&oelig;il des microbes et moi
+aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes
+vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient à
+quatre-vingts ou à cent ans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout de même, ton chien a un sacré
+estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, même
+avec dix litres à boire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va peut-être te ch&hellip; une
+casquette à poil&nbsp;! plaisanta Lisée.</p>
+<p class="justify">On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un
+bout de sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin
+de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
+laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, n'auraient pas
+mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.</p>
+<p class="justify">Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne
+la reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout&nbsp;; tant
+d'événements avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non
+plus, tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
+point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
+d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.</p>
+<p class="justify">Les présentations entre chiens se firent&nbsp;:
+Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta
+leurs hommages qui ne furent point exagérés&nbsp;; mais il n'en alla pas
+de même pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
+haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des menaces
+et des rosseries en se montrant les crocs.</p>
+<p class="justify">Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse
+commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient
+bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se
+déployèrent silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté
+le capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le
+feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de courtes
+péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. Mais un
+troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et Philomen, ahuri
+et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait roulé, vit les quatre
+chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparaître au
+loin.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre
+reviendrait&nbsp;: mais c'était un maître oreillard sans doute que
+celui-là et, mené comme il l'était par cette meute endiablée, il fila
+tout droit, on ne sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée,
+pendant que les quatre compères se morfondaient à écouter.</p>
+<p class="justify">Une heure après, comme on n'entendait encore rien,
+ils se hélèrent&nbsp;: hop&nbsp;! se réunirent au poste de Philomen et
+confabulèrent en cassant la croûte&nbsp;! Ils partagèrent équitablement
+les provisions dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la
+part des chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
+bourrèrent leurs pipes en attendant.</p>
+<p class="justify">Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs
+sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très
+lointain de grelot.</p>
+<p class="justify">Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent
+à perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant
+un boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il y a un lièvre dans les alentours,
+qu'est-ce qu'il peut bien se dire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'en doit pas mener large.</p>
+<p class="justify">Enfin les chiens, galopant et tirant la langue,
+reparurent au haut du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de
+l'apéritif, on revint au village après les avoir un peu laissés
+reprendre haleine et manger leurs bouts de pain.</p>
+<p class="justify">Les deux lièvres occis furent naturellement offerts
+aux deux invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
+enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu&nbsp;! protesta Lisée. Et
+Miraut&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peuh&nbsp;! c'est rien, ça, mon vieux,
+répliqua le gros, tout joyeux d'avoir un lièvre à rapporter à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens,
+firent à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs.
+On savait pourquoi ils étaient réunis&nbsp;; chacun d'ailleurs, au
+village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout
+en s'enquérant du jeune chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! et Miraut&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'en sera un tout premier,
+affirmait Pépé, et je m'y connais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en étais sûr, renchérissait le
+gros.</p>
+<p class="justify">C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse
+surtout, a, dans un village, sa personnalité bien marquée&nbsp;; il fait
+partie intégrante du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un
+peu, non seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
+localité, quadrupèdes ou bipèdes.</p>
+<p class="justify">Miraut, sensible à la louange, marchait dignement
+devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec
+amour. En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
+de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui aussi, à
+sa façon, un apéritif.</p>
+<p class="justify">Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de
+l'auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur
+taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
+allongés.</p>
+<p class="justify">Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table,
+ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur
+gibier et palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
+sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et ne
+faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus
+avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent.</p>
+<p class="justify">Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le
+geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant
+d'écoper sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre
+pattes, se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et
+les autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
+énergiquement à lui prêter mâchoire forte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu te fais pincer, tant pis pour
+toi&nbsp;! prévint Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air
+commode&nbsp;! répliqua l'autre en remettant le lièvre&nbsp;; ils ne
+sont pas comme le vieux notaire d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de
+voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu'il entendait bien les
+«&nbsp;rises<a name="fr_14"
+href="#ft_14"><sup>[14]</sup></a>&nbsp;».</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on allait à la soupe&nbsp;? proposa
+Lisée.</p>
+<p class="justify">On ramassa sans incidents les lièvres pendant que
+Pépé payait les apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la
+Guélotte, pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune
+bon c&oelig;ur, avait tout de même préparé un repas substantiel et
+soigné.</p>
+<p class="justify">Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un
+jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel
+on fit honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
+mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.</p>
+<p class="justify">Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le
+jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
+réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. La
+Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de cuisinière,
+elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui
+demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle répondit qu'elle
+allait sans tarder leur donner leur soupe.</p>
+<p class="justify">Cela se termina par un poulet et de la salade. Un
+morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.</p>
+<p class="justify">Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent
+quantité d'os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
+consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les éloges
+dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup échauffé
+l'enthousiasme des quatre amis.</p>
+<p class="justify">Tous racontèrent des histoires de chasse et de
+chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les
+autres&nbsp;; ils s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux
+n'émit le moindre doute sur leur authenticité ou leur
+vraisemblance&nbsp;: si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce
+qui l'aura&nbsp;? Enfin, après le café et le pousse-café, la rincette,
+la surrincette et le gloria, on leva le siège pour permettre à la
+Guélotte de débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord,
+jouer la bière aux quilles.</p>
+<p class="justify">On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but
+d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya
+des pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
+dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on revint
+manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et quand le
+gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, vers la
+minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les
+dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir leurs pas
+chancelants.</p>
+<p class="justify">Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à
+Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs
+chiens reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
+vieilles chansons de chasse aux airs bien connus&nbsp;:</p>
+<p class="justify"><em>N'entends-tu pas la biche dans les
+bois&hellip;</em></p>
+<p class="justify">Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce
+refrain&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>Et dans le lit de la marquise</em></p>
+<p class="center"><em>Nous étions quatre-vingts
+chasseurs&nbsp;!</em></p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs
+furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
+l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa presque
+infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son
+métier de courant.</p>
+<p class="justify">Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à
+«&nbsp;ravauder&nbsp;» en plaine, sur un pâturage, qu'il faut
+immédiatement chercher la rentrée&nbsp;; ce fut Lisée qui le lui
+enseigna et il se rendit très vite compte que son maître avait raison,
+puisqu'il manquait rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait
+docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement
+derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent,
+contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les
+suivre sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
+grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins,
+pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire
+perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds réunis et
+lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux,
+Bellone lui enseigna à rebattre à droite, puis à gauche de la route pour
+retrouver le nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne
+l'embarrassèrent qu'au début et ce fut encore la chienne qui lui
+enseigna à décrire autour du point où les pistes se mêlent un ou
+plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il
+n'ignora pas longtemps que certains lièvres, audacieux et roublards,
+longent quelquefois une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre,
+parallèlement au chien qui ne s'en doute guère et repassent en le
+narguant à deux pas de lui&nbsp;; aussi eut-il, en même temps que le
+nez, l'&oelig;il et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans
+ce cas.</p>
+<p class="justify">Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un
+vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès
+du maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit
+faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
+collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant,
+à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée
+par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup
+long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement qui le rappelait, lui
+ou Bellone ou Ravageot&nbsp;; il apprit et très vite, en chassant avec
+la chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule qui indiquent
+que le fret est bon ou médiocre ou mauvais. Il sut aller à la voix comme
+un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades,
+devint bientôt réciproque.</p>
+<p class="justify">Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les
+matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton
+fût bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte
+que coûte une piste et à lancer un capucin.</p>
+<p class="justify">Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec
+eux ou qu'il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva
+souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
+tout seul, soit de compagnie avec la chienne.</p>
+<p class="justify">Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent
+familiers&nbsp;; au bout de quelques chasses, il connut même
+personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait
+certainement distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail
+odorant insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
+reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine bien
+délimité qu'il occupait depuis longtemps.</p>
+<p class="justify">Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au
+canton du lancer&nbsp;; Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits
+plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas
+exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction
+que devait occuper Lisée le capucin qu'il courait.</p>
+<p class="justify">Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à
+retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un
+an, forts de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
+affaire à forte partie.</p>
+<p class="justify">Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le
+timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient
+point qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
+tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand mystère,
+fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues, pattes
+allongées, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de
+terrain et aller très loin, très loin, préférant les aléas d'une
+poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour
+dangereux souvent marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant
+et mortel d'un inopiné coup de fusil.</p>
+<p class="justify">Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient
+et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs
+remises lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
+épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes
+n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas d'acier, dont les
+ruses n'étaient pas originales et infaillibles&nbsp;! Tôt ou tard,
+Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le dévorait.</p>
+<p class="justify">Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la
+poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage
+et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
+qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec soin,
+puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et
+passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tête pour
+revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux cuisses de derrière
+fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée. Il se
+flanqua ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles,
+l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot
+alourdi, après s'être préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il
+suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
+sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies
+et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux regards des
+inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles,
+genre Guélotte, sont toujours à craindre et qu'il ne faut point, en
+dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un
+honnête chien comme lui ne peut décemment effrayer ni mordre et qui
+profitent lâchement de votre bonté pour vous flanquer, eux, toutes
+sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes.</p>
+<p class="justify">Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros,
+Miraut, une fois repu, abandonnait le reste&nbsp;; plus vieux, avec
+l'expérience et les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et
+conclure que cette pratique était tout simplement stupide&nbsp;; dès
+lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
+Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.</p>
+<p class="justify">Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé
+dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais
+il savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
+les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la
+forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.</p>
+<p class="justify">Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans
+un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus
+meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
+bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
+paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre
+dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l'avait toujours en
+grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper
+sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en priait pas énergiquement.</p>
+<p class="justify">Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de
+roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en
+train de s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
+Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, car son
+maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit
+sans façons aucune son quartier de lièvre et, après l'avoir lavé, le fit
+mettre à la casserole. Ce fut une leçon, et le chien, à dater de cette
+heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit à ses
+caches.</p>
+<p class="justify">Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque
+poursuite et, plus souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une
+journée exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là,
+sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
+viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
+dessous.</p>
+<p class="justify">Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison,
+se paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce
+cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui
+aussi, cet impayable animal.</p>
+<p class="justify">C'était un vieux bouquin, prince sans doute des
+capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait
+pourquoi ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du
+Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
+d'autres voies plus ou moins frayées.</p>
+<p class="justify">La lutte commença un beau matin givré de novembre que
+la terre sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
+sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques coupes
+savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.</p>
+<p class="justify">Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire
+à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur,
+ventre à terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que
+la bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.</p>
+<p class="justify">Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps
+le suivre à vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
+l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se défiler, de
+profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout
+de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien était à plus d'un
+kilomètre derrière lui&hellip; il avait le temps.</p>
+<p class="justify">Le capucin fit des pointes, des doublés, des
+crochets, puis, après un raisonnable détour, suffisamment long pour
+dérouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des
+chemins qui menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où
+ces imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
+mais où il se gardait bien de jamais passer.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de
+ce poste dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
+oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au
+bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.</p>
+<p class="justify">Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux
+doublés du citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la
+piste coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
+fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa
+vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour
+retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamètre de
+son cercle&nbsp;: rien encore&nbsp;; il le doubla&nbsp;: toujours
+rien&nbsp;; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, plus le
+fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla
+comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné grandement, vint le
+rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la première fois en défaut ce
+chien admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire, ce
+roublard des roublards.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la
+coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
+chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, pierre à
+pierre, abri par abri&nbsp;; ils visitèrent le pied de tous les arbres
+qui demeuraient&nbsp;: baliveaux, chablis, modernes, anciens&nbsp;;
+rien, rien, rien&nbsp;! Ils s'en allèrent bredouilles.</p>
+<p class="justify">Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que
+Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était passé le premier
+jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
+comme l'avant-veille, au même endroit.</p>
+<p class="justify">Deux jours après, cela recommença.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne te bute donc pas, disait Philomen à
+Lisée qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène
+unique en son genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je
+n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.</p>
+<p class="justify">Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre,
+ils retournèrent, lui et Miraut.</p>
+<p class="justify">À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste
+extraordinaire afin d'en avoir le c&oelig;ur net. Ce jour-là, le lièvre,
+qui était assez vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais
+qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
+coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin,
+au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.</p>
+<p class="justify">Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut,
+à poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait
+jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
+roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut de la
+coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait
+ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'&oelig;il hors de l'orbite,
+le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait la tête basse et
+la queue entre les pattes, malade de dépit et de fureur, vers son maître
+Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il était,
+mais n'y pouvait rien tout de même.</p>
+<p class="justify">Enfin un jour de février, la chasse étant close
+depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents
+pas de l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de
+l'énigme.</p>
+<p class="justify">Le c&oelig;ur tapant d'émotion, il vit son oreillard
+sauter du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
+d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, comme
+s'il escaladait le ciel pour retomber&hellip; Ah&nbsp;! çà&nbsp;!
+&mdash; la coupe était nette &mdash; où donc était-il retombé&nbsp;?
+Lisée, de derrière son arbre, écarquillait les quinquets&nbsp;: le
+lièvre avait disparu.</p>
+<p class="justify">Celle-ci, par exemple, elle était forte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des
+abois qu'il poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec
+son maître. Celui-ci, sûr &mdash; ou presque &mdash; de n'avoir pas eu
+la berlue, et blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol,
+examinant méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu
+se trouver.</p>
+<p class="justify">Ce devait être au pied de cette souche. Mais non,
+rien&nbsp;; il fallait qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le
+braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un peu&nbsp;; ses
+regards, instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur
+et&hellip; ah&nbsp;! sacré nom de Dieu&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par
+les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
+rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement avec eux,
+son «&nbsp;asticot&nbsp;», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
+sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu&nbsp;! aussi souche
+que la souche elle-même.</p>
+<p class="justify">Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait
+passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le
+moins du monde à regarder dessus&nbsp;: on dit tant que les lièvres ne
+font pas leur nid sur les saules.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à
+sortir sans ton flîngot sous ta blouse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le
+râble de l'oreillard&nbsp;; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les
+fois d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras&hellip;
+frrrrt&hellip; se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer
+avec Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
+journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
+nuit.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>CHAPITRE
+IV</strong></h2>
+<p class="justify">Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait
+suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la
+haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il était
+écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.</p>
+<p class="justify">Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant,
+toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il
+avait parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus
+folles et les plus hasardeuses.</p>
+<p class="justify">Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de
+divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu
+ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand
+lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient
+point. Des gardes en tournée s'émurent de ce bacchanal insultant et
+prolongé et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils
+ne connaissaient point davantage&nbsp;: tous perdirent leur temps.</p>
+<p class="justify">Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes
+particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets, coupa des
+routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il
+perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son
+canton, en plein marais inconnu.</p>
+<p class="justify">Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut
+que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il
+se trouvait loin du logis.</p>
+<p class="justify">Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour,
+s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de
+quelque vague os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute
+autre pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu
+le ventre.</p>
+<p class="justify">Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements
+et bientôt un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent
+contour, trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa
+route de son trot soutenu.</p>
+<p class="justify">Après une randonnée assez longue au cours de laquelle
+il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au
+crépuscule dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà
+venu avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.</p>
+<p class="justify">Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant
+pouvoir se fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
+agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et
+d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se
+rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et prudent, afin de
+gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se
+mouiller les pattes.</p>
+<p class="justify">Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants
+qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le
+contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se
+trouvait à proximité.</p>
+<p class="justify">C'était l'heure de la sortie de la prière&nbsp;:
+quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur
+caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main&nbsp;;
+puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à
+lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.</p>
+<p class="justify">L'un d'eux, tout à coup, s'écria&nbsp;: il venait
+d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant,
+crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un sale chien qui n'est pas d'ici&nbsp;!
+ajouta un deuxième.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être un chien enragé, émit un
+troisième&nbsp;; ciblons-le&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Immédiatement, les beaux cailloux plats
+qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans
+la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans
+le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien
+vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
+gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque
+chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même
+héroïque à leurs coups de frondes.</p>
+<p class="justify">Le chien traversa tout le village et s'enfuit,
+longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres
+des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes
+et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
+d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils
+s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase
+campagne.</p>
+<p class="justify">Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et
+par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut
+n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il
+jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré
+la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il
+resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage
+ne lui vint pas&nbsp;: il n'y avait pas de rivière à Longeverne et,
+comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa
+fraîcheur traîtresse.</p>
+<p class="justify">Il erra toute la nuit autour du village, furetant,
+cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture
+innommable.</p>
+<p class="justify">Les maigres ressources qu'offraient les champs
+dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite
+épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni
+chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et
+revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se
+disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne
+songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête
+vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et
+trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en
+hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant
+bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou
+une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son
+côté.</p>
+<p class="justify">Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il
+était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses
+appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement
+remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à
+le rassurer.</p>
+<p class="justify">Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans
+un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé.
+Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou
+dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié
+auquel était relié le n&oelig;ud coulant, se relevant dans la détente
+imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air
+par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le
+chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé,
+braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons
+des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.</p>
+<p class="justify">Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un
+fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il
+sentait encore au cou l'étranglement du laiton.</p>
+<p class="justify">Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des
+gardes particuliers sur une chasse gardée&nbsp;! Qu'avaient-ils fait du
+chien&nbsp;? Il y a des hommes si lâches&nbsp;! Lui avaient-ils tiré
+dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
+reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son
+collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût
+quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il
+s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le
+maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher.
+Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli
+alors&nbsp;: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
+et entre braconniers.</p>
+<p class="justify">Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le
+facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension
+quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
+villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de
+Blénoir.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin
+fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans,
+tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des
+sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que
+ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que
+des bêtes à chagrin.</p>
+<p class="justify">Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et
+tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des
+buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les
+populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
+méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim,
+oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison,
+ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli
+ou effacé dans sa mémoire.</p>
+<p class="justify">Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout,
+n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de
+n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route,
+à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui
+avait fait son passé&nbsp;: il se souvint de son maître Lisée qu'il
+n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il
+se mit à hurler désespérément au perdu.</p>
+<p class="justify">Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il
+tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très
+long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot.</p>
+<p class="justify">À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les
+chiens du village se mirent à répondre par des jappements précipités de
+fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme
+insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
+désespoir de bête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un chien perdu qui pleure son
+maître, disait l'un d'eux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La pauvre bête&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on lui donnait du pain, proposait un
+autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il se sauverait, objectait un
+troisième.</p>
+<p class="justify">Dans le village, tout le monde avait entendu la
+plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prêté grande
+attention, car un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva
+toutefois, parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui
+dressa l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses
+concitoyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, un chien de chasse&nbsp;!
+s'écria-t-il.</p>
+<p class="justify">Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il
+le connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier,
+chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.</p>
+<p class="justify">Lentement, l'&oelig;il allumé, il s'approcha de
+l'endroit où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent
+pas des gosses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Restez, petits, recommanda-t-il aux
+enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.</p>
+<p class="justify">Il faut croire que certains hommes sont naturellement
+sympathiques aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande
+détresse, les avertit mystérieusement&nbsp;; peut-être bien aussi que
+Miraut, à bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse
+s'avança, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet,
+lui parla doucement, et il savait parler aux chiens&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tia, mon petit, tia&nbsp;! Viens voir
+ici, mon beau&nbsp;; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait
+pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
+opportunément à lui.</p>
+<p class="justify">Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le
+gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se
+penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un
+poinçon malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir
+par deux rivets&nbsp;: «&nbsp;Lisée, cultivateur à Longeverne&nbsp;», et
+aussitôt ne put retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou
+bracos d'une même région on se connaît&nbsp;; il avait bu assez souvent
+avec Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de
+réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n'y
+avait, parbleu, pas si longtemps&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est Miraut&nbsp;! s'exclama-t-il.</p>
+<p class="justify">Entendant son nom prononcé par cet inconnu si
+sympathique, Miraut, l'&oelig;il plein de confiance et de joie, redoubla
+ses démonstrations d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec
+lui, il le suivit fort docilement à sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le chien de Lisée de Longeverne,
+expliqua Narcisse à ceux qu'il rencontra&nbsp;; il est perdu depuis on
+ne sait quand et il n'a presque plus «&nbsp;figure humaine de
+chien&nbsp;», la pauvre bête&nbsp;; je vais lui faire à manger et écrire
+un mot à son patron qui doit être joliment en souci.</p>
+<p class="justify">Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut
+encore la confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de
+son protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit
+tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
+immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière
+goutte&nbsp;; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière
+de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna
+dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une
+toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et
+confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable
+souche.</p>
+<p class="justify">Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait
+les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement
+un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix
+heures une lettre ainsi conçue&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Bémont, le 27 février.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Mon cher Lisée,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Je t'envoie ces deux mots pour te dire que
+j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du
+«&nbsp;bouillet<a name="fr_15" href="#ft_15"><sup>[15]</sup></a>&nbsp;»
+du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à
+manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme
+Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.</p>
+<p class="right">«&nbsp;Ta vieille branche,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;NARCISSE.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;P.-S. &mdash; J'en ai tué dix-sept cette
+année. Et toi&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque
+chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne
+nouvelle&nbsp;; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez
+lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez
+longue trotte de Longeverne à Bémont.</p>
+<p class="justify">S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de
+lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution
+muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes
+ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à
+la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.</p>
+<p class="justify">En passant à Velrans, il fit part à Pépé de
+l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste
+de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son
+ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
+huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
+avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
+pont&nbsp;; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à
+qui il était ni d'où il partait&nbsp;; on pensait bien que, depuis le
+temps, il s'était retrouvé.</p>
+<p class="justify">Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà
+tout expliqué ou presque tout&nbsp;: Miraut, épouvanté au passage du
+pont, n'avait osé revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce
+qu'il fût recueilli par son fidèle camarade.</p>
+<p class="justify">Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est
+toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont,
+comme c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends, proposa-t-il, on va voir s'il
+te reconnaîtra à la voix&nbsp;: je vais passer près de lui à l'écurie,
+et dès que j'aurai refermé, tu blagueras fort.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à
+parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa
+l'oreille subitement&nbsp;; puis, ayant écouté à deux reprises, debout,
+les yeux brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se
+mit à gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
+ouvrît bien vite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! s'écria en riant
+Narcisse, il est là et on le reconnaît&nbsp;! Oui, mon beau, tu vas le
+revoir.</p>
+<p class="justify">Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se
+précipiter sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant,
+lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui
+mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant
+et se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon c&oelig;ur,
+une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.</p>
+<p class="justify">Narcisse, en détail, conta alors comment il avait
+recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se
+restaurât&nbsp;: il avait fait cuire une saucisse à son intention et
+avait même, en outre, gardé au fond d'une casserole certain fricot dont
+Lisée tout à l'heure lui donnerait des nouvelles.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut
+qui, maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le
+temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa cuisse,
+ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des tendresses
+que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les croûtes
+de pain qu'on lui jetait de temps à autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un
+morceau de ce&hellip; lapin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'en est pas un que tu as élevé,
+remarqua Lisée en se servant. Où l'as-tu rasé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À l'affût, il y a quatre ou cinq jours,
+du côté de Chambotte&nbsp;: il n'a pas rebougé sur mon coup de
+fusil.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, les deux compères se mirent à conter
+l'histoire de tous leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené
+forcément à parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli
+porter malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
+qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins
+des journées entières.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est rare, des chiens comme le tien,
+avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas
+trop mal&nbsp;; il est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais
+montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon chien&nbsp;! Mets ton Miraut
+entre les mains d'un «&nbsp;calouche&nbsp;», je ne dis pas qu'il
+deviendra mauvais tout à fait, mais il se gâtera sûrement&nbsp;: pour
+avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi,
+un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant&nbsp;: il s'était
+bâti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je
+n'ai vu tel écumeur&nbsp;; eh bien&nbsp;! mon ami, en fait de chiens, ce
+gaillard-là n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à
+qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
+personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que
+n'importe qui&nbsp;: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens
+même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait
+Vaneau. Un jour&nbsp;; descendant une tranchée tous les trois, son
+chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de temps, il
+est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il lui a sauté
+dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien
+était si petit que le lièvre l'a emporté sur son dos pendant plus de
+cinquante mètres et qu'il a fini par se faire lâcher. Tiens, Pépé est
+comme ça&nbsp;: donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien
+d'arrêt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se
+manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres,
+mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une bête
+exceptionnelle&nbsp;; aussi tu parles si je l'ai ramassé vivement quand
+je me suis aperçu que c'était le tien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne sais vraiment comment te
+remercier, mon vieux&nbsp;; c'est un service qu'on n'oublie pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un service qui se doit entre
+chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si
+méchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu me diras au moins combien je te dois
+pour la pension.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu plaisantes, par
+hasard&nbsp;? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose
+m'était arrivée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon vieux, peux-tu
+croire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, alors, fous-moi la paix&nbsp;!
+tu paieras un verre quand je passerai à Longeverne ou qu'on se
+rencontrera à la foire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;D'accord, mais on va d'abord prendre
+quelque chose à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous
+sommes très bien pour boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme
+pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont
+grands&nbsp;: la fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la
+coupe, ils ont voulu être bûcherons cette année.</p>
+<p class="justify">N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades
+continuèrent à boire en se narrant des histoires de chiens.</p>
+<p class="justify">Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les
+émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse
+de sa démarche et la vivacité de son pas.</p>
+<p class="justify">En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de
+cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à
+plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
+reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.</p>
+<p class="justify">Toutefois, pour ne pas faire mentir le
+proverbe&nbsp;: «&nbsp;Qui a bu boira&nbsp;», il ne manqua point de
+s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes
+et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques bouteilles à
+l'ami Pépé.</p>
+<p class="justify">La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin,
+aussi saoul que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison.
+Connaissant sa capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce
+qu'il avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent
+qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés
+violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle foutrait le camp de
+la maison puisque cette sale charogne de viôce, non contente de lui
+faire toutes les misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie
+pour son arsouille de patron.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comme s'il n'avait déjà pas assez
+d'occasions sans ça&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son
+fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou
+avec Miraut.</p>
+<p class="justify">Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver
+et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
+compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à
+l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou travaillant à
+son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant
+comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le regardant en
+silence.</p>
+<p class="justify">De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait
+son compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
+cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la
+belle ouvrage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en
+montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se
+frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on
+irait enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.</p>
+<p class="justify">Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse,
+passaient par là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents
+traqueurs sur le sentier de la guerre&nbsp;; ils venaient se frôler
+contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou
+pucer, puis repartaient.</p>
+<p class="justify">On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La
+Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il
+couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de
+Bémont&nbsp;; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le
+toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit&nbsp;! Le lendemain,
+en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé sur la
+couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.</p>
+<p class="justify">Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être
+eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque
+soir, était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.</p>
+<p class="justify">Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le
+patron montait assez régulièrement «&nbsp;faire son midi&nbsp;»,
+c'est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre à la besogne. Il
+aurait bien aimé garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était
+au village, le faisait toujours monter&nbsp;; mais lorsqu'elle se
+trouvait là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et
+montait seul se reposer.</p>
+<p class="justify">Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux
+choses malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son
+désir&nbsp;: d'un côté, le grelot qu'il portait toujours et qui,
+lorsqu'il marchait, signalait sa présence&nbsp;; de l'autre, les portes
+à ouvrir. Un jour cependant, son maître étant couché et la patronne
+venant de partir en commission, il réussit, frappant de la patte les
+loquets et poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour
+celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
+le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes&nbsp;; il fut
+arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la
+même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau
+taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du
+poitrail, rien ne s'ouvrait&nbsp;; enfin il fourra son nez entre le
+chambranle et le montant, s'effaça de côté et découvrit le procédé qu'il
+n'eut garde d'oublier.</p>
+<p class="justify">Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup
+surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le
+nez&nbsp;: il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta
+un coup d'&oelig;il inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption
+soudaine de sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré,
+il se laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser
+que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le moyen
+de le rejoindre.</p>
+<p class="justify">Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui
+parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi,
+témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié à son
+maître.</p>
+<p class="justify">Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de
+retour, il redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin
+d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage
+de la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air
+triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les
+causes qu'elle ne parvint point à découvrir.</p>
+<p class="justify">Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la
+chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de
+Lisée, et le chasseur riait de bien bon c&oelig;ur lorsqu'il l'entendait
+au pied du lit se ramasser pour l'élan.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Roulée, la vieille&nbsp;!
+rigolait-il.</p>
+<p class="justify">Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la
+maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait à la
+cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
+vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire attention à
+lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.</p>
+<p class="justify">Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que
+le grelot sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile
+et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde
+porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son
+maître où il ne dormît que d'un &oelig;il tandis que Lisée, lui,
+pionçait plus bruyamment.</p>
+<p class="justify">La Guélotte n'avait rien vu ni entendu&nbsp;: ce fut
+le ronflement de Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il
+prolongeait par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans
+songer trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tas de cochons&nbsp;! piailla-t-elle en
+apercevant les deux dormeurs.</p>
+<p class="justify">Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut,
+très inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était donc ça, continua-t-elle, que ma
+couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi
+pourquoi&nbsp;; et ce grand idiot qui le laisse faire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort
+de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour
+échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent
+pour s'excuser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, je l'ai pas entendu
+monter&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Dès lors, le chien fut surveillé plus
+étroitement&nbsp;; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et
+les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie
+à son ami.</p>
+<p class="justify">Entre temps, il allait faire un tour au village,
+visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les
+fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant
+la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! la corne de cheval&nbsp;: quel régal
+exquis&nbsp;! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron
+Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très
+souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur,
+attendant son tour de ferrage.</p>
+<p class="justify">Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait
+l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
+regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames
+translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts
+odorants d'une belle couleur ambrée.</p>
+<p class="justify">Fraternel, pour que les braves toutous ne
+s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan,
+Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou
+aux autres amateurs en leur disant régulièrement&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse,
+mais tu ne viendras pas péter chez moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Car on reconnaissait aisément, à la puissance
+asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une
+tournée fructueuse à la forge de Martin.</p>
+<p class="justify">Miraut connaissait intimement toutes les ressources
+de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle
+s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à
+ouvrir les portes des chambres&nbsp;; bien que les verrous et targettes
+fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et
+certains jours fit&hellip; gueule basse sur tout ce qu'il trouva de
+comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables
+bouts de lard.</p>
+<p class="justify">Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là,
+mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses
+semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au
+surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant
+de faim, il en aurait fait tout autant.</p>
+<p class="justify">Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de
+l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut
+s'adjugea&nbsp;: du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve
+n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette
+grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond
+d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient,
+ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.</p>
+<p class="justify">Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une
+fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut
+fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans
+ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de
+barbe, quelques restes du corps du délit.</p>
+<p class="justify">Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait
+son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de
+l'empoisonner ou de le tuer&nbsp;; Miraut, depuis longtemps, avait de
+haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.</p>
+<p class="justify">Comme le temps n'était guère favorable, Miraut
+n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois,
+mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il
+regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone,
+libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en
+sa compagnie une petite partie de chasse.</p>
+<p class="justify">Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva
+que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où
+elle trouva du fret et lança un lièvre.</p>
+<p class="justify">Attentif instinctivement à tous les bruits qui
+l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là.
+Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi
+qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée,
+puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention.
+S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse
+et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa
+venue&nbsp;; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son
+côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence
+occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards,
+attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir
+dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça
+ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est
+pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des
+côtes.</p>
+<p class="justify">Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi,
+il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
+engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la
+chienne arrivât.</p>
+<p class="justify">Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout
+seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part,
+reprenait violemment le tout en grognant férocement&nbsp;; au début, il
+hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne
+risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment
+avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre,
+ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre
+au derrière&nbsp;; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui
+était échue au petit bonheur du déchirement.</p>
+<p class="justify">Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de
+légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
+grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très
+grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en
+avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à
+l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il
+tardait trop à trouver le lieu du festin.</p>
+<p class="justify">Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux
+pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron,
+connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la
+voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la
+prise.</p>
+<p class="justify">On le laissait faire naturellement et donner de la
+gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de
+chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le
+lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu
+se corsaient.</p>
+<p class="justify">D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des
+grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance
+ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
+précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à
+coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus
+d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.</p>
+<p class="justify">Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière
+le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
+s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant
+qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os
+demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.</p>
+<p class="justify">Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et
+Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment
+affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât
+leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique&nbsp;;
+pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper&nbsp;: poil,
+os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée,
+partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement
+en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux,
+jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été
+oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur
+lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout
+engouffré jusqu'au dernier vestige.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>CHAPITRE
+VI</strong></h2>
+<p class="justify">Un soir que le grand François de la ferme des
+Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi
+toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.</p>
+<p class="justify">Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays
+sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais
+bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils
+quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le
+nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent
+les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent
+tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si
+profondément émus.</p>
+<p class="justify">Rien ne les retenait&nbsp;: fidélité au logis ou au
+maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur&nbsp;: ah
+bernique&nbsp;! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique&nbsp;; Berger,
+qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de
+vaches&nbsp;; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier&nbsp;;
+Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée&nbsp;; le
+roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et
+jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine
+protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le
+chemin des Planches.</p>
+<p class="justify">Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient
+déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on
+ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le
+cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.</p>
+<p class="justify">Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop
+vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée
+terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement
+déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas
+très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la
+ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante
+qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.</p>
+<p class="justify">François n'était pas encore à deux cents mètres du
+village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
+forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en
+jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de
+convoitise.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, bon&nbsp;! ragea-t-il, car il ne
+s'était encore aperçu de rien&nbsp;; allons&nbsp;! cette vache-là va
+encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la
+barricader sérieusement.</p>
+<p class="justify">Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la
+brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin
+d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas
+qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
+batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et
+large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était
+fichtre pas de cette catégorie&nbsp;; les autres, pour être moins
+réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants,
+sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public,
+fait ses preuves.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la
+chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants
+désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et
+sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.</p>
+<p class="justify">Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin
+de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux
+mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
+fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
+cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être
+enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit
+sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement,
+selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un
+instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le
+nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La
+proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop
+lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu
+certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés
+d'assiégeants&nbsp;: au centre et le plus rapprochés de la ferme, les
+gros, les grands, les forts&nbsp;: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom
+le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies
+environnantes ou des villages circonvoisins&nbsp;; plus éloignés, les
+petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que
+leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et
+les radées des premiers.</p>
+<p class="justify">François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa
+besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur
+adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent
+point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison&nbsp;; mais avec
+la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et
+cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières
+avaient disparu entre eux également&nbsp;: roquets, moyens et molosses
+se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de
+cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame
+commune de leurs pensées.</p>
+<p class="justify">Toutes les ouvertures de la maison de François furent
+tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées,
+sondées, vérifiées, senties, reniflées&nbsp;; mais le patron, qui savait
+à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher,
+la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes
+les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne
+clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait
+aucun carreau.</p>
+<p class="justify">Il avait cependant, comme trop petite et
+infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait
+dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les
+poules sortaient pour aller aux champs.</p>
+<p class="justify">Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour,
+ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
+était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y
+renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait
+au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si
+mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le
+guichet, le bas du poitrail touchant le seuil&nbsp;; mais, très enhardi
+par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les
+flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement
+allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les
+camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et
+reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de
+grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable
+animal.</p>
+<p class="justify">Mais la bête n'était pas là. Prudent, François
+l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui
+n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de
+communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée
+au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des
+assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.</p>
+<p class="justify">Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne
+trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses
+trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans
+leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui
+gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les b&oelig;ufs, eux aussi,
+étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs
+chaînes et en meuglant avec fureur.</p>
+<p class="justify">Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la
+nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son
+étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes
+était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses
+sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une
+trique et alla «&nbsp;clairer&nbsp;» ses vaches.</p>
+<p class="justify">Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il
+était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le
+fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait
+affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou
+putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique
+dans les côtes et courut à sa poursuite.</p>
+<p class="justify">Souris hurla de peur en entendant le ronflement du
+bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa
+la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la
+tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile,
+la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un
+sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.</p>
+<p class="justify">Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque,
+par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et
+l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé
+avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré bougre de salaud, grognait-il, si
+c'est pas malheureux&nbsp;! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut
+sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant,
+tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le
+cul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et
+soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les
+jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
+arriver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends, nom de Dieu&nbsp;! je vais
+t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.</p>
+<p class="justify">Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet,
+il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au
+moyen de n&oelig;uds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient,
+à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut
+préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil
+de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup
+de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement
+en hurlant à l'adresse des autres&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Venez-y donc, tas de salauds, si vous
+voulez que je vous en fasse autant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.</p>
+<p class="justify">Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de
+Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les
+cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt
+et général mouvement de retraite.</p>
+<p class="justify">Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un
+instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les
+fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des
+pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque
+assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le
+flairaient&nbsp;; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte
+durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par
+le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger
+les portes.</p>
+<p class="justify">Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à
+cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment
+à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à
+la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils
+rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à
+toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne
+déserta&nbsp;; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de
+trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger
+abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une
+attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant,
+les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première
+senteur, au premier signal intéressants.</p>
+<p class="justify">Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait
+sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort,
+sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et
+suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions
+du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée
+générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux
+ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée,
+et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les
+narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour
+lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se
+menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les
+premiers et compisser expressément le bon endroit.</p>
+<p class="justify">Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à
+renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le
+même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel,
+dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au
+derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa
+patronne.</p>
+<p class="justify">Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de
+Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et
+connaissait la cause de leur absence.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il fait comme tous les autres&nbsp;!
+songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il
+serait porté sur la chose.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans
+amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les
+affamés et les timides&nbsp;; mais les forts, les costauds, eux,
+restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi
+d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient
+extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il
+disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois
+davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder
+quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère
+effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée
+pour toute éventualité.</p>
+<p class="justify">Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui
+la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant,
+et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait,
+ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le
+culot&hellip;</p>
+<p class="justify">Il l'avait bel et bien&nbsp;; mais cela ne faisait
+point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se
+précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui
+rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en
+détail.</p>
+<p class="justify">François profita du conflit pour rentrer sa chienne
+vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la
+bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se
+secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
+déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer
+la gorge pour l'étrangler&nbsp;; ceux qui étaient dessus piétinaient de
+leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les
+vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait&nbsp;; tous
+maintenant se détestaient&nbsp;; la mêlée était devenue confuse&nbsp;:
+on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas
+de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque
+hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne&nbsp;;
+certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os
+meurtris&nbsp;; d'autres saignaient et se léchaient&nbsp;; d'autres, la
+mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec
+douleur&nbsp;; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un
+coup de dent&nbsp;; Tom, une oreille décollée, s'écartait&nbsp;; seul à
+peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu
+au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience,
+s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être,
+mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes
+déchirures à la cuisse.</p>
+<p class="justify">Cette échauffourée refroidit notablement les
+enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent&nbsp;; de
+toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en
+lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin
+d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues
+buissons pour se soigner en paix.</p>
+<p class="justify">Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants
+fichaient le camp&nbsp;; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les
+deux fanatiques qui veillaient malgré tout.</p>
+<p class="justify">Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de
+laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher
+dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
+pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa
+surveillance.</p>
+<p class="justify">Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans
+un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.</p>
+<p class="justify">L'autre, qui avait meilleur nez que son maître,
+éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans
+crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche
+de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
+amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies
+protectrices entre eux et le patron.</p>
+<p class="justify">Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut
+là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il
+se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui
+lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour
+faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à
+l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une
+de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc,
+boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique
+privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut,
+triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement
+conquise et si patiemment attendue.</p>
+<p class="justify">Courbé sur son chevalet, au bout de quelques
+instants, François, ayant jeté un coup d'&oelig;il sur sa chienne, ne
+vit plus que la place où elle était couchée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacrée garce&nbsp;! jura-t-il, je parie
+qu'elle leur court après&nbsp;; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces
+salauds-là aux alentours&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche,
+un bâton à la main.</p>
+<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il
+découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela
+voulût bien se détacher.</p>
+<p class="justify">Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux
+prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se
+décollèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre de cochon&nbsp;! grommela-t-il en
+s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.</p>
+<p class="justify">Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il
+n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration
+malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! et puis m&hellip;&nbsp;!
+ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne
+vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de
+l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je
+m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les
+bouffer ou les noyer toi-même comme&hellip; oh&nbsp;!
+quoique&hellip;</p>
+<p class="justify">Et philosophiquement, François les laissa à leurs
+amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire,
+eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée
+connurent derechef les joies pures des matins de chasse.</p>
+<p class="justify">C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les
+chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois,
+ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une
+vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé
+sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds,
+tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.</p>
+<p class="justify">Les prés «&nbsp;grillaient&nbsp;», disaient les
+paysans&nbsp;; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt,
+atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies,
+tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou
+les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait
+considérablement&nbsp;: un saut de grenouille, le moindre grattement de
+mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter
+les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un
+cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou
+à une fuite précipitée de bouquin.</p>
+<p class="justify">Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer
+lancer un lièvre&nbsp;; suivre une piste à plus de deux cents mètres au
+dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
+Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté
+du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on
+doit quand même rentrer bredouille.</p>
+<p class="justify">Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans
+les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient
+tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient
+de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de
+vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement
+ténues.</p>
+<p class="justify">Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens
+profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.</p>
+<p class="justify">Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes
+indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire,
+rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens
+de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce
+fourré-ci de préférence à celui-là.</p>
+<p class="justify">On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais
+si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès
+le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou
+quelque chemin, c'était fini et bien fini&nbsp;; Miraut et Bellone, le
+nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite,
+d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une
+langue de six pouces au moins.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! c'est quelquefois un rude métier que celui
+de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les
+pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer
+une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce
+qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on
+voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout
+fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible
+de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton
+du lancer.</p>
+<p class="justify">Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils
+soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après
+chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient
+l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.</p>
+<p class="justify">Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et
+des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères
+qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.</p>
+<p class="justify">Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse
+frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il
+s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son
+chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bah&nbsp;! songea-t-il, c'est un hérisson qui
+l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends
+ça.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Néanmoins, il alla se rendre compte&nbsp;; il était
+temps.</p>
+<p class="justify">Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non
+point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait
+point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que
+l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins
+fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bon Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait
+épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse,
+sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «&nbsp;fers&nbsp;» à
+la fois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'échappes belle, mon ami, félicita
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est
+la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus.
+Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec
+de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de
+drogues. C'est de la foutaise, leur «&nbsp;armoniac&nbsp;», comme ils
+l'appellent&nbsp;; il faudrait, pour que ça fasse effet &mdash; et
+encore &mdash; être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche
+pas les chiens de perdre tout odorat.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça,
+à la chasse&nbsp;: un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé,
+enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un
+cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout.
+Sais-tu ce que j'ai fait&nbsp;? C'est un vieux remède et, crois-moi, il
+vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y
+connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne
+sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide
+branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me
+suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans
+tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau
+ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. «&nbsp;Il n'a
+pas plus bougé qu'une souche&nbsp;: je te l'ai dit, il ne sentait
+rien&nbsp;; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait.
+Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui
+est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un
+liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de
+ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il s'est même très bien guéri et je ne me suis
+pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu
+craintif et froussard&nbsp;; à aucun prix il ne voulait suivre les
+haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était
+en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque
+chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de
+telles étamines.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">On continua la promenade et l'on gravit le Geys.
+Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche
+qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à
+défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce tondu, bon Dieu&nbsp;! est-ce
+rasé&nbsp;! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que
+possible.</p>
+<p class="justify">Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi,
+et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien
+sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.</p>
+<p class="justify">C'est que l'&oelig;il des chiens ne peut s'accommoder
+immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance.
+Cela se conçoit, l'&oelig;il n'est généralement pour eux que le
+complément du nez&nbsp;; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils
+arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne
+lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
+et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de
+gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la
+frousse.</p>
+<p class="justify">Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui
+cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point,
+et l'on continua à gravir le Geys.</p>
+<p class="justify">Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette
+journée, bien d'autres étonnements.</p>
+<p class="justify">Le dés&oelig;uvrement, le hasard, l'espoir de trouver
+ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené
+à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient
+ensemble ce jour-là.</p>
+<p class="justify">Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de
+joie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! on en abat&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon
+vieux, pas moyen de lancer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale temps, vraiment&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas un brin de regain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On n'a au moins pas le mal de le
+faire&nbsp;; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de
+foin et que la moisson a été bonne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans
+ce pays&nbsp;! fit remarquer Pépé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'allais le dire, souligna Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme
+où l'on trouvera du vin frais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si&nbsp;; nous allons descendre aux
+Planches, chez François&nbsp;: il ne refusera pas de nous donner à boire
+à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru,
+Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tous les vrais bons chiens sont&hellip;
+carnassiers, affirma Pépé&nbsp;; allons chez François, j ai une pépie
+qui n'est pas dans un sac.</p>
+<p class="justify">C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs
+et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
+étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage.
+Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement
+conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de
+pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles
+paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un
+verre.</p>
+<p class="justify">Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un
+coup de main gratuit, était un ami&nbsp;; aussi, dès qu'il le vit
+arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur «&nbsp;faire
+honnêteté&nbsp;», comme on dit là-bas.</p>
+<p class="justify">Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon
+propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son
+mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.</p>
+<p class="justify">Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est
+habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent
+chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps.
+Les litres et les litres se succédèrent sur la table&nbsp;; on n'avait
+rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
+deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu,
+l'appétit, par contre, était venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'aurais pas un bout de lard par là
+et des &oelig;ufs à nous faire cuire&nbsp;? questionna Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si, mais si&nbsp;! Tant que vous
+voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! et puisqu'on est réunis,
+zut&nbsp;! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la
+«&nbsp;bringue&nbsp;». Tu n'as pas un poulet bon à saigner&nbsp;?
+demanda le gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a tout ce qu'on veut, répondit
+François.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Montre-le-moi donc, que je lui flanque
+un coup de fusil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne laisse pas sortir les chiens,
+intervint Lisée&nbsp;; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces
+sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le
+cas d'exterminer tout le reste.</p>
+<p class="justify">Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la
+pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein
+gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.</p>
+<p class="justify">Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et
+l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs
+pris impromptu savent en faire.</p>
+<p class="justify">On raconta, ma foi, des histoires de chasses
+édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus
+profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort
+savoureuses.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens
+avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher
+le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la
+queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque
+côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son
+postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son
+poids.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il allait se planter une écharde dans
+le cul&nbsp;! s'écria François.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu qu'il n'a pas regardé
+avant&nbsp;! c'est un malin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je me souviens avoir lu quelque part,
+intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en
+inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type
+dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des
+pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.</p>
+<p class="justify">En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre
+la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de
+lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
+devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu veux boire un coup, mon petit&nbsp;?
+Tiens.</p>
+<p class="justify">Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien
+flaira et duquel il se détourna avec dégoût.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres
+bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus
+extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu
+de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur
+ressemble de ce côté-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama
+Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de
+l'existence&nbsp;? Ah&nbsp;! le père Noé était un sacré bougre, et nous
+lui devons tous une fière chandelle.</p>
+<p class="justify">Comme Miraut revenait à la charge, Philomen
+conseilla&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Montre-lui voir le miroir, ça
+l'épatera.</p>
+<p class="justify">On décrocha du mur une petite glace et on la plaça
+devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
+cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout
+près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.</p>
+<p class="justify">Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de
+l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que
+certains singes, de regarder derrière&nbsp;: son opinion était
+faite&nbsp;; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit
+que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité&nbsp;; il le pensa, du
+moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un
+coin auprès des autres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça leur fait honte, concluait à tort le
+gros en continuant de boire.</p>
+<p class="justify">Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la
+dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé
+de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous
+d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très
+vivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est malheureux, maugréait Pépé, je
+n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une
+vipère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Belle chasse&nbsp;! vraiment.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on
+n'est pas des b&oelig;ufs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est pas comme les gens de
+Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un
+vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour
+cela pas mal de petites saletés.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Capitaine, je crois que les gens d'ici
+sont bien dévots&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Oh&nbsp;! répliquait le père Cassard,
+ils sont assez vieux pour être des vaches&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas
+dérouiller aujourd'hui&nbsp;; parions que si tu lances ta casquette en
+l'air, je te la perce&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La belle affaire, je parie d'en faire
+autant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer
+son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du
+quatre&nbsp;; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour
+l'apéritif.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu que je veux lancer la
+mienne&nbsp;! protestait Philomen&nbsp;; elle est quasi toute neuve, je
+ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! m&hellip; pour les
+femmes&nbsp;! À la guerre comme à la guerre&nbsp;! ordonna Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle
+fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou
+assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.</p>
+<p class="justify">Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant
+qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent
+de tous côtés en donnant. à pleine gorge.</p>
+<p class="justify">Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais
+étaient très étonnés&nbsp;; au troisième, leur épatement grandit encore
+en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième,
+Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
+de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu
+louf.</p>
+<p class="justify">Ce fut le gros qui paya le pernod&nbsp;; la
+casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré,
+montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient
+littéralement criblées.</p>
+<p class="justify">Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches
+dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien
+placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il
+faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du
+sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
+distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
+l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! se réjouit Lisée, c'est le
+vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la
+pluie&nbsp;; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un
+peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres,
+histoire de payer le permis.</p>
+<p class="justify">À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer
+bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
+sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait
+fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou
+qu'il se trouva perdu.</p>
+<p class="justify">Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris,
+Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument
+eux aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'ils ont donc&nbsp;?
+s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore
+sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.</p>
+<p class="justify">Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait
+dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de
+ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés,
+Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas
+d'aventure avec eux, chez Fricot.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, non, répondit Lisée&nbsp;; il
+n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, expliqua-t-elle&nbsp;; il se fait
+tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de
+Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté
+pour boire un verre à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est sans doute allé aux filles dans
+quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.</p>
+<p class="justify">Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu
+en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée,
+s'écria tout haut, très étonné&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On dirait qu'ils hurlent à la mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu, fit la vieille en se signant,
+pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas
+de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins,
+comme ils le dirent plus tard, une secousse au c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Ils se trouvèrent instantanément dessoulés,
+rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en
+retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à
+Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
+ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
+heure.</p>
+<p class="justify">Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent
+plus&nbsp;; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait
+la porte et se reprenait à hurler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça doit annoncer un malheur, prophétisa
+la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses
+appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien
+avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le
+souhaitait vivement.</p>
+<p class="justify">Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu
+fermer l'&oelig;il ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait
+toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne
+fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
+hélaient et déambulaient par les rues.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais aller voir, décida-t-il.</p>
+<p class="justify">Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa
+mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
+décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit
+où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.</p>
+<p class="justify">Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui
+aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui,
+partit rejoindre les chercheurs.</p>
+<p class="justify">Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui
+répondaient&nbsp;: Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique,
+Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours&nbsp;; c'était
+sinistre.</p>
+<p class="justify">Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine,
+moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de
+la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
+enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.</p>
+<p class="justify">D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la
+stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté
+d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
+quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.</p>
+<p class="justify">L'anxiété grandissait&nbsp;: on courait maintenant
+derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt
+s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.</p>
+<p class="justify">Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme
+gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid,
+tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
+sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
+l'accident&nbsp;: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
+cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps,
+pendant que les autres pensivement suivaient&nbsp;: ce fut un triste
+retour.</p>
+<p class="justify">La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce
+fils&nbsp;; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était
+mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant
+leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
+témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois
+qu'il passait devant leur maison.</p>
+<p class="justify">Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour
+les vieux, inconsolables, l'oubli fatal&nbsp;; mais le chien de Lisée,
+dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point
+cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
+avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du
+drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité
+dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas
+capables&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut, c'est un sacré chien,
+disait-on.</p>
+<p class="justify">Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait
+tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.</p>
+<p class="justify">La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les
+chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
+tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui,
+attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers
+champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de
+tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui
+finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait
+bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là,
+regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant
+désappointé.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs venaient se rendre compte et
+rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela
+se terminait généralement par d'amicales engueulades.</p>
+<p class="justify">Miraut chassa aussi les renards, les renards qui,
+eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins,
+laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faute de grives on mange des merles,
+proclamait Lisée&nbsp;; autant ça que rien.</p>
+<p class="justify">Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré
+l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
+queues ont marché sur les éteules&nbsp;; mais il y avait la prime, vingt
+sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les
+renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour
+les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce
+brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien
+du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment
+rouler.</p>
+<p class="justify">Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure,
+trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas,
+par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
+ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges
+pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.</p>
+<p class="justify">Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement
+reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du
+boyau&nbsp;; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
+l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
+affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et
+bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un
+coup de fusil.</p>
+<p class="justify">Il était là sur le sol, allongé, ventant et
+soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité,
+furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.</p>
+<p class="justify">En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put,
+saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a
+mordu, c'est bernique pour le faire lâcher&nbsp;: Miraut, pincé, avait
+beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.</p>
+<p class="justify">Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir
+la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
+fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que
+jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la
+gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait
+violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait
+l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.</p>
+<p class="justify">Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en
+l'assommant d'un coup de trique.</p>
+<p class="justify">Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne
+quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font
+tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
+cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
+mâchoire&nbsp;; il «&nbsp;donnait au ferme&nbsp;» alors, aboyant
+longuement pour inviter Lisée à s'approcher&nbsp;; mais, dès que le pas
+de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
+cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce
+qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le
+dénicher.</p>
+<p class="justify">Il y eut encore, vers la fin de la saison, au
+printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège,
+que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
+circonstances terribles pour le sauvage<a name="fr_16"
+href="#ft_16"><sup>[16]</sup></a>.</p>
+<p class="justify">Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que
+quatre lièvres&nbsp;; c'était vraiment peu pour un tel fusil&nbsp;;
+jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année&nbsp;; aussi le
+gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de
+même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée
+s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en «&nbsp;sonner
+un&nbsp;» à l'affût, comme il disait.</p>
+<p class="justify">Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait
+jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes,
+et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs
+où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une
+petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
+car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle
+jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens&nbsp;; mais de
+jour, c'était plus dangereux&nbsp;; aussi Lisée avait-il l'&oelig;il sur
+son chien.</p>
+<p class="justify">Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila
+cependant un beau matin. Il devait «&nbsp;savoir&nbsp;» un lièvre et
+connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine
+gorge par le vallon de la fin dessus.</p>
+<p class="justify">Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier
+d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
+et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise,
+les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune
+temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit,
+sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car
+on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un
+lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le
+pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet
+n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées,
+et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
+pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas
+de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
+vigoureusement.</p>
+<p class="justify">Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de
+tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de
+Miraut et vint sans délai trouver Lisée&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourriez-vous me dire où est votre
+chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se
+gratta la tête, s'excusant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous assure, brigadier, que ce n'est
+pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'en doute bien, parbleu, il ne
+manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé&nbsp;; mais il n'en est
+pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer
+procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour la première fois&nbsp;! voyons,
+brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La première fois&nbsp;! &hellip; La
+première fois&nbsp;! &hellip; enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on
+n'est pas pour se bouffer le nez&nbsp;; vous allez partir me le chercher
+et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la
+loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant
+tout&nbsp;; mes chefs n'admettraient pas&hellip; et puis si je
+permettais à un, il faudrait que je permette à tous&nbsp;!
+Non&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je comprends bien, approuva Lisée qui
+mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.</p>
+<p class="justify">Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en
+sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles
+à mortaise qui lui interdisait tout galop.</p>
+<p class="justify">Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un
+matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde,
+abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en
+aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette
+fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
+vieux bout de chaîne.</p>
+<p class="justify">Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son
+boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois,
+Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
+s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un
+levraut dont il connaissait le gîte.</p>
+<p class="justify">Le père Martet qui partait en tournée et passait
+justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette
+imprudente désobéissance à ses ordres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'entendez donc pas le raffut que
+fait votre chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré nom de nom&nbsp;! il était là il
+n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.</p>
+<p class="justify">Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent
+pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui
+chassait quand même.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vois bien que ce n'est pas de votre
+faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice&nbsp;! Avec un
+bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus
+difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.</p>
+<p class="justify">On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher
+comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela
+obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour
+où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que
+la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et
+trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave
+ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et
+chassa sans dire un mot.</p>
+<p class="justify">Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une
+partie fut désarmé par tant de constance et une si noble
+obstination&nbsp;; il le laissa faire et s'en revint au village.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en
+prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que
+le bout de bois le gêne&nbsp;? il le portait dans sa gueule et il
+trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le
+rattraper&nbsp;; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas
+brailler&nbsp;; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas
+entendu&nbsp;: personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne
+ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un
+maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets&nbsp;: il n'était pas
+dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne
+connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
+désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau
+lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un
+jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger&nbsp;; il
+distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis
+de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands
+bois&nbsp;; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au
+moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons
+des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.</p>
+<p class="justify">Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les
+connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de
+lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
+échappé même à Lisée&nbsp;: «&nbsp;Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu
+feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
+à gauche, j'aurai l'&oelig;il&nbsp;»&nbsp;; ou encore&nbsp;: «&nbsp;Oh,
+oh&nbsp;! voici une vieille connaissance&nbsp;; où va-t-il faire ses
+doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen&nbsp;?&nbsp;» Selon la
+direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté
+il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.</p>
+<p class="justify">Il connaissait la voix de tous les chiens des
+environs&nbsp;; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était
+autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine
+aux abois de la vieille Fanfare.</p>
+<p class="justify">Il avait un accent particulier, un timbre différent
+de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque
+gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait
+déduire&nbsp;: c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un
+écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de
+cailles.</p>
+<p class="justify">De même, si le matin était bon, cela se voyait
+immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de
+renifler et de chercher&nbsp;; si cela ne marchait pas, il montrait
+moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère
+humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de
+gueule.</p>
+<p class="justify">Il connaissait aussi bien et même mieux que son
+maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
+Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards,
+elle faisant le chien et lui le chasseur.</p>
+<p class="justify">Longeverne était son domaine, il y régnait en
+souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la
+suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à
+son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui
+gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y
+perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc&nbsp;; avant Turc,
+c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les
+deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
+jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon
+philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.</p>
+<p class="justify">Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge
+de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne
+lui cherchaient jamais de querelles.</p>
+<p class="justify">Quand ils se rencontraient par les rues, ils
+dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se
+flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
+disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à
+d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.</p>
+<p class="justify">Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à
+l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît,
+le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son
+côté.</p>
+<p class="justify">Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du
+village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les
+heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
+n'avait pas grand'faim,</p>
+<p class="justify">mais toute trouvaille est une joie que décuplent
+encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien
+lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et
+pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes
+découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de
+vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et
+fermenté&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et
+que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
+savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées&nbsp;;
+que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle
+toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger
+sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la
+grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près
+du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de
+peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement
+savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les
+gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était
+enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme &mdash;
+décidément, une sale race que les porte-jupons &mdash; était loin de
+professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller
+saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on
+ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
+rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de
+«&nbsp;serret&nbsp;».</p>
+<p class="justify">Il connaissait de même toutes les personnes du pays,
+distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un
+tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de
+mains&nbsp;; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de
+générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il
+caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu,
+parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau
+de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
+s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il
+se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer
+d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte
+pour la poignée de main amicale de la séparation.</p>
+<p class="justify">Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve
+digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne
+connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la
+norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
+chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et
+déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au
+coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la
+besace&nbsp;; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme,
+arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un
+distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put
+parvenir à extraire du c&oelig;ur de son chien tout sentiment
+d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les
+laissât pénétrer dans la maison et réciter leur «&nbsp;Notre Père&nbsp;»
+sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et
+solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion,
+industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de
+plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à
+son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les
+bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
+mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes
+closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le
+maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la
+forte somme, quoi&nbsp;! Philomen, qu'il ne connaissait point et
+interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes
+arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute
+justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
+fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très
+nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.</p>
+<p class="justify">Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni
+des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des
+vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de
+garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
+monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait
+tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait
+maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et
+de la fouine&nbsp;; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier.
+Les lapins ne l'intéressaient plus&nbsp;; il dédaignait profondément, et
+pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il
+les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.</p>
+<p class="justify">Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa
+tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur
+la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
+l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
+arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.</p>
+<p class="justify">Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les
+chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un
+grognement d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon
+que c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
+étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était Philomen
+qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse
+jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte&nbsp;; si c'était un
+mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait grand'peine à le
+tenir&nbsp;; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût laissé faire. Quant à
+la Phémie, il ne la gobait toujours pas&nbsp;; sa patronne lui avait
+interdit de japper quand elle venait&nbsp;; cela ne l'empêchait point de
+grommeler quand il entendait sa sabotée particulière et de lui montrer
+les dents dès que le regard du maître ne l'obligeait plus à dissimuler
+ses véritables sentiments.</p>
+<p class="justify">Tant de qualités professionnelles et domestiques
+avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
+mutuellement leurs fautes&nbsp;: lièvres bouffés par le chien sans
+autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, stations
+trop prolongées du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La
+Guélotte, elle-même, à la longue, nul accident fâcheux n'ayant endeuillé
+sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre
+et par lui témoigner, dans ses rares bons moments, quelque
+affection.</p>
+<p class="justify">La réputation de Miraut avait franchi les frontières
+naturelles de sa région. Non seulement par le canton où son premier
+maître, le gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses
+vertus et proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
+chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de la
+chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune
+appelée Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, épatant,
+mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le
+voir à l'&oelig;uvre.</p>
+<p class="justify">Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton,
+le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur,
+lorsqu'ils avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser,
+comme par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
+une partie à Lisée pour le lendemain.</p>
+<p class="justify">Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le
+temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
+jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
+intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à Lisée
+lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de beaucoup
+mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regardé
+s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du maître chien
+qu'il avait la joie et l'honneur de posséder.</p>
+<p class="justify">D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne,
+avait quitté la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne
+moisissait pas en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt
+dans ses foyers.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous ne le vendriez pas, votre
+chien&nbsp;? demanda un jour au chasseur maître Gouffé, le notaire,
+Méridional hâbleur, menteur, traître comme l'onde elle-même, qui eût
+vendu son père pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans
+appréciaient beaucoup les qualités administratives.</p>
+<p class="justify">Lisée éclata de rire à cette proposition.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'aimerais mieux vendre ma femme,
+ricana-t-il, et même la donner pour rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pourtant un de mes amis à Besançon,
+un juge, qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il
+est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il
+viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jamais de la vie&nbsp;! protesta
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon cher, concilia maître
+Gouffé, il ne faut jamais dire&nbsp;: fontaine, je ne boirai pas de ton
+eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien
+jusqu'à cinq cents francs&nbsp;; cinq cents balles, c'est une somme,
+réfléchissez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est tout réfléchi, trancha
+Lisée&nbsp;; dites à votre juge qu'il continue à condamner les pauvres
+bougres au profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au sénateur
+cocu de sa région et qu'il me foute la paix avec Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons, ne vous montez pas&nbsp;; c'est
+un charmant garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, qui était présente à cet entretien,
+avait ouvert des yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge,
+d'émotion, en était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
+contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
+aussitôt&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y as-tu pensé&nbsp;? Cinq cents
+francs&nbsp;! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-là.
+Songe au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux sous qu'on
+toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entêter&nbsp;; un chien,
+ce n'est qu'une bête après tout et, puisque tu tiens absolument à en
+avoir un, tu en trouveras facilement un autre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;! tonna Lisée. Miraut
+n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis
+habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me parles de cette
+affaire et si l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche,
+je me charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
+pas un vendu vaut bien un juge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as jamais été qu'un âne et une
+brute&nbsp;! ragea-t-elle. On n'a pas idée, quand on peut faire un si
+beau marché&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez, nom de Dieu&nbsp;! coupa
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé,
+l'amateur s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et
+Lisée. Au premier coup d'&oelig;il, le chien lui plut et, fort
+complaisamment, Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que
+l'on fit, les qualités de son compagnon et ami.</p>
+<p class="justify">Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le
+notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux.
+Défiant, Lisée déclina l'offre&nbsp;; mais Gouffé avec sa faconde
+habituelle intervint&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons, cher ami, vous avez été si
+aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser&hellip;</p>
+<p class="justify">Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et
+but consciencieusement.</p>
+<p class="justify">On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que
+les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut
+intraitable.</p>
+<p class="justify">Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en
+invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
+comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de
+cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête
+de m'avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai
+que vous êtes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre
+de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
+pour vous, pour moi il n'a pas de prix&nbsp;: on ne m'achète pas un ami
+tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous jure
+sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à
+Velrans voir Pépé.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>TROISIÈME
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour,
+hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée&nbsp;: c'est
+qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore
+l'extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien
+soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins deux
+saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de songer à sa
+succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle
+mort&nbsp;; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui prétendent
+au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement
+lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens
+jusqu'à leur dernière heure. Oh&nbsp;! ce n'était souvent pas
+réjouissant&nbsp;: la vieillesse les rendait claudicants et baveux,
+quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur croûtelevait la peau,
+les oreilles se mettaient à couler, ils devenaient sourds, ils n'y
+voyaient plus, qu'importe&nbsp;! on les soignait tout de même et il leur
+restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de pâtée, une
+litière fraîche dans un coin paisible et chaud de l'étable pour attendre
+le grand départ.</p>
+<p class="justify">Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne
+éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son
+poil se décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes,
+que la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
+légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure dont
+la gencive était moins ferme.</p>
+<p class="justify">Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et
+stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant
+une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière portée
+de laquelle il conserverait une petite chienne.</p>
+<p class="justify">Car Philomen tenait essentiellement à conserver une
+bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée
+parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue,
+n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
+C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni
+mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur
+robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien
+moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire
+entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu
+chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été
+contents&nbsp;; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu,
+excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de
+répugnance pour le renard.</p>
+<p class="justify">Bellone fut donc couverte par Miraut.</p>
+<p class="justify">La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de
+la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut
+signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se
+remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle
+souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par
+des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente
+des accidents et des bizarreries assez remarquables&nbsp;: fièvre
+intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte
+momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à
+ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations
+suivantes.</p>
+<p class="justify">Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit
+prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un
+liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et
+écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand
+mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin
+dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui
+s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette
+personnelle et à celle de ses nouveau-nés.</p>
+<p class="justify">Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en
+rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
+s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore.
+Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les
+yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt
+celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans
+protestations.</p>
+<p class="justify">C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze
+à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête,
+à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper
+un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles
+avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur
+propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne
+présentait aucune nuance&nbsp;: ils étaient ou tout blancs ou tout
+noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans
+un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient
+trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers
+trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
+mieux remplis étaient ceux de derrière&nbsp;; aussi, d'instinct, quand
+venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant
+goulûment à s'y agripper.</p>
+<p class="justify">La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des
+mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme
+des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de
+baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait
+distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'&oelig;uvre
+de vie&nbsp;; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir
+en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement,
+piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de
+faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires
+vibraient légèrement.</p>
+<p class="justify">Pour choisir la chienne que Philomen devait garder,
+Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa
+visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés
+d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût
+trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver
+les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle
+en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté
+ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir
+elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut,
+avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta
+d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à
+son tour.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui
+s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut,
+intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans
+façons pour voir un peu ce qui se passait.</p>
+<p class="justify">Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès
+qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
+et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et
+l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une
+chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni
+bienveillant&nbsp;: nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée
+n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse
+de la maison ni les gosses.</p>
+<p class="justify">Miraut se le tint pour dit&nbsp;: il fila sans mot
+dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas
+beaucoup et même pas du tout en lui&nbsp;; un banal sentiment de
+curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui
+pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.</p>
+<p class="justify">On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en
+buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa
+portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.</p>
+<p class="justify">Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et
+boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à
+l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder,
+une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs
+eussent fatigué et épuisé la nourrice.</p>
+<p class="justify">Dans un tablier, Philomen déposa les trois
+nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de
+dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le
+fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond
+pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
+bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était
+pourtant point sans un serrement de c&oelig;ur qu'il perpétrait ce
+triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les
+nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres,
+tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de
+sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du
+crâne étaient défoncés, les viscères broyés&nbsp;; une goutte de sang
+venait perler au bord des narines et c'était tout.</p>
+<p class="justify">Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les
+traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots
+tués dans le trou creusé par son compère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale corvée&nbsp;! murmurait-il. Et la
+chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le
+premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle
+s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et
+les cherchera en pleurant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Du moment qu'il lui en reste un, elle se
+consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah&nbsp;! si on ne
+lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant
+trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant
+partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en
+appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle
+aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la
+grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits
+dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent
+même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir
+tués et dévorés&nbsp;! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le
+nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles,
+probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats
+domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais
+sûrement point coupables.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les lapins mâles dévorent pourtant leurs
+enfants.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est point pour la même raison,
+affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en
+désir&nbsp;; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste,
+se laisser faire&nbsp;; alors pour se venger ou pour lui ôter toute
+raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du
+refus&nbsp;: ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.</p>
+<p class="justify">Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche,
+elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement
+plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants,
+elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par
+toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des
+vaches.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui
+avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et
+les flaira. Les soupçonna-t-elle&nbsp;? C'est possible, ses soupçons
+s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant
+peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se
+précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et
+craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle
+aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour
+regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants
+d'une douloureuse inquiétude.</p>
+<p class="justify">Deux jours durant, appréhendant quelque malheur
+nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui
+apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les
+mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien
+d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
+avalant tout simplement.</p>
+<p class="justify">Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on
+avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu
+les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et
+sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et
+qui sans doute ne voyaient rien encore.</p>
+<p class="justify">En même temps, les pattes lourdaudes prirent un
+extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint
+énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus
+vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures
+et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie
+admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec
+énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses
+pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.</p>
+<p class="justify">Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller
+manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait
+plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait
+de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros
+bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un
+petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne
+duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle
+s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le
+museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un
+sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère,
+car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez
+le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules,
+ni aux meuglements des vaches&nbsp;: pourtant la lumière commençait à
+l'intéresser.</p>
+<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit
+sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de
+Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des
+choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des b&oelig;ufs, à sortir
+du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans
+l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa
+toilette.</p>
+<p class="justify">Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et
+quand une puce, &mdash; et jeunes chiens n'en manquent point, &mdash;
+errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une
+promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec
+frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer
+toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où
+la langue ne passât ni ne repassât.</p>
+<p class="justify">Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les
+êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la
+mordillant consciencieusement.</p>
+<p class="justify">Quand on la laissa courir dehors, la vieille
+l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant
+par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures
+et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était
+bien assurée de la pureté de leurs intentions.</p>
+<p class="justify">Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire
+à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car
+il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres
+petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle
+n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers
+lui.</p>
+<p class="justify">Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il
+serait sans doute exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à
+autre chose qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
+vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.</p>
+<p class="justify">Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit,
+rongeant quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant
+force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout
+ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les
+plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de chasse où, vers le
+milieu de décembre, elle ferait enfin ses premières armes sous les
+hautes directions de son père et de sa mère.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>CHAPITRE
+II</strong></h2>
+<p class="justify">Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et
+demi&nbsp;; elle était donc encore trop jeune pour prendre part aux
+randonnées&hellip; cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si
+éreintantes du début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on
+commencerait à la mener pour l'habituer petit à petit.</p>
+<p class="justify">La saison de chasse s'annonçait bien, cette
+année-là&nbsp;; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au
+gibier, c'en était tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement
+fructueux&nbsp;: Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le
+lendemain ils allongèrent encore chacun le leur.</p>
+<p class="justify">Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison
+par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit
+par un voisin une nouvelle épouvantable&nbsp;: Philomen avait tué sa
+chienne.</p>
+<p class="justify">Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait
+d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet
+des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont
+l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un
+bateau qu'on lui montait.</p>
+<p class="justify">Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la
+mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de
+colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de
+quatre&nbsp;; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de
+trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur
+mort à tous deux&nbsp;; suivant d'autres encore, la mort de Bellone
+était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu
+juste dans la direction où elle quêtait.</p>
+<p class="justify">Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire,
+de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le
+seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient
+comme si elle eût pu les comprendre&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne reverras plus ta maman, mais on
+t'aimera bien quand même.</p>
+<p class="justify">Cela lui serra le c&oelig;ur. «&nbsp;Elle est bien
+foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague.&nbsp;» Et, songeant à la
+docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait
+comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le
+besoin de se moucher.</p>
+<p class="justify">La femme de Philomen comprit le but de sa visite.
+Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis,
+car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et
+elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais
+mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs
+jeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est le patron&nbsp;? s'enquit
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sur son lit, à la chambre du fond.</p>
+<p class="justify">Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui,
+couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour
+oublier son malheur&nbsp;; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça
+s'est-il passé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure
+contractée et ses traits douloureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je
+ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je
+l'ai tuée&nbsp;! Ah&nbsp;! bon Dieu de bon Dieu&nbsp;! Salaud de
+lièvre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Conte-moi ça, demanda Lisée.</p>
+<p class="justify">C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué
+à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre
+livres et il s'était dit le matin&nbsp;: «&nbsp;Puisque Lisée ne peut
+pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
+buissons.&nbsp;» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
+bras, prêt à viser.</p>
+<p class="justify">Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de
+noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet
+battant comme un balancier d'horloge.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Ça y est&nbsp;», pensa le chasseur, qui porta
+la crosse à son épaule&nbsp;; et, effectivement, le levraut déboulé
+filait aussitôt, sautant du buisson.</p>
+<p class="justify">Vit-il Philomen qui l'ajustait&nbsp;? on ne sait.
+Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha
+brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le
+revers du remblai.</p>
+<p class="justify">Philomen qui le suivait de son canon, un &oelig;il
+déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où
+Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà
+serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la
+chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut,
+plus de la moitié de la charge en pleine tête.</p>
+<p class="justify">L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que
+l'&oelig;il&nbsp;: la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait
+convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses
+grègues, comme bien on pense, à belle allure.</p>
+<p class="justify">Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur
+s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que
+faire&nbsp;? L'emporter, la soigner&nbsp;? Le coup était trop mauvais
+pour qu'elle guérît&nbsp;; à quoi bon prolonger d'inutiles
+souffrances&nbsp;? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et,
+les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son
+second coup.</p>
+<p class="justify">Bellone, tuée raide, gisait.</p>
+<p class="justify">Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et,
+dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils
+avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri
+d'un bouquet de houx.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne chasserai plus, mon vieux,
+affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée le consola de son mieux&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ta petite Mirette grandit et Miraut nous
+reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire
+suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai
+empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre&nbsp;: il te
+suit presque aussi bien que moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour te le tuer aussi, comme ma
+Bellone&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça, mon vieux, c'est des coups de
+malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le
+destin&nbsp;: viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera
+un peu les idées.</p>
+<p class="justify">Miraut fut très étonné, après plusieurs visites
+consécutives, de ne pas revoir Bellone&nbsp;; il la chercha, l'appela
+et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour
+la trouver&nbsp;; à la longue, distrait par ses occupations
+journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui
+se passait dans le tréfonds de son être.</p>
+<p class="justify">Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si
+malheureux accident, continua désastreuse.</p>
+<p class="justify">Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et
+Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord
+conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un
+mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas
+moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels
+qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à
+la maison que le malheur lui était arrivé.</p>
+<p class="justify">En préparant son manège pour battre à la mécanique,
+il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et
+était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.</p>
+<p class="justify">Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les
+os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour
+deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il
+ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.</p>
+<p class="justify">Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive
+pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour&nbsp;:
+une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de
+Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait
+au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.</p>
+<p class="justify">Lisée en reçut au c&oelig;ur un troisième choc. Tous
+ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés&nbsp;; c'était d'un
+mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est une année de malheur,
+prophétisait-il&nbsp;; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque
+chose.</p>
+<p class="justify">Et il attendait, vaguement angoissé.</p>
+<p class="justify">Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la
+saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour
+Miraut.</p>
+<p class="justify">L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans
+Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant,
+pour l'année à venir, de bonnes parties&nbsp;; il invita plusieurs fois
+le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille
+d'une de ses s&oelig;urs de portée, fût assez forte pour prendre les
+champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il
+se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces
+lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la
+civilité&nbsp;; elle savait se taire à propos et montrer figure
+généreuse quand le c&oelig;ur n'y était guère.</p>
+<p class="justify">Philomen, malgré sa décision &mdash; promesses de
+chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés &mdash; chassa de
+moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la
+seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle
+se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
+capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.</p>
+<p class="justify">Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les
+renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment
+jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua
+plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain
+matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille&nbsp;;
+d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter
+expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de
+savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui,
+généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes
+quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.</p>
+<p class="justify">Suivant ses conseils, ses clients passionnés
+mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille
+pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la
+jetait et on recommençait la nuit suivante&nbsp;; ensuite on n'avait
+qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et
+cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
+chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était
+meilleur que du lièvre.</p>
+<p class="justify">Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit
+même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres,
+un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux
+célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une
+quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les
+chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli
+dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de
+toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les
+hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec
+d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et
+aussi malodorantes.</p>
+<p class="justify">Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses
+munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa
+non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement
+une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.</p>
+<p class="justify">Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le
+débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en
+chasse.</p>
+<p class="justify">Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses
+diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande
+envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules
+sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des
+chiennes en folie&nbsp;; mais elles étaient depuis longtemps
+réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter
+dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température
+s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il
+sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la
+direction de la forêt&nbsp;; mais comme il n'avait ni boule ni entrave,
+cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son
+instinct.</p>
+<p class="justify">Toute résistance a une fin&nbsp;; qui a chassé
+chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans
+prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit
+très calme, son aboi forcené ravageait le silence.</p>
+<p class="justify">Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui
+n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs
+portes purent l'entendre&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce sacré Miraut, hein&nbsp;! comme il
+les mène tout de même&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! brigadier, il se fout de
+vous, celui-là&nbsp;; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne
+lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en
+s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.</p>
+<p class="justify">Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que
+l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service,
+s'en vint aussitôt trouver Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous entendez Miraut, dit-il&nbsp;; il
+chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne
+peux pas laisser la chose comme ça&nbsp;; cet imbécile de Totome, avec
+son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous
+comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite
+bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une
+dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Brigadier, répondit Lisée, c'est la
+première fois cette année&nbsp;; je ne veux pas vous faire arriver des
+histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de
+procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je lui ai bien dit, intervint
+la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait
+écouté&nbsp;! &hellip; Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et
+qu'il a refusé de le vendre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je comprends, interrompit Martet, qu'on
+s'attache à une bête&nbsp;; on s'attache bien à une femme et souvent,
+pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.</p>
+<p class="justify">Ils sortirent ensemble.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais vous attendre chez moi, déclara
+le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant
+que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.</p>
+<p class="justify">Lisée, familier avec tous les passages et trajets des
+lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il
+était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit
+approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait
+le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le
+maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son
+collier.</p>
+<p class="justify">Mais quand le chien vit de quoi il était question et
+qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se
+cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un
+très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers
+et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.</p>
+<p class="justify">Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens
+conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à
+l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à
+le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de
+noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait
+d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la
+queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée
+de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à
+la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
+faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le c&oelig;ur l'affaire
+de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il
+condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois
+la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses
+démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille
+amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux
+souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil
+ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
+murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et
+gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de
+la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son
+désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les
+pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations
+certainement pleines de misanthropie.</p>
+<p class="justify">Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu
+peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs
+discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
+permise à certaines époques et défendue à d'autres.</p>
+<p class="justify">Il n'était point non plus nécessaire de mettre en
+garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de
+chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
+antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.</p>
+<p class="justify">Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait
+les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur
+puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très
+chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
+éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à
+narine délicate&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et
+en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses
+des idées particulières, originales et fort différentes de celles des
+hommes.</p>
+<p class="justify">Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque,
+carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de
+naturel et de simplicité.</p>
+<p class="justify">Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des
+gardes&nbsp;; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides
+conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier,
+c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point
+se faire voir.</p>
+<p class="justify">Il était d'ailleurs profondément convaincu que son
+maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
+l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si
+vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait&nbsp;;
+des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre
+l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne
+rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très
+pressante.</p>
+<p class="justify">C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude
+et le désir s'exaspérant par la contrainte.</p>
+<p class="justify">Tous les matins maintenant, on le laissait à la
+paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de
+prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
+lorsqu'il allait au village.</p>
+<p class="justify">On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant
+quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de
+la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.</p>
+<p class="justify">Comment la chose advint-elle&nbsp;? Fut-ce la
+Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le
+verrou de la remise&nbsp;? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la
+porte&nbsp;? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait
+à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement
+vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier
+qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé
+qu'il respirait dans sa prison.</p>
+<p class="justify">Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte
+qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu
+d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les
+targettes, et bientôt il fut dans la cour.</p>
+<p class="justify">Le matin était très pur et très doux. Sa première
+pensée fut de chercher pâture&nbsp;: il y avait longtemps qu'il n'avait
+fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
+recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau
+matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et
+décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois
+directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal
+lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son
+maître ou un autre&nbsp;: aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut
+entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès
+qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri
+des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies
+les plus directes, du côté du sentier de Bêche.</p>
+<p class="justify">C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son
+premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux
+que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau
+capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
+établir.</p>
+<p class="justify">Miraut, chassant seul et pour son compte personnel,
+était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie
+de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et
+qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
+colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à
+donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été
+très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le
+verbiage inutile, les «&nbsp;ravaudages&nbsp;» sans fin, et s'il avait
+encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante,
+l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il
+était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire,
+pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui,
+trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait
+plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et
+donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité
+par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
+furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
+échappé, momentanément tout au moins.</p>
+<p class="justify">Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui
+lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son
+oreillard&nbsp;: il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première
+fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la
+seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
+malencontreusement l'interrompre dans son effort.</p>
+<p class="justify">Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis
+deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
+point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas
+dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de
+son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de
+l'année précédente dans le haut du bois du Fays.</p>
+<p class="justify">Il est des lièvres, vraiment, qui portent
+malheur&nbsp;: celui-là devait en être.</p>
+<p class="justify">C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût
+échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
+randonnée&nbsp;; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
+Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur
+lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne
+pour le balîvage annuel.</p>
+<p class="justify">Dans les saignées pratiquées par Martet entre les
+tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications
+criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
+bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage&nbsp;: les jeunes
+baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les
+modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait
+quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
+double&nbsp;; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
+soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
+tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes
+les pousses mal venues des différents «&nbsp;cépages&nbsp;» du
+canton.</p>
+<p class="justify">Au premier coup de gueule de Miraut, tous
+s'arrêtèrent net et se réunirent.</p>
+<p class="justify">Un chien qui chasse&nbsp;! Il fallait qu'il en eût du
+toupet&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La chose paraissait énorme.</p>
+<p class="justify">Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans
+l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu,
+viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr,
+que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
+puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur
+son collier le nom de son maître.</p>
+<p class="justify">Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée,
+écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
+quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à
+lui tous ses hommes.</p>
+<p class="justify">Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à
+suivre, avançait à grande allure&nbsp;; toutefois, comme il savait
+regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
+passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour
+qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le voilà cria imprudemment le premier
+qui le distingua à travers les broussailles.</p>
+<p class="justify">C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la
+mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières
+et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin, &mdash; car on ne lâche pas
+un lièvre aussi stupidement, &mdash; il prît un contour assez large pour
+passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
+difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois
+un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il
+n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent
+tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son
+côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur
+flanc droit sans qu'ils le vissent&nbsp;; deux minutes plus tard, l'aboi
+de poursuite reprenait derrière leur dos.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était un peu trop fort&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en
+se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne
+pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à
+la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.</p>
+<p class="justify">Par malheur pour Miraut, le capucin se fit
+rebattre&nbsp;; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer,
+les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de
+crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
+arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous
+en ch&oelig;ur pour le pincer.</p>
+<p class="justify">Surpris par leur irruption subite, le chasseur
+s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais
+de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste
+pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
+vigoureusement au collier.</p>
+<p class="justify">Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons
+d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments
+plutôt douteux&nbsp;; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se
+secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
+de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier,
+d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et
+Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le
+coupable&nbsp;; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien
+était pris et bien pris.</p>
+<p class="justify">Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage,
+scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le
+balivage interrompu&nbsp;; ensuite de quoi, solidement encadré par ces
+deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
+grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
+Longeverne.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de
+son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber
+sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
+ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi
+d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son
+domicile légal.</p>
+<p class="justify">Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms
+et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi ne l'attachez-vous pas non
+plus&nbsp;? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme
+pour tout le monde&nbsp;; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende
+chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires&nbsp;; mes
+gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il
+paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas
+la première fois que cela vous arrive&nbsp;; les notes retrouvées dans
+les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru
+d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous
+voulez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">C'était une menace non déguisée et la reconnaissance
+formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement
+signalés à la vigilance des forestiers.</p>
+<p class="justify">Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la
+fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la
+Guélotte&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! nous sommes
+perdus&nbsp;! Qu'est-ce qu'on va devenir&nbsp;? Pour combien de sous en
+allons-nous être&nbsp;? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi&nbsp;!
+Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents
+francs&nbsp;! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en
+donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah&nbsp;! cochon&nbsp;!
+crapule&nbsp;! sale charogne&nbsp;! s'excita-t-elle, en courant sur le
+chien, le poing levé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est pas la peine de l'engueuler, il ne
+comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de
+gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait&nbsp;? Moi, j'aurais
+peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie
+d'aller prendre un tour. Ah&nbsp;! c'est malheureux, mais je vois bien
+que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, c'est ça, c'est bien ça&nbsp;!
+Plains-le&nbsp;! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui
+soit à plaindre&nbsp;! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien,
+n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des
+calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout&nbsp;; je
+l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur
+la paille.</p>
+<p class="justify">Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître
+devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du
+délit dont son chien s'était rendu coupable.</p>
+<p class="justify">Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût
+si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de
+se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec
+force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats
+et évolutions du chien.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures
+trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ
+trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
+transversale, nous&hellip; accompagné de&hellip;&nbsp;» Suivaient les
+noms de tous les forestiers présents.</p>
+<p class="justify">Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien
+avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu
+mordre&nbsp;; heureusement, le sang-froid du dit garde général&hellip;
+etc., etc.</p>
+<p class="justify">Le président fut sévère, d'autant plus sévère que,
+malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait
+pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
+député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux
+gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans
+avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que
+des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un
+paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs
+du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient
+été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le
+toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
+devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des
+autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de
+nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine,
+enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.</p>
+<p class="justify">Un paysan, autant dire un braconnier&nbsp;! Ce fut
+tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour&nbsp;;
+aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle
+aussi, particulièrement soignée.</p>
+<p class="justify">Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et
+grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le
+canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
+gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
+Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son
+chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets,
+arrêtés et règlements en vigueur.</p>
+<p class="justify">Lisée paya sans mot dire&nbsp;: il savait ce qu'il en
+peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de
+liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense,
+seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand on est pris, on est pris,
+philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus
+forts&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés
+encore&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! Plaie d'argent n'est pas
+mortelle&nbsp;! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>CHAPITRE
+IV</strong></h2>
+<p class="justify">La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La
+patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés
+sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier
+procès-verbal&nbsp;: il dut subir l'audition de véhéments discours,
+nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui
+aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus
+d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait
+pas moins assommante à écouter.</p>
+<p class="justify">Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations
+et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne
+reviendrait pas au bas de laine&nbsp;; l'autre, qui craignait, à juste
+titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de
+nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur
+et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon
+équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui
+ne veut pas entendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une fois n'est pas coutume, répliquait
+Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence,
+ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi&nbsp;? Ainsi
+moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à
+personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt
+sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant
+aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir
+nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas
+fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la
+femme de Castor&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe
+quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour
+la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
+malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce
+n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de c&oelig;ur, à en
+donner une deuxième et une troisième fois.</p>
+<p class="justify">On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni
+sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour
+adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses
+besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
+détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers
+du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de
+s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la
+rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se
+promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi,
+plus que jamais dans son cerveau.</p>
+<p class="justify">Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les
+muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en
+place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une
+brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons
+du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point
+les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai,
+fila vers la forêt.</p>
+<p class="justify">Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas
+donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le
+sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les
+ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.</p>
+<p class="justify">Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences
+sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le
+fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type
+parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de
+cette sorte d'individus&nbsp;: «&nbsp;C'est une belle
+vache&nbsp;!&nbsp;» calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort
+respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.</p>
+<p class="justify">Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et
+reconnut Miraut&nbsp;: il en frémit de joie. Cette fois il allait se
+signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas
+tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement
+et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le
+ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile.
+L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna
+au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec
+douceur l'appeler&nbsp;: «&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;; viens, mon
+petit&nbsp;», et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui
+tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.</p>
+<p class="justify">Miraut regarda le personnage avec un mépris non
+dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient
+l'air de dire à Roy&nbsp;: «&nbsp;Imbécile, pour qui me
+prends-tu&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages
+parlementaires, il eût certainement ajouté&nbsp;: «&nbsp;Voyons, crétin,
+idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un
+morceau de pain.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut,
+puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste
+assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui
+s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite
+et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se
+tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe
+de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna
+définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du
+fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.</p>
+<p class="justify">Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à
+Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella
+insolemment&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dites donc, vous, voudriez-vous me
+montrer votre chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous-mon-trer-mon-chien&nbsp;? scanda
+Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est mon affaire. Je vous ordonne de me
+montrer votre chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'ordonnez&nbsp;? Elle est verte
+celle-là, par exemple&nbsp;! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le
+verrez pas&nbsp;; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas
+l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous ne voulez pas me le
+montrer&nbsp;? J'sais bien pourquoi&nbsp;; vous auriez du mal de
+l'exhiber.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'aurais du mal&nbsp;? Il est là
+derrière cette porte&nbsp;; mais vous ne le verrez pas&nbsp;; ah&nbsp;!
+non&nbsp;! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit
+d'entrer chez moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon, c'est entendu&nbsp;! Je n'ai pas le
+droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons
+bien voir.</p>
+<p class="justify">Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le
+maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner
+chez Lisée.</p>
+<p class="justify">Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut
+s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa
+remise.</p>
+<p class="justify">Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide
+et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû
+rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était
+que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé
+sa chaîne&nbsp;: tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Inutile, maintenant, triompha Roy&nbsp;;
+je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu&nbsp;; vous avouez
+que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai
+rencontré, chassant au sentier de Bêche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il chassait, on l'aurait entendu,
+objecta Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je dis «&nbsp;chassant&nbsp;», affirma
+le garde&nbsp;; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter
+de menteur&nbsp;: je note que vous avez mis la plus grande mauvaise
+volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale
+pour accomplir mon devoir et faire mon service.</p>
+<p class="justify">Presque au même instant, Miraut lançait.</p>
+<p class="justify">Roy ricana&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous l'entendez, vous ne nierez
+plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je
+ne savais pas et voilà tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La cause est entendue, je m'en charge,
+menaça l'autre en s'en allant.</p>
+<p class="justify">Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible
+affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une
+savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te l'avais bien dit&nbsp;! Je te
+l'avais bien dit&nbsp;! tempêta-t-elle.</p>
+<p class="justify">Et les lamentations, les larmes et les imprécations
+reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.</p>
+<p class="justify">Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut
+qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme
+d'argent, mais de chercher à le vendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tant que nous l'aurons, ce sera comme
+ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas&nbsp;! Tu es signalé partout
+maintenant, on nous tombera dessus&nbsp;: il nous ruinera.</p>
+<p class="justify">La chose était grave.</p>
+<p class="justify">Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint
+le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de
+sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait
+sa marche et empêchait sa course.</p>
+<p class="justify">Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait
+avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit,
+du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
+s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler
+l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer
+prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite
+permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun
+témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois
+plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois
+quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se
+libérer, arriva-t-il à le casser&nbsp;? parvint-il, au prix de quels
+efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite&nbsp;? Nul ne
+sait&nbsp;; toujours est-il que deux heures après son départ, sans
+collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes
+de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer
+un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse
+mouvementée.</p>
+<p class="justify">Les gendarmes dressèrent un triple
+procès-verbal&nbsp;: premièrement, pour vagabondage&nbsp;; deuxièmement,
+pour manque de collier&nbsp;; troisièmement, pour chasse en temps
+prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au
+village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de
+gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun
+ayant entendu Miraut.</p>
+<p class="justify">Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa
+dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
+chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à
+n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la
+saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.</p>
+<p class="justify">Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans
+le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi
+engraissé pour payer les frais.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif,
+parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne
+reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait
+bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette
+bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser
+faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
+lui-même.</p>
+<p class="justify">On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver
+un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
+confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus
+de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une
+nouvelle entrave.</p>
+<p class="justify">Mais la malchance, c'est la malchance&nbsp;; les
+précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand
+le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de
+regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler
+comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait,
+ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes
+étaient en tournée du côté de Longeverne.</p>
+<p class="justify">Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours
+plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi
+qu'un malfaiteur de grand chemin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous avez eu de la chance, que nous nous
+soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous,
+votre chien aurait bien pu crever où il était.</p>
+<p class="justify">Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de
+nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié
+étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements
+d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même
+occasion, pincé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'en serez aujourd'hui que pour un
+simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de
+même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la
+parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.</p>
+<p class="justify">Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la
+rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
+l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle
+traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il
+lui «&nbsp;suçait le sang à petit feu&nbsp;», qu'il voulait la faire
+mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi
+bête et bien d'autres choses encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire
+tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.</p>
+<p class="justify">Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il
+partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se
+garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les
+événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la
+Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse
+et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur
+était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce
+sujet.</p>
+<p class="justify">Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour,
+un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge,
+et demanda sa maison.</p>
+<p class="justify">Il se présenta bientôt, et, après les salutations
+d'usage, aborda nettement le but de sa visite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On m'a dit que vous aviez un chien à
+vendre.</p>
+<p class="justify">Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il
+n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en
+ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
+protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il
+avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop
+à la légère.</p>
+<p class="justify">Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il
+sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle,
+ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi&nbsp;? Tu vendras une vache
+peut-être&nbsp;; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos
+meilleures bêtes&nbsp;; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon
+saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des
+misères&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est mon seul plaisir, répondit Lisée.
+Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je
+ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui
+se ficheront de moi quand je serai mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, saoule-toi encore, et moi ici je
+crèverai de fatigues et de privations.</p>
+<p class="justify">L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la
+scène pénible qu'il provoquait en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en offrirais un bon prix.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en ai refusé cinq cents francs,
+précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard
+que l'année dernière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça t'a bien réussi&nbsp;! ragea la
+Guélotte. Combien en offrez-vous&nbsp;? demanda-t-elle au visiteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'en trouveriez certainement pas la
+moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un
+certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait
+là une occasion d'atermoyer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en donne trois cents francs tout de
+même, se reprit l'autre. Songez-y&nbsp;! Pour un chien, c'est quelque
+chose.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lisée, supplia sa femme, changeant
+d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de
+nous, aie pitié de moi&nbsp;! Jamais tu ne retrouveras peut-être une
+telle occasion&nbsp;; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres
+de lait par jour&nbsp;! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que
+les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront
+tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous en retrouverez un autre facilement,
+insista l'acheteur.</p>
+<p class="justify">Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux
+de Lisée&nbsp;; il se moucha bruyamment tandis que l'autre
+concluait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, topez là, et serrez-moi la main,
+c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai
+laissé mon cheval.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut au moins que vous le voyiez,
+afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir&nbsp;! Lisée va vous
+conduire à sa niche, proposa la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le connais déjà, moi, répondit
+l'acquéreur.</p>
+<p class="justify">Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd,
+sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la
+remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le voilà&nbsp;! annonça-t-il en le
+désignant du geste.</p>
+<p class="justify">Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main
+et auquel il parla affectueusement.</p>
+<p class="justify">L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce
+fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.</p>
+<p class="justify">Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas
+levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands
+yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
+de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière.
+Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens
+qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le
+bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui
+dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur
+naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à
+son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.</p>
+<p class="justify">De même que les corbeaux et les chats chez qui la
+chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux
+sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent
+entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
+de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent
+des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait
+se dire et rien que ça.</p>
+<p class="justify">Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la
+moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout
+ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
+détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de
+l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte
+secret le concernant.</p>
+<p class="justify">Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger,
+se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
+tristesse et l'étonnement.</p>
+<p class="justify">Les compliments que l'autre lui adressa, pour
+sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il
+refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe
+d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même
+à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
+sentir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais toujours lui ôter l'entrave,
+décida l'acheteur qui s'était nommé M.&nbsp;Pitancet, rentier au
+Val.</p>
+<p class="justify">Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui
+concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne
+réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.</p>
+<p class="justify">Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de
+plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le
+cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation
+prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on
+laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
+les deux hommes se rendirent à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment avez-vous su que mon chien était
+à vendre&nbsp;? questionna Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la
+vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où
+l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me
+doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
+débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos
+procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont
+montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de
+réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet
+automne, je me suis dit&nbsp;: «&nbsp;Puisque tu n'es pas très habile ni
+très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire.&nbsp;» C'est
+pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard
+que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans,
+qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne
+voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon pauvre Miraut&nbsp;! gémit
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Soyez tranquille, le rassura
+M.&nbsp;Pitancet, il sera bien soigné chez moi&nbsp;; nous n'avons à la
+maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une si bonne bête&nbsp;! reprenait
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en
+mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre
+et désespéré, entamait l'éloge de son chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour lancer, monsieur, il n'y en a point
+comme lui&nbsp;; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien
+attention, d'ouvrir l'&oelig;il et de se placer vivement. Il n'est pas
+bavard&nbsp;: une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule,
+on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour
+suivre, pour suivre, ah&nbsp;! ce n'est pas lui qui perdra son temps à
+des doublés et à des crochets, ah&nbsp;! mais non&nbsp;! Les lièvres ne
+la lui font pas à Miraut&nbsp;! Et quel que soit le jour, il
+lancera&nbsp;! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez,
+pour qu'il ne vous le ramène pas.</p>
+<p class="justify">Et Lisée continuait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la maison, il vaut mieux qu'un chien
+de garde&nbsp;; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux
+gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il
+prendrait&nbsp;! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis.
+Ah&nbsp;! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et
+qu'il faut que nous nous quittions&nbsp;! J'avais pourtant juré qu'on ne
+se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais
+pu le sentir, la rosse&nbsp;! il trouvait moyen de venir me retrouver
+dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait
+ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez&nbsp;: il ouvre toutes les
+portes quand ça lui dit&nbsp;; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé
+plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera&nbsp;;
+non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire&nbsp;; une porte fermée
+le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
+qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur
+Pitancet, il se fout du reste.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'espère qu'il s'habituera assez
+vite&nbsp;: toutes les bêtes s'habituent au changement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut
+n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais
+jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là.
+Ah&nbsp;! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous
+pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt
+au Val.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous croyez, douta M.&nbsp;Pitancet,
+avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps
+en temps&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être avec des autres, avec des
+jeunes, ça réussirait-il&nbsp;; mais avec lui, ah là là&nbsp;! Quand il
+a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire&nbsp;; il n'y a que moi
+qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt
+ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui
+qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire&nbsp;:
+souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi
+(les salauds&nbsp;! et pas un ne m'a aidé dans mes procès)&nbsp;; eh
+bien&nbsp;! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec
+eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
+retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou,
+je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que
+de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je
+ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve
+et revient me voir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils reviennent presque toujours revoir
+leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils
+sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis,
+surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant
+d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
+soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
+pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
+l'encourager à recommencer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce me sera dur de le gronder, prévint
+Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime
+tant&nbsp;! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai
+pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons le chercher, pendant qu'on mettra
+mon cheval à la voiture, décida M.&nbsp;Pitancet.</p>
+<p class="justify">Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis
+recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
+contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles.
+Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce
+qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.</p>
+<p class="justify">Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas
+tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait
+peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula,
+les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
+traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
+paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes
+et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.</p>
+<p class="justify">Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le
+sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut
+aussitôt&nbsp;: celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua
+encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins
+du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout
+droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
+allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la
+porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux
+hommes.</p>
+<p class="justify">Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait
+avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
+ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
+sentit sacrifié et perdu.</p>
+<p class="justify">Qu'allait-il lui arriver&nbsp;? Il n'en savait rien
+encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire
+que les coups. Il craignait&nbsp;: la crainte, dans certains cas, est
+plus cruelle que le malheur lui-même&nbsp;; elle faisait pour l'heure
+battre à grands coups le c&oelig;ur du chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit, viens&nbsp;! appela
+d'un air aimable M.&nbsp;Pitancet&nbsp;; viens près de moi,
+voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée
+détournait la tête pour cacher son émotion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand imbécile&nbsp;! ricana sa femme.
+Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi&nbsp;! Ce n'est qu'un
+chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, M.&nbsp;Pitancet, ayant détaché Miraut,
+lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance,
+affirmait-il&nbsp;; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola,
+le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le
+suivre au dehors&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le
+regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à
+petits abois tendres et tristes.</p>
+<p class="justify">Le chasseur ne résista pas&nbsp;: il s'accroupit
+devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il le faut, mon pauvre vieux,
+résignons-nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La résignation est une vertu chrétienne et n'était
+pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le
+gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où
+il trouvait un pouce carré de chair.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous
+ne le caressiez pas tant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus
+le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser.
+Emmenez-le, monsieur, emmenez-le&nbsp;! ça me fait trop de peine et à
+lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on peut être bête à ce
+point-là&nbsp;! marmonnait la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Lisée lui jeta un coup d'&oelig;il terrible et elle
+jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte
+des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole
+et défaire le marché.</p>
+<p class="justify">On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut
+refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
+il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de
+ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les
+griffes de ses pattes fichées violemment en terre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, charogne&nbsp;! grogna la
+Guélotte en le poussant par derrière.</p>
+<p class="justify">Il résista de plus belle, le fessier cintré,
+suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre
+côté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous prierai de me l'amener jusqu'à
+la voiture, demanda M.&nbsp;Pitancet&nbsp;; pour qu'il n'ait pas peur et
+ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le
+verger.</p>
+<p class="justify">Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée
+reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas,
+s'éloignait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit Miraut&nbsp;!
+appela-t-il.</p>
+<p class="justify">Le chien avait suivi d'un &oelig;il farouche le
+départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée,
+jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par
+le sentier du clos.</p>
+<p class="justify">Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que
+Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle
+le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un
+sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas.
+Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses
+bras où il se débattait et le porter comme un enfant.</p>
+<p class="justify">Sur une brassée de paille préalablement disposée à
+côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant
+la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
+porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
+premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
+malencontreusement sous les roues.</p>
+<p class="justify">Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces
+dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et
+l'embrassait en lui parlant.</p>
+<p class="justify">Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître,
+brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement
+son cheval.</p>
+<p class="justify">Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre,
+désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
+stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur
+où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre,
+hurlait ficelé et se débattait désespérément.</p>
+<p class="justify">Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait
+mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se
+soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
+Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour
+la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point,
+emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais
+qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête
+dans la direction de Longeverne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais c'est Miraut&nbsp;! s'exclama-t-il,
+saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se
+passer&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes
+sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien,
+tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
+les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier
+un peu son chagrin.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>CHAPITRE
+VI</strong></h2>
+<p class="justify">Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine,
+attendaient Miraut dans la maison de M.&nbsp;Pitancet, au Val.</p>
+<p class="justify">Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays
+inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa,
+sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau
+maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni
+les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis
+dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le
+patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin
+qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.</p>
+<p class="justify">Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes
+sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
+habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut
+différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par
+politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la
+cuisine où M.&nbsp;Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu
+peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.</p>
+<p class="justify">Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant
+bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger&nbsp;:
+il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira
+d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas de ça, mon vieux, protesta
+M.&nbsp;Pitancet. Tu voudrais filer&nbsp;; tu as le mal du pays, je
+comprends&nbsp;; mais ça passera. Allons, viens ici&nbsp;; quand tu
+auras faim, tu mangeras&nbsp;: il ne faut forcer personne.</p>
+<p class="justify">C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à
+table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à
+leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite
+s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider
+à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y
+toucher&nbsp;; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un
+peu tout de même, il les avala en les mâchant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, espéra M.&nbsp;Pitancet, il
+s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui
+n'oublierait pas&nbsp;?</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet jugeait un peu trop en homme&nbsp;:
+il ne connaissait encore guère Miraut.</p>
+<p class="justify">Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute
+l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule
+idée&nbsp;: sortir&nbsp;; sur ce seul but&nbsp;: retourner à
+Longeverne.</p>
+<p class="justify">Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula,
+par la plainte accoutumée, un besoin pressant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est propre, approuva le patron&nbsp;;
+conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à
+l'écurie.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il est sans doute habitué à aller dehors pour
+ces affaires-là&nbsp;», pensa M.&nbsp;Pitancet, et il se disposa à l'y
+conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier
+de la bête.</p>
+<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit
+que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon&nbsp;; mais pour
+ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea
+abondamment&nbsp;; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
+prou, la vessie des chiens étant inépuisable.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet le complimenta et le ramena devant
+sa soupe&nbsp;; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac
+trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le
+coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
+pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever
+vivement la tête et écouter avec attention.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Petite canaille&nbsp;! menaça doucement
+et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à
+l'anglaise&nbsp;; mais sois tranquille, j'aurai l'&oelig;il et le
+bon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu,
+pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât
+plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin
+dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
+avec leurs chambres respectives.</p>
+<p class="justify">En le quittant ils le caressèrent encore et le chien,
+se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui
+semblait leur dire&nbsp;: «&nbsp;Je vois bien que vous êtes de braves
+gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais
+laissez-moi partir tout de même.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à
+son désir.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut,
+seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère
+revue des portes et fenêtres de la maison.</p>
+<p class="justify">De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était
+possible&nbsp;; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à
+Longeverne, jouer le loquet&nbsp;; mais les serrures de
+M.&nbsp;Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père
+Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes
+façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.</p>
+<p class="justify">Il flaira alors les meubles, les instruments divers,
+les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
+veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la
+dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout
+sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés,
+l'appelèrent&nbsp;; il parut remuant la queue au seuil de leurs
+chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et
+démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots
+et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa
+soupe.</p>
+<p class="justify">Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut
+écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur
+place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener
+faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous le tenons, affirma-t-il à sa
+femme.</p>
+<p class="justify">Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé
+une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout
+de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le
+pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à
+hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où
+il voudrait.</p>
+<p class="justify">Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.</p>
+<p class="justify">Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une
+vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit
+pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière
+jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort
+renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de
+verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et
+ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.</p>
+<p class="justify">Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser
+rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à
+suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
+écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà
+intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.</p>
+<p class="justify">Il examinait tout d'un &oelig;il soupçonneux&nbsp;;
+il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité
+méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et
+l'insultaient&nbsp;; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec
+le maître, mais cela l'ennuya&nbsp;; il flaira des gens qu'il n'avait
+jamais sentis ni vus&nbsp;; il aperçut des bois sur lesquels il ne
+possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et
+comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs
+passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du
+pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes,
+dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient
+étrangers.</p>
+<p class="justify">Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait
+tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur
+logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des
+baraques hostiles&nbsp;; qu'il lui faudrait étudier canton par canton,
+pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les
+tarauder&nbsp;; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa
+tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions,
+qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son
+domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point sans doute l'avis de
+M.&nbsp;Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui
+vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses
+réflexions.</p>
+<p class="justify">Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici,
+qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au
+chien&nbsp;? Ah&nbsp;! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis,
+des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M.&nbsp;Pitancet&nbsp;?
+Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un
+lièvre&nbsp;? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour
+rien à faire courir les capucins&nbsp;? Autant de questions nouvelles.
+Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons
+d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes
+habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien
+intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses
+besoins et de son instinct de chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens
+de réaliser sa volonté.</p>
+<p class="justify">Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la
+route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et
+regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute,
+s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était
+mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer
+confiance à son nouveau patron.</p>
+<p class="justify">Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la
+heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que
+par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper
+ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
+l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour
+plus bêtes qu'ils ne sont réellement.</p>
+<p class="justify">Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas
+et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener&nbsp;: dans le
+village, le long de la rivière et au bord du bois.</p>
+<p class="justify">Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à
+tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
+choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit
+et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire
+regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa
+résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.</p>
+<p class="justify">Il mangeait, dormait, se laissait caresser,
+témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du
+fouet quand on partait en promenade, tant que M.&nbsp;Pitancet, un beau
+matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de
+danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.</p>
+<p class="justify">Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup
+d'&oelig;il Miraut avait bien vu que ceci était encore une épreuve et
+qu'à la moindre velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné
+et rattrapé.</p>
+<p class="justify">Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son
+gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu
+qu'il le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua
+deux jours cette comédie.</p>
+<p class="justify">Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux
+heures environ après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de
+pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.</p>
+<p class="justify">Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de
+la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on
+l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
+yeux.</p>
+<p class="justify">Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant
+aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari,
+et lui affirmer&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maintenant, c'est bien le nôtre, et il
+ne pense plus à Longeverne.</p>
+<p class="justify">Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune,
+reprenant tout droit le chemin de son village.</p>
+<p class="justify">Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun
+sentier&nbsp;; il n'essaya point de se remémorer, pour le reprendre à
+rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla
+le nez au vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot,
+tantôt au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.</p>
+<p class="justify">Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit
+Miraut. C'était un homme accablé&nbsp;: un de ses parents serait mort
+qu'il n'en aurait pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans
+enfants et n'ayant point à se louer du caractère de sa femme,
+perpétuelle ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et
+particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
+l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
+dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, d'abord
+pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, puis pour ses
+qualités personnelles extrêmement rares et précieuses, enfin pour la
+gloire qu'il lui avait value, pour la réputation qu'il lui avait faite
+et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le chien lui avait
+vouée lui aussi.</p>
+<p class="justify">Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il
+était étonné qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une
+pointe de jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si
+vite.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait
+dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne
+pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
+passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les
+dés&oelig;uvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
+rien, même aux meilleurs fusils.</p>
+<p class="justify">Tout chasseur était pour elle un homme taré, une
+façon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût
+su ce que c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de
+poète, de poète qui s'ignore souvent (heureusement&nbsp;!) et goûte
+d'instinct et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture
+verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de la
+nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours si frais
+et si beaux des champs, des forêts et des eaux.</p>
+<p class="justify">Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer
+ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le
+lever du soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre
+chasser son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.</p>
+<p class="justify">Toute la semaine, il traîna languissant,
+dés&oelig;uvré, d'une pièce à l'autre, de la remise à l'écurie, du
+jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à quelque
+travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait
+de lui et haussait les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure
+elle se fût hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
+craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent pu se
+ressentir fortement.</p>
+<p class="justify">Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que
+jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques
+rondins qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un
+peu le bas de sa levée de grange.</p>
+<p class="justify">Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il
+tirait et poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à
+coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux pattes
+brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un aboi de joie
+et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à ses
+oreilles.</p>
+<p class="justify">Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois,
+et comme électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.</p>
+<p class="justify">Miraut était là qui le léchait, se tordait, se
+tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le
+retrouver, sa peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue
+attente, et lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait
+embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant
+à lui dire que ces mots d'enfant ou de mère&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est toi, Miraut, mon vieux
+Miraut&nbsp;! Ah&nbsp;! mon bon chien, je savais bien que tu
+reviendrais&nbsp;! C'est toi&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le
+pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de
+sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de
+la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à
+elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande
+bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour
+ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce
+gibier stupide&nbsp;; mais ils n'étaient toujours point camarades et
+elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc,
+vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du
+marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à
+la maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et
+lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
+acquéreur.</p>
+<p class="justify">Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans
+la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
+réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.</p>
+<p class="justify">Miraut était heureux&nbsp;: il ignorait ce que c'est
+qu'un marché&nbsp;; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait
+croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini
+du cauchemar du Val&nbsp;: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur
+sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie.
+Par politesse toutefois, par bonté de c&oelig;ur, pour montrer qu'il ne
+gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint
+à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en
+disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'elle revient faire ici,
+cette sale charogne&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et s'adressant à son mari&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu
+fais là. Tu avais promis à M.&nbsp;Pitancet de ne pas le rattirer s'il
+revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici
+tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un
+marché avec cet homme, il t'a payé largement&nbsp;; si tu agis de telle
+sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le
+volais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je
+ne peux pourtant pas&hellip; et puis, enfin, je ne suis pas allé le
+chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est
+pas à moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul&nbsp;; les premières fois
+on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce
+monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux
+le garder.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vas lui écrire tout de suite qu'il
+revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne presse pas, atermoya Lisée.
+M.&nbsp;Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le
+chercher sans qu'on ait à le prévenir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! si tu n'écris pas, c'est
+moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous
+encore qui écoperions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écris, si tu veux, concéda Lisée&nbsp;;
+c'est trois sous de foutus tout simplement.</p>
+<p class="justify">Le soir même, une lettre à l'adresse de
+M.&nbsp;Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain
+après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.</p>
+<p class="justify">Miraut avait écouté d'une oreille attentive la
+discussion&nbsp;: le nom de l'homme du Val, prononcé à plusieurs
+reprises, l'avait très inquiété&nbsp;; pourtant, comme la patronne
+n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne
+l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa
+réintégration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le
+soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son
+retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir,
+chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à
+seul&nbsp;: leur conversation se ressentait de cette gêne, car la
+Guélotte, soupçonnant entre eux &mdash; qui sait&nbsp;? &mdash;
+peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta
+point d'une semelle et accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit
+jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.</p>
+<p class="justify">Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à
+voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer,
+franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val
+du territoire de Longeverne.</p>
+<p class="justify">Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes
+randonnées précédentes, des longues parties de jadis&nbsp;: on évoqua la
+mémoire de Bellone et de Fanfare&nbsp;; on parla de la jambe de Pépé qui
+allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule
+idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
+sépara tout tristes.</p>
+<p class="justify">Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute
+d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par
+le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et
+vadrouillait, disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse
+terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
+chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur
+camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu
+l'air d'interroger&nbsp;: Rron&nbsp;? Miraut avait répondu&nbsp;:
+Bou&nbsp;! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de
+sens et profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
+frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue
+et l'on se trouvait heureux tout simplement.</p>
+<p class="justify">Miraut se tranquillisait&nbsp;; il passa une
+excellente nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée
+l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.</p>
+<p class="justify">Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du
+derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et
+qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M.&nbsp;Pitancet retentit
+sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et
+d'angoisse.</p>
+<p class="justify">De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour
+chercher un refuge, il se précipita vers Lisée.</p>
+<p class="justify">À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître,
+souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon pauvre Mimi&nbsp;! s'apitoya le
+chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.</p>
+<p class="justify">L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un
+instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible
+d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été
+méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
+étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient
+dire&nbsp;: «&nbsp;Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
+nous&nbsp;: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.&nbsp;»
+M.&nbsp;Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots
+d'amitié sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout
+de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
+reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
+doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
+sort.</p>
+<p class="justify">Miraut avait son idée.</p>
+<p class="justify">Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita
+d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine&nbsp;; malheureusement
+pour lui, l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
+avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se
+disposa à se cacher habilement.</p>
+<p class="justify">Lisée offrit un verre à M.&nbsp;Pitancet qui voulut à
+toute force régler la dépense de Miraut&nbsp;; par politesse celui-ci
+accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une
+chaîne d'acier pour attacher le chien.</p>
+<p class="justify">Le croyant à la cuisine, il l'appela&nbsp;; mais
+Miraut ne vint point. Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix,
+l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'est pas sorti pourtant, affirmait
+la Guélotte&nbsp;: la porte n'a pas été ouverte&nbsp;; il est sans doute
+allé dormir à la remise.</p>
+<p class="justify">On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup
+d'&oelig;il à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on
+aperçut de Miraut&nbsp;; on l'appela, on cria son nom&nbsp;: il ne
+répondit ni n'accourut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sapristi, s'étonnait M.&nbsp;Pitancet,
+mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a été ouvert il ne peut
+être que dans la maison.</p>
+<p class="justify">Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne
+faisait toujours pas retrouver le chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est probablement monté à la grange,
+hasarda la Guélotte.</p>
+<p class="justify">La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous
+les recoins accessibles&nbsp;: Miraut n'y était pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne peut être qu'à la remise ou à
+l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un
+&oelig;il sévère son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à
+la cave, tout à l'heure&nbsp;? demanda-t-elle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En fait de porte, je n'ai ouvert que
+celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua
+Lisée&nbsp;; je n'ai pas quitté un seul instant M.&nbsp;Pitancet qui n'a
+pas voulu que je descende.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Enfin, ce chien n'est pas rentré sous
+terre, tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce
+dernier.</p>
+<p class="justify">Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que
+Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose
+encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des
+moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau
+cassé de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
+des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.</p>
+<p class="justify">À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et
+dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.</p>
+<p class="justify">On commença par l'écurie&nbsp;: on visita les crèches
+dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un
+coin&nbsp;; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la
+brouette, derrière les portes&nbsp;: nulle part on ne trouva trace de
+son passage.</p>
+<p class="justify">Dans la remise l'inspection se continua
+minutieusement&nbsp;; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans
+tous les recoins&nbsp;; tout avait été chambardé&nbsp;; il ne restait
+plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait
+impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles
+planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de
+vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
+contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très antiques et
+sans aucune valeur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est idiot de penser qu'il est là
+derrière ou là-dessous, disait M.&nbsp;Pitancet. Qu'est-ce qu'il y
+foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer&nbsp;? Un chat aurait déjà
+du mal à s'y frayer un passage.</p>
+<p class="justify">Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui
+n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne
+fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on
+découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous.
+Comment&nbsp;? au prix de quels travaux&nbsp;? Il avait dû se faufiler,
+s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché
+vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya
+d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil&nbsp;: il
+n'était pas si stupide&nbsp;; mais il se contenta de battre lentement
+son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio
+qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'&oelig;il
+impressionnant comme un reproche muet, un coup d'&oelig;il qui semblait
+lui demander raison de cet abandon, un coup d'&oelig;il tel que l'autre
+n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M.&nbsp;Pitancet se
+débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le c&oelig;ur chaviré
+d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues
+du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
+Philomen.</p>
+<p class="justify">Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se
+sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le
+détestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il
+n'avait pas de sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa
+passer la chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
+bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la route du
+Val.</p>
+<p class="justify">Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas
+des roues, eut un geste d'accablement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est plus fort que moi, affirma-t-il,
+mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne
+bête&nbsp;! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et les femmes
+mauvaises&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand Mirette fera des petits, je t'en
+élèverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un
+peu son ami.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci, mon vieux, merci, non&nbsp;!
+C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire
+avec un autre.</p>
+<p class="justify">À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale
+emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en
+passant&nbsp;: peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en
+fut tout retourné&nbsp;; il avait interrogé des gens et avait appris
+l'histoire des procès-verbaux et la surprise de la vente.</p>
+<p class="justify">En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu
+rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines par
+lesquelles il avait dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Peut-être aurais-je pu l'aider&nbsp;? se
+disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus&nbsp;? Si
+c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un
+mot&nbsp;; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent
+d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la
+bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un
+ami.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore
+tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage
+à pied de Longeverne&nbsp;; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
+là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même
+des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps,
+ses services.</p>
+<p class="justify">Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val,
+n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait
+au c&oelig;ur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
+maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de
+nouveau à Longeverne.</p>
+<p class="justify">Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni
+personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une
+idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
+sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait
+libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur,
+de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence
+ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul
+était certain&nbsp;; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait
+là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.</p>
+<p class="justify">Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance,
+simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
+chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on
+voulut, suivit docilement en promenade M.&nbsp;Pitancet jusqu'au jour
+où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse
+et le laissa libre dans la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Trois fois de suite il s'échappa et, sans
+hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant
+aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi
+entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à
+Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait
+dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
+premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
+immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
+voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de
+se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement,
+il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à
+deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée,
+absent du village ces jours-là.</p>
+<p class="justify">À la troisième fugue il fut plus heureux&nbsp;; mais,
+craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les
+fenêtres&nbsp;; il s'était caché aux alentours, attendant pour
+s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr
+qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.</p>
+<p class="justify">Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout
+il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance
+inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée
+et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.</p>
+<p class="justify">En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi
+follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver
+enfin. Obéissant lui aussi à son c&oelig;ur, sans réfléchir le moins du
+monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
+M.&nbsp;Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
+toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne
+put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à
+faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de
+finir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'aviez promis de ne pas le
+rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier
+et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous&nbsp;? S'il sent
+que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours,
+il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
+lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison&nbsp;:
+promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous
+le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous
+comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi,
+non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la
+navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y
+renoncer et que nous défassions le marché.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les
+dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que
+M.&nbsp;Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
+peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour
+le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle
+ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut
+elle qui fit la réponse&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous avez bien raison, monsieur, tout ce
+qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus
+tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme
+pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le
+laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos
+bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est donc entendu, conclut l'autre, et
+je compte sur vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle,
+vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il
+approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de
+soupe, oh&nbsp;! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à
+quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
+désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça
+n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire
+entendre raison.</p>
+<p class="justify">Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa
+femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce
+que pesait son poing&nbsp;; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un
+étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
+douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M.&nbsp;Pitancet
+qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait
+plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet prit acte de cette
+déclaration&nbsp;; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa
+parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel
+commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins,
+se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.</p>
+<p class="justify">Cette occasion ne tarda guère.</p>
+<p class="justify">Pour le règlement d'une vieille et importante
+affaire, M.&nbsp;Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter.
+Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à
+ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce
+dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare
+dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
+revoir.</p>
+<p class="justify">Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva.
+Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la
+présence de l'ennemie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Revoilà encore cette sale viôce&nbsp;!
+glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le
+recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu
+le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M.&nbsp;Pitancet. Allez,
+ouste&nbsp;! fous le camp&nbsp;! continua-t-elle en brandissant son
+râteau dans la direction de Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en&nbsp;! ajouta Lisée au chien
+abasourdi de cet accueil&nbsp;; va-t'en&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant
+ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
+resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander
+des précisions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Veux-tu bien foutre ton camp&nbsp;!
+reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée &mdash; c'était
+la première fois &mdash; ne faisait rien, ne disait rien pour le
+défendre.</p>
+<p class="justify">À quelque cinquante mètres de la maison, sur le
+revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant
+avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée,
+mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.</p>
+<p class="justify">Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne
+proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup
+d'&oelig;il de son côté.</p>
+<p class="justify">Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint
+rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui
+ouvrît&nbsp;: ainsi agissait-il après les chasses et les promenades
+lorsqu'il trouvait portes closes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne
+peut pas le laisser coucher dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te le défends, protesta la Guélotte,
+je ne veux pas qu'il remette les pattes ici&nbsp;; ce n'est plus ton
+chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un
+voleur.</p>
+<p class="justify">C'était pourtant exact que le véritable maître de
+Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets
+bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait
+promis de le repousser&nbsp;: il baissa la tête et s'alla coucher.</p>
+<p class="justify">Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui
+aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
+pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant,
+le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva
+couché sur la levée de grange.</p>
+<p class="justify">Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres,
+et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau
+à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
+quand même être recueilli.</p>
+<p class="justify">Dès que le chasseur sortait, il se redressait,
+tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu,
+attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications
+muettes et lui dire avec tout son c&oelig;ur et toute son âme&nbsp;:
+«&nbsp;Voyons, puis-je aller près de toi&nbsp;?&nbsp;» Mais Lisée, bien
+que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le c&oelig;ur
+serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et
+les haussements d'épaule méprisants de sa femme.</p>
+<p class="justify">Trois jours de suite, Miraut erra autour de la
+maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par
+le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et
+Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances
+atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient
+de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si
+tenace et si singulier à leurs yeux.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet, absent du Val, n'était pas venu
+chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût
+écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le
+voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
+elle se dit&nbsp;: «&nbsp;Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui
+arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues
+rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de
+ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
+souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il
+était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux,
+car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient
+pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait
+et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se
+collait, devenait sale&nbsp;; il était crotté, boueux, minable, avait un
+air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à
+proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde
+avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée,
+ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.</p>
+<p class="justify">Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce
+M.&nbsp;Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse
+puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre
+bête si longtemps à l'abandon.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à
+savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez
+nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre
+paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
+pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
+puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur,
+malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas
+moins un fameux trotteur.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre bête&nbsp;! si ce n'est pas
+malheureux&nbsp;! Ah&nbsp;! je n'aurais jamais dû le vendre,
+ajoutait-il.</p>
+<p class="justify">Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut,
+efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à
+faire une tentative encore et une suprême démarche.</p>
+<p class="justify">Un combat affreux se livra en l'homme. Que
+faire&nbsp;? Le nourrir, le laisser revenir&nbsp;? Quelles scènes
+nouvelles à la maison&nbsp;! Ce serait intenable&nbsp;! Et l'autre, la
+brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.</p>
+<p class="justify">D'autre part, il sentit que si le chien venait
+jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le
+renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
+geste qui lui interdisait d'approcher davantage.</p>
+<p class="justify">Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et
+s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne
+peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
+atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla
+comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda
+encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos
+rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.</p>
+<p class="justify">Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir
+comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et
+il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson,
+ému d'une espérance.</p>
+<p class="justify">Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte
+en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son c&oelig;ur, à
+son sentiment, à son désir&nbsp;; mais la Guélotte parut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Encore cette sale carne&nbsp;!
+hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.</p>
+<p class="justify">Et l'homme laissa faire.</p>
+<p class="justify">Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait
+plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point
+retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
+voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il
+aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres
+usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et
+l'&oelig;il sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il
+s'arrêta.</p>
+<p class="justify">Alors il se retourna, regarda le village et, debout
+sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler
+au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait
+autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque
+l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis
+Baromé s'était tué.</p>
+<p class="justify">Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres
+chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
+lugubre et désespéré.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">En entendant les cris et les lamentations de son
+chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents,
+mâchonna un juron furieux&nbsp;; toutefois, sous le regard haineux,
+sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut.
+Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense
+douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête
+qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour
+lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne
+put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge
+noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Apporte-moi une chopine&nbsp;!
+commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme
+ça&nbsp;? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le
+rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Apporte-moi à boire&nbsp;! réitéra Lisée
+qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle
+eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.</p>
+<p class="justify">Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander
+une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là.
+Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train&nbsp;; un gosier de
+buveur réclame plus que ça&nbsp;: les bistros campagnards ne l'ignorent
+point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois
+litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont
+jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.</p>
+<p class="justify">Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et
+plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines&nbsp;; au bout
+d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait
+tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
+un damné.</p>
+<p class="justify">Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes
+entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la
+tête, absorbé qu'il était par ses pensées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! interpella l'un des
+arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le
+gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son c&oelig;ur,
+il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu
+en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes pauvres vieux, c'est vous&nbsp;?
+s'exclama-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma
+première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah&nbsp;! il y a
+pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais
+voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle
+m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me
+suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me
+sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa
+voiture. Nous venons de passer chez lui&nbsp;: c'est lui qui nous a dit
+que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus
+directement te retrouver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes pauvres vieux&nbsp;! mes pauvres
+vieux&nbsp;! balbutiait Lisée&nbsp;: vous l'avez entendu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, et il continue. Mais pourquoi
+l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y avait plus le sou à la
+maison&nbsp;; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de
+vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que
+ceci, que cela, et j'ai cédé&nbsp;; mais, mes vieux, si c'était à
+refaire&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu m'avais seulement envoyé un
+mot&nbsp;! Pourquoi, bon Dieu&nbsp;! n'être pas venu me voir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai été pris à l'improviste. Je ne me
+doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir.
+Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs&nbsp;; la
+femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et
+j'ai laissé faire. Je suis un lâche&nbsp;! Écoutez cette bête et
+dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'autre ne vient pas la
+rechercher&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non. Ah&nbsp;! c'est fini. Il va crever,
+mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu nous avais dit que ce n'était
+qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon
+Dieu&nbsp;! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans
+ça&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est trop tard, j'ai promis de ne pas
+le ramasser.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as pas juré de le laisser crever.
+Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en
+as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne
+sommes pas des loups, cré nom de nom&nbsp;! et pour le remboursement, ne
+t'inquiète pas&nbsp;: je ne te demande pas de billet&nbsp;; tu me les
+rendras quand tu pourras.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce
+qui reste, affirma Lisée. Ah&nbsp;! tu as raison&nbsp;! C'est ça&nbsp;!
+Merci, mon vieux. Merci&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ce qui est de ta femme&hellip;,
+commença le gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma femme, nom de Dieu&nbsp;! tu vas
+voir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire
+sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit
+entre nous.</p>
+<p class="justify">Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois
+amis, de concert, rédigèrent à M.&nbsp;Pitancet une lettre qui n'était
+pas dans un sac.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli
+têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous allez aller prendre Philomen et
+venir me retrouver à la maison&nbsp;; je vais pendant ce temps arranger
+moi-même mes affaires.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! Entendu&nbsp;! acquiescèrent
+les deux autres.</p>
+<p class="justify">Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui,
+ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était
+appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où vas-tu&nbsp;? interpella sa femme,
+soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne te regarde pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand
+soulaud&nbsp;! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir&nbsp;!
+Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te
+défends bien&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je suis payé, tu ne l'es pas encore,
+tu vas fermer ton bec et vivement&nbsp;! continua Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne veux pas que tu passes,
+s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui
+barrant le passage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu ne veux pas&nbsp;! ah, tu
+ne veux pas&nbsp;! sacré chameau&nbsp;! Eh bien&nbsp;! je vais te faire
+un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.</p>
+<p class="justify">Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade
+puissante, il l'écarta.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grande brute, assassin, voleur de
+chien&nbsp;! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu n'as pas compris encore et
+tu ne veux pas te taire, non&nbsp;! Ce n'est pas assez de nous avoir
+fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire
+crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne
+l'avais fait en dix ans&nbsp;; ce n'est pas assez, il faut que tu sois
+la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme
+un roquet&nbsp;! Eh bien&nbsp;! nous allons voir.</p>
+<p class="justify">Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à
+toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui
+démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté
+autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de
+vieilles ranc&oelig;urs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et
+de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant
+le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant,
+s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et
+que ce qu'il voulait, nom de Dieu&nbsp;! il le voulait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dis voir encore un mot&nbsp;!
+menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, oui, grande fripouille, assassin,
+lâche&nbsp;! continua-t-elle.</p>
+<p class="justify">Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à
+la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien
+fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends seulement un petit peu, menaça
+Lisée, je vais te faire ton paquet&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et il sortit, la corne à la main.</p>
+<p class="justify">À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument
+et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier,
+s'arrêta net dans son hurlement.</p>
+<p class="justify">Un nouvel appel pressant succéda au premier en même
+temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;! viens, mon
+petit&nbsp;! viens vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit
+du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore
+après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
+demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une
+embûche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;! répéta Lisée en
+frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler
+son compagnon de chasse.</p>
+<p class="justify">Miraut ne pouvait plus douter.</p>
+<p class="justify">Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et
+jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y
+roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au
+visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
+comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa
+joie, tout son bonheur.</p>
+<p class="justify">Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette
+reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé
+et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
+clos.</p>
+<p class="justify">Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait
+annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le
+prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui
+avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins
+dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait
+lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et
+lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire
+que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des
+derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le
+courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M.&nbsp;Pitancet les
+trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de
+Miraut.</p>
+<p class="justify">Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit
+fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre vieux&nbsp;! il crève de
+faim&nbsp;! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps&nbsp;: viens
+manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à
+ses amis.</p>
+<p class="justify">Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait
+comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui
+japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et
+réconfortante gamelle de soupe.</p>
+<p class="justify">Miraut était tellement content que, malgré sa misère,
+il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis
+regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne
+l'abandonnât.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas
+peur&nbsp;! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous
+quitterons plus.</p>
+<p class="justify">Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut
+délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de lui à lui
+parler et à le caresser, à lui faire des discours et des protestations,
+jusqu'à ce qu'il eût fini.</p>
+<p class="justify">Les trois témoins étaient très émus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Entrez, mes vieux, entrez donc, invita
+Lisée, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un
+jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira
+maintenant chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette
+aventure-là, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le
+corriger de ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les
+cognes. Tu verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera
+plus&nbsp;: après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui
+n'importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se
+perdre.</p>
+<p class="justify">On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis
+de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et
+une assiette de gruyère&nbsp;; ensuite il descendit à la cave, toujours
+suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussiéreuses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Coupez du pain, et prenez du fromage,
+invita t-il.</p>
+<p class="justify">Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout
+ce qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse
+de Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement ses
+amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et des
+couennes de fromage.</p>
+<p class="justify">On parla des foins qui poussaient drus, des fruits
+qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonçait belle&nbsp;; on parla
+du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
+connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres surtout,
+des lièvres que tout le monde voyait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'en est tout «&nbsp;roussot&nbsp;»,
+affirmait Philomen, et ce n'est pas malin à comprendre&nbsp;: on en a
+tué si peu l'année dernière. Il n'y a guère que Lisée qui ait fait à peu
+près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux,
+tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner
+le c&oelig;ur d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me
+faisait penser à ma pauvre Bellone.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cet automne nous ferons tous ensemble
+l'ouverture, proposa Pépé&nbsp;; le gros viendra coucher la veille et on
+la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodié la chasse communale, et
+comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur
+Longeverne et sur Rocfontaine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, ta femme, interrompit Philomen,
+comment a-t-elle pris la chose&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment elle l'a prise&nbsp;? Eh bien,
+mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son
+grade&nbsp;! Ne voulait-elle pas m'empêcher encore de rappeler
+Miraut&nbsp;? Une sacrée grande charogne qui a toujours voulu me mener
+par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur
+et la bonne volonté&nbsp;; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter
+quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches.
+C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je
+l'espère, et tu sais, je suis prêt à recommencer à toute occasion,
+fermement décidé à ne pas me laisser marcher dessus, et la première
+fois, oui, la première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare
+la trique et les coups de chaussons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est-elle&nbsp;? s'inquiétèrent les
+amis.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que sais-je&nbsp;? à la chambre haute,
+probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de
+foutre le camp&nbsp;! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle
+veut&nbsp;! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n'y a pas de
+danger qu'elle me débarrasse de sa sale gueule.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit
+Philomen. Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner,
+de lui faire comprendre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si elle y arrive, mon vieux, interrompit
+Lisée, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir,
+cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu'on me coupe&hellip; tout
+ce qu'on voudra et te payer les prunes à Noël.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout arrive pourtant par se tasser à la
+longue et par s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le
+père Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
+pas déjà fait&nbsp;; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je
+te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser
+contravention pour courir les lièvres sans toi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il suffit qu'il marche toujours bien
+quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose
+lui aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En tout cas, gronda Lisée, parlant très
+haut de façon que sa femme elle-même pût entendre&nbsp;; en tout cas,
+reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et compaing de
+chasse retrouvé, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une
+croûte à partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai
+ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m&hellip; pour ceux qui
+ne seront pas contents&nbsp;!</p>
+<p class="center">FIN</p>
+<p>&nbsp;</p><h1>Notes</h1>
+<ul>
+<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p
+class="justify">Goûilland&nbsp;: débauché et ivrogne.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Viôce&nbsp;:
+chien répugnant, rouleur et crotté.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p
+class="justify">Lefaucheux&nbsp;: Les premiers fusils de chasse à
+doubles canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du
+chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du 19ème, les
+premiers fusils à canons basculants. Avec la création de la cartouche à
+broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe va connaître un énorme
+succès en France. [NduC]</p>
+</li>
+<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Ouver&nbsp;:
+pondre, faire son &oelig;uf.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Mondure,
+délivrance.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Chez presque
+tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre du poêle, prés du
+fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l'on se repose fréquemment
+après le dîner du soir.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify">Boussot,
+corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p
+class="justify">Ouveuse&nbsp;: pondeuse.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">J'en demande
+bien pardon à l'Académie, mais Lisée, ignorant les régies de concordance
+des temps, avait un profond et naturel mépris pour l'imparfait du
+subjonctif&nbsp;; que ce soit dit une fois pour toutes.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_10" href="#fr_10">[10]</a> <p
+class="justify">Raim&nbsp;: rameau</p>
+</li>
+<li><a name="ft_11" href="#fr_11">[11]</a> <p
+class="justify">Échines&nbsp;: morceaux de rondins refendus de un mètre
+ou quatre pieds de long.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_12" href="#fr_12">[12]</a> <p class="justify">À maintes
+reprises</p>
+</li>
+<li><a name="ft_13" href="#fr_13">[13]</a> <p class="justify">Patte à
+relaver&nbsp;: chiffon pour laver la vaisselle.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_14" href="#fr_14">[14]</a> <p
+class="justify">Rises&nbsp;: plaisanteries.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_15" href="#fr_15">[15]</a> <p
+class="justify">Bouillet&nbsp;: corruption de gouillas, petite mare.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_16" href="#fr_16">[16]</a> <p class="justify">Voir
+<em>De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil)</em>.</p>
+</li>
+</ul>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
+by Louis Pergaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</pre>
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+</body>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud
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+Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse
+
+Author: Louis Pergaud
+
+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Louis Pergaud
+
+LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE
+
+Publication en 1913
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+ CHAPITRE X
+ CHAPITRE XI
+DEUXIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+TROISIÈME PARTIE
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+
+
+Je dédie ce livre
+à tous ceux qui aiment les chiens
+et particulièrement
+à mon excellent ami
+PAUL LÉAUTAUD
+ROMANCIER RARISSIME
+CHRONIQUEUR SAVOUREUX
+PROVIDENCE DES CHATS PERDUS
+DES CHIENS ERRANTS
+ET DES GEAIS BORGNES
+BIEN CORDIALEMENT
+L.P.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la
+chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le
+village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours,
+la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La
+nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision
+d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant,
+pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante
+qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par
+toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses
+semblaient sommeiller.
+
+Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la
+mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune,
+faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la
+femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la
+grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac
+régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût
+seule:
+
+--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là! Le
+«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne
+soit pas arrivé malheur au petit cochon!
+
+[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.]
+
+Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de
+ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses:
+
+--S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le
+marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement
+les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller
+avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme
+plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que
+les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit
+cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier
+procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale
+chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en
+prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces
+canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que
+c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui,
+sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas
+vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin.
+Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat
+sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous
+en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix
+beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de
+percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre
+pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du
+cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec
+sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me
+dire quelque chose.
+
+Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si,
+d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort
+mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les
+milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea
+plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder,
+pensait-elle.
+
+Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux
+malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et
+jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une
+marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se
+mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel
+infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du
+canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule
+immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant
+puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue
+soigneusement ramenée devant ses pattes.
+
+La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et
+dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La
+colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le
+doute.
+
+--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à
+mi-voix.
+
+L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier
+toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de
+gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par
+une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle
+avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La
+large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait
+jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis
+qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil
+impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges
+lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu
+Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là, bien en
+évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux
+brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait
+l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de
+chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.
+
+Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers
+étaient rentrés!
+
+Pas de Lisée!
+
+La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet
+derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme,
+aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
+déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.
+
+Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa
+même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd
+verrou d'acier.
+
+--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne!
+ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure!
+
+Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé
+lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le
+plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique
+de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et
+flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce
+bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient,
+pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa
+pose nonchalante et son air de sphinx.
+
+Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le
+poêle.
+
+--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte,
+un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise;
+chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce
+grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a
+pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout
+de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore
+le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des
+sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une
+«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur
+des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent
+pas.
+
+Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit
+tressauter.
+
+--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le
+retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je
+vais gueuler avant lui.
+
+Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la
+targette et ouvrit vivement la porte.
+
+Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac
+de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur
+voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon
+que le patron devait ramener.
+
+--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme.
+
+--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé
+là-bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté?
+
+--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que
+c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou
+deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse,
+naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré
+Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a
+beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous
+vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne
+voulait pas croire que Lisée ne chassait plus.
+
+«--Si c'était pas toi qui me le dises, là, en chair et en os, que
+t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le
+figurer.
+
+«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les
+gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je
+me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement
+repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus
+trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à
+la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout
+bazardé.
+
+«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce
+courage-là, moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien
+rigoler!
+
+«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur.
+
+«Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés
+et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère
+brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures
+je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton
+homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là
+et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que
+c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et
+on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille.
+
+--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la
+Guélotte.
+
+--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu,
+on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul,
+non, on ne peut pas dire qu'il était saoul!
+
+--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des
+bêtises.
+
+--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse?
+
+--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment.
+Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une
+tasse de café ou une goutte?
+
+--On prendra une petite larme, histoire de trinquer.
+
+La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique
+qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur
+une chaise.
+
+Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le
+dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une
+vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son
+tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son
+brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux
+allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en
+frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond
+mépris du fisc:
+
+--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour
+enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour
+avoir du feu.
+
+Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient
+les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait
+sa grosse mère lapine.
+
+Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle
+ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone,
+rien ne bougeait au dehors.
+
+Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait
+un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.
+
+Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement,
+que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et
+Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva.
+
+--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut
+bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la
+charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le
+travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de
+midi pour voir ton petit cochon.
+
+--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la
+colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité,
+je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le
+goûilland, le salaud, sa sale bête!
+
+Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle
+entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
+violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer
+de jour...
+
+Une heure se traîna encore, puis une demie.
+
+La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de
+dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée,
+puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la
+porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de
+compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette
+tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la
+façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme.
+
+Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la
+fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer
+l'entrée du maître.
+
+Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra
+dans le chambranle.
+
+Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir
+fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux
+coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au
+bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de
+toutes ses forces vers les marmites.
+
+--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus
+pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse.
+
+--Et le petit cochon?
+
+--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé
+un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette
+comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc!
+
+La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue,
+fixait tour à tour son homme et le chien.
+
+--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle
+a faim!
+
+--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte.
+
+--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien!
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la
+femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil
+ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons
+de faim, sur la paille!
+
+--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée.
+
+--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as
+déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je
+boirai, moi?
+
+--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe.
+
+--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape,
+grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon,
+point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin!
+
+Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui
+commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties.
+
+L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments
+batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit
+bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton
+ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient
+suivre.
+
+--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain?
+continua-t-elle, gourmande.
+
+--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il.
+
+La Guélotte se tut.
+
+--Fais à manger à cette bête et vivement!
+
+--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien.
+
+[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.]
+
+Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux
+Taïaut, fit bon accueil au petit chien.
+
+Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite
+terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la
+relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle
+encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce
+chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et
+sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha
+sans hésiter à côté d'eux et s'endormit.
+
+La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne
+connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et,
+le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt
+ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en
+s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle
+augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait
+s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes
+minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il
+était, elle connaissait sa race, elle l'adopta.
+
+Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes
+dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et
+Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir
+bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou
+qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en
+paix entre ses deux frères adoptifs.
+
+Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage
+velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle
+fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la
+grange et dans les hangars de la maison.
+
+Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux
+que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de
+pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
+demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se
+déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant
+comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du
+sommeil des justes.
+
+Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule
+dans le lit de la chambre haute.
+
+Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue.
+Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans
+consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était
+évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait
+de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis,
+zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât
+l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus
+tôt ou un peu plus tard! ...
+
+Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait
+fautif.
+
+La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.
+
+Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses
+poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée,
+pour temporiser, fit semblant de dormir encore.
+
+Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots
+sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé
+d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
+digne et sévère pour en imposer à sa vieille.
+
+L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de
+la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
+pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la
+main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il
+avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle
+dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de
+recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups
+de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que
+braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est
+le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom
+de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel,
+à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à
+la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il
+s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne
+odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se
+dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec
+lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la
+porte de la cuisine.
+
+En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui
+remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et
+rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
+chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier
+responsable dans cette sale affaire:
+
+--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle
+a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était
+pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il
+faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison.
+
+--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions.
+
+--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah!
+je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir!
+
+Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui
+lança, à toute volée, son pied dans les côtes.
+
+«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de
+côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats,
+subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus,
+brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les
+dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la
+chambrée.
+
+--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente,
+il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter
+la maison et nous serons dévorés par les souris!
+
+--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une
+telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une
+bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est
+de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine
+entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut
+pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête
+propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer:
+c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ...
+
+--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait?
+
+--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on
+te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant,
+continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as
+quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à
+toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête
+gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans
+qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire
+que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi,
+espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne.
+Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te
+«bredouche».
+
+--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez
+soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu
+me le paieras, et plus d'une fois!
+
+Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de
+manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur
+le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes
+chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
+s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui
+mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa
+subitement son petit mufle.
+
+«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore
+timide et incertain.
+
+--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme
+nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait
+voir le cochon annoncé.
+
+--Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en désignant de
+l'oeil son mari.
+
+--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du
+pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est
+bonne, celle-là. Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le
+malin, on voit bien qu'il se sent chez lui.
+
+--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là, reprit la
+femme.
+
+--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici,
+viens, mon petit Miraut!
+
+--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen.
+
+--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne
+chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du
+gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un
+corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un
+lanceur épatant.
+
+--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour
+leur damer le pion.
+
+--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit!
+
+--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien
+plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a
+l'os du crâne pointu, signe de race.
+
+--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah!
+oui, une belle bête.
+
+--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches
+brunes sur les flancs, c'est rare!
+
+--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de
+la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la
+chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a
+rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré
+un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter
+toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais
+alors ce que font les mères?
+
+--Je l'ai entendu dire.
+
+--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus
+leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et
+elles ont vite fait de la retrouver.
+
+--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que
+j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous
+ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois
+pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait
+un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma
+vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas,
+elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont
+avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des
+douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a
+repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes
+revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à
+l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle
+a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la
+fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri,
+mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai
+élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon
+suiveur.
+
+--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui
+seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence?
+
+--Oui, je me rappelle, attends voir!
+
+--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros,
+et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur
+couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves
+bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs
+nourrissons, mais bernique; là, c'est comme au trou pour passer:
+chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les
+relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un
+après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le
+premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr
+que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez
+excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître
+chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans
+le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au
+fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en
+dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant
+que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un
+homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme
+ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait:
+
+«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens,
+moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en
+aurait «de besoin», toi?
+
+«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité...
+
+«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre
+qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et
+moi. C'est-y entendu?
+
+«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche.
+Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour
+s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera
+mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être
+tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné;
+mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui
+touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
+souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.
+
+--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le
+salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma
+Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec
+usure.
+
+--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé
+l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop
+brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis
+solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts
+quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la
+même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre
+que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
+taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage
+pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on
+fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un
+mauvais coup.
+
+--Voilà! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas
+seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère
+brebis, en es-tu content?
+
+--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop
+cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses
+agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me
+repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la
+mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.
+
+--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus
+chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont
+pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides,
+les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et
+il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin.
+
+[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles
+canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du
+chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du
+19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création
+de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe
+va connaître un énorme succès en France. [NduC]]
+
+--Tu l'as payé cher?
+
+--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le
+mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui
+braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne
+valait pas çui-là. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de
+raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de
+l'eau chaude.
+
+--Ah! les femmes!
+
+--À la tienne! mon vieux.
+
+--À la tienne!
+
+--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes
+savates!
+
+--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des
+croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une
+chanson de ce côté-là.
+
+--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la
+bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand
+il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle
+rangera le reste!
+
+--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans
+mon linge! menaça la Guélotte.
+
+Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup
+et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur
+leurs pas.
+
+--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton
+domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques
+fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb
+quand on a la grosse tête.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès
+que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon
+grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison!
+
+--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses
+poules.
+
+--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux
+de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et
+il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des
+sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes
+sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée,
+«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se
+tenir de braconner.
+
+La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes
+présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
+son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant
+sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les
+événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
+expérimentalement:
+
+--Les hommes, c'est tous des cochons!
+
+Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet
+de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce
+du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.
+
+--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur
+que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte,
+épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se
+sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du
+Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des
+écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes!
+
+[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.]
+
+--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui
+voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison.
+
+--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut
+faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le
+tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique,
+autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne
+pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon.
+
+--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée.
+
+--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les
+lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école,
+celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait
+payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des
+sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures
+de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale
+rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
+dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
+changement.
+
+La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires,
+cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la
+méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
+la bêtise et l'égoïsme de son homme.
+
+--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans
+quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas
+demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande
+vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale
+Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes
+de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas
+de ma faute!
+
+--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la
+vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y
+prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du
+beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à
+presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te
+bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau
+de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque
+temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté
+ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et
+va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui
+qui a fait le coup!
+
+La Guélotte réfléchissait.
+
+Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se
+débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
+danger, quoi qu'en dît la Phémie.
+
+Lisée aimait ses chiens.
+
+Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes
+sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien
+longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier,
+un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il
+serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien
+immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
+et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter
+les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
+tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé?
+Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un
+tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
+quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
+compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une
+sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger
+où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.
+
+Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour
+où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné.
+
+Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on
+évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des
+câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets,
+prêts à cogner.
+
+Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien,
+il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi
+minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
+pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait
+réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
+crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche
+hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps
+attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où
+l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus.
+
+Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course
+au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour
+l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur
+l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis
+lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
+d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le
+colleta.
+
+Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué,
+remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au
+chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de
+coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
+cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours
+avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.
+
+Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait
+profité.
+
+«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant
+d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque,
+se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle
+journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied
+quelque part.
+
+Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout
+de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et
+se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux
+et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
+vous décrocher les foies.
+
+Ah! le vieux Finaud!
+
+Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée
+apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas
+la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
+l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.
+
+--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû
+bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de
+mouton.
+
+[Note 5: Mondure, délivrance.]
+
+Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie
+pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été
+une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
+stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui
+dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et
+jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant,
+le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les
+jambes étaient raides.
+
+Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long
+coup de souffrance et de rage.
+
+Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien
+dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
+déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui
+avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui
+était encore assez clair. Il avait vu tout de suite.
+
+--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les
+vaches que je lui fasse prendre du lait!
+
+Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu
+énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux;
+son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se
+troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid.
+
+--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait
+Lisée; si je le savais seulement!
+
+Et Philomen était venu.
+
+--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de
+l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à
+la maison.
+
+Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien
+pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
+ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.
+
+Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine
+probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit
+son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
+aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre
+immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela
+avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint
+pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et
+visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les
+douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par
+intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement
+étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et
+l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
+tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son
+maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée
+et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de
+lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces
+grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré
+la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces
+écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque
+reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à
+hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en
+eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se
+moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une
+larme en mordant sa moustache.
+
+Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers
+six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
+partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules
+voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre
+laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son
+canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son
+chien.
+
+[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans
+la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins
+moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.]
+
+Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez
+elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous,
+surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
+simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés,
+ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un
+par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester,
+mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces
+rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son
+homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou
+vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage.
+
+Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser
+les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui
+disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot
+de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux
+vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de
+«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et
+le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre,
+c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par
+une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours
+dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas
+encore, mais elle trouverait certainement.
+
+Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il
+disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une
+saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des
+plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
+comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il
+aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses
+habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure
+du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et
+ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça
+où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal.
+Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la
+viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce
+grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de
+Rocfontaine.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade.
+Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut,
+avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
+s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire
+piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui
+ricana:
+
+--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui
+cabosser le nez comme je voudrais!...
+
+Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit
+à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire
+rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point
+amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement
+maternel:
+
+--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa
+Lisée?
+
+--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.
+
+--Qu'on va-t'i serser des yèvres?
+
+--Bou! hou! reprenait le petit chien.
+
+--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte
+tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre
+riant silencieusement dans sa barbe de bouc.
+
+Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il
+savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la
+porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette
+merveilleuse promesse.
+
+Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent
+extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux
+qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
+correspondent à la satisfaction des deux grands besoins
+primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le
+mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus
+vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux
+fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres
+aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes
+portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre
+à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
+grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
+bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue
+de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.
+
+Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence
+qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les
+plus belles espérances.
+
+Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et
+que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale,
+de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il
+allait habiter.
+
+Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout
+seul.
+
+Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour,
+toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient
+point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas,
+tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
+piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se
+retirant, lui aussi, avec prudence.
+
+Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce
+mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être
+transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un
+mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui:
+
+--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules
+tranquilles! Allons, viens ici!
+
+Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon
+et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis,
+absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.
+
+Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en
+travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la
+première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
+hésiter.
+
+--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée.
+
+Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa
+tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et
+allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
+roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.
+
+--Allons, viens-tu? reprit son maître.
+
+Mais Miraut ne bougeait pas.
+
+--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée.
+
+Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer
+qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant
+spectacle.
+
+--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant
+les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait
+toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens
+voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons,
+viens voir, viens, j'vas te présenter.
+
+La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en
+plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
+frétillant du fouet et tortillant du derrière.
+
+C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de
+compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et
+s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.
+
+Lisée flatta la bête et appela Mimi.
+
+En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir
+et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.
+
+Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de
+chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
+hauteur.
+
+--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu
+vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons,
+puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une
+paire d'amis.
+
+Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours
+digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les
+coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce
+qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
+promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre
+pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour
+en discerner le sexe.
+
+Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
+complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
+indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient
+abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par
+Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.
+
+--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite
+tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à
+présent.
+
+Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par
+les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre
+pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.
+
+On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet
+de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir
+mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.
+
+On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil
+et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon
+leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations
+sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et
+en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien.
+Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf
+toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue.
+
+Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse
+qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de
+Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
+d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des
+autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail
+haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation
+cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment
+troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être
+de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et
+des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les
+indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant
+au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé,
+le moisi et la vieille pisse.
+
+Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé
+d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la
+journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie
+de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la
+Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa
+petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois,
+se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi
+traître que peu chevaleresque du roquet.
+
+Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque,
+elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris,
+le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
+l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça
+vigoureusement le derrière.
+
+L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute
+allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours
+durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
+surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
+inattendue.
+
+Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice
+qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière,
+l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
+frémissant.
+
+--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un
+crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie
+ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère.
+
+--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son
+interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces
+charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
+s'accordent parfaitement.
+
+--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.
+
+--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les
+chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes,
+l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en
+connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du
+tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même
+bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce
+qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.
+
+--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure:
+ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se
+sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.
+
+--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une
+femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux
+devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe.
+Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une
+nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du
+rouge poulet, ça ne finit jamais.
+
+--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que
+l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion.
+
+Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la
+forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
+s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui,
+elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant
+qu'il ne la renvoyât à la maison.
+
+Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les
+travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
+l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant
+qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça
+commencerait son dressage.
+
+Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières,
+puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son
+maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.
+
+Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge,
+à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne
+bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
+se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
+autre.
+
+Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le
+mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
+jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais
+il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête
+aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se
+retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas
+de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
+yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.
+
+Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel
+aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux
+côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
+colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.
+
+--Viens ici, viens! petit imbécile!
+
+Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du
+bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à
+l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi,
+Miraut revint lécher la main pendante du patron.
+
+On arriva à la coupe.
+
+Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra
+si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère
+et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter
+jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
+douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et
+Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit
+que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner
+à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les
+bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya.
+À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée,
+mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances
+et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses
+propres moyens, à regagner les champs.
+
+Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé
+entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant
+les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur
+montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
+explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse,
+excitaient sa juvénile ardeur.
+
+De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il
+eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
+profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau
+ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la
+taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il
+abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
+
+Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux.
+Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
+la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les
+oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont
+de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un
+autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant
+son compagnon:
+
+--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]!
+
+[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois
+de la taupe.]
+
+--Comment, tu ne l'as pas encore?
+
+--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du
+pied!
+
+Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout
+à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces
+vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
+bois.
+
+Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le
+tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de
+bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre
+humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
+du sommeil de l'innocence.
+
+--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir,
+le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père
+et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des
+blouses et des tricots pour te coucher dessus.
+
+Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte
+d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
+l'emmena vers la maison.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de
+la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait
+devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
+blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot
+dans son derrière de chien.
+
+Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu
+auparavant.
+
+Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître,
+divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et,
+s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
+reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant
+que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite
+du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle
+n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa
+vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage,
+elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle
+jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans
+rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à
+coups de sabots.
+
+La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée
+était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle
+avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre
+était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou
+qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
+continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place
+sur le coussin, sous le poêle.
+
+Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais
+ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis
+sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le
+canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
+menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
+s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le
+jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de
+Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
+
+Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même
+l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux
+qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
+
+Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était,
+jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la
+truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les
+flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
+la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
+l'avertissait en le priant de cesser.
+
+D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien
+encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
+secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle
+n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la
+dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le
+malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables
+fantaisies.
+
+Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour
+l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui
+savait gré d'être gentil avec ses petits.
+
+--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte
+en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se
+contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les
+pattes en avant.
+
+Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis,
+s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire
+de la chatte:
+
+--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me
+la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière!
+Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le
+renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en
+crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais
+non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est
+là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est
+sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de
+l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je
+suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui
+mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si
+ça lui chante.
+
+Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait
+pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande
+remise, près de l'écurie des vaches.
+
+Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de
+main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la
+première fois les avantages de la claustration.
+
+Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit
+chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès
+que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment
+Miraut:
+
+--Allez, charogne! à la paille. Vite!
+
+Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à
+cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses
+amis les chats.
+
+--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle.
+
+Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le
+derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
+
+--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le
+faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me
+l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse!
+
+--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce
+qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là,
+valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que
+ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon.
+Toujours aussi chameau! ...
+
+--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que
+ton chien n'écoute rien.
+
+--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon
+petit, viens, appela doucement Lisée.
+
+Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense,
+tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les
+pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
+s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
+
+--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais
+bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.
+
+Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux
+franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue
+comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
+
+Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite
+chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours
+suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
+
+--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée.
+
+--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
+
+Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait
+préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le
+flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument
+dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut
+franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
+nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
+
+Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses
+membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux
+humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
+de l'emmener.
+
+--Reste! commanda assez énergiquement Lisée.
+
+Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec,
+il ajouta, persuasif:
+
+--Couche-toi, mon petit, voyons!
+
+Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême
+recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa
+décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta,
+la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
+pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler
+en désespéré.
+
+--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le
+village va croire qu'on s'égorge ici.
+
+--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le
+laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs
+pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce
+qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la
+voix.
+
+Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il
+continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à
+autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être
+qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
+délivrer.
+
+Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée
+frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
+tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui,
+il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya
+même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
+
+Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il
+jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions
+tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de
+rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de
+paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
+tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en
+sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa
+prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé
+avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être
+Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
+
+Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le
+bruit des sabots de la patronne.
+
+Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait
+mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut,
+puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
+
+Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le
+lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté;
+mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des
+bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière
+est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
+bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les
+portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les
+bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un
+enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la
+porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
+
+Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il
+gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents
+s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.
+
+Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait:
+
+--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu!
+
+Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et
+la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main.
+
+Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était
+caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage,
+tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
+l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.
+
+Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se
+tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne
+fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous.
+
+Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait
+entendre les poules qui, intriguées de son reniflement,
+s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!...
+cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud.
+
+Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui
+échappa.
+
+Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la
+fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se
+meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se
+rasseoir sur sa paille.
+
+Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de
+se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût,
+qu'il portât quelque chose à sa gueule.
+
+Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous
+les objets qui garnissaient la pièce.
+
+Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il
+l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os,
+dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie;
+puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et,
+la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus
+en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de
+tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres,
+mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las,
+éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
+remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu
+d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
+joie.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe,
+commanda Lisée en rentrant à la maison.
+
+--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la
+femme.
+
+--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la
+piquer au vif.
+
+Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde:
+
+--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de
+me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je
+n'ai pas arrêté une minute de travailler.
+
+--De la langue, compléta le chasseur.
+
+--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien
+il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus
+rien que vot' domestique à tous les deux.
+
+Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise.
+
+Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le
+pas et ne bougea mie de sa paille.
+
+Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel,
+prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin:
+
+--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce
+cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer!
+Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir?
+
+Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui
+ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant
+avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait
+bien pu se rendre encore coupable.
+
+Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout
+ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte,
+craignant fort la raclée.
+
+Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire,
+d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui
+découvrait les chicots.
+
+--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce
+a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre?
+
+La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les
+brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
+rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux
+fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris
+de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles
+pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui
+ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de
+tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle
+dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire.
+
+--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.
+
+--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes
+peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et
+bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six
+sous!
+
+--Où étaient-elles? questionna Lisée.
+
+--Elles étaient pendues à une solive du plafond.
+
+--Faut pas essayer de me monter le coup!
+
+--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous,
+il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche.
+
+Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les
+peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment
+avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un
+peu. Mais, tout de même...
+
+Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.
+
+À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû
+opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
+élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il
+avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa
+chute.
+
+Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir!
+
+Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement
+tenté.
+
+--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres!
+Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe!
+
+--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte.
+
+--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux
+de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne
+faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher.
+
+La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il
+endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup
+de sabot dans les côtes.
+
+Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta:
+
+--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses
+vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui
+nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
+
+--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant.
+
+Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il
+prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
+mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui
+faire de mal et se mettre enfin debout.
+
+Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec
+bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude
+était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
+de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,
+les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.
+
+--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte,
+il n'est donc jamais content?
+
+Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots
+d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser
+son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
+le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!»
+
+Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut
+cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les
+mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se
+remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
+s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.
+
+On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût
+été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle
+constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux
+mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
+qu'il mastiquait consciencieusement.
+
+Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui:
+
+--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle.
+
+La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de
+petits morceaux manquaient.
+
+--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour
+l'excuser.
+
+Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était
+armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était
+réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa
+conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
+traduisait par un débit chez le cordonnier.
+
+À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux
+époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
+entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas
+fichu à la porte séance tenante.
+
+Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda,
+goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle
+en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
+punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la
+remise.
+
+Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à
+hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
+portes.
+
+De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son
+farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
+minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.
+
+La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de
+communication, une chatière avec battant refermant le trou avait
+été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
+selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête
+ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle
+elle se glissait.
+
+Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les
+encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut,
+explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez,
+remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
+laissant entrevoir un coin de l'écurie.
+
+Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein
+d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et
+engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant
+qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
+gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de
+toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que
+par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort
+surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut
+légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher
+les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant
+trop vivement.
+
+Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la
+crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient
+de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes
+sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations
+puissantes l'intriguèrent extrêmement.
+
+Ah! passer par ce trou!
+
+Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais
+il ne put aller plus loin.
+
+Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à
+grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin
+d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
+s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles
+odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
+composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
+volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au
+fond, dans cette prison à claire-voie?
+
+Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande
+de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à
+reflets rouges.
+
+Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et
+soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres
+qu'il ne connaissait point.
+
+Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa
+violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup
+sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière,
+alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
+surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un
+coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un
+aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent
+tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite
+folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du
+pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements
+suraigus.
+
+Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut
+réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont
+il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
+selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu
+à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
+royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie,
+prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage,
+se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et
+volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs
+regardaient tout cela en meuglant.
+
+Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir
+dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer;
+le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co,
+co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre
+ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades,
+voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
+ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement
+trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière
+dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup
+de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à
+piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres
+bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux
+mieux.
+
+Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de
+prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la
+remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
+Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
+frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés
+tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient
+stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait
+d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.
+
+Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait
+mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il
+allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre
+les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.
+
+La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le
+maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la
+bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à
+grands coups de pied ensuite.
+
+Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la
+remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des
+dégâts.
+
+Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme
+des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de
+piauler, gisait raide sur les pavés.
+
+--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas,
+conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais
+ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure
+«ouveuse»[8]!
+
+[Note 8: Ouveuse: pondeuse.]
+
+--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut
+pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit:
+donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne
+ne saura rien.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je
+vais lui en griller une tout de suite.
+
+Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes.
+
+La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais
+au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer,
+Lisée rentra inopinément.
+
+--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des
+frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne
+plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en
+train de fricoter vous deux?
+
+--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu
+iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins.
+
+--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça
+ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut
+te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien,
+répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne
+savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la
+pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie,
+tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en
+avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de
+vieille bique.
+
+Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en
+lui-même:
+
+--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas
+de sottises!
+
+La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle
+allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que
+son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec
+soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux
+du ménage.
+
+Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la
+nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour
+elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
+tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre
+haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand
+elle se fut assurée qu'il dormait profondément.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain
+matin.
+
+Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa
+sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un
+tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
+sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.
+
+Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit
+sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
+retira vivement, sentant le mouillé et le froid.
+
+Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa
+chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira...
+
+Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot?
+
+--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça
+se fait?
+
+--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il
+y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore
+saoul!
+
+Elle s'approcha, puis s'exclama:
+
+--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas
+de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau
+petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au
+moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait
+plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les
+jours!
+
+Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner
+le liquide.
+
+--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante,
+peut-être que tu ne douteras plus, après.
+
+--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou
+les chats; un chien, ça pisse davantage.
+
+--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer
+un coup.
+
+Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter
+l'histoire à tout le village.
+
+--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici!
+
+Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
+
+Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par
+le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à
+mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix
+d'un air courroucé:
+
+--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je
+t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant.
+
+Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace,
+balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
+demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale,
+le traitait comme la patronne.
+
+Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas
+réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait
+certainement plus de part que la mauvaise volonté.
+
+Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré,
+léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix
+reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
+qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.
+
+--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant.
+
+Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière
+et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il
+se rendait, une vannette à la main.
+
+--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la
+femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si
+vite réconciliés.
+
+Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses
+gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers,
+ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour
+les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
+attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte.
+L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les
+mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même
+jeu que Lisée.
+
+L'après-midi, il le suivit aux champs.
+
+Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des
+confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir
+évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins
+secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
+des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
+poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son
+maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux
+alentours.
+
+C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils
+mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
+venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en
+lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des
+jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne
+pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et
+s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le
+chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège.
+
+Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur
+laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter
+des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux
+et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
+ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
+circuits investigateurs.
+
+Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit
+bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un
+demi-pied et soufflant comme un phoque.
+
+--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra,
+mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse.
+
+Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village,
+Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes
+et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
+voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent
+connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant,
+l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que
+Lisée était là.
+
+Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une
+demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de
+démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient
+soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande
+innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
+cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa
+porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage.
+Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour
+Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la
+Guélotte.
+
+Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses
+pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte
+ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil
+d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse
+d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses
+soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au
+vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard
+qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de
+sifflet de son maître.
+
+L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui
+sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne
+suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de
+nouvelles et fructueuses explorations.
+
+Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit.
+
+--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais,
+tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer
+quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner
+comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi.
+
+Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent.
+
+Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et
+Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement
+de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire
+l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
+ne point prendre au préalable conseil de la patronne.
+
+«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça»,
+pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par
+devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point
+trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très
+peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
+condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent
+le nez des chiens de chasse.
+
+Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe
+quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita
+la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe.
+
+--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en
+mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De
+Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme.
+
+--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras
+en enfer et ce sera bien fait.
+
+--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je
+demande!
+
+La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le
+plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter.
+
+--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont
+pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas.
+
+--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne
+manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher.
+
+--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.
+
+--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce
+milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire
+plaisir et à toi aussi.
+
+--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.
+
+--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la
+femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se
+brosser pour avoir de la soupe demain matin.
+
+Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru
+immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
+croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque
+aussitôt.
+
+--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant.
+
+--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne!
+
+Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux
+osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à
+les ronger et à les avaler.
+
+--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher,
+qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?
+
+--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je
+vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de
+race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah!
+s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est
+parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
+décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré
+qu'il n'y touchât pas.
+
+--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle
+race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que
+tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis
+que tu as!
+
+--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules
+parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu
+l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si
+jamais il tord le cou à une deuxième.
+
+--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure
+bien que je l'assommerai à coups de trique.
+
+--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand
+j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.
+
+--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table.
+
+--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit
+Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia
+Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du
+Sauveur.
+
+--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une
+voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non,
+je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien!
+
+--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour
+demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne
+heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
+Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une
+dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à
+débourser à l'auberge.
+
+--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore
+un chien au lieu d'un cochon.
+
+--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une
+autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la
+canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme
+le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce
+qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
+enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut
+qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la
+maison et dans le verger.
+
+--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait
+seulement se faire assommer, je serais assez heureuse!
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne
+heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
+maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez
+Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le
+patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
+partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
+enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis
+et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.
+
+Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture,
+démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels.
+
+Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par
+inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec
+les chats.
+
+--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener
+avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant,
+répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
+automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous
+tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite
+se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et
+revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.
+
+Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un
+chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par
+derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
+voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.
+
+D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement
+distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout
+quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt
+sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
+instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer
+une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien
+on ne sait jamais où.
+
+Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui
+maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la
+Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle
+jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle
+ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue
+et le lança dehors avec un coup de savate, en disant:
+
+--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu
+peux.
+
+Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour,
+puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche.
+
+Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la
+voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans,
+rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
+secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
+s'appuyer sur ses jarrets.
+
+Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et
+reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage,
+jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
+frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de
+l'avoir si vite retrouvé.
+
+--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la
+tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi?
+C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle
+l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais;
+ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait
+pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur.
+
+[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée,
+ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et
+naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une
+fois pour toutes.]
+
+Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de
+cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait
+s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
+route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait
+pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre
+au retour.
+
+Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le
+chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à
+s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.
+
+--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas
+retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au
+milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins
+quelqu'un qui aille au pays!
+
+Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du
+moulin de Velrans.
+
+--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne
+pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux
+gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout
+contents de remmener Miraut chez nous.
+
+Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre
+Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte
+sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait
+un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
+d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son
+maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
+corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses,
+leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis.
+
+De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en
+vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très
+affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et
+deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune
+chien qu'ils tenaient en laisse.
+
+--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a
+passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.
+
+--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid
+et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera
+cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave
+imbécile de voleur l'ait ramassé!
+
+Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre
+réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
+pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et,
+après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à
+une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
+
+Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en
+appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
+vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes
+pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand
+linceux qui recouvrait la pâte.
+
+--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte.
+
+Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui
+poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
+aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
+courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup
+de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement
+chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se
+déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
+
+[Note 10: Raim: rameau]
+
+Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il
+découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
+consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de
+Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de
+la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas
+pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir
+en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni
+discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus,
+quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui
+tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure,
+désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
+
+Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune
+aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui
+s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
+passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
+prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se
+sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas
+suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en
+l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le
+rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des
+voisins et de faire peur aux gosses.
+
+Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien;
+il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son
+balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la
+patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac,
+il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
+faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
+
+Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient
+fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros
+chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une
+bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à
+lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté
+qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
+
+Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de
+lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit
+violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du
+nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint
+au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
+aurait peut-être trempé sa soupe.
+
+Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes
+ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses
+hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long
+manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
+béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
+précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et
+nettoyé pour cet usage.
+
+Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus
+fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la
+pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour
+des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
+maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la
+perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse
+brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine,
+n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la
+femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes
+assez brèves et répétées.
+
+[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou
+quatre pieds de long.]
+
+--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va
+demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.
+
+Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et
+qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
+réexpulsa violemment de la pièce et de la maison:
+
+--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es
+si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour
+ça!
+
+De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation
+à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement
+et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai,
+il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
+ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.
+
+Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il
+se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de
+grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et
+de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le
+museau sur les pattes de derrière.
+
+Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des
+meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres
+bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats;
+mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si
+léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.
+
+La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans
+doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce
+méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie?
+
+Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se
+mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme
+il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute
+découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque
+autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait
+des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines;
+aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était
+pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et,
+comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il
+ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer
+vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
+connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les
+buissons familiers.
+
+Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait
+famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis
+cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois.
+
+Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses
+affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant
+vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
+déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.
+
+Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant,
+il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par
+Velrans.
+
+--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce
+serait me faire affront.
+
+On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de
+taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la
+brièveté de sa visite:
+
+--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen,
+et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait
+pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et
+laisser les bêtes prendre froid.
+
+À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les
+cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il
+était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
+poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia
+la ficelle et il mît sa tête au trou.
+
+--C'est un verrat, prévint Lisée.
+
+--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami.
+Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas
+bonne et empoisonne le pissat.
+
+--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée.
+
+Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant
+la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette,
+qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.
+
+--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais
+tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.
+
+--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans
+trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma
+femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma
+femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute,
+cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler?
+
+--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla
+Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas
+être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon!
+
+--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules;
+mais Miraut se charge de les éclaircir.
+
+Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler
+chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de
+derrière les fagots.
+
+Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non
+sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert,
+puis il s'enquit de Miraut.
+
+Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec
+complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon
+chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne
+professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
+rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure
+que possible.
+
+--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que
+les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.
+
+Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour
+l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années
+où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
+gibier pour doubler au moins le prix du permis.
+
+Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que
+cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son
+absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
+qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si
+ça devenait nécessaire.
+
+Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée
+revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
+
+Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la
+voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand
+on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à
+manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
+terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
+prendre le café par la même occasion.
+
+Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein
+groin, il se dirigea vers la maison.
+
+--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi?
+ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la
+Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a
+encore du Miraut là-dessous.
+
+De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas
+même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant
+sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était,
+paraît-il, rongée, lui beuglait au visage:
+
+--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de
+viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en
+manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les
+paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye!
+
+--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a
+tué celle-ci?
+
+--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du
+maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du
+curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est
+les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé
+dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en
+train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de
+lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
+peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse
+et que tous ces gens ont eu la berlue!
+
+--Combien vaut-elle, ta poule?
+
+--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les
+jours...
+
+--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te
+demande combien tu veux de ta poule?
+
+--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine...
+
+--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle
+t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins
+qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la
+douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule.
+Combien vaut-elle?
+
+--Quat'francs! rugit la vieille fille.
+
+--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée.
+Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut
+trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien.
+
+--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois
+pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui
+casserai les reins!
+
+--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à
+Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc,
+rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa
+volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois;
+j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir
+de la laisser ici, hein!
+
+--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.
+
+--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa
+femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça
+fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.
+
+La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en
+oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
+prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter
+à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et,
+après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à
+la cuisine.
+
+Philomen entrait justement.
+
+--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et
+s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un
+vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas
+les moyens.
+
+--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger.
+
+Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils
+pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
+
+Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même
+point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil
+tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
+la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse.
+
+Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée
+qui allait gronder et tempêter.
+
+--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il
+n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir.
+
+--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah!
+la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas
+étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet
+depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien!
+
+Attends un peu!
+
+Ils rentrèrent à la cuisine.
+
+--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée
+aujourd'hui?
+
+--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait!
+
+--Et avec quoi, s'il te plaît?
+
+--!...
+
+--Je te demande avec quoi, sacrée garce!
+
+--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four,
+j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le
+souper...
+
+--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à
+manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à
+celui-ci que tu auras affaire.
+
+Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin
+ferré.
+
+--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée
+de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les
+bêtes crever de faim!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer
+Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses
+faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
+premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus
+tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur
+création.
+
+De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie
+essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à
+nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver
+le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier
+jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien
+tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne
+seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela
+se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule,
+s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de
+jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir
+de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de
+lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif
+et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus
+dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups
+de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié
+précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment.
+C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus
+qu'à lui donner la chasse.
+
+Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille,
+parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés,
+il n'aspirait qu'à un but: sortir.
+
+Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement
+réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion
+de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en
+rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
+fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds
+au-dessus du sol.
+
+Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à
+atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha
+tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de
+l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à
+terre.
+
+Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et
+massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans
+laquelle on l'avait taillée.
+
+Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal,
+démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi
+bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un
+chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou
+presque rien des contraintes domestiques.
+
+Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit
+où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le
+cadre de bois.
+
+Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre
+et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait
+énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant,
+les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez,
+cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme
+chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point
+les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.
+
+Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête,
+amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une
+heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit
+claquer la porte de la cuisine.
+
+Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà
+ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la
+volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent
+été là, il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment,
+il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à
+contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu
+lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable,
+il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna
+vivement besogner.
+
+Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée,
+qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il
+bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la
+Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle
+repartait, beuglant à pleine gorge:
+
+--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger
+la porte de dehors.
+
+Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment,
+on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait
+recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc,
+ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.
+
+Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener
+dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil
+et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant
+d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir,
+prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant
+et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
+mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un
+pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois
+amical et grave.
+
+Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée
+de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne
+pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait
+comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la
+clef des champs.
+
+Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut,
+qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau
+picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un
+putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là
+lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes
+rouges de sang.
+
+Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte
+ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la
+Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier
+plus fort que l'autre.
+
+Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus
+énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le
+chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.
+
+Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut,
+il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque
+sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien
+lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la
+remise.
+
+--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille
+déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est
+ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras
+grogner après.
+
+Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se
+retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait
+pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.
+
+Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne.
+Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de
+prendre son mari par la douceur.
+
+Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois
+l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau
+salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
+plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout
+seul.
+
+--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons
+pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes
+d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il
+nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il
+s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
+voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
+t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau
+en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est
+ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans
+les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne
+peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au
+gros.
+
+--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on
+peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne
+pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui
+dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines,
+je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre
+qu'il n'y doit pas toucher.
+
+Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits
+contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
+étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un
+(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de
+serpe.
+
+Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit.
+
+--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là
+est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part,
+tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être
+innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que
+ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui
+ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles
+pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les
+boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.
+
+--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la
+Guélotte.
+
+--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre
+côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un
+chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à
+courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas
+grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent
+grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te
+nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons,
+et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils
+peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul
+coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur
+les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne
+peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait
+malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il
+«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière
+lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui
+qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce
+de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
+tranquille.
+
+--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette
+charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution
+plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.
+
+Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin,
+après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à
+Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans
+trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies
+qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.
+
+Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement
+de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires.
+
+Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait
+aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors:
+quelque chose le préoccupait et le gênait.
+
+Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie,
+mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba.
+
+Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de
+ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait
+bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au
+nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer
+avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite
+tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette
+entrave agaçante.
+
+Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander
+de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement
+Lisée n'accéda point à son désir.
+
+--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les
+poules!
+
+Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se
+plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se
+plaindre.
+
+C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire
+sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets,
+aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les
+arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
+remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau
+sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant,
+pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant
+comme fou de désespoir.
+
+À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant
+se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour
+tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui
+lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.
+
+En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la
+tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était
+absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre
+lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si
+Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait»,
+et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa
+muselière.
+
+«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui
+remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour
+suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la
+tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en
+hurlant.
+
+On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt
+saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se
+disant:
+
+«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.»
+
+Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le
+chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et
+libre.
+
+Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de
+pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si
+bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer
+de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa
+pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le
+sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre
+ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
+
+Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint
+tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et
+assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
+d'arracher.
+
+La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire,
+et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser:
+
+--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une
+de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et
+moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te
+l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas
+si on te la fera payer.
+
+--Je te remercie, proféra sèchement Lisée.
+
+Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier,
+lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec
+cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il
+administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant
+d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît
+bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de
+la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de
+s'attaquer encore à ces bestioles-là.
+
+Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.
+
+--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras
+celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en
+aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends
+un peu.
+
+Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille
+sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les
+pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à
+une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet
+appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner
+la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui,
+Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler
+en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un
+jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou
+la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en
+ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer
+jamais.
+
+Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la
+poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient
+cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était
+honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
+pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
+s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux
+navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se
+débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point
+à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le
+chatouillait, il éternuait et il pleurait.
+
+Lisée fut inflexible.
+
+--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle
+pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra.
+C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez.
+
+De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un
+forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur,
+Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes,
+et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui
+était possible de le faire.
+
+Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et
+le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer
+enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin
+la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait
+des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.
+
+Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu,
+le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par
+le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda
+à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
+le pantalon de droguet.
+
+--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans
+colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère.
+
+Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que
+ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la
+poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du
+célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas,
+venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui
+s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la
+tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées,
+formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau
+vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui
+rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers
+l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles
+sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur
+paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou
+la saine émanation sonore du village.
+
+Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre
+de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de
+poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le
+chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué,
+lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était
+gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des
+yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées
+de son éternel brûle-gueule.
+
+Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le
+reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt,
+frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine
+et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.
+
+--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée.
+
+--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le
+moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le
+bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et
+qui servait de banc rustique.
+
+Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison,
+du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des
+labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes
+conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de
+liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de
+l'hiver prochain.
+
+Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation
+un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à
+la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements
+consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée
+de l'angélus du soir.
+
+Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à
+pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons
+s'éparpillèrent en roulements pressés.
+
+Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se
+soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis,
+levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui
+aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.
+
+--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler
+Lisée.
+
+Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et
+le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en
+petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.
+
+--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en
+entendant les cloches.
+
+--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir.
+Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça
+vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge;
+c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme
+ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à
+Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce
+n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en
+fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est
+parce qu'ils souffrent.
+
+--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas
+souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois
+le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille
+est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu
+que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la
+cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni
+dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté
+et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
+par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain
+au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les
+accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont
+plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme
+nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble.
+
+--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils
+pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches,
+puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près,
+en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont
+de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris!
+
+--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans
+leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon
+précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.
+
+--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur
+faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune
+dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les
+épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur
+place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et
+inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et
+qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils
+n'y font plus attention.
+
+--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens
+de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les
+chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches.
+
+--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de
+garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que
+les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le
+nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le
+nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches,
+comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui
+ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le
+même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou
+même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a
+fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous
+autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
+pourtant avec notre nez.
+
+--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous
+regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose
+de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les
+lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur
+intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type
+que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et
+l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en
+conséquence.
+
+--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux
+brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a
+fait sa rentrée.
+
+--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il
+prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre
+trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi,
+fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
+ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf
+et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est
+«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un
+gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour
+qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait,
+il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous
+par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à
+autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il
+claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que
+c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège
+qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire,
+le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout.
+
+--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen.
+
+--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour
+sans manger du chiendent.
+
+--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta
+place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant
+mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.
+
+--Je sais bien, mais qu'y faire?
+
+--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les
+meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta
+place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur
+de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à
+avaler le tout.
+
+--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes,
+mais cela non plus n'empêche rien bien souvent.
+
+--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.
+
+--La manges-tu avec nous? invita Lisée.
+
+--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour
+une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure.
+
+--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et
+rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.
+
+Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait.
+Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau
+matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa
+paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec
+hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes
+et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme
+une salive trop épaisse.
+
+--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est!
+Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas!
+
+Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à
+laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un
+peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à
+gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement
+hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de
+la chambre.
+
+Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient
+chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait
+envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait.
+
+Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du
+lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au
+fond de l'assiette la poussière jaune.
+
+Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en
+pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par
+se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de
+poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous
+l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et
+appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.
+
+On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est
+bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut
+pas non plus lui faire grand mal.
+
+Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait,
+paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours
+frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée,
+c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il
+avait toujours froid. De temps en temps, il se levait
+douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur
+la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste
+comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête
+dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus,
+vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.
+
+Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées
+épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché
+en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un
+perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux
+maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la
+complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa
+somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique,
+le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais
+venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait
+pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus;
+mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le
+réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne
+jaillissait et qui semblaient désespérés.
+
+Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que
+toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui
+persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un
+chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages,
+eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle,
+ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le
+brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela
+s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte;
+si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus
+apparente, il se tait.
+
+Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a
+vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways
+ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais
+cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille,
+ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent
+sans se plaindre.
+
+Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner
+le stoïcisme.
+
+Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se
+plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point
+désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine,
+profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors.
+
+Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle
+disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de
+bon débarrassée bientôt.
+
+Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée
+du braconnier provoqua la rentrée du chien.
+
+Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à
+côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le
+caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
+gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler
+quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la
+pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.
+
+Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire
+contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les
+troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas.
+Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires,
+médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des
+pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise
+dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre
+profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
+paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal
+mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures
+les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui
+produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait
+ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de
+la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour
+la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le
+sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns
+veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais
+affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite,
+nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de
+fixer un remède.
+
+Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un
+Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le
+conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était
+possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie.
+
+En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches
+roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée,
+tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de
+garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.
+
+Le Velrans insista.
+
+Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une
+huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce
+temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un
+secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les
+entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la
+famille.
+
+Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets
+pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait
+à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des
+bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci
+faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la
+guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter
+d'argent comme rétribution.
+
+L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et
+conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans
+l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous
+deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.
+
+Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit
+dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine;
+ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la
+pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
+politique.
+
+Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec
+Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut
+qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas,
+heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de
+l'État.
+
+La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point:
+que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux,
+n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette
+conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
+on se sépara en se serrant la main.
+
+--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu
+n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il
+pourra marcher tout seul, je te le promets.
+
+Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne,
+où la semaine lui parut démesurément longue.
+
+Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en
+effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de
+la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait;
+l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait,
+l'appétit reprenait.
+
+--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant
+quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée
+et à Pépé.
+
+--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as
+jamais reparlé de ton goret.
+
+--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il
+bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut
+sympathise jamais avec lui.
+
+--Ah!
+
+--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où
+il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez
+comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne
+lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance,
+mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu
+n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma
+parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas
+refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne
+soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un
+bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un
+verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.
+
+--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits
+services qu'on se doit entre pays.
+
+On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en
+but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui
+goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième
+pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si
+bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères,
+parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls
+comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa
+décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée.
+
+À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au
+premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que
+le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.
+
+Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois,
+son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que
+jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder
+flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.
+
+--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne
+risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.
+
+Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le
+chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se
+coucher à la chambre du dessus.
+
+Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe
+plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
+ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
+convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le
+buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis
+en réserve par sa femme pour le repas du lendemain.
+
+--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon
+petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est
+elle qui fera maigre demain.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Miraut reprit rapidement.
+
+--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui
+confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui
+bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres
+moyens.
+
+--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps,
+elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au
+moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant
+lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des
+environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme
+les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes
+portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage!
+malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait.
+
+Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si
+j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale
+bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et
+ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux
+gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
+que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est
+toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans
+compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux,
+je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque
+couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne
+valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les
+portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus
+pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours
+fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la
+chose maintenant.
+
+--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir,
+s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon;
+d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce
+que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse,
+une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
+arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.
+
+--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure
+de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se
+montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se
+laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
+ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de
+rien.
+
+--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge.
+
+Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître,
+c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un
+père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
+l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux
+qu'il pouvait.
+
+Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale,
+n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
+souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps
+abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de
+très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami
+et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et
+sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
+
+Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux
+champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
+puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des
+corbeaux et au déterrage des taupes.
+
+Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le
+faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies,
+à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
+ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
+tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits
+préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
+
+L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus
+en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il
+tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible,
+ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même,
+à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un
+jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se
+trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui
+émettait des émanations si particulièrement excitantes.
+
+[Note 12: À maintes reprises]
+
+Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant
+à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il
+regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui
+l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est
+préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
+vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins,
+suivre le premier avec espoir de l'attraper.
+
+Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le
+caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une
+couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion.
+De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le
+lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
+serait un jour un maître lanceur.
+
+Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été
+besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens
+pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
+vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il
+arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât
+seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça
+y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien;
+plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone
+toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il
+s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil
+dans le canton.
+
+Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant
+lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et
+toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des
+senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de
+temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel
+caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment
+arrosés par des confrères inconnus.
+
+--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui
+racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était
+comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la
+source de Bêche.
+
+--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva
+Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain
+sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la
+Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
+
+--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à
+la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de
+danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent
+et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop
+gosse pour penser à ces affaires-là.
+
+De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne
+fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
+respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique
+du chasseur.
+
+On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la
+compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
+oreilles.
+
+D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite
+elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et
+filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi,
+passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
+tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire;
+puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle
+se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la
+queue de côté et attendit.
+
+Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un
+divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus
+belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone
+se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à
+l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en
+évidence le postérieur sous le nez.
+
+L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et
+Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt,
+puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup
+de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les
+batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
+
+C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute,
+obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
+commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta
+dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et
+s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
+
+Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que
+c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques
+minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en
+voulut faire autant.
+
+C'était ce que demandait la chienne.
+
+Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle
+du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour
+alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique
+et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et
+profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire
+réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
+
+Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une
+bonne grâce évidente à ses manoeuvres.
+
+Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait
+vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
+remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le
+cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide
+et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit
+venir et ne vient jamais.
+
+À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et
+la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
+
+Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait,
+remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
+devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
+alentours et renifler aux portes.
+
+Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la
+maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
+ses exercices.
+
+--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a
+vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné,
+salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il
+s'en ferait crever.
+
+Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé
+pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
+tentatives amoureuses.
+
+--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un
+salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en
+folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
+
+Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se
+serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant
+d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
+permettaient encore d'atteindre.
+
+--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les
+ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant
+qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
+
+--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse
+pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie
+d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le
+fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne
+heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on
+en trouvait un sur pied...
+
+Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du
+pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée
+partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
+source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
+
+Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du
+bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
+renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait
+certainement passé par là.
+
+--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton
+particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il
+est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant
+du doigt une «rentrée», une brèche de mur.
+
+Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de
+gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très
+fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
+de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et
+s'y enfila tout seul.
+
+--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
+
+Mais cela devenait sérieux.
+
+Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança,
+écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire,
+le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
+
+Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette
+incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui
+montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
+
+Ah! ce fut une belle galopade.
+
+«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!»
+
+--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
+tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité,
+Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu,
+mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami,
+c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait,
+çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre
+le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer.
+Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est
+qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais
+laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la
+bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen,
+qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards!
+Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
+bonne bouteille.
+
+Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs
+défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
+merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez
+Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de
+digne façon cette journée mémorable.
+
+À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée
+des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée,
+tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en
+revenant vers son logis:
+
+--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe
+que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que
+je le tue!...
+
+Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à
+ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne
+et éclairée.
+
+«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce
+qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore
+couchée?»
+
+Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un
+entre-bâillement de rideaux.
+
+Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant,
+immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
+intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
+
+--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince
+en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci,
+éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au
+derrière. Et je t'en vais foutre, moi!
+
+Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de
+discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes
+jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
+qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit
+point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant,
+grognant et sacrant:
+
+--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots
+pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait
+pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré
+nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver
+ça!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il
+eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
+d'emmener son chien avec lui.
+
+Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans
+oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes
+de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
+une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur,
+et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où
+son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au
+moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune
+levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la
+chasse durant plus de trois longues heures.
+
+Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus
+circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
+langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
+maison.
+
+Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la
+claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
+Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
+l'autorisation de son maître.
+
+Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue
+tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins
+comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
+allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
+entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans
+s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la
+forêt.
+
+Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune
+camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
+peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
+expédition nocturne et cette partie de plaisir.
+
+C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint
+directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
+s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un
+morceau de fer.
+
+Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines,
+s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
+respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié,
+elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements
+de Miraut.
+
+À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi
+qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
+l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de
+la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée,
+depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières,
+ne manqua pas non plus de saisir.
+
+Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main
+pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne
+lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
+chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en
+conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait
+un peu plus loin.
+
+--Vas-y! va! proféra-t-il simplement.
+
+Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
+
+Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de
+partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux
+et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation,
+il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou
+de la haie du grand clos.
+
+Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se
+grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent
+dans la direction de la coupe.
+
+Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
+
+--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.
+
+--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre
+et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai
+eu qu'à lui faire signe.
+
+--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en
+aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à
+mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa
+peau et ses viandes.
+
+--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas
+mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule,
+si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine
+de chasse.
+
+--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen.
+
+--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je
+commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être
+sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la
+chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à
+Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la
+poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et,
+pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de
+la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui
+faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
+
+--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est
+généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives
+ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est
+égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise
+cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais
+m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
+
+--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa
+bouche.
+
+Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de
+la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre
+et d'un autre encore.
+
+--Ils ont déjà lancé.
+
+--Non, non! pas encore, écoute bien!
+
+Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer
+retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
+paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
+bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
+inondait d'une joie pure.
+
+--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout
+d'un instant.
+
+Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La
+conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
+parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
+rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent
+leur causerie en remarquant à voix haute:
+
+--Ils le ramènent!
+
+Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se
+rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
+perdit encore et Philomen affirma:
+
+--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant
+qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur
+courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à
+cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de
+sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
+
+--Et moi itou, répondit Lisée.
+
+Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire
+ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
+serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa
+le verrou, gagna son lit et s'endormit.
+
+Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et
+s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de
+sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
+cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois
+du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
+
+--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer
+avec admiration.
+
+Et il revint se coucher, tout content.
+
+Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas
+de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté
+comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
+loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue,
+sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout
+rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec
+quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les
+flancs.
+
+Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements
+très tendres en se dressant contre ses genoux.
+
+C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et
+jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la
+peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
+en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le
+même état.
+
+--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la
+fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle
+puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais
+quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger,
+elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
+
+--Lui aussi, affirma Lisée.
+
+--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à
+l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux,
+qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les
+dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
+
+Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée,
+ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite
+à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
+
+Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse
+ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites
+plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un
+veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que
+le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à
+côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,
+partait quand même seul à la chasse.
+
+Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et
+s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la
+science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la
+maison.
+
+Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long
+jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
+
+Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien
+qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de
+détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de
+la cuisine.
+
+La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale
+bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait
+réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle
+lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr,
+ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
+
+* * *
+
+Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient
+arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en
+avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
+cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant
+le chargement des cartouches.
+
+La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture
+par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait
+prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
+francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de
+ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle
+les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et
+puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le
+braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses
+cartouches.
+
+Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été
+décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de
+pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui
+avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte,
+faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de
+transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles
+carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des
+pontets en cuivre et munies de canons immenses.
+
+Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé
+les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée,
+deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit
+sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
+Miraut.
+
+--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain?
+
+--Bouaoue! applaudissait Miraut.
+
+--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui
+montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura
+pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand
+garçon!
+
+Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de
+chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
+signification générale et manifestait, par des abois continuels,
+des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes,
+d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de
+lécher, son approbation et sa joie.
+
+Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils
+partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
+près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient,
+vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus
+tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du
+Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons
+passages.
+
+Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et
+substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
+donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
+réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
+d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha
+et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
+réveiller à l'heure qu'il s'était fixée.
+
+Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était
+debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement
+graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes
+poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout
+de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
+et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla
+ouvrir à Miraut.
+
+Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots
+d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes
+cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue
+droite et le nez de son maître.
+
+--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en
+s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.
+
+[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.]
+
+Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les
+attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les
+mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
+avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où
+ils voulaient commencer.
+
+C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante
+laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé.
+
+Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu
+favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à
+toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
+rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le
+taillis, et le reste ne fut pas long à venir.
+
+Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers
+et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.
+
+--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante
+mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours.
+
+Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut,
+s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet
+assez grand.
+
+Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans
+doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu
+près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va
+sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le
+ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement
+à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
+préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
+tard.
+
+Le braconnier avait eu bon nez de courir.
+
+Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de
+terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il
+vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
+allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.
+
+--Un beau coup de fusil! jugea-t-il.
+
+Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un
+chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court
+instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
+arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
+l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il
+fût à portée.
+
+Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de
+plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins
+(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette
+droite.
+
+Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et
+l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus
+tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
+
+Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut
+étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une
+minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
+suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée
+dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il
+distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons:
+
+--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit!
+
+Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en
+donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du
+drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
+d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre
+roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se
+rua sans tarder et avec frénésie.
+
+--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le
+déchire pas. Allons! doucement, doucement!
+
+Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute,
+Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça
+même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
+doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la
+gueule pour y aller de son franc coup de dent.
+
+Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le
+capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la
+vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
+poche-carnier de sa veste de chasse.
+
+Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour
+l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
+dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une
+à une.
+
+Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et
+griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le
+félicitait, tout heureux.
+
+--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi.
+
+Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il
+voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent
+profondément dédaignés.
+
+--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas
+dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les
+provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends
+un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure.
+
+Et la chasse continua.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.
+
+De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et
+des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé
+pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en
+bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les
+bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts
+intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
+
+Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en
+lui-même:
+
+«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé
+vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a
+toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux
+cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
+jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine:
+il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.»
+
+Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps
+contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on
+voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
+les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était
+remis à quêter et avait repris la lisière du bois.
+
+Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau,
+mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.
+
+Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu
+plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats
+plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
+bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au
+lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
+taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin
+de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
+la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où
+il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant.
+
+Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour
+mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
+longea l'arête du coteau.
+
+Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups
+de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois
+ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours
+brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien
+s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
+route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.
+
+Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie,
+ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient,
+revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans
+la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
+furibonds.
+
+Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils
+perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire
+avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.
+
+Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il
+s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point
+s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
+reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.
+
+Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au
+rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à
+petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises
+pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
+rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de
+bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son
+compagnon ces deux modes familiers de ralliement.
+
+Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée
+et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut
+entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et
+s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.
+
+La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de
+Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la
+direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme
+un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se
+tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa
+direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas
+encore.
+
+Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant
+de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton
+moins aigu.
+
+L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une
+fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus
+gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et
+voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de
+devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu
+ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si
+vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien.
+
+Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le
+morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant.
+
+Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se
+rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où
+Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre
+lui aussi dans sa carnassière.
+
+Les deux amis se sourirent.
+
+--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup?
+
+--Où l'as-tu rasé?
+
+Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force
+détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la
+croûte et en buvant un verre.
+
+Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se
+léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre
+tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
+devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
+attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de
+leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux
+de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et
+fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
+
+Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand
+bois.
+
+Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux
+belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au
+cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et
+d'en occire encore un vers les dix heures.
+
+Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les
+chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers
+le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
+l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les
+perdreaux et sur les cailles.
+
+--Y vas-tu demain? interrogea Lisée.
+
+--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes
+vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne
+la prenne pas tout entière.
+
+--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à
+l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me
+ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais;
+naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer
+deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à
+midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen
+Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous
+au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et
+les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça
+pourra faire une belle musique.
+
+--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de
+ma vendange de l'an passé: elle est fameuse.
+
+De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une
+missive ainsi libellée:
+
+Longeverne, le 1er septembre 18...
+
+«Mon vieux,
+
+«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je
+compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de
+mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.
+Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus
+tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.
+
+«Je te la serre de bien bon coeur,
+
+«LISÉE.»
+
+Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se
+perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que
+j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant
+pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi,
+comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours
+d'une brièveté et d'une concision admirables.
+
+Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on
+l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour
+une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
+
+Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à
+Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la
+robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme,
+aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il
+ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
+extrêmement susceptible.
+
+La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens,
+l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
+du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se
+trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une
+bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore
+l'arrivée de Bellone et de son maître.
+
+Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se
+congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
+recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
+goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
+Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé
+la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
+ventraille.
+
+Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot,
+qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit
+tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se
+l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout.
+Cela ne dura pas quinze secondes.
+
+Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition,
+allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement.
+
+--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de
+s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine
+de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.
+
+--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous
+ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les
+médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres
+bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens.
+
+Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers
+et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais
+malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du
+bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles
+dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à
+cent ans.
+
+--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui
+voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à
+boire.
+
+--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée.
+
+On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de
+sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de
+gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
+laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire,
+n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
+
+Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut
+guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements
+avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus,
+tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
+point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
+d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.
+
+Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut
+furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages
+qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour
+Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
+haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des
+menaces et des rosseries en se montrant les crocs.
+
+Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les
+haines tombèrent et tout fut oublié.
+
+Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le
+pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent
+silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le
+capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous
+le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de
+courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible.
+Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et
+Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait
+roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une
+trombe et disparaître au loin.
+
+Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais
+c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme
+il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne
+sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les
+quatre compères se morfondaient à écouter.
+
+Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se
+hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent
+en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions
+dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des
+chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
+bourrèrent leurs pipes en attendant.
+
+Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les
+sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de
+grelot.
+
+Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre
+haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un
+boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.
+
+--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien
+se dire?
+
+--Il n'en doit pas mener large.
+
+Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut
+du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint
+au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et
+manger leurs bouts de pain.
+
+Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux
+invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
+enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
+
+--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut?
+
+--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux
+d'avoir un lièvre à rapporter à la maison.
+
+Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à
+Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On
+savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village,
+les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en
+s'enquérant du jeune chien.
+
+--Eh bien! et Miraut?
+
+--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y
+connais.
+
+--J'en étais sûr, renchérissait le gros.
+
+C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un
+village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante
+du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non
+seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
+localité, quadrupèdes ou bipèdes.
+
+Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les
+chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour.
+En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
+de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui
+aussi, à sa façon, un apéritif.
+
+Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où
+les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille,
+de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
+allongés.
+
+Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient
+pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et
+palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
+sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et
+ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de
+pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe
+ou de la dent.
+
+Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher
+un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper
+sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes,
+se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les
+autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
+énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
+
+--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen,
+dégageant ainsi leur responsabilité.
+
+--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre
+en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire
+d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait
+souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]».
+
+[Note 14: Rises: plaisanteries.]
+
+--Si on allait à la soupe? proposa Lisée.
+
+On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les
+apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte,
+pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon
+coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné.
+
+Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le
+déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit
+honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
+mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.
+
+Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un
+ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
+réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives.
+La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de
+cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en
+profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à
+quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur
+soupe.
+
+Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de
+gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.
+
+Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os,
+croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
+consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les
+éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup
+échauffé l'enthousiasme des quatre amis.
+
+Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus
+merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils
+s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le
+moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si,
+entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin,
+après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le
+gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de
+débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer
+la bière aux quilles.
+
+On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres
+encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des
+pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
+dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on
+revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et
+quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent,
+vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de
+Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir
+leurs pas chancelants.
+
+Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne,
+ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens
+reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
+vieilles chansons de chasse aux airs bien connus:
+
+_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._
+
+Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain:
+
+_Et dans le lit de la marquise_
+
+_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent
+mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
+l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa
+presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des
+ficelles de son métier de courant.
+
+Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en
+plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la
+rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très
+vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait
+rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses
+conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les
+levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent,
+cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre
+sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
+grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les
+capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils
+veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les
+quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe
+dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite,
+puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De
+même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et
+ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du
+point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons
+variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps
+que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois
+une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au
+chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux
+pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et
+l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.
+
+Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon
+chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du
+maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne
+doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
+collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas
+échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce
+tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de
+la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement
+qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très
+vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les
+coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou
+mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au
+canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt
+réciproque.
+
+Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent
+bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien
+pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que
+coûte une piste et à lancer un capucin.
+
+Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il
+se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes
+fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
+tout seul, soit de compagnie avec la chienne.
+
+Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au
+bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on
+peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement
+distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant
+insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
+reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine
+bien délimité qu'il occupait depuis longtemps.
+
+Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer;
+Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs,
+ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement
+rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait
+occuper Lisée le capucin qu'il courait.
+
+Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au
+bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts
+de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
+affaire à forte partie.
+
+Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du
+grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point
+qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
+tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand
+mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles
+rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner
+le plus possible de terrain et aller très loin, très loin,
+préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays
+inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les
+camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de
+fusil.
+
+Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec
+l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises
+lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
+épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les
+pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas
+d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles!
+Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le
+dévorait.
+
+Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si
+longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du
+ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
+qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec
+soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble
+musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait
+la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux
+cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à
+la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées
+gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du
+ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être
+préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait
+rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
+sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des
+haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux
+regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que
+certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et
+qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales
+moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut
+décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre
+bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le
+dos ou dans les pattes.
+
+Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une
+fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et
+les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que
+cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il
+ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
+Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.
+
+Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces
+cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il
+savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
+les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner
+la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
+
+Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de
+pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble
+que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
+bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
+paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la
+reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui
+l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains
+de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en
+priait pas énergiquement.
+
+Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise.
+Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de
+s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
+Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte,
+car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa
+part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,
+après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une
+leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se
+dissimuler quand il se rendit à ses caches.
+
+Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus
+souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée
+exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa
+patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
+viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
+dessous.
+
+Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la
+tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là,
+jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi,
+cet impayable animal.
+
+C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de
+Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi
+ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays,
+au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
+d'autres voies plus ou moins frayées.
+
+La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre
+sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
+sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques
+coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.
+
+Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître
+et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à
+terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la
+bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
+
+Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à
+vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
+l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se
+défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts
+utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi
+du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le
+temps.
+
+Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après
+un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins
+habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui
+menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces
+imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
+mais où il se gardait bien de jamais passer.
+
+Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste
+dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
+oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup,
+ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.
+
+Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du
+citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste
+coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
+fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas
+selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de
+l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il
+raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla:
+toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes,
+plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula,
+brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné
+grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la
+première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête,
+ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.
+
+Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe,
+récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
+chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte,
+pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les
+arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens;
+rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles.
+
+Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette
+fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour,
+mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
+comme l'avant-veille, au même endroit.
+
+Deux jours après, cela recommença.
+
+--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait
+de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son
+genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai
+jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.
+
+Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils
+retournèrent, lui et Miraut.
+
+À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin
+d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez
+vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait
+aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
+coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très
+loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
+
+Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre
+ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais
+pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
+roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut
+de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se
+postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de
+l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait
+la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de
+fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge
+comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de
+même.
+
+Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une
+quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de
+l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme.
+
+Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois,
+faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
+d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou,
+comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe
+était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son
+arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu.
+
+Celle-ci, par exemple, elle était forte!
+
+Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il
+poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son
+maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et
+blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant
+méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se
+trouver.
+
+Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait
+qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le
+mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards,
+instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et...
+ah! sacré nom de Dieu!...
+
+Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les
+bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
+rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement
+avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
+sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche
+que la souche elle-même.
+
+Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un
+pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins
+du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font
+pas leur nid sur les saules.
+
+--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot
+sous ta blouse!
+
+Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de
+l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois
+d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt...
+se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec
+Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
+journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
+nuit.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la
+chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la
+haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il
+était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses
+chasseurs.
+
+Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours
+gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait
+parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus
+folles et les plus hasardeuses.
+
+Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers
+villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu
+ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un
+grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne
+connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce
+bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain,
+essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point
+davantage: tous perdirent leur temps.
+
+Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta
+des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des
+sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin
+dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en
+plein marais inconnu.
+
+Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac
+criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se
+trouvait loin du logis.
+
+Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le
+vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague
+os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre
+pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu
+le ventre.
+
+Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt
+un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour,
+trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa
+route de son trot soutenu.
+
+Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna
+ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule
+dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu
+avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.
+
+Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se
+fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
+agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et
+d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les
+murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et
+prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et
+passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes.
+
+Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient
+et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le
+contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier
+qui se trouvait à proximité.
+
+C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes
+pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou
+blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent
+les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des
+cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.
+
+L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut
+qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté,
+hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
+
+--Un chien!
+
+--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième.
+
+--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le!
+
+--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur
+l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de
+Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos,
+dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien
+vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
+gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur
+quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile
+et même héroïque à leurs coups de frondes.
+
+Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies
+et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières
+maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et
+menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
+d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière
+bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les
+ténèbres en rase campagne.
+
+Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim,
+apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa
+plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il
+jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et,
+malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des
+pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à
+gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à
+Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut
+redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse.
+
+Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant,
+quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable.
+
+Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri
+des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il
+n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi
+les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers
+un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se
+disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés
+qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac
+et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou
+quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi,
+désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le
+gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler
+et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il
+pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté.
+
+Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé
+narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions,
+et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le
+moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le
+rassurer.
+
+Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet
+comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant
+une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la
+boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié
+auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente
+imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en
+l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier
+et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait
+braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin,
+les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de
+potin, arrivèrent.
+
+Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours
+durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait
+encore au cou l'étranglement du laiton.
+
+Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes
+particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien?
+Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son
+cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
+reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son
+collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit?
+
+Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part
+aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était
+réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire
+ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher.
+Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli
+alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
+et entre braconniers.
+
+Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui
+apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque
+part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
+villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment
+l'arrivée de Blénoir.
+
+La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec
+cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en
+grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous
+à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que
+ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était
+que des bêtes à chagrin.
+
+Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait
+craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux
+abords des villages inconnus dont il redoutait les populations
+plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
+méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim,
+oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa
+maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de
+Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.
+
+Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien
+absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir
+plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à
+l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce
+qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il
+n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute
+et il se mit à hurler désespérément au perdu.
+
+Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez
+vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long,
+tragiquement long qui finissait comme un sanglot.
+
+À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du
+village se mirent à répondre par des jappements précipités de
+fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme
+insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
+désespoir de bête.
+
+--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux.
+
+--La pauvre bête!
+
+--Si on lui donnait du pain, proposait un autre.
+
+--Il se sauverait, objectait un troisième.
+
+Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si
+la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car
+un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois,
+parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa
+l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.
+
+--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il.
+
+Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le
+connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier,
+chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.
+
+Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut,
+plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des
+gosses.
+
+--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le
+suivre, restez, vous lui feriez peur.
+
+Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques
+aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les
+avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout
+de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança,
+il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.
+
+Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla
+doucement, et il savait parler aux chiens:
+
+--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce
+qu'il y a, voyons!
+
+Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui,
+mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
+opportunément à lui.
+
+Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le
+cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait
+sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon
+malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par
+deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put
+retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos
+d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec
+Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de
+réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il
+n'y avait, parbleu, pas si longtemps!
+
+--C'est Miraut! s'exclama-t-il.
+
+Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut,
+l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations
+d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le
+suivit fort docilement à sa maison.
+
+--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux
+qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a
+presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais
+lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être
+joliment en souci.
+
+Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la
+confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son
+protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.
+
+Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa
+fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
+immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière
+goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière
+de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut
+tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement
+pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et,
+propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger
+qu'une véritable souche.
+
+Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux
+et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un
+sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix
+heures une lettre ainsi conçue:
+
+Bémont, le 27 février.
+
+«Mon cher Lisée,
+
+«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé
+aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du
+«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je
+lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à
+l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand
+t'auras un moment.
+
+[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.]
+
+«Ta vieille branche,
+
+«NARCISSE.
+
+«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?»
+
+Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen,
+pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle;
+mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui
+s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une
+assez longue trotte de Longeverne à Bémont.
+
+S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du
+pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni
+d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes
+ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le
+bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de
+Bémont.
+
+En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci
+ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une
+goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En
+traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
+huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
+avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
+pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à
+qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le
+temps, il s'était retrouvé.
+
+Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou
+presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé
+revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût
+recueilli par son fidèle camarade.
+
+Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie
+pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme
+c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.
+
+--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix:
+je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé,
+tu blagueras fort.
+
+Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et
+Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille
+subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux
+brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à
+gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
+ouvrît bien vite.
+
+--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît!
+Oui, mon beau, tu vas le revoir.
+
+Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée,
+jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la
+poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant
+les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et
+se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur,
+une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui
+aussi.
+
+Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut
+et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait
+cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé
+au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure
+lui donnerait des nouvelles.
+
+Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui,
+maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le
+temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa
+cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des
+tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de
+saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre.
+
+--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin.
+
+--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se
+servant. Où l'as-tu rasé?
+
+--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il
+n'a pas rebougé sur mon coup de fusil.
+
+Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous
+leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à
+parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter
+malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
+qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les
+bouquins des journées entières.
+
+--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec
+admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il
+est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu
+sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains
+d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à
+fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut
+tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco
+d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite
+baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel
+écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là
+n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui
+nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
+personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que
+n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens
+même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il
+appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois,
+son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de
+temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il
+lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand
+bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur
+son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se
+faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un
+ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don,
+mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et
+nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de
+même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je
+l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien.
+
+--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un
+service qu'on n'oublie pas.
+
+--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens
+d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il
+n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.
+
+--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension.
+
+--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi,
+de me faire payer, si la chose m'était arrivée.
+
+--Oh! mon vieux, peux-tu croire?
+
+--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je
+passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire.
+
+--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge.
+
+--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour
+boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous
+engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la
+fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont
+voulu être bûcherons cette année.
+
+N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à
+boire en se narrant des histoires de chiens.
+
+Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de
+même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa
+démarche et la vivacité de son pas.
+
+En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous
+pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus
+de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
+reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.
+
+Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira»,
+il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia
+de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit
+également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé.
+
+La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul
+que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa
+capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il
+avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent
+qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir
+invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle
+foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de
+viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles,
+était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron.
+
+--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça!
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé
+en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec
+Miraut.
+
+Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du
+commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
+compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à
+l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou
+travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches,
+le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses
+côtés ou le regardant en silence.
+
+De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son
+compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
+cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant:
+
+--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage!
+
+À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une
+gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant
+contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait
+enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.
+
+Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par
+là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents
+traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler
+contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient
+lécher ou pucer, puis repartaient.
+
+On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte
+avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il
+couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de
+Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le
+toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain,
+en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé
+sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.
+
+Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais
+afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir,
+était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.
+
+Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait
+assez régulièrement «faire son midi», c'est-à-dire piquer un petit
+somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé
+garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au
+village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait
+là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et
+montait seul se reposer.
+
+Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses
+malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un
+côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait,
+signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour
+cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir
+en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et
+poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle
+du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
+le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut
+arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait
+de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il
+avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit
+là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra
+son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et
+découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier.
+
+Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir
+une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en
+ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup
+d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de
+sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se
+laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser
+que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le
+moyen de le rejoindre.
+
+Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis
+que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa
+manière sa bonne affection et son amitié à son maître.
+
+Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il
+redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer
+sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de
+la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air
+triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les
+causes qu'elle ne parvint point à découvrir.
+
+Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle,
+Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et
+le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied
+du lit se ramasser pour l'élan.
+
+--Roulée, la vieille! rigolait-il.
+
+Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut
+profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour
+entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
+vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire
+attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.
+
+Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot
+sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le
+cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde
+porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de
+son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui,
+pionçait plus bruyamment.
+
+La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de
+Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait
+par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer
+trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.
+
+--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs.
+
+Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet,
+les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.
+
+--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait
+si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot
+qui le laisse faire!
+
+Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de
+poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux
+coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour
+s'excuser:
+
+--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter!
+
+Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne
+l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de
+l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami.
+
+Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les
+cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers,
+tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la
+forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.
+
+Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du
+village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient
+jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval
+était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son
+tour de ferrage.
+
+Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti
+empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
+regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des
+lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de
+grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée.
+
+Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à
+recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait
+à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres
+amateurs en leur disant régulièrement:
+
+--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas
+péter chez moi!
+
+Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz
+qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée
+fructueuse à la forge de Martin.
+
+Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison,
+et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut
+qu'il était de taille à se servir tout seul.
+
+Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes
+des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu
+plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains
+jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible,
+chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts
+de lard.
+
+Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de
+compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles,
+convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus,
+c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de
+faim, il en aurait fait tout autant.
+
+Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au
+fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins
+fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie
+à l'appui de cette accusation.
+
+La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande
+charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un
+pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient,
+ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.
+
+Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se
+contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut
+bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans
+ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses
+poils de barbe, quelques restes du corps du délit.
+
+Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien
+contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de
+l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de
+haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.
+
+Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté
+d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que
+les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda
+plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone,
+libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à
+s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.
+
+Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les
+hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où
+elle trouva du fret et lança un lièvre.
+
+Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient,
+Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les
+coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il
+n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne
+voulait pas venir, et filait à la voix.
+
+Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il
+s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse
+et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour
+annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait
+de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus
+grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et,
+comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du
+capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon
+coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas
+mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas
+comme ça passer la dent en travers des côtes.
+
+Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il
+dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
+engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce
+que la chienne arrivât.
+
+Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et
+Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait
+violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à
+se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne
+risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer
+hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris
+ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs
+forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de
+son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du
+déchirement.
+
+Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers
+différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
+grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas
+très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui
+était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de
+fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il
+l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.
+
+Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage.
+Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou
+inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix,
+qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.
+
+On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui
+aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher
+noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le
+lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant
+soit peu se corsaient.
+
+D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements
+fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance
+ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
+précipitaient simultanément sur le malheureux et lui
+administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait,
+sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.
+
+Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier
+buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
+s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés,
+espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être
+quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il
+ferait ses délices.
+
+Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient
+avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il
+semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur
+appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour
+ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os,
+griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée,
+partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que
+lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque
+le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir
+si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de
+concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le
+remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au
+dernier vestige.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était
+venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent
+canine mâle du pays. une grande perturbation.
+
+Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque
+s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt,
+devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils
+quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors
+dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent
+longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les
+quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu,
+tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus.
+
+Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et
+faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de
+l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la
+pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois,
+quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on
+peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là
+toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la
+vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et
+prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des
+Planches.
+
+Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour
+de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne
+sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et
+le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.
+
+Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant
+reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au
+cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée,
+avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très
+sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la
+ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle
+odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.
+
+François n'était pas encore à deux cents mètres du village que
+déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
+forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche
+en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de
+concupiscence et de convoitise.
+
+--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de
+rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y
+fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement.
+
+Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de
+façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher
+les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il
+faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
+batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu
+long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux,
+lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être
+moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et
+entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop
+encore, au su du public, fait ses preuves.
+
+Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la
+première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés,
+mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans
+avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.
+
+Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme,
+tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes
+endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
+fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
+cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien
+être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient
+fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se
+jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus
+souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les
+mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement
+leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin
+encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer
+avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir.
+Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants:
+au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands,
+les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger
+le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des
+villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins,
+les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades,
+mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées
+des premiers.
+
+François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne.
+Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur
+adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils
+n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison;
+mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent
+peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et
+les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens
+et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir
+du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en
+conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées.
+
+Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour,
+et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées,
+vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi
+s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher,
+la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé
+toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que
+rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne
+manquait aucun carreau.
+
+Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé
+de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la
+porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient
+pour aller aux champs.
+
+Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils
+essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
+était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent
+tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très
+poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour
+tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la
+tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail
+touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il
+tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le
+ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il
+réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au
+dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et
+reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et,
+faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce
+méprisable animal.
+
+Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée
+dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour
+toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de
+communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée
+au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des
+assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.
+
+Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien.
+Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements
+étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages
+les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et
+piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et
+agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et
+en meuglant avec fureur.
+
+Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François,
+réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable
+quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes
+était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa
+ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre
+saisit une trique et alla «clairer» ses vaches.
+
+Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand
+temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier
+le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait
+affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou
+putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa
+trique dans les côtes et courut à sa poursuite.
+
+Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car
+l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la
+porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la
+tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était
+difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa
+lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver
+pour ficher son camp.
+
+Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau
+du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta
+ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec
+un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.
+
+--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça
+n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix
+fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais
+seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul!
+
+Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant,
+le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes,
+tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
+arriver.
+
+--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux
+femelles, menaça le fermier.
+
+Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un
+vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de
+noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à
+attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce
+fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena
+jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit
+avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit
+claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres:
+
+--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en
+fasse autant!
+
+Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.
+
+Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis
+du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il
+y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et
+général mouvement de retraite.
+
+Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec
+cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses,
+s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des
+pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce
+tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le
+regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui
+prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris
+par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà
+revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.
+
+Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au
+petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le
+large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la
+soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils
+rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs
+à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne.
+Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou
+de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson
+un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes
+allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête
+droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au
+premier bruit, à la première senteur, au premier signal
+intéressants.
+
+Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la
+chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort,
+sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe
+compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les
+pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent
+rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les
+lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux
+endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient,
+reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines,
+fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour
+lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se
+menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places,
+lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit.
+
+Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur
+cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même
+siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel,
+dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir
+au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de
+sa patronne.
+
+Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il
+savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et
+connaissait la cause de leur absence.
+
+«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours
+pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la
+chose.»
+
+Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre
+résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés
+et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous
+là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si
+longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement
+audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait,
+malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois
+davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put
+hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne
+fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin
+d'être parée pour toute éventualité.
+
+Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la
+connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de
+devant, et tandis que François, un instant distrait par une
+voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il
+n'aurait pas le culot...
+
+Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des
+camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec
+ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de
+concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.
+
+François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en
+suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une
+mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à
+pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
+déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à
+pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus
+piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage
+frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en
+voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue
+confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il
+n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne
+fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas
+un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes
+troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient;
+d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se
+secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue
+rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée,
+s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui
+pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et
+avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop
+d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant
+que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la
+cuisse.
+
+Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la
+plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent
+Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait
+abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi
+que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour
+se soigner en paix.
+
+Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le
+camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux
+fanatiques qui veillaient malgré tout.
+
+Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa
+chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la
+chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
+pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa
+surveillance.
+
+Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin,
+sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.
+
+L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de
+suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare,
+rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la
+maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
+amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques
+haies protectrices entre eux et le patron.
+
+Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de
+son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se
+prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup
+qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était
+pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en
+administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état
+d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de
+coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien
+vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une
+centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin
+devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si
+patiemment attendue.
+
+Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François,
+ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place
+où elle était couchée.
+
+--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après;
+pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours!
+
+Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la
+main.
+
+Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple,
+attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se
+détacher.
+
+Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers
+sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se
+décollèrent.
+
+--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne
+l'attendit point.
+
+Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus
+rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré
+tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé:
+
+--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue
+tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en
+priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille,
+dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta
+progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même
+comme... oh! quoique...
+
+Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et
+Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la
+suprématie et fut le coq de tout le canton.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent
+derechef les joies pures des matins de chasse.
+
+C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une
+mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce
+qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une
+vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait
+pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les
+bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des
+rivières.
+
+Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de
+regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les
+frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et
+jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les
+clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait
+considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de
+mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour
+écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux
+produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à
+une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin.
+
+Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un
+lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du
+taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
+Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure
+volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des
+chiens, on doit quand même rentrer bredouille.
+
+Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds
+abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous
+quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient
+de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de
+vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement
+ténues.
+
+Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la
+chasse s'accrurent encore et se développèrent.
+
+Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda
+aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha
+certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de
+ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce
+fourré-ci de préférence à celui-là.
+
+On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les
+chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le
+début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine
+ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone,
+le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la
+poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur
+faisait tirer une langue de six pouces au moins.
+
+Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la
+saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies,
+cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer
+une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau
+immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes
+consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes,
+l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au
+point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier
+quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.
+
+Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif
+ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie,
+trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément
+d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.
+
+Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers
+étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui
+s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.
+
+Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée.
+Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé
+qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait
+pas, en chasse, l'habitude de flâner.
+
+«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait
+pas par quel bout le prendre, je comprends ça.»
+
+Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps.
+
+Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point
+hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait
+point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis
+que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non
+moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse
+morsure.
+
+--Ah! bon Dieu!
+
+Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et
+fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse,
+sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la
+fois.
+
+--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée.
+
+Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.
+
+--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens.
+Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en
+crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali,
+ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues.
+C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il
+faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de
+suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre
+tout odorat.
+
+«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un
+quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement
+enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras
+prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce
+que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux
+encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y
+connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et
+ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine,
+une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec
+cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de
+tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,
+pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée
+par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te
+l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait
+prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours
+d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des
+sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement
+coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce
+moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.
+
+«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son
+nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et
+froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout
+quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en
+faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.
+
+«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est
+préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles
+étamines.»
+
+On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on
+ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine
+tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à
+défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.
+
+--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en
+fixant la plaine aussi loin que possible.
+
+Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant
+l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir
+et de ne rien voir au-dessous d'eux.
+
+C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement,
+comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se
+conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du
+nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en
+servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui
+permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
+et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de
+gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la
+frousse.
+
+Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette
+impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point,
+et l'on continua à gravir le Geys.
+
+Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien
+d'autres étonnements.
+
+Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce
+qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à
+Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se
+baladaient ensemble ce jour-là.
+
+Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.
+
+--Eh bien! on en abat?
+
+--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de
+lancer.
+
+--Sale temps, vraiment!
+
+--Pas un brin de regain.
+
+--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous
+rentiers, maintenant.
+
+--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson
+a été bonne.
+
+--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer
+Pépé.
+
+--J'allais le dire, souligna Lisée.
+
+--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin
+frais?
+
+--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il
+ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens,
+puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du
+dernier bien avec sa chienne.
+
+--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé;
+allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac.
+
+C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux
+passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
+étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au
+passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait
+religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait
+toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et
+plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de
+casser une croûte en buvant un verre.
+
+Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main
+gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses
+camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme
+on dit là-bas.
+
+Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de
+l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari,
+d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.
+
+Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour
+parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut
+en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres
+et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de
+mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
+deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près
+disparu, l'appétit, par contre, était venu.
+
+--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire
+cuire? questionna Philomen.
+
+--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François,
+toujours d'avis.
+
+--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on
+va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner?
+demanda le gros.
+
+--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François.
+
+--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.
+
+--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui
+a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer
+sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.
+
+Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce,
+sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein
+gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.
+
+Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en
+pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris
+impromptu savent en faire.
+
+On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et
+admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus
+profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort
+savoureuses.
+
+Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli
+quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le
+derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis,
+la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de
+chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de
+devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de
+tout son poids.
+
+--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria
+François.
+
+--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin!
+
+--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire
+de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout
+jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre.
+Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au
+lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.
+
+En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table
+pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard.
+On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
+devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations,
+lui dit:
+
+--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens.
+
+Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et
+duquel il se détourna avec dégoût.
+
+Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil
+et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires
+et les plus bizarres qu'on pût rêver.
+
+--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et
+la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là.
+
+--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas
+le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père
+Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière
+chandelle.
+
+Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla:
+
+--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera.
+
+On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le
+chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
+cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha
+tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.
+
+Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire.
+Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains
+singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût
+connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela
+n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou
+quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin
+auprès des autres.
+
+--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de
+boire.
+
+Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui
+ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami
+François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous
+d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très
+vivement.
+
+--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul
+coup de fusil aujourd'hui.
+
+--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère.
+
+--Belle chasse! vraiment.
+
+--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs.
+
+--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en
+disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très
+catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites
+saletés.
+
+«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots?
+
+«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être
+des vaches!»
+
+--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui;
+parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce!
+
+--La belle affaire, je parie d'en faire autant!
+
+--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le
+voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra
+le moins de plombs en sera pour l'apéritif.
+
+--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen;
+elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme
+gueulerait salement!
+
+--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna
+Lisée.
+
+Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la
+casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez
+pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.
+
+Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre
+se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous
+côtés en donnant. à pleine gorge.
+
+Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très
+étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant
+Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut,
+enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
+de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement
+devenu louf.
+
+Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne
+casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste
+deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement
+criblées.
+
+Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre
+était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés
+étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit.
+Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest
+courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
+distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
+l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.
+
+--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien
+tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en
+vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les
+gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.
+
+À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment
+le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
+sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il
+avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les
+cloches ou qu'il se trouva perdu.
+
+Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot
+et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et
+la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que
+vers les deux heures du matin.
+
+Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la
+direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses
+mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir
+dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne
+se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.
+
+--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous
+le cherchez?
+
+--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour
+souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était
+allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à
+l'auberge.
+
+--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la
+Côte, plaisanta Philomen.
+
+Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et
+qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout
+haut, très étonné:
+
+--On dirait qu'ils hurlent à la mort.
+
+--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas
+arrivé malheur à mon garçon!
+
+Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de
+les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils
+le dirent plus tard, une secousse au coeur.
+
+Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux
+qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun
+chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé,
+lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
+ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
+heure.
+
+Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut,
+de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se
+reprenait à hurler.
+
+--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.
+
+Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions,
+tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de
+penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait
+vivement.
+
+Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil
+ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le
+chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut
+point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
+hélaient et déambulaient par les rues.
+
+--Je vais aller voir, décida-t-il.
+
+Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui
+craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
+décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à
+l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.
+
+Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint
+chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit
+rejoindre les chercheurs.
+
+Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient:
+Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin,
+vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre.
+
+Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié
+marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la
+Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
+enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.
+
+D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature
+squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres
+qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
+quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.
+
+L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien,
+dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de
+peur, hurlant plus lamentablement que jamais.
+
+Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la
+figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué
+dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
+sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
+l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
+cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en
+temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un
+triste retour.
+
+La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils
+avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une
+pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur
+douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
+témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque
+fois qu'il passait devant leur maison.
+
+Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux,
+inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le
+pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette
+intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
+avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le
+lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une
+sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes
+pas capables?
+
+--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.
+
+Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de
+le rosser et de le faire jeûner.
+
+La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens,
+déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
+tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les
+matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux,
+s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût,
+au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
+C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre
+rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la
+deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux
+verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.
+
+Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs
+chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait
+généralement par d'amicales engueulades.
+
+Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent
+que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret
+plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.
+
+--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça
+que rien.
+
+Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage
+courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
+queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt
+sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement,
+les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient
+tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la
+complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui
+d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du
+feu et se laissait complaisamment rouler.
+
+Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts
+d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la
+rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
+ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs
+pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.
+
+Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et
+gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau;
+mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
+l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
+affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut
+bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les
+reins d'un coup de fusil.
+
+Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant
+le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à
+toute allure, lui sauta dessus.
+
+En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille
+droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est
+bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se
+secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.
+
+Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la
+délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
+fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.
+
+Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur
+l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le
+saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis
+que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui
+bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.
+
+Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant
+d'un coup de trique.
+
+Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que
+rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête
+résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
+cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
+mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour
+inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme
+retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
+cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à
+ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus
+le dénicher.
+
+Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant,
+la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée
+ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
+circonstances terribles pour le sauvage[16].
+
+[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de
+Goupil)_.]
+
+Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres;
+c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut
+n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant,
+foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de
+fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de
+temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme
+il disait.
+
+Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui
+Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il
+faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
+maison.
+
+Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui
+disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite
+partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
+car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le
+zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais
+de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur
+son chien.
+
+Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un
+beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte,
+bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le
+vallon de la fin dessus.
+
+Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une
+scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
+et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la
+gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été
+dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de
+jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en
+avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée,
+bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec
+les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe
+réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre
+chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était
+enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
+pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en
+cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
+vigoureusement.
+
+Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens
+de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et
+vint sans délai trouver Lisée:
+
+--Pourriez-vous me dire où est votre chien?
+
+Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête,
+s'excusant:
+
+--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a
+fichu le camp comme ça, sans que je le voie.
+
+--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que
+vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention,
+et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.
+
+--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je
+ne braconne pas.
+
+--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre
+gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous
+allez partir me le chercher et faire bien attention une autre
+fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi,
+vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs
+n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait
+que je permette à tous! Non!
+
+--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare
+et s'en fut rechercher Miraut.
+
+Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha
+au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui
+lui interdisait tout galop.
+
+Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait
+résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la
+boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le
+vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois,
+pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
+vieux bout de chaîne.
+
+Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un
+jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut
+le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
+s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière
+d'un levraut dont il connaissait le gîte.
+
+Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là
+marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente
+désobéissance à ses ordres.
+
+--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?
+
+--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa
+boule de quilles au cou.
+
+Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à
+le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait
+quand même.
+
+--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet,
+mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied
+pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et
+cela le fatiguerait moins. Essayez donc.
+
+On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour
+courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait
+Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où
+il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus
+que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant
+et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son
+entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa
+gueule et chassa sans dire un mot.
+
+Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut
+désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le
+laissa faire et s'en revint au village.
+
+--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui.
+Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le
+gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si
+vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin,
+comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert
+et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait
+d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de
+même un sacré chien!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La
+chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout
+le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût,
+un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
+désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un
+nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros
+buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel
+murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques
+préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à
+l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses
+et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les
+jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent
+plus d'un capucin.
+
+Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait,
+les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un
+lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
+échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras
+une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
+à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille
+connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui,
+le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste
+s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches
+pour démêler la nouvelle.
+
+Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on
+était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher
+à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la
+vieille Fanfare.
+
+Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement,
+un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et
+dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire:
+c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou
+encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.
+
+De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son
+allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de
+chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût,
+regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa
+dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.
+
+Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les
+passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
+Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des
+renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.
+
+Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le
+jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse
+de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les
+autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point
+trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien
+puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson.
+Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux
+premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
+jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain
+abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.
+
+Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui
+abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui
+cherchaient jamais de querelles.
+
+Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez,
+battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient
+réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
+disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou
+à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.
+
+Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux
+de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu
+cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.
+
+Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et
+les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures
+et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
+n'avait pas grand'faim,
+
+mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir
+de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui
+paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût
+et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et
+puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de
+vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel
+elles avaient croupi et fermenté!
+
+Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y
+peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
+savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées;
+que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat
+recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on
+peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi
+les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière
+l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve
+régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants,
+des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait
+repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment
+pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à
+l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément,
+une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son
+égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le
+mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne
+voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
+rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret».
+
+Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait
+dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement
+du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il
+avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des
+gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au
+passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux,
+qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de
+pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
+s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au
+vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se
+laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un
+tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la
+séparation.
+
+Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et
+légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait
+point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme
+paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
+chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal
+vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller
+quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur
+non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée,
+brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire
+admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il,
+et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout
+sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins
+obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter
+leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui
+étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs,
+commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de
+peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et
+féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale
+histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes
+molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
+mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les
+portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.
+
+Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne
+lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte
+somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait
+à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à
+l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice,
+leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
+fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas
+très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.
+
+Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes
+du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il
+n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde.
+Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
+monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui
+avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,
+protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en
+hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse
+et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il
+dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet,
+et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de
+lui sans envie d'y toucher.
+
+Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au
+village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la
+paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
+l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
+arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.
+
+Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le
+voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement
+d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que
+c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
+étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était
+Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait
+la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte;
+si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait
+grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût
+laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa
+patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne
+l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée
+particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du
+maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments.
+
+Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de
+Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
+mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans
+autorisation préalable ni partage équitable avec le maître,
+stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on
+allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul
+accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son
+porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner,
+dans ses rares bons moments, quelque affection.
+
+La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de
+sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le
+gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et
+proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
+chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de
+la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans
+une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment
+extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de
+tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre.
+
+Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le
+juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils
+avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme
+par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
+une partie à Lisée pour le lendemain.
+
+Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps,
+acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
+jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
+intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à
+Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de
+beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas
+seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer,
+au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de
+posséder.
+
+D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté
+la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas
+en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses
+foyers.
+
+--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au
+chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur,
+traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour
+traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient
+beaucoup les qualités administratives.
+
+Lisée éclata de rire à cette proposition.
+
+--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner
+pour rien.
+
+--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait
+un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire,
+vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto
+un de ces jours, vous pourrez vous arranger.
+
+--Jamais de la vie! protesta Lisée.
+
+--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais
+dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche,
+vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents
+francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez!
+
+--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il
+continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques
+drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et
+qu'il me foute la paix avec Miraut.
+
+--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous
+entendrez très bien, vous verrez.
+
+La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des
+yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en
+était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
+contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
+aussitôt:
+
+--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres
+vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions
+porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois
+mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête
+après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en
+trouveras facilement un autre...
+
+--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les
+autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à
+moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si
+l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me
+charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
+pas un vendu vaut bien un juge.
+
+--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a
+pas idée, quand on peut faire un si beau marché...
+
+--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée.
+
+Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur
+s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée.
+Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment,
+Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les
+qualités de son compagnon et ami.
+
+Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait
+fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant,
+Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle
+intervint:
+
+--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner,
+vous ne pouvez pas refuser...
+
+Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but
+consciencieusement.
+
+On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres
+voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable.
+
+Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des
+questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
+comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets
+de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria:
+
+--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je
+vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes
+millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de
+paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
+pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami
+tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous
+jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.
+
+Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir
+Pépé.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête
+avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait
+ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême
+vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien
+soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins
+deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de
+songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de
+sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui
+prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de
+remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait
+toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était
+souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et
+baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur
+croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils
+devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les
+soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne
+écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin
+paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ.
+
+Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant
+en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se
+décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que
+la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
+légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure
+dont la gencive était moins ferme.
+
+Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du
+sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une
+huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière
+portée de laquelle il conserverait une petite chienne.
+
+Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette
+race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les
+numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue,
+n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
+C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni
+bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches
+solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou
+grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni
+rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des
+griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là,
+son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des
+animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et
+qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard.
+
+Bellone fut donc couverte par Miraut.
+
+La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde,
+neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par
+aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent
+d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit,
+nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des
+mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois
+présente des accidents et des bizarreries assez remarquables:
+fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation
+abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes
+assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se
+revoit pas aux gestations suivantes.
+
+Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre
+bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide
+rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et
+écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus
+grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le
+lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement
+lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait
+vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés.
+
+Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les
+petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
+s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur
+encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que
+la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de
+déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant
+sans protestations.
+
+C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt
+centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à
+peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait
+échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement
+frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui,
+selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi
+et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils
+étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait
+quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les
+pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans
+force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras
+lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
+mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand
+venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie,
+cherchant goulûment à s'y agripper.
+
+La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles
+libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des
+joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de
+baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on
+voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à
+l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les
+maintenir en bonne place, tandis que celles de devant,
+alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement
+afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites
+queues vermiculaires vibraient légèrement.
+
+Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée,
+prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa
+visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels,
+sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère
+s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois,
+en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de
+changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait,
+par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons
+restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi
+que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui.
+Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule
+la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour.
+
+Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était
+recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut,
+intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et
+s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait.
+
+Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle
+l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
+et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans
+l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista
+pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal
+commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et
+l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas
+même la maîtresse de la maison ni les gosses.
+
+Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était
+venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et
+même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait
+simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si
+vivement intéresser son maître et son ami.
+
+On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un
+verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa
+portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.
+
+Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et
+Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à
+l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point
+garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors
+que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice.
+
+Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants
+et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla
+soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin,
+Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y
+enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
+bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce
+n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait
+ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé,
+mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les
+petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés,
+n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les
+tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères
+broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et
+c'était tout.
+
+Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides
+qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le
+trou creusé par son compère.
+
+--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux
+jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle
+n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien
+maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les
+cherchera en pleurant.
+
+--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en
+aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point
+laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon
+vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans
+tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant
+plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle
+aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la
+grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus
+étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants
+disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les
+chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères,
+ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te
+leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles
+les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils
+étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point
+coupables.
+
+--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.
+
+--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins
+sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle
+allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors
+pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils
+suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des
+espèces de satyres, pas autre chose.
+
+Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna,
+devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein
+d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants,
+elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta
+par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds
+des vaches.
+
+Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu
+bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les
+flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons
+s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant
+peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant,
+elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une
+précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée,
+chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne
+s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands
+yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude.
+
+Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se
+refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à
+manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans
+chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien
+d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
+avalant tout simplement.
+
+Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée
+Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux,
+des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans
+vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et
+qui sans doute ne voyaient rien encore.
+
+En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire
+développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par
+comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que
+les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et
+tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie
+admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant
+avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant
+sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa
+couche.
+
+Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et
+faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la
+douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de
+la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros
+bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait
+comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses
+chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du
+repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt
+sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la
+paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules
+la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de
+l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était
+encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements
+des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser.
+
+Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme
+élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de
+Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien
+des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à
+sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la
+soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore
+elle-même sa toilette.
+
+Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une
+puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses
+poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante
+son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie
+l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer
+toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle
+place où la langue ne passât ni ne repassât.
+
+Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la
+maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant
+consciencieusement.
+
+Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et,
+bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la
+peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et
+ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle
+était bien assurée de la pureté de leurs intentions.
+
+Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer
+et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il
+avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres
+petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure
+actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de
+méfiance envers lui.
+
+Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute
+exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose
+qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
+vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.
+
+Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant
+quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant
+force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne
+et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en
+attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de
+chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses
+premières armes sous les hautes directions de son père et de sa
+mère.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle
+était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées...
+cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du
+début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la
+mener pour l'habituer petit à petit.
+
+La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là; le temps
+allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était
+tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux:
+Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain
+ils allongèrent encore chacun le leur.
+
+Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une
+besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par
+un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa
+chienne.
+
+Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin,
+lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des
+motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires
+dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que
+c'était un bateau qu'on lui montait.
+
+Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté
+persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé
+dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant
+certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par
+la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à
+tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à
+un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste
+dans la direction où elle quêtait.
+
+Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte
+chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de
+la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme
+si elle eût pu les comprendre:
+
+--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même.
+
+Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce
+n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne
+bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second
+maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de
+se moucher.
+
+La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi,
+quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la
+chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et
+elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait
+jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à
+leurs jeux.
+
+--Où est le patron? s'enquit Lisée.
+
+--Sur son lit, à la chambre du fond.
+
+Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.
+
+--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le
+nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur;
+dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé?
+
+Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses
+traits douloureux.
+
+--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir
+pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon
+Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre!
+
+--Conte-moi ça, demanda Lisée.
+
+C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen
+un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres
+et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir,
+laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
+buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
+bras, prêt à viser.
+
+Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et
+d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant
+comme un balancier d'horloge.
+
+«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule;
+et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du
+buisson.
+
+Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce
+misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement,
+retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du
+remblai.
+
+Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la
+mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait
+du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le
+chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la
+chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du
+levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.
+
+L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête
+était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis
+que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme
+bien on pense, à belle allure.
+
+Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était
+agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que
+faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour
+qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et
+alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de
+larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup.
+
+Bellone, tuée raide, gisait.
+
+Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin
+perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient
+tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri
+d'un bouquet de houx.
+
+--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais,
+c'est trop triste!
+
+Lisée le consola de son mieux:
+
+--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez
+fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à
+tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché,
+tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque
+aussi bien que moi.
+
+--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone!
+
+--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous
+n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un
+verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées.
+
+Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de
+ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de
+quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à
+la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla
+l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le
+tréfonds de son être.
+
+Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux
+accident, continua désastreuse.
+
+Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen
+apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord
+conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant
+un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en
+était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les
+accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles.
+C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé.
+
+En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait
+chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était
+tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.
+
+Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et
+emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux
+mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il
+ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.
+
+Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux
+malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine
+plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de
+Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne
+savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la
+peine.
+
+Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses
+meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et
+il avait de sinistres pressentiments.
+
+--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à
+moi aussi il m'arrivera quelque chose.
+
+Et il attendait, vaguement angoissé.
+
+Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de
+chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.
+
+L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui
+portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour
+l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le
+gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille
+d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les
+champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi
+qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si
+bonne bête.
+
+La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour
+le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se
+taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y
+était guère.
+
+Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme
+serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent
+qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction
+de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra,
+disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
+capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.
+
+Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards
+qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment
+jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua
+plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le
+lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde
+oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de
+guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure
+folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer
+Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux
+de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de
+goupil.
+
+Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le
+morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau
+salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et
+on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre
+geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire
+enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
+chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que
+c'était meilleur que du lièvre.
+
+Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour,
+avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un
+gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux
+célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une
+quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du
+pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard
+fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec
+indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande,
+jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour
+oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des
+nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.
+
+Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et
+nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins
+soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une
+occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.
+
+Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut
+montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse.
+
+Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes,
+se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller
+plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne
+furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des
+chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps
+réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à
+s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant,
+quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à
+bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et
+tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais
+comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il
+résista assez longtemps aux poussées de son instinct.
+
+Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même
+que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il
+gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son
+aboi forcené ravageait le silence.
+
+Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point
+encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes
+purent l'entendre:
+
+--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même!
+
+--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant
+que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans
+trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui
+rentrait, recru de fatigue.
+
+Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait
+voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint
+aussitôt trouver Lisée.
+
+--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les
+Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose
+comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me
+le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis
+forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis
+proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on
+me rase et que je me brosse.
+
+--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année;
+je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en
+supplie, ne me faites pas de procès-verbal.
+
+--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale
+bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on
+nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre!
+
+--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on
+s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours,
+ça ne vaut pas un chien.
+
+--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me
+coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez
+pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.
+
+Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres,
+écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il
+était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit
+approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il
+tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de
+cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans
+la boucle de son collier.
+
+Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on
+l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se
+cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée,
+d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de
+poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait
+lancé.
+
+Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants,
+les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à
+l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais
+gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une
+verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui
+et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la
+tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se
+demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi
+le cerveau de Lisée.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise
+toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
+faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur
+l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude
+sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à
+secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
+poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver
+dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait
+renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait
+maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à
+dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
+murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du
+museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui
+céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès
+qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout
+près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts,
+se livra tout entier à des méditations certainement pleines de
+misanthropie.
+
+Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne
+crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours
+explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
+permise à certaines époques et défendue à d'autres.
+
+Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut
+contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser
+en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
+antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.
+
+Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés
+paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante
+transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère
+parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
+éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les
+êtres à narine délicate?
+
+Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs,
+tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des
+idées particulières, originales et fort différentes de celles des
+hommes.
+
+Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque
+dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel
+et de simplicité.
+
+Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui,
+chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé
+des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire
+mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.
+
+Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la
+veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
+l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une
+chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune
+l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait
+sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la
+résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité
+de façon très pressante.
+
+C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir
+s'exaspérant par la contrainte.
+
+Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au
+repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre
+place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
+lorsqu'il allait au village.
+
+On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours,
+il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie
+du grand clos afin de prendre le sentier du bois.
+
+Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un
+jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise?
+Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il
+qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses
+rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut
+sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le
+changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il
+respirait dans sa prison.
+
+Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva
+entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant
+pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes,
+et bientôt il fut dans la cour.
+
+Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de
+chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une
+tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
+recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop
+beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y
+résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit
+point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas
+que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de
+son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi
+garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure
+flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du
+village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs
+pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les
+plus directes, du côté du sentier de Bêche.
+
+C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre,
+il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle
+saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin,
+l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
+établir.
+
+Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup
+moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée
+ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui
+n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
+colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades
+et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il
+avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il
+dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il
+avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée
+intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et
+fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il
+avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une
+circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son
+silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au
+lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à
+pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par
+le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
+furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
+échappé, momentanément tout au moins.
+
+Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était
+devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il
+l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de
+la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au
+pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
+malencontreusement l'interrompre dans son effort.
+
+Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux
+semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
+point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne
+mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie
+de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers
+la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.
+
+Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait
+en être.
+
+C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé
+qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
+randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
+Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de
+leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de
+Longeverne pour le balîvage annuel.
+
+Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le
+chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées
+par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
+bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes
+baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,
+les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y
+avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
+double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
+soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
+tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et
+toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton.
+
+Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se
+réunirent.
+
+Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet!
+
+La chose paraissait énorme.
+
+Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la
+chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait
+rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que
+beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
+puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire
+sur son collier le nom de son maître.
+
+Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant
+attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
+quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela
+aussitôt à lui tous ses hommes.
+
+Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre,
+avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et
+écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
+passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne
+pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre
+inattendue.
+
+--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers
+les broussailles.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion
+qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne
+rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre
+aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer
+hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
+difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement
+sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était
+le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès
+qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses
+et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide,
+avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux
+minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur
+dos.
+
+--C'était un peu trop fort!
+
+Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant
+d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient
+le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la
+capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.
+
+Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart
+d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers
+prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se
+dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
+arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se
+précipitèrent tous en choeur pour le pincer.
+
+Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un
+instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de
+partout les képis se montraient et il se retourna juste pour
+tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
+vigoureusement au collier.
+
+Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce
+particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt
+douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua
+rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
+de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le
+collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous
+a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de
+reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la
+plaque, le chien était pris et bien pris.
+
+Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en
+l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage
+interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux
+brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
+grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
+Longeverne.
+
+Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut
+averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la
+tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
+ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et
+suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant
+à son domicile légal.
+
+Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité,
+et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.
+
+--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il
+y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux
+pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en
+dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres
+formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs,
+ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première
+fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers
+de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres
+procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez!
+
+C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que
+le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la
+vigilance des forestiers.
+
+Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que
+déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte:
+
+--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir?
+Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que
+commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de
+Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de
+l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de
+trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en
+courant sur le chien, le poing levé.
+
+--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas,
+interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À
+sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être
+bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller
+prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que
+dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!
+
+--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et
+non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui
+n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous
+ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras
+que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as
+amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
+
+Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le
+tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit
+dont son chien s'était rendu coupable.
+
+Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le
+garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se
+montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit
+avec force détails plus ou moins techniques et vaguement
+grotesques les ébats et évolutions du chien.
+
+«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre
+minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois
+cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
+transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous
+les forestiers présents.
+
+Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui,
+puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre;
+heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc.
+
+Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son
+tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas
+l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
+député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers
+généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants
+réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et
+électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici,
+il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était
+recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
+s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du
+procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de
+chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
+devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues,
+des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et
+gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie
+républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une
+situation.
+
+Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne
+traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de
+l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi,
+particulièrement soignée.
+
+Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide
+magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de
+son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
+gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
+Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,
+et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois,
+décrets, arrêtés et règlements en vigueur.
+
+Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans
+ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté,
+d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce
+les plus grandes et les plus éclatantes vérités.
+
+--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces
+salauds-là, on n'est jamais les plus forts!
+
+Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore:
+
+--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça
+qu'une jambe cassée!
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne
+lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le
+budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier
+procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours,
+nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée,
+lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour,
+entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très
+profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter.
+
+Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les
+plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne
+reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste
+titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès
+et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider
+le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux
+pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire
+sourd que celui qui ne veut pas entendre.
+
+--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui
+qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé
+une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis
+pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à
+personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à
+vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui
+gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser
+procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de
+la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus
+pour t'être prise de bec avec la femme de Castor?
+
+Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures
+et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la
+réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
+malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier
+coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de
+coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.
+
+On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans
+autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce
+régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses
+besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
+détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le
+revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui
+permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on
+interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation
+chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de
+chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son
+cerveau.
+
+Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles
+crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en
+place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il
+donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à
+quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin
+que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit
+toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt.
+
+Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre
+coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de
+Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les
+ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.
+
+Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son
+zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire
+brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait
+d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de
+cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi
+gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très
+intelligente, de mammifères domestiques.
+
+Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut:
+il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand
+chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme
+beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et
+faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à
+le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose
+facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans
+hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers.
+L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut;
+viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain
+qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu
+grossier.
+
+Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses
+yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de
+dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?»
+
+S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires,
+il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne
+suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de
+pain.»
+
+Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa
+vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez
+pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui
+s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la
+poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore
+bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de
+foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un
+jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler
+haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous
+ses pattes de derrière.
+
+Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et
+vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment:
+
+--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien?
+
+--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous
+voir mon chien?
+
+--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.
+
+--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien
+est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien
+élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des
+grossiers et à des malappris.
+
+--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous
+auriez du mal de l'exhiber.
+
+--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le
+verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez
+pas le droit d'entrer chez moi.
+
+--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais
+je vais requérir le maire et nous allons bien voir.
+
+Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au
+nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez
+Lisée.
+
+Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et
+Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.
+
+Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne
+cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer
+quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que
+pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.
+
+--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez
+voir, ce n'est pas de ma faute.
+
+--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir.
+Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas
+chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au
+sentier de Bêche.
+
+--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée.
+
+--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et
+vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis
+la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû
+recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et
+faire mon service.
+
+Presque au même instant, Miraut lançait.
+
+Roy ricana:
+
+--Vous l'entendez, vous ne nierez plus.
+
+--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà
+tout.
+
+--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en
+allant.
+
+Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle
+apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée,
+elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.
+
+--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle.
+
+Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent,
+s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.
+
+Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une
+valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme
+d'argent, mais de chercher à le vendre.
+
+--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous
+n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous
+tombera dessus: il nous ruinera.
+
+La chose était grave.
+
+Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec
+un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il
+lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa
+marche et empêchait sa course.
+
+Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi
+la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du
+côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
+s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler
+l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se
+constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut
+par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se
+passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et
+l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des
+souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la
+chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à
+le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête
+de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux
+heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien
+dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui
+tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune
+levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse
+mouvementée.
+
+Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement,
+pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier;
+troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré
+leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui
+s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais
+leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant
+entendu Miraut.
+
+Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le
+ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
+chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête
+terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche
+amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle
+somme.
+
+Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il
+faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé
+pour payer les frais.
+
+Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement
+joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien
+et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et
+gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête
+et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser
+faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
+lui-même.
+
+On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre.
+Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
+confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et,
+pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui
+remettant une nouvelle entrave.
+
+Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus
+minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous
+a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber,
+il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme
+une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait,
+ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes
+étaient en tournée du côté de Longeverne.
+
+Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le
+ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un
+malfaiteur de grand chemin.
+
+--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là,
+eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien
+aurait bien pu crever où il était.
+
+Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son
+entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait
+attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel.
+Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion,
+pincé.
+
+--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de
+vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette
+déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne
+foi et de l'honnêteté de Lisée.
+
+Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La
+Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
+l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle
+traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant
+qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire
+mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être
+aussi bête et bien d'autres choses encore.
+
+--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il
+dise à son ami que Miraut est à vendre.
+
+Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit
+immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se
+garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et
+les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus.
+Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas
+recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait
+l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait
+probablement changé d'avis à ce sujet.
+
+Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du
+Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et
+demanda sa maison.
+
+Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda
+nettement le but de sa visite.
+
+--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre.
+
+Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas
+encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses
+lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
+protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son
+intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une
+décision prise un peu trop à la légère.
+
+Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir
+l'orage et se prépara à tenir tête.
+
+--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier
+procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être;
+nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes;
+nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu
+conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères!
+
+--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin
+d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie
+pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se
+ficheront de moi quand je serai mort.
+
+--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de
+privations.
+
+L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible
+qu'il provoquait en disant:
+
+--J'en offrirais un bon prix.
+
+--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents
+francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière.
+
+--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous?
+demanda-t-elle au visiteur.
+
+--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure
+actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge,
+et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.
+
+--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion
+d'atermoyer.
+
+--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre.
+Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose.
+
+--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux
+yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi!
+Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la
+vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que
+ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que
+les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils
+nous ruineront jusqu'au dernier liard.
+
+--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.
+
+Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il
+se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait:
+
+--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire
+entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon
+cheval.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse
+déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche,
+proposa la Guélotte.
+
+--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.
+
+Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser,
+en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où
+Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.
+
+--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste.
+
+Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il
+parla affectueusement.
+
+L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que
+se porta d'instinct le regard du chien.
+
+Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se
+contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux
+tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
+de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa
+litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé
+différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur
+la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement
+l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée
+restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il
+se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant
+les mains et lui parlant à sa manière.
+
+De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas
+douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les
+chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre
+eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
+de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
+souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que
+l'on voulait se dire et rien que ça.
+
+Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase
+relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se
+rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
+détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la
+volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux
+deux un pacte secret le concernant.
+
+Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se
+contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
+tristesse et l'étonnement.
+
+Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les
+sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa
+froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance.
+Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le
+croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
+sentir.
+
+--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui
+s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.
+
+Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les
+bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à
+accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.
+
+Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus
+aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler,
+de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine.
+Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa
+Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
+les deux hommes se rendirent à l'auberge.
+
+--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna
+Lisée.
+
+--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été
+à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a
+confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais
+bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
+débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous
+vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se
+sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je
+connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de
+chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très
+habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est
+nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation,
+j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On
+m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous
+décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre
+parler de le garder, et je suis venu.
+
+--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée.
+
+--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné
+chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme
+ne déteste pas les chiens.
+
+--Une si bonne bête! reprenait Lisée.
+
+Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un
+morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et
+désespéré, entamait l'éloge de son chien.
+
+--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il
+est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir
+l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois
+qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr
+que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre,
+pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des
+doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui
+font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il
+faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne
+vous le ramène pas.
+
+Et Lisée continuait:
+
+--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait
+reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un
+rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il
+le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que
+nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous
+nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait
+jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le
+sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le
+lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir
+les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes
+quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs
+fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer
+les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne,
+une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
+qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect,
+monsieur Pitancet, il se fout du reste.
+
+--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes
+s'habituent au changement.
+
+--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les
+autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous
+m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez
+de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous
+brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
+
+--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont
+je lui donnerais un petit bout de temps en temps?
+
+--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il;
+mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a
+rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade
+Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami
+Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de
+lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les
+grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les
+salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès
+qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il
+ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
+retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au
+genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le
+cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé
+de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,
+malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
+
+--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais
+c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils
+se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y
+sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être
+bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
+soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
+pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
+l'encourager à recommencer.
+
+--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j
+ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est
+vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.
+
+--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la
+voiture, décida M. Pitancet.
+
+Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur
+la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
+contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes
+terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour
+lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à
+lui.
+
+Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu,
+et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas.
+Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les
+problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
+traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
+paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de
+pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la
+porte.
+
+Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de
+l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de
+Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son
+de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de
+douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit
+sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
+allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément
+encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage
+aux deux hommes.
+
+Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la
+physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
+ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
+sentit sacrifié et perdu.
+
+Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il
+craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les
+coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus
+cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre
+à grands coups le coeur du chien.
+
+--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet;
+viens près de moi, voyons!
+
+Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête
+pour cacher son émotion.
+
+--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de
+grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!
+
+Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout
+de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de
+quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta
+sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au
+dehors:
+
+--Viens, mon petit!
+
+Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de
+ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits
+abois tendres et tristes.
+
+Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et
+longuement l'embrassa et lui parla:
+
+--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous!
+
+La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de
+Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de
+chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il
+trouvait un pouce carré de chair.
+
+--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas
+tant.
+
+--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et
+je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur,
+emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger
+plus longtemps les adieux.
+
+--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte.
+
+Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se
+taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que
+par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et
+défaire le marché.
+
+On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa
+obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
+il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les
+tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de
+toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.
+
+--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.
+
+Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et
+crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.
+
+--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M.
+Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je
+prendrai par la route du village et vous par le verger.
+
+Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la
+laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.
+
+--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.
+
+Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il
+vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se
+tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier
+du clos.
+
+Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit
+l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le
+saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins
+d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de
+faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le
+prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter
+comme un enfant.
+
+Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège,
+Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la
+corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
+porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
+premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
+malencontreusement sous les roues.
+
+Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée
+durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait
+en lui parlant.
+
+Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les
+adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son
+cheval.
+
+Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne
+répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
+stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de
+malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de
+vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.
+
+Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui
+commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant
+sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
+Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée
+pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
+connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne
+criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et
+tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.
+
+--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une
+sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?
+
+Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de
+pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis
+qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
+les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour
+oublier un peu son chagrin.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient
+Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.
+
+Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un
+milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans
+résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau
+maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses,
+ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la
+cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres
+pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le
+tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée,
+l'air de la maison.
+
+Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont
+naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
+habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais
+Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine
+par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et
+revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa
+un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.
+
+Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse
+et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le
+bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air
+dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.
+
+--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer;
+tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens
+ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne.
+
+C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement
+préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût,
+très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite
+s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le
+décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait
+tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son
+intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les
+mâchant.
+
+--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien
+caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas?
+
+M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore
+guère Miraut.
+
+Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien,
+tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce
+seul but: retourner à Longeverne.
+
+Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte
+accoutumée, un besoin pressant.
+
+--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se
+soulagera tant qu'il voudra.
+
+Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie.
+
+«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là»,
+pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après
+avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête.
+
+Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour
+l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point
+laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea
+abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
+prou, la vessie des chiens étant inépuisable.
+
+M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais
+décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté
+et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui
+lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
+pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans
+relever vivement la tête et écouter avec attention.
+
+--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau
+maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille,
+j'aurai l'oeil et le bon!
+
+Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer
+à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à
+eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la
+salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
+avec leurs chambres respectives.
+
+En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant
+faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait
+leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la
+juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi
+partir tout de même.»
+
+Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir.
+
+Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait
+minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue
+des portes et fenêtres de la maison.
+
+De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il
+passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne,
+jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier,
+étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et
+Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il
+n'arriva point à en pénétrer le secret.
+
+Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les
+ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
+veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la
+dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé,
+tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.
+
+M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut
+remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas
+plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup
+plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout
+particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe.
+
+Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait
+avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur
+place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de
+l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout
+attendri.
+
+--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.
+
+Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au
+collier du chien, ils sortirent tous deux.
+
+Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il
+était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays,
+ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à
+hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin
+filer où il voudrait.
+
+Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.
+
+Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort
+jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays
+tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière
+jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et
+fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des
+torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte,
+avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant
+l'horizon.
+
+Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à
+Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le
+maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
+écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait
+déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.
+
+Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres
+chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui
+aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient;
+sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais
+cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni
+vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune
+notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il
+les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages
+et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du
+pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et
+bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui
+étaient étrangers.
+
+Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout
+recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur
+logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies
+des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par
+canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier,
+les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa
+tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles
+notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était
+son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il
+devait y retourner.
+
+Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en
+discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne
+l'écoutait pas, il continuait ses réflexions.
+
+Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au
+point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût
+été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais
+connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux
+bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un
+maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les
+capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il
+s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il
+avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises
+logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et
+rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et
+de son instinct de chien!
+
+Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser
+sa volonté.
+
+Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du
+côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et
+regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans
+doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette
+tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à
+son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron.
+
+Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de
+front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par
+ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper
+ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
+l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner,
+pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement.
+
+Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit
+partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le
+long de la rivière et au bord du bois.
+
+Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout,
+regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
+choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et
+petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui
+faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le
+confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.
+
+Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la
+gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on
+partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après
+huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de
+le voir repartir et le libéra de l'attache.
+
+Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut
+avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre
+velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et
+rattrapé.
+
+Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il
+resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il
+le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua
+deux jours cette comédie.
+
+Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ
+après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser,
+demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.
+
+Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison,
+mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on
+l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
+yeux.
+
+Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette
+posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui
+affirmer:
+
+--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à
+Longeverne.
+
+Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant
+tout droit le chemin de son village.
+
+Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya
+point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet
+suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au
+vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt
+au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.
+
+Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était
+un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait
+pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et
+n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle
+ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et
+particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
+l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
+dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons,
+d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis,
+puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et
+précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la
+réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection
+que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi.
+
+Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné
+qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de
+jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si
+vite.
+
+La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les
+animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait
+comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
+passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les
+désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
+rien, même aux meilleurs fusils.
+
+Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre
+d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que
+c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète,
+de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct
+et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture
+verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de
+la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours
+si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux.
+
+Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments
+sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du
+soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser
+son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.
+
+Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à
+l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant
+un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi,
+tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait
+les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût
+hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
+craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent
+pu se ressentir fortement.
+
+Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le
+braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins
+qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un
+peu le bas de sa levée de grange.
+
+Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et
+poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à
+coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux
+pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un
+aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant,
+roucoulait à ses oreilles.
+
+Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme
+électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.
+
+Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait,
+l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa
+peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et
+lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et
+entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui
+dire que ces mots d'enfant ou de mère:
+
+--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je
+savais bien que tu reviendrais! C'est toi!
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient
+pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le
+jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la
+fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut
+à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur.
+Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus
+rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps,
+le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient
+toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une
+haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce
+retour et de la joie non dissimulée de Lisée.
+
+Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et
+redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la
+maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui
+et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
+acquéreur.
+
+Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du
+poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
+réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.
+
+Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du
+moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de
+la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du
+Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui
+fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par
+politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne
+gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué,
+il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa
+brutalement en disant:
+
+--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne?
+
+Et s'adressant à son mari:
+
+--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis
+à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande
+ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme
+des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec
+cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le
+chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.
+
+--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas...
+et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce
+chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne
+veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours
+obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut
+pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.
+
+--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le
+plus tôt possible, exigea la patronne.
+
+--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il
+s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le
+prévenir.
+
+--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il
+allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui
+écoperions.
+
+--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus
+tout simplement.
+
+Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait
+de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait
+la côte avec son cheval et sa voiture.
+
+Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom
+de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très
+inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié,
+qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé,
+ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au
+foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le
+plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour,
+vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun
+à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.
+
+Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur
+conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte,
+soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet
+d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et
+accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le
+chasseur qui allait se coucher.
+
+Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le
+chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir
+les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du
+territoire de Longeverne.
+
+Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées
+précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de
+Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de
+mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée
+de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
+sépara tout tristes.
+
+Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique
+de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et
+s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait,
+disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible
+aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
+chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé
+leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique
+avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et
+toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et
+profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
+frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de
+langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.
+
+Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une
+matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait
+faire un tour par le village ou dans les champs.
+
+Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite,
+pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne
+connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le
+pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.
+
+De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un
+refuge, il se précipita vers Lisée.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant
+le bonjour à la Guélotte, retentit.
+
+--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le
+crâne de son ami.
+
+L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif
+mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter
+la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant
+pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
+étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui
+semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
+nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le
+caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa
+fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de
+sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
+reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
+doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
+sort.
+
+Miraut avait son idée.
+
+Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute
+d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui,
+l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
+avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où
+il se disposa à se cacher habilement.
+
+Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force
+régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de
+trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne
+d'acier pour attacher le chien.
+
+Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point.
+Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son
+tour, mais il ne parut pas davantage.
+
+--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a
+pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise.
+
+On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à
+l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de
+Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni
+n'accourut.
+
+--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque
+part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la
+maison.
+
+Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours
+pas retrouver le chien.
+
+--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte.
+
+La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins
+accessibles: Miraut n'y était pas.
+
+--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la
+Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son
+mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à
+l'heure? demanda-t-elle.
+
+--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour
+prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté
+un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.
+
+--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il
+n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.
+
+Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au
+contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par
+exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de
+lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé
+de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
+des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.
+
+À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous
+les coins et recoins l'écurie et la remise.
+
+On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous,
+on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda
+entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les
+portes: nulle part on ne trouva trace de son passage.
+
+Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on
+bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins;
+tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui
+n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien
+y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de
+vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles
+hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
+contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très
+antiques et sans aucune valeur.
+
+--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous,
+disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment
+aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer
+un passage.
+
+Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis
+à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la
+dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit
+bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au
+prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger,
+s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement,
+plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs
+point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était
+pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet
+et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le
+déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil
+impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait
+lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre
+n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se
+débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré
+d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les
+rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
+Philomen.
+
+Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul,
+abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont
+l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de
+sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la
+chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
+bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la
+route du Val.
+
+Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut
+un geste d'accablement.
+
+--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y
+faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que
+les hommes sont lâches et les femmes mauvaises!
+
+--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit
+Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.
+
+--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me
+faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.
+
+À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant
+Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant:
+peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout
+retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire
+des procès-verbaux et la surprise de la vente.
+
+En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée,
+car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait
+dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.
+
+«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il
+pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui
+manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque
+part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de
+malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me
+tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.»
+
+Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait
+assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à
+pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
+là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander
+lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en
+était encore temps, ses services.
+
+Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était
+cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au
+coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
+maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir
+de nouveau à Longeverne.
+
+Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher
+de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en
+démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
+sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il
+serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de
+son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que
+coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait
+qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il
+pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en
+empêcher.
+
+Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula
+l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
+chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant
+qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au
+jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira
+la laisse et le laissa libre dans la maison.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint
+revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque
+aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que
+lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne
+deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans
+la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
+premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
+immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
+voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un
+peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant
+légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de
+voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la
+chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.
+
+À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la
+Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était
+caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou
+d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la
+maison et de ne pas avoir visage de bois.
+
+Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait
+pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable.
+Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut
+Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.
+
+En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il
+put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin.
+Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde,
+Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
+M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
+toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur,
+ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il
+éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de
+raison de finir.
+
+--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en
+saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant
+de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes
+avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut
+en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
+lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison:
+promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas,
+vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.
+Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour
+l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse
+continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était
+ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le
+marché.
+
+La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières
+paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M.
+Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
+peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés
+pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le
+dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la
+maison. Ce fut elle qui fit la réponse:
+
+--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus
+raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la
+crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour
+nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne
+le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages
+et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra
+toujours.
+
+--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.
+
+--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et
+certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma
+cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh!
+sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels
+endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
+désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie
+andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai
+bien à lui faire entendre raison.
+
+Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer
+son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait
+son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger
+pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
+douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet
+qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne
+trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans
+le battre.
+
+M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le
+chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et
+finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces
+petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et
+déjà à recommencer à la première occasion.
+
+Cette occasion ne tarda guère.
+
+Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet
+fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir
+recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser
+s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de
+casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à
+Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
+revoir.
+
+Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son
+maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence
+de l'ennemie.
+
+--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le
+reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de
+la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le
+prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste!
+fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la
+direction de Miraut.
+
+--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil;
+va-t'en!
+
+Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces
+injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
+resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et
+demander des précisions.
+
+--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur
+lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien,
+ne disait rien pour le défendre.
+
+À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau,
+Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec
+étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de
+Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.
+
+Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas
+une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil
+de son côté.
+
+Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de
+la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi
+agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait
+portes closes.
+
+--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser
+coucher dehors.
+
+--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il
+remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le
+droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.
+
+C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui
+qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus,
+lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis
+de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher.
+
+Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya
+longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
+pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture.
+Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte,
+elle le trouva couché sur la levée de grange.
+
+Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien,
+s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la
+même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
+quand même être recueilli.
+
+Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous
+ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il
+regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et
+lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je
+aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait
+pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la
+cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements
+d'épaule méprisants de sa femme.
+
+Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant,
+demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le
+village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir,
+et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de
+souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis
+qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et
+s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs
+yeux.
+
+M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien,
+bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le
+second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir
+accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
+elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive
+malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.»
+
+Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi
+que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses
+recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
+souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus.
+Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de
+sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les
+lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que
+son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne
+lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était
+crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine
+craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les
+gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et
+marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un
+infirme ou un petit vieux.
+
+Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était
+au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage
+ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à
+l'abandon.
+
+«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant
+Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était
+facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de
+manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
+pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
+puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas
+peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en
+reste pas moins un fameux trotteur.»
+
+--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais
+dû le vendre, ajoutait-il.
+
+Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout
+de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une
+tentative encore et une suprême démarche.
+
+Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le
+laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait
+intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa
+promesse.
+
+D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le
+caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer
+et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
+geste qui lui interdisait d'approcher davantage.
+
+Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un
+immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent
+pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
+atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le
+gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière
+et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes
+flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue,
+derrière les maisons.
+
+Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore
+ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée
+revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému
+d'une espérance.
+
+Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui
+n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son
+sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut.
+
+--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des
+cailloux.
+
+Et l'homme laissa faire.
+
+Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à
+attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner
+au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
+voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts
+qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à
+d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue
+basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte
+où il s'arrêta.
+
+Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre
+pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au
+perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait
+fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à
+Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à
+Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.
+
+Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y
+répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
+lugubre et désespéré.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de
+rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un
+juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce
+de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais
+incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense
+douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée
+qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son
+attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la
+pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans
+mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le
+vin.
+
+--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans
+la salle de débit.
+
+--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua
+l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher.
+On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.
+
+--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter
+une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa
+rage et sa douleur.
+
+Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple
+chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une
+chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de
+buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent
+point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou
+trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus
+loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut
+pour l'apaiser.
+
+Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré
+que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il
+en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout,
+l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
+un damné.
+
+Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne
+s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé
+qu'il était par ses pensées.
+
+--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus
+bonjour aux amis?
+
+Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé,
+son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut
+pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en
+mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.
+
+--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il.
+
+--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie
+aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus
+d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout
+apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait
+là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit
+qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me
+sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec
+sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a
+dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous
+sommes venus directement te retrouver.
+
+--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous
+l'avez entendu?
+
+--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi
+ne pas nous avoir prévenus?
+
+--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé
+qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la
+misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé;
+mais, mes vieux, si c'était à refaire...
+
+--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu!
+n'être pas venu me voir?
+
+--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet
+imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est
+tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que
+j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé
+faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle
+ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.
+
+--L'autre ne vient pas la rechercher?
+
+--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux
+Miraut!
+
+--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en
+ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin
+aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça!
+
+--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.
+
+--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de
+son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si
+tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des
+loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète
+pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu
+pourras.
+
+--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée.
+Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci!
+
+--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.
+
+--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir.
+
+--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton
+particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.
+
+Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de
+concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans
+un sac.
+
+Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les
+yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant:
+
+--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la
+maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires.
+
+--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres.
+
+Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit
+brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était
+appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.
+
+--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant
+repasser, l'instrument d'appel à la main.
+
+--Ça ne te regarde pas!
+
+--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la
+rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et
+elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien...
+
+--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et
+vivement! continua Lisée.
+
+--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de
+colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage.
+
+--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien!
+je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le
+maître ici.
+
+Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il
+l'écarta.
+
+--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se
+précipitant, griffes dardées sur lui.
+
+--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non!
+Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés,
+moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire
+blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans;
+ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que
+je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien!
+nous allons voir.
+
+Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une
+calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit
+le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant
+que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de
+vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles
+et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,
+abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des
+bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin
+qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le
+voulait.
+
+--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une
+telle danse.
+
+--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle.
+
+Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre
+haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini
+et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait...
+
+--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire
+ton paquet!
+
+Et il sortit, la corne à la main.
+
+À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela
+un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta
+net dans son hurlement.
+
+Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la
+voix de Lisée criait presque aussitôt:
+
+--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite!
+
+Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et
+apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après
+tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
+demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore
+une embûche.
+
+--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main,
+geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse.
+
+Miraut ne pouvait plus douter.
+
+Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et
+pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui
+lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage,
+lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
+comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire
+toute sa joie, tout son bonheur.
+
+Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour
+sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le
+gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
+clos.
+
+Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la
+volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au
+richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui
+avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou
+moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever,
+qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne
+bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre,
+que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un
+autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait
+mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine,
+lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs
+que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.
+
+Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux
+aussi, mais il revint de nouveau à son maître.
+
+--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser
+jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un
+instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis.
+
+Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son
+ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper,
+de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et
+réconfortante gamelle de soupe.
+
+Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha
+à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis
+regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il
+ne l'abandonnât.
+
+--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est
+fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.
+
+Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques
+instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le
+caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à
+ce qu'il eût fini.
+
+Les trois témoins étaient très émus.
+
+--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire
+une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme
+aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.
+
+--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout
+seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon
+ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de
+ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu
+verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une
+pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la
+foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre.
+
+On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de
+s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres
+et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave,
+toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles
+poussiéreuses.
+
+--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.
+
+Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les
+intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de
+Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement
+ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et
+des couennes de fromage.
+
+On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient
+bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui
+pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
+connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres
+surtout, des lièvres que tout le monde voyait.
+
+--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas
+malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a
+guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable,
+mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire
+et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur
+d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait
+penser à ma pauvre Bellone.
+
+--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé;
+le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est
+moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul
+fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et
+sur Rocfontaine.
+
+--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la
+chose?
+
+--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout
+simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas
+m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne
+qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai
+jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je
+n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir
+des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai
+fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais,
+je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne
+pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la
+première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique
+et les coups de chaussons!
+
+--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis.
+
+--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de
+ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp!
+Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien
+tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me
+débarrasse de sa sale gueule.
+
+--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce
+soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire
+comprendre...
+
+--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui
+faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale
+bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra
+et te payer les prunes à Noël.
+
+--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par
+s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père
+Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
+pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je
+te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire
+dresser contravention pour courir les lièvres sans toi.
+
+--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous
+ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi.
+
+--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa
+femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main
+posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé,
+comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à
+partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici
+et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne
+seront pas contents!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
+by Louis Pergaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud
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+Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse
+
+Author: Louis Pergaud
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+Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397]
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+<p class="booktitle">LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</p>
+<p class="author">Louis Pergaud</p>
+<p class="publish">Publication en 1913</p>
+<p class="center"><img alt="" width="239" height="359"
+src="img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg"/></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p><h2>Table des matières</h2>
+<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>PREMIÈRE
+PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_2"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_3"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_4"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_5"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_6"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_7"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_8"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_9"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_10"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_11"><strong>CHAPITRE X</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_12"><strong>CHAPITRE XI</strong></a></li></ul>
+</li>
+<li><a href="#toc_13"><strong>DEUXIÈME PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_14"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_15"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_16"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_17"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_18"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_19"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_20"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_21"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_22"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul>
+</li>
+<li><a href="#toc_23"><strong>TROISIÈME PARTIE</strong></a>
+<ul><li><a href="#toc_24"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_25"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_26"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_27"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_28"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_29"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_30"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_31"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li>
+<li><a href="#toc_32"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul>
+</li></ul>
+<p class="center">Je dédie ce livre<br />
+à tous ceux qui aiment les chiens<br />
+et particulièrement<br />
+à mon excellent ami<br />
+PAUL LÉAUTAUD<br />
+ROMANCIER RARISSIME<br />
+CHRONIQUEUR SAVOUREUX<br />
+PROVIDENCE DES CHATS PERDUS<br />
+DES CHIENS ERRANTS<br />
+ET DES GEAIS BORGNES<br />
+BIEN CORDIALEMENT<br />
+L.P.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>PREMIÈRE
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le
+braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le revers du coteau
+dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses
+contours, la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe.
+La nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision
+d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, pour
+vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante qui sortait
+par les soupiraux du poêle et laissait flotter par toute la pièce un
+grand mystère paisible et calme où les choses semblaient sommeiller.</p>
+<p class="justify">Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses
+charnières, la mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement&nbsp;; une
+lumière jaune, faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des
+meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse
+historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son
+tic-tac régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût
+seule&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Huit heures&nbsp;! grand Dieu&nbsp;! et
+il n'est pas là&nbsp;! Le «&nbsp;goûilland&nbsp;»<a name="fr_1"
+href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a>&nbsp;!&hellip; Je gagerais qu'il s'est
+saoulé&nbsp;! Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur au petit
+cochon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant
+les causes de ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il s'est mis à boire en arrivant
+là-bas, avant d'avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable
+de laper complètement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah&nbsp;!
+j'aurais bien dû aller avec lui&nbsp;! Pourvu qu'il ne fasse pas
+d'autres bêtises&nbsp;! Un homme plein, ça fait n'importe quoi&nbsp;!
+S'il était battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramassé&nbsp;!
+Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon&nbsp;? Avec ça qu'il est déjà
+si bien vu depuis son dernier procès-verbal&nbsp;! Je lui ai toujours
+dit aussi qu'avec sa sacrée sale chasse, il arriverait bien un jour ou
+l'autre à se faire foutre en prison et à nous mettre sur la paille.
+Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il
+avait bien juré que c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais
+plus&nbsp;! Oh&nbsp;! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans
+quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le
+saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus
+comme chat sur braise quand on lui aura «&nbsp;enseigné un
+lièvre&nbsp;». Dire que nous en avons été pour plus de cinquante francs
+avec les frais&nbsp;! Dix beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner
+à ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des
+pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu&nbsp;! pourvu qu'il n'ait
+pas bu les sous du cochon&nbsp;! Si j'allais voir chez Philomen&nbsp;?
+Lui, était à la foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés&nbsp;;
+peut-être pourraient-ils me dire quelque chose.</p>
+<p class="justify">Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que
+si, d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort
+mauvaise cette démarche, mènerait le «&nbsp;raffut&nbsp;», jurerait les
+milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea plus
+prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.</p>
+<p class="justify">Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme
+des yeux malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et
+jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une marmite où
+cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre un
+roulement semi-métallique, comme un appel infernal. La chatte, Mique,
+s'étira sur son coussin au bout du canapé, fit un énorme dos bossu,
+bâilla en ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches en
+devant, s'étira du devant puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux
+mi-clos, la queue soigneusement ramenée devant ses pattes.</p>
+<p class="justify">La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du
+fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue
+d'enfant. La colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension
+et le doute.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand goûilland&nbsp;! grand
+soulaud&nbsp;! grand cochon&nbsp;! monologuait-elle à mi-voix.</p>
+<p class="justify">L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui
+faisait oublier toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires
+de gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par une
+bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle avait à
+lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille
+de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à cache-cache
+avec l'insaisissable présent, tandis qu'au-dessus du nombril de verre de
+la caisse pansue, le profil impassible de Gambetta se découpait dans une
+couronne de larges lettres&nbsp;: «&nbsp;Le cléricalisme, voilà
+l'ennemi&nbsp;!&nbsp;» Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon républicain,
+avait mis ce portrait là, bien en évidence, pour faire enrager le curé
+lorsque d'aventure ce vieux brave homme, avec qui il était d'ailleurs au
+mieux, venait l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses
+devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.</p>
+<p class="justify">Les aiguilles tournaient&nbsp;! Neuf heures et
+demie&nbsp;! Tous les foiriers étaient rentrés&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pas de Lisée&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en
+cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit
+calme, aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
+déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.</p>
+<p class="justify">Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de
+colère, poussa même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le
+lourd verrou d'acier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un
+peu, grande charogne&nbsp;! ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à
+l'heure&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Le couvercle de la marmite grondait plus violemment,
+comme énervé lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant
+entre le plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la
+Mique de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et
+flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce bruit
+familier et sachant par expérience que celles-là étaient, pour l'heure
+du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante
+et son air de sphinx.</p>
+<p class="justify">Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient
+derrière le poêle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va faire du temps demain, pour sûr,
+prophétisa la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou
+de la bise&nbsp;; chaque fois que nos «&nbsp;rattes&nbsp;» bougent, ça
+ne manque jamais. Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas.
+Jésus&nbsp;! Qu'il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des maris
+ivrognes. Pourvu tout de même qu'il ne lui soit pas arrivé
+malheur&nbsp;! S'il fallait encore le soigner&nbsp;!&hellip; aller au
+médecin, au pharmacien, dépenser des sous&nbsp;!&hellip; Et s'il s'est
+laissé enfiler un mauvais cochon, une «&nbsp;murie&nbsp;» qui ait
+mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur des sales bêtes qui
+ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent pas.</p>
+<p class="justify">Un coup de poing dans la porte interrompit son
+soliloque et la fit tressauter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! et moi qui ai mis le
+verrou&nbsp;! S'il entend quand je le retirerai, qu'est-ce qu'il va
+dire, surtout s'il est saoul&nbsp;? Je vais gueuler avant lui.</p>
+<p class="justify">Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira
+silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.</p>
+<p class="justify">Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils
+apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait
+charger sur leur voiture et, par la même occasion, venaient voir le
+petit cochon que le patron devait ramener.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment, Lisée n'est pas entrée&nbsp;!
+s'exclama l'homme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, répondit la Guélotte, très
+inquiète&nbsp;; mais où l'as-tu laissé là-bas à Rocfontaine&nbsp;? Quand
+l'avez-vous quitté&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, reprit Philomen, si je ne me
+trompe, je crois bien que c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous
+avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de
+la chasse, naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce
+sacré Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah&nbsp;!
+on a beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous vanter,
+on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne voulait pas
+croire que Lisée ne chassait plus.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Si c'était pas toi qui me le dises,
+là, en chair et en os, que t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je
+pourrais pas me le figurer.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Qu'est-ce que tu veux&nbsp;!
+s'excusait Lisée. J'étais pris&nbsp;; les gendarmes et le brigadier
+forestier Martet m'avaient à l'&oelig;il&nbsp;; je me connais, j'aurais
+pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement repincé. Alors, tu vois le
+tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à verser pour
+conserver la «&nbsp;kisse&nbsp;» et la vieille à la maison qui râle que
+je nous ficherais sur la paille. J'ai tout bazardé.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Sacré nom de Dieu&nbsp;: reprenait
+Pépé, j'aurais jamais eu ce courage-là, moi&nbsp;! c'est les lièvres de
+Longeverne qui doivent rien rigoler&nbsp;!</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Ah&nbsp;! mon vieux, m'en reparle pas,
+ça me fait trop mal au c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre,
+je les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de foire acheter
+une mère brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux
+heures je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton
+homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là et
+qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que c'était pour
+le cochon&nbsp;; mais j'avais plus le temps d'attendre et on s'en est
+revenu à Longeverne les deux, la vieille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu
+l'as quitté&nbsp;? s'inquiéta la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ça non&nbsp;! j'en suis sûr.
+Il n'était pas à jeun, bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais,
+pour dire qu'il était saoul, non, on ne peut pas dire qu'il était
+saoul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait
+encore fait des bêtises.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! Quelles bêtises veux-tu
+qu'il fasse&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sait-on&nbsp;? Les hommes
+saouls&nbsp;!&hellip; Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans
+doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une tasse de café ou une
+goutte&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On prendra une petite larme, histoire de
+trinquer.</p>
+<p class="justify">La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de
+la Mique qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon
+sur une chaise.</p>
+<p class="justify">Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le
+fourneau contre le dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de
+pantalon une vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant
+son tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son
+brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux allumettes de
+contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en frotta une contre
+sa cuisse, et alluma, affirmant son profond mépris du fisc&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vive la régie de Vercel&nbsp;! Si on
+n'avait pas celles-là pour enflammer celles du gouvernement, on pourrait
+bien se brosser pour avoir du feu.</p>
+<p class="justify">Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon
+dont pondaient les poussines de la Guélotte et du nombre de petits
+qu'avait fait sa grosse mère lapine.</p>
+<p class="justify">Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe.
+Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde
+monotone, rien ne bougeait au dehors.</p>
+<p class="justify">Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte,
+excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.</p>
+<p class="justify">Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit
+définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de dix heures
+sonnèrent, et Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se
+leva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dix heures&nbsp;! s'exclama-t-il.
+Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut bien foutre&nbsp;? Allons, il est
+temps d'aller au lit. Demain, la charrue nous attend&nbsp;: nous avons
+une «&nbsp;planche&nbsp;» à lever et le travail ne se fait pas tout
+seul&nbsp;; mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton petit
+cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous en verrez deux, répondit la
+Guélotte en qui remontait la colère, le petit et le gros qui doit
+ramener l'autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus cochon
+des deux. Ah&nbsp;! le goûilland, le salaud, sa sale bête&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins,
+elle entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
+violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer de
+jour&hellip;</p>
+<p class="justify">Une heure se traîna encore, puis une demie.</p>
+<p class="justify">La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait
+essayé de dormir, mais c'était bien impossible&nbsp;; alors elle s'était
+relevée, puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la
+porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de compte,
+résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en poussant
+des monosyllabes qui en disaient long sur la façon dont elle se
+préparait à accueillir le retour de son homme.</p>
+<p class="justify">Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé
+du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer
+l'entrée du maître.</p>
+<p class="justify">Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement
+saoul, s'encadra dans le chambranle.</p>
+<p class="justify">Il ne ramenait point de petit cochon, mais une
+bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un fusil
+Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main droite, il tenait une
+cordelette au bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois
+tirait de toutes ses forces vers les marmites.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici, Miraut&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;!
+ici, sacrée petite rosse&nbsp;! T'es pas pus pressé que moi&nbsp;!
+bégayait Lisée, la langue pâteuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et le petit cochon&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais
+tu vois, j'ai retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus
+longtemps, cette comédie&nbsp;! Lisée qui ne chasse plus&nbsp;! allons
+donc&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une
+statue, fixait tour à tour son homme et le chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fais à manger à cette bête, commanda
+Lisée&nbsp;; tu vois bien qu'elle a faim&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et les sous&nbsp;? décrocha enfin la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pisque j'te dis que j'ai racheté un
+fusil et un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! mon
+Dieu&nbsp;! Doux Jésus, ayez pitié de nous&nbsp;! râla la femme en se
+tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil ivrogne&nbsp;! Nous
+serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur la
+paille&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! assez&nbsp;! nom de
+Dieu&nbsp;! ou je refous le camp&nbsp;! menaça Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras
+cet hiver, puisque tu as déjà tout bu aujourd'hui les sous du
+ménage&nbsp;; qu'est-ce que je boirai, moi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu te téteras, répliqua Lisée,
+philosophe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah oui&nbsp;! tu peux bien plaisanter,
+grand voyou, grande gouape, grand saligaud&nbsp;! Point de cochon, point
+de lard&nbsp;; point de jambon, point de saucisses. Tu mangeras ton pain
+sec, grand mandrin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cette réception n'était pas tout à fait du goût de
+Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et de ces
+prophéties.</p>
+<p class="justify">L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux
+sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui
+fit bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton ne
+laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient suivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec
+mon pain&nbsp;? continua-t-elle, gourmande.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu mangeras de la m&hellip;, nom de
+Dieu&nbsp;!&hellip; tonna-t-il.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se tut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fais à manger à cette bête et
+vivement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale «&nbsp;viôce&nbsp;»<a name="fr_2"
+href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, ragea la femme, en bousculant le
+chien.</p>
+<p class="justify">Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de
+Lisée.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>CHAPITRE II</strong></h2>
+<p class="justify">La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps
+que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.</p>
+<p class="justify">Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé
+une petite terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la
+relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle encore
+épais les petits chats endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et
+de ces deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n'avait aucune
+raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à côté d'eux et
+s'endormit.</p>
+<p class="justify">La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant
+qu'elle ne connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre
+pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense
+intérêt ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en
+s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible&nbsp;: elle
+augura bien de sa jeunesse&nbsp;; sa maternité généreuse pouvait
+s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes minets, ne
+leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il était, elle
+connaissait sa race, elle l'adopta.</p>
+<p class="justify">Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du
+trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis
+et Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir bien
+flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se
+réveilla point pour autant et continua de reposer en paix entre ses deux
+frères adoptifs.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son
+pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle
+fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la grange
+et dans les hangars de la maison.</p>
+<p class="justify">Lisée mangea à même dans la soupière la potée de
+soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un
+chanteau de pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
+demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se
+déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant comme
+un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du sommeil des
+justes.</p>
+<p class="justify">Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se
+coucher seule dans le lit de la chambre haute.</p>
+<p class="justify">Au réveil, la situation restait, naturellement, fort
+tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi
+sans consulter sa femme&nbsp;; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon,
+c'était évidemment osé, enfin&nbsp;! &hellip; d'autant plus que rien ne
+le pressait de se reprocurer un fusil et un chien&nbsp;! oh&nbsp;!
+quoique&nbsp;! &hellip; Et puis, zut&nbsp;! il fallait tout de même, un
+jour ou l'autre, qu'il retrouvât l'argent nécessaire à ce rachat
+indispensable. Donc, un peu plus tôt ou un peu plus tard&nbsp;!
+&hellip;</p>
+<p class="justify">Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se
+sentait fautif.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.</p>
+<p class="justify">Dès le premier coup de l'angélus, debout en même
+temps que ses poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle
+où Lisée, pour temporiser, fit semblant de dormir encore.</p>
+<p class="justify">Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer
+ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien
+forcé d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
+digne et sévère pour en imposer à sa vieille.</p>
+<p class="justify">L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer
+la scène de la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
+pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la main
+leste&nbsp;; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait
+l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle dépassait
+certaines limites qui n'avaient, hélas&nbsp;! rien de fixe, de recevoir
+une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups de pied au
+derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que braconnier comme
+charbonnier est maître en sa baraque, que c'est le mari qui est fait
+pour porter la culotte, et que l'homme, nom de Dieu&nbsp;! c'est
+l'homme&nbsp;! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, à vrai dire,
+prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à la critique, car,
+durant la nuit, pris de besoins pressants, il s'était soulagé
+abondamment et de toutes façons. Une borne odorante, et d'une taille
+magnifique pour un tel animal, se dressait devant le pied du buffet, et
+une superbe rigole, avec lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du
+même buffet jusqu'à la porte de la cuisine.</p>
+<p class="justify">En contemplant ce désastre, toute la colère de la
+Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur
+et rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
+chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier responsable dans
+cette sale affaire&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait,
+ta rosse, et comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une
+écurie ici&nbsp;! Ce n'était pas assez de nous ôter le pain de la bouche
+pour l'acheter, il faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par
+la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! quoi&nbsp;? fit Lisée, comme
+arraché à de graves réflexions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est de ta viôce que je parle, ta sale
+charogne de chien&nbsp;; ah&nbsp;! je m'en vas te le balayer, moi, tu
+vas voir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la
+matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Boui&nbsp;! boui&nbsp;! vouaou&nbsp;!&nbsp;»
+s'exclama plaintivement et en sautant de côté le petit chien, tandis que
+ses deux camarades chats, subitement réveillés eux aussi, faisaient
+leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en
+montrant les dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les
+bêtes de la chambrée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une
+mauvaise foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr
+qu'ils vont quitter la maison et nous serons dévorés par les
+souris&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fous-moi la paix, nom de Dieu&nbsp;!
+répliqua Lisée, révolté d'une telle injustice et de tant de lâcheté, et
+ne te venge pas sur une bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas
+de sa faute, c'est de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la
+cuisine entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise&nbsp;; il
+ne peut pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête
+propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer&nbsp;:
+c'était sûrement pour qu'on lui ouvre &hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors pourquoi ne l'as-tu pas
+fait&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;? pourquoi&nbsp;? est-ce
+que je me souvenais&nbsp;? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu
+n'en sais rien. Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et
+menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y
+reprenne à toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête
+gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans qu'il
+y ait eu entre eux la moindre histoire&nbsp;! Et tu viens me dire que
+c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, espèce de
+rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. Recommence que je te
+dis&nbsp;! recommence si tu as envie que je te
+«&nbsp;bredouche&nbsp;».</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Doux Jésus&nbsp;! attesta la Guélotte,
+être fichue à la porte de chez soi par un chien&nbsp;! Cochon&nbsp;!
+marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d'une
+fois&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans
+dire mot, de manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés
+cria sur le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les
+jeunes chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
+s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui mangeait des
+épluchures derrière la chaise de son maître, dressa subitement son petit
+mufle.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Wrraou&nbsp;! bou&nbsp;! bou&nbsp;!&nbsp;»
+s'exclama-t-il d'un ton cependant encore timide et incertain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que j'entends&nbsp;?
+interrogea Philomen, petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme
+il l'avait promis, venait voir le cochon annoncé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, le voilà, le cochon, ragea la
+Guélotte en désignant de l'&oelig;il son mari.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'as donc ramené un chien&nbsp;?
+questionna le chasseur, en tordant du pouce et de l'index sa forte
+moustache blonde. Ben&nbsp;! elle est bonne, celle-là. Il ne se gêne
+pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien qu'il se sent chez
+lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Parbleu, elle est la maîtresse ici,
+cette viôce-là, reprit la femme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On ne te demande pas la messe, à toi,
+coupa Lisée. Viens ici, viens, mon petit Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacrédié, mais c'est un tout beau&nbsp;!
+continua Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et intelligent, renchérit Lisée. Je
+crois que ça fera un crâne chien&nbsp;! C'est Pépé qui me l'a fait
+avoir. Il vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure
+porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu sais, un bon
+corniau, un premier chien, un lanceur épatant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand les corniaux se mêlent d'être
+bons, il n'y en a pas pour leur damer le pion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens faire voir ta gueugueule, mon
+petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;oui, oui, une gueule noire, il est
+robuste&nbsp;; les dents sont bien plantées, l'oreille est double,
+l'attache est nerveuse et il a l'os du crâne pointu, signe de race.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et regarde-moi ce fouet&nbsp;! ajouta
+Lisée&nbsp;; hein, est-ce fin&nbsp;! Ah&nbsp;! oui, une belle bête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une belle robe aussi, ma foi&nbsp;!
+blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c'est
+rare&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et puis, il sera bon, tu sais,
+sûrement&nbsp;; ce sera le meilleur de la portée&nbsp;! C'est la mère
+elle-même qui l'a choisi&nbsp;! Oui, quand la chienne a eu fait ses
+petits, le gros, qui connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne
+voulait lui laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la
+cuisine pendant qu'il faisait transbahuter toute la petite famille sur
+un sac dans la pièce voisine. Tu sais alors ce que font les
+mères&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai entendu dire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand elles retournent à leur niche et
+qu'elles ne trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la
+chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la retrouver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si elles ont vite fait, à qui le
+contes-tu&nbsp;? Quand la Cybèle que j'avais avant ma Bellone avait
+déballé et que je lui tuais tous ses petits, si je n'avais pas bien soin
+de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les décrotter et
+me les ramenait un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien
+mieux, ma vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre
+bas, elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont
+avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des
+douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a repris la
+chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la
+maison, elle est allée chercher ses deux chiots à l'endroit où elle les
+avait déposés trois heures auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car
+elle n'en pouvait ramener qu'un à la fois entre ses dents, pendu par la
+peau du cou. L'un d'eux a péri, mais l'autre, faut croire qu'il était
+costaud, a vécu et je l'ai élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de
+Sancey, un bon suiveur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment
+on reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de
+préférence&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, je me rappelle, attends
+voir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai
+dit qu'avait fait le gros, et les chiennes viennent les reprendre pour
+les reporter à leur couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair
+de ces braves bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs
+nourrissons, mais bernique&nbsp;; là, c'est comme au trou pour
+passer&nbsp;: chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les
+relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un après
+l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le premier
+qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça sera le
+meilleur en tout, le chien sans tares, au nez excellent, au corps râblé
+et fin, à la patte solide, un maître chien, quoi. C'est Miraut que la
+chienne a repris le premier dans le tas. Voilà ce qui m'a décidé
+définitivement. Je savais bien, au fond que j'avais toujours le temps de
+retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous
+les jours&nbsp;; d'autant que le gros qui est un bon type et un vieux
+copain à Pépé, un homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a
+dit comme ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas
+marchand de chiens, moi&nbsp;! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un
+chasseur qui en aurait «&nbsp;de besoin&nbsp;», toi&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Jamais&nbsp;! que j'ai répondu, mais,
+la civilité&hellip;</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Ta, ta, ta, tu paieras une bonne
+bouteille et le premier lièvre qu'il te fera tuer, nous le boulotterons
+ensemble, toi, Pépé et moi. C'est-y entendu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Vas-y&nbsp;! que j'ai répliqué, et on
+s'a serré la louche. Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour
+ta gosse, pour s'acheter ce qu'elle voudra, «&nbsp;pasque&nbsp;» je vois
+bien que ça lui fera mal au c&oelig;ur de quitter son petit toutou. Mais
+elle peut être tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien
+soigné&nbsp;; mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon
+qui touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
+souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as foutrement raison, approuva
+Philomen. Si j'avais connu le salaud qui, l'année passée, a fichu un
+coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son coup de
+fourche, moi, et avec usure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Éreinter une bête sans raisons, ou parce
+qu'elle a lapé l'assiette d'un chat, ou gobé un &oelig;uf dans un nid,
+c'est être trop brute ou trop lâche&nbsp;! Si mon chien fait des
+sottises, je suis solide pour les payer, j'ai jamais refusé de
+rembourser les dégâts quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes
+bêtes c'est la même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un
+d'autre que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
+taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage pas,
+s'ils la méritent&nbsp;; seulement nous autres, on sait ce qu'on fait
+quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un mauvais
+coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà&nbsp;! Si on buvait une goutte,
+proposa Lisée. J't'ai pas seulement remercié de m'avoir ramené mon sac
+de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, bien content, et tu sais que je ne
+l'ai pas payée trop cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle
+et ses agneaux&nbsp;; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils
+me repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la mère
+de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai racheté le «&nbsp;Faucheux <a
+name="fr_3" href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a>&nbsp;» du père Denis, il ne
+peut plus chasser, lui&nbsp;; c'est la vue qui baisse et les jambes qui
+ne vont pas&nbsp;; mais son flingot est presque neuf&nbsp;: les canons
+sont solides, les batteries &mdash; écoute&nbsp;! &mdash; sonnent comme
+des clochettes d'argent et il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on
+peut tirer de loin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'as payé cher&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trente francs&nbsp;! c'est pour rien.
+Quand je songe que j'ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à
+Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps autour de sa
+ferme&hellip; sûrement il ne valait pas çui-là. Tu vois bien que ma
+femme n'avait pas de raisons pour gueuler comme une poule qui a les
+pattes dans de l'eau chaude.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! les femmes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la tienne&nbsp;! mon vieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la tienne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut, petit salaud, quand tu auras
+fini de resiller mes savates&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! il n'a pas fini de t'en
+bouffer des chaussettes et des croquenots et des tire-jus, tu veux
+encore entendre plus d'une chanson de ce côté-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis là pour répondre un peu, et puis
+ça lui apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus
+dessous. Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être
+qu'elle rangera le reste&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'il y vienne seulement, ta sale murie,
+fourrer son nez dans mon linge&nbsp;! menaça la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il
+siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux
+gambader sur leurs pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée,
+je vais te montrer ton domaine maintenant&nbsp;; nous allons partir au
+bois faire quelques fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous
+remettre d'aplomb quand on a la grosse tête.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Crois-tu, confia la Guélotte à sa
+voisine, la grande Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent
+partis, crois-tu que mon grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la
+maison&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y a bien pitié à toi&nbsp;! concéda
+l'autre qui n'aimait guère que ses poules.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si encore on avait le moyen&nbsp;! Mais
+nous avons déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus&nbsp;!
+Ah&nbsp;! bon Dieu de bon Dieu&nbsp;! et il va rechasser, reprendre des
+permis, des actions&nbsp;; dépenser des sous à acheter de la poudre, du
+plomb, des fournitures de toutes sortes, et se faire repincer quand la
+chasse sera fermée, «&nbsp;pasque&nbsp;», j'le connais, ce grand
+mandrin-là, il ne pourra pas se tenir de braconner.</p>
+<p class="justify">La grande Phémie qui était vieille fille et, selon
+toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança
+son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant sa
+petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les événements ne
+lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
+expérimentalement&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les hommes, c'est tous des
+cochons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et
+émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes inspirées par
+l'annonce du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les petits chiens, ça mord tout, ça
+bouffe tout&nbsp;! J'ai bien peur que ta sale murie ne s'en vienne rôder
+autour de ma porte, épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver<a
+name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a>, les faire se sauver
+ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque
+fois qu'il passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous
+les nids&nbsp;: il s'en paye des omelettes&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourvu que le sien ne s'y mette
+pas&nbsp;! espéra la Guélotte qui voyait les nuages noirs s'accumuler
+sur sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! les jeunes chiens, tu sais,
+renchérit la vieille, il faut faire bien attention à eux et ne pas les
+manquer. Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de
+trique, autrement c'est fichu&nbsp;! Ah&nbsp;! ton homme aurait bien
+mieux fait de ne pas se saouler hier et de te ramener un petit
+cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Las moi&nbsp;! se lamenta la Guélotte,
+accablée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et s'il se met à les manger, les poules,
+ou à saigner les lapins, ou à courser les moutons&nbsp;? Le Cibeau du
+maître d'école, celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en
+a fait payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir
+des sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures de
+la «&nbsp;mairerie&nbsp;», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa
+sale rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le
+dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son
+changement.</p>
+<p class="justify">La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces
+histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore
+par la méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait
+la bêtise et l'égoïsme de son homme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour son plaisir, rageait-elle, pour son
+seul plaisir, dans quelle position va-t-il nous mettre&nbsp;? Et dire
+qu'il ne m'a même pas demandé avis&nbsp;! J'suis donc la dernière des
+dernières&nbsp;: ah&nbsp;! la grande vache&nbsp;! la grande
+fripouille&nbsp;! Mais ils n'ont pas fini, son sale Azor et lui, j'te
+leur en foutrai des soupes claires et des pommes de terre cuites à
+l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas de ma faute&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu devrais tâcher de lui faire crever sa
+rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile&nbsp;! J'vais te
+dire comment on s'y prend&nbsp;: tu n'auras qu'à lui donner une éponge
+grillée dans du beurre ou dans du saindoux&nbsp;; une fois frit, cela se
+réduit à presque rien&nbsp;; comme cela sent bon la graisse, ces
+voraces-là te bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de
+rien&nbsp;; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine&nbsp;;
+au bout de quelque temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer
+ni d'un côté ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales
+goulus&nbsp;! Et va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir
+après celui qui a fait le coup&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte réfléchissait.</p>
+<p class="justify">Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent
+pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans
+danger, quoi qu'en dît la Phémie.</p>
+<p class="justify">Lisée aimait ses chiens.</p>
+<p class="justify">Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de
+toutes sortes et de toutes couleurs&nbsp;: il en avait eu un &mdash; il
+y a bien longtemps de ça &mdash; mangé du loup&nbsp;; un autre décousu
+par un sanglier, un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre
+qu'il serrait de trop près&nbsp;: tous deux, le capucin le premier et le
+chien immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice
+et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter les
+deux cadavres&nbsp;; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
+tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu&nbsp;: perdu, tué,
+volé&nbsp;? Nul ne savait&nbsp;! Lisée avait eu bien du chagrin chaque
+fois qu'un tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur
+quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
+compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de
+piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger où l'herbe
+poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.</p>
+<p class="justify">Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux
+que le jour où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds,
+empoisonné.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! oui&nbsp;! ce n'était pas oublié&nbsp;!
+Maintenant encore, quand on évoquait la chose, ses veines du front se
+tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés s'arrondissaient
+comme des maillets, prêts à cogner.</p>
+<p class="justify">Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné
+son chien, il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête
+aussi minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au
+pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait réuni
+un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui
+tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche hypocrite qui n'osait
+pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, différant
+la vengeance jusqu'au moment où l'affaire serait presque oubliée et où
+l'autre n'y penserait plus.</p>
+<p class="justify">Et puis, un beau soir que son empoisonneur était
+parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu
+s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le
+chasseur l'aborda carrément sur la route, se nomma&nbsp;: «&nbsp;C'est
+moi Lisée&nbsp;!&nbsp;» puis lui rappela les faits, lui fournit les
+preuves, le traita d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement
+souffleté, le colleta.</p>
+<p class="justify">Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps
+endigué, remontant du plus profond de son c&oelig;ur, il avait
+administré au chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces
+volées de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
+cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant
+d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.</p>
+<p class="justify">Mais pas un chien n'avait péri depuis au
+village&nbsp;: la leçon avait profité.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Empoisonner Miraut&nbsp;!&nbsp;» Lisée
+n'aurait ni trêve, ni repos avant d'avoir découvert l'assassin. C'était
+courir un trop gros risque, se vouer à une existence plus infernale
+encore, car alors, nulle journée ne se passerait sans insultes, ni
+gifles, ni coups de pied quelque part.</p>
+<p class="justify">Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est
+pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se
+tordre et se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les
+boyaux et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à
+vous décrocher les foies.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! le vieux Finaud&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il était rentré, plein comme un boudin, après une
+tournée apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait
+pas la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à
+l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il s'est nourri, disait en riant
+Lisée&nbsp;; sûrement qu'il aura dû bouffer quelque mondure de vache<a
+name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a> ou quelque ventraille de
+mouton.</p>
+<p class="justify">Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé
+à l'écurie pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait
+été une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait
+stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui dire
+bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il
+avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le train de derrière
+paralysé refusait déjà tout service, les jambes étaient raides.</p>
+<p class="justify">Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait
+hurlé un long coup de souffrance et de rage.</p>
+<p class="justify">Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris
+son chien dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et
+déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui avait
+ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'&oelig;il qui était
+encore assez clair. Il avait vu tout de suite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de Dieu&nbsp;! Mon chien est
+empoisonné&nbsp;! Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du
+lait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Finaud avait difficilement avalé le lait,
+contrepoison trop peu énergique, puis il était retombé dans son
+abattement douloureux&nbsp;; son poil se hérissait, ses yeux
+s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre et
+tremblait de froid.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon
+Dieu de bon Dieu&nbsp;? rageait Lisée&nbsp;; si je le savais
+seulement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et Philomen était venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut le faire dégueuler&nbsp;! avait-il
+ordonné. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec
+et j'en ai toujours à la maison.</p>
+<p class="justify">Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son
+vieux chien pendant que son ami, avec des précautions fraternelles,
+ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.</p>
+<p class="justify">Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la
+strychnine probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait
+produit son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il
+aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre immédiatement. Mais
+le pouvait-on&nbsp;? Il était probable que cela avait dû débuter par de
+fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute
+souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse étonné et
+muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que
+la bête hurlât par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de
+raidissement étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares
+et l'&oelig;il semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé
+tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son maître.
+Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et les amis
+qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut
+avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces grosses mains
+tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse
+apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces écorces tannées et
+dans ces c&oelig;urs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises
+et que le chien, en se raidissant, se prit à hurler, leurs yeux
+devinrent humides, brillants&nbsp;; l'on sentait en eux de la douleur et
+de la colère, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de
+paraître bête, avala silencieusement une larme en mordant sa
+moustache.</p>
+<p class="justify">Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux
+Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils
+partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules voûtées
+et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre laquelle rien ne les
+avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé<a name="fr_6"
+href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a>, la tête dans les mains, pleurait
+silencieusement son chien.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! que non&nbsp;! La Guélotte ne voulait plus
+de ces scènes-là chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut
+des sous, surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était
+simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, ses deux
+ennemis&nbsp;: son mari et le chien&nbsp;; les faire souffrir l'un par
+l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, mettre Lisée
+en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait
+sûrement le dressage pour exaspérer son homme, le dégoûter de sa rosse
+et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout
+profit pour le ménage.</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! elle trouverait bien&nbsp;! D'abord, elle
+allait dorénavant laisser les ordures en place&nbsp;: le patron les
+enlèverait lui-même si ça lui disait&nbsp;; quant à la soupe, elle
+serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avisât de toucher au
+linge, aux chaussures ou aux vêtements&nbsp;; qu'il s'avisât de courir
+après les poules et de «&nbsp;coucouter&nbsp;» les &oelig;ufs&nbsp;! Le
+manche à balai était là, peut-être, et le fouet aussi, et son homme
+n'aurait rien à dire là contre, c'était du dressage, quoi&nbsp;! on ne
+peut pas se laisser dévorer par une bête&nbsp;! Et au besoin elle
+jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien.
+Lesquels&nbsp;? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait
+certainement.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage
+enfin et qu'il disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur
+d'une saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes&nbsp;; il en entendrait
+des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie,
+comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère&nbsp;! Il
+aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et
+il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rongé
+à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et ses pantalons, et son
+fourbi, et il irait se faire raccommoder ça où il voudrait, chez le cher
+ami qui lui avait déniché son animal. Ah&nbsp;! on verrait bien qui
+est-ce qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c'est qui
+parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de Pépé ou à ce
+propre à rien de gros de Rocfontaine.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>CHAPITRE IV</strong></h2>
+<p class="justify">Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à
+la promenade. Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte,
+Miraut, avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
+s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire piquer une
+tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui ricana&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il pouvait seulement lui faire
+ramasser une bonne bûche et lui cabosser le nez comme je
+voudrais&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant
+d'entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui, peut-être
+simplement pour faire rager sa femme et lui prouver que son affection
+n'était point amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de
+zézaiement maternel&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que n'est-i content ce petit ciencien de
+sortir avec son papa Lisée&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant
+le nez.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'on va-t'i serser des
+yèvres&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bou&nbsp;! hou&nbsp;! reprenait le petit
+chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand idiot&nbsp;! ricanait la femme
+tandis qu'ils gagnaient la porte tous deux, l'un gambadant, la gorge
+pleine d'abois joyeux, l'autre riant silencieusement dans sa barbe de
+bouc.</p>
+<p class="justify">Miraut avait compris le sens général des paroles de
+Lisée. Il savait qu'on allait sortir et courir et jouer&nbsp;; la
+direction de la porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs
+cette merveilleuse promesse.</p>
+<p class="justify">Il est deux séries de mots que les jeunes chiens
+saisissent extrêmement vite&nbsp;: ceux qui servent à les appeler à la
+pâtée, ceux qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
+correspondent à la satisfaction des deux grands besoins primordiaux des
+jeunes bêtes domestiquées&nbsp;: la nourriture et le mouvement. Tous
+leurs instincts sont donc perpétuellement tendus vers l'accomplissement
+des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard, avec d'autres
+besoins, naissent d'autres aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva
+à ouvrir toutes portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à
+apprendre à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être
+grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le
+bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue de la
+gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.</p>
+<p class="justify">Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque
+d'intelligence qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son
+chien les plus belles espérances.</p>
+<p class="justify">Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre
+du village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie
+principale, de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays
+qu'il allait habiter.</p>
+<p class="justify">Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas
+marcher tout seul.</p>
+<p class="justify">Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité
+dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être qu'elles
+n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands
+fracas, tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent,
+piaillait des roc-cô-dê&nbsp;! menaçants et furieux, tout en se
+retirant, lui aussi, avec prudence.</p>
+<p class="justify">Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui
+l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait
+peut-être transformer en offensive vigoureuse son élan en avant,
+lorsqu'un mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ici&nbsp;! Veux-tu bien&nbsp;!&hellip;
+petit polisson&nbsp;! Faut laisser les poules tranquilles&nbsp;! Allons,
+viens ici&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut,
+quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de
+Lisée, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.</p>
+<p class="justify">Un petit bâton sollicita son attention&nbsp;: il s'en
+saisit et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement
+jusqu'à la première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
+hésiter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale&nbsp;! petit sale&nbsp;! veux-tu
+bien lâcher ça&nbsp;! gronda Lisée.</p>
+<p class="justify">Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son
+maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon
+et allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt,
+roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, viens-tu&nbsp;? reprit son
+maître.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut ne bougeait pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viendras-tu donc, traînard&nbsp;!
+accentua Lisée.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut se fichait de la parole du maître et,
+sans plus remuer qu'une souche, semblait médusé là, par quelque
+effrayant spectacle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc&nbsp;?
+interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers
+laquelle Miraut regardait toujours. &mdash; Ah&nbsp;! c'est toi, ma
+vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bêbê&nbsp;! Ah&nbsp;!
+on ne le connaît pas encore, çui-là&nbsp;! Allons, viens voir, viens,
+j'vas te présenter.</p>
+<p class="justify">La chienne, en découvrant deux rangées superbes de
+crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
+frétillant du fouet et tortillant du derrière.</p>
+<p class="justify">C'était la chienne de l'ami Philomen&nbsp;: elle
+avait souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son
+maître et s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.</p>
+<p class="justify">Lisée flatta la bête et appela Mimi.</p>
+<p class="justify">En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la
+fois du plaisir et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.</p>
+<p class="justify">Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une
+brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa
+hauteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! allons&nbsp;! calma Lisée
+d'une voix conciliante, allons&nbsp;! tu vois bien que c'est un
+petit&nbsp;; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est
+un gosse et que vous allez faire une paire d'amis.</p>
+<p class="justify">Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui,
+elle, toujours digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur
+toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé,
+ce qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se
+promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre pour y
+reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner
+le sexe.</p>
+<p class="justify">Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
+complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui
+indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient abolies. Et
+elle se laissa complaisamment lécher la gueule par Miraut, qui flattait
+en elle une puissance redoutable.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, c'est très bien, conclut Lisée
+en lui donnant une petite tape d'amitié sur la tête&nbsp;; vous voilà
+copains comme cochons, à présent.</p>
+<p class="justify">Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa
+flânerie par les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute
+autre pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.</p>
+<p class="justify">On continua la traversée. Mais pas un azor du
+village, du roquet de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière,
+n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire
+connaissance.</p>
+<p class="justify">On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise
+dans l'&oelig;il et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et
+rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des
+stations sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins
+et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes
+ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la
+dernière, qui se trouva être un peu tendue.</p>
+<p class="justify">Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille
+fille hargneuse qui avait façonné son chien à son image, accueillit le
+passage de Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse
+d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des autres
+camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut,
+l'&oelig;il clair, la queue frétillante pour une salutation cordiale,
+l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment troussées, se
+précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être de prendre sur
+celui-là, plus faible, sa revanche des injures et des mépris dont
+l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indigènes chiens de
+Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient
+sentir ce casanier puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.</p>
+<p class="justify">Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul
+doute, écopé d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième
+fois de la journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la
+généalogie de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle,
+quand la Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé
+sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, se
+trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi traître
+que peu chevaleresque du roquet.</p>
+<p class="justify">Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes
+à l'attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de
+Souris, le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour
+l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça vigoureusement le
+derrière.</p>
+<p class="justify">L'autre n'attendit point son reste et, hurlant,
+décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait
+toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
+surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si
+inattendue.</p>
+<p class="justify">Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa
+protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son
+derrière, l'&oelig;il encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet
+frémissant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! tu vois, constata
+Lisée&nbsp;; elle sent déjà que ce sera un crâne chien, un bon camarade,
+et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le défend comme si
+elle était sa mère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si ton chien était aussi bien une
+chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre
+elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles
+s'accordent parfaitement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sauf quand il y a une chienne en folie
+dans le pays.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! dans ce cas-là, reprit le
+cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore
+ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est
+passé, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées
+morues de rien du tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu,
+et pas même bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir
+de ce qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourtant, insista Lisée, il y a des
+chiens chez qui ça dure&nbsp;: ainsi le Turc du Vernois et le Samson de
+Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la
+pile.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne m'étonne pas&nbsp;: ce sont les
+plus forts du pays. Dès qu'une femelle s'échauffe, ils sont là et, comme
+les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux
+que ça se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore
+oubliée, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la
+chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La chiennerie, quand ça veut, c'est
+presque aussi cochon que l'humanité, affirma Lisée en manière de
+conclusion.</p>
+<p class="justify">Et il sortit du village et prit à travers champs le
+sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes,
+s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le
+regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant qu'il ne la
+renvoyât à la maison.</p>
+<p class="justify">Comme on était encore dans le temps de la chasse et
+que les travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour
+l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'après
+tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça commencerait son
+dressage.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les
+taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de
+son maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.</p>
+<p class="justify">Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant
+à la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la
+bonne bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
+se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à
+autre.</p>
+<p class="justify">Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait
+point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le
+jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais il
+n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête aussi
+rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se retourna
+pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas de
+charge&nbsp;; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
+yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.</p>
+<p class="justify">Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant
+plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des
+deux côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa
+colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens ici, viens&nbsp;! petit
+imbécile&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un dernier coup d'&oelig;il à la chienne qui gagnait
+la lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur
+à l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, Miraut
+revint lécher la main pendante du patron.</p>
+<p class="justify">On arriva à la coupe.</p>
+<p class="justify">Le petit chien, marchant dans les foulées de son
+maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en
+hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le
+transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
+douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut
+attendit, pensant qu'on allait jouer&nbsp;; mais dès qu'il vit que le
+maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre,
+les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après
+l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises
+il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne
+prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun
+résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les
+champs.</p>
+<p class="justify">Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment
+louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en
+attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et
+l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des
+explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa
+juvénile ardeur.</p>
+<p class="justify">De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et
+mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
+profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert,
+il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée
+fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée
+pour en attaquer une nouvelle.</p>
+<p class="justify">Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout
+joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
+la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et
+veulent déterrer les taupes&nbsp;; plus tard, quand ils sont de bonne
+race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le
+chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son
+compagnon&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez&nbsp;! attrape-le, le
+«&nbsp;boussot&nbsp;» <a name="fr_7"
+href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a>&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment, tu ne l'as pas
+encore&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! tu lances déjà, mon
+gaillard, y a du bon, alors, y a du pied&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut
+la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de
+ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le
+bois.</p>
+<p class="justify">Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la
+blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite
+jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la
+terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
+du sommeil de l'innocence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré petit voyou, s'écria Lisée en
+venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est
+déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle
+t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.</p>
+<p class="justify">Et, tout attendri par cette évocation et aussi par
+cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et
+l'emmena vers la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à
+se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se
+trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
+blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans
+son derrière de chien.</p>
+<p class="justify">Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait
+jamais battu auparavant.</p>
+<p class="justify">Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait
+apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard
+et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime
+reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que
+possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège
+dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point
+désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant
+l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se
+rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle
+dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait
+traîtreusement les côtes à coups de sabots.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte
+quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que
+lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le
+moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes,
+ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait
+continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le
+coussin, sous le poêle.</p>
+<p class="justify">Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de
+faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire,
+poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises
+et le canapé en lançant des vrraou et des pfff&hellip; aussi inoffensifs
+que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils
+s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune
+chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons
+amis qu'ils étaient.</p>
+<p class="justify">Mique aimait autant Miraut que ses petits&nbsp;;
+peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des
+jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.</p>
+<p class="justify">Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les
+puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait.
+Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou
+les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement
+la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
+l'avertissait en le priant de cesser.</p>
+<p class="justify">D'autres fois il la tirait violemment par la queue,
+ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
+secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût
+certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue
+et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se
+serait permis à son égard de semblables fantaisies.</p>
+<p class="justify">Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la
+maman pour l'enfant terrible qui a bon c&oelig;ur et qui sera fort, et
+elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il veut casser les reins à ma chatte,
+hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son
+c&oelig;ur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer
+les yeux en tendant les pattes en avant.</p>
+<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec
+vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le
+laisser-faire de la chatte&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui
+faisait rien&nbsp;! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la
+maison, une si bonne ratière&nbsp;! Elle partira dans les champs, comme
+çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la
+vermine dehors et en crèvera «&nbsp;pasqu'il&nbsp;» y aura un salaud de
+chien à la maison. Ah&nbsp;! mais non&nbsp;! tu sais, pas de ça. Tu as
+amené un chien, c'est bon&nbsp;; il est là, qu'il y reste, mais moi je
+veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie
+tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra
+chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est
+là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se
+balader si ça lui chante.</p>
+<p class="justify">Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand
+il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la
+grande remise, près de l'écurie des vaches.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner
+un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour
+la première fois les avantages de la claustration.</p>
+<p class="justify">Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la
+remise le petit chien&nbsp;; la manière forte convenait à son
+tempérament&nbsp;; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle
+interpella violemment Miraut&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, charogne&nbsp;! à la paille.
+Vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Celui-ci, qui espérait accompagner le patron,
+n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau,
+auprès de ses amis les chats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu vas obéir, sale
+bête&nbsp;? continua-t-elle.</p>
+<p class="justify">Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes
+ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie
+rosse&nbsp;: pas moyen de le faire obéir&nbsp;! Ah&nbsp;! tu as fait une
+belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il
+t'écoutera jamais à la chasse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les bêtes, c'est comme les gens, riposta
+Lisée&nbsp;; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore,
+sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi,
+comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de
+bon. Toujours aussi chameau&nbsp;! &hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est ça, recommence&nbsp;! C'est moi
+maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'écoute rien&nbsp;? tu vas
+voir&nbsp;! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Lentement, ayant bien compris que le patron prenait
+sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé
+sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
+s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon beau, viens avec moi, viens,
+continua Lisée&nbsp;; tu sais bien que je ne veux pas te battre,
+moi&nbsp;; allons nous coucher.</p>
+<p class="justify">Et, tenant son chien par le collier, le caressant,
+tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la
+queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.</p>
+<p class="justify">Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent
+une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise,
+toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La belle paire ricana-t-elle. Ah&nbsp;!
+je suis bien montée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua
+le chasseur.</p>
+<p class="justify">Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille
+qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher&nbsp;;
+puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le
+quitter.</p>
+<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui
+s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il
+voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une
+nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.</p>
+<p class="justify">Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de
+tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des
+yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier
+de l'emmener.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Reste&nbsp;! commanda assez
+énergiquement Lisée.</p>
+<p class="justify">Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait
+de trop sec, il ajouta, persuasif&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Couche-toi, mon petit, voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, n'entendant que le ton amical de cette
+suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur
+sa décision, se précipita de nouveau pour sortir&nbsp;; mais Lisée se
+hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande
+pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en
+désespéré.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'entends, reprit la femme, il fait
+un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te défends d'aller le toucher,
+ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout
+seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait
+pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu,
+ça lui fera la voix.</p>
+<p class="justify">Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte
+close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De
+temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était
+peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
+délivrer.</p>
+<p class="justify">Mais quand il entendit le martèlement des souliers de
+Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour
+tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il
+sauta contre la porte qu'il mordit de tout son c&oelig;ur et essaya même
+d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.</p>
+<p class="justify">Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent
+évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des
+inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt
+de rancune farouche&nbsp;; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte
+de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna
+sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse
+et finalement se coucha en rond et s'endormit.</p>
+<p class="justify">Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ,
+seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui
+s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que
+peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.</p>
+<p class="justify">Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la
+maison que le bruit des sabots de la patronne.</p>
+<p class="justify">Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister,
+qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et
+se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.</p>
+<p class="justify">Il ne s'amusa point à regarder les murs&nbsp;: bien
+que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à
+faire de ce côté&nbsp;; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à
+la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette
+matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à
+bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes
+chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui
+semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à
+l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de
+toutes ses pattes pour la faire ouvrir.</p>
+<p class="justify">Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne
+bougea&nbsp;; il gratta alors, rien ne changea&nbsp;; il mordit ensuite
+et ses dents s'enfoncèrent&nbsp;; lorsqu'il les retira, la porte resta
+close.</p>
+<p class="justify">Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte
+qui menaçait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! sale charogne, tu ne veux pas
+te coucher, attends un peu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande
+s'ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la
+main.</p>
+<p class="justify">Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite
+et s'était caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors
+d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
+l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.</p>
+<p class="justify">Il était imprudent de s'aventurer dans cette
+direction&nbsp;: Miraut se tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes
+efforts, mais rien ne fit céder les lourds battants de chêne, armés de
+clous.</p>
+<p class="justify">Et pourtant, peu de chose séparait le chien de
+dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de son
+reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant
+cococo&nbsp;!&hellip; cocodê&nbsp;! et le coq qui battait des ailes,
+faraud.</p>
+<p class="justify">Être si près du but et ne rien pouvoir&nbsp;! Un
+jappement de rage lui échappa.</p>
+<p class="justify">Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre
+de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit
+qu'à se meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint
+se rasseoir sur sa paille.</p>
+<p class="justify">Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se
+dépenser, de se répandre, le tenaillaient&nbsp;; il était nécessaire
+qu'il courût, qu'il portât quelque chose à sa gueule.</p>
+<p class="justify">Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se
+promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la pièce.</p>
+<p class="justify">Un morceau de bois le sollicita&nbsp;: il le mordit,
+le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille&nbsp;; il trouva ensuite
+un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua
+avec frénésie&nbsp;; puis il renversa divers paniers, sauta sur une
+table boiteuse, et, la fièvre de la recherche et de la découverte
+l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit
+des bonds de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula
+d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que
+las, éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
+remords, du sommeil du juste, parmi sa paille&hellip; fraîche au milieu
+d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa
+joie.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>CHAPITRE VI</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut aller chercher le chien pour lui
+faire manger sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu peux bien aller le quérir toi-même,
+ta rosse&nbsp;! répliqua la femme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toujours aussi fainéante&nbsp;! riposta
+de nouveau Lisée pour la piquer au vif.</p>
+<p class="justify">Blessée en effet, la Guélotte se redressa
+furibonde&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fainéante, moi&nbsp;! tu devrais bien
+avoir honte, grand vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme
+ça&nbsp;! mais tout ce matin je n'ai pas arrêté une minute de
+travailler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De la langue, compléta le chasseur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'y vais lui ouvrir à ta
+charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et
+que moi je ne suis plus rien que vot' domestique à tous les deux.</p>
+<p class="justify">Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant
+avec la remise.</p>
+<p class="justify">Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux
+écoutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.</p>
+<p class="justify">Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les
+bras au ciel, prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à
+témoin&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jésus&nbsp;! Marie&nbsp;! Joseph&nbsp;!
+Si c'est permis&nbsp;! Mais venez voir ce cochon-là, quel ménage il m'a
+fait&nbsp;! s'il est possible d'imaginer&nbsp;! Oh&nbsp;! mon Dieu, doux
+Jésus&nbsp;! qu'est-ce qu'on veut devenir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant
+que Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se
+demandant avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien
+avait bien pu se rendre encore coupable.</p>
+<p class="justify">Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les
+yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la
+porte, craignant fort la raclée.</p>
+<p class="justify">Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt
+éclata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et
+lui découvrait les chicots.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ben&nbsp;! bon Dieu&nbsp;! celle-là,
+elle est bonne&nbsp;! Quel sacré commerce a-t-il fait&nbsp;? Comment
+diable a-t-il bien pu s'y prendre&nbsp;?</p>
+<p class="justify">La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique.
+Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
+rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux fond de
+culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris de peaux de
+lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux
+antiques balais, des paniers percés, un sac qui ne l'était pas moins,
+une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille,
+très vieille puisque c'était celle dont Lisée se servait quand il
+faisait son service militaire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben&nbsp;! m'est avis qu'il n'a pas
+perdu son temps, lui non plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Murie&nbsp;! charogne, canaille&nbsp;!
+chameau&nbsp;! rageait la Guélotte. Oh&nbsp;! mes peaux de lapins&nbsp;!
+mes trois peaux de lapins&nbsp;! Il les a déchirées et bouffées, le
+cochon&nbsp;! trois peaux de lapins qui valaient bien six
+sous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où étaient-elles&nbsp;? questionna
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Elles étaient pendues à une solive du
+plafond.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faut pas essayer de me monter le
+coup&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te dis que si&nbsp;! Je te jure que
+si&nbsp;! Tiens, regarde à ces clous, il en reste encore des morceaux,
+la déchirure est toute fraîche.</p>
+<p class="justify">Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait
+décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort.
+Comment avait-il bien pu s'y prendre&nbsp;? Il est vrai qu'elles
+pendaient un peu. Mais, tout de même&hellip;</p>
+<p class="justify">Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec
+sa queue.</p>
+<p class="justify">À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il
+avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son
+élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au
+passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa chute.</p>
+<p class="justify">Combien de fois avait-il dû essayer avant de
+réussir&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mystère&nbsp;! mais les peaux de lapins l'avaient, à
+coup sûr, rudement tenté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il aimera le poil, conclut le chasseur.
+Gare aux lièvres&nbsp;! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que
+jeunesse se passe&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et mes peaux de lapins&nbsp;? glapit la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tes peaux de lapins, tes peaux de
+lapins&nbsp;!&hellip; M&hellip; pour tes peaux de lapins&nbsp;! Une
+autre fois tu les iras suspendre à la panne faîtière de la grange&nbsp;:
+il n'ira probablement pas les y décrocher.</p>
+<p class="justify">La femme se tut&nbsp;; toutefois, lorsque Miraut
+passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins
+un solide coup de sabot dans les côtes.</p>
+<p class="justify">Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée,
+elle ajouta&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y restera dans sa saleté avec ses
+cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera&nbsp;: ce n'est
+pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un
+ton conciliant.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à
+qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros
+mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de
+mal et se mettre enfin debout.</p>
+<p class="justify">Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle
+fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau
+chaude était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour
+de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, les
+couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il «&nbsp;allure&nbsp;», ce
+goinfre-là&nbsp;? ronchonna la Guélotte, il n'est donc jamais
+content&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les
+petits mots d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement
+poser son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait
+le genou en ayant l'air de dire&nbsp;: «&nbsp;Hé&nbsp;! ne m'oublie
+pas&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le
+braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se
+frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre,
+il se remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement,
+s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.</p>
+<p class="justify">On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas,
+étonné qu'il eût été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la
+table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les
+yeux mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier
+qu'il mastiquait consciencieusement.</p>
+<p class="justify">Elle jeta un cri de rage et se précipita sur
+lui&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miséricorde&nbsp;! Mes souliers du
+dimanche&nbsp;! râla-t-elle.</p>
+<p class="justify">La moitié de l'empeigne était percée comme une
+écumoire et de petits morceaux manquaient.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est les dents qui le tracassent,
+essaya de dire Lisée pour l'excuser.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme
+s'était armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il
+s'était réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer
+sa conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se
+traduisait par un débit chez le cordonnier.</p>
+<p class="justify">À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre
+les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura
+entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas fichu
+à la porte séance tenante.</p>
+<p class="justify">Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui
+demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes,
+elle en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme
+punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la remise.</p>
+<p class="justify">Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui
+se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les
+portes.</p>
+<p class="justify">De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où,
+mû par son farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et
+minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.</p>
+<p class="justify">La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la
+porte de communication, une chatière avec battant refermant le trou
+avait été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite,
+selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête ou
+l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle elle se
+glissait.</p>
+<p class="justify">Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien
+que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que
+Miraut, explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son
+nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu,
+laissant entrevoir un coin de l'écurie.</p>
+<p class="justify">Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux,
+partant plein d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette
+et engagea la tête dans le trou&nbsp;: son émotion grandit, mais le
+battant qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le
+gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de toutes ses
+forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que par une méchante
+ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup
+rouler sur son derrière. Il en fut légèrement estomaqué, mais ne
+s'arrêta pas longtemps à chercher les causes de cette catastrophe,
+l'ouverture libre le sollicitant trop vivement.</p>
+<p class="justify">Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le
+long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le
+regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et
+toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les
+émanations puissantes l'intriguèrent extrêmement.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! passer par ce trou&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du
+poitrail, mais il ne put aller plus loin.</p>
+<p class="justify">Cependant, la tentation était trop forte&nbsp;; il
+passerait. Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à
+briser afin d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
+s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah&nbsp;! quelles
+odeurs&nbsp;! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums
+composites&nbsp;: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
+volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au fond,
+dans cette prison à claire-voie&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Oh&nbsp;! oh&nbsp;! Ceci sentait meilleur encore que
+tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de
+leurs yeux ronds à reflets rouges.</p>
+<p class="justify">Prudemment, il avança le nez contre le treillis,
+étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres
+bizarres qu'il ne connaissait point.</p>
+<p class="justify">Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen
+prolongé, frappa violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela
+claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en
+arrière, alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
+surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un coup de
+pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un aboi sonore.
+Alors les lapins, épouvantés également, se mirent tous en ch&oelig;ur
+et, comme s'ils eussent été pris d'une subite folie, à sauter dans la
+cage, et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer et se
+mordre en poussant des piaillements suraigus.</p>
+<p class="justify">Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance,
+Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin
+dont il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre,
+selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à
+peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge,
+royalement heureux, l'&oelig;il brillant, arrondi, salivant de joie,
+prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se
+reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et volter les
+lapins comme une bande de fous, tandis que les b&oelig;ufs regardaient
+tout cela en meuglant.</p>
+<p class="justify">Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent
+du perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se
+fourrer&nbsp;; le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des
+roc-co-co, co-co-dê&nbsp;! furibards, et Miraut, qui ne savait plus
+auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons
+camarades, voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et
+ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement trois
+lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière dans
+l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup de mâchoire
+qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir
+se relever, tandis que toutes les autres bêtes de l'écurie, chacune en
+son langage, criaient à qui mieux mieux.</p>
+<p class="justify">Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui
+se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par
+la remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable,
+Miraut, l'&oelig;il en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
+frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés tournaient et
+retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la géline
+mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques
+gloussements d'agonie.</p>
+<p class="justify">Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes,
+qu'il avait mal agi&nbsp;? Nul ne sait&nbsp;; en tout cas, il saisit
+certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se
+faufiler entre les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en
+vain.</p>
+<p class="justify">La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le
+collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé,
+tapait sur la bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux
+mains, à grands coups de pied ensuite.</p>
+<p class="justify">Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le
+coupable à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte
+des dégâts.</p>
+<p class="justify">Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges,
+ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de
+glousser et de piauler, gisait raide sur les pavés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;T'auras bien de la chance si tes petits
+lapins ne crèvent pas, conclut la Phémie&nbsp;; pour quant aux poules,
+c'est la première, mais ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont
+goûté&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu, mon Dieu&nbsp;! se lamentait
+la Guélotte, ma meilleure «&nbsp;ouveuse&nbsp;»<a name="fr_8"
+href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a>&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, conseillait l'autre, puisque ton
+soulaud de mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je
+t'ai dit&nbsp;: donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée
+et personne ne saura rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est ce qu'il y a de mieux à faire,
+convint la paysanne&nbsp;; je vais lui en griller une tout de suite.</p>
+<p class="justify">Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par
+les pattes.</p>
+<p class="justify">La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur
+le feu&nbsp;; mais au moment où elle jetait le beurre dedans pour le
+faire chauffer, Lisée rentra inopinément.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, tiens, tiens&nbsp;!
+s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas
+là, on se soigne. Ça ne m'étonne plus que tu te portes bien&nbsp;!
+Qu'est-ce que vous êtes encore en train de fricoter vous deux&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Regarde donc ce que ta rosse m'a fait,
+répliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de
+mes lapins.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dis-moi un peu ce que tu allais faire
+cuire&nbsp;! Il me semble que ça ne t'empêche pas de te soigner, sacrée
+gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah&nbsp;! fichtre
+non&nbsp;! tout pour la gueule&nbsp;! Eh bien, répondras-tu&nbsp;? Tu
+dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu
+voulais manger avec ton pain. En voilà de la pitance&nbsp;! &mdash; Et
+toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, tu vas me faire le
+plaisir de foutre ton camp&nbsp;; je commence à en avoir assez de tes
+histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut,
+marmonnant en lui-même&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on la laissait sortir aussi, cette
+bête, elle ne ferait pas de sottises&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu
+avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence&nbsp;;
+puis, craignant que son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha
+l'éponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux
+travaux du ménage.</p>
+<p class="justify">Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la
+remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du
+poêle. Pour elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle
+tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre haute
+que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se fut
+assurée qu'il dormait profondément.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit,
+le lendemain matin.</p>
+<p class="justify">Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un
+tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller
+faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
+sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.</p>
+<p class="justify">Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le
+pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
+retira vivement, sentant le mouillé et le froid.</p>
+<p class="justify">Il se pencha&nbsp;: un liquide jaunâtre, verdâtre
+emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de plus près,
+flaira&hellip;</p>
+<p class="justify">Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce,
+l'interpella&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il y a encore&nbsp;? Tu as
+au moins cassé ton sabot&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, répondit Lisée, mais il y a de
+l'eau dedans. Comment que ça se fait&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De l'eau dedans&nbsp;! Qu'est-ce que tu
+chantes&nbsp;? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes
+sabots&nbsp;? Il ne pleut pas ici&nbsp;; tu es encore saoul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Elle s'approcha, puis s'exclama&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah grand serin&nbsp;! ah&nbsp;! c'est au
+moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbécile, c'est de la
+pisse&nbsp;! C'est sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura
+arrosés, tes sabots. C'est au moins une pièce bien mise et voilà la
+première fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement
+recommencer tous les jours&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait
+à examiner le liquide.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Trempe ton doigt et tu goûteras,
+continua la Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus,
+après.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Savoir, reprit Lisée jouant
+l'incrédulité, si c'est le chien ou les chats&nbsp;; un chien, ça pisse
+davantage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis
+assez, dis-lui de repiquer un coup.</p>
+<p class="justify">Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de
+raconter l'histoire à tout le village.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut&nbsp;! appela Lisée, presque
+convaincu, viens ici&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.</p>
+<p class="justify">Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le
+saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et
+renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la
+voix d'un air courroucé&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu
+as fait là&nbsp;! hein&nbsp;? Que je t'y reprenne&nbsp;! acheva-t-il en
+levant la main et en le menaçant.</p>
+<p class="justify">Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de
+menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
+demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, le
+traitait comme la patronne.</p>
+<p class="justify">Lisée ne frappa point, les grandes corrections
+n'étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance
+avait certainement plus de part que la mauvaise volonté.</p>
+<p class="justify">Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses
+talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout
+prix reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien
+qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faudra pas recommencer, hein&nbsp;?
+demanda le maître, conciliant.</p>
+<p class="justify">Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla
+du derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux
+pieds, il se rendait, une vannette à la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne
+recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse
+au fond de les voir si vite réconciliés.</p>
+<p class="justify">Miraut suivit docilement Lisée, observant
+soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et
+des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la
+nuit pour les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en
+attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant
+vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les mordant et les
+faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même jeu que Lisée.</p>
+<p class="justify">L'après-midi, il le suivit aux champs.</p>
+<p class="justify">Il longea quelques murs aux pierres odorantes
+compissées par des confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un
+plaisir évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou
+moins secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
+des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit
+jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son maître, une
+demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux alentours.</p>
+<p class="justify">C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient
+guère. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser
+venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en lui
+croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des jappements
+furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pût les atteindre
+en sautant en l'air, ils faisaient un détour et s'en allaient passer
+près d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui
+recommençait le même manège.</p>
+<p class="justify">Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique
+qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou
+gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre
+eux et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la
+ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents
+circuits investigateurs.</p>
+<p class="justify">Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air,
+les perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue
+d'un demi-pied et soufflant comme un phoque.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu es mieux, maintenant&nbsp;! ricana le
+braconnier. Ça t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour
+les chiens de chasse.</p>
+<p class="justify">Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant
+le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les
+pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
+voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance
+en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, l'autre modeste et
+conciliant, mais digne tout de même parce que Lisée était là.</p>
+<p class="justify">Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta
+qu'une demi-minute, car il repartait à sa pâture&nbsp;; Tom fut plus
+prolixe de démonstrations amicales et de jeux particuliers qui
+indiquaient soit une extrême perversité de civilité, soit une très
+grande innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à
+cause de son poil long et malpropre assez souvent&nbsp;; du seuil de sa
+porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. Lisée ne
+prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour Miraut cela
+comptait autant que la soupe et les raclées de la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par
+les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une
+porte ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'&oelig;il
+d'inspection alimentaire&nbsp;: les assiettes des chats qu'on laisse
+d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses soins,
+il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de
+pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard qui l'appelait et le
+caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son maître.</p>
+<p class="justify">L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se
+retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui dire&nbsp;:
+«&nbsp;Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t'inquiète pas&nbsp;», puis
+repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations.</p>
+<p class="justify">Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée
+l'attendit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! petit rouleur, tu ne peux
+donc pas me suivre&nbsp;? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou
+l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les côtes si
+tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour
+toi.</p>
+<p class="justify">Ce discours ne convainquit point Miraut et ils
+rentrèrent.</p>
+<p class="justify">Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une
+casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita
+intérieurement de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour
+faire l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de
+ne point prendre au préalable conseil de la patronne.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;On n'y goûterait jamais, sans des malheurs
+(&nbsp;?) comme ça&nbsp;», pensa-t-il. Et il s'enquit, par
+reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura
+qu'elle n'était point trop chaude, recommandant en outre à sa femme de
+ne saler que très peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous
+les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands
+gâtent le nez des chiens de chasse.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda
+après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce
+qui excita la colère et lui attira de vertes répliques de sa
+conjointe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À ta place, répliqua-t-il, toujours de
+bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais
+quelques <em>De Profundis</em> et deux ou trois chapelets pour le repos
+de son âme.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, moque-toi encore de la religion,
+vieux damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourvu que tu n'y sois pas avec moi,
+c'est tout ce que je demande&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La conversation dévia parce que la Guélotte venait de
+jeter sur le plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de
+dépiauter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne jette pas ces os-là au chien,
+conseilla Lisée&nbsp;; ils ne sont pas bons pour lui&nbsp;; d'abord, il
+ne les mangera pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas pour lui, c'est pour les
+chats, mais il ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas
+y toucher.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne
+contiennent pas de moelle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, c'est la viande qui est autour
+qu'il faudra servir à ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os,
+pour lui faire plaisir et à toi aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On ne t'en demande pas tant, je te dis
+de ne pas les lui donner.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les
+mangeât pas, reprit la femme qui s'excitait&nbsp;; eh bien&nbsp;! s'il
+les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain
+matin.</p>
+<p class="justify">Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était
+accouru immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le
+croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'avais-je pas prédit&nbsp;? cria Lisée
+triomphant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je lui achèterai des gigots, à ta
+charogne&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était
+revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se
+décidait à les ronger et à les avaler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah ah&nbsp;! ricana la femme à son tour,
+il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc
+maintenant&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, s'étonna Lisée&nbsp;; c'est
+bien la première fois que je vois un chien de chasse manger des os de
+volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de
+plus. Ah&nbsp;! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui,
+c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
+décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré qu'il
+n'y touchât pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ton chien de race&nbsp;! pure
+porcelaine&nbsp;; donné de confiance. Belle race, ma foi&nbsp;! Ça fera
+une jolie cagne&nbsp;: un sale bâtard de chien que tu t'es laissé
+enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez&nbsp;! coupa Lisée, n'autorisant
+pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tué
+une poule et tu l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te
+plaindre si jamais il tord le cou à une deuxième.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si jamais il ose recommencer, menaça la
+Guélotte, je te jure bien que je l'assommerai à coups de trique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi je te promets que si la trique
+est encore là quand j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grande brute, assassin&nbsp;!
+hurla-t-elle, en se levant de table.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qui frappe par le bâton doit crever sous
+le bâton&nbsp;! a dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de
+chrétien, sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la cause les
+paroles du Sauveur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a pas de danger qu'il avale une
+boulette ou qu'une voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des
+Martin. Ah&nbsp;! non, je n'aurai pas cette veine&nbsp;: ce qui ne vaut
+rien ne risque rien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ferais mieux de préparer mes souliers
+et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume
+de bonne heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de
+Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine
+de livres de foin&nbsp;: ce sera autant que je n'aurai pas à débourser à
+l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu te saouleras avec l'argent et tu
+tâcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En tout cas, conclut Lisée, je ne
+ramènerai sûrement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau
+comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas
+qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas là&nbsp;; je ne tiens
+pas à ce qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne
+enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté&nbsp;; il faut
+qu'il puisse courir à son aise&nbsp;: il y a de la place devant la
+maison et dans le verger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ira bien où il voudra. Je m'en moque
+pas mal&nbsp;! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez
+heureuse&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de
+très bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le
+maître, l'avait accompagné partout&nbsp;: à l'écurie, à la grange, chez
+Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron
+allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la
+partie&nbsp;; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut,
+enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis et
+Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.</p>
+<p class="justify">Il aboya, croyant à un oubli&nbsp;; mais le roulement
+de la voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses
+appels.</p>
+<p class="justify">Du moins il put le croire&nbsp;; cependant ce n'était
+point par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre
+avec les chats.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est toujours imprudent, quand on est
+en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout
+maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
+automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent
+dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du
+vent que c'est bernique pour les reconnaître et revoir jamais les
+salauds qui ont fait le coup.</p>
+<p class="justify">Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait
+eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant
+par derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de
+voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.</p>
+<p class="justify">D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur,
+facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre,
+surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs,
+plutôt sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
+instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer une
+laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait
+jamais où.</p>
+<p class="justify">Ces observations et réflexions que Lisée avait
+formulées chez lui maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de
+l'esprit de la Guélotte&nbsp;; c'est pourquoi, flattée d'un vague
+espoir, dès qu'elle jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du
+village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de
+la rue et le lança dehors avec un coup de savate, en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en le retrouver tant que tu voudras
+et reste en route si tu peux.</p>
+<p class="justify">Miraut ne perdit pas une minute&nbsp;; il flaira par
+toute la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une
+flèche.</p>
+<p class="justify">Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à
+côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de
+Velrans, rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
+secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes
+s'appuyer sur ses jarrets.</p>
+<p class="justify">Violemment surpris, il se retourna plus prompt que
+l'éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son
+langage, jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
+frétillant de la queue, s'écrasant, l'&oelig;il plein de joie de l'avoir
+si vite retrouvé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;!
+jura Lisée en se grattant la tête&nbsp;; sacré petit salaud&nbsp;!
+Qu'est-ce que je vais faire de toi&nbsp;? C'est au moins ma rosse de
+femme qui t'a lâché trop tôt. Elle l'aura fait exprès, pour sûr. Elle
+savait bien que tu viendrais&nbsp;; ah&nbsp;! «&nbsp;la
+chameau&nbsp;!&nbsp;» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait pas
+fâchée qu'il t'arrive<a name="fr_9" href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a>
+malheur.</p>
+<p class="justify">Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content
+au fond de cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se
+demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa
+route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la
+journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre au retour.</p>
+<p class="justify">Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être
+absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans
+doute à s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien embêtant, ça&nbsp;!
+ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner à Longeverne pour te
+ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le
+«&nbsp;calandau&nbsp;». Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille
+au pays&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la
+direction du moulin de Velrans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! s'exclama-t-il au bout d'un
+instant&nbsp;: j'ai trouvé, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui
+jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en
+classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous.</p>
+<p class="justify">Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à
+mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit
+la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui
+apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
+d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son maître
+s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne
+fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestées de
+provisions, le reconduisirent à son logis.</p>
+<p class="justify">De fait, comme elle partageait en pâtons pour la
+mettre en vannettes la pâte emplissant sa «&nbsp;maie&nbsp;», la
+Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte
+s'ouvrir et deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du
+jeune chien qu'ils tenaient en laisse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous ramenons le toutou,
+expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a passé au moulin et qui nous a dit de
+vous le reconduire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Fermez donc la porte&nbsp;! cria la
+Guélotte&nbsp;; ma pâte va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore
+sa sale charogne qui en sera cause. Ah&nbsp;! s'il avait au moins pu le
+suivre et qu'un brave imbécile de voleur l'ait ramassé&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une
+autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
+pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après
+avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle
+aussi rapiate, en faisant claquer la porte.</p>
+<p class="justify">Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient
+mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien
+vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines
+et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui
+recouvrait la pâte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Veux-tu bien fiche ton camp, sale
+voleur&nbsp;! s'écria la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Et, saisissant un raim<a name="fr_10"
+href="#ft_10"><sup>[10]</sup></a> de coudre, elle en cingla le chien,
+qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme
+aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets
+courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied
+réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois
+que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son
+service. Esseulé, il erra autour de la maison.</p>
+<p class="justify">Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur
+où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
+consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique
+qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule.
+Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte
+l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un
+coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La
+chasse, c'est la chasse&nbsp;: il n'y a plus, quand une proie conquise
+est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être
+plus tard&nbsp;; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière
+et regarda la rue.</p>
+<p class="justify">Par peur, par dés&oelig;uvrement, par besoin de
+crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître,
+rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui
+passaient&nbsp;: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y
+prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient
+en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La
+patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à
+la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de
+japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.</p>
+<p class="justify">Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne
+trouva rien&nbsp;; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui
+brandit son balai en s'élançant de son côté&nbsp;; ensuite de quoi,
+comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son
+estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de
+faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.</p>
+<p class="justify">Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de
+portes étaient fermées&nbsp;; les gamins, dont les poches étaient
+bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre
+une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui
+donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur
+avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.</p>
+<p class="justify">Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa
+quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau
+de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu
+trop près du nid des poules&nbsp;; puis, fatigué de sa tournée
+infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du
+braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.</p>
+<p class="justify">Las&nbsp;! Il était bien question de pâtée à cette
+heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses
+cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à
+très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
+béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait
+précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé
+pour cet usage.</p>
+<p class="justify">Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce,
+excitant plus fortement encore l'appétit du toutou&nbsp;; mais la grande
+queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui,
+pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa
+maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche
+en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée
+«&nbsp;d'échines&nbsp;»<a name="fr_11" href="#ft_11"><sup>[11]</sup></a>
+à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint
+devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en
+modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu as faim, charogne&nbsp;!
+c'est bien fait&nbsp;: crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il
+te donne, fallait aller avec lui.</p>
+<p class="justify">Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce
+langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le
+réexpulsa violemment de la pièce et de la maison&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, du vent, et vivement&nbsp;:
+nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin&nbsp;; va
+chasser, puisque tu es fait pour ça&nbsp;!</p>
+<p class="justify">De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que
+l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit
+parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le
+balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec
+ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.</p>
+<p class="justify">Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout
+de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée
+de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de
+foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur
+les pattes de derrière.</p>
+<p class="justify">Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de
+voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien
+d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins
+immédiats&nbsp;; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de
+grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le
+nez.</p>
+<p class="justify">La Bellone était une amie et une puissance. Elle
+pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu
+contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première
+sortie&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des
+courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le
+cou&nbsp;; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui
+avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin
+ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur,
+émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses
+narines&nbsp;; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la
+chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait
+inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en
+forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et
+filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
+connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons
+familiers.</p>
+<p class="justify">Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du
+chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière,
+puis cherchait de nouveau&nbsp;; enfin il repartit encore une fois.</p>
+<p class="justify">Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir
+vaqué à ses affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait
+maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
+déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.</p>
+<p class="justify">Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait
+rencontré en allant, il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour
+en repassant par Velrans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne vas pas partir sans trinquer,
+affirma le chasseur&nbsp;; ce serait me faire affront.</p>
+<p class="justify">On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans
+une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait
+de la brièveté de sa visite&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais, faut pas que je
+m'attarde&nbsp;; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramène un
+cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne
+faut pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.</p>
+<p class="justify">À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé,
+comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le
+voir. Il était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en
+poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia la
+ficelle et il mît sa tête au trou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un verrat, prévint Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Te l'a-t-on garanti comme étant bien
+châtré&nbsp;? s'inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal
+«&nbsp;affûtés&nbsp;», la viande n'est pas bonne et empoisonne le
+pissat.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La Fannie me l'a vendu de confiance,
+affirma Lisée.</p>
+<p class="justify">Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant,
+lui ouvrant la gueule. C'était une jolie petite bête, toute
+grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il
+a une bonne bille&nbsp;; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne
+peut pas s'y fier.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, confirma Lisée, sa gueule me
+revenait et je l'ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de
+plus&nbsp;; avec mon chien, ma femme, nos trois chats&hellip; comptons
+voir, voyons&nbsp;: Miraut, un&nbsp;; ma femme, deux&nbsp;; la Mique,
+trois&nbsp;; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci, comment
+que je vais l'appeler&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Puisqu'il a une si bonne cafetière,
+appelle-le Caffot, conseilla Pépé&nbsp;; c'est le nom qu'on donnait
+jadis aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c'est assez bon
+pour un cochon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça fait donc six bêtes dans la boîte,
+sans compter les poules&nbsp;; mais Miraut se charge de les
+éclaircir.</p>
+<p class="justify">Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la
+cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une
+bouteille de derrière les fagots.</p>
+<p class="justify">Pépé en était à son vingtième capucin&nbsp;; il
+annonça la chose non sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en
+saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut.</p>
+<p class="justify">Lisée en était satisfait, très satisfait&nbsp;; il
+narra même avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il
+serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de
+femme ne professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur
+rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure que
+possible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! renchérit Pépé, elles sont
+toutes les mêmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on
+pouvait se passer d'elles.</p>
+<p class="justify">Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne,
+absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les
+années où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
+gibier pour doubler au moins le prix du permis.</p>
+<p class="justify">Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma
+d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être
+par son absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement,
+qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si ça
+devenait nécessaire.</p>
+<p class="justify">Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir,
+et Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez
+Philomen la voiture et le cheval&nbsp;; puis, comme il est coutume de le
+faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son
+ami à manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
+terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le
+café par la même occasion.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et
+grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que cette grande bringue peut
+bien foutre chez moi&nbsp;? ronchonna-t-il, en apercevant, par la
+fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je
+gagerais bien qu'il y a encore du Miraut là-dessous.</p>
+<p class="justify">De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n
+avait pas même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui
+brandissant sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse
+était, paraît-il, rongée, lui beuglait au visage&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule
+que ta sale «&nbsp;murie de viôce&nbsp;» m'a tuée&nbsp;! Et il m'a
+«&nbsp;effarianté&nbsp;» toutes les autres&nbsp;; il m'en manque encore
+deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi&nbsp;!
+Ah&nbsp;! tu veux des chiens, tu en veux&nbsp;! eh bien, paye&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que
+c'est mon chien qui a tué celle-ci&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je suis sûre, tu en as du
+toupet&nbsp;! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur
+courait après, il y a la servante du curé et les filles de chez Tintin
+qui lavaient la buée et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris à
+la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l'avait déjà à moitié
+déplumée et il était en train de la manger&nbsp;: la preuve, c'est
+qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque
+de ses dents. Tu diras peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je
+suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Combien vaut-elle, ta poule&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était ma meilleure ouveuse&nbsp;: elle
+faisait un &oelig;uf tous les jours&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne te demande pas un <em>Libera
+me</em> ni un <em>De Profundis</em>, je te demande combien tu veux de ta
+poule&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et maintenant qu'ils valent vingt sous
+la douzaine&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;&hellip; Turellement, je vais te payer
+tous les &oelig;ufs qu'elle t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées
+de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là
+jusqu'à la douzième génération. Une poule, nom de Dieu&nbsp;! c'est une
+poule. Combien vaut-elle&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quat'francs&nbsp;! rugit la vieille
+fille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une crevure comme ça qui ne pèse pas
+deux livres&nbsp;! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te foutrais
+de moi, par hasard&nbsp;? Elle vaut trente-cinq sous, à peine. Je t'en
+donne trois francs ou rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est malheureux, larmoya la Phémie en
+empochant les trois pièces. Dire qu'une charogne de chien&hellip; mais
+s'il revient, je lui casserai les reins&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu
+verras s'il se trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues de
+prunes. Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait,
+emportant sa volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je
+crois&nbsp;; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le
+plaisir de la laisser ici, hein&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! comme tu voudras, je voulais
+l'encrotter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'en charge, répliqua le chasseur qui
+aussitôt commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la mettre à
+la casserole. Ça fera un plat de plus et Philomen en profitera,
+ajouta-t-il.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait
+de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
+prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter à sa
+hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, après
+s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à la
+cuisine.</p>
+<p class="justify">Philomen entrait justement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un
+ton autoritaire et s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus
+longtemps un vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en
+avons pas les moyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut voir, atermoya Lisée, je vais
+d'abord le corriger.</p>
+<p class="justify">Et, suivi de Philomen, mis au courant de la
+situation, ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.</p>
+<p class="justify">Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé,
+n'osa même point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le
+poil tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur
+la paille, les regardant d'un &oelig;il rouge et chargé d'angoisse.</p>
+<p class="justify">Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la
+parole à Lisée qui allait gronder et tempêter.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais il est vide comme un sifflet, ce
+chien&nbsp;! constata-t-il. Il n'a sûrement pas bouffé depuis hier au
+soir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de Dieu&nbsp;! c'est pourtant
+vrai, jura Lisée à son tour. Ah&nbsp;! la sacrée vache&nbsp;! Laisser
+une bête avoir faim&nbsp;! Ça n'est pas étonnant qu'il coure les poules
+s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est
+la faute du chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Attends un peu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ils rentrèrent à la cuisine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe
+le chien a mangée aujourd'hui&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;De la soupe&nbsp;; bien sûr que j'y en
+ai fait&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et avec quoi, s'il te plaît&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te demande avec quoi, sacrée
+garce&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! et puis est-ce que j'ai eu le
+temps, moi, j'ai fait au four, j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé
+le ménage, fait le souper&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça va bien, donne-moi le pain&nbsp;;
+c'est moi qui vais lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au
+sujet de la poule, c'est à celui-ci que tu auras affaire.</p>
+<p class="justify">Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son
+solide brodequin ferré.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si le chien avait eu l'estomac plein, il
+n'aurait pas eu l'idée de boulotter une poule, et je veux t'apprendre,
+moi, à laisser les bêtes crever de faim&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à
+enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement
+ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
+premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus
+tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur
+création.</p>
+<p class="justify">De même qu'une vache qui a découvert un passage à
+travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y
+passer à nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans
+éprouver le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au
+premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se
+bien tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne
+seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela se
+conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, s'associaient bien
+plus vivement en lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte,
+de capture et de repas que le souvenir de la rossée subie pour ses
+méfaits. Le premier acte venait de lui, était actif et quasi volontaire,
+le second n'était que passif et ne pouvait se rattacher au premier que
+par des liens très ténus dont le plus fort était celui de consécutivité.
+Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié
+précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. C'est
+pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus qu'à lui donner
+la chasse.</p>
+<p class="justify">Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa
+botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son activité avait
+rassemblés, il n'aspirait qu'à un but&nbsp;: sortir.</p>
+<p class="justify">Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie,
+solidement réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune
+incursion de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder
+qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
+fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds
+au-dessus du sol.</p>
+<p class="justify">Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha
+d'abord à atteindre la fenêtre&nbsp;; il tenta plusieurs élans inutiles,
+accrocha tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur
+de l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à
+terre.</p>
+<p class="justify">Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était
+de chêne et massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans
+laquelle on l'avait taillée.</p>
+<p class="justify">Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît
+colossal, démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à
+quoi bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un
+chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque
+rien des contraintes domestiques.</p>
+<p class="justify">Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte,
+juste à l'endroit où il sentait quelques filets d'air glisser entre le
+seuil et le cadre de bois.</p>
+<p class="justify">Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien
+peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le
+gênait énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant,
+les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet
+organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez le chien
+qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir
+et diminuer leur admirable flair.</p>
+<p class="justify">Miraut cependant commença et mordilla la coupante
+arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout
+d'une heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit
+claquer la porte de la cuisine.</p>
+<p class="justify">Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte.
+Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à
+la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance&nbsp;; s'ils
+eussent été là, il se fût abstenu&nbsp;; en leur absence et loin du
+châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à
+contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui
+rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était
+arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement
+besogner.</p>
+<p class="justify">Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à
+son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il
+bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte
+furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à
+pleine gorge&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens voir maintenant ce qu'il
+fait&nbsp;: il est en train de ronger la porte de dehors.</p>
+<p class="justify">Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du
+dégât. Évidemment, on ne pouvait nier&nbsp;; il para la querelle en
+déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande
+de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.</p>
+<p class="justify">Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et
+se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait
+l'&oelig;il et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en
+s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du
+devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal,
+obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
+mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon
+qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et
+grave.</p>
+<p class="justify">Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de
+la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne
+pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait
+comment&nbsp;! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la
+clef des champs.</p>
+<p class="justify">Et deux heures après, tous les gamins du pays
+cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le
+troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un
+putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en
+avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de
+sang.</p>
+<p class="justify">Le fait en lui-même était exact&nbsp;: Miraut avait
+une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et
+la Phémie et Lisée qui rentrait&nbsp;: chacune des femmes voulant crier
+plus fort que l'autre.</p>
+<p class="justify">Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui
+opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner,
+et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.</p>
+<p class="justify">Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui
+tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la
+Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était
+le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de
+la remise.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle
+chante, cette vieille déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule,
+qu'il s'est ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu
+viendras grogner après.</p>
+<p class="justify">Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie
+se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas
+eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.</p>
+<p class="justify">Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et
+n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'expérience acquise,
+elle essaya de prendre son mari par la douceur.</p>
+<p class="justify">Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à
+la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de
+l'eau salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
+plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout seul.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois
+bien que nous ne pouvons pas garder cette bête&nbsp;: elle va nous faire
+arriver toutes sortes d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de
+poules qu'il nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il
+s'arrêter&nbsp;? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
+voisins&nbsp;: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
+t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau en
+acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en&nbsp;! c'est ce
+qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le&nbsp;! Fiche-lui dans les
+côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas
+le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce ne serait pas plus propre de le tuer,
+et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé
+au fond à ne pas s'en séparer. Attendons un peu&nbsp;! Je vais avoir
+l'&oelig;il sur lui dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté
+des gélines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire
+comprendre qu'il n'y doit pas toucher.</p>
+<p class="justify">Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les
+bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
+étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un (on ne
+disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de serpe.</p>
+<p class="justify">Lisée remit les choses au point, et Philomen
+réfléchit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, exposa-t-il sans autre
+préambule, cette histoire-là est bien emm&hellip;bêtante. Dès qu'il
+manquera une poule quelque part, tu peux être sûr qu'on accusera ton
+chien, et il aura beau être innocent, tu pourras prouver qu'il n'est
+pour rien là dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que
+ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez
+fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les
+boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vois bien que tout chacun va nous
+tomber dessus, appuya la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, mon vieux, tâche d'avoir
+l'&oelig;il. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un
+jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas,
+si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête&nbsp;: les uns,
+c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se
+défendre et peuvent grimper aux arbres&nbsp;; d'autres préfèrent les
+lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus&nbsp;; d'autres se
+mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont
+bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs
+d'un seul coup&nbsp;; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne
+que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire&nbsp;: comme
+on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait
+malade&nbsp;; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il
+«&nbsp;course&nbsp;» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière
+lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel&nbsp;; dis-lui
+qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier&nbsp;; pour une pièce
+de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
+tranquille.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Las, moi&nbsp;! quarante sous encore de
+jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait
+une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.</p>
+<p class="justify">Lisée se rendit au conseil de son ami, et le
+surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit
+la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa
+faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces
+courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.</p>
+<p class="justify">Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya
+immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les
+mâchoires.</p>
+<p class="justify">Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se
+précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le
+dehors&nbsp;: quelque chose le préoccupait et le gênait.</p>
+<p class="justify">Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une
+courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et
+retomba.</p>
+<p class="justify">Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se
+rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues&nbsp;;
+mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose
+d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait
+agréable de mastiquer avec les dents&nbsp;; toutefois, l'impression de
+gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à
+faire sauter cette entrave agaçante.</p>
+<p class="justify">Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour
+lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais
+naturellement Lisée n'accéda point à son désir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voilà ce que c'est, mon vieux, que de
+vouloir bouffer les poules&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point
+comprendre, se plaignît et pleura et cria&nbsp;: on le laissa crier et
+pleurer et se plaindre.</p>
+<p class="justify">C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui,
+de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des
+buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les
+arêtes vives&nbsp;; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
+remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur
+le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant,
+frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de
+désespoir.</p>
+<p class="justify">À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux
+pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure
+vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes
+de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.</p>
+<p class="justify">En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux
+côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était
+absolument à vif et ensanglantée&nbsp;; il gratta plus haut à une autre
+lanière&nbsp;; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si
+Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le
+«&nbsp;portrait&nbsp;», et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût
+enlevé enfin sa muselière.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il.
+Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit.&nbsp;»
+Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière
+la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en
+hurlant.</p>
+<p class="justify">On ne pouvait évidemment le laisser ainsi&nbsp;: il
+se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait
+en se disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bah&nbsp;! je reste ici aujourd'hui&nbsp;; je
+vais le surveiller.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il se mit à arracher les choux de son jardin
+tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin
+débarrassé et libre.</p>
+<p class="justify">Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les
+tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots,
+si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de
+sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe,
+lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de
+l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut
+qui tirait sur une ficelle.</p>
+<p class="justify">Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au
+nez&nbsp;: il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les
+dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
+d'arracher.</p>
+<p class="justify">La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et
+de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour
+s'excuser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te le ramène. Ce n'en est pas une des
+miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait,
+la servante et moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de
+te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges&nbsp;: je ne sais
+pas si on te la fera payer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te remercie, proféra sèchement
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le
+collier, lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte,
+avec cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il
+administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant
+d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît bien,
+tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et
+qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de s'attaquer encore à
+ces bestioles-là.</p>
+<p class="justify">Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah, cochon&nbsp;! tu aimes les
+poules&nbsp;; eh bien&nbsp;! tu la traîneras celle-ci, tu la traîneras
+plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras
+aussi plus qu'à ton saoul&nbsp;! Attends un peu.</p>
+<p class="justify">Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il
+noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le
+collier, les pattes passant entre les jambes de devant&nbsp;; il attacha
+ces pattes à une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et,
+dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à
+traîner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris,
+lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler
+en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un
+jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la
+cartouche pour l'occire, un sale salaud de m&hellip; à qui il en
+ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer
+jamais.</p>
+<p class="justify">Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en
+laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses
+faisaient cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut
+était honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
+pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
+s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux navrés
+et, quand il n'était pas observé, cherchait à se débarrasser de son
+encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et,
+s'enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il éternuait et il
+pleurait.</p>
+<p class="justify">Lisée fut inflexible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu la traîneras, mon cochon,
+répétait-il, jusqu'à ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux
+munster, ça t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir
+assez.</p>
+<p class="justify">De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours,
+comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact, éc&oelig;uré par
+l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les
+pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il
+lui était possible de le faire.</p>
+<p class="justify">Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans
+le mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en
+dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un
+coin la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait
+des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.</p>
+<p class="justify">Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait
+point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin
+émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se
+hasarda à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
+le pantalon de droguet.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il
+fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la géline d'un index
+sévère.</p>
+<p class="justify">Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et
+Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de
+courir la poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du
+célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>CHAPITRE X</strong></h2>
+<p class="justify">C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à
+grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui
+s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tiédeur
+enveloppante&nbsp;; les fumées montaient calmes des cheminées, formant
+sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau vaporeux. Les
+clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs
+et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir&nbsp;; le marteau du
+forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous
+ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui était comme la
+respiration vigoureuse ou la saine émanation sonore du village.</p>
+<p class="justify">Point trop las de sa journée, les deux jambes de part
+et d'autre de l'enclume à «&nbsp;chapeler&nbsp;» les faux, fixée dans le
+vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée
+le chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué,
+lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était gravement
+assis sur son derrière, et, impassible et clignant des yeux par moments,
+regardait son maître, tirant d'énormes bouffées de son éternel
+brûle-gueule.</p>
+<p class="justify">Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le
+chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt,
+frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine et en
+lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Salut, ma vieille branche&nbsp;!
+s'exclama Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je suis venu en bourrer une près de toi,
+histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en
+choisissant pour siège le bout équarri d'une grosse poutre noircie par
+les intempéries et qui servait de banc rustique.</p>
+<p class="justify">Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de
+la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des
+labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du
+bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des
+défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.</p>
+<p class="justify">Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La
+conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures
+sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois
+tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la
+volée de l'angélus du soir.</p>
+<p class="justify">Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain
+battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de
+sons s'éparpillèrent en roulements pressés.</p>
+<p class="justify">Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit&nbsp;;
+ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs
+reprises&nbsp;; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine
+gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est
+rien, voulut consoler Lisée.</p>
+<p class="justify">Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de
+plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir
+en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, constata Lisée&nbsp;; il
+n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne les avait peut-être jamais
+remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que
+ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait
+dans une éponge&nbsp;; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos
+oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que
+cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les
+cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah&nbsp;! fichtre
+non&nbsp;! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils
+pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne
+les entendent pas souvent&nbsp;: la moindre chose, la moindre odeur
+surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez
+eux l'oreille est meilleure que l'&oelig;il), arrivent à les en
+distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme,
+qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre
+attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait
+écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
+par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au
+plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare
+tout entiers&nbsp;: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus
+âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir,
+entendre et renifler tout ensemble.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce ne peut pas être, comme le croit la
+Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des
+cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu
+près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont
+de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est bien difficile, vraiment, car nous
+ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas
+eux-mêmes de façon précise&nbsp;; toutefois, ce n'est dans aucun cas un
+cri de joie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je crois, reprit Philomen, que le son
+des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la
+marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches
+qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles
+sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets.
+D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de
+point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus
+attention.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce
+sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce
+sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des
+cloches.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua
+Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur
+niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue&nbsp;; quant
+aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats&nbsp;;
+d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand
+le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de
+Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui
+produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par
+exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça
+lui a fait comme un pincement douloureux&nbsp;; nous éternuons bien,
+nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
+pourtant avec notre nez.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Heureusement, plaisanta Lisée, que lui
+n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a
+quelque chose de bien&nbsp;: les aigles, c'est leurs yeux&nbsp;; les
+chiens, leur nez&nbsp;; les lièvres, leurs oreilles&nbsp;; et les femmes
+leur&hellip;, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce
+serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'&oelig;il de l'aigle,
+le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau
+en conséquence.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vingt dieux&nbsp;! nous vois-tu
+reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour
+trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pourtant connu un type de Velrans
+qui le faisait&nbsp;; il prétendait être au moins aussi malin que son
+chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui
+aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
+ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on
+a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est
+«&nbsp;clapsé&nbsp;». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un
+gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il
+avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait
+tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée
+qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de
+quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au
+moins&nbsp;: les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On
+ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long
+temps&nbsp;; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien,
+est passé pensionnaire, et voilà tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais as-tu déjà purgé Miraut&nbsp;?
+interrompit Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, avoua Lisée, il se purge tout
+seul&nbsp;; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est très bon, en effet, mais ce n'est
+pas suffisant&nbsp;; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et
+il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je sais bien, mais qu'y faire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à
+tenter, et souvent les meilleures précautions ne servent de rien&nbsp;;
+tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un
+peu de fleur de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très
+bien à avaler le tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le meilleur remède est encore qu'ils
+soient forts et robustes, mais cela non plus n'empêche rien bien
+souvent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La soupe est trempée, vint annoncer la
+Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La manges-tu avec nous&nbsp;? invita
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci bien, mon vieux, mais la
+bourgeoise m'attend&nbsp;; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à
+la revoyure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;«&nbsp;À revoir&nbsp;», mon vieux,
+répondit Lisée secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de
+son chien.</p>
+<p class="justify">Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée
+craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau
+matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa paille
+des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hésitation. Ses bons
+yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez
+suintait une vague mucosité incolore comme une salive trop épaisse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;!
+mâchonna Lisée. Voilà que ça y est&nbsp;! Pourvu que ce ne soit pas trop
+grave et qu'il n'en crève pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de
+soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure,
+un peu de lait&nbsp;; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à
+gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement hérissé et
+rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les
+yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui
+l'avait envahi&nbsp;: bien que la température fût douce, Miraut
+grelottait.</p>
+<p class="justify">Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de
+soufre dans du lait&nbsp;: le chien, presque à contrec&oelig;ur, but le
+lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.</p>
+<p class="justify">Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes
+usités en pareille circonstance&nbsp;: il en connaissait plusieurs et
+commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un
+emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de
+Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres
+cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.</p>
+<p class="justify">On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot&nbsp;;
+en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien,
+ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.</p>
+<p class="justify">Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait,
+souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau
+toujours frais devenait chaud, sa langue sèche&nbsp;; il ventait, disait
+Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il
+avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de
+son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le
+poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il
+laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux
+rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les
+choses sans les voir.</p>
+<p class="justify">Il eut des constipations opiniâtres, puis des
+diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile,
+couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un
+perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque
+qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète
+indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son
+marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et
+souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre
+le flairer&nbsp;: toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne
+odeur de santé, ils ne le léchaient plus&nbsp;; mais souvent ils se
+couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les
+regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient
+désespérés.</p>
+<p class="justify">Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en
+lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou
+qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien
+ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent
+presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on
+le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille,
+ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend&nbsp;: son cri est un appel,
+une plainte, un défi ou une lutte&nbsp;; si la source de douleur
+disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.</p>
+<p class="justify">Tout le monde n'a pu voir mourir un chien
+empoisonné&nbsp;; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des
+automobiles, des tramways ou des voitures&nbsp;! Ils hurlent
+épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a
+ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et
+souffrent et meurent sans se plaindre.</p>
+<p class="justify">Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour
+leur enseigner le stoïcisme.</p>
+<p class="justify">Si grand que fût le désarroi physique et moral de
+Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui
+n'avait point désarmé et souhaitait de tout c&oelig;ur sa crevaison
+prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement
+dehors.</p>
+<p class="justify">Violemment, à coups de savate, elle te le balaya,
+comme elle disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout
+de bon débarrassée bientôt.</p>
+<p class="justify">Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et
+la rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.</p>
+<p class="justify">Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de
+longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains,
+le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
+gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler
+quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la pauvre
+bête, souvent, revomissait presque aussitôt.</p>
+<p class="justify">Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien
+à faire contre la maladie&nbsp;! La maladie, mot vague et indéfini comme
+les troubles qu'elle provoque&nbsp;! D'où vient-elle&nbsp;? on ne sait
+pas. Comment la guérit-on&nbsp;? On ne sait pas non plus. Les
+vétérinaires, médicastres ou potards ont bien inventé des sirops,
+fabriqué des pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la
+foutaise dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de
+votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
+paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal mystérieux,
+aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres.
+D'après les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver
+que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans
+l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de
+l'extraire sans danger pour la bête, et là est le hic&nbsp;! Pour
+d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue (&nbsp;?). Comment&nbsp;?
+pourquoi&nbsp;? Mystère. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit
+simplement de la bronchite&nbsp;; mais affection de la moelle épinière,
+crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais été capable d'indiquer
+une cause précise ni de fixer un remède.</p>
+<p class="justify">Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un
+jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de
+le conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était
+possesseur du «&nbsp;secret&nbsp;» pour guérir les chiens de la
+maladie.</p>
+<p class="justify">En ce moment, la peau de Miraut présentait par
+endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et
+croutelevée, tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation
+de garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.</p>
+<p class="justify">Le Velrans insista.</p>
+<p class="justify">Kalaie ne demandait rien pour sa peine&nbsp;: il
+gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystère
+et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un
+secret, un secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi
+les entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la
+famille.</p>
+<p class="justify">Pas plus que les autres paysans qui connaissent
+d'autres secrets pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne
+consentait à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât
+des bêtes&nbsp;; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et
+&mdash; ceci faisait partie sans doute des règles à observer pour
+obtenir la guérison &mdash; ne voulait jamais, jamais, en aucun cas,
+accepter d'argent comme rétribution.</p>
+<p class="justify">L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de
+Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans
+l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux
+menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.</p>
+<p class="justify">Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien,
+auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la
+cuisine&nbsp;; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla
+de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
+politique.</p>
+<p class="justify">Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas
+d'accord avec Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner
+Miraut qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas,
+heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de
+l'État.</p>
+<p class="justify">La discussion fut donc courtoise&nbsp;; on tomba
+d'accord sur un point&nbsp;: que tous les députés et sénateurs, radicaux
+comme cléricaux, n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur
+cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
+on se sépara en se serrant la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu viendras le chercher dans neuf jours,
+fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour
+l'emmener&nbsp;: il pourra marcher tout seul, je te le promets.</p>
+<p class="justify">Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à
+Longeverne, où la semaine lui parut démesurément longue.</p>
+<p class="justify">Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux
+dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain,
+au bout de la huitaine Miraut était guéri&nbsp;; il se levait, marchait,
+mangeait&nbsp;; l'&oelig;il redevenait limpide, vif et joyeux&nbsp;; le
+poil se relustrait, l'appétit reprenait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as qu'à lui faire boulotter de
+bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon,
+affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À propos, comment va Caffot&nbsp;?
+s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as jamais reparlé de ton goret.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va bien, très bien, comme un bon Siam
+qu'il est&nbsp;: pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne
+crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, la première fois que le chien s'est
+approché de l'auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a
+«&nbsp;pouffé&nbsp;» et reniflé au nez comme un grossier qu'il est, et
+Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas de sitôt&nbsp;;
+après tout, ça n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre.
+Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne
+t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacré service.
+Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l'auberge&nbsp;; malgré
+que nous ne soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu
+es un bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un
+verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est rien, c'est rien, affirmait
+Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays.</p>
+<p class="justify">On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un
+litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez
+lui goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième
+pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si bien que
+ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, parfaitement d'accord et
+amis comme cochons, se séparèrent, saouls comme des Polonais. La joie
+entrait, disons-le tout de suite à sa décharge, pour une bonne part dans
+la cuite magistrale de Lisée.</p>
+<p class="justify">À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse,
+énervée comme au premier soir, attendait le retour de son homme,
+espérant bien que le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait
+enfin crevé.</p>
+<p class="justify">Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme
+l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard
+que jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder
+flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tas de cochons&nbsp;! mâchonna-t-elle.
+Ah&nbsp;! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de
+chance dans ma vie.</p>
+<p class="justify">Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant
+l'homme et le chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta
+seule se coucher à la chambre du dessus.</p>
+<p class="justify">Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une
+soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
+ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
+convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le buffet où
+il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en réserve par
+sa femme pour le repas du lendemain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à
+Miraut, mange-le, mon petit&nbsp;: ça lui apprendra, à la vieille, à
+faire la gueule&nbsp;! C'est elle qui fera maigre demain.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>CHAPITRE
+XI</strong></h2>
+<p class="justify">Miraut reprit rapidement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il profite, il se remplit, disait Lisée
+à Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques
+signes, de lui bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par
+d'autres moyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La garce&nbsp;! ajoutait-il. Ça ne
+manque jamais&nbsp;! Si, au printemps, elle ne fait pas sa portée, vers
+la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines à être en
+folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gardé.
+Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les
+grands comme les petits, les jeunes comme les vieux&nbsp;; ils me
+rongent toutes mes portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre
+passage&nbsp;! malheur&nbsp;! ah&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;! ça serait
+bientôt fait.</p>
+<p class="justify">Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'&oelig;il et je
+veille&nbsp;; mais si j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur
+qu'un sale bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la
+canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes
+ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
+que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est toujours
+bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter que des
+maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me
+croiras&nbsp;: eh bien&nbsp;! si un bâtard quelconque couvre une
+chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais
+cette saillie-là laisse des traces sur les portées suivantes&nbsp;: oui,
+la race est souillée, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins
+beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu'à présent, je ne
+voudrais pas voir arriver la chose maintenant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand
+tu auras à sortir, s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien
+d'aucune façon&nbsp;; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les
+bâtards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de
+chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
+arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne
+crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrière grossit un peu
+et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne
+se laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
+ces sacrées affaires de&hellip; chose, on ne peut jamais être sûr de
+rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, goguenarda Lisée, c'est la
+bouteille à l'encre&hellip; rouge.</p>
+<p class="justify">Miraut avait repris sa situation dans la maison de
+son maître, c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse
+d'un père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec
+l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il
+pouvait.</p>
+<p class="justify">Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position
+sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses
+souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis.
+Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares
+exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et
+tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout
+et partout craindre, éviter et fuir.</p>
+<p class="justify">Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et
+venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et
+puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et
+au déterrage des taupes.</p>
+<p class="justify">Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses
+recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer
+les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de
+ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de
+tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés
+par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.</p>
+<p class="justify">L'odeur de lièvre, souventes fois<a name="fr_12"
+href="#ft_12"><sup>[12]</sup></a> reniflée, l'émouvait de plus en plus
+et le bouleversait profondément&nbsp;: sa queue, quand il tombait sur un
+fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en
+claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de
+son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui
+disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec
+le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement
+excitantes.</p>
+<p class="justify">Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il
+poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il
+grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que
+confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil
+est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui
+vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre
+le premier avec espoir de l'attraper.</p>
+<p class="justify">Lisée, après chaque expérience, le félicitait,
+l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre
+ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour
+l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi
+que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce
+serait un jour un maître lanceur.</p>
+<p class="justify">Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait
+point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres
+chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple
+vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à
+distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour
+de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait
+définitivement, il serait sacré chien et grand chien&nbsp;; plus tard,
+quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les
+ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un
+pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.</p>
+<p class="justify">Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade
+trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les
+mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières,
+des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps
+à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou
+isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par
+des confrères inconnus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On en fera quelque chose, disait le
+chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard,
+comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des
+Cotards, non loin de la source de Bêche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y en a, en effet, toujours un de ce
+côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait
+le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin
+de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est entendu, acquiesça Lisée, je les
+collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de
+la porte&nbsp;: pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient,
+ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est
+encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.</p>
+<p class="justify">De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable,
+la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que
+respectueuse les mâles la suivaient de l'&oelig;il, craignant la trique
+du chasseur.</p>
+<p class="justify">On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté
+d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les
+oreilles.</p>
+<p class="justify">D'ordinaire, elle se laissait faire quelques
+instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait
+assez et filait&nbsp;; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla
+elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires
+tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire&nbsp;;
+puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se
+dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de
+côté et attendit.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer
+un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle
+dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta
+encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle
+recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous
+le nez.</p>
+<p class="justify">L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était
+d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez
+d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret
+coup de langue&nbsp;; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux
+et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois
+encore.</p>
+<p class="justify">C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans
+doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui
+commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus,
+ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita
+vivement du train de derrière à la façon des mâles.</p>
+<p class="justify">Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait
+peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant
+quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il
+en voulut faire autant.</p>
+<p class="justify">C'était ce que demandait la chienne.</p>
+<p class="justify">Il commença ses premières tentatives sans autre
+ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il&nbsp;? L'odeur de
+la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui&nbsp;? Le
+mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les
+causes occultes et profondes de son geste&nbsp;? On ne sait&nbsp;; mais
+bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors
+que simuler.</p>
+<p class="justify">Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se
+prêtait avec une bonne grâce évidente à ses man&oelig;uvres.</p>
+<p class="justify">Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il
+essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
+remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou,
+hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de
+celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient
+jamais.</p>
+<p class="justify">À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans
+résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait
+faire.</p>
+<p class="justify">Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère,
+tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il
+devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux
+alentours et renifler aux portes.</p>
+<p class="justify">Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour
+de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement
+ses exercices.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben, mon cochon&nbsp;! monologua-t-il,
+tu ne te gênes pas&nbsp;: il n'y a vraiment pus d'enfants au jour
+d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud&nbsp;! et pour rien,
+naturellement&nbsp;; sacrée petite rosse, va&nbsp;! il s'en ferait
+crever.</p>
+<p class="justify">Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte,
+ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses
+tentatives amoureuses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hou&nbsp;! hou&nbsp;! l'invectiva Lisée
+en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose&nbsp;!
+Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit
+de la noce.</p>
+<p class="justify">Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce
+jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste
+avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui
+permettaient encore d'atteindre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen
+à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise.
+Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon
+de chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te crois, approuva Lisée&nbsp;; hier
+au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore
+arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche.
+J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront
+de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si
+on en trouvait un sur pied&hellip;</p>
+<p class="justify">Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la
+pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier,
+Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la
+source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.</p>
+<p class="justify">Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur
+d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à
+renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement
+passé par là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Doucement&nbsp;! encourageait Lisée en
+sifflotant sur un ton particulier, doucement&nbsp;! au bois, mon
+petit&nbsp;! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là&nbsp;! là&nbsp;!
+Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une
+«&nbsp;rentrée&nbsp;», une brèche de mur.</p>
+<p class="justify">Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un
+coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant
+très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
+de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y
+enfila tout seul.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Très bien, mon beau&nbsp;! approuvait
+Lisée à mi-voix, tu sais déjà.</p>
+<p class="justify">Mais cela devenait sérieux.</p>
+<p class="justify">Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule,
+avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien
+dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.</p>
+<p class="justify">Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques
+suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre
+déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! ce fut une belle galopade.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bouaoue&nbsp;! bouaoue&nbsp;!
+bouaoue&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne pouvait plus dire, il
+bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite,
+répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à
+Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer
+un&nbsp;! Ah&nbsp;! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme
+il te le menait, çui-là&nbsp;: ni plus ni moins qu'un vieux chien&nbsp;;
+il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a
+ramené au lancer. Hein&nbsp;! Ah&nbsp;! nom de Dieu&nbsp;! la belle
+chasse&nbsp;! et quelle musique&nbsp;! C'est qu'il a une voix,
+l'animal&nbsp;! Nom de nom, quelle gorge&nbsp;! Je l'aurais laissé
+faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore&nbsp;! Ah&nbsp;! la
+bonne bête, et ce que je suis content&nbsp;! Mon vieux Philomen,
+qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards&nbsp;!
+Cochon de cochon&nbsp;! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une
+bonne bouteille.</p>
+<p class="justify">Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous
+leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
+merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot
+l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon
+cette journée mémorable.</p>
+<p class="justify">À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une
+visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent
+séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore
+en revenant vers son logis&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À six mois&nbsp;! bon Dieu&nbsp;! quelle
+bête&nbsp;! quel nez&nbsp;! Et quand je songe que ma charogne de femme
+aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Ayant coupé au court par le sentier du verger, il
+passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux
+d'indienne et éclairée.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tiens, pensa-t-il, elle va probablement
+gueuler&nbsp;! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour
+n'être pas encore couchée&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à
+voir par un entre-bâillement de rideaux.</p>
+<p class="justify">Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un
+instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
+intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je t'y prends, sacrée sale
+garce, tonna-t-il&nbsp;; je t'y pince en flagrant délit, chameau&nbsp;!
+Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux
+vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre,
+moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais la Guélotte, prise en faute effectivement,
+n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à
+toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
+qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point
+davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et
+sacrant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre de sale chameau&nbsp;! Vider le
+pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire
+que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache
+et vicieuse&nbsp;! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu&nbsp;! Il n'y a
+qu'une femme qui peut trouver ça&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>DEUXIÈME
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque
+fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais
+d'emmener son chien avec lui.</p>
+<p class="justify">Successivement il lui apprit à bien faire les
+lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de
+pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer
+une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et
+Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître,
+l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en
+fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit
+pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois
+longues heures.</p>
+<p class="justify">Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint
+plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de
+langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement
+la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais
+Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec
+l'autorisation de son maître.</p>
+<p class="justify">Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé
+d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les
+coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe,
+allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air
+entendu, lui disait simplement&nbsp;: «&nbsp;Va&nbsp;!&nbsp;» Bellone
+comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait
+directement vers la forêt.</p>
+<p class="justify">Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut
+un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et
+peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
+expédition nocturne et cette partie de plaisir.</p>
+<p class="justify">C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos,
+elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à
+s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de
+fer.</p>
+<p class="justify">Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant
+les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer
+respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle
+répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de
+Miraut.</p>
+<p class="justify">À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les
+oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de
+l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la
+gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis
+longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas
+non plus de saisir.</p>
+<p class="justify">Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à
+pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son
+ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son
+chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le
+corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vas-y&nbsp;! va&nbsp;! proféra-t-il
+simplement.</p>
+<p class="justify">Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la
+forêt.</p>
+<p class="justify">Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout
+de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les
+genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son
+autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait
+au trou de la haie du grand clos.</p>
+<p class="justify">Et se mordillant les pattes, la gorge et les
+oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices
+partirent dans la direction de la coupe.</p>
+<p class="justify">Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen
+arriva.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? s'exclama-t-il
+simplement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça y est, répondit Lisée, ils y sont.
+Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher&nbsp;;
+ah, ma foi non&nbsp;! je n'ai eu qu'à lui faire signe.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La bonne paire&nbsp;! conclut le
+chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux
+Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il
+tient à garer sa peau et ses viandes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'ouverture aura lieu dans deux mois,
+exposa Lisée&nbsp;; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un
+peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après
+la première semaine de chasse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;As-tu déjà songé à tes munitions&nbsp;?
+s'inquiéta Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, répondit Lisée&nbsp;; pour les
+cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à
+Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon&nbsp;; c'est un peu cher,
+mais tant pis&nbsp;! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au
+messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres
+ordinaires&nbsp;; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour
+les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre
+de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne
+voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non
+plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en prends aussi, rassura
+Philomen&nbsp;; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et,
+quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout
+près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre
+avec une mauvaise cartouche dans mon flingot&nbsp;; s'il échappait, je
+ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écoute, interrompit tout à coup Lisée,
+en portant l'index à sa bouche.</p>
+<p class="justify">Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement
+d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un
+autre et d'un autre encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils ont déjà lancé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non, non&nbsp;! pas encore, écoute
+bien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante
+du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
+paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes
+bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
+inondait d'une joie pure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! je crois qu'ils le
+mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.</p>
+<p class="justify">Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient
+encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que
+parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux
+rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur
+causerie en remarquant à voix haute&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils le ramènent&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la
+chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se
+perdit encore et Philomen affirma&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils en ont pour un moment, mais ils
+peuvent s'en donner tant qu'ils voudront&nbsp;: le brigadier n'aura pas
+envie ce soir de leur courir après&nbsp;; il est revenu vanné de sa
+tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de
+roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire
+autant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et moi itou, répondit Lisée.</p>
+<p class="justify">Après avoir convenu, pour réduire les frais de port,
+de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se
+serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le
+verrou, gagna son lit et s'endormit.</p>
+<p class="justify">Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin
+pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le
+pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
+cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du
+Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cré nom de nom&nbsp;! quel jarret&nbsp;!
+ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.</p>
+<p class="justify">Et il revint se coucher, tout content.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur
+un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était
+crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
+loisir de vaquer aux soins de sa toilette&nbsp;; le bout de sa queue,
+sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de
+même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il
+avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.</p>
+<p class="justify">Il se leva à l'approche du maître et le salua par des
+aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.</p>
+<p class="justify">C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme
+un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait,
+pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
+en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même
+état.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand elle rentre vide, elle vient
+japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui
+ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la
+cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me
+déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lui aussi, affirma Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'en est tout de même un que nous ne
+reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme
+pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre&nbsp;: ça les encourage et
+ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le
+tien.</p>
+<p class="justify">Mis en goût, en effet, par cette première et
+fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en
+fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.</p>
+<p class="justify">Il faut croire qu'une telle expédition était inutile
+ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de
+petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa
+un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le
+chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de
+la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand
+même seul à la chasse.</p>
+<p class="justify">Il fut moins heureux cette fois que lors de sa
+première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il
+n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à
+la maison.</p>
+<p class="justify">Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un
+long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.</p>
+<p class="justify">Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à
+son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue
+de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la
+cuisine.</p>
+<p class="justify">La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que
+cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'&oelig;il de la nuit,
+qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à
+s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et
+que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou
+l'autre.</p>
+<p class="center">* * *</p>
+<p class="justify">Cependant l'ouverture approchait. Les munitions
+commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux
+chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
+cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le
+chargement des cartouches.</p>
+<p class="justify">La demande de permis venait d'être envoyée à la
+sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée
+avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit
+francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage
+terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle les deux
+hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et puis, la veille
+du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, très loquace
+et débordant de joie, confectionna ses cartouches.</p>
+<p class="justify">Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué,
+avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres
+de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau&hellip; arabe ou turc qui
+avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs
+de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de transport, un chassepot
+(souvenir des désastres) et deux vieilles carabines simples, l'une à
+pierre, l'autre à piston, ornées des pontets en cuivre et munies de
+canons immenses.</p>
+<p class="justify">Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui
+avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe,
+Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens,
+fit sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant
+Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein&nbsp;! c'est-ti avec çui-là qu'on
+va les descendre, demain&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bouaoue&nbsp;! applaudissait Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Et celle-là, en va-t-elle occire
+un&nbsp;? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre
+soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au
+moins&nbsp;! Non&nbsp;! c'est un grand garçon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens
+particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
+signification générale et manifestait, par des abois continuels, des
+frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, d'incessants
+battements de queue, des velléités d'embrasser et de lécher, son
+approbation et sa joie.</p>
+<p class="justify">Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen
+qu'ils partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu
+près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers
+les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les
+hasards de la chasse, à la tranchée sommière du Fays pour
+«&nbsp;faire&nbsp;» ensemble ce bois important et se poster aux bons
+passages.</p>
+<p class="justify">Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse
+et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui
+donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant
+réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
+d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et
+s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se réveiller à
+l'heure qu'il s'était fixée.</p>
+<p class="justify">Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain
+matin, il était debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins
+soigneusement graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à
+grandes poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un
+bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ
+et, tandis que chauffait son «&nbsp;jus&nbsp;» sur la lampe à alcool, il
+alla ouvrir à Miraut.</p>
+<p class="justify">Les deux amis se firent fête en se retrouvant&nbsp;:
+petits mots d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de
+pattes cordiaux&nbsp;; Miraut même essuya d'un large revers de langue la
+joue droite et le nez de son maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le coup de «&nbsp;patte à relaver<a
+name="fr_13" href="#ft_13"><sup>[13]</sup></a>&nbsp;», l'excusa celui-ci
+en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.</p>
+<p class="justify">Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut,
+qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans
+les mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
+avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où ils
+voulaient commencer.</p>
+<p class="justify">C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée
+suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait
+passé.</p>
+<p class="justify">Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut,
+renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les
+mottes et à toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il
+rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le taillis, et
+le reste ne fut pas long à venir.</p>
+<p class="justify">Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par
+les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va monter, songeait Lisée posté au
+haut du crêt à cinquante mètres du mur d'enceinte, ils montent
+toujours.</p>
+<p class="justify">Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi
+qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois,
+un crochet assez grand.</p>
+<p class="justify">Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le
+chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait
+à peu près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement&nbsp;:
+«&nbsp;Il va sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me
+le ramener par le chemin de la pâture.&nbsp;» En hâte, il se porta
+vivement à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est
+préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
+tard.</p>
+<p class="justify">Le braconnier avait eu bon nez de courir.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord
+du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait,
+lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
+allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un beau coup de fusil&nbsp;!
+jugea-t-il.</p>
+<p class="justify">Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus
+sûr pour un chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du
+court instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre
+arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à
+l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il fût à
+portée.</p>
+<p class="justify">Au point strictement repéré d'avance, à trente
+mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un
+de moins (c'eût été un assassinat&nbsp;!), il pressa la détente de sa
+gâchette droite.</p>
+<p class="justify">Le coup retentit puissamment dans le calme du matin
+et l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tête à
+quinze ou vingt pas du chasseur.</p>
+<p class="justify">Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du
+sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net
+une minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction
+suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée dans
+cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il distingua
+la voix de son maître le hélant à pleins poumons&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tia, Miraut, tia, par ici&nbsp;! tia,
+mon petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa
+poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le
+lieu du drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant
+d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre roux,
+allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans
+tarder et avec frénésie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout beau, tout beau&nbsp;! mon petit,
+calma le chasseur. Ne le déchire pas. Allons&nbsp;! doucement,
+doucement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé
+Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et
+la puça même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans
+doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour
+y aller de son franc coup de dent.</p>
+<p class="justify">Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant
+bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant
+sur la vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande
+poche-carnier de sa veste de chasse.</p>
+<p class="justify">Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien
+et pour l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la
+dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une à
+une.</p>
+<p class="justify">Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et
+os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée
+le félicitait, tout heureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein, nous voilà dépucelé&nbsp;! mon
+vieux Mimi.</p>
+<p class="justify">Comme l'autre, insensible aux discours, attendait
+toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui
+furent profondément dédaignés.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! il faut de la viande à
+monsieur, maintenant&nbsp;! T'es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le
+chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas
+voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout
+à l'heure.</p>
+<p class="justify">Et la chasse continua.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>CHAPITRE
+II</strong></h2>
+<p class="justify">C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.</p>
+<p class="justify">De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait
+des lancers et des chasses&nbsp;; des coups de fusil
+retentissaient&nbsp;; un &oelig;il exercé pouvait voir dans les finages
+voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrêt et
+s'éparpiller en gagnant les bois&nbsp;; des cailles aussi, de temps à
+autre, à très courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des
+tireurs.</p>
+<p class="justify">Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir
+et jugeait en lui-même&nbsp;:</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tiens, voilà Philomen qui en
+«&nbsp;sonne&nbsp;» un&nbsp;! Il me semble que Pépé vient de
+redoubler&nbsp;: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a toujours
+arrêté un lièvre du premier coup. Ah&nbsp;! Gustave est aux cailles dans
+les «&nbsp;sombres&nbsp;» derrière le Teuré, il tire souvent. Je
+jurerais que c'est le gros qui est dans la «&nbsp;fin&nbsp;» de
+Rocfontaine&nbsp;: il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la
+mère de Miraut.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté
+longtemps contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont
+on voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt
+les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était remis
+à quêter et avait repris la lisière du bois.</p>
+<p class="justify">Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait
+de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier
+coup.</p>
+<p class="justify">Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il
+avait déjà vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des
+rebats plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du
+bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «&nbsp;taquer&nbsp;» au
+lancer&nbsp;; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des
+taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout
+village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande
+route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où il espérait faire
+perdre sa trace à son poursuivant.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix
+et, pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse,
+longea l'arête du coteau.</p>
+<p class="justify">Son chien &mdash; il en put juger à la régularité de
+ses abois et coups de gueule &mdash; réussit à tenir parfaitement tant
+qu'il fut sous bois ou dans les champs&nbsp;; à peine hésita-t-il à
+quelques contours brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes
+pour bien s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la
+route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.</p>
+<p class="justify">Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la
+piste évanouie, ravauda à certains passages où des fumets vagues
+persistaient, revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était
+entré dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
+furibonds.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort
+justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait
+rien à faire avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.</p>
+<p class="justify">Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son
+maître&nbsp;; il s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour
+ne point s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée,
+reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.</p>
+<p class="justify">Pour lui épargner des contours interminables et
+l'habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à
+sonner à petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses
+reprises pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier
+de rappel&nbsp;: «&nbsp;Tia, Miraut&nbsp;! Tia&nbsp;!&nbsp;», puis,
+cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le
+cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement.</p>
+<p class="justify">Comme la foulée qu'il avait à suivre était très
+fortement frayée et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son
+attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris poussés par
+Lisée et s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.</p>
+<p class="justify">La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau
+la voix de Lisée arriva jusqu'à lui&nbsp;: «&nbsp;Tia,
+Miraut&nbsp;!&nbsp;» Il comprit, jugea de la direction, se traça dans
+l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de
+l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrêtait de temps
+à autre pour rectifier sa direction et marcher droit à son maître qu'il
+ne voyait pas encore.</p>
+<p class="justify">Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot
+et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un
+ton moins aigu.</p>
+<p class="justify">L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit
+à Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de
+choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes
+et voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant.
+Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener
+l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si vite revenu à
+la corne, absolument comme un grand chien.</p>
+<p class="justify">Cette fois, Miraut mangea de bon c&oelig;ur le bout
+de sucre et le morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure
+d'avant.</p>
+<p class="justify">Comme le soleil montait rapidement et commençait à
+chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du
+Fays où Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un
+lièvre lui aussi dans sa carnassière.</p>
+<p class="justify">Les deux amis se sourirent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! est-ce qu'on sait encore
+le coup&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où l'as-tu rasé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent
+avec force détails les péripéties de leur chasse du matin tout en
+cassant la croûte et en buvant un verre.</p>
+<p class="justify">Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement
+salués en se léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le
+lièvre tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui
+devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient
+attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs
+mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et
+de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et fort équitablement
+tantôt à l'un, tantôt à l'autre.</p>
+<p class="justify">Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit
+faire le grand bois.</p>
+<p class="justify">Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au
+Fays, deux belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et
+au cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et d'en
+occire encore un vers les dix heures.</p>
+<p class="justify">Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et
+que les chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint
+vers le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut
+l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux
+et sur les cailles.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y vas-tu demain&nbsp;? interrogea
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'te crois, répondit Philomen. La
+première semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien pressé
+d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon vieux, reprit Lisée, j'y
+songe&nbsp;: j'ai promis au gros et à l'ami Pépé de leur faire manger le
+premier lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera
+l'instant ou jamais&nbsp;; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je
+vais leur envoyer deux mots&nbsp;; le matin, nous ferons la partie tous
+en ch&oelig;ur et à midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême
+du citoyen Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait
+rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les
+prés-bois et les coupes d'Ormont&nbsp;; avec quatre chiens comme les
+nôtres, ça pourra faire une belle musique.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est entendu, approuva Philomen&nbsp;;
+j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an passé&nbsp;: elle est
+fameuse.</p>
+<p class="justify">De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de
+Rocfontaine une missive ainsi libellée&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Longeverne, le 1er septembre 18&hellip;</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Mon vieux,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Miraut est un fameux chien&nbsp;; ce matin il
+m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme ça a
+été entendu, goûter de mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera
+et aussi Philomen. Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du
+matin au plus tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Je te la serre de bien bon c&oelig;ur,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;LISÉE.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire,
+s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases&nbsp;: Je vous
+écris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire&hellip;, Lisée n'était
+pas de ceux-là. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme
+il parlait. Aussi, comme il n'était pas bavard, ses lettres
+étaient-elles toujours d'une brièveté et d'une concision admirables.</p>
+<p class="justify">Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au
+chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du
+matin pour une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au
+rendez-vous.</p>
+<p class="justify">Trois heures et demie venaient à peine de sonner
+qu'il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand
+Saint-Hubert à la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à
+l'&oelig;il calme, aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur,
+mais qu'il ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était
+extrêmement susceptible.</p>
+<p class="justify">La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre
+chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
+du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se trouva
+doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de
+casseroles et un désordre qu'augmenta encore l'arrivée de Bellone et de
+son maître.</p>
+<p class="justify">Pendant que les trois camarades se serraient la pince
+et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
+recherches alimentaires&nbsp;: pas une miette ne fut dédaignée, pas une
+goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que
+Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la
+veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la
+ventraille.</p>
+<p class="justify">Elle pendait à un clou fiché dans une solive du
+plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri,
+l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent
+point, se l'envoya séance tenante et tout entière&nbsp;: oreilles, poil
+et tout. Cela ne dura pas quinze secondes.</p>
+<p class="justify">Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible
+déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient
+férocement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ben, bon Dieu&nbsp;! Mais c'est la peau
+du lièvre qu'il vient de s'enfiler comme ça et sans boire, encore&nbsp;!
+Il en a une sacrée veine de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! répondit Pépé, ils en
+bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait
+rigoler quand j'entends les médecins et le maître d'école parler de
+microbes et d'autres bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des
+maladies aux gens.</p>
+<p class="justify">Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière
+les fumiers et les marnières où il boit quand il a soif&nbsp;! Et il
+n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'&oelig;il des microbes et moi
+aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes
+vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient à
+quatre-vingts ou à cent ans.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout de même, ton chien a un sacré
+estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, même
+avec dix litres à boire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il va peut-être te ch&hellip; une
+casquette à poil&nbsp;! plaisanta Lisée.</p>
+<p class="justify">On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un
+bout de sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin
+de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
+laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, n'auraient pas
+mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.</p>
+<p class="justify">Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne
+la reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout&nbsp;; tant
+d'événements avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non
+plus, tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva
+point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et
+d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.</p>
+<p class="justify">Les présentations entre chiens se firent&nbsp;:
+Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta
+leurs hommages qui ne furent point exagérés&nbsp;; mais il n'en alla pas
+de même pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent
+haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des menaces
+et des rosseries en se montrant les crocs.</p>
+<p class="justify">Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse
+commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient
+bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se
+déployèrent silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté
+le capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le
+feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de courtes
+péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. Mais un
+troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et Philomen, ahuri
+et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait roulé, vit les quatre
+chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparaître au
+loin.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre
+reviendrait&nbsp;: mais c'était un maître oreillard sans doute que
+celui-là et, mené comme il l'était par cette meute endiablée, il fila
+tout droit, on ne sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée,
+pendant que les quatre compères se morfondaient à écouter.</p>
+<p class="justify">Une heure après, comme on n'entendait encore rien,
+ils se hélèrent&nbsp;: hop&nbsp;! se réunirent au poste de Philomen et
+confabulèrent en cassant la croûte&nbsp;! Ils partagèrent équitablement
+les provisions dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la
+part des chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
+bourrèrent leurs pipes en attendant.</p>
+<p class="justify">Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs
+sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très
+lointain de grelot.</p>
+<p class="justify">Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent
+à perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant
+un boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il y a un lièvre dans les alentours,
+qu'est-ce qu'il peut bien se dire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'en doit pas mener large.</p>
+<p class="justify">Enfin les chiens, galopant et tirant la langue,
+reparurent au haut du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de
+l'apéritif, on revint au village après les avoir un peu laissés
+reprendre haleine et manger leurs bouts de pain.</p>
+<p class="justify">Les deux lièvres occis furent naturellement offerts
+aux deux invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent
+enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu&nbsp;! protesta Lisée. Et
+Miraut&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peuh&nbsp;! c'est rien, ça, mon vieux,
+répliqua le gros, tout joyeux d'avoir un lièvre à rapporter à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens,
+firent à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs.
+On savait pourquoi ils étaient réunis&nbsp;; chacun d'ailleurs, au
+village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout
+en s'enquérant du jeune chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! et Miraut&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'en sera un tout premier,
+affirmait Pépé, et je m'y connais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en étais sûr, renchérissait le
+gros.</p>
+<p class="justify">C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse
+surtout, a, dans un village, sa personnalité bien marquée&nbsp;; il fait
+partie intégrante du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un
+peu, non seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la
+localité, quadrupèdes ou bipèdes.</p>
+<p class="justify">Miraut, sensible à la louange, marchait dignement
+devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec
+amour. En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre
+de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui aussi, à
+sa façon, un apéritif.</p>
+<p class="justify">Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de
+l'auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur
+taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
+allongés.</p>
+<p class="justify">Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table,
+ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur
+gibier et palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient
+sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et ne
+faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus
+avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent.</p>
+<p class="justify">Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le
+geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant
+d'écoper sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre
+pattes, se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et
+les autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins
+énergiquement à lui prêter mâchoire forte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu te fais pincer, tant pis pour
+toi&nbsp;! prévint Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air
+commode&nbsp;! répliqua l'autre en remettant le lièvre&nbsp;; ils ne
+sont pas comme le vieux notaire d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de
+voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu'il entendait bien les
+«&nbsp;rises<a name="fr_14"
+href="#ft_14"><sup>[14]</sup></a>&nbsp;».</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on allait à la soupe&nbsp;? proposa
+Lisée.</p>
+<p class="justify">On ramassa sans incidents les lièvres pendant que
+Pépé payait les apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la
+Guélotte, pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune
+bon c&oelig;ur, avait tout de même préparé un repas substantiel et
+soigné.</p>
+<p class="justify">Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un
+jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel
+on fit honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche
+mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.</p>
+<p class="justify">Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le
+jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
+réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. La
+Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de cuisinière,
+elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui
+demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle répondit qu'elle
+allait sans tarder leur donner leur soupe.</p>
+<p class="justify">Cela se termina par un poulet et de la salade. Un
+morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.</p>
+<p class="justify">Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent
+quantité d'os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent
+consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les éloges
+dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup échauffé
+l'enthousiasme des quatre amis.</p>
+<p class="justify">Tous racontèrent des histoires de chasse et de
+chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les
+autres&nbsp;; ils s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux
+n'émit le moindre doute sur leur authenticité ou leur
+vraisemblance&nbsp;: si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce
+qui l'aura&nbsp;? Enfin, après le café et le pousse-café, la rincette,
+la surrincette et le gloria, on leva le siège pour permettre à la
+Guélotte de débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord,
+jouer la bière aux quilles.</p>
+<p class="justify">On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but
+d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya
+des pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette
+dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on revint
+manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et quand le
+gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, vers la
+minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les
+dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir leurs pas
+chancelants.</p>
+<p class="justify">Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à
+Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs
+chiens reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de
+vieilles chansons de chasse aux airs bien connus&nbsp;:</p>
+<p class="justify"><em>N'entends-tu pas la biche dans les
+bois&hellip;</em></p>
+<p class="justify">Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce
+refrain&nbsp;:</p>
+<p class="center"><em>Et dans le lit de la marquise</em></p>
+<p class="center"><em>Nous étions quatre-vingts
+chasseurs&nbsp;!</em></p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs
+furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par
+l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa presque
+infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son
+métier de courant.</p>
+<p class="justify">Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à
+«&nbsp;ravauder&nbsp;» en plaine, sur un pâturage, qu'il faut
+immédiatement chercher la rentrée&nbsp;; ce fut Lisée qui le lui
+enseigna et il se rendit très vite compte que son maître avait raison,
+puisqu'il manquait rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait
+docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement
+derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent,
+contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les
+suivre sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les
+grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins,
+pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire
+perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds réunis et
+lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux,
+Bellone lui enseigna à rebattre à droite, puis à gauche de la route pour
+retrouver le nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne
+l'embarrassèrent qu'au début et ce fut encore la chienne qui lui
+enseigna à décrire autour du point où les pistes se mêlent un ou
+plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il
+n'ignora pas longtemps que certains lièvres, audacieux et roublards,
+longent quelquefois une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre,
+parallèlement au chien qui ne s'en doute guère et repassent en le
+narguant à deux pas de lui&nbsp;; aussi eut-il, en même temps que le
+nez, l'&oelig;il et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans
+ce cas.</p>
+<p class="justify">Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un
+vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès
+du maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit
+faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
+collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant,
+à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée
+par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup
+long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement qui le rappelait, lui
+ou Bellone ou Ravageot&nbsp;; il apprit et très vite, en chassant avec
+la chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule qui indiquent
+que le fret est bon ou médiocre ou mauvais. Il sut aller à la voix comme
+un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades,
+devint bientôt réciproque.</p>
+<p class="justify">Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les
+matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton
+fût bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte
+que coûte une piste et à lancer un capucin.</p>
+<p class="justify">Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec
+eux ou qu'il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva
+souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
+tout seul, soit de compagnie avec la chienne.</p>
+<p class="justify">Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent
+familiers&nbsp;; au bout de quelques chasses, il connut même
+personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait
+certainement distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail
+odorant insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître,
+reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine bien
+délimité qu'il occupait depuis longtemps.</p>
+<p class="justify">Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au
+canton du lancer&nbsp;; Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits
+plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas
+exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction
+que devait occuper Lisée le capucin qu'il courait.</p>
+<p class="justify">Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à
+retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un
+an, forts de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient
+affaire à forte partie.</p>
+<p class="justify">Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le
+timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient
+point qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou
+tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand mystère,
+fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues, pattes
+allongées, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de
+terrain et aller très loin, très loin, préférant les aléas d'une
+poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour
+dangereux souvent marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant
+et mortel d'un inopiné coup de fusil.</p>
+<p class="justify">Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient
+et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs
+remises lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à
+épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes
+n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas d'acier, dont les
+ruses n'étaient pas originales et infaillibles&nbsp;! Tôt ou tard,
+Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le dévorait.</p>
+<p class="justify">Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la
+poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage
+et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt
+qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec soin,
+puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et
+passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tête pour
+revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux cuisses de derrière
+fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée. Il se
+flanqua ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles,
+l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot
+alourdi, après s'être préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il
+suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant,
+sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies
+et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux regards des
+inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles,
+genre Guélotte, sont toujours à craindre et qu'il ne faut point, en
+dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un
+honnête chien comme lui ne peut décemment effrayer ni mordre et qui
+profitent lâchement de votre bonté pour vous flanquer, eux, toutes
+sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes.</p>
+<p class="justify">Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros,
+Miraut, une fois repu, abandonnait le reste&nbsp;; plus vieux, avec
+l'expérience et les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et
+conclure que cette pratique était tout simplement stupide&nbsp;; dès
+lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de
+Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.</p>
+<p class="justify">Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé
+dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais
+il savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière
+les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la
+forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.</p>
+<p class="justify">Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans
+un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus
+meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
+bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison
+paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre
+dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l'avait toujours en
+grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper
+sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en priait pas énergiquement.</p>
+<p class="justify">Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de
+roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en
+train de s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard.
+Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, car son
+maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit
+sans façons aucune son quartier de lièvre et, après l'avoir lavé, le fit
+mettre à la casserole. Ce fut une leçon, et le chien, à dater de cette
+heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit à ses
+caches.</p>
+<p class="justify">Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque
+poursuite et, plus souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une
+journée exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là,
+sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
+viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
+dessous.</p>
+<p class="justify">Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison,
+se paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce
+cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui
+aussi, cet impayable animal.</p>
+<p class="justify">C'était un vieux bouquin, prince sans doute des
+capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait
+pourquoi ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du
+Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
+d'autres voies plus ou moins frayées.</p>
+<p class="justify">La lutte commença un beau matin givré de novembre que
+la terre sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante
+sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques coupes
+savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.</p>
+<p class="justify">Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire
+à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur,
+ventre à terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que
+la bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.</p>
+<p class="justify">Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps
+le suivre à vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
+l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se défiler, de
+profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout
+de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien était à plus d'un
+kilomètre derrière lui&hellip; il avait le temps.</p>
+<p class="justify">Le capucin fit des pointes, des doublés, des
+crochets, puis, après un raisonnable détour, suffisamment long pour
+dérouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des
+chemins qui menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où
+ces imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères,
+mais où il se gardait bien de jamais passer.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de
+ce poste dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les
+oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au
+bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.</p>
+<p class="justify">Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux
+doublés du citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la
+piste coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
+fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa
+vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour
+retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamètre de
+son cercle&nbsp;: rien encore&nbsp;; il le doubla&nbsp;: toujours
+rien&nbsp;; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, plus le
+fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla
+comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné grandement, vint le
+rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la première fois en défaut ce
+chien admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire, ce
+roublard des roublards.</p>
+<p class="justify">Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la
+coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le
+chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, pierre à
+pierre, abri par abri&nbsp;; ils visitèrent le pied de tous les arbres
+qui demeuraient&nbsp;: baliveaux, chablis, modernes, anciens&nbsp;;
+rien, rien, rien&nbsp;! Ils s'en allèrent bredouilles.</p>
+<p class="justify">Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que
+Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était passé le premier
+jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
+comme l'avant-veille, au même endroit.</p>
+<p class="justify">Deux jours après, cela recommença.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne te bute donc pas, disait Philomen à
+Lisée qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène
+unique en son genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je
+n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.</p>
+<p class="justify">Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre,
+ils retournèrent, lui et Miraut.</p>
+<p class="justify">À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste
+extraordinaire afin d'en avoir le c&oelig;ur net. Ce jour-là, le lièvre,
+qui était assez vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais
+qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
+coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin,
+au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.</p>
+<p class="justify">Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut,
+à poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait
+jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
+roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut de la
+coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait
+ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'&oelig;il hors de l'orbite,
+le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait la tête basse et
+la queue entre les pattes, malade de dépit et de fureur, vers son maître
+Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il était,
+mais n'y pouvait rien tout de même.</p>
+<p class="justify">Enfin un jour de février, la chasse étant close
+depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents
+pas de l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de
+l'énigme.</p>
+<p class="justify">Le c&oelig;ur tapant d'émotion, il vit son oreillard
+sauter du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre
+d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, comme
+s'il escaladait le ciel pour retomber&hellip; Ah&nbsp;! çà&nbsp;!
+&mdash; la coupe était nette &mdash; où donc était-il retombé&nbsp;?
+Lisée, de derrière son arbre, écarquillait les quinquets&nbsp;: le
+lièvre avait disparu.</p>
+<p class="justify">Celle-ci, par exemple, elle était forte&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des
+abois qu'il poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec
+son maître. Celui-ci, sûr &mdash; ou presque &mdash; de n'avoir pas eu
+la berlue, et blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol,
+examinant méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu
+se trouver.</p>
+<p class="justify">Ce devait être au pied de cette souche. Mais non,
+rien&nbsp;; il fallait qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le
+braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un peu&nbsp;; ses
+regards, instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur
+et&hellip; ah&nbsp;! sacré nom de Dieu&nbsp;!&hellip;</p>
+<p class="justify">Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par
+les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
+rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement avec eux,
+son «&nbsp;asticot&nbsp;», aplati, immobile, les oreilles rabattues,
+sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu&nbsp;! aussi souche
+que la souche elle-même.</p>
+<p class="justify">Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait
+passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le
+moins du monde à regarder dessus&nbsp;: on dit tant que les lièvres ne
+font pas leur nid sur les saules.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à
+sortir sans ton flîngot sous ta blouse&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le
+râble de l'oreillard&nbsp;; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les
+fois d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras&hellip;
+frrrrt&hellip; se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer
+avec Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
+journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
+nuit.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>CHAPITRE
+IV</strong></h2>
+<p class="justify">Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait
+suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la
+haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il était
+écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.</p>
+<p class="justify">Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant,
+toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il
+avait parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus
+folles et les plus hasardeuses.</p>
+<p class="justify">Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de
+divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu
+ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand
+lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient
+point. Des gardes en tournée s'émurent de ce bacchanal insultant et
+prolongé et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils
+ne connaissaient point davantage&nbsp;: tous perdirent leur temps.</p>
+<p class="justify">Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes
+particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets, coupa des
+routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il
+perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son
+canton, en plein marais inconnu.</p>
+<p class="justify">Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut
+que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il
+se trouvait loin du logis.</p>
+<p class="justify">Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour,
+s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de
+quelque vague os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute
+autre pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu
+le ventre.</p>
+<p class="justify">Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements
+et bientôt un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent
+contour, trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa
+route de son trot soutenu.</p>
+<p class="justify">Après une randonnée assez longue au cours de laquelle
+il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au
+crépuscule dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà
+venu avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.</p>
+<p class="justify">Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant
+pouvoir se fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
+agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et
+d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se
+rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et prudent, afin de
+gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se
+mouiller les pattes.</p>
+<p class="justify">Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants
+qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le
+contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se
+trouvait à proximité.</p>
+<p class="justify">C'était l'heure de la sortie de la prière&nbsp;:
+quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur
+caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main&nbsp;;
+puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à
+lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.</p>
+<p class="justify">L'un d'eux, tout à coup, s'écria&nbsp;: il venait
+d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant,
+crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Un sale chien qui n'est pas d'ici&nbsp;!
+ajouta un deuxième.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être un chien enragé, émit un
+troisième&nbsp;; ciblons-le&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Immédiatement, les beaux cailloux plats
+qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans
+la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans
+le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien
+vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
+gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque
+chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même
+héroïque à leurs coups de frondes.</p>
+<p class="justify">Le chien traversa tout le village et s'enfuit,
+longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres
+des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes
+et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
+d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils
+s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase
+campagne.</p>
+<p class="justify">Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et
+par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut
+n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il
+jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré
+la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il
+resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage
+ne lui vint pas&nbsp;: il n'y avait pas de rivière à Longeverne et,
+comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa
+fraîcheur traîtresse.</p>
+<p class="justify">Il erra toute la nuit autour du village, furetant,
+cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture
+innommable.</p>
+<p class="justify">Les maigres ressources qu'offraient les champs
+dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite
+épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni
+chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et
+revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se
+disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne
+songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête
+vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et
+trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en
+hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant
+bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou
+une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son
+côté.</p>
+<p class="justify">Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il
+était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses
+appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement
+remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à
+le rassurer.</p>
+<p class="justify">Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans
+un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé.
+Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou
+dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié
+auquel était relié le n&oelig;ud coulant, se relevant dans la détente
+imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air
+par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le
+chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé,
+braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons
+des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.</p>
+<p class="justify">Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un
+fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il
+sentait encore au cou l'étranglement du laiton.</p>
+<p class="justify">Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des
+gardes particuliers sur une chasse gardée&nbsp;! Qu'avaient-ils fait du
+chien&nbsp;? Il y a des hommes si lâches&nbsp;! Lui avaient-ils tiré
+dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
+reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son
+collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût
+quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il
+s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le
+maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher.
+Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli
+alors&nbsp;: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
+et entre braconniers.</p>
+<p class="justify">Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le
+facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension
+quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
+villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de
+Blénoir.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin
+fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans,
+tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des
+sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que
+ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que
+des bêtes à chagrin.</p>
+<p class="justify">Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et
+tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des
+buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les
+populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
+méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim,
+oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison,
+ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli
+ou effacé dans sa mémoire.</p>
+<p class="justify">Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout,
+n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de
+n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route,
+à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui
+avait fait son passé&nbsp;: il se souvint de son maître Lisée qu'il
+n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il
+se mit à hurler désespérément au perdu.</p>
+<p class="justify">Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il
+tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très
+long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot.</p>
+<p class="justify">À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les
+chiens du village se mirent à répondre par des jappements précipités de
+fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme
+insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
+désespoir de bête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un chien perdu qui pleure son
+maître, disait l'un d'eux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La pauvre bête&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on lui donnait du pain, proposait un
+autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il se sauverait, objectait un
+troisième.</p>
+<p class="justify">Dans le village, tout le monde avait entendu la
+plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prêté grande
+attention, car un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva
+toutefois, parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui
+dressa l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses
+concitoyens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, un chien de chasse&nbsp;!
+s'écria-t-il.</p>
+<p class="justify">Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il
+le connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier,
+chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.</p>
+<p class="justify">Lentement, l'&oelig;il allumé, il s'approcha de
+l'endroit où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent
+pas des gosses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Restez, petits, recommanda-t-il aux
+enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.</p>
+<p class="justify">Il faut croire que certains hommes sont naturellement
+sympathiques aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande
+détresse, les avertit mystérieusement&nbsp;; peut-être bien aussi que
+Miraut, à bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse
+s'avança, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet,
+lui parla doucement, et il savait parler aux chiens&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tia, mon petit, tia&nbsp;! Viens voir
+ici, mon beau&nbsp;; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait
+pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
+opportunément à lui.</p>
+<p class="justify">Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le
+gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se
+penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un
+poinçon malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir
+par deux rivets&nbsp;: «&nbsp;Lisée, cultivateur à Longeverne&nbsp;», et
+aussitôt ne put retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou
+bracos d'une même région on se connaît&nbsp;; il avait bu assez souvent
+avec Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de
+réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n'y
+avait, parbleu, pas si longtemps&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est Miraut&nbsp;! s'exclama-t-il.</p>
+<p class="justify">Entendant son nom prononcé par cet inconnu si
+sympathique, Miraut, l'&oelig;il plein de confiance et de joie, redoubla
+ses démonstrations d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec
+lui, il le suivit fort docilement à sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est le chien de Lisée de Longeverne,
+expliqua Narcisse à ceux qu'il rencontra&nbsp;; il est perdu depuis on
+ne sait quand et il n'a presque plus «&nbsp;figure humaine de
+chien&nbsp;», la pauvre bête&nbsp;; je vais lui faire à manger et écrire
+un mot à son patron qui doit être joliment en souci.</p>
+<p class="justify">Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut
+encore la confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de
+son protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit
+tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
+immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière
+goutte&nbsp;; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière
+de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna
+dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une
+toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et
+confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable
+souche.</p>
+<p class="justify">Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait
+les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement
+un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix
+heures une lettre ainsi conçue&nbsp;:</p>
+<p class="justify">Bémont, le 27 février.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Mon cher Lisée,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Je t'envoie ces deux mots pour te dire que
+j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du
+«&nbsp;bouillet<a name="fr_15" href="#ft_15"><sup>[15]</sup></a>&nbsp;»
+du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à
+manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme
+Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.</p>
+<p class="right">«&nbsp;Ta vieille branche,</p>
+<p class="justify">«&nbsp;NARCISSE.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;P.-S. &mdash; J'en ai tué dix-sept cette
+année. Et toi&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque
+chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne
+nouvelle&nbsp;; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez
+lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez
+longue trotte de Longeverne à Bémont.</p>
+<p class="justify">S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de
+lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution
+muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes
+ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à
+la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.</p>
+<p class="justify">En passant à Velrans, il fit part à Pépé de
+l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste
+de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son
+ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
+huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
+avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
+pont&nbsp;; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à
+qui il était ni d'où il partait&nbsp;; on pensait bien que, depuis le
+temps, il s'était retrouvé.</p>
+<p class="justify">Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà
+tout expliqué ou presque tout&nbsp;: Miraut, épouvanté au passage du
+pont, n'avait osé revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce
+qu'il fût recueilli par son fidèle camarade.</p>
+<p class="justify">Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est
+toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont,
+comme c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends, proposa-t-il, on va voir s'il
+te reconnaîtra à la voix&nbsp;: je vais passer près de lui à l'écurie,
+et dès que j'aurai refermé, tu blagueras fort.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à
+parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa
+l'oreille subitement&nbsp;; puis, ayant écouté à deux reprises, debout,
+les yeux brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se
+mit à gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
+ouvrît bien vite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! s'écria en riant
+Narcisse, il est là et on le reconnaît&nbsp;! Oui, mon beau, tu vas le
+revoir.</p>
+<p class="justify">Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se
+précipiter sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant,
+lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui
+mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant
+et se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon c&oelig;ur,
+une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.</p>
+<p class="justify">Narcisse, en détail, conta alors comment il avait
+recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se
+restaurât&nbsp;: il avait fait cuire une saucisse à son intention et
+avait même, en outre, gardé au fond d'une casserole certain fricot dont
+Lisée tout à l'heure lui donnerait des nouvelles.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut
+qui, maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le
+temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa cuisse,
+ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des tendresses
+que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les croûtes
+de pain qu'on lui jetait de temps à autre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un
+morceau de ce&hellip; lapin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'en est pas un que tu as élevé,
+remarqua Lisée en se servant. Où l'as-tu rasé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À l'affût, il y a quatre ou cinq jours,
+du côté de Chambotte&nbsp;: il n'a pas rebougé sur mon coup de
+fusil.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, les deux compères se mirent à conter
+l'histoire de tous leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené
+forcément à parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli
+porter malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
+qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins
+des journées entières.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est rare, des chiens comme le tien,
+avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas
+trop mal&nbsp;; il est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais
+montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon chien&nbsp;! Mets ton Miraut
+entre les mains d'un «&nbsp;calouche&nbsp;», je ne dis pas qu'il
+deviendra mauvais tout à fait, mais il se gâtera sûrement&nbsp;: pour
+avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi,
+un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant&nbsp;: il s'était
+bâti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je
+n'ai vu tel écumeur&nbsp;; eh bien&nbsp;! mon ami, en fait de chiens, ce
+gaillard-là n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à
+qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
+personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que
+n'importe qui&nbsp;: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens
+même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait
+Vaneau. Un jour&nbsp;; descendant une tranchée tous les trois, son
+chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de temps, il
+est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il lui a sauté
+dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien
+était si petit que le lièvre l'a emporté sur son dos pendant plus de
+cinquante mètres et qu'il a fini par se faire lâcher. Tiens, Pépé est
+comme ça&nbsp;: donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien
+d'arrêt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se
+manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres,
+mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une bête
+exceptionnelle&nbsp;; aussi tu parles si je l'ai ramassé vivement quand
+je me suis aperçu que c'était le tien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne sais vraiment comment te
+remercier, mon vieux&nbsp;; c'est un service qu'on n'oublie pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est un service qui se doit entre
+chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si
+méchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu me diras au moins combien je te dois
+pour la pension.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce que tu plaisantes, par
+hasard&nbsp;? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose
+m'était arrivée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! mon vieux, peux-tu
+croire&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, alors, fous-moi la paix&nbsp;!
+tu paieras un verre quand je passerai à Longeverne ou qu'on se
+rencontrera à la foire.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;D'accord, mais on va d'abord prendre
+quelque chose à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous
+sommes très bien pour boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme
+pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont
+grands&nbsp;: la fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la
+coupe, ils ont voulu être bûcherons cette année.</p>
+<p class="justify">N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades
+continuèrent à boire en se narrant des histoires de chiens.</p>
+<p class="justify">Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les
+émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse
+de sa démarche et la vivacité de son pas.</p>
+<p class="justify">En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de
+cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à
+plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
+reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.</p>
+<p class="justify">Toutefois, pour ne pas faire mentir le
+proverbe&nbsp;: «&nbsp;Qui a bu boira&nbsp;», il ne manqua point de
+s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes
+et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques bouteilles à
+l'ami Pépé.</p>
+<p class="justify">La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin,
+aussi saoul que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison.
+Connaissant sa capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce
+qu'il avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent
+qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés
+violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle foutrait le camp de
+la maison puisque cette sale charogne de viôce, non contente de lui
+faire toutes les misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie
+pour son arsouille de patron.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comme s'il n'avait déjà pas assez
+d'occasions sans ça&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son
+fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou
+avec Miraut.</p>
+<p class="justify">Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver
+et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
+compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à
+l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou travaillant à
+son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant
+comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le regardant en
+silence.</p>
+<p class="justify">De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait
+son compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
+cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la
+belle ouvrage&nbsp;!</p>
+<p class="justify">À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en
+montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se
+frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on
+irait enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.</p>
+<p class="justify">Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse,
+passaient par là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents
+traqueurs sur le sentier de la guerre&nbsp;; ils venaient se frôler
+contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou
+pucer, puis repartaient.</p>
+<p class="justify">On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La
+Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il
+couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de
+Bémont&nbsp;; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le
+toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit&nbsp;! Le lendemain,
+en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé sur la
+couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.</p>
+<p class="justify">Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être
+eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque
+soir, était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.</p>
+<p class="justify">Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le
+patron montait assez régulièrement «&nbsp;faire son midi&nbsp;»,
+c'est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre à la besogne. Il
+aurait bien aimé garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était
+au village, le faisait toujours monter&nbsp;; mais lorsqu'elle se
+trouvait là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et
+montait seul se reposer.</p>
+<p class="justify">Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux
+choses malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son
+désir&nbsp;: d'un côté, le grelot qu'il portait toujours et qui,
+lorsqu'il marchait, signalait sa présence&nbsp;; de l'autre, les portes
+à ouvrir. Un jour cependant, son maître étant couché et la patronne
+venant de partir en commission, il réussit, frappant de la patte les
+loquets et poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour
+celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
+le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes&nbsp;; il fut
+arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la
+même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau
+taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du
+poitrail, rien ne s'ouvrait&nbsp;; enfin il fourra son nez entre le
+chambranle et le montant, s'effaça de côté et découvrit le procédé qu'il
+n'eut garde d'oublier.</p>
+<p class="justify">Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup
+surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le
+nez&nbsp;: il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta
+un coup d'&oelig;il inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption
+soudaine de sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré,
+il se laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser
+que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le moyen
+de le rejoindre.</p>
+<p class="justify">Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui
+parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi,
+témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié à son
+maître.</p>
+<p class="justify">Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de
+retour, il redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin
+d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage
+de la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air
+triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les
+causes qu'elle ne parvint point à découvrir.</p>
+<p class="justify">Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la
+chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de
+Lisée, et le chasseur riait de bien bon c&oelig;ur lorsqu'il l'entendait
+au pied du lit se ramasser pour l'élan.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Roulée, la vieille&nbsp;!
+rigolait-il.</p>
+<p class="justify">Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la
+maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait à la
+cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
+vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire attention à
+lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.</p>
+<p class="justify">Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que
+le grelot sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile
+et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde
+porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son
+maître où il ne dormît que d'un &oelig;il tandis que Lisée, lui,
+pionçait plus bruyamment.</p>
+<p class="justify">La Guélotte n'avait rien vu ni entendu&nbsp;: ce fut
+le ronflement de Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il
+prolongeait par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans
+songer trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tas de cochons&nbsp;! piailla-t-elle en
+apercevant les deux dormeurs.</p>
+<p class="justify">Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut,
+très inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était donc ça, continua-t-elle, que ma
+couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi
+pourquoi&nbsp;; et ce grand idiot qui le laisse faire&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort
+de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour
+échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent
+pour s'excuser&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est drôle, je l'ai pas entendu
+monter&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Dès lors, le chien fut surveillé plus
+étroitement&nbsp;; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et
+les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie
+à son ami.</p>
+<p class="justify">Entre temps, il allait faire un tour au village,
+visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les
+fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant
+la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! la corne de cheval&nbsp;: quel régal
+exquis&nbsp;! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron
+Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très
+souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur,
+attendant son tour de ferrage.</p>
+<p class="justify">Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait
+l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
+regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames
+translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts
+odorants d'une belle couleur ambrée.</p>
+<p class="justify">Fraternel, pour que les braves toutous ne
+s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan,
+Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou
+aux autres amateurs en leur disant régulièrement&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse,
+mais tu ne viendras pas péter chez moi&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Car on reconnaissait aisément, à la puissance
+asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une
+tournée fructueuse à la forge de Martin.</p>
+<p class="justify">Miraut connaissait intimement toutes les ressources
+de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle
+s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à
+ouvrir les portes des chambres&nbsp;; bien que les verrous et targettes
+fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et
+certains jours fit&hellip; gueule basse sur tout ce qu'il trouva de
+comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables
+bouts de lard.</p>
+<p class="justify">Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là,
+mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses
+semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au
+surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant
+de faim, il en aurait fait tout autant.</p>
+<p class="justify">Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de
+l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut
+s'adjugea&nbsp;: du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve
+n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.</p>
+<p class="justify">La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette
+grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond
+d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient,
+ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.</p>
+<p class="justify">Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une
+fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut
+fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans
+ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de
+barbe, quelques restes du corps du délit.</p>
+<p class="justify">Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait
+son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de
+l'empoisonner ou de le tuer&nbsp;; Miraut, depuis longtemps, avait de
+haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.</p>
+<p class="justify">Comme le temps n'était guère favorable, Miraut
+n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois,
+mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il
+regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone,
+libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en
+sa compagnie une petite partie de chasse.</p>
+<p class="justify">Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva
+que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où
+elle trouva du fret et lança un lièvre.</p>
+<p class="justify">Attentif instinctivement à tous les bruits qui
+l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là.
+Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi
+qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée,
+puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention.
+S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse
+et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa
+venue&nbsp;; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son
+côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence
+occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards,
+attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir
+dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça
+ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est
+pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des
+côtes.</p>
+<p class="justify">Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi,
+il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
+engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la
+chienne arrivât.</p>
+<p class="justify">Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout
+seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part,
+reprenait violemment le tout en grognant férocement&nbsp;; au début, il
+hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne
+risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment
+avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre,
+ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre
+au derrière&nbsp;; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui
+était échue au petit bonheur du déchirement.</p>
+<p class="justify">Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de
+légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
+grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très
+grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en
+avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à
+l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il
+tardait trop à trouver le lieu du festin.</p>
+<p class="justify">Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux
+pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron,
+connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la
+voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la
+prise.</p>
+<p class="justify">On le laissait faire naturellement et donner de la
+gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de
+chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le
+lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu
+se corsaient.</p>
+<p class="justify">D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des
+grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance
+ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
+précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à
+coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus
+d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.</p>
+<p class="justify">Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière
+le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
+s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant
+qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os
+demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.</p>
+<p class="justify">Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et
+Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment
+affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât
+leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique&nbsp;;
+pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper&nbsp;: poil,
+os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée,
+partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement
+en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux,
+jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été
+oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur
+lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout
+engouffré jusqu'au dernier vestige.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>CHAPITRE
+VI</strong></h2>
+<p class="justify">Un soir que le grand François de la ferme des
+Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi
+toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.</p>
+<p class="justify">Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays
+sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais
+bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils
+quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le
+nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent
+les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent
+tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si
+profondément émus.</p>
+<p class="justify">Rien ne les retenait&nbsp;: fidélité au logis ou au
+maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur&nbsp;: ah
+bernique&nbsp;! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique&nbsp;; Berger,
+qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de
+vaches&nbsp;; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier&nbsp;;
+Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée&nbsp;; le
+roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et
+jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine
+protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le
+chemin des Planches.</p>
+<p class="justify">Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient
+déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on
+ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le
+cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.</p>
+<p class="justify">Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop
+vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée
+terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement
+déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas
+très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la
+ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante
+qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.</p>
+<p class="justify">François n'était pas encore à deux cents mètres du
+village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
+forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en
+jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de
+convoitise.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, bon&nbsp;! ragea-t-il, car il ne
+s'était encore aperçu de rien&nbsp;; allons&nbsp;! cette vache-là va
+encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la
+barricader sérieusement.</p>
+<p class="justify">Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la
+brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin
+d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas
+qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
+batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et
+large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était
+fichtre pas de cette catégorie&nbsp;; les autres, pour être moins
+réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants,
+sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public,
+fait ses preuves.</p>
+<p class="justify">Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la
+chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants
+désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et
+sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.</p>
+<p class="justify">Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin
+de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux
+mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
+fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
+cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être
+enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit
+sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement,
+selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un
+instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le
+nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La
+proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop
+lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu
+certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés
+d'assiégeants&nbsp;: au centre et le plus rapprochés de la ferme, les
+gros, les grands, les forts&nbsp;: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom
+le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies
+environnantes ou des villages circonvoisins&nbsp;; plus éloignés, les
+petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que
+leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et
+les radées des premiers.</p>
+<p class="justify">François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa
+besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur
+adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent
+point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison&nbsp;; mais avec
+la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et
+cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières
+avaient disparu entre eux également&nbsp;: roquets, moyens et molosses
+se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de
+cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame
+commune de leurs pensées.</p>
+<p class="justify">Toutes les ouvertures de la maison de François furent
+tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées,
+sondées, vérifiées, senties, reniflées&nbsp;; mais le patron, qui savait
+à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher,
+la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes
+les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne
+clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait
+aucun carreau.</p>
+<p class="justify">Il avait cependant, comme trop petite et
+infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait
+dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les
+poules sortaient pour aller aux champs.</p>
+<p class="justify">Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour,
+ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
+était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y
+renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait
+au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si
+mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le
+guichet, le bas du poitrail touchant le seuil&nbsp;; mais, très enhardi
+par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les
+flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement
+allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les
+camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et
+reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de
+grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable
+animal.</p>
+<p class="justify">Mais la bête n'était pas là. Prudent, François
+l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui
+n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de
+communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée
+au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des
+assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.</p>
+<p class="justify">Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne
+trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses
+trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans
+leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui
+gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les b&oelig;ufs, eux aussi,
+étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs
+chaînes et en meuglant avec fureur.</p>
+<p class="justify">Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la
+nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son
+étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes
+était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses
+sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une
+trique et alla «&nbsp;clairer&nbsp;» ses vaches.</p>
+<p class="justify">Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il
+était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le
+fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait
+affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou
+putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique
+dans les côtes et courut à sa poursuite.</p>
+<p class="justify">Souris hurla de peur en entendant le ronflement du
+bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa
+la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la
+tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile,
+la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un
+sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.</p>
+<p class="justify">Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque,
+par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et
+l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé
+avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré bougre de salaud, grognait-il, si
+c'est pas malheureux&nbsp;! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut
+sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant,
+tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le
+cul&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et
+soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les
+jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
+arriver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends, nom de Dieu&nbsp;! je vais
+t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.</p>
+<p class="justify">Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet,
+il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au
+moyen de n&oelig;uds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient,
+à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut
+préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil
+de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup
+de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement
+en hurlant à l'adresse des autres&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Venez-y donc, tas de salauds, si vous
+voulez que je vous en fasse autant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.</p>
+<p class="justify">Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de
+Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les
+cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt
+et général mouvement de retraite.</p>
+<p class="justify">Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un
+instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les
+fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des
+pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque
+assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le
+flairaient&nbsp;; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte
+durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par
+le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger
+les portes.</p>
+<p class="justify">Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à
+cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment
+à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à
+la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils
+rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à
+toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne
+déserta&nbsp;; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de
+trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger
+abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une
+attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant,
+les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première
+senteur, au premier signal intéressants.</p>
+<p class="justify">Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait
+sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort,
+sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et
+suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions
+du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée
+générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux
+ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée,
+et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les
+narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour
+lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se
+menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les
+premiers et compisser expressément le bon endroit.</p>
+<p class="justify">Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à
+renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le
+même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel,
+dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au
+derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa
+patronne.</p>
+<p class="justify">Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de
+Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et
+connaissait la cause de leur absence.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il fait comme tous les autres&nbsp;!
+songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il
+serait porté sur la chose.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans
+amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les
+affamés et les timides&nbsp;; mais les forts, les costauds, eux,
+restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi
+d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient
+extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il
+disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois
+davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder
+quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère
+effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée
+pour toute éventualité.</p>
+<p class="justify">Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui
+la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant,
+et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait,
+ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le
+culot&hellip;</p>
+<p class="justify">Il l'avait bel et bien&nbsp;; mais cela ne faisait
+point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se
+précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui
+rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en
+détail.</p>
+<p class="justify">François profita du conflit pour rentrer sa chienne
+vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la
+bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se
+secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
+déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer
+la gorge pour l'étrangler&nbsp;; ceux qui étaient dessus piétinaient de
+leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les
+vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait&nbsp;; tous
+maintenant se détestaient&nbsp;; la mêlée était devenue confuse&nbsp;:
+on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas
+de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque
+hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne&nbsp;;
+certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os
+meurtris&nbsp;; d'autres saignaient et se léchaient&nbsp;; d'autres, la
+mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec
+douleur&nbsp;; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un
+coup de dent&nbsp;; Tom, une oreille décollée, s'écartait&nbsp;; seul à
+peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu
+au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience,
+s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être,
+mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes
+déchirures à la cuisse.</p>
+<p class="justify">Cette échauffourée refroidit notablement les
+enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent&nbsp;; de
+toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en
+lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin
+d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues
+buissons pour se soigner en paix.</p>
+<p class="justify">Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants
+fichaient le camp&nbsp;; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les
+deux fanatiques qui veillaient malgré tout.</p>
+<p class="justify">Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de
+laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher
+dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
+pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa
+surveillance.</p>
+<p class="justify">Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans
+un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.</p>
+<p class="justify">L'autre, qui avait meilleur nez que son maître,
+éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans
+crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche
+de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
+amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies
+protectrices entre eux et le patron.</p>
+<p class="justify">Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut
+là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il
+se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui
+lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour
+faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à
+l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une
+de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc,
+boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique
+privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut,
+triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement
+conquise et si patiemment attendue.</p>
+<p class="justify">Courbé sur son chevalet, au bout de quelques
+instants, François, ayant jeté un coup d'&oelig;il sur sa chienne, ne
+vit plus que la place où elle était couchée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacrée garce&nbsp;! jura-t-il, je parie
+qu'elle leur court après&nbsp;; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces
+salauds-là aux alentours&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche,
+un bâton à la main.</p>
+<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il
+découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela
+voulût bien se détacher.</p>
+<p class="justify">Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux
+prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se
+décollèrent.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bougre de cochon&nbsp;! grommela-t-il en
+s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.</p>
+<p class="justify">Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il
+n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration
+malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! et puis m&hellip;&nbsp;!
+ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne
+vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de
+l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je
+m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les
+bouffer ou les noyer toi-même comme&hellip; oh&nbsp;!
+quoique&hellip;</p>
+<p class="justify">Et philosophiquement, François les laissa à leurs
+amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire,
+eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée
+connurent derechef les joies pures des matins de chasse.</p>
+<p class="justify">C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les
+chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois,
+ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une
+vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé
+sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds,
+tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.</p>
+<p class="justify">Les prés «&nbsp;grillaient&nbsp;», disaient les
+paysans&nbsp;; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt,
+atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies,
+tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou
+les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait
+considérablement&nbsp;: un saut de grenouille, le moindre grattement de
+mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter
+les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un
+cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou
+à une fuite précipitée de bouquin.</p>
+<p class="justify">Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer
+lancer un lièvre&nbsp;; suivre une piste à plus de deux cents mètres au
+dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
+Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté
+du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on
+doit quand même rentrer bredouille.</p>
+<p class="justify">Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans
+les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient
+tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient
+de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de
+vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement
+ténues.</p>
+<p class="justify">Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens
+profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.</p>
+<p class="justify">Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes
+indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire,
+rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens
+de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce
+fourré-ci de préférence à celui-là.</p>
+<p class="justify">On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais
+si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès
+le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou
+quelque chemin, c'était fini et bien fini&nbsp;; Miraut et Bellone, le
+nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite,
+d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une
+langue de six pouces au moins.</p>
+<p class="justify">Ah&nbsp;! c'est quelquefois un rude métier que celui
+de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les
+pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer
+une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce
+qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on
+voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout
+fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible
+de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton
+du lancer.</p>
+<p class="justify">Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils
+soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après
+chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient
+l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.</p>
+<p class="justify">Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et
+des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères
+qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.</p>
+<p class="justify">Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse
+frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il
+s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son
+chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Bah&nbsp;! songea-t-il, c'est un hérisson qui
+l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends
+ça.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Néanmoins, il alla se rendre compte&nbsp;; il était
+temps.</p>
+<p class="justify">Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non
+point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait
+point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que
+l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins
+fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bon Dieu&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait
+épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse,
+sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «&nbsp;fers&nbsp;» à
+la fois.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu l'échappes belle, mon ami, félicita
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est
+la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus.
+Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec
+de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de
+drogues. C'est de la foutaise, leur «&nbsp;armoniac&nbsp;», comme ils
+l'appellent&nbsp;; il faudrait, pour que ça fasse effet &mdash; et
+encore &mdash; être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche
+pas les chiens de perdre tout odorat.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça,
+à la chasse&nbsp;: un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé,
+enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un
+cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout.
+Sais-tu ce que j'ai fait&nbsp;? C'est un vieux remède et, crois-moi, il
+vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y
+connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne
+sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide
+branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me
+suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans
+tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau
+ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. «&nbsp;Il n'a
+pas plus bougé qu'une souche&nbsp;: je te l'ai dit, il ne sentait
+rien&nbsp;; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait.
+Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui
+est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un
+liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de
+ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il s'est même très bien guéri et je ne me suis
+pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu
+craintif et froussard&nbsp;; à aucun prix il ne voulait suivre les
+haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était
+en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque
+chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de
+telles étamines.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">On continua la promenade et l'on gravit le Geys.
+Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche
+qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à
+défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Est-ce tondu, bon Dieu&nbsp;! est-ce
+rasé&nbsp;! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que
+possible.</p>
+<p class="justify">Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi,
+et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien
+sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.</p>
+<p class="justify">C'est que l'&oelig;il des chiens ne peut s'accommoder
+immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance.
+Cela se conçoit, l'&oelig;il n'est généralement pour eux que le
+complément du nez&nbsp;; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils
+arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne
+lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
+et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de
+gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la
+frousse.</p>
+<p class="justify">Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui
+cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point,
+et l'on continua à gravir le Geys.</p>
+<p class="justify">Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette
+journée, bien d'autres étonnements.</p>
+<p class="justify">Le dés&oelig;uvrement, le hasard, l'espoir de trouver
+ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené
+à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient
+ensemble ce jour-là.</p>
+<p class="justify">Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de
+joie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! on en abat&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon
+vieux, pas moyen de lancer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale temps, vraiment&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas un brin de regain.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On n'a au moins pas le mal de le
+faire&nbsp;; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de
+foin et que la moisson a été bonne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans
+ce pays&nbsp;! fit remarquer Pépé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'allais le dire, souligna Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme
+où l'on trouvera du vin frais&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si&nbsp;; nous allons descendre aux
+Planches, chez François&nbsp;: il ne refusera pas de nous donner à boire
+à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru,
+Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tous les vrais bons chiens sont&hellip;
+carnassiers, affirma Pépé&nbsp;; allons chez François, j ai une pépie
+qui n'est pas dans un sac.</p>
+<p class="justify">C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs
+et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
+étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage.
+Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement
+conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de
+pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles
+paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un
+verre.</p>
+<p class="justify">Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un
+coup de main gratuit, était un ami&nbsp;; aussi, dès qu'il le vit
+arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur «&nbsp;faire
+honnêteté&nbsp;», comme on dit là-bas.</p>
+<p class="justify">Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon
+propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son
+mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.</p>
+<p class="justify">Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est
+habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent
+chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps.
+Les litres et les litres se succédèrent sur la table&nbsp;; on n'avait
+rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
+deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu,
+l'appétit, par contre, était venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'aurais pas un bout de lard par là
+et des &oelig;ufs à nous faire cuire&nbsp;? questionna Philomen.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais si, mais si&nbsp;! Tant que vous
+voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! et puisqu'on est réunis,
+zut&nbsp;! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la
+«&nbsp;bringue&nbsp;». Tu n'as pas un poulet bon à saigner&nbsp;?
+demanda le gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il y a tout ce qu'on veut, répondit
+François.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Montre-le-moi donc, que je lui flanque
+un coup de fusil.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ne laisse pas sortir les chiens,
+intervint Lisée&nbsp;; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces
+sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le
+cas d'exterminer tout le reste.</p>
+<p class="justify">Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la
+pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein
+gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.</p>
+<p class="justify">Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et
+l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs
+pris impromptu savent en faire.</p>
+<p class="justify">On raconta, ma foi, des histoires de chasses
+édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus
+profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort
+savoureuses.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens
+avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher
+le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la
+queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque
+côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son
+postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son
+poids.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il allait se planter une écharde dans
+le cul&nbsp;! s'écria François.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu qu'il n'a pas regardé
+avant&nbsp;! c'est un malin&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je me souviens avoir lu quelque part,
+intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en
+inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type
+dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des
+pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.</p>
+<p class="justify">En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre
+la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de
+lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
+devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui
+dit&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu veux boire un coup, mon petit&nbsp;?
+Tiens.</p>
+<p class="justify">Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien
+flaira et duquel il se détourna avec dégoût.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres
+bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus
+extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu
+de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur
+ressemble de ce côté-là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama
+Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de
+l'existence&nbsp;? Ah&nbsp;! le père Noé était un sacré bougre, et nous
+lui devons tous une fière chandelle.</p>
+<p class="justify">Comme Miraut revenait à la charge, Philomen
+conseilla&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Montre-lui voir le miroir, ça
+l'épatera.</p>
+<p class="justify">On décrocha du mur une petite glace et on la plaça
+devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
+cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout
+près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.</p>
+<p class="justify">Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de
+l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que
+certains singes, de regarder derrière&nbsp;: son opinion était
+faite&nbsp;; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit
+que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité&nbsp;; il le pensa, du
+moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un
+coin auprès des autres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça leur fait honte, concluait à tort le
+gros en continuant de boire.</p>
+<p class="justify">Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la
+dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé
+de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous
+d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très
+vivement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est malheureux, maugréait Pépé, je
+n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une
+vipère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Belle chasse&nbsp;! vraiment.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on
+n'est pas des b&oelig;ufs.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est pas comme les gens de
+Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un
+vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour
+cela pas mal de petites saletés.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Capitaine, je crois que les gens d'ici
+sont bien dévots&nbsp;?</p>
+<p class="justify">«&nbsp;&mdash; Oh&nbsp;! répliquait le père Cassard,
+ils sont assez vieux pour être des vaches&nbsp;!&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas
+dérouiller aujourd'hui&nbsp;; parions que si tu lances ta casquette en
+l'air, je te la perce&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La belle affaire, je parie d'en faire
+autant&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer
+son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du
+quatre&nbsp;; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour
+l'apéritif.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Penses-tu que je veux lancer la
+mienne&nbsp;! protestait Philomen&nbsp;; elle est quasi toute neuve, je
+ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! m&hellip; pour les
+femmes&nbsp;! À la guerre comme à la guerre&nbsp;! ordonna Lisée.</p>
+<p class="justify">Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle
+fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou
+assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.</p>
+<p class="justify">Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant
+qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent
+de tous côtés en donnant. à pleine gorge.</p>
+<p class="justify">Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais
+étaient très étonnés&nbsp;; au troisième, leur épatement grandit encore
+en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième,
+Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
+de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu
+louf.</p>
+<p class="justify">Ce fut le gros qui paya le pernod&nbsp;; la
+casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré,
+montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient
+littéralement criblées.</p>
+<p class="justify">Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches
+dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien
+placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il
+faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du
+sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
+distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
+l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! se réjouit Lisée, c'est le
+vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la
+pluie&nbsp;; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un
+peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres,
+histoire de payer le permis.</p>
+<p class="justify">À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer
+bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
+sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait
+fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou
+qu'il se trouva perdu.</p>
+<p class="justify">Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris,
+Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument
+eux aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'ils ont donc&nbsp;?
+s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore
+sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.</p>
+<p class="justify">Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait
+dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de
+ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés,
+Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas
+d'aventure avec eux, chez Fricot.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, non, répondit Lisée&nbsp;; il
+n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, expliqua-t-elle&nbsp;; il se fait
+tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de
+Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté
+pour boire un verre à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est sans doute allé aux filles dans
+quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.</p>
+<p class="justify">Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu
+en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée,
+s'écria tout haut, très étonné&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On dirait qu'ils hurlent à la mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon Dieu, fit la vieille en se signant,
+pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas
+de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins,
+comme ils le dirent plus tard, une secousse au c&oelig;ur.</p>
+<p class="justify">Ils se trouvèrent instantanément dessoulés,
+rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en
+retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à
+Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
+ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
+heure.</p>
+<p class="justify">Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent
+plus&nbsp;; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait
+la porte et se reprenait à hurler.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça doit annoncer un malheur, prophétisa
+la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses
+appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien
+avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le
+souhaitait vivement.</p>
+<p class="justify">Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu
+fermer l'&oelig;il ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait
+toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne
+fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
+hélaient et déambulaient par les rues.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais aller voir, décida-t-il.</p>
+<p class="justify">Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa
+mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
+décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit
+où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.</p>
+<p class="justify">Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui
+aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui,
+partit rejoindre les chercheurs.</p>
+<p class="justify">Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui
+répondaient&nbsp;: Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique,
+Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours&nbsp;; c'était
+sinistre.</p>
+<p class="justify">Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine,
+moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de
+la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
+enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.</p>
+<p class="justify">D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la
+stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté
+d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
+quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.</p>
+<p class="justify">L'anxiété grandissait&nbsp;: on courait maintenant
+derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt
+s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.</p>
+<p class="justify">Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme
+gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid,
+tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
+sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
+l'accident&nbsp;: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
+cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps,
+pendant que les autres pensivement suivaient&nbsp;: ce fut un triste
+retour.</p>
+<p class="justify">La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce
+fils&nbsp;; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était
+mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant
+leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
+témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois
+qu'il passait devant leur maison.</p>
+<p class="justify">Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour
+les vieux, inconsolables, l'oubli fatal&nbsp;; mais le chien de Lisée,
+dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point
+cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
+avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du
+drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité
+dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas
+capables&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Miraut, c'est un sacré chien,
+disait-on.</p>
+<p class="justify">Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait
+tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.</p>
+<p class="justify">La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les
+chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
+tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui,
+attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers
+champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de
+tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui
+finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait
+bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là,
+regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant
+désappointé.</p>
+<p class="justify">Les chasseurs venaient se rendre compte et
+rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela
+se terminait généralement par d'amicales engueulades.</p>
+<p class="justify">Miraut chassa aussi les renards, les renards qui,
+eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins,
+laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Faute de grives on mange des merles,
+proclamait Lisée&nbsp;; autant ça que rien.</p>
+<p class="justify">Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré
+l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
+queues ont marché sur les éteules&nbsp;; mais il y avait la prime, vingt
+sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les
+renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour
+les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce
+brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien
+du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment
+rouler.</p>
+<p class="justify">Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure,
+trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas,
+par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
+ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges
+pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.</p>
+<p class="justify">Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement
+reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du
+boyau&nbsp;; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
+l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
+affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et
+bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un
+coup de fusil.</p>
+<p class="justify">Il était là sur le sol, allongé, ventant et
+soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité,
+furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.</p>
+<p class="justify">En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put,
+saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a
+mordu, c'est bernique pour le faire lâcher&nbsp;: Miraut, pincé, avait
+beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.</p>
+<p class="justify">Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir
+la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
+fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que
+jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la
+gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait
+violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait
+l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.</p>
+<p class="justify">Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en
+l'assommant d'un coup de trique.</p>
+<p class="justify">Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne
+quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font
+tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
+cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
+mâchoire&nbsp;; il «&nbsp;donnait au ferme&nbsp;» alors, aboyant
+longuement pour inviter Lisée à s'approcher&nbsp;; mais, dès que le pas
+de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
+cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce
+qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le
+dénicher.</p>
+<p class="justify">Il y eut encore, vers la fin de la saison, au
+printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège,
+que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
+circonstances terribles pour le sauvage<a name="fr_16"
+href="#ft_16"><sup>[16]</sup></a>.</p>
+<p class="justify">Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que
+quatre lièvres&nbsp;; c'était vraiment peu pour un tel fusil&nbsp;;
+jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année&nbsp;; aussi le
+gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de
+même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée
+s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en «&nbsp;sonner
+un&nbsp;» à l'affût, comme il disait.</p>
+<p class="justify">Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait
+jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes,
+et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
+maison.</p>
+<p class="justify">Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs
+où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une
+petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
+car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle
+jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens&nbsp;; mais de
+jour, c'était plus dangereux&nbsp;; aussi Lisée avait-il l'&oelig;il sur
+son chien.</p>
+<p class="justify">Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila
+cependant un beau matin. Il devait «&nbsp;savoir&nbsp;» un lièvre et
+connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine
+gorge par le vallon de la fin dessus.</p>
+<p class="justify">Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier
+d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
+et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise,
+les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune
+temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit,
+sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car
+on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un
+lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le
+pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet
+n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées,
+et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
+pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas
+de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
+vigoureusement.</p>
+<p class="justify">Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de
+tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de
+Miraut et vint sans délai trouver Lisée&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourriez-vous me dire où est votre
+chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se
+gratta la tête, s'excusant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous assure, brigadier, que ce n'est
+pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je m'en doute bien, parbleu, il ne
+manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé&nbsp;; mais il n'en est
+pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer
+procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour la première fois&nbsp;! voyons,
+brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La première fois&nbsp;! &hellip; La
+première fois&nbsp;! &hellip; enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on
+n'est pas pour se bouffer le nez&nbsp;; vous allez partir me le chercher
+et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la
+loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant
+tout&nbsp;; mes chefs n'admettraient pas&hellip; et puis si je
+permettais à un, il faudrait que je permette à tous&nbsp;!
+Non&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je comprends bien, approuva Lisée qui
+mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.</p>
+<p class="justify">Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en
+sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles
+à mortaise qui lui interdisait tout galop.</p>
+<p class="justify">Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un
+matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde,
+abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en
+aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette
+fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
+vieux bout de chaîne.</p>
+<p class="justify">Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son
+boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois,
+Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
+s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un
+levraut dont il connaissait le gîte.</p>
+<p class="justify">Le père Martet qui partait en tournée et passait
+justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette
+imprudente désobéissance à ses ordres.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'entendez donc pas le raffut que
+fait votre chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sacré nom de nom&nbsp;! il était là il
+n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.</p>
+<p class="justify">Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent
+pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui
+chassait quand même.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vois bien que ce n'est pas de votre
+faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice&nbsp;! Avec un
+bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus
+difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.</p>
+<p class="justify">On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher
+comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela
+obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour
+où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que
+la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et
+trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave
+ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et
+chassa sans dire un mot.</p>
+<p class="justify">Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une
+partie fut désarmé par tant de constance et une si noble
+obstination&nbsp;; il le laissa faire et s'en revint au village.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en
+prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que
+le bout de bois le gêne&nbsp;? il le portait dans sa gueule et il
+trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le
+rattraper&nbsp;; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas
+brailler&nbsp;; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas
+entendu&nbsp;: personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne
+ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un
+maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets&nbsp;: il n'était pas
+dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne
+connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
+désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau
+lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un
+jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger&nbsp;; il
+distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis
+de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands
+bois&nbsp;; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au
+moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons
+des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.</p>
+<p class="justify">Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les
+connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de
+lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
+échappé même à Lisée&nbsp;: «&nbsp;Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu
+feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
+à gauche, j'aurai l'&oelig;il&nbsp;»&nbsp;; ou encore&nbsp;: «&nbsp;Oh,
+oh&nbsp;! voici une vieille connaissance&nbsp;; où va-t-il faire ses
+doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen&nbsp;?&nbsp;» Selon la
+direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté
+il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.</p>
+<p class="justify">Il connaissait la voix de tous les chiens des
+environs&nbsp;; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était
+autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine
+aux abois de la vieille Fanfare.</p>
+<p class="justify">Il avait un accent particulier, un timbre différent
+de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque
+gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait
+déduire&nbsp;: c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un
+écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de
+cailles.</p>
+<p class="justify">De même, si le matin était bon, cela se voyait
+immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de
+renifler et de chercher&nbsp;; si cela ne marchait pas, il montrait
+moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère
+humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de
+gueule.</p>
+<p class="justify">Il connaissait aussi bien et même mieux que son
+maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
+Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards,
+elle faisant le chien et lui le chasseur.</p>
+<p class="justify">Longeverne était son domaine, il y régnait en
+souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la
+suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à
+son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui
+gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y
+perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc&nbsp;; avant Turc,
+c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les
+deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
+jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon
+philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.</p>
+<p class="justify">Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge
+de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne
+lui cherchaient jamais de querelles.</p>
+<p class="justify">Quand ils se rencontraient par les rues, ils
+dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se
+flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
+disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à
+d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.</p>
+<p class="justify">Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à
+l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît,
+le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son
+côté.</p>
+<p class="justify">Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du
+village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les
+heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
+n'avait pas grand'faim,</p>
+<p class="justify">mais toute trouvaille est une joie que décuplent
+encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien
+lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et
+pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes
+découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de
+vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et
+fermenté&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et
+que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
+savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées&nbsp;;
+que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle
+toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger
+sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la
+grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près
+du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de
+peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement
+savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les
+gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était
+enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme &mdash;
+décidément, une sale race que les porte-jupons &mdash; était loin de
+professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller
+saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on
+ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
+rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de
+«&nbsp;serret&nbsp;».</p>
+<p class="justify">Il connaissait de même toutes les personnes du pays,
+distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un
+tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de
+mains&nbsp;; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de
+générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il
+caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu,
+parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau
+de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
+s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il
+se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer
+d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte
+pour la poignée de main amicale de la séparation.</p>
+<p class="justify">Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve
+digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne
+connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la
+norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
+chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et
+déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au
+coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la
+besace&nbsp;; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme,
+arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un
+distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put
+parvenir à extraire du c&oelig;ur de son chien tout sentiment
+d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les
+laissât pénétrer dans la maison et réciter leur «&nbsp;Notre Père&nbsp;»
+sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et
+solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion,
+industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de
+plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à
+son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les
+bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
+mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes
+closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le
+maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la
+forte somme, quoi&nbsp;! Philomen, qu'il ne connaissait point et
+interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes
+arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute
+justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
+fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très
+nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.</p>
+<p class="justify">Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni
+des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des
+vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de
+garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
+monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait
+tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait
+maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et
+de la fouine&nbsp;; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier.
+Les lapins ne l'intéressaient plus&nbsp;; il dédaignait profondément, et
+pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il
+les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.</p>
+<p class="justify">Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa
+tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur
+la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
+l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
+arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.</p>
+<p class="justify">Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les
+chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un
+grognement d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon
+que c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
+étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était Philomen
+qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse
+jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte&nbsp;; si c'était un
+mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait grand'peine à le
+tenir&nbsp;; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût laissé faire. Quant à
+la Phémie, il ne la gobait toujours pas&nbsp;; sa patronne lui avait
+interdit de japper quand elle venait&nbsp;; cela ne l'empêchait point de
+grommeler quand il entendait sa sabotée particulière et de lui montrer
+les dents dès que le regard du maître ne l'obligeait plus à dissimuler
+ses véritables sentiments.</p>
+<p class="justify">Tant de qualités professionnelles et domestiques
+avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
+mutuellement leurs fautes&nbsp;: lièvres bouffés par le chien sans
+autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, stations
+trop prolongées du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La
+Guélotte, elle-même, à la longue, nul accident fâcheux n'ayant endeuillé
+sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre
+et par lui témoigner, dans ses rares bons moments, quelque
+affection.</p>
+<p class="justify">La réputation de Miraut avait franchi les frontières
+naturelles de sa région. Non seulement par le canton où son premier
+maître, le gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses
+vertus et proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
+chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de la
+chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune
+appelée Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, épatant,
+mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le
+voir à l'&oelig;uvre.</p>
+<p class="justify">Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton,
+le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur,
+lorsqu'ils avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser,
+comme par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
+une partie à Lisée pour le lendemain.</p>
+<p class="justify">Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le
+temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
+jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
+intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à Lisée
+lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de beaucoup
+mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regardé
+s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du maître chien
+qu'il avait la joie et l'honneur de posséder.</p>
+<p class="justify">D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne,
+avait quitté la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne
+moisissait pas en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt
+dans ses foyers.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous ne le vendriez pas, votre
+chien&nbsp;? demanda un jour au chasseur maître Gouffé, le notaire,
+Méridional hâbleur, menteur, traître comme l'onde elle-même, qui eût
+vendu son père pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans
+appréciaient beaucoup les qualités administratives.</p>
+<p class="justify">Lisée éclata de rire à cette proposition.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'aimerais mieux vendre ma femme,
+ricana-t-il, et même la donner pour rien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai pourtant un de mes amis à Besançon,
+un juge, qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il
+est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il
+viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Jamais de la vie&nbsp;! protesta
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon cher, concilia maître
+Gouffé, il ne faut jamais dire&nbsp;: fontaine, je ne boirai pas de ton
+eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien
+jusqu'à cinq cents francs&nbsp;; cinq cents balles, c'est une somme,
+réfléchissez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est tout réfléchi, trancha
+Lisée&nbsp;; dites à votre juge qu'il continue à condamner les pauvres
+bougres au profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au sénateur
+cocu de sa région et qu'il me foute la paix avec Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons, ne vous montez pas&nbsp;; c'est
+un charmant garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, qui était présente à cet entretien,
+avait ouvert des yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge,
+d'émotion, en était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
+contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
+aussitôt&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Y as-tu pensé&nbsp;? Cinq cents
+francs&nbsp;! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-là.
+Songe au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux sous qu'on
+toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entêter&nbsp;; un chien,
+ce n'est qu'une bête après tout et, puisque tu tiens absolument à en
+avoir un, tu en trouveras facilement un autre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;! tonna Lisée. Miraut
+n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis
+habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me parles de cette
+affaire et si l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche,
+je me charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
+pas un vendu vaut bien un juge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as jamais été qu'un âne et une
+brute&nbsp;! ragea-t-elle. On n'a pas idée, quand on peut faire un si
+beau marché&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Assez, nom de Dieu&nbsp;! coupa
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé,
+l'amateur s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et
+Lisée. Au premier coup d'&oelig;il, le chien lui plut et, fort
+complaisamment, Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que
+l'on fit, les qualités de son compagnon et ami.</p>
+<p class="justify">Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le
+notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux.
+Défiant, Lisée déclina l'offre&nbsp;; mais Gouffé avec sa faconde
+habituelle intervint&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Voyons, cher ami, vous avez été si
+aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser&hellip;</p>
+<p class="justify">Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et
+but consciencieusement.</p>
+<p class="justify">On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que
+les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut
+intraitable.</p>
+<p class="justify">Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en
+invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
+comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de
+cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête
+de m'avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai
+que vous êtes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre
+de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
+pour vous, pour moi il n'a pas de prix&nbsp;: on ne m'achète pas un ami
+tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous jure
+sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à
+Velrans voir Pépé.</p>
+<p>&nbsp;</p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>TROISIÈME
+PARTIE</strong></h1>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>CHAPITRE
+PREMIER</strong></h2>
+<p class="justify">La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour,
+hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée&nbsp;: c'est
+qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore
+l'extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien
+soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins deux
+saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de songer à sa
+succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle
+mort&nbsp;; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui prétendent
+au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement
+lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens
+jusqu'à leur dernière heure. Oh&nbsp;! ce n'était souvent pas
+réjouissant&nbsp;: la vieillesse les rendait claudicants et baveux,
+quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur croûtelevait la peau,
+les oreilles se mettaient à couler, ils devenaient sourds, ils n'y
+voyaient plus, qu'importe&nbsp;! on les soignait tout de même et il leur
+restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de pâtée, une
+litière fraîche dans un coin paisible et chaud de l'étable pour attendre
+le grand départ.</p>
+<p class="justify">Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne
+éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son
+poil se décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes,
+que la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
+légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure dont
+la gencive était moins ferme.</p>
+<p class="justify">Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et
+stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant
+une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière portée
+de laquelle il conserverait une petite chienne.</p>
+<p class="justify">Car Philomen tenait essentiellement à conserver une
+bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée
+parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue,
+n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
+C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni
+mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur
+robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien
+moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire
+entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu
+chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été
+contents&nbsp;; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu,
+excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de
+répugnance pour le renard.</p>
+<p class="justify">Bellone fut donc couverte par Miraut.</p>
+<p class="justify">La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de
+la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut
+signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se
+remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle
+souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par
+des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente
+des accidents et des bizarreries assez remarquables&nbsp;: fièvre
+intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte
+momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à
+ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations
+suivantes.</p>
+<p class="justify">Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit
+prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un
+liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et
+écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand
+mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin
+dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui
+s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette
+personnelle et à celle de ses nouveau-nés.</p>
+<p class="justify">Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en
+rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
+s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore.
+Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les
+yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt
+celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans
+protestations.</p>
+<p class="justify">C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze
+à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête,
+à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper
+un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles
+avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur
+propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne
+présentait aucune nuance&nbsp;: ils étaient ou tout blancs ou tout
+noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans
+un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient
+trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers
+trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
+mieux remplis étaient ceux de derrière&nbsp;; aussi, d'instinct, quand
+venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant
+goulûment à s'y agripper.</p>
+<p class="justify">La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des
+mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme
+des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de
+baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait
+distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'&oelig;uvre
+de vie&nbsp;; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir
+en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement,
+piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de
+faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires
+vibraient légèrement.</p>
+<p class="justify">Pour choisir la chienne que Philomen devait garder,
+Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa
+visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés
+d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût
+trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver
+les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle
+en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté
+ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir
+elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut,
+avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta
+d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à
+son tour.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui
+s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut,
+intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans
+façons pour voir un peu ce qui se passait.</p>
+<p class="justify">Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès
+qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
+et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et
+l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une
+chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni
+bienveillant&nbsp;: nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée
+n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse
+de la maison ni les gosses.</p>
+<p class="justify">Miraut se le tint pour dit&nbsp;: il fila sans mot
+dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas
+beaucoup et même pas du tout en lui&nbsp;; un banal sentiment de
+curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui
+pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.</p>
+<p class="justify">On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en
+buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa
+portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.</p>
+<p class="justify">Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et
+boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à
+l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder,
+une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs
+eussent fatigué et épuisé la nourrice.</p>
+<p class="justify">Dans un tablier, Philomen déposa les trois
+nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de
+dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le
+fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond
+pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
+bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était
+pourtant point sans un serrement de c&oelig;ur qu'il perpétrait ce
+triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les
+nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres,
+tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de
+sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du
+crâne étaient défoncés, les viscères broyés&nbsp;; une goutte de sang
+venait perler au bord des narines et c'était tout.</p>
+<p class="justify">Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les
+traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots
+tués dans le trou creusé par son compère.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sale corvée&nbsp;! murmurait-il. Et la
+chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le
+premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle
+s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et
+les cherchera en pleurant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Du moment qu'il lui en reste un, elle se
+consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah&nbsp;! si on ne
+lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant
+trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant
+partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en
+appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle
+aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la
+grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits
+dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent
+même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir
+tués et dévorés&nbsp;! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le
+nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles,
+probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats
+domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais
+sûrement point coupables.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Les lapins mâles dévorent pourtant leurs
+enfants.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est point pour la même raison,
+affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en
+désir&nbsp;; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste,
+se laisser faire&nbsp;; alors pour se venger ou pour lui ôter toute
+raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du
+refus&nbsp;: ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.</p>
+<p class="justify">Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche,
+elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement
+plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants,
+elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par
+toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des
+vaches.</p>
+<p class="justify">Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui
+avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et
+les flaira. Les soupçonna-t-elle&nbsp;? C'est possible, ses soupçons
+s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant
+peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se
+précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et
+craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle
+aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour
+regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants
+d'une douloureuse inquiétude.</p>
+<p class="justify">Deux jours durant, appréhendant quelque malheur
+nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui
+apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les
+mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien
+d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
+avalant tout simplement.</p>
+<p class="justify">Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on
+avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu
+les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et
+sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et
+qui sans doute ne voyaient rien encore.</p>
+<p class="justify">En même temps, les pattes lourdaudes prirent un
+extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint
+énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus
+vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures
+et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie
+admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec
+énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses
+pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.</p>
+<p class="justify">Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller
+manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait
+plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait
+de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros
+bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un
+petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne
+duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle
+s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le
+museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un
+sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère,
+car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez
+le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules,
+ni aux meuglements des vaches&nbsp;: pourtant la lumière commençait à
+l'intéresser.</p>
+<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit
+sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de
+Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des
+choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des b&oelig;ufs, à sortir
+du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans
+l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa
+toilette.</p>
+<p class="justify">Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et
+quand une puce, &mdash; et jeunes chiens n'en manquent point, &mdash;
+errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une
+promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec
+frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer
+toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où
+la langue ne passât ni ne repassât.</p>
+<p class="justify">Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les
+êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la
+mordillant consciencieusement.</p>
+<p class="justify">Quand on la laissa courir dehors, la vieille
+l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant
+par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures
+et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était
+bien assurée de la pureté de leurs intentions.</p>
+<p class="justify">Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire
+à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car
+il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres
+petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle
+n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers
+lui.</p>
+<p class="justify">Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il
+serait sans doute exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à
+autre chose qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
+vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.</p>
+<p class="justify">Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit,
+rongeant quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant
+force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout
+ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les
+plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de chasse où, vers le
+milieu de décembre, elle ferait enfin ses premières armes sous les
+hautes directions de son père et de sa mère.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>CHAPITRE
+II</strong></h2>
+<p class="justify">Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et
+demi&nbsp;; elle était donc encore trop jeune pour prendre part aux
+randonnées&hellip; cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si
+éreintantes du début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on
+commencerait à la mener pour l'habituer petit à petit.</p>
+<p class="justify">La saison de chasse s'annonçait bien, cette
+année-là&nbsp;; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au
+gibier, c'en était tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement
+fructueux&nbsp;: Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le
+lendemain ils allongèrent encore chacun le leur.</p>
+<p class="justify">Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison
+par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit
+par un voisin une nouvelle épouvantable&nbsp;: Philomen avait tué sa
+chienne.</p>
+<p class="justify">Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait
+d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet
+des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont
+l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un
+bateau qu'on lui montait.</p>
+<p class="justify">Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la
+mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de
+colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de
+quatre&nbsp;; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de
+trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur
+mort à tous deux&nbsp;; suivant d'autres encore, la mort de Bellone
+était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu
+juste dans la direction où elle quêtait.</p>
+<p class="justify">Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire,
+de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le
+seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient
+comme si elle eût pu les comprendre&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu ne reverras plus ta maman, mais on
+t'aimera bien quand même.</p>
+<p class="justify">Cela lui serra le c&oelig;ur. «&nbsp;Elle est bien
+foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague.&nbsp;» Et, songeant à la
+docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait
+comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le
+besoin de se moucher.</p>
+<p class="justify">La femme de Philomen comprit le but de sa visite.
+Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis,
+car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et
+elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais
+mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs
+jeux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est le patron&nbsp;? s'enquit
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sur son lit, à la chambre du fond.</p>
+<p class="justify">Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui,
+couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour
+oublier son malheur&nbsp;; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça
+s'est-il passé&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure
+contractée et ses traits douloureux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je
+ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je
+l'ai tuée&nbsp;! Ah&nbsp;! bon Dieu de bon Dieu&nbsp;! Salaud de
+lièvre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Conte-moi ça, demanda Lisée.</p>
+<p class="justify">C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué
+à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre
+livres et il s'était dit le matin&nbsp;: «&nbsp;Puisque Lisée ne peut
+pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
+buissons.&nbsp;» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
+bras, prêt à viser.</p>
+<p class="justify">Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de
+noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet
+battant comme un balancier d'horloge.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Ça y est&nbsp;», pensa le chasseur, qui porta
+la crosse à son épaule&nbsp;; et, effectivement, le levraut déboulé
+filait aussitôt, sautant du buisson.</p>
+<p class="justify">Vit-il Philomen qui l'ajustait&nbsp;? on ne sait.
+Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha
+brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le
+revers du remblai.</p>
+<p class="justify">Philomen qui le suivait de son canon, un &oelig;il
+déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où
+Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà
+serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la
+chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut,
+plus de la moitié de la charge en pleine tête.</p>
+<p class="justify">L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que
+l'&oelig;il&nbsp;: la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait
+convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses
+grègues, comme bien on pense, à belle allure.</p>
+<p class="justify">Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur
+s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que
+faire&nbsp;? L'emporter, la soigner&nbsp;? Le coup était trop mauvais
+pour qu'elle guérît&nbsp;; à quoi bon prolonger d'inutiles
+souffrances&nbsp;? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et,
+les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son
+second coup.</p>
+<p class="justify">Bellone, tuée raide, gisait.</p>
+<p class="justify">Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et,
+dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils
+avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri
+d'un bouquet de houx.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne chasserai plus, mon vieux,
+affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Lisée le consola de son mieux&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ta petite Mirette grandit et Miraut nous
+reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire
+suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai
+empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre&nbsp;: il te
+suit presque aussi bien que moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour te le tuer aussi, comme ma
+Bellone&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça, mon vieux, c'est des coups de
+malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le
+destin&nbsp;: viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera
+un peu les idées.</p>
+<p class="justify">Miraut fut très étonné, après plusieurs visites
+consécutives, de ne pas revoir Bellone&nbsp;; il la chercha, l'appela
+et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour
+la trouver&nbsp;; à la longue, distrait par ses occupations
+journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui
+se passait dans le tréfonds de son être.</p>
+<p class="justify">Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si
+malheureux accident, continua désastreuse.</p>
+<p class="justify">Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et
+Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord
+conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un
+mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas
+moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels
+qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à
+la maison que le malheur lui était arrivé.</p>
+<p class="justify">En préparant son manège pour battre à la mécanique,
+il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et
+était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.</p>
+<p class="justify">Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les
+os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour
+deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il
+ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.</p>
+<p class="justify">Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive
+pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour&nbsp;:
+une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de
+Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait
+au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.</p>
+<p class="justify">Lisée en reçut au c&oelig;ur un troisième choc. Tous
+ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés&nbsp;; c'était d'un
+mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est une année de malheur,
+prophétisait-il&nbsp;; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque
+chose.</p>
+<p class="justify">Et il attendait, vaguement angoissé.</p>
+<p class="justify">Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la
+saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour
+Miraut.</p>
+<p class="justify">L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans
+Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant,
+pour l'année à venir, de bonnes parties&nbsp;; il invita plusieurs fois
+le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille
+d'une de ses s&oelig;urs de portée, fût assez forte pour prendre les
+champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il
+se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces
+lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la
+civilité&nbsp;; elle savait se taire à propos et montrer figure
+généreuse quand le c&oelig;ur n'y était guère.</p>
+<p class="justify">Philomen, malgré sa décision &mdash; promesses de
+chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés &mdash; chassa de
+moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la
+seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle
+se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
+capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.</p>
+<p class="justify">Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les
+renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment
+jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua
+plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain
+matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille&nbsp;;
+d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter
+expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de
+savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui,
+généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes
+quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.</p>
+<p class="justify">Suivant ses conseils, ses clients passionnés
+mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille
+pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la
+jetait et on recommençait la nuit suivante&nbsp;; ensuite on n'avait
+qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et
+cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
+chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était
+meilleur que du lièvre.</p>
+<p class="justify">Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit
+même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres,
+un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux
+célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une
+quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les
+chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli
+dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de
+toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les
+hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec
+d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et
+aussi malodorantes.</p>
+<p class="justify">Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses
+munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa
+non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement
+une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.</p>
+<p class="justify">Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le
+débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en
+chasse.</p>
+<p class="justify">Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses
+diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande
+envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules
+sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des
+chiennes en folie&nbsp;; mais elles étaient depuis longtemps
+réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter
+dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température
+s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il
+sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la
+direction de la forêt&nbsp;; mais comme il n'avait ni boule ni entrave,
+cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son
+instinct.</p>
+<p class="justify">Toute résistance a une fin&nbsp;; qui a chassé
+chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans
+prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit
+très calme, son aboi forcené ravageait le silence.</p>
+<p class="justify">Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui
+n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs
+portes purent l'entendre&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce sacré Miraut, hein&nbsp;! comme il
+les mène tout de même&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! brigadier, il se fout de
+vous, celui-là&nbsp;; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne
+lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en
+s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.</p>
+<p class="justify">Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que
+l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service,
+s'en vint aussitôt trouver Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous entendez Miraut, dit-il&nbsp;; il
+chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne
+peux pas laisser la chose comme ça&nbsp;; cet imbécile de Totome, avec
+son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous
+comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite
+bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une
+dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Brigadier, répondit Lisée, c'est la
+première fois cette année&nbsp;; je ne veux pas vous faire arriver des
+histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de
+procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je lui ai bien dit, intervint
+la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait
+écouté&nbsp;! &hellip; Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et
+qu'il a refusé de le vendre&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je comprends, interrompit Martet, qu'on
+s'attache à une bête&nbsp;; on s'attache bien à une femme et souvent,
+pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.</p>
+<p class="justify">Ils sortirent ensemble.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais vous attendre chez moi, déclara
+le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant
+que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.</p>
+<p class="justify">Lisée, familier avec tous les passages et trajets des
+lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il
+était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit
+approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait
+le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le
+maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son
+collier.</p>
+<p class="justify">Mais quand le chien vit de quoi il était question et
+qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se
+cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un
+très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers
+et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.</p>
+<p class="justify">Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens
+conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à
+l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à
+le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de
+noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait
+d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la
+queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée
+de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>CHAPITRE
+III</strong></h2>
+<p class="justify">Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à
+la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
+faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le c&oelig;ur l'affaire
+de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il
+condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois
+la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses
+démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille
+amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux
+souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil
+ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui
+murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et
+gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de
+la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son
+désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les
+pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations
+certainement pleines de misanthropie.</p>
+<p class="justify">Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu
+peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs
+discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
+permise à certaines époques et défendue à d'autres.</p>
+<p class="justify">Il n'était point non plus nécessaire de mettre en
+garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de
+chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une
+antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.</p>
+<p class="justify">Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait
+les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur
+puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très
+chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse,
+éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à
+narine délicate&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et
+en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses
+des idées particulières, originales et fort différentes de celles des
+hommes.</p>
+<p class="justify">Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque,
+carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de
+naturel et de simplicité.</p>
+<p class="justify">Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des
+gardes&nbsp;; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides
+conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier,
+c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point
+se faire voir.</p>
+<p class="justify">Il était d'ailleurs profondément convaincu que son
+maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
+l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si
+vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait&nbsp;;
+des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre
+l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne
+rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très
+pressante.</p>
+<p class="justify">C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude
+et le désir s'exaspérant par la contrainte.</p>
+<p class="justify">Tous les matins maintenant, on le laissait à la
+paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de
+prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée
+lorsqu'il allait au village.</p>
+<p class="justify">On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant
+quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de
+la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.</p>
+<p class="justify">Comment la chose advint-elle&nbsp;? Fut-ce la
+Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le
+verrou de la remise&nbsp;? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la
+porte&nbsp;? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait
+à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement
+vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier
+qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé
+qu'il respirait dans sa prison.</p>
+<p class="justify">Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte
+qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu
+d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les
+targettes, et bientôt il fut dans la cour.</p>
+<p class="justify">Le matin était très pur et très doux. Sa première
+pensée fut de chercher pâture&nbsp;: il y avait longtemps qu'il n'avait
+fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses
+recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau
+matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et
+décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois
+directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal
+lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son
+maître ou un autre&nbsp;: aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut
+entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès
+qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri
+des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies
+les plus directes, du côté du sentier de Bêche.</p>
+<p class="justify">C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son
+premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux
+que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau
+capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y
+établir.</p>
+<p class="justify">Miraut, chassant seul et pour son compte personnel,
+était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie
+de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et
+qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de
+colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à
+donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été
+très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le
+verbiage inutile, les «&nbsp;ravaudages&nbsp;» sans fin, et s'il avait
+encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante,
+l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il
+était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire,
+pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui,
+trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait
+plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et
+donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité
+par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
+furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût
+échappé, momentanément tout au moins.</p>
+<p class="justify">Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui
+lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son
+oreillard&nbsp;: il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première
+fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la
+seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si
+malencontreusement l'interrompre dans son effort.</p>
+<p class="justify">Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis
+deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait
+point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas
+dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de
+son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de
+l'année précédente dans le haut du bois du Fays.</p>
+<p class="justify">Il est des lièvres, vraiment, qui portent
+malheur&nbsp;: celui-là devait en être.</p>
+<p class="justify">C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût
+échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa
+randonnée&nbsp;; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de
+Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur
+lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne
+pour le balîvage annuel.</p>
+<p class="justify">Dans les saignées pratiquées par Martet entre les
+tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications
+criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les
+bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage&nbsp;: les jeunes
+baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les
+modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait
+quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du
+double&nbsp;; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers
+soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles
+tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes
+les pousses mal venues des différents «&nbsp;cépages&nbsp;» du
+canton.</p>
+<p class="justify">Au premier coup de gueule de Miraut, tous
+s'arrêtèrent net et se réunirent.</p>
+<p class="justify">Un chien qui chasse&nbsp;! Il fallait qu'il en eût du
+toupet&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La chose paraissait énorme.</p>
+<p class="justify">Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans
+l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu,
+viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr,
+que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux,
+puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur
+son collier le nom de son maître.</p>
+<p class="justify">Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée,
+écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa
+quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à
+lui tous ses hommes.</p>
+<p class="justify">Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à
+suivre, avançait à grande allure&nbsp;; toutefois, comme il savait
+regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
+passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour
+qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le voilà cria imprudemment le premier
+qui le distingua à travers les broussailles.</p>
+<p class="justify">C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la
+mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières
+et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin, &mdash; car on ne lâche pas
+un lièvre aussi stupidement, &mdash; il prît un contour assez large pour
+passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez
+difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois
+un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il
+n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent
+tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son
+côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur
+flanc droit sans qu'ils le vissent&nbsp;; deux minutes plus tard, l'aboi
+de poursuite reprenait derrière leur dos.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'était un peu trop fort&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en
+se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne
+pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à
+la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.</p>
+<p class="justify">Par malheur pour Miraut, le capucin se fit
+rebattre&nbsp;; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer,
+les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de
+crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut
+arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous
+en ch&oelig;ur pour le pincer.</p>
+<p class="justify">Surpris par leur irruption subite, le chasseur
+s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais
+de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste
+pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait
+vigoureusement au collier.</p>
+<p class="justify">Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons
+d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments
+plutôt douteux&nbsp;; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se
+secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet
+de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier,
+d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et
+Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le
+coupable&nbsp;; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien
+était pris et bien pris.</p>
+<p class="justify">Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage,
+scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le
+balivage interrompu&nbsp;; ensuite de quoi, solidement encadré par ces
+deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard,
+grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à
+Longeverne.</p>
+<p class="justify">Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de
+son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber
+sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit
+ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi
+d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son
+domicile légal.</p>
+<p class="justify">Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms
+et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pourquoi ne l'attachez-vous pas non
+plus&nbsp;? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme
+pour tout le monde&nbsp;; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende
+chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires&nbsp;; mes
+gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il
+paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas
+la première fois que cela vous arrive&nbsp;; les notes retrouvées dans
+les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru
+d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous
+voulez&nbsp;!</p>
+<p class="justify">C'était une menace non déguisée et la reconnaissance
+formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement
+signalés à la vigilance des forestiers.</p>
+<p class="justify">Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la
+fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la
+Guélotte&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! nous sommes
+perdus&nbsp;! Qu'est-ce qu'on va devenir&nbsp;? Pour combien de sous en
+allons-nous être&nbsp;? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi&nbsp;!
+Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents
+francs&nbsp;! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en
+donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah&nbsp;! cochon&nbsp;!
+crapule&nbsp;! sale charogne&nbsp;! s'excita-t-elle, en courant sur le
+chien, le poing levé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est pas la peine de l'engueuler, il ne
+comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de
+gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait&nbsp;? Moi, j'aurais
+peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie
+d'aller prendre un tour. Ah&nbsp;! c'est malheureux, mais je vois bien
+que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, c'est ça, c'est bien ça&nbsp;!
+Plains-le&nbsp;! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui
+soit à plaindre&nbsp;! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien,
+n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des
+calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout&nbsp;; je
+l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur
+la paille.</p>
+<p class="justify">Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître
+devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du
+délit dont son chien s'était rendu coupable.</p>
+<p class="justify">Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût
+si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de
+se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec
+force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats
+et évolutions du chien.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures
+trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ
+trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée
+transversale, nous&hellip; accompagné de&hellip;&nbsp;» Suivaient les
+noms de tous les forestiers présents.</p>
+<p class="justify">Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien
+avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu
+mordre&nbsp;; heureusement, le sang-froid du dit garde général&hellip;
+etc., etc.</p>
+<p class="justify">Le président fut sévère, d'autant plus sévère que,
+malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait
+pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux,
+député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux
+gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans
+avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que
+des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un
+paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs
+du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient
+été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le
+toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne
+devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des
+autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de
+nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine,
+enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.</p>
+<p class="justify">Un paysan, autant dire un braconnier&nbsp;! Ce fut
+tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour&nbsp;;
+aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle
+aussi, particulièrement soignée.</p>
+<p class="justify">Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et
+grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le
+canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux
+gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de
+Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son
+chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets,
+arrêtés et règlements en vigueur.</p>
+<p class="justify">Lisée paya sans mot dire&nbsp;: il savait ce qu'il en
+peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de
+liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense,
+seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand on est pris, on est pris,
+philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus
+forts&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés
+encore&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! Plaie d'argent n'est pas
+mortelle&nbsp;! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>CHAPITRE
+IV</strong></h2>
+<p class="justify">La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La
+patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés
+sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier
+procès-verbal&nbsp;: il dut subir l'audition de véhéments discours,
+nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui
+aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus
+d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait
+pas moins assommante à écouter.</p>
+<p class="justify">Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations
+et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne
+reviendrait pas au bas de laine&nbsp;; l'autre, qui craignait, à juste
+titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de
+nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur
+et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon
+équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui
+ne veut pas entendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une fois n'est pas coutume, répliquait
+Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence,
+ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi&nbsp;? Ainsi
+moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à
+personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt
+sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant
+aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir
+nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas
+fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la
+femme de Castor&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe
+quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour
+la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
+malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce
+n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de c&oelig;ur, à en
+donner une deuxième et une troisième fois.</p>
+<p class="justify">On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni
+sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour
+adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses
+besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
+détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers
+du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de
+s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la
+rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se
+promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi,
+plus que jamais dans son cerveau.</p>
+<p class="justify">Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les
+muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en
+place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une
+brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons
+du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point
+les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai,
+fila vers la forêt.</p>
+<p class="justify">Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas
+donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le
+sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les
+ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.</p>
+<p class="justify">Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences
+sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le
+fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type
+parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de
+cette sorte d'individus&nbsp;: «&nbsp;C'est une belle
+vache&nbsp;!&nbsp;» calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort
+respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.</p>
+<p class="justify">Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et
+reconnut Miraut&nbsp;: il en frémit de joie. Cette fois il allait se
+signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas
+tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement
+et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le
+ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile.
+L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna
+au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec
+douceur l'appeler&nbsp;: «&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;; viens, mon
+petit&nbsp;», et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui
+tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.</p>
+<p class="justify">Miraut regarda le personnage avec un mépris non
+dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient
+l'air de dire à Roy&nbsp;: «&nbsp;Imbécile, pour qui me
+prends-tu&nbsp;?&nbsp;»</p>
+<p class="justify">S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages
+parlementaires, il eût certainement ajouté&nbsp;: «&nbsp;Voyons, crétin,
+idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un
+morceau de pain.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut,
+puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste
+assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui
+s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite
+et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se
+tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe
+de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna
+définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du
+fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.</p>
+<p class="justify">Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à
+Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella
+insolemment&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dites donc, vous, voudriez-vous me
+montrer votre chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous-mon-trer-mon-chien&nbsp;? scanda
+Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est mon affaire. Je vous ordonne de me
+montrer votre chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'ordonnez&nbsp;? Elle est verte
+celle-là, par exemple&nbsp;! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le
+verrez pas&nbsp;; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas
+l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous ne voulez pas me le
+montrer&nbsp;? J'sais bien pourquoi&nbsp;; vous auriez du mal de
+l'exhiber.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'aurais du mal&nbsp;? Il est là
+derrière cette porte&nbsp;; mais vous ne le verrez pas&nbsp;; ah&nbsp;!
+non&nbsp;! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit
+d'entrer chez moi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon, c'est entendu&nbsp;! Je n'ai pas le
+droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons
+bien voir.</p>
+<p class="justify">Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le
+maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner
+chez Lisée.</p>
+<p class="justify">Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut
+s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa
+remise.</p>
+<p class="justify">Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide
+et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû
+rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était
+que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé
+sa chaîne&nbsp;: tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Inutile, maintenant, triompha Roy&nbsp;;
+je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu&nbsp;; vous avouez
+que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai
+rencontré, chassant au sentier de Bêche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;S'il chassait, on l'aurait entendu,
+objecta Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je dis «&nbsp;chassant&nbsp;», affirma
+le garde&nbsp;; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter
+de menteur&nbsp;: je note que vous avez mis la plus grande mauvaise
+volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale
+pour accomplir mon devoir et faire mon service.</p>
+<p class="justify">Presque au même instant, Miraut lançait.</p>
+<p class="justify">Roy ricana&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous l'entendez, vous ne nierez
+plus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je
+ne savais pas et voilà tout.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;La cause est entendue, je m'en charge,
+menaça l'autre en s'en allant.</p>
+<p class="justify">Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible
+affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une
+savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te l'avais bien dit&nbsp;! Je te
+l'avais bien dit&nbsp;! tempêta-t-elle.</p>
+<p class="justify">Et les lamentations, les larmes et les imprécations
+reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.</p>
+<p class="justify">Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut
+qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme
+d'argent, mais de chercher à le vendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tant que nous l'aurons, ce sera comme
+ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas&nbsp;! Tu es signalé partout
+maintenant, on nous tombera dessus&nbsp;: il nous ruinera.</p>
+<p class="justify">La chose était grave.</p>
+<p class="justify">Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint
+le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de
+sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait
+sa marche et empêchait sa course.</p>
+<p class="justify">Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait
+avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit,
+du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
+s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler
+l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer
+prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite
+permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun
+témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois
+plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois
+quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se
+libérer, arriva-t-il à le casser&nbsp;? parvint-il, au prix de quels
+efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite&nbsp;? Nul ne
+sait&nbsp;; toujours est-il que deux heures après son départ, sans
+collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes
+de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer
+un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse
+mouvementée.</p>
+<p class="justify">Les gendarmes dressèrent un triple
+procès-verbal&nbsp;: premièrement, pour vagabondage&nbsp;; deuxièmement,
+pour manque de collier&nbsp;; troisièmement, pour chasse en temps
+prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au
+village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de
+gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun
+ayant entendu Miraut.</p>
+<p class="justify">Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa
+dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
+chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à
+n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la
+saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.</p>
+<p class="justify">Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans
+le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi
+engraissé pour payer les frais.</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif,
+parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne
+reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait
+bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette
+bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser
+faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
+lui-même.</p>
+<p class="justify">On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver
+un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
+confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus
+de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une
+nouvelle entrave.</p>
+<p class="justify">Mais la malchance, c'est la malchance&nbsp;; les
+précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand
+le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de
+regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler
+comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait,
+ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes
+étaient en tournée du côté de Longeverne.</p>
+<p class="justify">Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours
+plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi
+qu'un malfaiteur de grand chemin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous avez eu de la chance, que nous nous
+soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous,
+votre chien aurait bien pu crever où il était.</p>
+<p class="justify">Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de
+nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié
+étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements
+d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même
+occasion, pincé.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'en serez aujourd'hui que pour un
+simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de
+même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la
+parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.</p>
+<p class="justify">Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la
+rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
+l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle
+traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il
+lui «&nbsp;suçait le sang à petit feu&nbsp;», qu'il voulait la faire
+mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi
+bête et bien d'autres choses encore.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire
+tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.</p>
+<p class="justify">Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il
+partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se
+garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les
+événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la
+Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse
+et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur
+était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce
+sujet.</p>
+<p class="justify">Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour,
+un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge,
+et demanda sa maison.</p>
+<p class="justify">Il se présenta bientôt, et, après les salutations
+d'usage, aborda nettement le but de sa visite.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;On m'a dit que vous aviez un chien à
+vendre.</p>
+<p class="justify">Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il
+n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en
+ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
+protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il
+avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop
+à la légère.</p>
+<p class="justify">Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il
+sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle,
+ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi&nbsp;? Tu vendras une vache
+peut-être&nbsp;; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos
+meilleures bêtes&nbsp;; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon
+saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des
+misères&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est mon seul plaisir, répondit Lisée.
+Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je
+ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui
+se ficheront de moi quand je serai mort.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, saoule-toi encore, et moi ici je
+crèverai de fatigues et de privations.</p>
+<p class="justify">L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la
+scène pénible qu'il provoquait en disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en offrirais un bon prix.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en ai refusé cinq cents francs,
+précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard
+que l'année dernière.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça t'a bien réussi&nbsp;! ragea la
+Guélotte. Combien en offrez-vous&nbsp;? demanda-t-elle au visiteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous n'en trouveriez certainement pas la
+moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un
+certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait
+là une occasion d'atermoyer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'en donne trois cents francs tout de
+même, se reprit l'autre. Songez-y&nbsp;! Pour un chien, c'est quelque
+chose.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Lisée, supplia sa femme, changeant
+d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de
+nous, aie pitié de moi&nbsp;! Jamais tu ne retrouveras peut-être une
+telle occasion&nbsp;; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres
+de lait par jour&nbsp;! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que
+les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront
+tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous en retrouverez un autre facilement,
+insista l'acheteur.</p>
+<p class="justify">Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux
+de Lisée&nbsp;; il se moucha bruyamment tandis que l'autre
+concluait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, topez là, et serrez-moi la main,
+c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai
+laissé mon cheval.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il faut au moins que vous le voyiez,
+afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir&nbsp;! Lisée va vous
+conduire à sa niche, proposa la Guélotte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je le connais déjà, moi, répondit
+l'acquéreur.</p>
+<p class="justify">Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd,
+sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la
+remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Le voilà&nbsp;! annonça-t-il en le
+désignant du geste.</p>
+<p class="justify">Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main
+et auquel il parla affectueusement.</p>
+<p class="justify">L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce
+fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.</p>
+<p class="justify">Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas
+levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands
+yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper
+de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière.
+Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens
+qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le
+bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui
+dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur
+naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à
+son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.</p>
+<p class="justify">De même que les corbeaux et les chats chez qui la
+chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux
+sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent
+entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique,
+de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent
+des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait
+se dire et rien que ça.</p>
+<p class="justify">Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la
+moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout
+ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
+détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de
+l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte
+secret le concernant.</p>
+<p class="justify">Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger,
+se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
+tristesse et l'étonnement.</p>
+<p class="justify">Les compliments que l'autre lui adressa, pour
+sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il
+refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe
+d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même
+à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
+sentir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais toujours lui ôter l'entrave,
+décida l'acheteur qui s'était nommé M.&nbsp;Pitancet, rentier au
+Val.</p>
+<p class="justify">Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui
+concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne
+réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.</p>
+<p class="justify">Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de
+plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le
+cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation
+prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on
+laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire,
+les deux hommes se rendirent à l'auberge.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment avez-vous su que mon chien était
+à vendre&nbsp;? questionna Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la
+vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où
+l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me
+doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en
+débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos
+procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont
+montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de
+réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet
+automne, je me suis dit&nbsp;: «&nbsp;Puisque tu n'es pas très habile ni
+très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire.&nbsp;» C'est
+pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard
+que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans,
+qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne
+voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon pauvre Miraut&nbsp;! gémit
+Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Soyez tranquille, le rassura
+M.&nbsp;Pitancet, il sera bien soigné chez moi&nbsp;; nous n'avons à la
+maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Une si bonne bête&nbsp;! reprenait
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en
+mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre
+et désespéré, entamait l'éloge de son chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour lancer, monsieur, il n'y en a point
+comme lui&nbsp;; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien
+attention, d'ouvrir l'&oelig;il et de se placer vivement. Il n'est pas
+bavard&nbsp;: une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule,
+on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour
+suivre, pour suivre, ah&nbsp;! ce n'est pas lui qui perdra son temps à
+des doublés et à des crochets, ah&nbsp;! mais non&nbsp;! Les lièvres ne
+la lui font pas à Miraut&nbsp;! Et quel que soit le jour, il
+lancera&nbsp;! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez,
+pour qu'il ne vous le ramène pas.</p>
+<p class="justify">Et Lisée continuait&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;À la maison, il vaut mieux qu'un chien
+de garde&nbsp;; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux
+gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il
+prendrait&nbsp;! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis.
+Ah&nbsp;! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et
+qu'il faut que nous nous quittions&nbsp;! J'avais pourtant juré qu'on ne
+se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais
+pu le sentir, la rosse&nbsp;! il trouvait moyen de venir me retrouver
+dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait
+ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez&nbsp;: il ouvre toutes les
+portes quand ça lui dit&nbsp;; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé
+plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera&nbsp;;
+non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire&nbsp;; une porte fermée
+le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce
+qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur
+Pitancet, il se fout du reste.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'espère qu'il s'habituera assez
+vite&nbsp;: toutes les bêtes s'habituent au changement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut
+n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais
+jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là.
+Ah&nbsp;! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous
+pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt
+au Val.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous croyez, douta M.&nbsp;Pitancet,
+avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps
+en temps&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Peut-être avec des autres, avec des
+jeunes, ça réussirait-il&nbsp;; mais avec lui, ah là là&nbsp;! Quand il
+a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire&nbsp;; il n'y a que moi
+qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt
+ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui
+qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire&nbsp;:
+souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi
+(les salauds&nbsp;! et pas un ne m'a aidé dans mes procès)&nbsp;; eh
+bien&nbsp;! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec
+eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt
+retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou,
+je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que
+de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je
+ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve
+et revient me voir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ils reviennent presque toujours revoir
+leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils
+sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis,
+surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant
+d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le
+soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
+pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
+l'encourager à recommencer.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce me sera dur de le gronder, prévint
+Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime
+tant&nbsp;! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai
+pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons le chercher, pendant qu'on mettra
+mon cheval à la voiture, décida M.&nbsp;Pitancet.</p>
+<p class="justify">Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis
+recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées
+contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles.
+Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce
+qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.</p>
+<p class="justify">Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas
+tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait
+peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula,
+les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se
+traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de
+paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes
+et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.</p>
+<p class="justify">Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le
+sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut
+aussitôt&nbsp;: celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua
+encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins
+du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout
+droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
+allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la
+porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux
+hommes.</p>
+<p class="justify">Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait
+avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête
+ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se
+sentit sacrifié et perdu.</p>
+<p class="justify">Qu'allait-il lui arriver&nbsp;? Il n'en savait rien
+encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire
+que les coups. Il craignait&nbsp;: la crainte, dans certains cas, est
+plus cruelle que le malheur lui-même&nbsp;; elle faisait pour l'heure
+battre à grands coups le c&oelig;ur du chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit, viens&nbsp;! appela
+d'un air aimable M.&nbsp;Pitancet&nbsp;; viens près de moi,
+voyons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée
+détournait la tête pour cacher son émotion.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grand imbécile&nbsp;! ricana sa femme.
+Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi&nbsp;! Ce n'est qu'un
+chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Cependant, M.&nbsp;Pitancet, ayant détaché Miraut,
+lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance,
+affirmait-il&nbsp;; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola,
+le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le
+suivre au dehors&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le
+regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à
+petits abois tendres et tristes.</p>
+<p class="justify">Le chasseur ne résista pas&nbsp;: il s'accroupit
+devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il le faut, mon pauvre vieux,
+résignons-nous&nbsp;!</p>
+<p class="justify">La résignation est une vertu chrétienne et n'était
+pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le
+gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où
+il trouvait un pouce carré de chair.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous
+ne le caressiez pas tant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus
+le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser.
+Emmenez-le, monsieur, emmenez-le&nbsp;! ça me fait trop de peine et à
+lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si on peut être bête à ce
+point-là&nbsp;! marmonnait la Guélotte.</p>
+<p class="justify">Lisée lui jeta un coup d'&oelig;il terrible et elle
+jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte
+des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole
+et défaire le marché.</p>
+<p class="justify">On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut
+refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu,
+il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de
+ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les
+griffes de ses pattes fichées violemment en terre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allez, charogne&nbsp;! grogna la
+Guélotte en le poussant par derrière.</p>
+<p class="justify">Il résista de plus belle, le fessier cintré,
+suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre
+côté.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vous prierai de me l'amener jusqu'à
+la voiture, demanda M.&nbsp;Pitancet&nbsp;; pour qu'il n'ait pas peur et
+ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le
+verger.</p>
+<p class="justify">Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée
+reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas,
+s'éloignait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, mon petit Miraut&nbsp;!
+appela-t-il.</p>
+<p class="justify">Le chien avait suivi d'un &oelig;il farouche le
+départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée,
+jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par
+le sentier du clos.</p>
+<p class="justify">Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que
+Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle
+le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un
+sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas.
+Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses
+bras où il se débattait et le porter comme un enfant.</p>
+<p class="justify">Sur une brassée de paille préalablement disposée à
+côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant
+la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au
+porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le
+premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
+malencontreusement sous les roues.</p>
+<p class="justify">Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces
+dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et
+l'embrassait en lui parlant.</p>
+<p class="justify">Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître,
+brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement
+son cheval.</p>
+<p class="justify">Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre,
+désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
+stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur
+où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre,
+hurlait ficelé et se débattait désespérément.</p>
+<p class="justify">Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait
+mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se
+soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement.
+Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour
+la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point,
+emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais
+qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête
+dans la direction de Longeverne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais c'est Miraut&nbsp;! s'exclama-t-il,
+saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se
+passer&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes
+sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien,
+tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait
+les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier
+un peu son chagrin.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>CHAPITRE
+VI</strong></h2>
+<p class="justify">Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine,
+attendaient Miraut dans la maison de M.&nbsp;Pitancet, au Val.</p>
+<p class="justify">Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays
+inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa,
+sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau
+maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni
+les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis
+dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le
+patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin
+qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.</p>
+<p class="justify">Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes
+sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
+habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut
+différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par
+politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la
+cuisine où M.&nbsp;Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu
+peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.</p>
+<p class="justify">Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant
+bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger&nbsp;:
+il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira
+d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pas de ça, mon vieux, protesta
+M.&nbsp;Pitancet. Tu voudrais filer&nbsp;; tu as le mal du pays, je
+comprends&nbsp;; mais ça passera. Allons, viens ici&nbsp;; quand tu
+auras faim, tu mangeras&nbsp;: il ne faut forcer personne.</p>
+<p class="justify">C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à
+table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à
+leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite
+s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider
+à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y
+toucher&nbsp;; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un
+peu tout de même, il les avala en les mâchant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Allons, espéra M.&nbsp;Pitancet, il
+s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui
+n'oublierait pas&nbsp;?</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet jugeait un peu trop en homme&nbsp;:
+il ne connaissait encore guère Miraut.</p>
+<p class="justify">Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute
+l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule
+idée&nbsp;: sortir&nbsp;; sur ce seul but&nbsp;: retourner à
+Longeverne.</p>
+<p class="justify">Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula,
+par la plainte accoutumée, un besoin pressant.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est propre, approuva le patron&nbsp;;
+conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.</p>
+<p class="justify">Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à
+l'écurie.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Il est sans doute habitué à aller dehors pour
+ces affaires-là&nbsp;», pensa M.&nbsp;Pitancet, et il se disposa à l'y
+conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier
+de la bête.</p>
+<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit
+que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon&nbsp;; mais pour
+ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea
+abondamment&nbsp;; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
+prou, la vessie des chiens étant inépuisable.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet le complimenta et le ramena devant
+sa soupe&nbsp;; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac
+trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le
+coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
+pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever
+vivement la tête et écouter avec attention.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Petite canaille&nbsp;! menaça doucement
+et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à
+l'anglaise&nbsp;; mais sois tranquille, j'aurai l'&oelig;il et le
+bon&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu,
+pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât
+plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin
+dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
+avec leurs chambres respectives.</p>
+<p class="justify">En le quittant ils le caressèrent encore et le chien,
+se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui
+semblait leur dire&nbsp;: «&nbsp;Je vois bien que vous êtes de braves
+gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais
+laissez-moi partir tout de même.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à
+son désir.</p>
+<p class="justify">Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut,
+seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère
+revue des portes et fenêtres de la maison.</p>
+<p class="justify">De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était
+possible&nbsp;; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à
+Longeverne, jouer le loquet&nbsp;; mais les serrures de
+M.&nbsp;Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père
+Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes
+façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.</p>
+<p class="justify">Il flaira alors les meubles, les instruments divers,
+les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
+veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la
+dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout
+sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés,
+l'appelèrent&nbsp;; il parut remuant la queue au seuil de leurs
+chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et
+démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots
+et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa
+soupe.</p>
+<p class="justify">Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut
+écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur
+place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener
+faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Nous le tenons, affirma-t-il à sa
+femme.</p>
+<p class="justify">Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé
+une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout
+de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le
+pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à
+hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où
+il voudrait.</p>
+<p class="justify">Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.</p>
+<p class="justify">Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une
+vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit
+pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière
+jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort
+renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de
+verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et
+ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.</p>
+<p class="justify">Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser
+rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à
+suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
+écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà
+intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.</p>
+<p class="justify">Il examinait tout d'un &oelig;il soupçonneux&nbsp;;
+il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité
+méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et
+l'insultaient&nbsp;; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec
+le maître, mais cela l'ennuya&nbsp;; il flaira des gens qu'il n'avait
+jamais sentis ni vus&nbsp;; il aperçut des bois sur lesquels il ne
+possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et
+comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs
+passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du
+pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes,
+dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient
+étrangers.</p>
+<p class="justify">Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait
+tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur
+logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des
+baraques hostiles&nbsp;; qu'il lui faudrait étudier canton par canton,
+pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les
+tarauder&nbsp;; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa
+tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions,
+qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son
+domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.</p>
+<p class="justify">Ce n'était point sans doute l'avis de
+M.&nbsp;Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui
+vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses
+réflexions.</p>
+<p class="justify">Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici,
+qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au
+chien&nbsp;? Ah&nbsp;! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis,
+des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M.&nbsp;Pitancet&nbsp;?
+Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un
+lièvre&nbsp;? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour
+rien à faire courir les capucins&nbsp;? Autant de questions nouvelles.
+Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons
+d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes
+habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien
+intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses
+besoins et de son instinct de chien&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens
+de réaliser sa volonté.</p>
+<p class="justify">Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la
+route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et
+regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute,
+s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était
+mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer
+confiance à son nouveau patron.</p>
+<p class="justify">Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la
+heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que
+par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper
+ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
+l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour
+plus bêtes qu'ils ne sont réellement.</p>
+<p class="justify">Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas
+et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener&nbsp;: dans le
+village, le long de la rivière et au bord du bois.</p>
+<p class="justify">Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à
+tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
+choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit
+et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire
+regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa
+résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.</p>
+<p class="justify">Il mangeait, dormait, se laissait caresser,
+témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du
+fouet quand on partait en promenade, tant que M.&nbsp;Pitancet, un beau
+matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de
+danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.</p>
+<p class="justify">Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup
+d'&oelig;il Miraut avait bien vu que ceci était encore une épreuve et
+qu'à la moindre velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné
+et rattrapé.</p>
+<p class="justify">Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son
+gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu
+qu'il le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua
+deux jours cette comédie.</p>
+<p class="justify">Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux
+heures environ après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de
+pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.</p>
+<p class="justify">Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de
+la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on
+l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
+yeux.</p>
+<p class="justify">Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant
+aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari,
+et lui affirmer&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Maintenant, c'est bien le nôtre, et il
+ne pense plus à Longeverne.</p>
+<p class="justify">Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune,
+reprenant tout droit le chemin de son village.</p>
+<p class="justify">Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun
+sentier&nbsp;; il n'essaya point de se remémorer, pour le reprendre à
+rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla
+le nez au vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot,
+tantôt au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.</p>
+<p class="justify">Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit
+Miraut. C'était un homme accablé&nbsp;: un de ses parents serait mort
+qu'il n'en aurait pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans
+enfants et n'ayant point à se louer du caractère de sa femme,
+perpétuelle ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et
+particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
+l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
+dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, d'abord
+pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, puis pour ses
+qualités personnelles extrêmement rares et précieuses, enfin pour la
+gloire qu'il lui avait value, pour la réputation qu'il lui avait faite
+et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le chien lui avait
+vouée lui aussi.</p>
+<p class="justify">Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il
+était étonné qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une
+pointe de jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si
+vite.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait
+dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne
+pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
+passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les
+dés&oelig;uvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
+rien, même aux meilleurs fusils.</p>
+<p class="justify">Tout chasseur était pour elle un homme taré, une
+façon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût
+su ce que c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de
+poète, de poète qui s'ignore souvent (heureusement&nbsp;!) et goûte
+d'instinct et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture
+verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de la
+nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours si frais
+et si beaux des champs, des forêts et des eaux.</p>
+<p class="justify">Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer
+ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le
+lever du soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre
+chasser son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.</p>
+<p class="justify">Toute la semaine, il traîna languissant,
+dés&oelig;uvré, d'une pièce à l'autre, de la remise à l'écurie, du
+jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à quelque
+travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait
+de lui et haussait les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure
+elle se fût hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
+craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent pu se
+ressentir fortement.</p>
+<p class="justify">Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que
+jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques
+rondins qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un
+peu le bas de sa levée de grange.</p>
+<p class="justify">Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il
+tirait et poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à
+coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux pattes
+brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un aboi de joie
+et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à ses
+oreilles.</p>
+<p class="justify">Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois,
+et comme électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.</p>
+<p class="justify">Miraut était là qui le léchait, se tordait, se
+tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le
+retrouver, sa peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue
+attente, et lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait
+embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant
+à lui dire que ces mots d'enfant ou de mère&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est toi, Miraut, mon vieux
+Miraut&nbsp;! Ah&nbsp;! mon bon chien, je savais bien que tu
+reviendrais&nbsp;! C'est toi&nbsp;!</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>CHAPITRE
+VII</strong></h2>
+<p class="justify">Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le
+pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de
+sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de
+la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à
+elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande
+bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour
+ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce
+gibier stupide&nbsp;; mais ils n'étaient toujours point camarades et
+elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc,
+vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de
+Lisée.</p>
+<p class="justify">Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du
+marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à
+la maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et
+lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
+acquéreur.</p>
+<p class="justify">Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans
+la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
+réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.</p>
+<p class="justify">Miraut était heureux&nbsp;: il ignorait ce que c'est
+qu'un marché&nbsp;; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait
+croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini
+du cauchemar du Val&nbsp;: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur
+sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie.
+Par politesse toutefois, par bonté de c&oelig;ur, pour montrer qu'il ne
+gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint
+à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en
+disant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'elle revient faire ici,
+cette sale charogne&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Et s'adressant à son mari&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu
+fais là. Tu avais promis à M.&nbsp;Pitancet de ne pas le rattirer s'il
+revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici
+tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un
+marché avec cet homme, il t'a payé largement&nbsp;; si tu agis de telle
+sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le
+volais.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je
+ne peux pourtant pas&hellip; et puis, enfin, je ne suis pas allé le
+chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est
+pas à moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul&nbsp;; les premières fois
+on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce
+monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux
+le garder.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu vas lui écrire tout de suite qu'il
+revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne presse pas, atermoya Lisée.
+M.&nbsp;Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le
+chercher sans qu'on ait à le prévenir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! si tu n'écris pas, c'est
+moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous
+encore qui écoperions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Écris, si tu veux, concéda Lisée&nbsp;;
+c'est trois sous de foutus tout simplement.</p>
+<p class="justify">Le soir même, une lettre à l'adresse de
+M.&nbsp;Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain
+après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.</p>
+<p class="justify">Miraut avait écouté d'une oreille attentive la
+discussion&nbsp;: le nom de l'homme du Val, prononcé à plusieurs
+reprises, l'avait très inquiété&nbsp;; pourtant, comme la patronne
+n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne
+l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa
+réintégration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le
+soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son
+retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir,
+chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.</p>
+<p class="justify">Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à
+seul&nbsp;: leur conversation se ressentait de cette gêne, car la
+Guélotte, soupçonnant entre eux &mdash; qui sait&nbsp;? &mdash;
+peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta
+point d'une semelle et accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit
+jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.</p>
+<p class="justify">Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à
+voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer,
+franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val
+du territoire de Longeverne.</p>
+<p class="justify">Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes
+randonnées précédentes, des longues parties de jadis&nbsp;: on évoqua la
+mémoire de Bellone et de Fanfare&nbsp;; on parla de la jambe de Pépé qui
+allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule
+idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
+sépara tout tristes.</p>
+<p class="justify">Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute
+d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par
+le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et
+vadrouillait, disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse
+terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
+chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur
+camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu
+l'air d'interroger&nbsp;: Rron&nbsp;? Miraut avait répondu&nbsp;:
+Bou&nbsp;! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de
+sens et profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
+frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue
+et l'on se trouvait heureux tout simplement.</p>
+<p class="justify">Miraut se tranquillisait&nbsp;; il passa une
+excellente nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée
+l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.</p>
+<p class="justify">Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du
+derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et
+qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M.&nbsp;Pitancet retentit
+sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et
+d'angoisse.</p>
+<p class="justify">De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour
+chercher un refuge, il se précipita vers Lisée.</p>
+<p class="justify">À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître,
+souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mon pauvre Mimi&nbsp;! s'apitoya le
+chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.</p>
+<p class="justify">L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un
+instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible
+d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été
+méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
+étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient
+dire&nbsp;: «&nbsp;Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
+nous&nbsp;: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.&nbsp;»
+M.&nbsp;Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots
+d'amitié sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout
+de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
+reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
+doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
+sort.</p>
+<p class="justify">Miraut avait son idée.</p>
+<p class="justify">Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita
+d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine&nbsp;; malheureusement
+pour lui, l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
+avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se
+disposa à se cacher habilement.</p>
+<p class="justify">Lisée offrit un verre à M.&nbsp;Pitancet qui voulut à
+toute force régler la dépense de Miraut&nbsp;; par politesse celui-ci
+accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une
+chaîne d'acier pour attacher le chien.</p>
+<p class="justify">Le croyant à la cuisine, il l'appela&nbsp;; mais
+Miraut ne vint point. Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix,
+l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'est pas sorti pourtant, affirmait
+la Guélotte&nbsp;: la porte n'a pas été ouverte&nbsp;; il est sans doute
+allé dormir à la remise.</p>
+<p class="justify">On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup
+d'&oelig;il à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on
+aperçut de Miraut&nbsp;; on l'appela, on cria son nom&nbsp;: il ne
+répondit ni n'accourut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Sapristi, s'étonnait M.&nbsp;Pitancet,
+mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a été ouvert il ne peut
+être que dans la maison.</p>
+<p class="justify">Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne
+faisait toujours pas retrouver le chien.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il est probablement monté à la grange,
+hasarda la Guélotte.</p>
+<p class="justify">La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous
+les recoins accessibles&nbsp;: Miraut n'y était pas.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il ne peut être qu'à la remise ou à
+l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un
+&oelig;il sévère son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à
+la cave, tout à l'heure&nbsp;? demanda-t-elle.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En fait de porte, je n'ai ouvert que
+celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua
+Lisée&nbsp;; je n'ai pas quitté un seul instant M.&nbsp;Pitancet qui n'a
+pas voulu que je descende.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Enfin, ce chien n'est pas rentré sous
+terre, tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce
+dernier.</p>
+<p class="justify">Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que
+Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose
+encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des
+moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau
+cassé de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
+des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.</p>
+<p class="justify">À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et
+dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.</p>
+<p class="justify">On commença par l'écurie&nbsp;: on visita les crèches
+dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un
+coin&nbsp;; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la
+brouette, derrière les portes&nbsp;: nulle part on ne trouva trace de
+son passage.</p>
+<p class="justify">Dans la remise l'inspection se continua
+minutieusement&nbsp;; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans
+tous les recoins&nbsp;; tout avait été chambardé&nbsp;; il ne restait
+plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait
+impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles
+planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de
+vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
+contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très antiques et
+sans aucune valeur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est idiot de penser qu'il est là
+derrière ou là-dessous, disait M.&nbsp;Pitancet. Qu'est-ce qu'il y
+foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer&nbsp;? Un chat aurait déjà
+du mal à s'y frayer un passage.</p>
+<p class="justify">Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui
+n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne
+fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on
+découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous.
+Comment&nbsp;? au prix de quels travaux&nbsp;? Il avait dû se faufiler,
+s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché
+vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya
+d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil&nbsp;: il
+n'était pas si stupide&nbsp;; mais il se contenta de battre lentement
+son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio
+qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'&oelig;il
+impressionnant comme un reproche muet, un coup d'&oelig;il qui semblait
+lui demander raison de cet abandon, un coup d'&oelig;il tel que l'autre
+n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M.&nbsp;Pitancet se
+débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le c&oelig;ur chaviré
+d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues
+du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
+Philomen.</p>
+<p class="justify">Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se
+sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le
+détestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il
+n'avait pas de sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa
+passer la chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
+bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la route du
+Val.</p>
+<p class="justify">Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas
+des roues, eut un geste d'accablement.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est plus fort que moi, affirma-t-il,
+mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne
+bête&nbsp;! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et les femmes
+mauvaises&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Quand Mirette fera des petits, je t'en
+élèverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un
+peu son ami.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Merci, mon vieux, merci, non&nbsp;!
+C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire
+avec un autre.</p>
+<p class="justify">À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale
+emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en
+passant&nbsp;: peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en
+fut tout retourné&nbsp;; il avait interrogé des gens et avait appris
+l'histoire des procès-verbaux et la surprise de la vente.</p>
+<p class="justify">En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu
+rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines par
+lesquelles il avait dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;Peut-être aurais-je pu l'aider&nbsp;? se
+disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus&nbsp;? Si
+c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un
+mot&nbsp;; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent
+d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la
+bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un
+ami.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore
+tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage
+à pied de Longeverne&nbsp;; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
+là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même
+des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps,
+ses services.</p>
+<p class="justify">Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val,
+n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait
+au c&oelig;ur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
+maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de
+nouveau à Longeverne.</p>
+<p class="justify">Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni
+personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une
+idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
+sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait
+libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur,
+de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence
+ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul
+était certain&nbsp;; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait
+là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.</p>
+<p class="justify">Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance,
+simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
+chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on
+voulut, suivit docilement en promenade M.&nbsp;Pitancet jusqu'au jour
+où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse
+et le laissa libre dans la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>CHAPITRE
+VIII</strong></h2>
+<p class="justify">Trois fois de suite il s'échappa et, sans
+hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant
+aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi
+entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à
+Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait
+dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
+premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
+immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
+voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de
+se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement,
+il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à
+deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée,
+absent du village ces jours-là.</p>
+<p class="justify">À la troisième fugue il fut plus heureux&nbsp;; mais,
+craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les
+fenêtres&nbsp;; il s'était caché aux alentours, attendant pour
+s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr
+qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.</p>
+<p class="justify">Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout
+il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance
+inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée
+et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.</p>
+<p class="justify">En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi
+follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver
+enfin. Obéissant lui aussi à son c&oelig;ur, sans réfléchir le moins du
+monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
+M.&nbsp;Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
+toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne
+put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à
+faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de
+finir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous m'aviez promis de ne pas le
+rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier
+et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous&nbsp;? S'il sent
+que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours,
+il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
+lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison&nbsp;:
+promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous
+le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous
+comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi,
+non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la
+navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y
+renoncer et que nous défassions le marché.</p>
+<p class="justify">La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les
+dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que
+M.&nbsp;Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
+peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour
+le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle
+ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut
+elle qui fit la réponse&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous avez bien raison, monsieur, tout ce
+qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus
+tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme
+pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le
+laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos
+bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est donc entendu, conclut l'autre, et
+je compte sur vous.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle,
+vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il
+approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de
+soupe, oh&nbsp;! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à
+quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
+désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça
+n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire
+entendre raison.</p>
+<p class="justify">Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa
+femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce
+que pesait son poing&nbsp;; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un
+étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
+douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M.&nbsp;Pitancet
+qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait
+plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet prit acte de cette
+déclaration&nbsp;; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa
+parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel
+commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins,
+se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.</p>
+<p class="justify">Cette occasion ne tarda guère.</p>
+<p class="justify">Pour le règlement d'une vieille et importante
+affaire, M.&nbsp;Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter.
+Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à
+ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce
+dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare
+dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
+revoir.</p>
+<p class="justify">Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva.
+Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la
+présence de l'ennemie.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Revoilà encore cette sale viôce&nbsp;!
+glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le
+recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu
+le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M.&nbsp;Pitancet. Allez,
+ouste&nbsp;! fous le camp&nbsp;! continua-t-elle en brandissant son
+râteau dans la direction de Miraut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Va-t'en&nbsp;! ajouta Lisée au chien
+abasourdi de cet accueil&nbsp;; va-t'en&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant
+ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
+resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander
+des précisions.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Veux-tu bien foutre ton camp&nbsp;!
+reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée &mdash; c'était
+la première fois &mdash; ne faisait rien, ne disait rien pour le
+défendre.</p>
+<p class="justify">À quelque cinquante mètres de la maison, sur le
+revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant
+avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée,
+mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.</p>
+<p class="justify">Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne
+proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup
+d'&oelig;il de son côté.</p>
+<p class="justify">Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint
+rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui
+ouvrît&nbsp;: ainsi agissait-il après les chasses et les promenades
+lorsqu'il trouvait portes closes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne
+peut pas le laisser coucher dehors.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je te le défends, protesta la Guélotte,
+je ne veux pas qu'il remette les pattes ici&nbsp;; ce n'est plus ton
+chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un
+voleur.</p>
+<p class="justify">C'était pourtant exact que le véritable maître de
+Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets
+bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait
+promis de le repousser&nbsp;: il baissa la tête et s'alla coucher.</p>
+<p class="justify">Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui
+aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
+pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant,
+le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva
+couché sur la levée de grange.</p>
+<p class="justify">Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres,
+et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau
+à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
+quand même être recueilli.</p>
+<p class="justify">Dès que le chasseur sortait, il se redressait,
+tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu,
+attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications
+muettes et lui dire avec tout son c&oelig;ur et toute son âme&nbsp;:
+«&nbsp;Voyons, puis-je aller près de toi&nbsp;?&nbsp;» Mais Lisée, bien
+que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le c&oelig;ur
+serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et
+les haussements d'épaule méprisants de sa femme.</p>
+<p class="justify">Trois jours de suite, Miraut erra autour de la
+maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par
+le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et
+Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances
+atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient
+de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si
+tenace et si singulier à leurs yeux.</p>
+<p class="justify">M.&nbsp;Pitancet, absent du Val, n'était pas venu
+chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût
+écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le
+voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
+elle se dit&nbsp;: «&nbsp;Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui
+arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues
+rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de
+ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
+souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il
+était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux,
+car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient
+pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait
+et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se
+collait, devenait sale&nbsp;; il était crotté, boueux, minable, avait un
+air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à
+proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde
+avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée,
+ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.</p>
+<p class="justify">Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce
+M.&nbsp;Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse
+puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre
+bête si longtemps à l'abandon.</p>
+<p class="justify">«&nbsp;D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à
+savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez
+nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre
+paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
+pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
+puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur,
+malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas
+moins un fameux trotteur.&nbsp;»</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre bête&nbsp;! si ce n'est pas
+malheureux&nbsp;! Ah&nbsp;! je n'aurais jamais dû le vendre,
+ajoutait-il.</p>
+<p class="justify">Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut,
+efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à
+faire une tentative encore et une suprême démarche.</p>
+<p class="justify">Un combat affreux se livra en l'homme. Que
+faire&nbsp;? Le nourrir, le laisser revenir&nbsp;? Quelles scènes
+nouvelles à la maison&nbsp;! Ce serait intenable&nbsp;! Et l'autre, la
+brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.</p>
+<p class="justify">D'autre part, il sentit que si le chien venait
+jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le
+renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
+geste qui lui interdisait d'approcher davantage.</p>
+<p class="justify">Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et
+s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne
+peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
+atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla
+comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda
+encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos
+rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.</p>
+<p class="justify">Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir
+comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et
+il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson,
+ému d'une espérance.</p>
+<p class="justify">Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte
+en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son c&oelig;ur, à
+son sentiment, à son désir&nbsp;; mais la Guélotte parut.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Encore cette sale carne&nbsp;!
+hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.</p>
+<p class="justify">Et l'homme laissa faire.</p>
+<p class="justify">Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait
+plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point
+retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
+voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il
+aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres
+usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et
+l'&oelig;il sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il
+s'arrêta.</p>
+<p class="justify">Alors il se retourna, regarda le village et, debout
+sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler
+au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait
+autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque
+l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis
+Baromé s'était tué.</p>
+<p class="justify">Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres
+chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
+lugubre et désespéré.</p>
+<p>&nbsp;</p><h2 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>CHAPITRE
+IX</strong></h2>
+<p class="justify">En entendant les cris et les lamentations de son
+chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents,
+mâchonna un juron furieux&nbsp;; toutefois, sous le regard haineux,
+sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut.
+Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense
+douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête
+qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour
+lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne
+put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge
+noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Apporte-moi une chopine&nbsp;!
+commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme
+ça&nbsp;? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le
+rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Apporte-moi à boire&nbsp;! réitéra Lisée
+qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle
+eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.</p>
+<p class="justify">Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander
+une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là.
+Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train&nbsp;; un gosier de
+buveur réclame plus que ça&nbsp;: les bistros campagnards ne l'ignorent
+point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois
+litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont
+jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.</p>
+<p class="justify">Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et
+plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines&nbsp;; au bout
+d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait
+tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
+un damné.</p>
+<p class="justify">Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes
+entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la
+tête, absorbé qu'il était par ses pensées.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! interpella l'un des
+arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis&nbsp;?</p>
+<p class="justify">Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le
+gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son c&oelig;ur,
+il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu
+en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes pauvres vieux, c'est vous&nbsp;?
+s'exclama-t-il.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma
+première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah&nbsp;! il y a
+pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais
+voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle
+m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me
+suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me
+sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa
+voiture. Nous venons de passer chez lui&nbsp;: c'est lui qui nous a dit
+que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus
+directement te retrouver.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mes pauvres vieux&nbsp;! mes pauvres
+vieux&nbsp;! balbutiait Lisée&nbsp;: vous l'avez entendu&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, et il continue. Mais pourquoi
+l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il n'y avait plus le sou à la
+maison&nbsp;; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de
+vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que
+ceci, que cela, et j'ai cédé&nbsp;; mais, mes vieux, si c'était à
+refaire&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu m'avais seulement envoyé un
+mot&nbsp;! Pourquoi, bon Dieu&nbsp;! n'être pas venu me voir&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;J'ai été pris à l'improviste. Je ne me
+doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir.
+Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs&nbsp;; la
+femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et
+j'ai laissé faire. Je suis un lâche&nbsp;! Écoutez cette bête et
+dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;L'autre ne vient pas la
+rechercher&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Non. Ah&nbsp;! c'est fini. Il va crever,
+mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si tu nous avais dit que ce n'était
+qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon
+Dieu&nbsp;! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans
+ça&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est trop tard, j'ai promis de ne pas
+le ramasser.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tu n'as pas juré de le laisser crever.
+Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en
+as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne
+sommes pas des loups, cré nom de nom&nbsp;! et pour le remboursement, ne
+t'inquiète pas&nbsp;: je ne te demande pas de billet&nbsp;; tu me les
+rendras quand tu pourras.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce
+qui reste, affirma Lisée. Ah&nbsp;! tu as raison&nbsp;! C'est ça&nbsp;!
+Merci, mon vieux. Merci&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pour ce qui est de ta femme&hellip;,
+commença le gros.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ma femme, nom de Dieu&nbsp;! tu vas
+voir.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire
+sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit
+entre nous.</p>
+<p class="justify">Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois
+amis, de concert, rédigèrent à M.&nbsp;Pitancet une lettre qui n'était
+pas dans un sac.</p>
+<p class="justify">Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli
+têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Vous allez aller prendre Philomen et
+venir me retrouver à la maison&nbsp;; je vais pendant ce temps arranger
+moi-même mes affaires.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! Entendu&nbsp;! acquiescèrent
+les deux autres.</p>
+<p class="justify">Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui,
+ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était
+appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où vas-tu&nbsp;? interpella sa femme,
+soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne te regarde pas&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand
+soulaud&nbsp;! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir&nbsp;!
+Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te
+défends bien&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si je suis payé, tu ne l'es pas encore,
+tu vas fermer ton bec et vivement&nbsp;! continua Lisée.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Je ne veux pas que tu passes,
+s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui
+barrant le passage.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu ne veux pas&nbsp;! ah, tu
+ne veux pas&nbsp;! sacré chameau&nbsp;! Eh bien&nbsp;! je vais te faire
+un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.</p>
+<p class="justify">Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade
+puissante, il l'écarta.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Grande brute, assassin, voleur de
+chien&nbsp;! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu n'as pas compris encore et
+tu ne veux pas te taire, non&nbsp;! Ce n'est pas assez de nous avoir
+fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire
+crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne
+l'avais fait en dix ans&nbsp;; ce n'est pas assez, il faut que tu sois
+la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme
+un roquet&nbsp;! Eh bien&nbsp;! nous allons voir.</p>
+<p class="justify">Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à
+toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui
+démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté
+autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de
+vieilles ranc&oelig;urs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et
+de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant
+le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant,
+s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et
+que ce qu'il voulait, nom de Dieu&nbsp;! il le voulait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Dis voir encore un mot&nbsp;!
+menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Oui, oui, grande fripouille, assassin,
+lâche&nbsp;! continua-t-elle.</p>
+<p class="justify">Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à
+la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien
+fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Attends seulement un petit peu, menaça
+Lisée, je vais te faire ton paquet&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Et il sortit, la corne à la main.</p>
+<p class="justify">À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument
+et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier,
+s'arrêta net dans son hurlement.</p>
+<p class="justify">Un nouvel appel pressant succéda au premier en même
+temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt&nbsp;:</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;! viens, mon
+petit&nbsp;! viens vite&nbsp;!</p>
+<p class="justify">Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit
+du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore
+après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
+demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une
+embûche.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Viens, Miraut&nbsp;! répéta Lisée en
+frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler
+son compagnon de chasse.</p>
+<p class="justify">Miraut ne pouvait plus douter.</p>
+<p class="justify">Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et
+jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y
+roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au
+visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
+comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa
+joie, tout son bonheur.</p>
+<p class="justify">Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette
+reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé
+et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
+clos.</p>
+<p class="justify">Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait
+annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le
+prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui
+avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins
+dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait
+lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et
+lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire
+que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des
+derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le
+courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M.&nbsp;Pitancet les
+trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de
+Miraut.</p>
+<p class="justify">Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit
+fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Pauvre vieux&nbsp;! il crève de
+faim&nbsp;! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps&nbsp;: viens
+manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à
+ses amis.</p>
+<p class="justify">Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait
+comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui
+japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et
+réconfortante gamelle de soupe.</p>
+<p class="justify">Miraut était tellement content que, malgré sa misère,
+il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis
+regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne
+l'abandonnât.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas
+peur&nbsp;! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous
+quitterons plus.</p>
+<p class="justify">Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut
+délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de lui à lui
+parler et à le caresser, à lui faire des discours et des protestations,
+jusqu'à ce qu'il eût fini.</p>
+<p class="justify">Les trois témoins étaient très émus.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Entrez, mes vieux, entrez donc, invita
+Lisée, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un
+jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira
+maintenant chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette
+aventure-là, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le
+corriger de ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les
+cognes. Tu verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera
+plus&nbsp;: après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui
+n'importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se
+perdre.</p>
+<p class="justify">On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis
+de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et
+une assiette de gruyère&nbsp;; ensuite il descendit à la cave, toujours
+suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussiéreuses.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Coupez du pain, et prenez du fromage,
+invita t-il.</p>
+<p class="justify">Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout
+ce qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse
+de Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement ses
+amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et des
+couennes de fromage.</p>
+<p class="justify">On parla des foins qui poussaient drus, des fruits
+qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonçait belle&nbsp;; on parla
+du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
+connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres surtout,
+des lièvres que tout le monde voyait.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;C'en est tout «&nbsp;roussot&nbsp;»,
+affirmait Philomen, et ce n'est pas malin à comprendre&nbsp;: on en a
+tué si peu l'année dernière. Il n'y a guère que Lisée qui ait fait à peu
+près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux,
+tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner
+le c&oelig;ur d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me
+faisait penser à ma pauvre Bellone.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Cet automne nous ferons tous ensemble
+l'ouverture, proposa Pépé&nbsp;; le gros viendra coucher la veille et on
+la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodié la chasse communale, et
+comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur
+Longeverne et sur Rocfontaine.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Mais, ta femme, interrompit Philomen,
+comment a-t-elle pris la chose&nbsp;?</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Comment elle l'a prise&nbsp;? Eh bien,
+mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son
+grade&nbsp;! Ne voulait-elle pas m'empêcher encore de rappeler
+Miraut&nbsp;? Une sacrée grande charogne qui a toujours voulu me mener
+par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur
+et la bonne volonté&nbsp;; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter
+quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches.
+C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je
+l'espère, et tu sais, je suis prêt à recommencer à toute occasion,
+fermement décidé à ne pas me laisser marcher dessus, et la première
+fois, oui, la première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare
+la trique et les coups de chaussons&nbsp;!</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Où est-elle&nbsp;? s'inquiétèrent les
+amis.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Que sais-je&nbsp;? à la chambre haute,
+probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de
+foutre le camp&nbsp;! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle
+veut&nbsp;! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n'y a pas de
+danger qu'elle me débarrasse de sa sale gueule.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit
+Philomen. Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner,
+de lui faire comprendre&hellip;</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Si elle y arrive, mon vieux, interrompit
+Lisée, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir,
+cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu'on me coupe&hellip; tout
+ce qu'on voudra et te payer les prunes à Noël.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Tout arrive pourtant par se tasser à la
+longue et par s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le
+père Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
+pas déjà fait&nbsp;; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je
+te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser
+contravention pour courir les lièvres sans toi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;Il suffit qu'il marche toujours bien
+quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose
+lui aussi.</p>
+<p class="justify">&mdash;&nbsp;En tout cas, gronda Lisée, parlant très
+haut de façon que sa femme elle-même pût entendre&nbsp;; en tout cas,
+reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et compaing de
+chasse retrouvé, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une
+croûte à partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai
+ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m&hellip; pour ceux qui
+ne seront pas contents&nbsp;!</p>
+<p class="center">FIN</p>
+<p>&nbsp;</p><h1>Notes</h1>
+<ul>
+<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p
+class="justify">Goûilland&nbsp;: débauché et ivrogne.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Viôce&nbsp;:
+chien répugnant, rouleur et crotté.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p
+class="justify">Lefaucheux&nbsp;: Les premiers fusils de chasse à
+doubles canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du
+chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du 19ème, les
+premiers fusils à canons basculants. Avec la création de la cartouche à
+broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe va connaître un énorme
+succès en France. [NduC]</p>
+</li>
+<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Ouver&nbsp;:
+pondre, faire son &oelig;uf.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Mondure,
+délivrance.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Chez presque
+tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre du poêle, prés du
+fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l'on se repose fréquemment
+après le dîner du soir.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify">Boussot,
+corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p
+class="justify">Ouveuse&nbsp;: pondeuse.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">J'en demande
+bien pardon à l'Académie, mais Lisée, ignorant les régies de concordance
+des temps, avait un profond et naturel mépris pour l'imparfait du
+subjonctif&nbsp;; que ce soit dit une fois pour toutes.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_10" href="#fr_10">[10]</a> <p
+class="justify">Raim&nbsp;: rameau</p>
+</li>
+<li><a name="ft_11" href="#fr_11">[11]</a> <p
+class="justify">Échines&nbsp;: morceaux de rondins refendus de un mètre
+ou quatre pieds de long.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_12" href="#fr_12">[12]</a> <p class="justify">À maintes
+reprises</p>
+</li>
+<li><a name="ft_13" href="#fr_13">[13]</a> <p class="justify">Patte à
+relaver&nbsp;: chiffon pour laver la vaisselle.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_14" href="#fr_14">[14]</a> <p
+class="justify">Rises&nbsp;: plaisanteries.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_15" href="#fr_15">[15]</a> <p
+class="justify">Bouillet&nbsp;: corruption de gouillas, petite mare.</p>
+</li>
+<li><a name="ft_16" href="#fr_16">[16]</a> <p class="justify">Voir
+<em>De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil)</em>.</p>
+</li>
+</ul>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
+by Louis Pergaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***
+
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+DAMAGE.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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