diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 14397-0.txt | 10390 | ||||
| -rw-r--r-- | 14397-8.txt | 10774 | ||||
| -rw-r--r-- | 14397-8.zip | bin | 0 -> 197842 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14397-h.zip | bin | 0 -> 217869 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14397-h/14397-h.htm | 9190 | ||||
| -rw-r--r-- | 14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg | bin | 0 -> 11613 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14397-8.txt | 10774 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14397-8.zip | bin | 0 -> 197842 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14397-h.zip | bin | 0 -> 217869 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/14397-h/14397-h.htm | 9190 | ||||
| -rw-r--r-- | old/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg | bin | 0 -> 11613 bytes |
14 files changed, 50334 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14397-0.txt b/14397-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ea25405 --- /dev/null +++ b/14397-0.txt @@ -0,0 +1,10390 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14397 *** + +Louis Pergaud + +LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE + +Publication en 1913 + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + CHAPITRE X + CHAPITRE XI +DEUXIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX +TROISIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + + +Je dédie ce livre +à tous ceux qui aiment les chiens +et particulièrement +à mon excellent ami +PAUL LÉAUTAUD +ROMANCIER RARISSIME +CHRONIQUEUR SAVOUREUX +PROVIDENCE DES CHATS PERDUS +DES CHIENS ERRANTS +ET DES GEAIS BORGNES +BIEN CORDIALEMENT +L.P. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la +chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le +village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours, +la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La +nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision +d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, +pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante +qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par +toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses +semblaient sommeiller. + +Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la +mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune, +faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la +femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la +grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac +régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût +seule: + +--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là ! Le +«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne +soit pas arrivé malheur au petit cochon! + +[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.] + +Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de +ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses: + +--S'il s'est mis à boire en arrivant là -bas, avant d'avoir fait le +marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement +les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller +avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme +plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que +les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit +cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier +procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale +chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en +prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces +canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que +c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui, +sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas +vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin. +Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat +sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous +en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix +beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de +percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre +pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du +cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec +sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me +dire quelque chose. + +Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si, +d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort +mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les +milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea +plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, +pensait-elle. + +Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux +malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et +jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une +marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se +mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel +infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du +canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule +immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant +puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue +soigneusement ramenée devant ses pattes. + +La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et +dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La +colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le +doute. + +--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à +mi-voix. + +L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier +toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de +gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par +une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle +avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La +large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait +jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis +qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil +impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges +lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu +Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là , bien en +évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux +brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait +l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de +chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde. + +Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers +étaient rentrés! + +Pas de Lisée! + +La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet +derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme, +aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se +déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants. + +Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa +même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd +verrou d'acier. + +--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne! +ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure! + +Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé +lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le +plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique +de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et +flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce +bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient, +pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa +pose nonchalante et son air de sphinx. + +Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le +poêle. + +--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte, +un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise; +chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce +grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a +pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout +de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore +le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des +sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une +«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur +des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent +pas. + +Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit +tressauter. + +--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le +retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je +vais gueuler avant lui. + +Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la +targette et ouvrit vivement la porte. + +Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac +de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur +voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon +que le patron devait ramener. + +--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme. + +--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé +là -bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté? + +--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que +c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou +deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse, +naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré +Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a +beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous +vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne +voulait pas croire que Lisée ne chassait plus. + +«--Si c'était pas toi qui me le dises, là , en chair et en os, que +t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le +figurer. + +«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les +gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je +me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement +repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus +trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à +la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout +bazardé. + +«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce +courage-là , moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien +rigoler! + +«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur. + +«Là -dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés +et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère +brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures +je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton +homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là +et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que +c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et +on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille. + +--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la +Guélotte. + +--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu, +on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul, +non, on ne peut pas dire qu'il était saoul! + +--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des +bêtises. + +--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse? + +--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment. +Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une +tasse de café ou une goutte? + +--On prendra une petite larme, histoire de trinquer. + +La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique +qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur +une chaise. + +Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le +dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une +vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son +tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son +brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux +allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en +frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond +mépris du fisc: + +--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour +enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour +avoir du feu. + +Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient +les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait +sa grosse mère lapine. + +Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle +ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone, +rien ne bougeait au dehors. + +Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait +un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient. + +Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement, +que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et +Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva. + +--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut +bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la +charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le +travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de +midi pour voir ton petit cochon. + +--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la +colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité, +je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le +goûilland, le salaud, sa sale bête! + +Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle +entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives +violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer +de jour... + +Une heure se traîna encore, puis une demie. + +La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de +dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée, +puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la +porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de +compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette +tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la +façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme. + +Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la +fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer +l'entrée du maître. + +Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra +dans le chambranle. + +Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir +fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux +coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au +bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de +toutes ses forces vers les marmites. + +--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus +pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse. + +--Et le petit cochon? + +--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé +un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette +comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc! + +La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue, +fixait tour à tour son homme et le chien. + +--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle +a faim! + +--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte. + +--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien! + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la +femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil +ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons +de faim, sur la paille! + +--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée. + +--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as +déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je +boirai, moi? + +--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe. + +--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape, +grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon, +point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin! + +Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui +commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties. + +L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments +batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit +bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton +ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient +suivre. + +--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain? +continua-t-elle, gourmande. + +--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il. + +La Guélotte se tut. + +--Fais à manger à cette bête et vivement! + +--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien. + +[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.] + +Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée. + + + +CHAPITRE II + +La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux +Taïaut, fit bon accueil au petit chien. + +Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite +terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la +relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle +encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce +chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et +sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha +sans hésiter à côté d'eux et s'endormit. + +La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne +connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et, +le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt +ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en +s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle +augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait +s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes +minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il +était, elle connaissait sa race, elle l'adopta. + +Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes +dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et +Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir +bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou +qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en +paix entre ses deux frères adoptifs. + +Là -dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage +velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle +fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la +grange et dans les hangars de la maison. + +Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux +que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de +pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un +demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se +déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant +comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du +sommeil des justes. + +Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule +dans le lit de la chambre haute. + +Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue. +Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans +consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était +évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait +de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis, +zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât +l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus +tôt ou un peu plus tard! ... + +Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait +fautif. + +La Guélotte se chargea de dissiper ses remords. + +Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses +poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée, +pour temporiser, fit semblant de dormir encore. + +Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots +sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé +d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air +digne et sévère pour en imposer à sa vieille. + +L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de +la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y +pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la +main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il +avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle +dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de +recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups +de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que +braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est +le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom +de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, +à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à +la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il +s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne +odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se +dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec +lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la +porte de la cuisine. + +En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui +remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et +rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au +chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier +responsable dans cette sale affaire: + +--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle +a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était +pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il +faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison. + +--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions. + +--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah! +je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir! + +Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui +lança, à toute volée, son pied dans les côtes. + +«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de +côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats, +subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus, +brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les +dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la +chambrée. + +--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente, +il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter +la maison et nous serons dévorés par les souris! + +--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une +telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une +bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est +de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine +entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut +pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête +propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer: +c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ... + +--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait? + +--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on +te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant, +continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as +quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à +toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête +gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans +qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire +que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, +espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. +Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te +«bredouche». + +--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez +soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu +me le paieras, et plus d'une fois! + +Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de +manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur +le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes +chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé, +s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui +mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa +subitement son petit mufle. + +«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore +timide et incertain. + +--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme +nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait +voir le cochon annoncé. + +--Tiens, le voilà , le cochon, ragea la Guélotte en désignant de +l'oeil son mari. + +--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du +pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est +bonne, celle-là . Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le +malin, on voit bien qu'il se sent chez lui. + +--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là , reprit la +femme. + +--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici, +viens, mon petit Miraut! + +--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen. + +--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne +chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du +gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un +corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un +lanceur épatant. + +--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour +leur damer le pion. + +--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit! + +--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien +plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a +l'os du crâne pointu, signe de race. + +--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah! +oui, une belle bête. + +--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches +brunes sur les flancs, c'est rare! + +--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de +la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la +chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a +rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré +un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter +toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais +alors ce que font les mères? + +--Je l'ai entendu dire. + +--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus +leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et +elles ont vite fait de la retrouver. + +--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que +j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous +ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois +pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait +un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma +vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas, +elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont +avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des +douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a +repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes +revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à +l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle +a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la +fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri, +mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai +élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon +suiveur. + +--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui +seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence? + +--Oui, je me rappelle, attends voir! + +--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros, +et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur +couche. C'est là , alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves +bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs +nourrissons, mais bernique; là , c'est comme au trou pour passer: +chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les +relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un +après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le +premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr +que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez +excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître +chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans +le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au +fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en +dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant +que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un +homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme +ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait: + +«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens, +moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en +aurait «de besoin», toi? + +«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité... + +«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre +qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et +moi. C'est-y entendu? + +«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche. +Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour +s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera +mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être +tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné; +mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui +touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire +souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule. + +--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le +salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma +Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec +usure. + +--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé +l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop +brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis +solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts +quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la +même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre +que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une +taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage +pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on +fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un +mauvais coup. + +--Voilà ! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas +seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère +brebis, en es-tu content? + +--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop +cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses +agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me +repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la +mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois. + +--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus +chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont +pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides, +les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et +il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin. + +[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles +canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du +chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du +19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création +de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe +va connaître un énorme succès en France. [NduC]] + +--Tu l'as payé cher? + +--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le +mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui +braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne +valait pas çui-là . Tu vois bien que ma femme n'avait pas de +raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de +l'eau chaude. + +--Ah! les femmes! + +--À la tienne! mon vieux. + +--À la tienne! + +--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes +savates! + +--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des +croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une +chanson de ce côté-là . + +--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la +bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand +il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle +rangera le reste! + +--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans +mon linge! menaça la Guélotte. + +Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup +et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur +leurs pas. + +--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton +domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques +fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb +quand on a la grosse tête. + + + +CHAPITRE III + +--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès +que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon +grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison! + +--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses +poules. + +--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux +de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et +il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des +sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes +sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée, +«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là , il ne pourra pas se +tenir de braconner. + +La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes +présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança +son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant +sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les +événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier +expérimentalement: + +--Les hommes, c'est tous des cochons! + +Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet +de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce +du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier. + +--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur +que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte, +épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se +sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du +Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des +écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes! + +[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.] + +--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui +voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison. + +--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut +faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le +tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique, +autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne +pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon. + +--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée. + +--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les +lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école, +celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait +payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des +sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures +de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale +rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le +dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son +changement. + +La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires, +cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la +méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait +la bêtise et l'égoïsme de son homme. + +--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans +quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas +demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande +vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale +Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes +de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas +de ma faute! + +--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la +vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y +prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du +beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à +presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te +bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau +de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque +temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté +ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et +va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui +qui a fait le coup! + +La Guélotte réfléchissait. + +Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se +débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans +danger, quoi qu'en dît la Phémie. + +Lisée aimait ses chiens. + +Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes +sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien +longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier, +un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il +serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien +immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice +et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter +les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au +tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé? +Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un +tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur +quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux +compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une +sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger +où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue. + +Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour +où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné. + +Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on +évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des +câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets, +prêts à cogner. + +Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien, +il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi +minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au +pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait +réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la +crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche +hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps +attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où +l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus. + +Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course +au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour +l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur +l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis +lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita +d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le +colleta. + +Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué, +remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au +chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de +coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, +cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours +avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose. + +Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait +profité. + +«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant +d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque, +se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle +journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied +quelque part. + +Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout +de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et +se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux +et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à +vous décrocher les foies. + +Ah! le vieux Finaud! + +Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée +apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas +la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à +l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion. + +--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû +bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de +mouton. + +[Note 5: Mondure, délivrance.] + +Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie +pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été +une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà , mais se taisait +stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui +dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et +jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, +le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les +jambes étaient raides. + +Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long +coup de souffrance et de rage. + +Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien +dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et +déposé sur un coussin, auprès du feu. Là , il l'avait examiné, lui +avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui +était encore assez clair. Il avait vu tout de suite. + +--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les +vaches que je lui fasse prendre du lait! + +Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu +énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux; +son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se +troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid. + +--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait +Lisée; si je le savais seulement! + +Et Philomen était venu. + +--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de +l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à +la maison. + +Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien +pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, +ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage. + +Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine +probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit +son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il +aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre +immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela +avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint +pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et +visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les +douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par +intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement +étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et +l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé +tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son +maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée +et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de +lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces +grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré +la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces +écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque +reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à +hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en +eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se +moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une +larme en mordant sa moustache. + +Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers +six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils +partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules +voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre +laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son +canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son +chien. + +[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans +la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins +moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.] + +Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez +elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous, +surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était +simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, +ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un +par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, +mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces +rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son +homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou +vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage. + +Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser +les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui +disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot +de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux +vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de +«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là , peut-être, et +le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre, +c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par +une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours +dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas +encore, mais elle trouverait certainement. + +Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il +disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une +saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des +plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, +comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il +aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses +habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure +du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et +ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça +où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal. +Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la +viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce +grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de +Rocfontaine. + + + +CHAPITRE IV + +Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade. +Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut, +avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il +s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire +piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui +ricana: + +--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui +cabosser le nez comme je voudrais!... + +Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit +à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire +rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point +amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement +maternel: + +--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa +Lisée? + +--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez. + +--Qu'on va-t'i serser des yèvres? + +--Bou! hou! reprenait le petit chien. + +--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte +tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre +riant silencieusement dans sa barbe de bouc. + +Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il +savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la +porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette +merveilleuse promesse. + +Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent +extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux +qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots +correspondent à la satisfaction des deux grands besoins +primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le +mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus +vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux +fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres +aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes +portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre +à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être +grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le +bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue +de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs. + +Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence +qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les +plus belles espérances. + +Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et +que, de là , on suivrait dans toute sa longueur la voie principale, +de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il +allait habiter. + +Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout +seul. + +Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour, +toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient +point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas, +tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, +piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se +retirant, lui aussi, avec prudence. + +Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce +mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être +transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un +mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui: + +--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules +tranquilles! Allons, viens ici! + +Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon +et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis, +absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt. + +Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en +travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la +première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans +hésiter. + +--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée. + +Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa +tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et +allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, +roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes. + +--Allons, viens-tu? reprit son maître. + +Mais Miraut ne bougeait pas. + +--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée. + +Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer +qu'une souche, semblait médusé là , par quelque effrayant +spectacle. + +--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant +les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait +toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens +voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là ! Allons, +viens voir, viens, j'vas te présenter. + +La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en +plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, +frétillant du fouet et tortillant du derrière. + +C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de +compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et +s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant. + +Lisée flatta la bête et appela Mimi. + +En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir +et de l'appréhension, il s'approcha du groupe. + +Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de +chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa +hauteur. + +--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu +vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons, +puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une +paire d'amis. + +Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours +digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les +coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce +qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se +promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre +pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour +en discerner le sexe. + +Quand elle fut bien convaincue par deux inspections +complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui +indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient +abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par +Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable. + +--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite +tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à +présent. + +Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par +les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre +pitance plus ou moins haute en odeur et en goût. + +On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet +de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir +mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance. + +On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil +et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon +leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations +sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et +en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. +Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf +toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue. + +Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse +qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de +Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse +d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des +autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail +haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation +cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment +troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être +de prendre sur celui-là , plus faible, sa revanche des injures et +des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les +indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant +au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé, +le moisi et la vieille pisse. + +Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé +d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la +journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie +de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la +Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa +petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, +se trouva là , juste à point pour empêcher un abus de force aussi +traître que peu chevaleresque du roquet. + +Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque, +elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris, +le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour +l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça +vigoureusement le derrière. + +L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute +allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours +durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, +surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si +inattendue. + +Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice +qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière, +l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet +frémissant. + +--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un +crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie +ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère. + +--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son +interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces +charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles +s'accordent parfaitement. + +--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays. + +--Oh! dans ce cas-là , reprit le cordonnier, il n'y a pas que les +chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes, +l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en +connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du +tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même +bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce +qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans. + +--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure: +ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se +sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile. + +--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une +femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux +devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe. +Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une +nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du +rouge poulet, ça ne finit jamais. + +--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que +l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion. + +Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la +forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, +s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, +elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant +qu'il ne la renvoyât à la maison. + +Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les +travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour +l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant +qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça +commencerait son dressage. + +Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières, +puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son +maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents. + +Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge, +à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne +bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse +se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à +autre. + +Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le +mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le +jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais +il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête +aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se +retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas +de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les +yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure. + +Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel +aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux +côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa +colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux. + +--Viens ici, viens! petit imbécile! + +Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du +bois, quêtant déjà , le nez à terre, un dernier aboi rageur à +l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, +Miraut revint lécher la main pendante du patron. + +On arriva à la coupe. + +Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra +si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère +et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter +jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque +douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et +Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit +que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner +à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les +bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. +À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, +mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances +et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses +propres moyens, à regagner les champs. + +Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé +entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant +les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur +montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des +explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, +excitaient sa juvénile ardeur. + +De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il +eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de +profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau +ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la +taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il +abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle. + +Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. +Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent +la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les +oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont +de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un +autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant +son compagnon: + +--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]! + +[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois +de la taupe.] + +--Comment, tu ne l'as pas encore? + +--Oh! oh! tu lances déjà , mon gaillard, y a du bon, alors, y a du +pied! + +Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout +à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces +vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le +bois. + +Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le +tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de +bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre +humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit +du sommeil de l'innocence. + +--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir, +le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père +et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des +blouses et des tricots pour te coucher dessus. + +Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte +d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et +l'emmena vers la maison. + + + +CHAPITRE V + +Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de +la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait +devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou +blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot +dans son derrière de chien. + +Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu +auparavant. + +Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître, +divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, +s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime +reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant +que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite +du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle +n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa +vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage, +elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle +jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans +rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à +coups de sabots. + +La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée +était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle +avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre +était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou +qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait +continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place +sur le coussin, sous le poêle. + +Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais +ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis +sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le +canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que +menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils +s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le +jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de +Miraut, en bons amis qu'ils étaient. + +Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même +l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux +qu'elle n'admettait pas chez ses enfants. + +Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était, +jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la +truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les +flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement +la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, +l'avertissait en le priant de cesser. + +D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien +encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la +secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle +n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la +dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le +malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables +fantaisies. + +Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour +l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui +savait gré d'être gentil avec ses petits. + +--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte +en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se +contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les +pattes en avant. + +Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis, +s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire +de la chatte: + +--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me +la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière! +Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le +renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en +crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais +non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est +là , qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est +sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de +l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je +suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là , tu lui +mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si +ça lui chante. + +Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait +pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande +remise, près de l'écurie des vaches. + +Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de +main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la +première fois les avantages de la claustration. + +Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit +chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès +que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment +Miraut: + +--Allez, charogne! à la paille. Vite! + +Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à +cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses +amis les chats. + +--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle. + +Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le +derrière du chien qui faisait la sourde oreille. + +--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le +faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me +l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse! + +--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce +qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là , +valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que +ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. +Toujours aussi chameau! ... + +--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que +ton chien n'écoute rien. + +--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon +petit, viens, appela doucement Lisée. + +Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense, +tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les +pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, +s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains. + +--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais +bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher. + +Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux +franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue +comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire. + +Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite +chambre de débarras et, de là , entrèrent à la remise, toujours +suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère. + +--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée. + +--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur. + +Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait +préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le +flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter. + +Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument +dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut +franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une +nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille. + +Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses +membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux +humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier +de l'emmener. + +--Reste! commanda assez énergiquement Lisée. + +Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, +il ajouta, persuasif: + +--Couche-toi, mon petit, voyons! + +Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême +recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa +décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta, +la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande +pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler +en désespéré. + +--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le +village va croire qu'on s'égorge ici. + +--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le +laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs +pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce +qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la +voix. + +Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il +continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à +autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être +qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le +délivrer. + +Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée +frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour +tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, +il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya +même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte. + +Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il +jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions +tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de +rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de +paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, +tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en +sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit. + +Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa +prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé +avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être +Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer. + +Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le +bruit des sabots de la patronne. + +Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait +mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, +puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison. + +Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le +lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté; +mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des +bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière +est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à +bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les +portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les +bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un +enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la +porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir. + +Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il +gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents +s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close. + +Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait: + +--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu! + +Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et +la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main. + +Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était +caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage, +tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment +l'ouverture après avoir fait claquer son fouet. + +Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se +tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne +fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous. + +Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait +entendre les poules qui, intriguées de son reniflement, +s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!... +cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud. + +Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui +échappa. + +Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la +fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se +meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se +rasseoir sur sa paille. + +Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de +se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût, +qu'il portât quelque chose à sa gueule. + +Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous +les objets qui garnissaient la pièce. + +Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il +l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os, +dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie; +puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, +la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus +en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de +tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres, +mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las, +éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni +remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu +d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa +joie. + + + +CHAPITRE VI + +--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe, +commanda Lisée en rentrant à la maison. + +--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la +femme. + +--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la +piquer au vif. + +Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde: + +--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de +me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je +n'ai pas arrêté une minute de travailler. + +--De la langue, compléta le chasseur. + +--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien +il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus +rien que vot' domestique à tous les deux. + +Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise. + +Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le +pas et ne bougea mie de sa paille. + +Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel, +prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin: + +--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce +cochon-là , quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer! +Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir? + +Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui +ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant +avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait +bien pu se rendre encore coupable. + +Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout +ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte, +craignant fort la raclée. + +Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire, +d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui +découvrait les chicots. + +--Ah ben! bon Dieu! celle-là , elle est bonne! Quel sacré commerce +a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre? + +La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les +brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait +rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux +fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris +de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles +pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui +ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de +tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle +dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire. + +--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus. + +--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes +peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et +bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six +sous! + +--Où étaient-elles? questionna Lisée. + +--Elles étaient pendues à une solive du plafond. + +--Faut pas essayer de me monter le coup! + +--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous, +il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche. + +Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les +peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment +avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un +peu. Mais, tout de même... + +Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue. + +À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû +opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là , prenant son +élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il +avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa +chute. + +Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir! + +Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement +tenté. + +--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres! +Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe! + +--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte. + +--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux +de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne +faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher. + +La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il +endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup +de sabot dans les côtes. + +Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta: + +--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses +vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui +nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là . + +--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant. + +Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il +prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros +mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui +faire de mal et se mettre enfin debout. + +Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec +bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude +était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour +de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, +les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter. + +--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là ? ronchonna la Guélotte, +il n'est donc jamais content? + +Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots +d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser +son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait +le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!» + +Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut +cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les +mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se +remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, +s'affaissa sur le ventre et resta tranquille. + +On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût +été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle +constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux +mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier +qu'il mastiquait consciencieusement. + +Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui: + +--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle. + +La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de +petits morceaux manquaient. + +--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour +l'excuser. + +Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était +armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était +réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa +conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se +traduisait par un débit chez le cordonnier. + +À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux +époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura +entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas +fichu à la porte séance tenante. + +Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda, +goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle +en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme +punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la +remise. + +Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à +hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les +portes. + +De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son +farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et +minutieuse inspection des ouvertures de sa prison. + +La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de +communication, une chatière avec battant refermant le trou avait +été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, +selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête +ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle +elle se glissait. + +Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les +encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut, +explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez, +remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, +laissant entrevoir un coin de l'écurie. + +Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein +d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et +engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant +qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le +gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de +toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que +par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort +surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut +légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher +les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant +trop vivement. + +Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la +crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient +de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes +sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations +puissantes l'intriguèrent extrêmement. + +Ah! passer par ce trou! + +Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais +il ne put aller plus loin. + +Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à +grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin +d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, +s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles +odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums +composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de +volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là -bas, tout au +fond, dans cette prison à claire-voie? + +Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande +de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à +reflets rouges. + +Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et +soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres +qu'il ne connaissait point. + +Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa +violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup +sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière, +alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, +surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un +coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un +aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent +tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite +folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du +pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements +suraigus. + +Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut +réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont +il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, +selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu +à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, +royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie, +prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, +se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et +volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs +regardaient tout cela en meuglant. + +Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir +dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer; +le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co, +co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre +ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades, +voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et +ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement +trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière +dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup +de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à +piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres +bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux +mieux. + +Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de +prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la +remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, +Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, +frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés +tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient +stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait +d'intermittents et rauques gloussements d'agonie. + +Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait +mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il +allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre +les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain. + +La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le +maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la +bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à +grands coups de pied ensuite. + +Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la +remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des +dégâts. + +Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme +des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de +piauler, gisait raide sur les pavés. + +--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas, +conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais +ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté... + +--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure +«ouveuse»[8]! + +[Note 8: Ouveuse: pondeuse.] + +--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut +pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit: +donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne +ne saura rien. + +--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je +vais lui en griller une tout de suite. + +Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes. + +La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais +au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer, +Lisée rentra inopinément. + +--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des +frichetis quand je ne suis pas là , on se soigne. Ça ne m'étonne +plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en +train de fricoter vous deux? + +--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu +iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins. + +--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça +ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut +te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien, +répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne +savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la +pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, +tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en +avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de +vieille bique. + +Là -dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en +lui-même: + +--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas +de sottises! + +La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle +allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que +son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec +soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux +du ménage. + +Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la +nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour +elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle +tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre +haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand +elle se fut assurée qu'il dormait profondément. + + + +CHAPITRE VII + +Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain +matin. + +Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa +sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un +tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses +sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit. + +Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit +sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le +retira vivement, sentant le mouillé et le froid. + +Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa +chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira... + +Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella: + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot? + +--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça +se fait? + +--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il +y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore +saoul! + +Elle s'approcha, puis s'exclama: + +--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas +de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau +petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au +moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait +plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les +jours! + +Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner +le liquide. + +--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante, +peut-être que tu ne douteras plus, après. + +--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou +les chats; un chien, ça pisse davantage. + +--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer +un coup. + +Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter +l'histoire à tout le village. + +--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici! + +Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut. + +Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par +le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à +mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix +d'un air courroucé: + +--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là ! hein? Que je +t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant. + +Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace, +balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se +demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, +le traitait comme la patronne. + +Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas +réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait +certainement plus de part que la mauvaise volonté. + +Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré, +léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix +reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien +qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre. + +--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant. + +Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière +et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il +se rendait, une vannette à la main. + +--À ce prix-là , compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la +femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si +vite réconciliés. + +Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses +gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers, +ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour +les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en +attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. +L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les +mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même +jeu que Lisée. + +L'après-midi, il le suivit aux champs. + +Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des +confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir +évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins +secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur +des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et +poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son +maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux +alentours. + +C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils +mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser +venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en +lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des +jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne +pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et +s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le +chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège. + +Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur +laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter +des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux +et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la +ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents +circuits investigateurs. + +Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit +bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un +demi-pied et soufflant comme un phoque. + +--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra, +mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse. + +Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village, +Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes +et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la +voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent +connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, +l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que +Lisée était là . + +Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une +demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de +démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient +soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande +innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à +cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa +porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. +Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour +Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la +Guélotte. + +Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses +pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte +ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil +d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse +d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses +soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au +vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard +qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de +sifflet de son maître. + +L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui +sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà , je ne +suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de +nouvelles et fructueuses explorations. + +Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit. + +--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais, +tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer +quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner +comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi. + +Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent. + +Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et +Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement +de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire +l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de +ne point prendre au préalable conseil de la patronne. + +«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça», +pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par +devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point +trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très +peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments, +condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent +le nez des chiens de chasse. + +Là -dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe +quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita +la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe. + +--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en +mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De +Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme. + +--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras +en enfer et ce sera bien fait. + +--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je +demande! + +La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le +plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter. + +--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont +pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas. + +--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne +manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher. + +--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle. + +--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce +milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire +plaisir et à toi aussi. + +--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner. + +--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la +femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se +brosser pour avoir de la soupe demain matin. + +Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru +immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le +croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque +aussitôt. + +--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant. + +--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne! + +Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux +osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à +les ronger et à les avaler. + +--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher, +qu'est-ce qu'il fait donc maintenant? + +--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je +vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de +race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah! +s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est +parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se +décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré +qu'il n'y touchât pas. + +--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle +race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que +tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis +que tu as! + +--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules +parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu +l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si +jamais il tord le cou à une deuxième. + +--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure +bien que je l'assommerai à coups de trique. + +--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand +j'arriverai, je te la casserai sur l'échine. + +--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table. + +--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit +Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia +Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du +Sauveur. + +--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une +voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non, +je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien! + +--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour +demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne +heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de +Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une +dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à +débourser à l'auberge. + +--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore +un chien au lieu d'un cochon. + +--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une +autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la +canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme +le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens pas à ce +qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne +enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut +qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la +maison et dans le verger. + +--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait +seulement se faire assommer, je serais assez heureuse! + + + +CHAPITRE VIII + +Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne +heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le +maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez +Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le +patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la +partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, +enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis +et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui. + +Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture, +démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels. + +Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par +inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec +les chats. + +--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener +avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant, +répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, +automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous +tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite +se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et +revoir jamais les salauds qui ont fait le coup. + +Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un +chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par +derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de +voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là . + +D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement +distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout +quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt +sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un +instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer +une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien +on ne sait jamais où. + +Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui +maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la +Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle +jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle +ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue +et le lança dehors avec un coup de savate, en disant: + +--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu +peux. + +Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour, +puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche. + +Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la +voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans, +rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui +secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes +s'appuyer sur ses jarrets. + +Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et +reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage, +jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, +frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de +l'avoir si vite retrouvé. + +--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la +tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi? +C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle +l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais; +ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait +pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur. + +[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée, +ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et +naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une +fois pour toutes.] + +Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de +cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait +s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa +route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait +pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre +au retour. + +Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le +chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à +s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution. + +--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas +retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au +milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins +quelqu'un qui aille au pays! + +Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du +moulin de Velrans. + +--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne +pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux +gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout +contents de remmener Miraut chez nous. + +Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre +Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte +sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait +un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire +d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son +maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la +corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, +leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis. + +De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en +vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très +affairée, faisait au four ce matin-là , vit la porte s'ouvrir et +deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune +chien qu'ils tenaient en laisse. + +--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a +passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire. + +--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid +et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera +cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave +imbécile de voleur l'ait ramassé! + +Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre +réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un +pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, +après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à +une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte. + +Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en +appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien +vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes +pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand +linceux qui recouvrait la pâte. + +--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte. + +Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui +poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme +aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets +courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup +de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement +chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se +déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison. + +[Note 10: Raim: rameau] + +Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il +découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea +consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de +Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de +la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas +pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir +en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni +discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus, +quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui +tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure, +désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue. + +Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune +aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui +s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui +passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y +prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se +sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas +suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en +l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le +rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des +voisins et de faire peur aux gosses. + +Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien; +il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son +balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la +patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, +il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de +faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire. + +Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient +fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros +chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une +bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à +lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté +qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant. + +Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de +lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit +violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du +nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint +au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui +aurait peut-être trempé sa soupe. + +Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes +ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses +hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long +manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture +béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait +précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et +nettoyé pour cet usage. + +Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus +fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la +pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour +des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa +maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la +perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse +brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine, +n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la +femme en pleurant, c'est-à -dire en modulant de petites plaintes +assez brèves et répétées. + +[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou +quatre pieds de long.] + +--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va +demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui. + +Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et +qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le +réexpulsa violemment de la pièce et de la maison: + +--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es +si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour +ça! + +De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation +à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement +et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, +il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec +ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement. + +Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il +se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de +grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et +de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le +museau sur les pattes de derrière. + +Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des +meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres +bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats; +mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si +léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez. + +La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans +doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce +méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie? + +Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se +mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme +il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute +découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque +autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait +des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines; +aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était +pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, +comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il +ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer +vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle +connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les +buissons familiers. + +Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait +famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis +cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois. + +Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses +affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant +vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, +déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas. + +Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant, +il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par +Velrans. + +--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce +serait me faire affront. + +On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de +taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la +brièveté de sa visite: + +--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen, +et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait +pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et +laisser les bêtes prendre froid. + +À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les +cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il +était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en +poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia +la ficelle et il mît sa tête au trou. + +--C'est un verrat, prévint Lisée. + +--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami. +Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas +bonne et empoisonne le pissat. + +--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée. + +Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant +la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette, +qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux. + +--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais +tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier. + +--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans +trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma +femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma +femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute, +cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler? + +--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla +Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas +être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon! + +--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules; +mais Miraut se charge de les éclaircir. + +Là -dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler +chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de +derrière les fagots. + +Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non +sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert, +puis il s'enquit de Miraut. + +Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec +complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon +chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne +professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur +rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure +que possible. + +--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que +les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles. + +Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour +l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années +où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de +gibier pour doubler au moins le prix du permis. + +Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que +cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son +absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, +qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si +ça devenait nécessaire. + +Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée +revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi. + +Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la +voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand +on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à +manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait +terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et +prendre le café par la même occasion. + +Là -dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein +groin, il se dirigea vers la maison. + +--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi? +ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la +Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a +encore du Miraut là -dessous. + +De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas +même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant +sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était, +paraît-il, rongée, lui beuglait au visage: + +--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de +viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en +manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les +paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye! + +--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a +tué celle-ci? + +--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du +maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du +curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est +les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé +dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en +train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de +lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras +peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse +et que tous ces gens ont eu la berlue! + +--Combien vaut-elle, ta poule? + +--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les +jours... + +--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te +demande combien tu veux de ta poule? + +--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine... + +--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle +t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins +qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la +douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule. +Combien vaut-elle? + +--Quat'francs! rugit la vieille fille. + +--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée. +Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut +trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien. + +--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois +pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui +casserai les reins! + +--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à +Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc, +rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa +volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois; +j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir +de la laisser ici, hein! + +--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter. + +--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa +femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça +fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il. + +La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en +oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans +prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter +à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, +après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à +la cuisine. + +Philomen entrait justement. + +--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et +s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un +vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas +les moyens. + +--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger. + +Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils +pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien. + +Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même +point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil +tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur +la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse. + +Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée +qui allait gronder et tempêter. + +--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il +n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir. + +--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah! +la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas +étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet +depuis vingt-quatre heures. Et voilà , c'est la faute du chien! + +Attends un peu! + +Ils rentrèrent à la cuisine. + +--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée +aujourd'hui? + +--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait! + +--Et avec quoi, s'il te plaît? + +--!... + +--Je te demande avec quoi, sacrée garce! + +--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four, +j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le +souper... + +--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à +manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à +celui-ci que tu auras affaire. + +Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin +ferré. + +--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée +de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les +bêtes crever de faim! + + + +CHAPITRE IX + +Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer +Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses +faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les +premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus +tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur +création. + +De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie +essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à +nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver +le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier +jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien +tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne +seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela +se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, +s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de +jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir +de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de +lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif +et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus +dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups +de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié +précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. +C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus +qu'à lui donner la chasse. + +Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille, +parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés, +il n'aspirait qu'à un but: sortir. + +Mais Lisée n'était point là . La porte de l'écurie, solidement +réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion +de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en +rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la +fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds +au-dessus du sol. + +Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à +atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha +tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de +l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à +terre. + +Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et +massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans +laquelle on l'avait taillée. + +Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal, +démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi +bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un +chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou +presque rien des contraintes domestiques. + +Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit +où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le +cadre de bois. + +Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre +et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait +énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, +les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, +cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme +chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point +les faire souffrir et diminuer leur admirable flair. + +Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête, +amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une +heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit +claquer la porte de la cuisine. + +Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà +ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la +volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent +été là , il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment, +il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à +contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu +lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, +il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna +vivement besogner. + +Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée, +qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il +bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la +Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle +repartait, beuglant à pleine gorge: + +--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger +la porte de dehors. + +Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment, +on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait +recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc, +ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie. + +Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener +dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil +et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant +d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, +prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant +et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les +mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un +pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois +amical et grave. + +Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée +de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne +pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait +comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la +clef des champs. + +Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut, +qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau +picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un +putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là +lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes +rouges de sang. + +Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte +ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la +Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier +plus fort que l'autre. + +Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus +énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le +chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée. + +Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, +il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque +sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien +lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la +remise. + +--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille +déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est +ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras +grogner après. + +Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se +retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait +pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut. + +Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne. +Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de +prendre son mari par la douceur. + +Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois +l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau +salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se +plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout +seul. + +--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons +pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes +d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il +nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il +s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des +voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils +t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau +en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est +ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans +les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne +peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au +gros. + +--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on +peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne +pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui +dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines, +je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre +qu'il n'y doit pas toucher. + +Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits +contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait +étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un +(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de +serpe. + +Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit. + +--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là +est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part, +tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être +innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que +ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui +ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles +pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les +boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre. + +--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la +Guélotte. + +--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre +côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un +chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à +courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas +grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent +grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te +nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons, +et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils +peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul +coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur +les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne +peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait +malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il +«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière +lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui +qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce +de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras +tranquille. + +--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette +charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution +plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen. + +Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, +après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à +Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans +trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies +qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule. + +Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement +de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires. + +Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait +aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors: +quelque chose le préoccupait et le gênait. + +Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie, +mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba. + +Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de +ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait +bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au +nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer +avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite +tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette +entrave agaçante. + +Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander +de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement +Lisée n'accéda point à son désir. + +--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les +poules! + +Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se +plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se +plaindre. + +C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire +sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets, +aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les +arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se +remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau +sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, +pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant +comme fou de désespoir. + +À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant +se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour +tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui +lui laçaient si impitoyablement les mâchoires. + +En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la +tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était +absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre +lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si +Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait», +et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa +muselière. + +«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui +remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour +suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la +tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en +hurlant. + +On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt +saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se +disant: + +«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.» + +Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le +chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et +libre. + +Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de +pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si +bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer +de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa +pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le +sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre +ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle. + +Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint +tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et +assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait +d'arracher. + +La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, +et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser: + +--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une +de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et +moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te +l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas +si on te la fera payer. + +--Je te remercie, proféra sèchement Lisée. + +Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier, +lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec +cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il +administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant +d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît +bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de +la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de +s'attaquer encore à ces bestioles-là . + +Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout. + +--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras +celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en +aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends +un peu. + +Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille +sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les +pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à +une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet +appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner +la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui, +Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler +en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un +jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou +la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en +ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer +jamais. + +Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la +poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient +cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était +honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la +pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, +s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux +navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se +débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point +à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le +chatouillait, il éternuait et il pleurait. + +Lisée fut inflexible. + +--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle +pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra. +C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez. + +De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un +forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur, +Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes, +et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui +était possible de le faire. + +Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et +le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer +enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin +la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait +des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître. + +Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu, +le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par +le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda +à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur +le pantalon de droguet. + +--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans +colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère. + +Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que +ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la +poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du +célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour. + + + +CHAPITRE X + +C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas, +venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui +s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la +tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées, +formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau +vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui +rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers +l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles +sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur +paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou +la saine émanation sonore du village. + +Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre +de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de +poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le +chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, +lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était +gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des +yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées +de son éternel brûle-gueule. + +Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le +reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, +frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine +et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone. + +--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée. + +--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le +moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le +bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et +qui servait de banc rustique. + +Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison, +du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des +labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes +conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de +liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de +l'hiver prochain. + +Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation +un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à +la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements +consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée +de l'angélus du soir. + +Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à +pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons +s'éparpillèrent en roulements pressés. + +Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se +soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis, +levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui +aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée. + +--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler +Lisée. + +Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et +le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en +petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant. + +--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en +entendant les cloches. + +--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir. +Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça +vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge; +c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme +ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à +Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce +n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en +fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est +parce qu'ils souffrent. + +--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas +souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois +le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille +est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu +que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la +cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni +dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté +et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, +par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain +au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les +accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont +plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme +nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble. + +--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils +pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, +puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près, +en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont +de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris! + +--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans +leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon +précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie. + +--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur +faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune +dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les +épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur +place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et +inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et +qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils +n'y font plus attention. + +--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens +de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les +chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches. + +--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de +garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que +les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le +nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le +nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, +comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui +ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le +même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou +même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a +fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous +autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas +pourtant avec notre nez. + +--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous +regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose +de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les +lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur +intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type +que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et +l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en +conséquence. + +--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux +brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a +fait sa rentrée. + +--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il +prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre +trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi, +fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on +ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf +et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est +«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un +gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour +qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, +il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous +par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à +autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il +claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que +c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège +qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire, +le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout. + +--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen. + +--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour +sans manger du chiendent. + +--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta +place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant +mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race. + +--Je sais bien, mais qu'y faire? + +--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les +meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta +place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur +de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à +avaler le tout. + +--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes, +mais cela non plus n'empêche rien bien souvent. + +--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte. + +--La manges-tu avec nous? invita Lisée. + +--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour +une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure. + +--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et +rentrant dans la cuisine, précédé de son chien. + +Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait. +Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau +matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa +paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec +hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes +et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme +une salive trop épaisse. + +--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est! +Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas! + +Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à +laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un +peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à +gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement +hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de +la chambre. + +Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient +chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait +envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait. + +Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du +lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au +fond de l'assiette la poussière jaune. + +Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en +pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par +se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de +poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous +l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et +appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt. + +On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est +bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut +pas non plus lui faire grand mal. + +Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait, +paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours +frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée, +c'est-à -dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il +avait toujours froid. De temps en temps, il se levait +douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur +la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là , triste +comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête +dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, +vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir. + +Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées +épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché +en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un +perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux +maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la +complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa +somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, +le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais +venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait +pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus; +mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le +réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne +jaillissait et qui semblaient désespérés. + +Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que +toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui +persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un +chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, +eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, +ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le +brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela +s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte; +si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus +apparente, il se tait. + +Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a +vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways +ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais +cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille, +ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent +sans se plaindre. + +Ils n'ont pas besoin, ceux-là , de philosophes pour leur enseigner +le stoïcisme. + +Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se +plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point +désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine, +profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors. + +Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle +disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de +bon débarrassée bientôt. + +Il ne faisait pas froid, ce jour-là , heureusement, et la rentrée +du braconnier provoqua la rentrée du chien. + +Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à +côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le +caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un +gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler +quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la +pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt. + +Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire +contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les +troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas. +Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires, +médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des +pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise +dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre +profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les +paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal +mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures +les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui +produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait +ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de +la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour +la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le +sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns +veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais +affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite, +nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de +fixer un remède. + +Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un +Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le +conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était +possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie. + +En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches +roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée, +tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de +garder une pareille charogne dans la chambre du poêle. + +Le Velrans insista. + +Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une +huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce +temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un +secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les +entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la +famille. + +Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets +pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait +à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des +bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci +faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la +guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter +d'argent comme rétribution. + +L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et +conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans +l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous +deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur. + +Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit +dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine; +ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la +pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la +politique. + +Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec +Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut +qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, +heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de +l'État. + +La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point: +que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux, +n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette +conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, +on se sépara en se serrant la main. + +--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu +n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il +pourra marcher tout seul, je te le promets. + +Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne, +où la semaine lui parut démesurément longue. + +Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en +effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de +la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait; +l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait, +l'appétit reprenait. + +--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant +quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée +et à Pépé. + +--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as +jamais reparlé de ton goret. + +--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il +bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut +sympathise jamais avec lui. + +--Ah! + +--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où +il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez +comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne +lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance, +mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu +n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma +parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas +refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne +soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un +bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un +verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne. + +--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits +services qu'on se doit entre pays. + +On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en +but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui +goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième +pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si +bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, +parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls +comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa +décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée. + +À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au +premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que +le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé. + +Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois, +son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que +jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder +flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine. + +--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne +risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie. + +Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le +chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se +coucher à la chambre du dessus. + +Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe +plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne +ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un +convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le +buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis +en réserve par sa femme pour le repas du lendemain. + +--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon +petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est +elle qui fera maigre demain. + + + +CHAPITRE XI + +Miraut reprit rapidement. + +--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui +confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui +bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres +moyens. + +--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps, +elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au +moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant +lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des +environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme +les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes +portes, ces salauds-là . S'ils trouvaient le moindre passage! +malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait. + +Quand je suis là , ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si +j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale +bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et +ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux +gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais +que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est +toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans +compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, +je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque +couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne +valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les +portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus +pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours +fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la +chose maintenant. + +--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir, +s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon; +d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce +que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse, +une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques +arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part. + +--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure +de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se +montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se +laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans +ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de +rien. + +--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge. + +Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître, +c'est-à -dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un +père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec +l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux +qu'il pouvait. + +Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale, +n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses +souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps +abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de +très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami +et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et +sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir. + +Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux +champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et +puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des +corbeaux et au déterrage des taupes. + +Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le +faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies, +à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de +ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de +tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits +préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt. + +L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus +en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il +tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, +ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même, +à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un +jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se +trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui +émettait des émanations si particulièrement excitantes. + +[Note 12: À maintes reprises] + +Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant +à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il +regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui +l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est +préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui +vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, +suivre le premier avec espoir de l'attraper. + +Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le +caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une +couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion. +De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le +lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce +serait un jour un maître lanceur. + +Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été +besoin pour celui-là , en effet, de le mener avec d'autres chiens +pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple +vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il +arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât +seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça +y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien; +plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone +toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il +s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil +dans le canton. + +Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant +lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et +toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des +senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de +temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel +caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment +arrosés par des confrères inconnus. + +--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui +racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était +comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la +source de Bêche. + +--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là , approuva +Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain +sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la +Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four. + +--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à +la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de +danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent +et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop +gosse pour penser à ces affaires-là . + +De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne +fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que +respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique +du chasseur. + +On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la +compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les +oreilles. + +D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite +elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et +filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi, +passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires +tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire; +puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle +se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la +queue de côté et attendit. + +Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un +divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus +belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone +se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à +l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en +évidence le postérieur sous le nez. + +L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et +Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt, +puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup +de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les +batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore. + +C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute, +obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui +commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta +dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et +s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles. + +Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que +c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques +minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en +voulut faire autant. + +C'était ce que demandait la chienne. + +Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle +du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour +alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique +et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et +profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire +réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler. + +Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une +bonne grâce évidente à ses manoeuvres. + +Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait +vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, +remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le +cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide +et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit +venir et ne vient jamais. + +À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et +la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire. + +Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait, +remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il +devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux +alentours et renifler aux portes. + +Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la +maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement +ses exercices. + +--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a +vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, +salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il +s'en ferait crever. + +Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé +pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses +tentatives amoureuses. + +--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un +salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en +folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce. + +Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se +serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant +d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui +permettaient encore d'atteindre. + +--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les +ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant +qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien. + +--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse +pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie +d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le +fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne +heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on +en trouvait un sur pied... + +Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du +pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée +partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la +source où son chien avait déjà , les jours d'avant, trouvé du fret. + +Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du +bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à +renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait +certainement passé par là . + +--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton +particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il +est, le capucin. Là ! là ! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant +du doigt une «rentrée», une brèche de mur. + +Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de +gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très +fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint +de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et +s'y enfila tout seul. + +--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà . + +Mais cela devenait sérieux. + +Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança, +écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, +le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces. + +Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette +incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui +montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte. + +Ah! ce fut une belle galopade. + +«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!» + +--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, +tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité, +Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu, +mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami, +c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, +çui-là : ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre +le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer. +Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est +qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais +laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la +bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen, +qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards! +Cochon de cochon! M'est avis que là -dessus on peut bien boire une +bonne bouteille. + +Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs +défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus +merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez +Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de +digne façon cette journée mémorable. + +À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée +des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée, +tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en +revenant vers son logis: + +--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe +que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que +je le tue!... + +Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à +ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne +et éclairée. + +«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce +qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore +couchée?» + +Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un +entre-bâillement de rideaux. + +Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant, +immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa +intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte. + +--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince +en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci, +éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au +derrière. Et je t'en vais foutre, moi! + +Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de +discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes +jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce +qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit +point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, +grognant et sacrant: + +--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots +pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait +pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré +nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver +ça! + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il +eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais +d'emmener son chien avec lui. + +Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans +oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes +de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer +une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, +et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où +son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au +moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune +levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la +chasse durant plus de trois longues heures. + +Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus +circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de +langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la +maison. + +Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la +claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais +Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec +l'autorisation de son maître. + +Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue +tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins +comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, +allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air +entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans +s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la +forêt. + +Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune +camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et +peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette +expédition nocturne et cette partie de plaisir. + +C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint +directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à +s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un +morceau de fer. + +Lisée était là . Après lui avoir souri en troussant les babines, +s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer +respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, +elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements +de Miraut. + +À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi +qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de +l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de +la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, +depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, +ne manqua pas non plus de saisir. + +Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main +pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne +lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son +chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en +conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait +un peu plus loin. + +--Vas-y! va! proféra-t-il simplement. + +Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt. + +Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de +partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux +et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, +il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou +de la haie du grand clos. + +Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se +grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent +dans la direction de la coupe. + +Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva. + +--Eh bien? s'exclama-t-il simplement. + +--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre +et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai +eu qu'à lui faire signe. + +--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en +aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à +mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa +peau et ses viandes. + +--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas +mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, +si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine +de chasse. + +--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen. + +--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je +commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être +sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la +chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à +Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la +poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et, +pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de +la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui +faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus. + +--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est +généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives +ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est +égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise +cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais +m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi. + +--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa +bouche. + +Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de +la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre +et d'un autre encore. + +--Ils ont déjà lancé. + +--Non, non! pas encore, écoute bien! + +Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer +retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les +paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes +bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les +inondait d'une joie pure. + +--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout +d'un instant. + +Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La +conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que +parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux +rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent +leur causerie en remarquant à voix haute: + +--Ils le ramènent! + +Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se +rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se +perdit encore et Philomen affirma: + +--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant +qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur +courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à +cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de +sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant. + +--Et moi itou, répondit Lisée. + +Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire +ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se +serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa +le verrou, gagna son lit et s'endormit. + +Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et +s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de +sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de +cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois +du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard. + +--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer +avec admiration. + +Et il revint se coucher, tout content. + +Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas +de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté +comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le +loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue, +sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout +rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec +quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les +flancs. + +Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements +très tendres en se dressant contre ses genoux. + +C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et +jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la +peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard +en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le +même état. + +--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la +fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle +puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais +quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger, +elle pionce dans un coin et ne réclame rien. + +--Lui aussi, affirma Lisée. + +--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à +l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, +qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les +dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien. + +Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée, +ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite +à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse. + +Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse +ce soir-là , car Philomen, de qui la chienne, par de petites +plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un +veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que +le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à +côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, +partait quand même seul à la chasse. + +Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et +s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la +science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la +maison. + +Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long +jappement un peu rageur sous sa fenêtre. + +Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien +qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de +détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de +la cuisine. + +La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale +bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait +réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle +lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, +ces sorties-là , ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre. + +* * * + +Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient +arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en +avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la +cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant +le chargement des cartouches. + +La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture +par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait +prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit +francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de +ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle +les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et +puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le +braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses +cartouches. + +Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été +décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de +pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui +avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, +faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de +transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles +carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des +pontets en cuivre et munies de canons immenses. + +Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé +les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée, +deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit +sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant +Miraut. + +--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain? + +--Bouaoue! applaudissait Miraut. + +--Et celle-là , en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui +montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura +pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand +garçon! + +Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de +chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la +signification générale et manifestait, par des abois continuels, +des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, +d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de +lécher, son approbation et sa joie. + +Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils +partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu +près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, +vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus +tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du +Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons +passages. + +Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et +substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui +donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant +réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et +d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha +et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se +réveiller à l'heure qu'il s'était fixée. + +Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était +debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement +graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes +poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout +de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ +et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla +ouvrir à Miraut. + +Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots +d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes +cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue +droite et le nez de son maître. + +--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en +s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux. + +[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.] + +Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les +attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les +mâcher. Là -dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien +avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où +ils voulaient commencer. + +C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante +laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé. + +Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu +favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à +toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il +rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le +taillis, et le reste ne fut pas long à venir. + +Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers +et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses. + +--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante +mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours. + +Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut, +s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet +assez grand. + +Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans +doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu +près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va +sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le +ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement +à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est +préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop +tard. + +Le braconnier avait eu bon nez de courir. + +Il n'y avait pas une minute qu'il était là , au bord du chemin de +terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il +vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, +allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement. + +--Un beau coup de fusil! jugea-t-il. + +Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un +chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court +instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre +arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à +l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il +fût à portée. + +Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de +plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins +(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette +droite. + +Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et +l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus +tête à quinze ou vingt pas du chasseur. + +Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut +étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une +minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction +suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée +dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il +distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons: + +--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit! + +Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en +donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du +drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant +d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre +roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se +rua sans tarder et avec frénésie. + +--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le +déchire pas. Allons! doucement, doucement! + +Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute, +Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça +même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans +doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la +gueule pour y aller de son franc coup de dent. + +Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le +capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la +vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande +poche-carnier de sa veste de chasse. + +Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour +l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la +dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une +à une. + +Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et +griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le +félicitait, tout heureux. + +--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi. + +Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il +voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent +profondément dédaignés. + +--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas +dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les +provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends +un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure. + +Et la chasse continua. + + + +CHAPITRE II + +C'était, on l'a déjà vu, un bon matin. + +De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et +des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé +pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en +bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les +bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts +intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs. + +Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en +lui-même: + +«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé +vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a +toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux +cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je +jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine: +il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.» + +Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps +contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on +voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt +les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était +remis à quêter et avait repris la lisière du bois. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau, +mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup. + +Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à -dire qu'il avait déjà vu +plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats +plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du +bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au +lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des +taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin +de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna +la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où +il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant. + +Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour +mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, +longea l'arête du coteau. + +Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups +de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois +ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours +brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien +s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la +route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut. + +Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie, +ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient, +revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans +la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule +furibonds. + +Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils +perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire +avec ce capucin-là . C'est pourquoi il rappela Miraut. + +Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il +s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point +s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, +reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre. + +Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au +rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à +petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises +pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de +rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de +bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son +compagnon ces deux modes familiers de ralliement. + +Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée +et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut +entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et +s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille. + +La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de +Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la +direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme +un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se +tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa +direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas +encore. + +Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant +de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton +moins aigu. + +L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une +fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus +gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et +voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de +devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu +ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si +vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien. + +Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le +morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant. + +Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se +rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où +Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre +lui aussi dans sa carnassière. + +Les deux amis se sourirent. + +--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup? + +--Où l'as-tu rasé? + +Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force +détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la +croûte et en buvant un verre. + +Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se +léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre +tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui +devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient +attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de +leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux +de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et +fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre. + +Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand +bois. + +Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux +belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au +cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et +d'en occire encore un vers les dix heures. + +Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les +chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers +le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut +l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les +perdreaux et sur les cailles. + +--Y vas-tu demain? interrogea Lisée. + +--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes +vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne +la prenne pas tout entière. + +--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à +l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me +ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais; +naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer +deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à +midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen +Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous +au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et +les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça +pourra faire une belle musique. + +--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de +ma vendange de l'an passé: elle est fameuse. + +De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une +missive ainsi libellée: + +Longeverne, le 1er septembre 18... + +«Mon vieux, + +«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je +compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de +mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen. +Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus +tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres. + +«Je te la serre de bien bon coeur, + +«LISÉE.» + +Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se +perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que +j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là . N'ayant +pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi, +comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours +d'une brièveté et d'une concision admirables. + +Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on +l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour +une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous. + +Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à +Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la +robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme, +aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il +ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était +extrêmement susceptible. + +La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens, +l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, +du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se +trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une +bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore +l'arrivée de Bellone et de son maître. + +Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se +congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs +recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une +goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà -t-il pas que +Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé +la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la +ventraille. + +Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot, +qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit +tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se +l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout. +Cela ne dura pas quinze secondes. + +Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition, +allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement. + +--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de +s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine +de ne pas s'étouffer ni s'étrangler. + +--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous +ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les +médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres +bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens. + +Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers +et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais +malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du +bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles +dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à +cent ans. + +--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui +voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à +boire. + +--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée. + +On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de +sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de +gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en +laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, +n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied. + +Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut +guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements +avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus, +tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva +point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et +d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent. + +Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut +furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages +qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour +Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent +haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des +menaces et des rosseries en se montrant les crocs. + +Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les +haines tombèrent et tout fut oublié. + +Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le +pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent +silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le +capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous +le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de +courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. +Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et +Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait +roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une +trombe et disparaître au loin. + +Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais +c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme +il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne +sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les +quatre compères se morfondaient à écouter. + +Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se +hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent +en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions +dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des +chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis +bourrèrent leurs pipes en attendant. + +Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les +sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de +grelot. + +Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre +haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un +boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément. + +--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien +se dire? + +--Il n'en doit pas mener large. + +Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut +du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint +au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et +manger leurs bouts de pain. + +Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux +invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent +enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils. + +--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut? + +--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux +d'avoir un lièvre à rapporter à la maison. + +Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à +Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On +savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village, +les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en +s'enquérant du jeune chien. + +--Eh bien! et Miraut? + +--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y +connais. + +--J'en étais sûr, renchérissait le gros. + +C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un +village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante +du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non +seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la +localité, quadrupèdes ou bipèdes. + +Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les +chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour. +En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre +de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui +aussi, à sa façon, un apéritif. + +Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où +les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille, +de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait +allongés. + +Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient +pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et +palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient +sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et +ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de +pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe +ou de la dent. + +Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher +un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper +sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes, +se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les +autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins +énergiquement à lui prêter mâchoire forte. + +--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen, +dégageant ainsi leur responsabilité. + +--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre +en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire +d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait +souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]». + +[Note 14: Rises: plaisanteries.] + +--Si on allait à la soupe? proposa Lisée. + +On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les +apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte, +pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon +coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné. + +Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le +déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit +honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche +mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt. + +Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un +ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement +réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. +La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de +cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en +profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à +quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur +soupe. + +Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de +gruyère et quelques biscuits précédèrent le café. + +Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os, +croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent +consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les +éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup +échauffé l'enthousiasme des quatre amis. + +Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus +merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils +s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le +moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si, +entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin, +après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le +gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de +débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer +la bière aux quilles. + +On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres +encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des +pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette +dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on +revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et +quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, +vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de +Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir +leurs pas chancelants. + +Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne, +ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens +reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de +vieilles chansons de chasse aux airs bien connus: + +_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._ + +Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain: + +_Et dans le lit de la marquise_ + +_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_ + + + +CHAPITRE III + +Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent +mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par +l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa +presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des +ficelles de son métier de courant. + +Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en +plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la +rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très +vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait +rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses +conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les +levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, +cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre +sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les +grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les +capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils +veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les +quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe +dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite, +puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De +même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et +ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du +point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons +variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps +que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois +une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au +chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux +pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et +l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas. + +Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon +chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du +maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne +doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son +collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas +échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce +tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de +la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement +qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très +vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les +coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou +mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au +canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt +réciproque. + +Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent +bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien +pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que +coûte une piste et à lancer un capucin. + +Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il +se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes +fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit +tout seul, soit de compagnie avec la chienne. + +Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au +bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on +peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement +distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant +insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, +reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine +bien délimité qu'il occupait depuis longtemps. + +Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer; +Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs, +ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement +rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait +occuper Lisée le capucin qu'il courait. + +Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au +bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts +de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient +affaire à forte partie. + +Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du +grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point +qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou +tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand +mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles +rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner +le plus possible de terrain et aller très loin, très loin, +préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays +inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les +camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de +fusil. + +Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec +l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises +lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à +épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les +pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas +d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles! +Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le +dévorait. + +Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si +longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du +ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt +qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec +soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble +musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait +la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux +cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à +la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées +gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du +ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être +préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait +rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, +sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des +haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux +regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que +certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et +qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales +moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut +décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre +bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le +dos ou dans les pattes. + +Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une +fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et +les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que +cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il +ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de +Longeverne, le quartier de derrière de sa prise. + +Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces +cas-là . Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il +savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière +les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner +la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes. + +Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de +pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble +que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa +bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison +paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la +reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui +l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains +de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en +priait pas énergiquement. + +Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise. +Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de +s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. +Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, +car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa +part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et, +après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une +leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se +dissimuler quand il se rendit à ses caches. + +Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus +souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée +exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là , sa +patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la +viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le +dessous. + +Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la +tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là , +jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi, +cet impayable animal. + +C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de +Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi +ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays, +au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et +d'autres voies plus ou moins frayées. + +La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre +sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante +sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques +coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière. + +Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître +et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à +terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la +bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé. + +Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à +vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de +l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se +défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts +utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi +du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le +temps. + +Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après +un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins +habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui +menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces +imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, +mais où il se gardait bien de jamais passer. + +Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste +dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les +oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, +ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut. + +Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du +citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste +coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du +fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas +selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de +l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il +raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla: +toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, +plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, +brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné +grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la +première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête, +ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards. + +Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe, +récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le +chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, +pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les +arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens; +rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles. + +Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette +fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour, +mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout +comme l'avant-veille, au même endroit. + +Deux jours après, cela recommença. + +--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait +de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son +genre. Je le connais, ce salaud-là , c'est-à -dire que je n'ai +jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien. + +Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils +retournèrent, lui et Miraut. + +À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin +d'en avoir le coeur net. Ce jour-là , le lièvre, qui était assez +vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait +aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la +coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très +loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur. + +Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre +ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais +pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et +roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut +de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se +postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de +l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait +la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de +fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge +comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de +même. + +Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une +quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de +l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme. + +Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois, +faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre +d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, +comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà !--la coupe +était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son +arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu. + +Celle-ci, par exemple, elle était forte! + +Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il +poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son +maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et +blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant +méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se +trouver. + +Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait +qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le +mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards, +instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et... +ah! sacré nom de Dieu!... + +Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les +bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques +rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement +avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues, +sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche +que la souche elle-même. + +Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un +pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins +du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font +pas leur nid sur les saules. + +--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot +sous ta blouse! + +Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de +l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois +d'avant, ce jour-là , avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt... +se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec +Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la +journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la +nuit. + + + +CHAPITRE IV + +Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la +chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la +haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il +était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses +chasseurs. + +Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours +gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait +parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus +folles et les plus hasardeuses. + +Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers +villages racontèrent ce soir-là , à la veillée, qu'ils avaient vu +ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un +grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne +connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce +bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, +essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point +davantage: tous perdirent leur temps. + +Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta +des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des +sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin +dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en +plein marais inconnu. + +Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac +criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se +trouvait loin du logis. + +Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le +vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague +os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre +pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu +le ventre. + +Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt +un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour, +trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa +route de son trot soutenu. + +Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna +ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule +dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu +avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser. + +Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se +fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette +agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et +d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les +murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et +prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et +passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes. + +Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient +et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le +contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier +qui se trouvait à proximité. + +C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes +pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou +blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent +les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des +cailloux pour faire des ricochets dans l'eau. + +L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut +qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté, +hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre. + +--Un chien! + +--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième. + +--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le! + +--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur +l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de +Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos, +dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien +vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les +gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur +quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile +et même héroïque à leurs coups de frondes. + +Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies +et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières +maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et +menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba +d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière +bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les +ténèbres en rase campagne. + +Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim, +apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa +plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il +jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, +malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des +pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à +gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à +Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut +redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse. + +Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, +quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable. + +Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri +des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il +n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi +les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers +un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se +disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés +qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac +et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou +quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, +désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le +gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler +et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il +pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté. + +Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé +narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions, +et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le +moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le +rassurer. + +Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet +comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant +une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la +boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié +auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente +imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en +l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier +et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait +braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, +les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de +potin, arrivèrent. + +Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours +durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait +encore au cou l'étranglement du laiton. + +Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes +particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien? +Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son +cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, +reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son +collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit? + +Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part +aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était +réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire +ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. +Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli +alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs +et entre braconniers. + +Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui +apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque +part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des +villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment +l'arrivée de Blénoir. + +La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec +cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en +grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous +à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que +ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là , ça n'était +que des bêtes à chagrin. + +Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait +craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux +abords des villages inconnus dont il redoutait les populations +plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et +méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, +oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa +maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de +Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire. + +Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien +absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir +plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à +l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce +qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il +n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute +et il se mit à hurler désespérément au perdu. + +Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez +vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long, +tragiquement long qui finissait comme un sanglot. + +À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du +village se mirent à répondre par des jappements précipités de +fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme +insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce +désespoir de bête. + +--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux. + +--La pauvre bête! + +--Si on lui donnait du pain, proposait un autre. + +--Il se sauverait, objectait un troisième. + +Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si +la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car +un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois, +parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa +l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens. + +--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il. + +Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le +connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, +chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite. + +Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut, +plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des +gosses. + +--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le +suivre, restez, vous lui feriez peur. + +Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques +aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les +avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout +de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança, +il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami. + +Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla +doucement, et il savait parler aux chiens: + +--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce +qu'il y a, voyons! + +Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui, +mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si +opportunément à lui. + +Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le +cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait +sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon +malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par +deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put +retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos +d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec +Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de +réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il +n'y avait, parbleu, pas si longtemps! + +--C'est Miraut! s'exclama-t-il. + +Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut, +l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations +d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le +suivit fort docilement à sa maison. + +--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux +qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a +presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais +lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être +joliment en souci. + +Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la +confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son +protecteur et n'eut pas à s'en plaindre. + +Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa +fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit +immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière +goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière +de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut +tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement +pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, +propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger +qu'une véritable souche. + +Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux +et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un +sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix +heures une lettre ainsi conçue: + +Bémont, le 27 février. + +«Mon cher Lisée, + +«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé +aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du +«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je +lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à +l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand +t'auras un moment. + +[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.] + +«Ta vieille branche, + +«NARCISSE. + +«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?» + +Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, +pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle; +mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui +s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une +assez longue trotte de Longeverne à Bémont. + +S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du +pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni +d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes +ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le +bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de +Bémont. + +En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci +ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une +goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En +traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une +huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins +avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le +pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à +qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le +temps, il s'était retrouvé. + +Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou +presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé +revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût +recueilli par son fidèle camarade. + +Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie +pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme +c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre. + +--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix: +je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé, +tu blagueras fort. + +Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et +Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille +subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux +brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à +gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui +ouvrît bien vite. + +--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît! +Oui, mon beau, tu vas le revoir. + +Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée, +jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la +poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant +les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et +se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur, +une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui +aussi. + +Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut +et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait +cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé +au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure +lui donnerait des nouvelles. + +Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui, +maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le +temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa +cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des +tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de +saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre. + +--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin. + +--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se +servant. Où l'as-tu rasé? + +--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il +n'a pas rebougé sur mon coup de fusil. + +Là -dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous +leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à +parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter +malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires +qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les +bouquins des journées entières. + +--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec +admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il +est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu +sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains +d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à +fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut +tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco +d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite +baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel +écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là +n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui +nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que +personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que +n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens +même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il +appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois, +son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de +temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il +lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand +bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur +son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se +faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un +ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don, +mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et +nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de +même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je +l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien. + +--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un +service qu'on n'oublie pas. + +--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens +d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il +n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli. + +--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension. + +--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi, +de me faire payer, si la chose m'était arrivée. + +--Oh! mon vieux, peux-tu croire? + +--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je +passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire. + +--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge. + +--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour +boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous +engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la +fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont +voulu être bûcherons cette année. + +N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à +boire en se narrant des histoires de chiens. + +Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de +même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa +démarche et la vivacité de son pas. + +En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous +pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus +de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de +reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons. + +Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira», +il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia +de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit +également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé. + +La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul +que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa +capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il +avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent +qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir +invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle +foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de +viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles, +était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron. + +--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça! + + + +CHAPITRE V + +Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé +en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec +Miraut. + +Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du +commencement de printemps, ils passaient de longues heures en +compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à +l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou +travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, +le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses +côtés ou le regardant en silence. + +De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son +compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un +cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant: + +--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage! + +À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une +gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant +contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait +enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour. + +Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par +là , marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents +traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler +contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient +lécher ou pucer, puis repartaient. + +On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte +avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il +couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de +Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là , n'avait-il pas eu le +toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain, +en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé +sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe. + +Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais +afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir, +était, pour plus de sûreté, relégué à la remise. + +Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait +assez régulièrement «faire son midi», c'est-à -dire piquer un petit +somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé +garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au +village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait +là , il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et +montait seul se reposer. + +Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses +malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un +côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait, +signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour +cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir +en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et +poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle +du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, +le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut +arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait +de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il +avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit +là -bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra +son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et +découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier. + +Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir +une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en +ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup +d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de +sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se +laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser +que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le +moyen de le rejoindre. + +Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis +que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa +manière sa bonne affection et son amitié à son maître. + +Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il +redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer +sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de +la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air +triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les +causes qu'elle ne parvint point à découvrir. + +Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle, +Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et +le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied +du lit se ramasser pour l'élan. + +--Roulée, la vieille! rigolait-il. + +Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut +profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour +entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler +vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire +attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller. + +Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot +sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le +cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde +porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de +son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui, +pionçait plus bruyamment. + +La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de +Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait +par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer +trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes. + +--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs. + +Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet, +les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible. + +--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait +si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot +qui le laisse faire! + +Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de +poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux +coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour +s'excuser: + +--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter! + +Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne +l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de +l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami. + +Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les +cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, +tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la +forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant. + +Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du +village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient +jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval +était là , attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son +tour de ferrage. + +Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti +empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des +regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des +lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de +grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée. + +Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à +recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait +à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres +amateurs en leur disant régulièrement: + +--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas +péter chez moi! + +Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz +qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée +fructueuse à la forge de Martin. + +Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, +et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut +qu'il était de taille à se servir tout seul. + +Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes +des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu +plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains +jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, +chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts +de lard. + +Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là , mais en fin de +compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles, +convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, +c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de +faim, il en aurait fait tout autant. + +Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au +fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins +fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie +à l'appui de cette accusation. + +La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande +charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un +pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, +ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit. + +Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se +contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut +bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans +ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses +poils de barbe, quelques restes du corps du délit. + +Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien +contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de +l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de +haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité. + +Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté +d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que +les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda +plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, +libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à +s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse. + +Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les +hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où +elle trouva du fret et lança un lièvre. + +Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient, +Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là . Reconnaissant les +coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il +n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne +voulait pas venir, et filait à la voix. + +Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il +s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse +et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour +annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait +de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus +grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, +comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du +capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon +coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas +mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas +comme ça passer la dent en travers des côtes. + +Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il +dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, +engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce +que la chienne arrivât. + +Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et +Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait +violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à +se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne +risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer +hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris +ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs +forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de +son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du +déchirement. + +Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers +différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des +grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas +très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui +était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de +fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il +l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin. + +Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. +Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou +inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, +qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise. + +On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui +aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher +noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le +lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant +soit peu se corsaient. + +D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements +fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance +ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se +précipitaient simultanément sur le malheureux et lui +administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, +sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant. + +Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier +buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il +s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, +espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être +quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il +ferait ses délices. + +Grognants et terribles, ces jours-là , Miraut et Bellone bâfraient +avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il +semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur +appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour +ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os, +griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, +partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que +lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque +le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir +si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de +concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le +remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au +dernier vestige. + + + +CHAPITRE VI + +Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était +venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent +canine mâle du pays. une grande perturbation. + +Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque +s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt, +devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils +quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors +dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent +longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les +quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu, +tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus. + +Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et +faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de +l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la +pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois, +quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on +peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là +toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la +vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et +prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des +Planches. + +Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour +de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne +sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et +le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied. + +Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant +reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au +cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée, +avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très +sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la +ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle +odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton. + +François n'était pas encore à deux cents mètres du village que +déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus +forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche +en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de +concupiscence et de convoitise. + +--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de +rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y +fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement. + +Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de +façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher +les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il +faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en +batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu +long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, +lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être +moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et +entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop +encore, au su du public, fait ses preuves. + +Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la +première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés, +mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans +avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir. + +Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme, +tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes +endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, +fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, +cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien +être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient +fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se +jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus +souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les +mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement +leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin +encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer +avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir. +Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants: +au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands, +les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger +le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des +villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins, +les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades, +mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées +des premiers. + +François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne. +Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur +adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils +n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison; +mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent +peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et +les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens +et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir +du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en +conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées. + +Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour, +et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées, +vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi +s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, +la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé +toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que +rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne +manquait aucun carreau. + +Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé +de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la +porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient +pour aller aux champs. + +Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils +essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle +était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent +tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très +poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour +tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la +tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail +touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il +tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le +ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il +réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au +dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et +reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, +faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce +méprisable animal. + +Mais la bête n'était pas là . Prudent, François l'avait séquestrée +dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour +toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de +communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée +au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des +assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent. + +Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. +Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements +étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages +les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et +piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et +agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et +en meuglant avec fureur. + +Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François, +réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable +quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes +était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa +ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre +saisit une trique et alla «clairer» ses vaches. + +Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand +temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier +le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait +affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou +putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa +trique dans les côtes et courut à sa poursuite. + +Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car +l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la +porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la +tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était +difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa +lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver +pour ficher son camp. + +Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau +du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta +ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec +un tronc de poirier l'ouverture dangereuse. + +--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça +n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix +fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais +seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul! + +Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant, +le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes, +tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui +arriver. + +--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux +femelles, menaça le fermier. + +Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un +vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de +noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à +attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce +fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena +jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit +avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit +claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres: + +--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en +fasse autant! + +Sur ce, il referma la porte et regagna son lit. + +Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis +du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il +y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et +général mouvement de retraite. + +Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec +cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses, +s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des +pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce +tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le +regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui +prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris +par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà +revenus flairer les ouvertures et ronger les portes. + +Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au +petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le +large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la +soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils +rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs +à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. +Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou +de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson +un léger abri, et de là , couchés sur le ventre, les pattes +allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête +droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au +premier bruit, à la première senteur, au premier signal +intéressants. + +Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la +chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, +sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe +compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les +pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent +rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les +lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux +endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient, +reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines, +fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour +lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se +menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, +lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit. + +Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur +cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même +siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, +dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir +au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de +sa patronne. + +Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il +savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et +connaissait la cause de leur absence. + +«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours +pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la +chose.» + +Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre +résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés +et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous +là , de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si +longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement +audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, +malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois +davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put +hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne +fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin +d'être parée pour toute éventualité. + +Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la +connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de +devant, et tandis que François, un instant distrait par une +voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il +n'aurait pas le culot... + +Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des +camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec +ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de +concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail. + +François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en +suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une +mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à +pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et +déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à +pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus +piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage +frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en +voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue +confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il +n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne +fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas +un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes +troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient; +d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se +secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue +rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée, +s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui +pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et +avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop +d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant +que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la +cuisse. + +Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la +plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent +Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait +abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi +que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour +se soigner en paix. + +Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le +camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux +fanatiques qui veillaient malgré tout. + +Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa +chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la +chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, +pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa +surveillance. + +Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, +sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches. + +L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de +suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, +rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la +maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux +amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques +haies protectrices entre eux et le patron. + +Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là . Fort de +son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se +prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup +qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était +pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en +administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état +d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de +coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien +vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une +centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin +devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si +patiemment attendue. + +Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François, +ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place +où elle était couchée. + +--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après; +pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours! + +Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la +main. + +Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple, +attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se +détacher. + +Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers +sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se +décollèrent. + +--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne +l'attendit point. + +Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus +rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré +tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé: + +--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue +tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en +priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille, +dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta +progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même +comme... oh! quoique... + +Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et +Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la +suprématie et fut le coq de tout le canton. + + + +CHAPITRE VII + +Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent +derechef les joies pures des matins de chasse. + +C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une +mauvaise année que cette année-là . Depuis plus de deux mois, ce +qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une +vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait +pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les +bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des +rivières. + +Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de +regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les +frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et +jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les +clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait +considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de +mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour +écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux +produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à +une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin. + +Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un +lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du +taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et +Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure +volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des +chiens, on doit quand même rentrer bredouille. + +Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds +abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous +quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient +de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de +vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement +ténues. + +Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la +chasse s'accrurent encore et se développèrent. + +Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda +aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha +certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de +ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce +fourré-ci de préférence à celui-là . + +On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les +chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le +début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine +ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone, +le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la +poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur +faisait tirer une langue de six pouces au moins. + +Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la +saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies, +cette année-là , avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer +une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau +immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes +consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, +l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au +point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier +quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer. + +Du moins, dans ces moments-là , si pénibles qu'ils soient, la soif +ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie, +trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément +d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté. + +Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers +étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui +s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité. + +Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée. +Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé +qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait +pas, en chasse, l'habitude de flâner. + +«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait +pas par quel bout le prendre, je comprends ça.» + +Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps. + +Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point +hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait +point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis +que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non +moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse +morsure. + +--Ah! bon Dieu! + +Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et +fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, +sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la +fois. + +--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée. + +Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse. + +--Ces charognes-là , s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. +Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en +crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali, +ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. +C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il +faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de +suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre +tout odorat. + +«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un +quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement +enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras +prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce +que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux +encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y +connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et +ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, +une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec +cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de +tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, +pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée +par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te +l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait +prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours +d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des +sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement +coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce +moment-là , il a désenflé petit à petit et a été sauvé. + +«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son +nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et +froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout +quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en +faisant une qu'il avait été mordu par la vipère. + +«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est +préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles +étamines.» + +On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on +ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine +tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à +défruiter, et l'on contempla un instant le paysage. + +--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en +fixant la plaine aussi loin que possible. + +Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant +l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir +et de ne rien voir au-dessous d'eux. + +C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement, +comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se +conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du +nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en +servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui +permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, +et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de +gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la +frousse. + +Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette +impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, +et l'on continua à gravir le Geys. + +Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien +d'autres étonnements. + +Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce +qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à +Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à -dire qui se +baladaient ensemble ce jour-là . + +Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie. + +--Eh bien! on en abat? + +--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de +lancer. + +--Sale temps, vraiment! + +--Pas un brin de regain. + +--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous +rentiers, maintenant. + +--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson +a été bonne. + +--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer +Pépé. + +--J'allais le dire, souligna Lisée. + +--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin +frais? + +--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il +ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens, +puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du +dernier bien avec sa chienne. + +--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé; +allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac. + +C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux +passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils +étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au +passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait +religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait +toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et +plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de +casser une croûte en buvant un verre. + +Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main +gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses +camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme +on dit là -bas. + +Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de +l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari, +d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer. + +Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour +parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut +en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres +et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de +mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de +deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près +disparu, l'appétit, par contre, était venu. + +--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire +cuire? questionna Philomen. + +--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François, +toujours d'avis. + +--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on +va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner? +demanda le gros. + +--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François. + +--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil. + +--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui +a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer +sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste. + +Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce, +sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein +gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François. + +Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en +pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris +impromptu savent en faire. + +On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et +admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus +profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort +savoureuses. + +Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli +quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le +derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, +la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de +chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de +devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de +tout son poids. + +--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria +François. + +--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin! + +--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire +de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout +jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. +Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au +lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là . + +En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table +pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. +On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela +devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, +lui dit: + +--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens. + +Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et +duquel il se détourna avec dégoût. + +Là -dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil +et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires +et les plus bizarres qu'on pût rêver. + +--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et +la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là . + +--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas +le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père +Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière +chandelle. + +Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla: + +--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera. + +On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le +chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que +cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha +tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point. + +Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. +Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains +singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût +connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela +n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou +quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin +auprès des autres. + +--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de +boire. + +Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui +ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami +François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous +d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très +vivement. + +--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul +coup de fusil aujourd'hui. + +--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère. + +--Belle chasse! vraiment. + +--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs. + +--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en +disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très +catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites +saletés. + +«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots? + +«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être +des vaches!» + +--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui; +parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce! + +--La belle affaire, je parie d'en faire autant! + +--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le +voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra +le moins de plombs en sera pour l'apéritif. + +--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen; +elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme +gueulerait salement! + +--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna +Lisée. + +Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la +casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez +pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut. + +Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre +se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous +côtés en donnant. à pleine gorge. + +Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très +étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant +Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut, +enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point +de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement +devenu louf. + +Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne +casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste +deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement +criblées. + +Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre +était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés +étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard. + + + +CHAPITRE VIII + +Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. +Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest +courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant +distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de +l'église de la grande paroisse, à une lieue de là . + +--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien +tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en +vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les +gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis. + +À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment +le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et +sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il +avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les +cloches ou qu'il se trouva perdu. + +Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot +et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et +la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que +vers les deux heures du matin. + +Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la +direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses +mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir +dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne +se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot. + +--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous +le cherchez? + +--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour +souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était +allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à +l'auberge. + +--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la +Côte, plaisanta Philomen. + +Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et +qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout +haut, très étonné: + +--On dirait qu'ils hurlent à la mort. + +--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas +arrivé malheur à mon garçon! + +Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de +les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils +le dirent plus tard, une secousse au coeur. + +Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux +qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun +chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé, +lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un +ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne +heure. + +Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut, +de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se +reprenait à hurler. + +--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte. + +Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions, +tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de +penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait +vivement. + +Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil +ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le +chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut +point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se +hélaient et déambulaient par les rues. + +--Je vais aller voir, décida-t-il. + +Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui +craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût +décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à +l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi. + +Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint +chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit +rejoindre les chercheurs. + +Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient: +Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, +vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre. + +Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié +marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la +Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand +enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler. + +D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature +squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres +qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison +quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée. + +L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien, +dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de +peur, hurlant plus lamentablement que jamais. + +Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la +figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué +dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au +sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait +l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le +cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en +temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un +triste retour. + +La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils +avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une +pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur +douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, +témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque +fois qu'il passait devant leur maison. + +Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux, +inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le +pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette +intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui +avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le +lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une +sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes +pas capables? + +--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on. + +Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de +le rosser et de le faire jeûner. + +La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens, +déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient +tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les +matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, +s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût, +au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. +C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre +rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la +deuxième ou la troisième fourche et, de là , regardait de ses yeux +verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé. + +Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs +chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait +généralement par d'amicales engueulades. + +Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent +que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret +plus abondant, plus fort et plus facile à suivre. + +--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça +que rien. + +Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage +courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues +queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt +sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, +les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient +tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la +complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui +d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du +feu et se laissait complaisamment rouler. + +Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts +d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la +rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent +ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs +pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes. + +Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et +gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau; +mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne +l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à +affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut +bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les +reins d'un coup de fusil. + +Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant +le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à +toute allure, lui sauta dessus. + +En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille +droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est +bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se +secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie. + +Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la +délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la +fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage. + +Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur +l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le +saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis +que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui +bourrait des yeux farouches en grinçant des dents. + +Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant +d'un coup de trique. + +Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que +rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête +résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en +cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible +mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour +inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme +retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer +cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à +ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus +le dénicher. + +Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, +la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée +ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des +circonstances terribles pour le sauvage[16]. + +[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de +Goupil)_.] + +Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres; +c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut +n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant, +foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de +fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de +temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme +il disait. + +Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui +Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il +faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la +maison. + +Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui +disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite +partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, +car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le +zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais +de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur +son chien. + +Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un +beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte, +bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le +vallon de la fin dessus. + +Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une +scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit +et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la +gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été +dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de +jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en +avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, +bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec +les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe +réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre +chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était +enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à +pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en +cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir +vigoureusement. + +Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens +de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et +vint sans délai trouver Lisée: + +--Pourriez-vous me dire où est votre chien? + +Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête, +s'excusant: + +--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a +fichu le camp comme ça, sans que je le voie. + +--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que +vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention, +et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal. + +--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je +ne braconne pas. + +--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre +gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous +allez partir me le chercher et faire bien attention une autre +fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi, +vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs +n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait +que je permette à tous! Non! + +--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare +et s'en fut rechercher Miraut. + +Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha +au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui +lui interdisait tout galop. + +Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait +résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la +boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le +vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, +pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un +vieux bout de chaîne. + +Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un +jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut +le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il +s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière +d'un levraut dont il connaissait le gîte. + +Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là +marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente +désobéissance à ses ordres. + +--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien? + +--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa +boule de quilles au cou. + +Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à +le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait +quand même. + +--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet, +mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied +pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et +cela le fatiguerait moins. Essayez donc. + +On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour +courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait +Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où +il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus +que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant +et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son +entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa +gueule et chassa sans dire un mot. + +Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut +désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le +laissa faire et s'en revint au village. + +--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui. +Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le +gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si +vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin, +comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert +et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait +d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de +même un sacré chien! + + + +CHAPITRE IX + +Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La +chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout +le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût, +un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût +désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un +nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros +buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel +murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques +préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à +l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses +et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les +jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent +plus d'un capucin. + +Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait, +les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un +lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent +échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras +une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit +à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille +connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui, +le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste +s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches +pour démêler la nouvelle. + +Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on +était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher +à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la +vieille Fanfare. + +Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement, +un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et +dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire: +c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou +encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles. + +De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son +allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de +chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût, +regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa +dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule. + +Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les +passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec +Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des +renards, elle faisant le chien et lui le chasseur. + +Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le +jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse +de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les +autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point +trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien +puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson. +Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux +premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et +jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain +abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux. + +Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui +abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui +cherchaient jamais de querelles. + +Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, +battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient +réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur +disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou +à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité. + +Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux +de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu +cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté. + +Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et +les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures +et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et +n'avait pas grand'faim, + +mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir +de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui +paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût +et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et +puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de +vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel +elles avaient croupi et fermenté! + +Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y +peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau +savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées; +que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat +recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on +peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi +les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière +l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve +régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants, +des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait +repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment +pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à +l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément, +une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son +égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le +mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne +voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle +rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret». + +Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait +dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement +du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il +avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des +gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au +passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux, +qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de +pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et +s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au +vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se +laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un +tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la +séparation. + +Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et +légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait +point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme +paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à +chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal +vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller +quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur +non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée, +brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire +admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, +et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout +sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins +obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter +leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui +étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, +commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de +peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et +féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale +histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes +molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui +mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les +portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte. + +Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne +lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte +somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait +à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à +l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice, +leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument +fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas +très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement. + +Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes +du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il +n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde. +Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le +monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui +avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, +protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en +hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse +et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il +dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet, +et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de +lui sans envie d'y toucher. + +Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au +village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la +paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de +l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un +arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais. + +Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le +voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement +d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que +c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un +étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était +Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait +la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte; +si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait +grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût +laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa +patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne +l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée +particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du +maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments. + +Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de +Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient +mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans +autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, +stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on +allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul +accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son +porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner, +dans ses rares bons moments, quelque affection. + +La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de +sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le +gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et +proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au +chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de +la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans +une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment +extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de +tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre. + +Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le +juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils +avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme +par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, +une partie à Lisée pour le lendemain. + +Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps, +acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et +jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries +intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à +Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de +beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas +seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, +au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de +posséder. + +D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté +la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas +en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses +foyers. + +--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au +chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur, +traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour +traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient +beaucoup les qualités administratives. + +Lisée éclata de rire à cette proposition. + +--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner +pour rien. + +--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait +un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire, +vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto +un de ces jours, vous pourrez vous arranger. + +--Jamais de la vie! protesta Lisée. + +--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais +dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche, +vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents +francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez! + +--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il +continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques +drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et +qu'il me foute la paix avec Miraut. + +--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous +entendrez très bien, vous verrez. + +La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des +yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en +était devenue sèche. Tant que le notaire resta là , elle se +contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme +aussitôt: + +--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres +vaches avec cette somme-là . Songe au lait que nous pourrions +porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois +mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête +après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en +trouveras facilement un autre... + +--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les +autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à +moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si +l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me +charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est +pas un vendu vaut bien un juge. + +--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a +pas idée, quand on peut faire un si beau marché... + +--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée. + +Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur +s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée. +Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment, +Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les +qualités de son compagnon et ami. + +Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait +fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant, +Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle +intervint: + +--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner, +vous ne pouvez pas refuser... + +Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but +consciencieusement. + +On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres +voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable. + +Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des +questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien +comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets +de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria: + +--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je +vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes +millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de +paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs +pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami +tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous +jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison. + +Là -dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir +Pépé. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête +avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait +ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême +vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien +soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins +deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de +songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de +sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui +prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de +remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait +toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était +souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et +baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur +croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils +devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les +soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne +écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin +paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ. + +Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant +en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se +décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que +la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait +légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure +dont la gencive était moins ferme. + +Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du +sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une +huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière +portée de laquelle il conserverait une petite chienne. + +Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette +race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les +numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, +n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. +C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni +bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches +solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou +grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni +rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des +griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là , +son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des +animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et +qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard. + +Bellone fut donc couverte par Miraut. + +La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, +neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par +aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent +d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, +nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des +mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois +présente des accidents et des bizarreries assez remarquables: +fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation +abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes +assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se +revoit pas aux gestations suivantes. + +Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre +bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide +rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et +écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus +grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le +lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement +lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait +vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés. + +Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les +petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, +s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur +encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que +la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de +déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant +sans protestations. + +C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt +centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à +peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait +échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement +frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, +selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi +et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils +étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait +quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les +pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans +force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras +lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les +mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand +venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, +cherchant goulûment à s'y agripper. + +La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles +libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des +joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de +baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on +voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à +l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les +maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, +alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement +afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites +queues vermiculaires vibraient légèrement. + +Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée, +prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa +visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, +sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère +s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, +en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de +changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait, +par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons +restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi +que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui. +Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule +la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour. + +Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était +recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, +intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et +s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait. + +Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle +l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs +et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans +l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista +pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal +commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et +l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas +même la maîtresse de la maison ni les gosses. + +Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était +venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et +même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait +simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si +vivement intéresser son maître et son ami. + +On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un +verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa +portée pour régulariser définitivement sa situation familiale. + +Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et +Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à +l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point +garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors +que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice. + +Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants +et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla +soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, +Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y +enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois +bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce +n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait +ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, +mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les +petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés, +n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les +tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères +broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et +c'était tout. + +Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides +qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le +trou creusé par son compère. + +--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux +jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle +n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien +maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les +cherchera en pleurant. + +--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en +aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point +laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon +vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans +tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant +plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle +aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la +grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus +étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants +disparus. Souvent même, dans ces cas-là , elles soupçonnent les +chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères, +ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te +leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles +les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils +étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point +coupables. + +--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants. + +--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins +sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle +allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors +pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils +suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des +espèces de satyres, pas autre chose. + +Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna, +devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein +d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, +elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta +par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds +des vaches. + +Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu +bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les +flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons +s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant +peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, +elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une +précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée, +chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne +s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands +yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude. + +Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se +refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à +manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans +chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien +d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les +avalant tout simplement. + +Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée +Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux, +des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans +vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et +qui sans doute ne voyaient rien encore. + +En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire +développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par +comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que +les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et +tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie +admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant +avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant +sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa +couche. + +Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et +faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la +douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de +la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros +bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait +comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses +chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du +repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt +sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la +paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules +la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de +l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était +encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements +des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser. + +Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme +élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de +Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien +des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à +sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la +soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore +elle-même sa toilette. + +Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une +puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses +poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante +son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie +l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer +toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle +place où la langue ne passât ni ne repassât. + +Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la +maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant +consciencieusement. + +Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, +bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la +peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et +ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle +était bien assurée de la pureté de leurs intentions. + +Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à -dire à la flairer +et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il +avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres +petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure +actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de +méfiance envers lui. + +Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute +exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose +qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la +vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose. + +Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant +quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant +force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne +et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en +attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de +chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses +premières armes sous les hautes directions de son père et de sa +mère. + + + +CHAPITRE II + +Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle +était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées... +cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du +début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la +mener pour l'habituer petit à petit. + +La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là ; le temps +allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était +tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux: +Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain +ils allongèrent encore chacun le leur. + +Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une +besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par +un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa +chienne. + +Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, +lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des +motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires +dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que +c'était un bateau qu'on lui montait. + +Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté +persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé +dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant +certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par +la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à +tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à +un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste +dans la direction où elle quêtait. + +Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte +chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de +la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme +si elle eût pu les comprendre: + +--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même. + +Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce +n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne +bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second +maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de +se moucher. + +La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, +quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la +chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et +elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait +jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à +leurs jeux. + +--Où est le patron? s'enquit Lisée. + +--Sur son lit, à la chambre du fond. + +Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte. + +--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le +nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur; +dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé? + +Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses +traits douloureux. + +--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir +pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon +Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre! + +--Conte-moi ça, demanda Lisée. + +C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen +un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres +et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir, +laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les +buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le +bras, prêt à viser. + +Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et +d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant +comme un balancier d'horloge. + +«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule; +et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du +buisson. + +Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce +misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement, +retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du +remblai. + +Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la +mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait +du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le +chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la +chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du +levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête. + +L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête +était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis +que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme +bien on pense, à belle allure. + +Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était +agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que +faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour +qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et +alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de +larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup. + +Bellone, tuée raide, gisait. + +Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin +perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient +tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri +d'un bouquet de houx. + +--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, +c'est trop triste! + +Lisée le consola de son mieux: + +--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez +fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à +tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché, +tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque +aussi bien que moi. + +--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone! + +--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous +n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un +verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées. + +Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de +ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de +quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à +la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla +l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le +tréfonds de son être. + +Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux +accident, continua désastreuse. + +Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen +apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord +conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant +un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en +était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les +accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. +C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé. + +En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait +chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était +tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia. + +Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et +emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux +mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il +ne pourrait profiter le moins du monde de son permis. + +Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux +malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine +plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de +Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne +savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la +peine. + +Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses +meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et +il avait de sinistres pressentiments. + +--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à +moi aussi il m'arrivera quelque chose. + +Et il attendait, vaguement angoissé. + +Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de +chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut. + +L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui +portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour +l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le +gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille +d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les +champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi +qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si +bonne bête. + +La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour +le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se +taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y +était guère. + +Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme +serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent +qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction +de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, +disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut +capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard. + +Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards +qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment +jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua +plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le +lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde +oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de +guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure +folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer +Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux +de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de +goupil. + +Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le +morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau +salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et +on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre +geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire +enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le +chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que +c'était meilleur que du lièvre. + +Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, +avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un +gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux +célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une +quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du +pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard +fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec +indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, +jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour +oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des +nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes. + +Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et +nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins +soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une +occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir. + +Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut +montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse. + +Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes, +se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller +plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne +furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des +chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps +réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à +s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, +quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à +bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et +tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais +comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il +résista assez longtemps aux poussées de son instinct. + +Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même +que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il +gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son +aboi forcené ravageait le silence. + +Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point +encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes +purent l'entendre: + +--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même! + +--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là ; il aime autant +que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans +trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui +rentrait, recru de fatigue. + +Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait +voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint +aussitôt trouver Lisée. + +--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les +Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose +comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me +le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis +forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis +proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on +me rase et que je me brosse. + +--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année; +je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en +supplie, ne me faites pas de procès-verbal. + +--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale +bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on +nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre! + +--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on +s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, +ça ne vaut pas un chien. + +--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra. + +Ils sortirent ensemble. + +--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me +coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez +pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené. + +Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres, +écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il +était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit +approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il +tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de +cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans +la boucle de son collier. + +Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on +l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se +cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, +d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de +poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait +lancé. + +Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants, +les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à +l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais +gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une +verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui +et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la +tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se +demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi +le cerveau de Lisée. + + + +CHAPITRE III + +Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise +toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui +faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur +l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude +sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à +secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne +poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver +dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait +renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait +maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à +dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui +murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du +museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui +céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès +qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout +près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts, +se livra tout entier à des méditations certainement pleines de +misanthropie. + +Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne +crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours +explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est +permise à certaines époques et défendue à d'autres. + +Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut +contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser +en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une +antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes. + +Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés +paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante +transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère +parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, +éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les +êtres à narine délicate? + +Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, +tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des +idées particulières, originales et fort différentes de celles des +hommes. + +Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque +dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel +et de simplicité. + +Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui, +chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé +des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire +mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir. + +Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la +veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en +l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une +chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune +l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait +sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la +résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité +de façon très pressante. + +C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir +s'exaspérant par la contrainte. + +Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au +repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre +place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée +lorsqu'il allait au village. + +On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, +il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie +du grand clos afin de prendre le sentier du bois. + +Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un +jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise? +Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il +qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses +rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut +sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le +changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il +respirait dans sa prison. + +Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva +entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant +pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, +et bientôt il fut dans la cour. + +Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de +chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une +tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses +recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop +beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y +résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit +point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas +que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de +son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi +garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure +flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du +village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs +pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les +plus directes, du côté du sentier de Bêche. + +C'était là , on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, +il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle +saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, +l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y +établir. + +Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup +moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée +ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui +n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de +colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades +et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il +avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il +dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il +avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée +intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et +fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il +avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une +circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son +silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au +lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à +pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par +le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore +furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût +échappé, momentanément tout au moins. + +Ce jour-là , sa tactique ne différa point de celle qui lui était +devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il +l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de +la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au +pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si +malencontreusement l'interrompre dans son effort. + +Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux +semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait +point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne +mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie +de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers +la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays. + +Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait +en être. + +C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé +qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa +randonnée; mais ce jour-là , tous les gardes de la brigade de +Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de +leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de +Longeverne pour le balîvage annuel. + +Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le +chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées +par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les +bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes +baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, +les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y +avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du +double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers +soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles +tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et +toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton. + +Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se +réunirent. + +Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet! + +La chose paraissait énorme. + +Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la +chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait +rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que +beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, +puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire +sur son collier le nom de son maître. + +Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant +attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa +quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela +aussitôt à lui tous ses hommes. + +Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre, +avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et +écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son +passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne +pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre +inattendue. + +--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers +les broussailles. + +C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion +qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne +rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre +aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer +hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez +difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement +sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était +le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès +qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses +et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, +avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux +minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur +dos. + +--C'était un peu trop fort! + +Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant +d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient +le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la +capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité. + +Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart +d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers +prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se +dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut +arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se +précipitèrent tous en choeur pour le pincer. + +Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un +instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de +partout les képis se montraient et il se retourna juste pour +tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait +vigoureusement au collier. + +Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce +particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt +douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua +rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet +de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le +collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous +a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de +reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la +plaque, le chien était pris et bien pris. + +Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en +l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage +interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux +brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, +grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à +Longeverne. + +Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut +averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la +tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit +ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et +suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant +à son domicile légal. + +Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité, +et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal. + +--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il +y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux +pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en +dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres +formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs, +ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première +fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers +de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres +procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez! + +C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que +le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la +vigilance des forestiers. + +Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que +déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte: + +--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir? +Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que +commencer. Voilà , aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de +Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de +l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de +trop déjà . Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en +courant sur le chien, le poing levé. + +--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, +interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À +sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être +bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller +prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que +dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut! + +--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et +non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui +n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous +ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras +que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as +amené que tu nous mettrais un jour sur la paille. + +Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le +tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit +dont son chien s'était rendu coupable. + +Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le +garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se +montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit +avec force détails plus ou moins techniques et vaguement +grotesques les ébats et évolutions du chien. + +«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre +minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois +cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée +transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous +les forestiers présents. + +Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, +puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre; +heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc. + +Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son +tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas +l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, +député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers +généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants +réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et +électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, +il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était +recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton +s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du +procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de +chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne +devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, +des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et +gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie +républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une +situation. + +Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne +traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de +l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, +particulièrement soignée. + +Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide +magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de +son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux +gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de +Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, +et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, +décrets, arrêtés et règlements en vigueur. + +Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans +ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, +d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce +les plus grandes et les plus éclatantes vérités. + +--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces +salauds-là , on n'est jamais les plus forts! + +Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore: + +--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça +qu'une jambe cassée! + + + +CHAPITRE IV + +La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne +lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le +budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier +procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours, +nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, +lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, +entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très +profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter. + +Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les +plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne +reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste +titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès +et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider +le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux +pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire +sourd que celui qui ne veut pas entendre. + +--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui +qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé +une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis +pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à +personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à +vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui +gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser +procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de +la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus +pour t'être prise de bec avec la femme de Castor? + +Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures +et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la +réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par +malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier +coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de +coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois. + +On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans +autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce +régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses +besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le +détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le +revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui +permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on +interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation +chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de +chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son +cerveau. + +Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles +crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en +place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il +donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à +quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin +que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit +toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt. + +Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre +coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de +Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les +ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot. + +Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son +zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire +brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait +d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de +cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi +gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très +intelligente, de mammifères domestiques. + +Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut: +il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand +chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme +beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et +faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à +le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose +facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans +hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. +L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut; +viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain +qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu +grossier. + +Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses +yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de +dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?» + +S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, +il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne +suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de +pain.» + +Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa +vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez +pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui +s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la +poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore +bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de +foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un +jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler +haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous +ses pattes de derrière. + +Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et +vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment: + +--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien? + +--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous +voir mon chien? + +--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien. + +--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là , par exemple! Mon chien +est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien +élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des +grossiers et à des malappris. + +--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous +auriez du mal de l'exhiber. + +--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le +verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez +pas le droit d'entrer chez moi. + +--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais +je vais requérir le maire et nous allons bien voir. + +Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au +nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez +Lisée. + +Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et +Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise. + +Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne +cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer +quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que +pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému. + +--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez +voir, ce n'est pas de ma faute. + +--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir. +Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas +chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au +sentier de Bêche. + +--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée. + +--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et +vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis +la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû +recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et +faire mon service. + +Presque au même instant, Miraut lançait. + +Roy ricana: + +--Vous l'entendez, vous ne nierez plus. + +--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà +tout. + +--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en +allant. + +Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle +apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée, +elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison. + +--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle. + +Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent, +s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur. + +Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une +valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme +d'argent, mais de chercher à le vendre. + +--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous +n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous +tombera dessus: il nous ruinera. + +La chose était grave. + +Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec +un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il +lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa +marche et empêchait sa course. + +Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi +la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du +côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut +s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler +l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se +constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut +par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se +passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et +l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des +souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la +chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à +le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête +de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux +heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien +dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui +tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune +levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse +mouvementée. + +Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement, +pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier; +troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré +leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui +s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais +leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant +entendu Miraut. + +Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le +ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le +chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête +terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche +amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle +somme. + +Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il +faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé +pour payer les frais. + +Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement +joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien +et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et +gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête +et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser +faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire +lui-même. + +On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. +Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le +confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, +pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui +remettant une nouvelle entrave. + +Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus +minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous +a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, +il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme +une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, +ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes +étaient en tournée du côté de Longeverne. + +Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le +ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un +malfaiteur de grand chemin. + +--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là , +eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien +aurait bien pu crever où il était. + +Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son +entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait +attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. +Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion, +pincé. + +--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de +vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette +déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne +foi et de l'honnêteté de Lisée. + +Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La +Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans +l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle +traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant +qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire +mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être +aussi bête et bien d'autres choses encore. + +--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il +dise à son ami que Miraut est à vendre. + +Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit +immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se +garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et +les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. +Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas +recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait +l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait +probablement changé d'avis à ce sujet. + +Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du +Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et +demanda sa maison. + +Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda +nettement le but de sa visite. + +--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre. + +Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas +encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses +lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, +protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son +intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une +décision prise un peu trop à la légère. + +Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir +l'orage et se prépara à tenir tête. + +--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier +procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être; +nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes; +nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu +conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères! + +--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin +d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie +pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se +ficheront de moi quand je serai mort. + +--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de +privations. + +L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible +qu'il provoquait en disant: + +--J'en offrirais un bon prix. + +--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents +francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière. + +--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous? +demanda-t-elle au visiteur. + +--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure +actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge, +et puis nous ne sommes pas à l'ouverture. + +--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion +d'atermoyer. + +--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre. +Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose. + +--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux +yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi! +Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la +vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que +ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que +les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils +nous ruineront jusqu'au dernier liard. + +--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur. + +Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il +se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait: + +--Allons, topez là , et serrez-moi la main, c'est une affaire +entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon +cheval. + + + +CHAPITRE V + +--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse +déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche, +proposa la Guélotte. + +--Je le connais déjà , moi, répondit l'acquéreur. + +Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, +en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où +Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou. + +--Le voilà ! annonça-t-il en le désignant du geste. + +Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il +parla affectueusement. + +L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que +se porta d'instinct le regard du chien. + +Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se +contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux +tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper +de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa +litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé +différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur +la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement +l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée +restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il +se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant +les mains et lui parlant à sa manière. + +De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas +douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les +chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre +eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, +de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez +souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que +l'on voulait se dire et rien que ça. + +Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase +relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se +rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses +détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la +volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux +deux un pacte secret le concernant. + +Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se +contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la +tristesse et l'étonnement. + +Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les +sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa +froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. +Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le +croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le +sentir. + +--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui +s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val. + +Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les +bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à +accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons. + +Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus +aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, +de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. +Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa +Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, +les deux hommes se rendirent à l'auberge. + +--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna +Lisée. + +--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été +à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a +confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais +bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en +débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous +vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se +sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je +connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de +chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très +habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est +nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, +j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On +m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous +décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre +parler de le garder, et je suis venu. + +--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée. + +--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné +chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme +ne déteste pas les chiens. + +--Une si bonne bête! reprenait Lisée. + +Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un +morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et +désespéré, entamait l'éloge de son chien. + +--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il +est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir +l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois +qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr +que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, +pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des +doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui +font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il +faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne +vous le ramène pas. + +Et Lisée continuait: + +--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait +reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un +rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il +le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que +nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous +nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait +jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le +sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le +lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir +les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes +quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs +fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer +les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne, +une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce +qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, +monsieur Pitancet, il se fout du reste. + +--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes +s'habituent au changement. + +--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les +autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous +m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là . Ah! vous avez +de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous +brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val. + +--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont +je lui donnerais un petit bout de temps en temps? + +--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il; +mais avec lui, ah là là ! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a +rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade +Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami +Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de +lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les +grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les +salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès +qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il +ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt +retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au +genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le +cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé +de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là -bas, +malgré la distance, il se sauve et revient me voir. + +--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais +c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils +se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y +sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être +bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le +soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa +pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse +l'encourager à recommencer. + +--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j +ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est +vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas. + +--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la +voiture, décida M. Pitancet. + +Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur +la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées +contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes +terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour +lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à +lui. + +Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, +et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. +Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les +problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se +traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de +paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de +pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la +porte. + +Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de +l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de +Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son +de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de +douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit +sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête +allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément +encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage +aux deux hommes. + +Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la +physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête +ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se +sentit sacrifié et perdu. + +Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il +craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les +coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus +cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre +à grands coups le coeur du chien. + +--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet; +viens près de moi, voyons! + +Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête +pour cacher son émotion. + +--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de +grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien! + +Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout +de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de +quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta +sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au +dehors: + +--Viens, mon petit! + +Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de +ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits +abois tendres et tristes. + +Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et +longuement l'embrassa et lui parla: + +--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous! + +La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de +Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de +chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il +trouvait un pouce carré de chair. + +--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas +tant. + +--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et +je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, +emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger +plus longtemps les adieux. + +--Si on peut être bête à ce point-là ! marmonnait la Guélotte. + +Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se +taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que +par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et +défaire le marché. + +On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa +obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, +il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les +tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de +toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre. + +--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière. + +Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et +crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté. + +--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M. +Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je +prendrai par la route du village et vous par le verger. + +Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la +laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait. + +--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il. + +Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il +vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se +tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier +du clos. + +Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit +l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le +saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins +d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de +faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le +prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter +comme un enfant. + +Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège, +Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la +corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au +porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le +premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant +malencontreusement sous les roues. + +Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée +durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait +en lui parlant. + +Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les +adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son +cheval. + +Et Lisée resta là , immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne +répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant +stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de +malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de +vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément. + +Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui +commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant +sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. +Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée +pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne +connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne +criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et +tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne. + +--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une +sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? + +Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de +pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis +qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait +les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour +oublier un peu son chagrin. + + + +CHAPITRE VI + +Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient +Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val. + +Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un +milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans +résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau +maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, +ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la +cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres +pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le +tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée, +l'air de la maison. + +Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont +naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont +habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais +Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine +par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et +revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa +un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe. + +Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse +et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le +bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air +dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte. + +--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer; +tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens +ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne. + +C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement +préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût, +très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite +s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le +décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait +tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son +intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les +mâchant. + +--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien +caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas? + +M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore +guère Miraut. + +Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, +tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce +seul but: retourner à Longeverne. + +Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte +accoutumée, un besoin pressant. + +--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se +soulagera tant qu'il voudra. + +Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie. + +«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là », +pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après +avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête. + +Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour +l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point +laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea +abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou +prou, la vessie des chiens étant inépuisable. + +M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais +décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté +et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui +lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne +pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans +relever vivement la tête et écouter avec attention. + +--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau +maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille, +j'aurai l'oeil et le bon! + +Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer +à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à +eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la +salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient +avec leurs chambres respectives. + +En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant +faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait +leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la +juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi +partir tout de même.» + +Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir. + +Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait +minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue +des portes et fenêtres de la maison. + +De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il +passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne, +jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, +étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et +Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il +n'arriva point à en pénétrer le secret. + +Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les +ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la +veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la +dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, +tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit. + +M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut +remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas +plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup +plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout +particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe. + +Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait +avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur +place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de +l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout +attendri. + +--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme. + +Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au +collier du chien, ils sortirent tous deux. + +Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il +était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, +ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à +hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin +filer où il voudrait. + +Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut. + +Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort +jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays +tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière +jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et +fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des +torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, +avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant +l'horizon. + +Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à +Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le +maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, +écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait +déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu. + +Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres +chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui +aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient; +sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais +cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni +vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune +notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il +les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages +et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du +pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et +bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui +étaient étrangers. + +Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout +recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur +logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies +des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par +canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, +les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa +tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles +notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était +son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il +devait y retourner. + +Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en +discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne +l'écoutait pas, il continuait ses réflexions. + +Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au +point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût +été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais +connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux +bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un +maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les +capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il +s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il +avait déjà , lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises +logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et +rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et +de son instinct de chien! + +Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser +sa volonté. + +Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du +côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et +regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans +doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette +tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à +son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron. + +Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de +front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par +ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper +ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans +l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, +pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement. + +Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit +partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le +long de la rivière et au bord du bois. + +Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout, +regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des +choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et +petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui +faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le +confirmer dans sa résolution de retourner là -bas, coûte que coûte. + +Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la +gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on +partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après +huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de +le voir repartir et le libéra de l'attache. + +Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut +avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre +velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et +rattrapé. + +Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il +resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il +le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua +deux jours cette comédie. + +Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ +après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser, +demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons. + +Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison, +mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on +l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les +yeux. + +Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette +posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui +affirmer: + +--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à +Longeverne. + +Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant +tout droit le chemin de son village. + +Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya +point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet +suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au +vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt +au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain. + +Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était +un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait +pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et +n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle +ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et +particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute +l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un +dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, +d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, +puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et +précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la +réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection +que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi. + +Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné +qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de +jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si +vite. + +La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les +animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait +comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la +passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les +désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte +rien, même aux meilleurs fusils. + +Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre +d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que +c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète, +de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct +et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture +verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de +la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours +si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux. + +Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments +sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du +soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser +son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône. + +Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à +l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant +un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi, +tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait +les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût +hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu +craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent +pu se ressentir fortement. + +Cet après-midi-là , plus triste et plus sombre que jamais, le +braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins +qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un +peu le bas de sa levée de grange. + +Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et +poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à +coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux +pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un +aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, +roucoulait à ses oreilles. + +Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme +électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna. + +Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait, +l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa +peine de l'avoir quitté, son ennui là -bas, sa longue attente, et +lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et +entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui +dire que ces mots d'enfant ou de mère: + +--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je +savais bien que tu reviendrais! C'est toi! + + + +CHAPITRE VII + +Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient +pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le +jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la +fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut +à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. +Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus +rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, +le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient +toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une +haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce +retour et de la joie non dissimulée de Lisée. + +Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et +redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la +maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui +et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son +acquéreur. + +Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du +poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours +réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles. + +Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du +moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de +la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du +Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui +fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par +politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne +gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, +il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa +brutalement en disant: + +--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne? + +Et s'adressant à son mari: + +--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là . Tu avais promis +à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande +ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme +des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec +cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le +chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais. + +--Si Miraut ne veut pas rester là -bas, je ne peux pourtant pas... +et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là , ce +chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne +veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours +obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut +pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder. + +--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le +plus tôt possible, exigea la patronne. + +--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il +s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le +prévenir. + +--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il +allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui +écoperions. + +--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus +tout simplement. + +Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait +de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait +la côte avec son cheval et sa voiture. + +Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom +de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très +inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié, +qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé, +ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au +foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le +plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, +vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun +à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée. + +Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur +conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte, +soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet +d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et +accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le +chasseur qui allait se coucher. + +Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le +chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir +les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du +territoire de Longeverne. + +Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées +précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de +Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de +mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée +de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se +sépara tout tristes. + +Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique +de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et +s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait, +disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible +aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux +chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé +leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique +avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et +toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et +profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des +frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de +langue et l'on se trouvait heureux tout simplement. + +Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une +matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait +faire un tour par le village ou dans les champs. + +Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite, +pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne +connaissait que trop déjà , le pas de M. Pitancet retentit sur le +pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse. + +De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un +refuge, il se précipita vers Lisée. + +À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant +le bonjour à la Guélotte, retentit. + +--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le +crâne de son ami. + +L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif +mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter +la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant +pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, +étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui +semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec +nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le +caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa +fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de +sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, +reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les +doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son +sort. + +Miraut avait son idée. + +Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute +d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui, +l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, +avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où +il se disposa à se cacher habilement. + +Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force +régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de +trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne +d'acier pour attacher le chien. + +Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point. +Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son +tour, mais il ne parut pas davantage. + +--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a +pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise. + +On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à +l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de +Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni +n'accourut. + +--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque +part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la +maison. + +Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours +pas retrouver le chien. + +--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte. + +La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins +accessibles: Miraut n'y était pas. + +--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la +Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son +mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à +l'heure? demanda-t-elle. + +--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour +prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté +un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende. + +--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il +n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier. + +Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au +contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par +exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de +lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé +de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection +des ouvertures qui n'amena rien de nouveau. + +À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous +les coins et recoins l'écurie et la remise. + +On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous, +on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda +entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les +portes: nulle part on ne trouva trace de son passage. + +Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on +bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins; +tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui +n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien +y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de +vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles +hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur +contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très +antiques et sans aucune valeur. + +--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là -dessous, +disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment +aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer +un passage. + +Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis +à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la +dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit +bel et bien Miraut qui s'était réfugié là -dessous. Comment? au +prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger, +s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement, +plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs +point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était +pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet +et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le +déterrait de là . Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil +impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait +lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre +n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se +débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré +d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les +rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez +Philomen. + +Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul, +abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont +l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de +sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la +chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut +bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la +route du Val. + +Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut +un geste d'accablement. + +--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y +faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que +les hommes sont lâches et les femmes mauvaises! + +--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit +Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami. + +--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me +faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre. + +À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant +Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant: +peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout +retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire +des procès-verbaux et la surprise de la vente. + +En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée, +car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait +dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder. + +«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il +pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui +manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque +part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de +malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me +tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.» + +Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait +assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à +pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait +là -bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander +lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en +était encore temps, ses services. + +Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était +cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au +coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout +maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir +de nouveau à Longeverne. + +Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher +de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en +démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un +sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il +serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de +son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que +coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait +qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il +pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en +empêcher. + +Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula +l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait +chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant +qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au +jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira +la laisse et le laissa libre dans la maison. + + + +CHAPITRE VIII + +Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint +revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque +aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que +lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne +deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans +la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du +premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait +immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa +voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un +peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant +légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de +voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la +chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là . + +À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la +Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était +caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou +d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la +maison et de ne pas avoir visage de bois. + +Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait +pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. +Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut +Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte. + +En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il +put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. +Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde, +Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque +M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit +toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, +ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il +éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de +raison de finir. + +--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en +saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant +de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes +avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut +en finir une bonne fois. Là -bas, il est bien et a tout ce qu il +lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison: +promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, +vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. +Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour +l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse +continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était +ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le +marché. + +La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières +paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M. +Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et +peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés +pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le +dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la +maison. Ce fut elle qui fit la réponse: + +--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus +raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la +crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour +nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne +le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages +et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra +toujours. + +--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous. + +--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et +certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma +cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh! +sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels +endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en +désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie +andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai +bien à lui faire entendre raison. + +Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer +son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait +son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger +pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde +douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet +qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne +trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans +le battre. + +M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le +chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et +finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces +petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et +déjà à recommencer à la première occasion. + +Cette occasion ne tarda guère. + +Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet +fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir +recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser +s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de +casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à +Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le +revoir. + +Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son +maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence +de l'ennemie. + +--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le +reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de +la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le +prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste! +fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la +direction de Miraut. + +--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil; +va-t'en! + +Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces +injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il +resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et +demander des précisions. + +--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur +lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien, +ne disait rien pour le défendre. + +À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau, +Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec +étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de +Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin. + +Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas +une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil +de son côté. + +Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de +la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi +agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait +portes closes. + +--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser +coucher dehors. + +--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il +remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le +droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur. + +C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui +qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus, +lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis +de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher. + +Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya +longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que +pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. +Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, +elle le trouva couché sur la levée de grange. + +Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, +s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la +même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et +quand même être recueilli. + +Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous +ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il +regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et +lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je +aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là , ne faisait +pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la +cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements +d'épaule méprisants de sa femme. + +Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, +demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le +village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, +et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de +souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis +qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et +s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs +yeux. + +M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, +bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le +second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir +accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, +elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive +malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.» + +Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi +que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses +recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un +souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. +Il était là , passant ses jours accroupi dans une attitude de +sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les +lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que +son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne +lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était +crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine +craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les +gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et +marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un +infirme ou un petit vieux. + +Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était +au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage +ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à +l'abandon. + +«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant +Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était +facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de +manches. Si, après cette saleté-là , le monsieur compte sur moi +pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille +puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas +peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en +reste pas moins un fameux trotteur.» + +--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais +dû le vendre, ajoutait-il. + +Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout +de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une +tentative encore et une suprême démarche. + +Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le +laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait +intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa +promesse. + +D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le +caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer +et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un +geste qui lui interdisait d'approcher davantage. + +Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un +immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent +pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour +atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le +gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière +et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes +flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, +derrière les maisons. + +Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore +ni se résigner, il resta là , stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée +revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému +d'une espérance. + +Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui +n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son +sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut. + +--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des +cailloux. + +Et l'homme laissa faire. + +Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à +attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner +au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne +voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts +qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à +d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue +basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte +où il s'arrêta. + +Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre +pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au +perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait +fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à +Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à +Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué. + +Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y +répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment +lugubre et désespéré. + + + +CHAPITRE IX + +En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de +rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un +juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce +de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais +incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense +douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée +qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son +attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la +pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans +mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le +vin. + +--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans +la salle de débit. + +--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua +l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. +On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes. + +--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter +une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa +rage et sa douleur. + +Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple +chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là . Une +chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de +buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent +point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou +trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus +loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut +pour l'apaiser. + +Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré +que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il +en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout, +l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme +un damné. + +Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne +s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé +qu'il était par ses pensées. + +--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus +bonjour aux amis? + +Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé, +son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut +pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en +mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur. + +--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il. + +--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie +aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus +d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout +apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait +là -bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit +qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me +sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec +sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a +dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous +sommes venus directement te retrouver. + +--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous +l'avez entendu? + +--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi +ne pas nous avoir prévenus? + +--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé +qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la +misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé; +mais, mes vieux, si c'était à refaire... + +--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu! +n'être pas venu me voir? + +--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet +imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est +tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que +j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé +faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle +ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre. + +--L'autre ne vient pas la rechercher? + +--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux +Miraut! + +--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en +ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin +aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça! + +--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser. + +--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de +son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si +tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des +loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète +pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu +pourras. + +--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée. +Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci! + +--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros. + +--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir. + +--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton +particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous. + +Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de +concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans +un sac. + +Là -dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les +yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant: + +--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la +maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires. + +--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres. + +Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit +brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était +appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou. + +--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant +repasser, l'instrument d'appel à la main. + +--Ça ne te regarde pas! + +--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la +rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et +elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien... + +--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et +vivement! continua Lisée. + +--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de +colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage. + +--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien! +je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le +maître ici. + +Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il +l'écarta. + +--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se +précipitant, griffes dardées sur lui. + +--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non! +Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés, +moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire +blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans; +ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que +je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien! +nous allons voir. + +Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une +calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit +le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant +que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de +vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles +et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, +abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des +bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin +qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le +voulait. + +--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une +telle danse. + +--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle. + +Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre +haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini +et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait... + +--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire +ton paquet! + +Et il sortit, la corne à la main. + +À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela +un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta +net dans son hurlement. + +Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la +voix de Lisée criait presque aussitôt: + +--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite! + +Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et +apparut à deux ou trois cents pas de là , hésitant encore après +tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, +demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore +une embûche. + +--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main, +geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse. + +Miraut ne pouvait plus douter. + +Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et +pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui +lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, +lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, +comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire +toute sa joie, tout son bonheur. + +Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour +sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le +gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du +clos. + +Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la +volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au +richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui +avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou +moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, +qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne +bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, +que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un +autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait +mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, +lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs +que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut. + +Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux +aussi, mais il revint de nouveau à son maître. + +--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser +jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un +instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis. + +Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son +ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, +de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et +réconfortante gamelle de soupe. + +Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha +à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis +regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il +ne l'abandonnât. + +--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est +fini maintenant, nous ne nous quitterons plus. + +Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques +instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le +caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à +ce qu'il eût fini. + +Les trois témoins étaient très émus. + +--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire +une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme +aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup. + +--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout +seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là , mon +ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de +ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu +verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une +pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la +foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre. + +On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de +s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres +et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave, +toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles +poussiéreuses. + +--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il. + +Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les +intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de +Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement +ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et +des couennes de fromage. + +On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient +bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui +pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on +connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres +surtout, des lièvres que tout le monde voyait. + +--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas +malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a +guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable, +mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire +et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur +d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait +penser à ma pauvre Bellone. + +--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé; +le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est +moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul +fusil, il y a encore plus de gibier là -bas que sur Longeverne et +sur Rocfontaine. + +--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la +chose? + +--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout +simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas +m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne +qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai +jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je +n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir +des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai +fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais, +je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne +pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la +première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique +et les coups de chaussons! + +--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis. + +--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de +ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp! +Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien +tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me +débarrasse de sa sale gueule. + +--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce +soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire +comprendre... + +--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui +faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale +bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra +et te payer les prunes à Noël. + +--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par +s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père +Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont +pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je +te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire +dresser contravention pour courir les lièvres sans toi. + +--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous +ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi. + +--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa +femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main +posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé, +comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à +partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici +et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne +seront pas contents! + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse +by Louis Pergaud + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14397 *** diff --git a/14397-8.txt b/14397-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3f8cc92 --- /dev/null +++ b/14397-8.txt @@ -0,0 +1,10774 @@ +Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse + +Author: Louis Pergaud + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + +Louis Pergaud + +LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE + +Publication en 1913 + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + CHAPITRE X + CHAPITRE XI +DEUXIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX +TROISIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + + +Je dédie ce livre +à tous ceux qui aiment les chiens +et particulièrement +à mon excellent ami +PAUL LÉAUTAUD +ROMANCIER RARISSIME +CHRONIQUEUR SAVOUREUX +PROVIDENCE DES CHATS PERDUS +DES CHIENS ERRANTS +ET DES GEAIS BORGNES +BIEN CORDIALEMENT +L.P. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la +chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le +village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours, +la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La +nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision +d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, +pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante +qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par +toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses +semblaient sommeiller. + +Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la +mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune, +faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la +femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la +grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac +régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût +seule: + +--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là! Le +«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne +soit pas arrivé malheur au petit cochon! + +[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.] + +Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de +ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses: + +--S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le +marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement +les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller +avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme +plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que +les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit +cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier +procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale +chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en +prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces +canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que +c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui, +sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas +vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin. +Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat +sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous +en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix +beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de +percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre +pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du +cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec +sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me +dire quelque chose. + +Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si, +d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort +mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les +milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea +plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, +pensait-elle. + +Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux +malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et +jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une +marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se +mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel +infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du +canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule +immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant +puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue +soigneusement ramenée devant ses pattes. + +La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et +dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La +colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le +doute. + +--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à +mi-voix. + +L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier +toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de +gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par +une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle +avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La +large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait +jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis +qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil +impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges +lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu +Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là, bien en +évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux +brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait +l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de +chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde. + +Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers +étaient rentrés! + +Pas de Lisée! + +La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet +derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme, +aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se +déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants. + +Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa +même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd +verrou d'acier. + +--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne! +ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure! + +Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé +lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le +plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique +de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et +flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce +bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient, +pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa +pose nonchalante et son air de sphinx. + +Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le +poêle. + +--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte, +un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise; +chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce +grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a +pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout +de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore +le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des +sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une +«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur +des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent +pas. + +Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit +tressauter. + +--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le +retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je +vais gueuler avant lui. + +Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la +targette et ouvrit vivement la porte. + +Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac +de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur +voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon +que le patron devait ramener. + +--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme. + +--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé +là-bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté? + +--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que +c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou +deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse, +naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré +Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a +beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous +vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne +voulait pas croire que Lisée ne chassait plus. + +«--Si c'était pas toi qui me le dises, là, en chair et en os, que +t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le +figurer. + +«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les +gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je +me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement +repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus +trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à +la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout +bazardé. + +«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce +courage-là, moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien +rigoler! + +«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur. + +«Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés +et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère +brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures +je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton +homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là +et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que +c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et +on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille. + +--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la +Guélotte. + +--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu, +on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul, +non, on ne peut pas dire qu'il était saoul! + +--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des +bêtises. + +--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse? + +--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment. +Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une +tasse de café ou une goutte? + +--On prendra une petite larme, histoire de trinquer. + +La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique +qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur +une chaise. + +Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le +dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une +vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son +tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son +brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux +allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en +frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond +mépris du fisc: + +--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour +enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour +avoir du feu. + +Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient +les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait +sa grosse mère lapine. + +Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle +ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone, +rien ne bougeait au dehors. + +Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait +un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient. + +Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement, +que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et +Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva. + +--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut +bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la +charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le +travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de +midi pour voir ton petit cochon. + +--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la +colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité, +je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le +goûilland, le salaud, sa sale bête! + +Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle +entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives +violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer +de jour... + +Une heure se traîna encore, puis une demie. + +La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de +dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée, +puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la +porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de +compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette +tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la +façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme. + +Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la +fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer +l'entrée du maître. + +Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra +dans le chambranle. + +Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir +fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux +coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au +bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de +toutes ses forces vers les marmites. + +--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus +pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse. + +--Et le petit cochon? + +--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé +un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette +comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc! + +La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue, +fixait tour à tour son homme et le chien. + +--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle +a faim! + +--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte. + +--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien! + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la +femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil +ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons +de faim, sur la paille! + +--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée. + +--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as +déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je +boirai, moi? + +--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe. + +--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape, +grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon, +point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin! + +Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui +commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties. + +L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments +batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit +bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton +ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient +suivre. + +--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain? +continua-t-elle, gourmande. + +--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il. + +La Guélotte se tut. + +--Fais à manger à cette bête et vivement! + +--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien. + +[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.] + +Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée. + + + +CHAPITRE II + +La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux +Taïaut, fit bon accueil au petit chien. + +Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite +terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la +relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle +encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce +chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et +sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha +sans hésiter à côté d'eux et s'endormit. + +La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne +connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et, +le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt +ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en +s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle +augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait +s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes +minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il +était, elle connaissait sa race, elle l'adopta. + +Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes +dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et +Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir +bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou +qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en +paix entre ses deux frères adoptifs. + +Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage +velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle +fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la +grange et dans les hangars de la maison. + +Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux +que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de +pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un +demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se +déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant +comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du +sommeil des justes. + +Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule +dans le lit de la chambre haute. + +Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue. +Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans +consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était +évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait +de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis, +zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât +l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus +tôt ou un peu plus tard! ... + +Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait +fautif. + +La Guélotte se chargea de dissiper ses remords. + +Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses +poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée, +pour temporiser, fit semblant de dormir encore. + +Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots +sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé +d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air +digne et sévère pour en imposer à sa vieille. + +L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de +la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y +pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la +main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il +avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle +dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de +recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups +de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que +braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est +le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom +de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, +à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à +la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il +s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne +odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se +dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec +lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la +porte de la cuisine. + +En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui +remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et +rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au +chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier +responsable dans cette sale affaire: + +--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle +a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était +pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il +faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison. + +--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions. + +--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah! +je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir! + +Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui +lança, à toute volée, son pied dans les côtes. + +«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de +côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats, +subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus, +brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les +dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la +chambrée. + +--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente, +il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter +la maison et nous serons dévorés par les souris! + +--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une +telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une +bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est +de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine +entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut +pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête +propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer: +c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ... + +--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait? + +--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on +te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant, +continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as +quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à +toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête +gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans +qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire +que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, +espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. +Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te +«bredouche». + +--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez +soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu +me le paieras, et plus d'une fois! + +Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de +manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur +le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes +chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé, +s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui +mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa +subitement son petit mufle. + +«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore +timide et incertain. + +--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme +nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait +voir le cochon annoncé. + +--Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en désignant de +l'oeil son mari. + +--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du +pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est +bonne, celle-là. Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le +malin, on voit bien qu'il se sent chez lui. + +--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là, reprit la +femme. + +--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici, +viens, mon petit Miraut! + +--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen. + +--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne +chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du +gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un +corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un +lanceur épatant. + +--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour +leur damer le pion. + +--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit! + +--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien +plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a +l'os du crâne pointu, signe de race. + +--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah! +oui, une belle bête. + +--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches +brunes sur les flancs, c'est rare! + +--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de +la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la +chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a +rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré +un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter +toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais +alors ce que font les mères? + +--Je l'ai entendu dire. + +--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus +leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et +elles ont vite fait de la retrouver. + +--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que +j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous +ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois +pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait +un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma +vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas, +elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont +avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des +douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a +repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes +revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à +l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle +a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la +fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri, +mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai +élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon +suiveur. + +--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui +seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence? + +--Oui, je me rappelle, attends voir! + +--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros, +et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur +couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves +bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs +nourrissons, mais bernique; là, c'est comme au trou pour passer: +chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les +relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un +après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le +premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr +que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez +excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître +chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans +le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au +fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en +dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant +que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un +homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme +ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait: + +«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens, +moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en +aurait «de besoin», toi? + +«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité... + +«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre +qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et +moi. C'est-y entendu? + +«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche. +Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour +s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera +mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être +tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné; +mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui +touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire +souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule. + +--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le +salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma +Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec +usure. + +--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé +l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop +brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis +solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts +quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la +même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre +que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une +taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage +pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on +fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un +mauvais coup. + +--Voilà! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas +seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère +brebis, en es-tu content? + +--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop +cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses +agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me +repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la +mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois. + +--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus +chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont +pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides, +les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et +il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin. + +[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles +canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du +chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du +19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création +de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe +va connaître un énorme succès en France. [NduC]] + +--Tu l'as payé cher? + +--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le +mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui +braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne +valait pas çui-là. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de +raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de +l'eau chaude. + +--Ah! les femmes! + +--À la tienne! mon vieux. + +--À la tienne! + +--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes +savates! + +--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des +croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une +chanson de ce côté-là. + +--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la +bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand +il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle +rangera le reste! + +--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans +mon linge! menaça la Guélotte. + +Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup +et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur +leurs pas. + +--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton +domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques +fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb +quand on a la grosse tête. + + + +CHAPITRE III + +--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès +que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon +grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison! + +--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses +poules. + +--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux +de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et +il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des +sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes +sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée, +«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se +tenir de braconner. + +La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes +présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança +son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant +sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les +événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier +expérimentalement: + +--Les hommes, c'est tous des cochons! + +Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet +de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce +du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier. + +--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur +que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte, +épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se +sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du +Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des +écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes! + +[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.] + +--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui +voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison. + +--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut +faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le +tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique, +autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne +pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon. + +--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée. + +--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les +lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école, +celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait +payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des +sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures +de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale +rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le +dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son +changement. + +La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires, +cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la +méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait +la bêtise et l'égoïsme de son homme. + +--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans +quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas +demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande +vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale +Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes +de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas +de ma faute! + +--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la +vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y +prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du +beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à +presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te +bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau +de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque +temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté +ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et +va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui +qui a fait le coup! + +La Guélotte réfléchissait. + +Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se +débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans +danger, quoi qu'en dît la Phémie. + +Lisée aimait ses chiens. + +Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes +sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien +longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier, +un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il +serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien +immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice +et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter +les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au +tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé? +Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un +tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur +quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux +compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une +sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger +où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue. + +Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour +où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné. + +Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on +évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des +câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets, +prêts à cogner. + +Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien, +il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi +minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au +pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait +réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la +crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche +hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps +attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où +l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus. + +Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course +au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour +l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur +l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis +lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita +d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le +colleta. + +Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué, +remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au +chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de +coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, +cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours +avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose. + +Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait +profité. + +«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant +d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque, +se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle +journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied +quelque part. + +Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout +de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et +se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux +et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à +vous décrocher les foies. + +Ah! le vieux Finaud! + +Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée +apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas +la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à +l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion. + +--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû +bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de +mouton. + +[Note 5: Mondure, délivrance.] + +Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie +pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été +une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait +stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui +dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et +jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, +le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les +jambes étaient raides. + +Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long +coup de souffrance et de rage. + +Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien +dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et +déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui +avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui +était encore assez clair. Il avait vu tout de suite. + +--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les +vaches que je lui fasse prendre du lait! + +Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu +énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux; +son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se +troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid. + +--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait +Lisée; si je le savais seulement! + +Et Philomen était venu. + +--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de +l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à +la maison. + +Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien +pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, +ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage. + +Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine +probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit +son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il +aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre +immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela +avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint +pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et +visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les +douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par +intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement +étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et +l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé +tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son +maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée +et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de +lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces +grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré +la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces +écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque +reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à +hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en +eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se +moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une +larme en mordant sa moustache. + +Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers +six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils +partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules +voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre +laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son +canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son +chien. + +[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans +la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins +moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.] + +Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez +elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous, +surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était +simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, +ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un +par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, +mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces +rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son +homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou +vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage. + +Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser +les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui +disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot +de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux +vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de +«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et +le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre, +c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par +une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours +dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas +encore, mais elle trouverait certainement. + +Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il +disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une +saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des +plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, +comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il +aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses +habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure +du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et +ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça +où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal. +Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la +viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce +grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de +Rocfontaine. + + + +CHAPITRE IV + +Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade. +Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut, +avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il +s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire +piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui +ricana: + +--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui +cabosser le nez comme je voudrais!... + +Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit +à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire +rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point +amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement +maternel: + +--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa +Lisée? + +--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez. + +--Qu'on va-t'i serser des yèvres? + +--Bou! hou! reprenait le petit chien. + +--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte +tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre +riant silencieusement dans sa barbe de bouc. + +Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il +savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la +porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette +merveilleuse promesse. + +Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent +extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux +qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots +correspondent à la satisfaction des deux grands besoins +primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le +mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus +vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux +fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres +aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes +portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre +à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être +grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le +bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue +de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs. + +Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence +qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les +plus belles espérances. + +Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et +que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale, +de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il +allait habiter. + +Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout +seul. + +Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour, +toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient +point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas, +tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, +piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se +retirant, lui aussi, avec prudence. + +Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce +mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être +transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un +mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui: + +--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules +tranquilles! Allons, viens ici! + +Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon +et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis, +absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt. + +Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en +travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la +première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans +hésiter. + +--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée. + +Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa +tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et +allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, +roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes. + +--Allons, viens-tu? reprit son maître. + +Mais Miraut ne bougeait pas. + +--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée. + +Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer +qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant +spectacle. + +--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant +les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait +toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens +voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons, +viens voir, viens, j'vas te présenter. + +La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en +plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, +frétillant du fouet et tortillant du derrière. + +C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de +compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et +s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant. + +Lisée flatta la bête et appela Mimi. + +En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir +et de l'appréhension, il s'approcha du groupe. + +Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de +chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa +hauteur. + +--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu +vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons, +puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une +paire d'amis. + +Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours +digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les +coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce +qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se +promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre +pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour +en discerner le sexe. + +Quand elle fut bien convaincue par deux inspections +complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui +indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient +abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par +Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable. + +--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite +tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à +présent. + +Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par +les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre +pitance plus ou moins haute en odeur et en goût. + +On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet +de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir +mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance. + +On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil +et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon +leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations +sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et +en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. +Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf +toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue. + +Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse +qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de +Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse +d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des +autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail +haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation +cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment +troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être +de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et +des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les +indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant +au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé, +le moisi et la vieille pisse. + +Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé +d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la +journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie +de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la +Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa +petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, +se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi +traître que peu chevaleresque du roquet. + +Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque, +elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris, +le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour +l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça +vigoureusement le derrière. + +L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute +allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours +durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, +surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si +inattendue. + +Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice +qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière, +l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet +frémissant. + +--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un +crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie +ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère. + +--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son +interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces +charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles +s'accordent parfaitement. + +--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays. + +--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les +chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes, +l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en +connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du +tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même +bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce +qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans. + +--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure: +ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se +sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile. + +--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une +femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux +devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe. +Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une +nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du +rouge poulet, ça ne finit jamais. + +--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que +l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion. + +Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la +forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, +s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, +elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant +qu'il ne la renvoyât à la maison. + +Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les +travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour +l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant +qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça +commencerait son dressage. + +Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières, +puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son +maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents. + +Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge, +à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne +bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse +se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à +autre. + +Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le +mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le +jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais +il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête +aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se +retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas +de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les +yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure. + +Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel +aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux +côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa +colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux. + +--Viens ici, viens! petit imbécile! + +Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du +bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à +l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, +Miraut revint lécher la main pendante du patron. + +On arriva à la coupe. + +Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra +si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère +et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter +jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque +douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et +Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit +que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner +à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les +bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. +À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, +mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances +et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses +propres moyens, à regagner les champs. + +Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé +entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant +les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur +montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des +explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, +excitaient sa juvénile ardeur. + +De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il +eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de +profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau +ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la +taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il +abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle. + +Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. +Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent +la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les +oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont +de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un +autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant +son compagnon: + +--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]! + +[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois +de la taupe.] + +--Comment, tu ne l'as pas encore? + +--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du +pied! + +Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout +à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces +vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le +bois. + +Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le +tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de +bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre +humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit +du sommeil de l'innocence. + +--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir, +le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père +et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des +blouses et des tricots pour te coucher dessus. + +Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte +d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et +l'emmena vers la maison. + + + +CHAPITRE V + +Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de +la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait +devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou +blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot +dans son derrière de chien. + +Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu +auparavant. + +Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître, +divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, +s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime +reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant +que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite +du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle +n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa +vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage, +elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle +jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans +rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à +coups de sabots. + +La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée +était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle +avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre +était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou +qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait +continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place +sur le coussin, sous le poêle. + +Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais +ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis +sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le +canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que +menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils +s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le +jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de +Miraut, en bons amis qu'ils étaient. + +Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même +l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux +qu'elle n'admettait pas chez ses enfants. + +Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était, +jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la +truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les +flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement +la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, +l'avertissait en le priant de cesser. + +D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien +encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la +secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle +n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la +dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le +malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables +fantaisies. + +Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour +l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui +savait gré d'être gentil avec ses petits. + +--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte +en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se +contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les +pattes en avant. + +Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis, +s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire +de la chatte: + +--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me +la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière! +Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le +renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en +crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais +non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est +là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est +sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de +l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je +suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui +mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si +ça lui chante. + +Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait +pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande +remise, près de l'écurie des vaches. + +Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de +main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la +première fois les avantages de la claustration. + +Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit +chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès +que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment +Miraut: + +--Allez, charogne! à la paille. Vite! + +Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à +cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses +amis les chats. + +--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle. + +Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le +derrière du chien qui faisait la sourde oreille. + +--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le +faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me +l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse! + +--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce +qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là, +valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que +ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. +Toujours aussi chameau! ... + +--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que +ton chien n'écoute rien. + +--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon +petit, viens, appela doucement Lisée. + +Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense, +tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les +pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, +s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains. + +--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais +bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher. + +Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux +franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue +comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire. + +Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite +chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours +suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère. + +--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée. + +--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur. + +Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait +préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le +flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter. + +Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument +dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut +franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une +nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille. + +Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses +membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux +humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier +de l'emmener. + +--Reste! commanda assez énergiquement Lisée. + +Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, +il ajouta, persuasif: + +--Couche-toi, mon petit, voyons! + +Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême +recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa +décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta, +la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande +pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler +en désespéré. + +--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le +village va croire qu'on s'égorge ici. + +--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le +laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs +pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce +qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la +voix. + +Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il +continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à +autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être +qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le +délivrer. + +Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée +frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour +tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, +il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya +même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte. + +Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il +jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions +tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de +rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de +paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, +tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en +sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit. + +Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa +prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé +avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être +Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer. + +Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le +bruit des sabots de la patronne. + +Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait +mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, +puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison. + +Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le +lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté; +mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des +bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière +est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à +bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les +portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les +bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un +enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la +porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir. + +Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il +gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents +s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close. + +Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait: + +--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu! + +Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et +la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main. + +Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était +caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage, +tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment +l'ouverture après avoir fait claquer son fouet. + +Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se +tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne +fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous. + +Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait +entendre les poules qui, intriguées de son reniflement, +s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!... +cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud. + +Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui +échappa. + +Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la +fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se +meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se +rasseoir sur sa paille. + +Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de +se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût, +qu'il portât quelque chose à sa gueule. + +Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous +les objets qui garnissaient la pièce. + +Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il +l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os, +dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie; +puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, +la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus +en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de +tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres, +mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las, +éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni +remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu +d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa +joie. + + + +CHAPITRE VI + +--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe, +commanda Lisée en rentrant à la maison. + +--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la +femme. + +--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la +piquer au vif. + +Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde: + +--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de +me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je +n'ai pas arrêté une minute de travailler. + +--De la langue, compléta le chasseur. + +--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien +il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus +rien que vot' domestique à tous les deux. + +Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise. + +Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le +pas et ne bougea mie de sa paille. + +Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel, +prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin: + +--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce +cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer! +Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir? + +Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui +ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant +avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait +bien pu se rendre encore coupable. + +Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout +ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte, +craignant fort la raclée. + +Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire, +d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui +découvrait les chicots. + +--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce +a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre? + +La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les +brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait +rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux +fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris +de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles +pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui +ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de +tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle +dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire. + +--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus. + +--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes +peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et +bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six +sous! + +--Où étaient-elles? questionna Lisée. + +--Elles étaient pendues à une solive du plafond. + +--Faut pas essayer de me monter le coup! + +--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous, +il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche. + +Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les +peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment +avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un +peu. Mais, tout de même... + +Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue. + +À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû +opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son +élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il +avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa +chute. + +Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir! + +Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement +tenté. + +--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres! +Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe! + +--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte. + +--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux +de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne +faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher. + +La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il +endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup +de sabot dans les côtes. + +Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta: + +--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses +vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui +nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là. + +--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant. + +Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il +prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros +mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui +faire de mal et se mettre enfin debout. + +Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec +bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude +était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour +de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, +les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter. + +--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte, +il n'est donc jamais content? + +Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots +d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser +son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait +le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!» + +Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut +cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les +mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se +remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, +s'affaissa sur le ventre et resta tranquille. + +On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût +été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle +constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux +mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier +qu'il mastiquait consciencieusement. + +Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui: + +--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle. + +La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de +petits morceaux manquaient. + +--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour +l'excuser. + +Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était +armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était +réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa +conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se +traduisait par un débit chez le cordonnier. + +À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux +époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura +entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas +fichu à la porte séance tenante. + +Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda, +goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle +en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme +punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la +remise. + +Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à +hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les +portes. + +De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son +farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et +minutieuse inspection des ouvertures de sa prison. + +La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de +communication, une chatière avec battant refermant le trou avait +été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, +selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête +ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle +elle se glissait. + +Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les +encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut, +explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez, +remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, +laissant entrevoir un coin de l'écurie. + +Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein +d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et +engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant +qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le +gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de +toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que +par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort +surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut +légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher +les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant +trop vivement. + +Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la +crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient +de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes +sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations +puissantes l'intriguèrent extrêmement. + +Ah! passer par ce trou! + +Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais +il ne put aller plus loin. + +Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à +grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin +d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, +s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles +odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums +composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de +volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au +fond, dans cette prison à claire-voie? + +Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande +de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à +reflets rouges. + +Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et +soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres +qu'il ne connaissait point. + +Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa +violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup +sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière, +alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, +surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un +coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un +aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent +tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite +folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du +pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements +suraigus. + +Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut +réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont +il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, +selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu +à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, +royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie, +prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, +se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et +volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs +regardaient tout cela en meuglant. + +Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir +dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer; +le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co, +co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre +ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades, +voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et +ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement +trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière +dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup +de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à +piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres +bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux +mieux. + +Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de +prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la +remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, +Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, +frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés +tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient +stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait +d'intermittents et rauques gloussements d'agonie. + +Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait +mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il +allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre +les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain. + +La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le +maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la +bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à +grands coups de pied ensuite. + +Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la +remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des +dégâts. + +Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme +des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de +piauler, gisait raide sur les pavés. + +--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas, +conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais +ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté... + +--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure +«ouveuse»[8]! + +[Note 8: Ouveuse: pondeuse.] + +--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut +pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit: +donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne +ne saura rien. + +--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je +vais lui en griller une tout de suite. + +Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes. + +La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais +au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer, +Lisée rentra inopinément. + +--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des +frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne +plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en +train de fricoter vous deux? + +--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu +iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins. + +--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça +ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut +te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien, +répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne +savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la +pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, +tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en +avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de +vieille bique. + +Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en +lui-même: + +--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas +de sottises! + +La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle +allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que +son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec +soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux +du ménage. + +Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la +nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour +elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle +tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre +haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand +elle se fut assurée qu'il dormait profondément. + + + +CHAPITRE VII + +Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain +matin. + +Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa +sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un +tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses +sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit. + +Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit +sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le +retira vivement, sentant le mouillé et le froid. + +Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa +chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira... + +Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella: + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot? + +--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça +se fait? + +--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il +y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore +saoul! + +Elle s'approcha, puis s'exclama: + +--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas +de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau +petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au +moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait +plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les +jours! + +Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner +le liquide. + +--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante, +peut-être que tu ne douteras plus, après. + +--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou +les chats; un chien, ça pisse davantage. + +--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer +un coup. + +Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter +l'histoire à tout le village. + +--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici! + +Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut. + +Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par +le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à +mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix +d'un air courroucé: + +--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je +t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant. + +Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace, +balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se +demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, +le traitait comme la patronne. + +Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas +réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait +certainement plus de part que la mauvaise volonté. + +Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré, +léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix +reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien +qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre. + +--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant. + +Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière +et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il +se rendait, une vannette à la main. + +--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la +femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si +vite réconciliés. + +Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses +gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers, +ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour +les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en +attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. +L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les +mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même +jeu que Lisée. + +L'après-midi, il le suivit aux champs. + +Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des +confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir +évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins +secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur +des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et +poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son +maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux +alentours. + +C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils +mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser +venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en +lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des +jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne +pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et +s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le +chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège. + +Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur +laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter +des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux +et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la +ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents +circuits investigateurs. + +Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit +bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un +demi-pied et soufflant comme un phoque. + +--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra, +mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse. + +Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village, +Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes +et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la +voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent +connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, +l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que +Lisée était là. + +Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une +demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de +démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient +soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande +innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à +cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa +porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. +Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour +Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la +Guélotte. + +Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses +pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte +ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil +d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse +d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses +soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au +vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard +qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de +sifflet de son maître. + +L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui +sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne +suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de +nouvelles et fructueuses explorations. + +Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit. + +--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais, +tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer +quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner +comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi. + +Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent. + +Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et +Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement +de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire +l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de +ne point prendre au préalable conseil de la patronne. + +«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça», +pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par +devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point +trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très +peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments, +condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent +le nez des chiens de chasse. + +Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe +quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita +la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe. + +--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en +mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De +Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme. + +--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras +en enfer et ce sera bien fait. + +--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je +demande! + +La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le +plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter. + +--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont +pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas. + +--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne +manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher. + +--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle. + +--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce +milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire +plaisir et à toi aussi. + +--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner. + +--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la +femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se +brosser pour avoir de la soupe demain matin. + +Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru +immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le +croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque +aussitôt. + +--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant. + +--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne! + +Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux +osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à +les ronger et à les avaler. + +--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher, +qu'est-ce qu'il fait donc maintenant? + +--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je +vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de +race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah! +s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est +parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se +décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré +qu'il n'y touchât pas. + +--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle +race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que +tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis +que tu as! + +--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules +parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu +l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si +jamais il tord le cou à une deuxième. + +--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure +bien que je l'assommerai à coups de trique. + +--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand +j'arriverai, je te la casserai sur l'échine. + +--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table. + +--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit +Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia +Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du +Sauveur. + +--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une +voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non, +je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien! + +--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour +demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne +heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de +Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une +dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à +débourser à l'auberge. + +--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore +un chien au lieu d'un cochon. + +--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une +autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la +canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme +le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce +qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne +enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut +qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la +maison et dans le verger. + +--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait +seulement se faire assommer, je serais assez heureuse! + + + +CHAPITRE VIII + +Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne +heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le +maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez +Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le +patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la +partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, +enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis +et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui. + +Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture, +démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels. + +Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par +inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec +les chats. + +--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener +avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant, +répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, +automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous +tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite +se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et +revoir jamais les salauds qui ont fait le coup. + +Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un +chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par +derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de +voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là. + +D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement +distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout +quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt +sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un +instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer +une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien +on ne sait jamais où. + +Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui +maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la +Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle +jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle +ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue +et le lança dehors avec un coup de savate, en disant: + +--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu +peux. + +Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour, +puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche. + +Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la +voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans, +rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui +secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes +s'appuyer sur ses jarrets. + +Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et +reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage, +jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, +frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de +l'avoir si vite retrouvé. + +--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la +tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi? +C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle +l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais; +ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait +pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur. + +[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée, +ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et +naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une +fois pour toutes.] + +Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de +cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait +s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa +route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait +pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre +au retour. + +Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le +chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à +s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution. + +--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas +retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au +milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins +quelqu'un qui aille au pays! + +Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du +moulin de Velrans. + +--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne +pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux +gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout +contents de remmener Miraut chez nous. + +Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre +Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte +sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait +un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire +d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son +maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la +corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, +leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis. + +De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en +vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très +affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et +deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune +chien qu'ils tenaient en laisse. + +--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a +passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire. + +--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid +et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera +cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave +imbécile de voleur l'ait ramassé! + +Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre +réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un +pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, +après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à +une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte. + +Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en +appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien +vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes +pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand +linceux qui recouvrait la pâte. + +--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte. + +Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui +poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme +aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets +courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup +de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement +chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se +déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison. + +[Note 10: Raim: rameau] + +Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il +découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea +consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de +Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de +la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas +pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir +en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni +discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus, +quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui +tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure, +désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue. + +Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune +aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui +s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui +passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y +prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se +sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas +suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en +l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le +rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des +voisins et de faire peur aux gosses. + +Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien; +il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son +balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la +patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, +il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de +faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire. + +Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient +fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros +chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une +bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à +lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté +qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant. + +Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de +lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit +violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du +nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint +au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui +aurait peut-être trempé sa soupe. + +Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes +ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses +hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long +manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture +béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait +précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et +nettoyé pour cet usage. + +Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus +fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la +pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour +des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa +maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la +perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse +brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine, +n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la +femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes +assez brèves et répétées. + +[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou +quatre pieds de long.] + +--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va +demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui. + +Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et +qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le +réexpulsa violemment de la pièce et de la maison: + +--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es +si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour +ça! + +De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation +à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement +et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, +il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec +ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement. + +Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il +se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de +grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et +de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le +museau sur les pattes de derrière. + +Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des +meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres +bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats; +mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si +léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez. + +La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans +doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce +méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie? + +Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se +mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme +il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute +découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque +autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait +des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines; +aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était +pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, +comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il +ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer +vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle +connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les +buissons familiers. + +Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait +famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis +cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois. + +Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses +affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant +vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, +déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas. + +Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant, +il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par +Velrans. + +--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce +serait me faire affront. + +On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de +taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la +brièveté de sa visite: + +--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen, +et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait +pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et +laisser les bêtes prendre froid. + +À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les +cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il +était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en +poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia +la ficelle et il mît sa tête au trou. + +--C'est un verrat, prévint Lisée. + +--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami. +Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas +bonne et empoisonne le pissat. + +--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée. + +Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant +la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette, +qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux. + +--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais +tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier. + +--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans +trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma +femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma +femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute, +cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler? + +--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla +Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas +être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon! + +--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules; +mais Miraut se charge de les éclaircir. + +Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler +chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de +derrière les fagots. + +Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non +sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert, +puis il s'enquit de Miraut. + +Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec +complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon +chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne +professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur +rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure +que possible. + +--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que +les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles. + +Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour +l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années +où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de +gibier pour doubler au moins le prix du permis. + +Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que +cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son +absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, +qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si +ça devenait nécessaire. + +Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée +revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi. + +Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la +voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand +on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à +manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait +terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et +prendre le café par la même occasion. + +Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein +groin, il se dirigea vers la maison. + +--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi? +ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la +Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a +encore du Miraut là-dessous. + +De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas +même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant +sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était, +paraît-il, rongée, lui beuglait au visage: + +--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de +viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en +manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les +paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye! + +--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a +tué celle-ci? + +--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du +maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du +curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est +les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé +dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en +train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de +lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras +peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse +et que tous ces gens ont eu la berlue! + +--Combien vaut-elle, ta poule? + +--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les +jours... + +--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te +demande combien tu veux de ta poule? + +--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine... + +--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle +t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins +qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la +douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule. +Combien vaut-elle? + +--Quat'francs! rugit la vieille fille. + +--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée. +Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut +trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien. + +--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois +pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui +casserai les reins! + +--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à +Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc, +rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa +volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois; +j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir +de la laisser ici, hein! + +--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter. + +--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa +femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça +fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il. + +La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en +oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans +prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter +à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, +après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à +la cuisine. + +Philomen entrait justement. + +--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et +s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un +vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas +les moyens. + +--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger. + +Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils +pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien. + +Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même +point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil +tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur +la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse. + +Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée +qui allait gronder et tempêter. + +--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il +n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir. + +--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah! +la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas +étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet +depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien! + +Attends un peu! + +Ils rentrèrent à la cuisine. + +--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée +aujourd'hui? + +--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait! + +--Et avec quoi, s'il te plaît? + +--!... + +--Je te demande avec quoi, sacrée garce! + +--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four, +j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le +souper... + +--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à +manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à +celui-ci que tu auras affaire. + +Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin +ferré. + +--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée +de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les +bêtes crever de faim! + + + +CHAPITRE IX + +Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer +Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses +faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les +premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus +tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur +création. + +De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie +essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à +nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver +le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier +jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien +tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne +seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela +se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, +s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de +jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir +de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de +lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif +et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus +dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups +de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié +précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. +C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus +qu'à lui donner la chasse. + +Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille, +parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés, +il n'aspirait qu'à un but: sortir. + +Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement +réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion +de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en +rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la +fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds +au-dessus du sol. + +Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à +atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha +tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de +l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à +terre. + +Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et +massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans +laquelle on l'avait taillée. + +Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal, +démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi +bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un +chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou +presque rien des contraintes domestiques. + +Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit +où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le +cadre de bois. + +Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre +et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait +énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, +les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, +cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme +chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point +les faire souffrir et diminuer leur admirable flair. + +Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête, +amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une +heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit +claquer la porte de la cuisine. + +Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà +ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la +volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent +été là, il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment, +il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à +contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu +lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, +il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna +vivement besogner. + +Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée, +qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il +bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la +Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle +repartait, beuglant à pleine gorge: + +--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger +la porte de dehors. + +Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment, +on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait +recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc, +ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie. + +Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener +dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil +et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant +d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, +prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant +et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les +mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un +pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois +amical et grave. + +Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée +de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne +pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait +comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la +clef des champs. + +Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut, +qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau +picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un +putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là +lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes +rouges de sang. + +Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte +ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la +Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier +plus fort que l'autre. + +Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus +énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le +chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée. + +Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, +il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque +sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien +lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la +remise. + +--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille +déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est +ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras +grogner après. + +Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se +retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait +pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut. + +Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne. +Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de +prendre son mari par la douceur. + +Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois +l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau +salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se +plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout +seul. + +--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons +pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes +d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il +nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il +s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des +voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils +t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau +en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est +ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans +les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne +peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au +gros. + +--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on +peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne +pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui +dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines, +je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre +qu'il n'y doit pas toucher. + +Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits +contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait +étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un +(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de +serpe. + +Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit. + +--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là +est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part, +tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être +innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que +ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui +ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles +pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les +boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre. + +--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la +Guélotte. + +--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre +côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un +chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à +courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas +grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent +grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te +nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons, +et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils +peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul +coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur +les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne +peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait +malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il +«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière +lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui +qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce +de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras +tranquille. + +--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette +charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution +plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen. + +Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, +après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à +Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans +trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies +qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule. + +Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement +de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires. + +Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait +aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors: +quelque chose le préoccupait et le gênait. + +Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie, +mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba. + +Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de +ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait +bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au +nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer +avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite +tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette +entrave agaçante. + +Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander +de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement +Lisée n'accéda point à son désir. + +--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les +poules! + +Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se +plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se +plaindre. + +C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire +sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets, +aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les +arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se +remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau +sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, +pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant +comme fou de désespoir. + +À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant +se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour +tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui +lui laçaient si impitoyablement les mâchoires. + +En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la +tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était +absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre +lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si +Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait», +et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa +muselière. + +«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui +remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour +suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la +tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en +hurlant. + +On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt +saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se +disant: + +«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.» + +Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le +chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et +libre. + +Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de +pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si +bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer +de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa +pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le +sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre +ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle. + +Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint +tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et +assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait +d'arracher. + +La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, +et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser: + +--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une +de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et +moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te +l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas +si on te la fera payer. + +--Je te remercie, proféra sèchement Lisée. + +Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier, +lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec +cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il +administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant +d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît +bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de +la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de +s'attaquer encore à ces bestioles-là. + +Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout. + +--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras +celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en +aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends +un peu. + +Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille +sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les +pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à +une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet +appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner +la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui, +Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler +en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un +jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou +la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en +ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer +jamais. + +Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la +poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient +cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était +honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la +pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, +s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux +navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se +débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point +à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le +chatouillait, il éternuait et il pleurait. + +Lisée fut inflexible. + +--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle +pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra. +C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez. + +De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un +forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur, +Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes, +et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui +était possible de le faire. + +Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et +le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer +enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin +la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait +des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître. + +Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu, +le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par +le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda +à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur +le pantalon de droguet. + +--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans +colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère. + +Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que +ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la +poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du +célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour. + + + +CHAPITRE X + +C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas, +venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui +s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la +tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées, +formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau +vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui +rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers +l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles +sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur +paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou +la saine émanation sonore du village. + +Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre +de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de +poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le +chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, +lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était +gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des +yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées +de son éternel brûle-gueule. + +Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le +reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, +frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine +et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone. + +--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée. + +--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le +moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le +bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et +qui servait de banc rustique. + +Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison, +du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des +labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes +conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de +liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de +l'hiver prochain. + +Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation +un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à +la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements +consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée +de l'angélus du soir. + +Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à +pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons +s'éparpillèrent en roulements pressés. + +Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se +soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis, +levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui +aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée. + +--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler +Lisée. + +Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et +le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en +petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant. + +--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en +entendant les cloches. + +--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir. +Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça +vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge; +c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme +ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à +Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce +n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en +fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est +parce qu'ils souffrent. + +--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas +souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois +le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille +est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu +que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la +cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni +dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté +et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, +par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain +au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les +accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont +plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme +nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble. + +--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils +pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, +puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près, +en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont +de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris! + +--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans +leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon +précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie. + +--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur +faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune +dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les +épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur +place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et +inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et +qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils +n'y font plus attention. + +--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens +de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les +chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches. + +--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de +garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que +les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le +nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le +nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, +comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui +ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le +même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou +même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a +fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous +autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas +pourtant avec notre nez. + +--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous +regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose +de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les +lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur +intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type +que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et +l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en +conséquence. + +--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux +brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a +fait sa rentrée. + +--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il +prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre +trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi, +fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on +ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf +et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est +«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un +gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour +qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, +il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous +par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à +autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il +claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que +c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège +qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire, +le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout. + +--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen. + +--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour +sans manger du chiendent. + +--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta +place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant +mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race. + +--Je sais bien, mais qu'y faire? + +--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les +meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta +place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur +de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à +avaler le tout. + +--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes, +mais cela non plus n'empêche rien bien souvent. + +--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte. + +--La manges-tu avec nous? invita Lisée. + +--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour +une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure. + +--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et +rentrant dans la cuisine, précédé de son chien. + +Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait. +Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau +matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa +paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec +hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes +et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme +une salive trop épaisse. + +--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est! +Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas! + +Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à +laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un +peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à +gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement +hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de +la chambre. + +Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient +chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait +envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait. + +Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du +lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au +fond de l'assiette la poussière jaune. + +Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en +pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par +se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de +poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous +l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et +appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt. + +On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est +bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut +pas non plus lui faire grand mal. + +Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait, +paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours +frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée, +c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il +avait toujours froid. De temps en temps, il se levait +douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur +la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste +comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête +dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, +vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir. + +Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées +épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché +en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un +perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux +maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la +complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa +somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, +le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais +venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait +pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus; +mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le +réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne +jaillissait et qui semblaient désespérés. + +Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que +toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui +persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un +chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, +eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, +ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le +brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela +s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte; +si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus +apparente, il se tait. + +Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a +vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways +ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais +cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille, +ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent +sans se plaindre. + +Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner +le stoïcisme. + +Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se +plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point +désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine, +profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors. + +Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle +disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de +bon débarrassée bientôt. + +Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée +du braconnier provoqua la rentrée du chien. + +Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à +côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le +caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un +gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler +quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la +pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt. + +Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire +contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les +troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas. +Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires, +médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des +pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise +dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre +profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les +paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal +mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures +les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui +produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait +ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de +la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour +la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le +sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns +veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais +affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite, +nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de +fixer un remède. + +Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un +Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le +conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était +possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie. + +En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches +roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée, +tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de +garder une pareille charogne dans la chambre du poêle. + +Le Velrans insista. + +Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une +huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce +temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un +secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les +entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la +famille. + +Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets +pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait +à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des +bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci +faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la +guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter +d'argent comme rétribution. + +L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et +conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans +l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous +deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur. + +Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit +dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine; +ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la +pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la +politique. + +Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec +Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut +qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, +heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de +l'État. + +La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point: +que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux, +n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette +conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, +on se sépara en se serrant la main. + +--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu +n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il +pourra marcher tout seul, je te le promets. + +Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne, +où la semaine lui parut démesurément longue. + +Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en +effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de +la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait; +l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait, +l'appétit reprenait. + +--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant +quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée +et à Pépé. + +--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as +jamais reparlé de ton goret. + +--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il +bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut +sympathise jamais avec lui. + +--Ah! + +--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où +il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez +comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne +lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance, +mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu +n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma +parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas +refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne +soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un +bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un +verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne. + +--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits +services qu'on se doit entre pays. + +On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en +but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui +goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième +pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si +bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, +parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls +comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa +décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée. + +À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au +premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que +le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé. + +Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois, +son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que +jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder +flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine. + +--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne +risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie. + +Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le +chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se +coucher à la chambre du dessus. + +Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe +plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne +ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un +convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le +buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis +en réserve par sa femme pour le repas du lendemain. + +--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon +petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est +elle qui fera maigre demain. + + + +CHAPITRE XI + +Miraut reprit rapidement. + +--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui +confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui +bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres +moyens. + +--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps, +elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au +moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant +lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des +environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme +les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes +portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage! +malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait. + +Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si +j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale +bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et +ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux +gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais +que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est +toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans +compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, +je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque +couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne +valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les +portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus +pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours +fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la +chose maintenant. + +--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir, +s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon; +d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce +que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse, +une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques +arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part. + +--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure +de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se +montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se +laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans +ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de +rien. + +--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge. + +Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître, +c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un +père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec +l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux +qu'il pouvait. + +Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale, +n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses +souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps +abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de +très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami +et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et +sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir. + +Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux +champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et +puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des +corbeaux et au déterrage des taupes. + +Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le +faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies, +à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de +ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de +tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits +préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt. + +L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus +en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il +tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, +ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même, +à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un +jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se +trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui +émettait des émanations si particulièrement excitantes. + +[Note 12: À maintes reprises] + +Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant +à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il +regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui +l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est +préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui +vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, +suivre le premier avec espoir de l'attraper. + +Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le +caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une +couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion. +De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le +lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce +serait un jour un maître lanceur. + +Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été +besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens +pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple +vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il +arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât +seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça +y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien; +plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone +toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il +s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil +dans le canton. + +Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant +lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et +toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des +senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de +temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel +caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment +arrosés par des confrères inconnus. + +--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui +racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était +comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la +source de Bêche. + +--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva +Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain +sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la +Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four. + +--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à +la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de +danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent +et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop +gosse pour penser à ces affaires-là. + +De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne +fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que +respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique +du chasseur. + +On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la +compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les +oreilles. + +D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite +elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et +filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi, +passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires +tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire; +puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle +se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la +queue de côté et attendit. + +Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un +divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus +belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone +se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à +l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en +évidence le postérieur sous le nez. + +L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et +Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt, +puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup +de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les +batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore. + +C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute, +obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui +commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta +dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et +s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles. + +Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que +c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques +minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en +voulut faire autant. + +C'était ce que demandait la chienne. + +Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle +du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour +alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique +et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et +profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire +réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler. + +Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une +bonne grâce évidente à ses manoeuvres. + +Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait +vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, +remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le +cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide +et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit +venir et ne vient jamais. + +À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et +la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire. + +Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait, +remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il +devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux +alentours et renifler aux portes. + +Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la +maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement +ses exercices. + +--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a +vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, +salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il +s'en ferait crever. + +Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé +pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses +tentatives amoureuses. + +--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un +salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en +folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce. + +Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se +serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant +d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui +permettaient encore d'atteindre. + +--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les +ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant +qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien. + +--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse +pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie +d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le +fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne +heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on +en trouvait un sur pied... + +Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du +pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée +partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la +source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret. + +Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du +bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à +renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait +certainement passé par là. + +--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton +particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il +est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant +du doigt une «rentrée», une brèche de mur. + +Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de +gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très +fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint +de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et +s'y enfila tout seul. + +--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà. + +Mais cela devenait sérieux. + +Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança, +écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, +le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces. + +Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette +incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui +montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte. + +Ah! ce fut une belle galopade. + +«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!» + +--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, +tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité, +Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu, +mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami, +c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, +çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre +le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer. +Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est +qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais +laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la +bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen, +qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards! +Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une +bonne bouteille. + +Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs +défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus +merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez +Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de +digne façon cette journée mémorable. + +À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée +des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée, +tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en +revenant vers son logis: + +--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe +que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que +je le tue!... + +Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à +ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne +et éclairée. + +«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce +qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore +couchée?» + +Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un +entre-bâillement de rideaux. + +Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant, +immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa +intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte. + +--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince +en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci, +éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au +derrière. Et je t'en vais foutre, moi! + +Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de +discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes +jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce +qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit +point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, +grognant et sacrant: + +--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots +pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait +pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré +nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver +ça! + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il +eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais +d'emmener son chien avec lui. + +Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans +oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes +de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer +une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, +et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où +son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au +moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune +levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la +chasse durant plus de trois longues heures. + +Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus +circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de +langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la +maison. + +Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la +claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais +Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec +l'autorisation de son maître. + +Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue +tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins +comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, +allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air +entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans +s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la +forêt. + +Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune +camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et +peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette +expédition nocturne et cette partie de plaisir. + +C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint +directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à +s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un +morceau de fer. + +Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines, +s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer +respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, +elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements +de Miraut. + +À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi +qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de +l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de +la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, +depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, +ne manqua pas non plus de saisir. + +Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main +pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne +lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son +chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en +conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait +un peu plus loin. + +--Vas-y! va! proféra-t-il simplement. + +Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt. + +Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de +partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux +et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, +il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou +de la haie du grand clos. + +Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se +grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent +dans la direction de la coupe. + +Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva. + +--Eh bien? s'exclama-t-il simplement. + +--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre +et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai +eu qu'à lui faire signe. + +--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en +aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à +mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa +peau et ses viandes. + +--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas +mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, +si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine +de chasse. + +--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen. + +--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je +commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être +sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la +chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à +Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la +poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et, +pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de +la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui +faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus. + +--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est +généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives +ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est +égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise +cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais +m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi. + +--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa +bouche. + +Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de +la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre +et d'un autre encore. + +--Ils ont déjà lancé. + +--Non, non! pas encore, écoute bien! + +Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer +retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les +paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes +bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les +inondait d'une joie pure. + +--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout +d'un instant. + +Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La +conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que +parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux +rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent +leur causerie en remarquant à voix haute: + +--Ils le ramènent! + +Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se +rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se +perdit encore et Philomen affirma: + +--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant +qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur +courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à +cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de +sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant. + +--Et moi itou, répondit Lisée. + +Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire +ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se +serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa +le verrou, gagna son lit et s'endormit. + +Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et +s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de +sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de +cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois +du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard. + +--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer +avec admiration. + +Et il revint se coucher, tout content. + +Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas +de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté +comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le +loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue, +sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout +rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec +quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les +flancs. + +Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements +très tendres en se dressant contre ses genoux. + +C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et +jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la +peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard +en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le +même état. + +--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la +fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle +puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais +quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger, +elle pionce dans un coin et ne réclame rien. + +--Lui aussi, affirma Lisée. + +--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à +l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, +qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les +dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien. + +Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée, +ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite +à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse. + +Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse +ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites +plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un +veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que +le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à +côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, +partait quand même seul à la chasse. + +Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et +s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la +science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la +maison. + +Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long +jappement un peu rageur sous sa fenêtre. + +Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien +qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de +détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de +la cuisine. + +La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale +bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait +réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle +lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, +ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre. + +* * * + +Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient +arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en +avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la +cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant +le chargement des cartouches. + +La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture +par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait +prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit +francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de +ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle +les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et +puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le +braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses +cartouches. + +Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été +décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de +pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui +avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, +faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de +transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles +carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des +pontets en cuivre et munies de canons immenses. + +Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé +les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée, +deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit +sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant +Miraut. + +--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain? + +--Bouaoue! applaudissait Miraut. + +--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui +montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura +pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand +garçon! + +Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de +chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la +signification générale et manifestait, par des abois continuels, +des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, +d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de +lécher, son approbation et sa joie. + +Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils +partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu +près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, +vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus +tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du +Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons +passages. + +Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et +substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui +donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant +réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et +d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha +et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se +réveiller à l'heure qu'il s'était fixée. + +Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était +debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement +graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes +poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout +de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ +et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla +ouvrir à Miraut. + +Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots +d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes +cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue +droite et le nez de son maître. + +--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en +s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux. + +[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.] + +Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les +attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les +mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien +avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où +ils voulaient commencer. + +C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante +laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé. + +Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu +favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à +toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il +rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le +taillis, et le reste ne fut pas long à venir. + +Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers +et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses. + +--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante +mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours. + +Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut, +s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet +assez grand. + +Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans +doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu +près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va +sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le +ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement +à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est +préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop +tard. + +Le braconnier avait eu bon nez de courir. + +Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de +terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il +vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, +allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement. + +--Un beau coup de fusil! jugea-t-il. + +Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un +chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court +instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre +arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à +l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il +fût à portée. + +Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de +plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins +(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette +droite. + +Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et +l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus +tête à quinze ou vingt pas du chasseur. + +Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut +étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une +minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction +suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée +dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il +distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons: + +--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit! + +Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en +donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du +drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant +d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre +roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se +rua sans tarder et avec frénésie. + +--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le +déchire pas. Allons! doucement, doucement! + +Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute, +Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça +même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans +doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la +gueule pour y aller de son franc coup de dent. + +Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le +capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la +vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande +poche-carnier de sa veste de chasse. + +Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour +l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la +dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une +à une. + +Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et +griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le +félicitait, tout heureux. + +--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi. + +Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il +voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent +profondément dédaignés. + +--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas +dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les +provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends +un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure. + +Et la chasse continua. + + + +CHAPITRE II + +C'était, on l'a déjà vu, un bon matin. + +De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et +des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé +pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en +bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les +bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts +intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs. + +Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en +lui-même: + +«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé +vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a +toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux +cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je +jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine: +il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.» + +Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps +contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on +voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt +les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était +remis à quêter et avait repris la lisière du bois. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau, +mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup. + +Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu +plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats +plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du +bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au +lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des +taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin +de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna +la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où +il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant. + +Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour +mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, +longea l'arête du coteau. + +Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups +de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois +ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours +brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien +s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la +route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut. + +Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie, +ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient, +revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans +la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule +furibonds. + +Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils +perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire +avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut. + +Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il +s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point +s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, +reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre. + +Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au +rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à +petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises +pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de +rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de +bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son +compagnon ces deux modes familiers de ralliement. + +Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée +et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut +entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et +s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille. + +La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de +Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la +direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme +un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se +tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa +direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas +encore. + +Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant +de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton +moins aigu. + +L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une +fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus +gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et +voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de +devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu +ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si +vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien. + +Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le +morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant. + +Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se +rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où +Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre +lui aussi dans sa carnassière. + +Les deux amis se sourirent. + +--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup? + +--Où l'as-tu rasé? + +Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force +détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la +croûte et en buvant un verre. + +Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se +léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre +tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui +devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient +attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de +leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux +de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et +fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre. + +Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand +bois. + +Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux +belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au +cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et +d'en occire encore un vers les dix heures. + +Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les +chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers +le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut +l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les +perdreaux et sur les cailles. + +--Y vas-tu demain? interrogea Lisée. + +--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes +vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne +la prenne pas tout entière. + +--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à +l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me +ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais; +naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer +deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à +midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen +Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous +au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et +les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça +pourra faire une belle musique. + +--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de +ma vendange de l'an passé: elle est fameuse. + +De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une +missive ainsi libellée: + +Longeverne, le 1er septembre 18... + +«Mon vieux, + +«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je +compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de +mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen. +Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus +tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres. + +«Je te la serre de bien bon coeur, + +«LISÉE.» + +Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se +perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que +j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant +pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi, +comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours +d'une brièveté et d'une concision admirables. + +Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on +l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour +une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous. + +Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à +Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la +robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme, +aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il +ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était +extrêmement susceptible. + +La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens, +l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, +du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se +trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une +bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore +l'arrivée de Bellone et de son maître. + +Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se +congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs +recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une +goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que +Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé +la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la +ventraille. + +Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot, +qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit +tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se +l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout. +Cela ne dura pas quinze secondes. + +Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition, +allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement. + +--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de +s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine +de ne pas s'étouffer ni s'étrangler. + +--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous +ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les +médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres +bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens. + +Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers +et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais +malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du +bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles +dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à +cent ans. + +--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui +voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à +boire. + +--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée. + +On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de +sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de +gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en +laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, +n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied. + +Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut +guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements +avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus, +tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva +point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et +d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent. + +Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut +furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages +qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour +Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent +haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des +menaces et des rosseries en se montrant les crocs. + +Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les +haines tombèrent et tout fut oublié. + +Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le +pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent +silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le +capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous +le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de +courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. +Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et +Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait +roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une +trombe et disparaître au loin. + +Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais +c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme +il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne +sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les +quatre compères se morfondaient à écouter. + +Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se +hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent +en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions +dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des +chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis +bourrèrent leurs pipes en attendant. + +Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les +sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de +grelot. + +Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre +haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un +boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément. + +--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien +se dire? + +--Il n'en doit pas mener large. + +Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut +du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint +au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et +manger leurs bouts de pain. + +Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux +invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent +enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils. + +--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut? + +--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux +d'avoir un lièvre à rapporter à la maison. + +Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à +Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On +savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village, +les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en +s'enquérant du jeune chien. + +--Eh bien! et Miraut? + +--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y +connais. + +--J'en étais sûr, renchérissait le gros. + +C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un +village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante +du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non +seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la +localité, quadrupèdes ou bipèdes. + +Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les +chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour. +En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre +de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui +aussi, à sa façon, un apéritif. + +Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où +les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille, +de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait +allongés. + +Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient +pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et +palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient +sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et +ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de +pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe +ou de la dent. + +Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher +un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper +sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes, +se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les +autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins +énergiquement à lui prêter mâchoire forte. + +--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen, +dégageant ainsi leur responsabilité. + +--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre +en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire +d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait +souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]». + +[Note 14: Rises: plaisanteries.] + +--Si on allait à la soupe? proposa Lisée. + +On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les +apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte, +pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon +coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné. + +Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le +déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit +honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche +mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt. + +Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un +ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement +réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. +La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de +cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en +profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à +quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur +soupe. + +Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de +gruyère et quelques biscuits précédèrent le café. + +Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os, +croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent +consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les +éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup +échauffé l'enthousiasme des quatre amis. + +Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus +merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils +s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le +moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si, +entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin, +après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le +gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de +débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer +la bière aux quilles. + +On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres +encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des +pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette +dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on +revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et +quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, +vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de +Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir +leurs pas chancelants. + +Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne, +ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens +reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de +vieilles chansons de chasse aux airs bien connus: + +_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._ + +Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain: + +_Et dans le lit de la marquise_ + +_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_ + + + +CHAPITRE III + +Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent +mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par +l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa +presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des +ficelles de son métier de courant. + +Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en +plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la +rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très +vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait +rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses +conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les +levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, +cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre +sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les +grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les +capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils +veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les +quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe +dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite, +puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De +même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et +ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du +point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons +variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps +que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois +une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au +chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux +pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et +l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas. + +Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon +chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du +maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne +doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son +collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas +échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce +tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de +la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement +qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très +vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les +coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou +mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au +canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt +réciproque. + +Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent +bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien +pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que +coûte une piste et à lancer un capucin. + +Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il +se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes +fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit +tout seul, soit de compagnie avec la chienne. + +Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au +bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on +peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement +distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant +insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, +reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine +bien délimité qu'il occupait depuis longtemps. + +Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer; +Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs, +ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement +rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait +occuper Lisée le capucin qu'il courait. + +Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au +bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts +de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient +affaire à forte partie. + +Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du +grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point +qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou +tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand +mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles +rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner +le plus possible de terrain et aller très loin, très loin, +préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays +inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les +camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de +fusil. + +Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec +l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises +lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à +épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les +pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas +d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles! +Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le +dévorait. + +Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si +longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du +ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt +qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec +soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble +musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait +la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux +cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à +la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées +gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du +ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être +préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait +rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, +sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des +haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux +regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que +certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et +qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales +moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut +décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre +bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le +dos ou dans les pattes. + +Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une +fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et +les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que +cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il +ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de +Longeverne, le quartier de derrière de sa prise. + +Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces +cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il +savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière +les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner +la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes. + +Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de +pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble +que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa +bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison +paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la +reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui +l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains +de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en +priait pas énergiquement. + +Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise. +Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de +s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. +Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, +car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa +part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et, +après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une +leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se +dissimuler quand il se rendit à ses caches. + +Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus +souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée +exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa +patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la +viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le +dessous. + +Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la +tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là, +jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi, +cet impayable animal. + +C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de +Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi +ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays, +au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et +d'autres voies plus ou moins frayées. + +La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre +sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante +sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques +coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière. + +Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître +et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à +terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la +bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé. + +Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à +vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de +l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se +défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts +utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi +du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le +temps. + +Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après +un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins +habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui +menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces +imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, +mais où il se gardait bien de jamais passer. + +Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste +dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les +oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, +ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut. + +Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du +citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste +coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du +fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas +selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de +l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il +raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla: +toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, +plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, +brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné +grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la +première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête, +ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards. + +Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe, +récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le +chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, +pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les +arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens; +rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles. + +Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette +fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour, +mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout +comme l'avant-veille, au même endroit. + +Deux jours après, cela recommença. + +--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait +de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son +genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai +jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien. + +Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils +retournèrent, lui et Miraut. + +À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin +d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez +vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait +aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la +coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très +loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur. + +Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre +ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais +pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et +roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut +de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se +postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de +l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait +la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de +fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge +comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de +même. + +Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une +quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de +l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme. + +Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois, +faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre +d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, +comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe +était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son +arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu. + +Celle-ci, par exemple, elle était forte! + +Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il +poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son +maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et +blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant +méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se +trouver. + +Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait +qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le +mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards, +instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et... +ah! sacré nom de Dieu!... + +Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les +bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques +rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement +avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues, +sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche +que la souche elle-même. + +Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un +pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins +du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font +pas leur nid sur les saules. + +--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot +sous ta blouse! + +Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de +l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois +d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt... +se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec +Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la +journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la +nuit. + + + +CHAPITRE IV + +Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la +chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la +haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il +était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses +chasseurs. + +Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours +gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait +parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus +folles et les plus hasardeuses. + +Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers +villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu +ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un +grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne +connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce +bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, +essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point +davantage: tous perdirent leur temps. + +Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta +des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des +sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin +dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en +plein marais inconnu. + +Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac +criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se +trouvait loin du logis. + +Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le +vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague +os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre +pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu +le ventre. + +Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt +un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour, +trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa +route de son trot soutenu. + +Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna +ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule +dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu +avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser. + +Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se +fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette +agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et +d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les +murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et +prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et +passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes. + +Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient +et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le +contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier +qui se trouvait à proximité. + +C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes +pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou +blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent +les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des +cailloux pour faire des ricochets dans l'eau. + +L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut +qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté, +hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre. + +--Un chien! + +--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième. + +--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le! + +--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur +l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de +Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos, +dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien +vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les +gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur +quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile +et même héroïque à leurs coups de frondes. + +Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies +et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières +maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et +menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba +d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière +bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les +ténèbres en rase campagne. + +Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim, +apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa +plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il +jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, +malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des +pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à +gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à +Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut +redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse. + +Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, +quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable. + +Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri +des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il +n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi +les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers +un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se +disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés +qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac +et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou +quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, +désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le +gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler +et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il +pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté. + +Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé +narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions, +et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le +moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le +rassurer. + +Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet +comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant +une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la +boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié +auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente +imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en +l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier +et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait +braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, +les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de +potin, arrivèrent. + +Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours +durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait +encore au cou l'étranglement du laiton. + +Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes +particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien? +Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son +cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, +reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son +collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit? + +Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part +aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était +réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire +ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. +Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli +alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs +et entre braconniers. + +Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui +apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque +part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des +villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment +l'arrivée de Blénoir. + +La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec +cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en +grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous +à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que +ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était +que des bêtes à chagrin. + +Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait +craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux +abords des villages inconnus dont il redoutait les populations +plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et +méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, +oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa +maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de +Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire. + +Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien +absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir +plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à +l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce +qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il +n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute +et il se mit à hurler désespérément au perdu. + +Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez +vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long, +tragiquement long qui finissait comme un sanglot. + +À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du +village se mirent à répondre par des jappements précipités de +fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme +insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce +désespoir de bête. + +--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux. + +--La pauvre bête! + +--Si on lui donnait du pain, proposait un autre. + +--Il se sauverait, objectait un troisième. + +Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si +la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car +un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois, +parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa +l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens. + +--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il. + +Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le +connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, +chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite. + +Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut, +plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des +gosses. + +--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le +suivre, restez, vous lui feriez peur. + +Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques +aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les +avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout +de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança, +il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami. + +Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla +doucement, et il savait parler aux chiens: + +--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce +qu'il y a, voyons! + +Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui, +mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si +opportunément à lui. + +Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le +cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait +sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon +malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par +deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put +retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos +d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec +Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de +réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il +n'y avait, parbleu, pas si longtemps! + +--C'est Miraut! s'exclama-t-il. + +Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut, +l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations +d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le +suivit fort docilement à sa maison. + +--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux +qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a +presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais +lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être +joliment en souci. + +Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la +confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son +protecteur et n'eut pas à s'en plaindre. + +Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa +fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit +immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière +goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière +de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut +tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement +pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, +propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger +qu'une véritable souche. + +Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux +et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un +sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix +heures une lettre ainsi conçue: + +Bémont, le 27 février. + +«Mon cher Lisée, + +«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé +aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du +«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je +lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à +l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand +t'auras un moment. + +[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.] + +«Ta vieille branche, + +«NARCISSE. + +«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?» + +Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, +pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle; +mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui +s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une +assez longue trotte de Longeverne à Bémont. + +S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du +pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni +d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes +ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le +bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de +Bémont. + +En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci +ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une +goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En +traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une +huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins +avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le +pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à +qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le +temps, il s'était retrouvé. + +Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou +presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé +revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût +recueilli par son fidèle camarade. + +Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie +pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme +c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre. + +--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix: +je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé, +tu blagueras fort. + +Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et +Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille +subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux +brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à +gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui +ouvrît bien vite. + +--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît! +Oui, mon beau, tu vas le revoir. + +Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée, +jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la +poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant +les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et +se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur, +une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui +aussi. + +Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut +et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait +cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé +au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure +lui donnerait des nouvelles. + +Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui, +maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le +temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa +cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des +tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de +saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre. + +--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin. + +--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se +servant. Où l'as-tu rasé? + +--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il +n'a pas rebougé sur mon coup de fusil. + +Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous +leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à +parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter +malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires +qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les +bouquins des journées entières. + +--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec +admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il +est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu +sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains +d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à +fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut +tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco +d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite +baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel +écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là +n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui +nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que +personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que +n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens +même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il +appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois, +son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de +temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il +lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand +bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur +son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se +faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un +ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don, +mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et +nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de +même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je +l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien. + +--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un +service qu'on n'oublie pas. + +--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens +d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il +n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli. + +--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension. + +--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi, +de me faire payer, si la chose m'était arrivée. + +--Oh! mon vieux, peux-tu croire? + +--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je +passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire. + +--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge. + +--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour +boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous +engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la +fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont +voulu être bûcherons cette année. + +N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à +boire en se narrant des histoires de chiens. + +Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de +même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa +démarche et la vivacité de son pas. + +En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous +pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus +de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de +reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons. + +Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira», +il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia +de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit +également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé. + +La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul +que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa +capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il +avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent +qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir +invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle +foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de +viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles, +était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron. + +--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça! + + + +CHAPITRE V + +Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé +en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec +Miraut. + +Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du +commencement de printemps, ils passaient de longues heures en +compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à +l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou +travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, +le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses +côtés ou le regardant en silence. + +De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son +compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un +cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant: + +--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage! + +À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une +gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant +contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait +enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour. + +Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par +là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents +traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler +contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient +lécher ou pucer, puis repartaient. + +On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte +avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il +couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de +Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le +toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain, +en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé +sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe. + +Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais +afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir, +était, pour plus de sûreté, relégué à la remise. + +Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait +assez régulièrement «faire son midi», c'est-à-dire piquer un petit +somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé +garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au +village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait +là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et +montait seul se reposer. + +Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses +malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un +côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait, +signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour +cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir +en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et +poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle +du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, +le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut +arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait +de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il +avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit +là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra +son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et +découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier. + +Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir +une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en +ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup +d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de +sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se +laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser +que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le +moyen de le rejoindre. + +Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis +que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa +manière sa bonne affection et son amitié à son maître. + +Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il +redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer +sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de +la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air +triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les +causes qu'elle ne parvint point à découvrir. + +Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle, +Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et +le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied +du lit se ramasser pour l'élan. + +--Roulée, la vieille! rigolait-il. + +Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut +profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour +entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler +vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire +attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller. + +Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot +sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le +cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde +porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de +son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui, +pionçait plus bruyamment. + +La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de +Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait +par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer +trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes. + +--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs. + +Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet, +les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible. + +--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait +si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot +qui le laisse faire! + +Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de +poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux +coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour +s'excuser: + +--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter! + +Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne +l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de +l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami. + +Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les +cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, +tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la +forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant. + +Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du +village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient +jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval +était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son +tour de ferrage. + +Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti +empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des +regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des +lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de +grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée. + +Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à +recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait +à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres +amateurs en leur disant régulièrement: + +--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas +péter chez moi! + +Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz +qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée +fructueuse à la forge de Martin. + +Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, +et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut +qu'il était de taille à se servir tout seul. + +Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes +des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu +plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains +jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, +chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts +de lard. + +Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de +compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles, +convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, +c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de +faim, il en aurait fait tout autant. + +Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au +fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins +fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie +à l'appui de cette accusation. + +La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande +charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un +pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, +ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit. + +Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se +contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut +bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans +ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses +poils de barbe, quelques restes du corps du délit. + +Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien +contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de +l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de +haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité. + +Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté +d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que +les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda +plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, +libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à +s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse. + +Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les +hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où +elle trouva du fret et lança un lièvre. + +Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient, +Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les +coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il +n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne +voulait pas venir, et filait à la voix. + +Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il +s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse +et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour +annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait +de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus +grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, +comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du +capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon +coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas +mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas +comme ça passer la dent en travers des côtes. + +Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il +dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, +engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce +que la chienne arrivât. + +Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et +Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait +violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à +se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne +risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer +hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris +ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs +forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de +son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du +déchirement. + +Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers +différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des +grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas +très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui +était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de +fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il +l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin. + +Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. +Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou +inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, +qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise. + +On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui +aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher +noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le +lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant +soit peu se corsaient. + +D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements +fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance +ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se +précipitaient simultanément sur le malheureux et lui +administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, +sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant. + +Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier +buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il +s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, +espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être +quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il +ferait ses délices. + +Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient +avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il +semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur +appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour +ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os, +griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, +partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que +lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque +le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir +si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de +concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le +remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au +dernier vestige. + + + +CHAPITRE VI + +Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était +venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent +canine mâle du pays. une grande perturbation. + +Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque +s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt, +devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils +quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors +dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent +longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les +quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu, +tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus. + +Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et +faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de +l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la +pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois, +quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on +peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là +toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la +vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et +prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des +Planches. + +Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour +de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne +sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et +le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied. + +Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant +reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au +cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée, +avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très +sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la +ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle +odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton. + +François n'était pas encore à deux cents mètres du village que +déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus +forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche +en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de +concupiscence et de convoitise. + +--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de +rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y +fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement. + +Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de +façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher +les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il +faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en +batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu +long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, +lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être +moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et +entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop +encore, au su du public, fait ses preuves. + +Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la +première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés, +mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans +avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir. + +Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme, +tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes +endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, +fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, +cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien +être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient +fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se +jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus +souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les +mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement +leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin +encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer +avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir. +Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants: +au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands, +les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger +le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des +villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins, +les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades, +mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées +des premiers. + +François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne. +Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur +adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils +n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison; +mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent +peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et +les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens +et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir +du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en +conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées. + +Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour, +et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées, +vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi +s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, +la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé +toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que +rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne +manquait aucun carreau. + +Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé +de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la +porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient +pour aller aux champs. + +Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils +essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle +était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent +tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très +poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour +tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la +tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail +touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il +tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le +ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il +réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au +dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et +reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, +faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce +méprisable animal. + +Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée +dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour +toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de +communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée +au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des +assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent. + +Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. +Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements +étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages +les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et +piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et +agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et +en meuglant avec fureur. + +Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François, +réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable +quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes +était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa +ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre +saisit une trique et alla «clairer» ses vaches. + +Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand +temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier +le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait +affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou +putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa +trique dans les côtes et courut à sa poursuite. + +Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car +l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la +porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la +tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était +difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa +lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver +pour ficher son camp. + +Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau +du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta +ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec +un tronc de poirier l'ouverture dangereuse. + +--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça +n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix +fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais +seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul! + +Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant, +le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes, +tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui +arriver. + +--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux +femelles, menaça le fermier. + +Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un +vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de +noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à +attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce +fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena +jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit +avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit +claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres: + +--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en +fasse autant! + +Sur ce, il referma la porte et regagna son lit. + +Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis +du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il +y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et +général mouvement de retraite. + +Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec +cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses, +s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des +pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce +tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le +regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui +prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris +par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà +revenus flairer les ouvertures et ronger les portes. + +Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au +petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le +large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la +soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils +rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs +à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. +Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou +de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson +un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes +allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête +droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au +premier bruit, à la première senteur, au premier signal +intéressants. + +Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la +chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, +sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe +compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les +pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent +rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les +lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux +endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient, +reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines, +fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour +lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se +menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, +lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit. + +Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur +cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même +siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, +dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir +au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de +sa patronne. + +Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il +savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et +connaissait la cause de leur absence. + +«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours +pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la +chose.» + +Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre +résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés +et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous +là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si +longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement +audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, +malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois +davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put +hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne +fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin +d'être parée pour toute éventualité. + +Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la +connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de +devant, et tandis que François, un instant distrait par une +voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il +n'aurait pas le culot... + +Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des +camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec +ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de +concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail. + +François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en +suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une +mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à +pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et +déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à +pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus +piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage +frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en +voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue +confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il +n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne +fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas +un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes +troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient; +d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se +secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue +rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée, +s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui +pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et +avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop +d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant +que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la +cuisse. + +Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la +plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent +Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait +abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi +que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour +se soigner en paix. + +Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le +camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux +fanatiques qui veillaient malgré tout. + +Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa +chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la +chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, +pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa +surveillance. + +Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, +sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches. + +L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de +suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, +rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la +maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux +amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques +haies protectrices entre eux et le patron. + +Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de +son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se +prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup +qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était +pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en +administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état +d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de +coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien +vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une +centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin +devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si +patiemment attendue. + +Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François, +ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place +où elle était couchée. + +--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après; +pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours! + +Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la +main. + +Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple, +attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se +détacher. + +Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers +sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se +décollèrent. + +--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne +l'attendit point. + +Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus +rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré +tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé: + +--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue +tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en +priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille, +dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta +progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même +comme... oh! quoique... + +Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et +Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la +suprématie et fut le coq de tout le canton. + + + +CHAPITRE VII + +Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent +derechef les joies pures des matins de chasse. + +C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une +mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce +qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une +vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait +pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les +bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des +rivières. + +Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de +regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les +frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et +jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les +clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait +considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de +mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour +écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux +produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à +une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin. + +Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un +lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du +taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et +Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure +volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des +chiens, on doit quand même rentrer bredouille. + +Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds +abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous +quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient +de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de +vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement +ténues. + +Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la +chasse s'accrurent encore et se développèrent. + +Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda +aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha +certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de +ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce +fourré-ci de préférence à celui-là. + +On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les +chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le +début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine +ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone, +le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la +poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur +faisait tirer une langue de six pouces au moins. + +Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la +saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies, +cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer +une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau +immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes +consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, +l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au +point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier +quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer. + +Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif +ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie, +trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément +d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté. + +Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers +étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui +s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité. + +Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée. +Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé +qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait +pas, en chasse, l'habitude de flâner. + +«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait +pas par quel bout le prendre, je comprends ça.» + +Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps. + +Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point +hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait +point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis +que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non +moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse +morsure. + +--Ah! bon Dieu! + +Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et +fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, +sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la +fois. + +--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée. + +Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse. + +--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. +Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en +crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali, +ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. +C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il +faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de +suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre +tout odorat. + +«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un +quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement +enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras +prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce +que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux +encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y +connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et +ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, +une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec +cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de +tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, +pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée +par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te +l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait +prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours +d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des +sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement +coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce +moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé. + +«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son +nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et +froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout +quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en +faisant une qu'il avait été mordu par la vipère. + +«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est +préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles +étamines.» + +On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on +ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine +tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à +défruiter, et l'on contempla un instant le paysage. + +--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en +fixant la plaine aussi loin que possible. + +Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant +l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir +et de ne rien voir au-dessous d'eux. + +C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement, +comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se +conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du +nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en +servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui +permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, +et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de +gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la +frousse. + +Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette +impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, +et l'on continua à gravir le Geys. + +Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien +d'autres étonnements. + +Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce +qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à +Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se +baladaient ensemble ce jour-là. + +Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie. + +--Eh bien! on en abat? + +--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de +lancer. + +--Sale temps, vraiment! + +--Pas un brin de regain. + +--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous +rentiers, maintenant. + +--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson +a été bonne. + +--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer +Pépé. + +--J'allais le dire, souligna Lisée. + +--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin +frais? + +--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il +ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens, +puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du +dernier bien avec sa chienne. + +--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé; +allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac. + +C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux +passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils +étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au +passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait +religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait +toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et +plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de +casser une croûte en buvant un verre. + +Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main +gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses +camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme +on dit là-bas. + +Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de +l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari, +d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer. + +Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour +parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut +en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres +et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de +mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de +deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près +disparu, l'appétit, par contre, était venu. + +--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire +cuire? questionna Philomen. + +--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François, +toujours d'avis. + +--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on +va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner? +demanda le gros. + +--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François. + +--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil. + +--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui +a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer +sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste. + +Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce, +sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein +gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François. + +Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en +pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris +impromptu savent en faire. + +On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et +admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus +profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort +savoureuses. + +Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli +quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le +derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, +la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de +chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de +devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de +tout son poids. + +--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria +François. + +--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin! + +--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire +de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout +jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. +Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au +lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là. + +En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table +pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. +On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela +devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, +lui dit: + +--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens. + +Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et +duquel il se détourna avec dégoût. + +Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil +et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires +et les plus bizarres qu'on pût rêver. + +--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et +la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là. + +--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas +le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père +Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière +chandelle. + +Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla: + +--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera. + +On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le +chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que +cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha +tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point. + +Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. +Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains +singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût +connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela +n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou +quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin +auprès des autres. + +--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de +boire. + +Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui +ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami +François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous +d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très +vivement. + +--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul +coup de fusil aujourd'hui. + +--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère. + +--Belle chasse! vraiment. + +--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs. + +--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en +disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très +catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites +saletés. + +«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots? + +«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être +des vaches!» + +--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui; +parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce! + +--La belle affaire, je parie d'en faire autant! + +--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le +voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra +le moins de plombs en sera pour l'apéritif. + +--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen; +elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme +gueulerait salement! + +--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna +Lisée. + +Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la +casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez +pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut. + +Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre +se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous +côtés en donnant. à pleine gorge. + +Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très +étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant +Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut, +enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point +de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement +devenu louf. + +Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne +casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste +deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement +criblées. + +Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre +était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés +étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard. + + + +CHAPITRE VIII + +Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. +Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest +courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant +distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de +l'église de la grande paroisse, à une lieue de là. + +--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien +tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en +vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les +gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis. + +À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment +le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et +sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il +avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les +cloches ou qu'il se trouva perdu. + +Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot +et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et +la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que +vers les deux heures du matin. + +Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la +direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses +mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir +dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne +se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot. + +--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous +le cherchez? + +--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour +souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était +allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à +l'auberge. + +--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la +Côte, plaisanta Philomen. + +Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et +qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout +haut, très étonné: + +--On dirait qu'ils hurlent à la mort. + +--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas +arrivé malheur à mon garçon! + +Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de +les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils +le dirent plus tard, une secousse au coeur. + +Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux +qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun +chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé, +lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un +ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne +heure. + +Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut, +de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se +reprenait à hurler. + +--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte. + +Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions, +tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de +penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait +vivement. + +Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil +ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le +chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut +point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se +hélaient et déambulaient par les rues. + +--Je vais aller voir, décida-t-il. + +Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui +craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût +décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à +l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi. + +Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint +chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit +rejoindre les chercheurs. + +Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient: +Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, +vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre. + +Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié +marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la +Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand +enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler. + +D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature +squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres +qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison +quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée. + +L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien, +dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de +peur, hurlant plus lamentablement que jamais. + +Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la +figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué +dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au +sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait +l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le +cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en +temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un +triste retour. + +La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils +avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une +pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur +douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, +témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque +fois qu'il passait devant leur maison. + +Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux, +inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le +pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette +intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui +avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le +lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une +sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes +pas capables? + +--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on. + +Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de +le rosser et de le faire jeûner. + +La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens, +déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient +tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les +matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, +s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût, +au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. +C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre +rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la +deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux +verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé. + +Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs +chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait +généralement par d'amicales engueulades. + +Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent +que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret +plus abondant, plus fort et plus facile à suivre. + +--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça +que rien. + +Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage +courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues +queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt +sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, +les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient +tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la +complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui +d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du +feu et se laissait complaisamment rouler. + +Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts +d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la +rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent +ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs +pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes. + +Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et +gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau; +mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne +l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à +affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut +bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les +reins d'un coup de fusil. + +Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant +le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à +toute allure, lui sauta dessus. + +En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille +droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est +bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se +secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie. + +Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la +délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la +fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage. + +Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur +l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le +saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis +que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui +bourrait des yeux farouches en grinçant des dents. + +Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant +d'un coup de trique. + +Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que +rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête +résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en +cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible +mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour +inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme +retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer +cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à +ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus +le dénicher. + +Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, +la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée +ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des +circonstances terribles pour le sauvage[16]. + +[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de +Goupil)_.] + +Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres; +c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut +n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant, +foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de +fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de +temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme +il disait. + +Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui +Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il +faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la +maison. + +Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui +disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite +partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, +car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le +zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais +de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur +son chien. + +Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un +beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte, +bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le +vallon de la fin dessus. + +Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une +scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit +et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la +gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été +dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de +jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en +avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, +bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec +les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe +réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre +chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était +enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à +pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en +cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir +vigoureusement. + +Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens +de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et +vint sans délai trouver Lisée: + +--Pourriez-vous me dire où est votre chien? + +Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête, +s'excusant: + +--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a +fichu le camp comme ça, sans que je le voie. + +--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que +vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention, +et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal. + +--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je +ne braconne pas. + +--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre +gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous +allez partir me le chercher et faire bien attention une autre +fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi, +vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs +n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait +que je permette à tous! Non! + +--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare +et s'en fut rechercher Miraut. + +Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha +au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui +lui interdisait tout galop. + +Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait +résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la +boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le +vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, +pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un +vieux bout de chaîne. + +Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un +jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut +le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il +s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière +d'un levraut dont il connaissait le gîte. + +Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là +marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente +désobéissance à ses ordres. + +--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien? + +--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa +boule de quilles au cou. + +Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à +le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait +quand même. + +--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet, +mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied +pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et +cela le fatiguerait moins. Essayez donc. + +On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour +courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait +Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où +il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus +que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant +et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son +entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa +gueule et chassa sans dire un mot. + +Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut +désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le +laissa faire et s'en revint au village. + +--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui. +Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le +gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si +vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin, +comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert +et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait +d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de +même un sacré chien! + + + +CHAPITRE IX + +Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La +chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout +le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût, +un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût +désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un +nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros +buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel +murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques +préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à +l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses +et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les +jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent +plus d'un capucin. + +Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait, +les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un +lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent +échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras +une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit +à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille +connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui, +le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste +s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches +pour démêler la nouvelle. + +Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on +était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher +à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la +vieille Fanfare. + +Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement, +un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et +dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire: +c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou +encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles. + +De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son +allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de +chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût, +regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa +dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule. + +Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les +passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec +Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des +renards, elle faisant le chien et lui le chasseur. + +Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le +jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse +de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les +autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point +trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien +puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson. +Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux +premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et +jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain +abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux. + +Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui +abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui +cherchaient jamais de querelles. + +Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, +battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient +réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur +disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou +à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité. + +Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux +de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu +cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté. + +Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et +les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures +et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et +n'avait pas grand'faim, + +mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir +de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui +paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût +et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et +puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de +vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel +elles avaient croupi et fermenté! + +Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y +peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau +savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées; +que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat +recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on +peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi +les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière +l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve +régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants, +des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait +repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment +pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à +l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément, +une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son +égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le +mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne +voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle +rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret». + +Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait +dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement +du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il +avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des +gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au +passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux, +qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de +pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et +s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au +vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se +laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un +tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la +séparation. + +Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et +légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait +point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme +paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à +chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal +vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller +quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur +non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée, +brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire +admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, +et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout +sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins +obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter +leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui +étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, +commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de +peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et +féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale +histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes +molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui +mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les +portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte. + +Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne +lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte +somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait +à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à +l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice, +leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument +fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas +très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement. + +Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes +du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il +n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde. +Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le +monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui +avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, +protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en +hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse +et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il +dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet, +et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de +lui sans envie d'y toucher. + +Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au +village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la +paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de +l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un +arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais. + +Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le +voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement +d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que +c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un +étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était +Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait +la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte; +si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait +grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût +laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa +patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne +l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée +particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du +maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments. + +Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de +Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient +mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans +autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, +stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on +allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul +accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son +porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner, +dans ses rares bons moments, quelque affection. + +La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de +sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le +gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et +proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au +chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de +la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans +une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment +extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de +tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre. + +Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le +juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils +avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme +par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, +une partie à Lisée pour le lendemain. + +Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps, +acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et +jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries +intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à +Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de +beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas +seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, +au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de +posséder. + +D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté +la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas +en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses +foyers. + +--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au +chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur, +traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour +traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient +beaucoup les qualités administratives. + +Lisée éclata de rire à cette proposition. + +--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner +pour rien. + +--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait +un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire, +vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto +un de ces jours, vous pourrez vous arranger. + +--Jamais de la vie! protesta Lisée. + +--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais +dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche, +vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents +francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez! + +--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il +continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques +drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et +qu'il me foute la paix avec Miraut. + +--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous +entendrez très bien, vous verrez. + +La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des +yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en +était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se +contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme +aussitôt: + +--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres +vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions +porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois +mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête +après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en +trouveras facilement un autre... + +--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les +autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à +moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si +l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me +charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est +pas un vendu vaut bien un juge. + +--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a +pas idée, quand on peut faire un si beau marché... + +--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée. + +Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur +s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée. +Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment, +Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les +qualités de son compagnon et ami. + +Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait +fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant, +Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle +intervint: + +--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner, +vous ne pouvez pas refuser... + +Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but +consciencieusement. + +On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres +voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable. + +Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des +questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien +comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets +de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria: + +--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je +vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes +millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de +paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs +pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami +tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous +jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison. + +Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir +Pépé. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête +avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait +ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême +vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien +soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins +deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de +songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de +sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui +prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de +remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait +toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était +souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et +baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur +croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils +devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les +soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne +écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin +paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ. + +Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant +en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se +décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que +la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait +légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure +dont la gencive était moins ferme. + +Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du +sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une +huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière +portée de laquelle il conserverait une petite chienne. + +Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette +race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les +numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, +n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. +C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni +bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches +solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou +grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni +rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des +griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là, +son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des +animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et +qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard. + +Bellone fut donc couverte par Miraut. + +La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, +neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par +aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent +d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, +nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des +mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois +présente des accidents et des bizarreries assez remarquables: +fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation +abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes +assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se +revoit pas aux gestations suivantes. + +Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre +bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide +rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et +écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus +grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le +lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement +lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait +vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés. + +Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les +petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, +s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur +encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que +la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de +déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant +sans protestations. + +C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt +centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à +peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait +échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement +frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, +selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi +et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils +étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait +quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les +pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans +force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras +lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les +mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand +venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, +cherchant goulûment à s'y agripper. + +La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles +libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des +joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de +baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on +voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à +l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les +maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, +alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement +afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites +queues vermiculaires vibraient légèrement. + +Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée, +prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa +visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, +sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère +s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, +en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de +changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait, +par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons +restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi +que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui. +Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule +la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour. + +Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était +recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, +intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et +s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait. + +Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle +l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs +et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans +l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista +pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal +commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et +l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas +même la maîtresse de la maison ni les gosses. + +Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était +venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et +même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait +simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si +vivement intéresser son maître et son ami. + +On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un +verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa +portée pour régulariser définitivement sa situation familiale. + +Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et +Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à +l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point +garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors +que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice. + +Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants +et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla +soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, +Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y +enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois +bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce +n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait +ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, +mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les +petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés, +n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les +tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères +broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et +c'était tout. + +Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides +qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le +trou creusé par son compère. + +--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux +jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle +n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien +maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les +cherchera en pleurant. + +--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en +aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point +laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon +vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans +tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant +plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle +aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la +grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus +étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants +disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les +chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères, +ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te +leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles +les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils +étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point +coupables. + +--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants. + +--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins +sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle +allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors +pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils +suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des +espèces de satyres, pas autre chose. + +Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna, +devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein +d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, +elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta +par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds +des vaches. + +Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu +bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les +flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons +s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant +peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, +elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une +précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée, +chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne +s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands +yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude. + +Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se +refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à +manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans +chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien +d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les +avalant tout simplement. + +Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée +Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux, +des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans +vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et +qui sans doute ne voyaient rien encore. + +En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire +développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par +comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que +les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et +tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie +admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant +avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant +sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa +couche. + +Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et +faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la +douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de +la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros +bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait +comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses +chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du +repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt +sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la +paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules +la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de +l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était +encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements +des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser. + +Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme +élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de +Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien +des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à +sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la +soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore +elle-même sa toilette. + +Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une +puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses +poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante +son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie +l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer +toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle +place où la langue ne passât ni ne repassât. + +Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la +maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant +consciencieusement. + +Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, +bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la +peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et +ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle +était bien assurée de la pureté de leurs intentions. + +Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer +et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il +avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres +petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure +actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de +méfiance envers lui. + +Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute +exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose +qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la +vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose. + +Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant +quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant +force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne +et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en +attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de +chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses +premières armes sous les hautes directions de son père et de sa +mère. + + + +CHAPITRE II + +Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle +était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées... +cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du +début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la +mener pour l'habituer petit à petit. + +La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là; le temps +allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était +tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux: +Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain +ils allongèrent encore chacun le leur. + +Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une +besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par +un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa +chienne. + +Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, +lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des +motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires +dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que +c'était un bateau qu'on lui montait. + +Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté +persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé +dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant +certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par +la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à +tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à +un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste +dans la direction où elle quêtait. + +Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte +chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de +la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme +si elle eût pu les comprendre: + +--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même. + +Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce +n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne +bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second +maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de +se moucher. + +La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, +quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la +chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et +elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait +jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à +leurs jeux. + +--Où est le patron? s'enquit Lisée. + +--Sur son lit, à la chambre du fond. + +Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte. + +--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le +nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur; +dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé? + +Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses +traits douloureux. + +--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir +pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon +Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre! + +--Conte-moi ça, demanda Lisée. + +C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen +un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres +et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir, +laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les +buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le +bras, prêt à viser. + +Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et +d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant +comme un balancier d'horloge. + +«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule; +et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du +buisson. + +Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce +misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement, +retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du +remblai. + +Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la +mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait +du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le +chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la +chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du +levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête. + +L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête +était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis +que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme +bien on pense, à belle allure. + +Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était +agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que +faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour +qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et +alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de +larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup. + +Bellone, tuée raide, gisait. + +Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin +perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient +tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri +d'un bouquet de houx. + +--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, +c'est trop triste! + +Lisée le consola de son mieux: + +--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez +fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à +tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché, +tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque +aussi bien que moi. + +--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone! + +--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous +n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un +verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées. + +Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de +ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de +quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à +la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla +l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le +tréfonds de son être. + +Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux +accident, continua désastreuse. + +Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen +apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord +conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant +un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en +était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les +accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. +C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé. + +En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait +chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était +tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia. + +Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et +emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux +mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il +ne pourrait profiter le moins du monde de son permis. + +Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux +malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine +plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de +Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne +savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la +peine. + +Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses +meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et +il avait de sinistres pressentiments. + +--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à +moi aussi il m'arrivera quelque chose. + +Et il attendait, vaguement angoissé. + +Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de +chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut. + +L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui +portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour +l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le +gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille +d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les +champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi +qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si +bonne bête. + +La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour +le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se +taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y +était guère. + +Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme +serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent +qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction +de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, +disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut +capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard. + +Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards +qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment +jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua +plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le +lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde +oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de +guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure +folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer +Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux +de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de +goupil. + +Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le +morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau +salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et +on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre +geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire +enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le +chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que +c'était meilleur que du lièvre. + +Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, +avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un +gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux +célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une +quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du +pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard +fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec +indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, +jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour +oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des +nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes. + +Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et +nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins +soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une +occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir. + +Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut +montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse. + +Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes, +se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller +plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne +furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des +chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps +réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à +s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, +quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à +bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et +tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais +comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il +résista assez longtemps aux poussées de son instinct. + +Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même +que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il +gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son +aboi forcené ravageait le silence. + +Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point +encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes +purent l'entendre: + +--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même! + +--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant +que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans +trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui +rentrait, recru de fatigue. + +Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait +voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint +aussitôt trouver Lisée. + +--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les +Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose +comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me +le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis +forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis +proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on +me rase et que je me brosse. + +--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année; +je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en +supplie, ne me faites pas de procès-verbal. + +--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale +bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on +nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre! + +--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on +s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, +ça ne vaut pas un chien. + +--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra. + +Ils sortirent ensemble. + +--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me +coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez +pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené. + +Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres, +écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il +était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit +approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il +tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de +cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans +la boucle de son collier. + +Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on +l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se +cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, +d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de +poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait +lancé. + +Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants, +les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à +l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais +gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une +verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui +et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la +tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se +demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi +le cerveau de Lisée. + + + +CHAPITRE III + +Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise +toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui +faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur +l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude +sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à +secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne +poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver +dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait +renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait +maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à +dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui +murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du +museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui +céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès +qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout +près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts, +se livra tout entier à des méditations certainement pleines de +misanthropie. + +Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne +crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours +explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est +permise à certaines époques et défendue à d'autres. + +Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut +contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser +en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une +antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes. + +Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés +paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante +transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère +parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, +éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les +êtres à narine délicate? + +Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, +tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des +idées particulières, originales et fort différentes de celles des +hommes. + +Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque +dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel +et de simplicité. + +Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui, +chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé +des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire +mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir. + +Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la +veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en +l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une +chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune +l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait +sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la +résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité +de façon très pressante. + +C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir +s'exaspérant par la contrainte. + +Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au +repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre +place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée +lorsqu'il allait au village. + +On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, +il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie +du grand clos afin de prendre le sentier du bois. + +Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un +jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise? +Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il +qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses +rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut +sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le +changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il +respirait dans sa prison. + +Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva +entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant +pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, +et bientôt il fut dans la cour. + +Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de +chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une +tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses +recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop +beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y +résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit +point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas +que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de +son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi +garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure +flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du +village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs +pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les +plus directes, du côté du sentier de Bêche. + +C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, +il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle +saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, +l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y +établir. + +Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup +moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée +ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui +n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de +colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades +et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il +avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il +dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il +avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée +intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et +fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il +avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une +circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son +silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au +lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à +pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par +le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore +furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût +échappé, momentanément tout au moins. + +Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était +devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il +l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de +la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au +pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si +malencontreusement l'interrompre dans son effort. + +Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux +semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait +point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne +mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie +de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers +la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays. + +Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait +en être. + +C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé +qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa +randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de +Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de +leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de +Longeverne pour le balîvage annuel. + +Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le +chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées +par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les +bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes +baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, +les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y +avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du +double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers +soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles +tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et +toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton. + +Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se +réunirent. + +Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet! + +La chose paraissait énorme. + +Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la +chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait +rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que +beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, +puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire +sur son collier le nom de son maître. + +Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant +attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa +quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela +aussitôt à lui tous ses hommes. + +Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre, +avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et +écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son +passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne +pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre +inattendue. + +--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers +les broussailles. + +C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion +qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne +rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre +aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer +hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez +difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement +sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était +le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès +qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses +et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, +avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux +minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur +dos. + +--C'était un peu trop fort! + +Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant +d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient +le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la +capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité. + +Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart +d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers +prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se +dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut +arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se +précipitèrent tous en choeur pour le pincer. + +Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un +instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de +partout les képis se montraient et il se retourna juste pour +tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait +vigoureusement au collier. + +Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce +particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt +douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua +rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet +de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le +collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous +a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de +reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la +plaque, le chien était pris et bien pris. + +Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en +l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage +interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux +brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, +grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à +Longeverne. + +Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut +averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la +tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit +ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et +suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant +à son domicile légal. + +Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité, +et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal. + +--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il +y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux +pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en +dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres +formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs, +ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première +fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers +de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres +procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez! + +C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que +le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la +vigilance des forestiers. + +Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que +déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte: + +--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir? +Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que +commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de +Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de +l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de +trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en +courant sur le chien, le poing levé. + +--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, +interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À +sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être +bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller +prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que +dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut! + +--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et +non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui +n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous +ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras +que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as +amené que tu nous mettrais un jour sur la paille. + +Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le +tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit +dont son chien s'était rendu coupable. + +Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le +garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se +montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit +avec force détails plus ou moins techniques et vaguement +grotesques les ébats et évolutions du chien. + +«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre +minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois +cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée +transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous +les forestiers présents. + +Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, +puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre; +heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc. + +Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son +tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas +l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, +député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers +généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants +réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et +électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, +il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était +recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton +s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du +procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de +chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne +devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, +des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et +gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie +républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une +situation. + +Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne +traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de +l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, +particulièrement soignée. + +Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide +magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de +son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux +gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de +Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, +et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, +décrets, arrêtés et règlements en vigueur. + +Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans +ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, +d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce +les plus grandes et les plus éclatantes vérités. + +--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces +salauds-là, on n'est jamais les plus forts! + +Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore: + +--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça +qu'une jambe cassée! + + + +CHAPITRE IV + +La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne +lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le +budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier +procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours, +nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, +lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, +entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très +profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter. + +Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les +plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne +reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste +titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès +et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider +le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux +pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire +sourd que celui qui ne veut pas entendre. + +--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui +qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé +une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis +pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à +personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à +vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui +gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser +procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de +la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus +pour t'être prise de bec avec la femme de Castor? + +Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures +et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la +réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par +malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier +coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de +coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois. + +On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans +autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce +régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses +besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le +détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le +revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui +permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on +interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation +chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de +chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son +cerveau. + +Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles +crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en +place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il +donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à +quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin +que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit +toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt. + +Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre +coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de +Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les +ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot. + +Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son +zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire +brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait +d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de +cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi +gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très +intelligente, de mammifères domestiques. + +Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut: +il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand +chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme +beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et +faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à +le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose +facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans +hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. +L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut; +viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain +qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu +grossier. + +Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses +yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de +dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?» + +S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, +il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne +suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de +pain.» + +Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa +vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez +pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui +s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la +poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore +bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de +foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un +jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler +haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous +ses pattes de derrière. + +Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et +vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment: + +--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien? + +--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous +voir mon chien? + +--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien. + +--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien +est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien +élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des +grossiers et à des malappris. + +--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous +auriez du mal de l'exhiber. + +--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le +verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez +pas le droit d'entrer chez moi. + +--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais +je vais requérir le maire et nous allons bien voir. + +Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au +nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez +Lisée. + +Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et +Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise. + +Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne +cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer +quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que +pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému. + +--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez +voir, ce n'est pas de ma faute. + +--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir. +Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas +chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au +sentier de Bêche. + +--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée. + +--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et +vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis +la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû +recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et +faire mon service. + +Presque au même instant, Miraut lançait. + +Roy ricana: + +--Vous l'entendez, vous ne nierez plus. + +--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà +tout. + +--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en +allant. + +Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle +apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée, +elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison. + +--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle. + +Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent, +s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur. + +Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une +valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme +d'argent, mais de chercher à le vendre. + +--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous +n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous +tombera dessus: il nous ruinera. + +La chose était grave. + +Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec +un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il +lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa +marche et empêchait sa course. + +Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi +la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du +côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut +s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler +l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se +constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut +par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se +passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et +l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des +souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la +chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à +le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête +de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux +heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien +dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui +tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune +levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse +mouvementée. + +Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement, +pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier; +troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré +leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui +s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais +leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant +entendu Miraut. + +Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le +ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le +chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête +terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche +amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle +somme. + +Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il +faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé +pour payer les frais. + +Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement +joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien +et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et +gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête +et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser +faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire +lui-même. + +On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. +Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le +confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, +pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui +remettant une nouvelle entrave. + +Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus +minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous +a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, +il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme +une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, +ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes +étaient en tournée du côté de Longeverne. + +Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le +ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un +malfaiteur de grand chemin. + +--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là, +eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien +aurait bien pu crever où il était. + +Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son +entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait +attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. +Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion, +pincé. + +--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de +vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette +déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne +foi et de l'honnêteté de Lisée. + +Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La +Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans +l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle +traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant +qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire +mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être +aussi bête et bien d'autres choses encore. + +--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il +dise à son ami que Miraut est à vendre. + +Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit +immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se +garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et +les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. +Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas +recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait +l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait +probablement changé d'avis à ce sujet. + +Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du +Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et +demanda sa maison. + +Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda +nettement le but de sa visite. + +--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre. + +Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas +encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses +lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, +protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son +intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une +décision prise un peu trop à la légère. + +Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir +l'orage et se prépara à tenir tête. + +--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier +procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être; +nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes; +nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu +conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères! + +--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin +d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie +pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se +ficheront de moi quand je serai mort. + +--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de +privations. + +L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible +qu'il provoquait en disant: + +--J'en offrirais un bon prix. + +--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents +francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière. + +--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous? +demanda-t-elle au visiteur. + +--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure +actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge, +et puis nous ne sommes pas à l'ouverture. + +--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion +d'atermoyer. + +--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre. +Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose. + +--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux +yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi! +Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la +vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que +ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que +les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils +nous ruineront jusqu'au dernier liard. + +--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur. + +Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il +se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait: + +--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire +entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon +cheval. + + + +CHAPITRE V + +--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse +déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche, +proposa la Guélotte. + +--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur. + +Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, +en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où +Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou. + +--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste. + +Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il +parla affectueusement. + +L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que +se porta d'instinct le regard du chien. + +Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se +contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux +tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper +de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa +litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé +différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur +la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement +l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée +restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il +se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant +les mains et lui parlant à sa manière. + +De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas +douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les +chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre +eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, +de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez +souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que +l'on voulait se dire et rien que ça. + +Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase +relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se +rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses +détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la +volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux +deux un pacte secret le concernant. + +Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se +contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la +tristesse et l'étonnement. + +Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les +sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa +froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. +Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le +croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le +sentir. + +--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui +s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val. + +Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les +bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à +accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons. + +Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus +aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, +de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. +Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa +Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, +les deux hommes se rendirent à l'auberge. + +--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna +Lisée. + +--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été +à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a +confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais +bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en +débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous +vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se +sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je +connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de +chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très +habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est +nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, +j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On +m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous +décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre +parler de le garder, et je suis venu. + +--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée. + +--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné +chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme +ne déteste pas les chiens. + +--Une si bonne bête! reprenait Lisée. + +Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un +morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et +désespéré, entamait l'éloge de son chien. + +--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il +est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir +l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois +qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr +que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, +pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des +doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui +font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il +faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne +vous le ramène pas. + +Et Lisée continuait: + +--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait +reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un +rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il +le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que +nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous +nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait +jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le +sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le +lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir +les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes +quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs +fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer +les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne, +une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce +qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, +monsieur Pitancet, il se fout du reste. + +--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes +s'habituent au changement. + +--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les +autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous +m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez +de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous +brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val. + +--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont +je lui donnerais un petit bout de temps en temps? + +--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il; +mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a +rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade +Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami +Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de +lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les +grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les +salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès +qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il +ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt +retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au +genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le +cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé +de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas, +malgré la distance, il se sauve et revient me voir. + +--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais +c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils +se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y +sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être +bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le +soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa +pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse +l'encourager à recommencer. + +--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j +ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est +vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas. + +--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la +voiture, décida M. Pitancet. + +Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur +la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées +contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes +terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour +lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à +lui. + +Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, +et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. +Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les +problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se +traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de +paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de +pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la +porte. + +Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de +l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de +Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son +de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de +douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit +sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête +allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément +encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage +aux deux hommes. + +Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la +physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête +ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se +sentit sacrifié et perdu. + +Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il +craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les +coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus +cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre +à grands coups le coeur du chien. + +--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet; +viens près de moi, voyons! + +Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête +pour cacher son émotion. + +--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de +grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien! + +Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout +de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de +quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta +sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au +dehors: + +--Viens, mon petit! + +Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de +ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits +abois tendres et tristes. + +Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et +longuement l'embrassa et lui parla: + +--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous! + +La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de +Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de +chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il +trouvait un pouce carré de chair. + +--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas +tant. + +--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et +je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, +emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger +plus longtemps les adieux. + +--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte. + +Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se +taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que +par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et +défaire le marché. + +On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa +obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, +il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les +tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de +toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre. + +--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière. + +Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et +crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté. + +--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M. +Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je +prendrai par la route du village et vous par le verger. + +Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la +laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait. + +--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il. + +Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il +vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se +tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier +du clos. + +Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit +l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le +saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins +d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de +faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le +prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter +comme un enfant. + +Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège, +Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la +corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au +porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le +premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant +malencontreusement sous les roues. + +Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée +durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait +en lui parlant. + +Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les +adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son +cheval. + +Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne +répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant +stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de +malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de +vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément. + +Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui +commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant +sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. +Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée +pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne +connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne +criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et +tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne. + +--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une +sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? + +Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de +pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis +qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait +les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour +oublier un peu son chagrin. + + + +CHAPITRE VI + +Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient +Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val. + +Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un +milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans +résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau +maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, +ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la +cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres +pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le +tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée, +l'air de la maison. + +Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont +naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont +habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais +Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine +par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et +revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa +un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe. + +Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse +et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le +bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air +dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte. + +--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer; +tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens +ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne. + +C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement +préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût, +très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite +s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le +décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait +tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son +intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les +mâchant. + +--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien +caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas? + +M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore +guère Miraut. + +Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, +tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce +seul but: retourner à Longeverne. + +Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte +accoutumée, un besoin pressant. + +--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se +soulagera tant qu'il voudra. + +Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie. + +«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là», +pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après +avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête. + +Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour +l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point +laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea +abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou +prou, la vessie des chiens étant inépuisable. + +M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais +décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté +et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui +lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne +pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans +relever vivement la tête et écouter avec attention. + +--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau +maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille, +j'aurai l'oeil et le bon! + +Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer +à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à +eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la +salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient +avec leurs chambres respectives. + +En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant +faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait +leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la +juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi +partir tout de même.» + +Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir. + +Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait +minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue +des portes et fenêtres de la maison. + +De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il +passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne, +jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, +étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et +Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il +n'arriva point à en pénétrer le secret. + +Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les +ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la +veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la +dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, +tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit. + +M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut +remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas +plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup +plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout +particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe. + +Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait +avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur +place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de +l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout +attendri. + +--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme. + +Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au +collier du chien, ils sortirent tous deux. + +Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il +était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, +ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à +hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin +filer où il voudrait. + +Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut. + +Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort +jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays +tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière +jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et +fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des +torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, +avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant +l'horizon. + +Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à +Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le +maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, +écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait +déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu. + +Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres +chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui +aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient; +sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais +cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni +vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune +notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il +les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages +et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du +pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et +bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui +étaient étrangers. + +Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout +recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur +logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies +des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par +canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, +les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa +tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles +notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était +son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il +devait y retourner. + +Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en +discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne +l'écoutait pas, il continuait ses réflexions. + +Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au +point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût +été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais +connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux +bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un +maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les +capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il +s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il +avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises +logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et +rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et +de son instinct de chien! + +Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser +sa volonté. + +Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du +côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et +regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans +doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette +tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à +son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron. + +Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de +front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par +ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper +ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans +l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, +pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement. + +Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit +partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le +long de la rivière et au bord du bois. + +Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout, +regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des +choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et +petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui +faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le +confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte. + +Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la +gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on +partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après +huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de +le voir repartir et le libéra de l'attache. + +Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut +avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre +velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et +rattrapé. + +Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il +resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il +le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua +deux jours cette comédie. + +Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ +après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser, +demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons. + +Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison, +mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on +l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les +yeux. + +Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette +posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui +affirmer: + +--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à +Longeverne. + +Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant +tout droit le chemin de son village. + +Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya +point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet +suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au +vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt +au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain. + +Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était +un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait +pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et +n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle +ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et +particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute +l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un +dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, +d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, +puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et +précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la +réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection +que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi. + +Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné +qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de +jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si +vite. + +La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les +animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait +comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la +passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les +désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte +rien, même aux meilleurs fusils. + +Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre +d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que +c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète, +de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct +et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture +verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de +la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours +si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux. + +Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments +sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du +soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser +son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône. + +Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à +l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant +un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi, +tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait +les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût +hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu +craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent +pu se ressentir fortement. + +Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le +braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins +qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un +peu le bas de sa levée de grange. + +Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et +poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à +coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux +pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un +aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, +roucoulait à ses oreilles. + +Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme +électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna. + +Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait, +l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa +peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et +lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et +entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui +dire que ces mots d'enfant ou de mère: + +--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je +savais bien que tu reviendrais! C'est toi! + + + +CHAPITRE VII + +Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient +pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le +jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la +fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut +à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. +Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus +rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, +le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient +toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une +haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce +retour et de la joie non dissimulée de Lisée. + +Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et +redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la +maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui +et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son +acquéreur. + +Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du +poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours +réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles. + +Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du +moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de +la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du +Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui +fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par +politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne +gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, +il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa +brutalement en disant: + +--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne? + +Et s'adressant à son mari: + +--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis +à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande +ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme +des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec +cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le +chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais. + +--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas... +et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce +chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne +veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours +obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut +pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder. + +--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le +plus tôt possible, exigea la patronne. + +--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il +s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le +prévenir. + +--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il +allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui +écoperions. + +--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus +tout simplement. + +Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait +de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait +la côte avec son cheval et sa voiture. + +Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom +de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très +inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié, +qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé, +ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au +foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le +plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, +vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun +à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée. + +Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur +conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte, +soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet +d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et +accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le +chasseur qui allait se coucher. + +Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le +chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir +les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du +territoire de Longeverne. + +Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées +précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de +Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de +mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée +de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se +sépara tout tristes. + +Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique +de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et +s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait, +disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible +aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux +chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé +leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique +avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et +toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et +profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des +frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de +langue et l'on se trouvait heureux tout simplement. + +Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une +matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait +faire un tour par le village ou dans les champs. + +Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite, +pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne +connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le +pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse. + +De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un +refuge, il se précipita vers Lisée. + +À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant +le bonjour à la Guélotte, retentit. + +--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le +crâne de son ami. + +L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif +mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter +la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant +pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, +étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui +semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec +nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le +caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa +fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de +sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, +reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les +doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son +sort. + +Miraut avait son idée. + +Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute +d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui, +l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, +avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où +il se disposa à se cacher habilement. + +Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force +régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de +trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne +d'acier pour attacher le chien. + +Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point. +Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son +tour, mais il ne parut pas davantage. + +--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a +pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise. + +On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à +l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de +Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni +n'accourut. + +--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque +part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la +maison. + +Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours +pas retrouver le chien. + +--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte. + +La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins +accessibles: Miraut n'y était pas. + +--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la +Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son +mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à +l'heure? demanda-t-elle. + +--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour +prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté +un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende. + +--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il +n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier. + +Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au +contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par +exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de +lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé +de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection +des ouvertures qui n'amena rien de nouveau. + +À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous +les coins et recoins l'écurie et la remise. + +On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous, +on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda +entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les +portes: nulle part on ne trouva trace de son passage. + +Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on +bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins; +tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui +n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien +y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de +vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles +hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur +contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très +antiques et sans aucune valeur. + +--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous, +disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment +aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer +un passage. + +Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis +à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la +dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit +bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au +prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger, +s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement, +plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs +point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était +pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet +et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le +déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil +impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait +lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre +n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se +débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré +d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les +rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez +Philomen. + +Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul, +abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont +l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de +sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la +chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut +bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la +route du Val. + +Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut +un geste d'accablement. + +--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y +faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que +les hommes sont lâches et les femmes mauvaises! + +--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit +Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami. + +--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me +faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre. + +À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant +Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant: +peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout +retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire +des procès-verbaux et la surprise de la vente. + +En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée, +car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait +dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder. + +«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il +pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui +manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque +part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de +malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me +tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.» + +Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait +assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à +pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait +là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander +lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en +était encore temps, ses services. + +Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était +cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au +coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout +maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir +de nouveau à Longeverne. + +Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher +de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en +démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un +sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il +serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de +son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que +coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait +qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il +pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en +empêcher. + +Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula +l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait +chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant +qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au +jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira +la laisse et le laissa libre dans la maison. + + + +CHAPITRE VIII + +Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint +revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque +aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que +lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne +deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans +la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du +premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait +immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa +voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un +peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant +légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de +voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la +chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là. + +À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la +Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était +caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou +d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la +maison et de ne pas avoir visage de bois. + +Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait +pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. +Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut +Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte. + +En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il +put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. +Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde, +Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque +M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit +toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, +ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il +éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de +raison de finir. + +--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en +saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant +de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes +avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut +en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il +lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison: +promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, +vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. +Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour +l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse +continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était +ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le +marché. + +La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières +paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M. +Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et +peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés +pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le +dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la +maison. Ce fut elle qui fit la réponse: + +--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus +raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la +crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour +nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne +le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages +et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra +toujours. + +--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous. + +--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et +certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma +cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh! +sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels +endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en +désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie +andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai +bien à lui faire entendre raison. + +Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer +son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait +son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger +pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde +douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet +qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne +trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans +le battre. + +M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le +chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et +finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces +petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et +déjà à recommencer à la première occasion. + +Cette occasion ne tarda guère. + +Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet +fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir +recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser +s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de +casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à +Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le +revoir. + +Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son +maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence +de l'ennemie. + +--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le +reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de +la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le +prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste! +fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la +direction de Miraut. + +--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil; +va-t'en! + +Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces +injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il +resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et +demander des précisions. + +--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur +lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien, +ne disait rien pour le défendre. + +À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau, +Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec +étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de +Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin. + +Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas +une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil +de son côté. + +Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de +la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi +agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait +portes closes. + +--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser +coucher dehors. + +--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il +remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le +droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur. + +C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui +qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus, +lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis +de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher. + +Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya +longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que +pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. +Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, +elle le trouva couché sur la levée de grange. + +Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, +s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la +même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et +quand même être recueilli. + +Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous +ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il +regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et +lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je +aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait +pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la +cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements +d'épaule méprisants de sa femme. + +Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, +demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le +village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, +et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de +souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis +qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et +s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs +yeux. + +M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, +bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le +second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir +accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, +elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive +malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.» + +Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi +que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses +recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un +souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. +Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de +sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les +lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que +son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne +lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était +crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine +craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les +gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et +marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un +infirme ou un petit vieux. + +Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était +au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage +ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à +l'abandon. + +«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant +Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était +facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de +manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi +pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille +puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas +peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en +reste pas moins un fameux trotteur.» + +--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais +dû le vendre, ajoutait-il. + +Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout +de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une +tentative encore et une suprême démarche. + +Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le +laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait +intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa +promesse. + +D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le +caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer +et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un +geste qui lui interdisait d'approcher davantage. + +Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un +immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent +pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour +atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le +gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière +et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes +flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, +derrière les maisons. + +Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore +ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée +revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému +d'une espérance. + +Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui +n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son +sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut. + +--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des +cailloux. + +Et l'homme laissa faire. + +Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à +attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner +au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne +voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts +qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à +d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue +basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte +où il s'arrêta. + +Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre +pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au +perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait +fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à +Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à +Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué. + +Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y +répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment +lugubre et désespéré. + + + +CHAPITRE IX + +En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de +rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un +juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce +de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais +incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense +douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée +qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son +attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la +pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans +mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le +vin. + +--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans +la salle de débit. + +--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua +l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. +On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes. + +--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter +une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa +rage et sa douleur. + +Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple +chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une +chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de +buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent +point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou +trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus +loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut +pour l'apaiser. + +Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré +que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il +en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout, +l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme +un damné. + +Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne +s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé +qu'il était par ses pensées. + +--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus +bonjour aux amis? + +Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé, +son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut +pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en +mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur. + +--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il. + +--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie +aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus +d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout +apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait +là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit +qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me +sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec +sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a +dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous +sommes venus directement te retrouver. + +--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous +l'avez entendu? + +--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi +ne pas nous avoir prévenus? + +--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé +qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la +misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé; +mais, mes vieux, si c'était à refaire... + +--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu! +n'être pas venu me voir? + +--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet +imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est +tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que +j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé +faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle +ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre. + +--L'autre ne vient pas la rechercher? + +--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux +Miraut! + +--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en +ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin +aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça! + +--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser. + +--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de +son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si +tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des +loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète +pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu +pourras. + +--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée. +Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci! + +--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros. + +--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir. + +--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton +particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous. + +Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de +concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans +un sac. + +Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les +yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant: + +--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la +maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires. + +--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres. + +Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit +brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était +appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou. + +--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant +repasser, l'instrument d'appel à la main. + +--Ça ne te regarde pas! + +--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la +rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et +elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien... + +--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et +vivement! continua Lisée. + +--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de +colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage. + +--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien! +je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le +maître ici. + +Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il +l'écarta. + +--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se +précipitant, griffes dardées sur lui. + +--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non! +Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés, +moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire +blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans; +ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que +je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien! +nous allons voir. + +Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une +calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit +le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant +que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de +vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles +et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, +abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des +bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin +qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le +voulait. + +--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une +telle danse. + +--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle. + +Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre +haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini +et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait... + +--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire +ton paquet! + +Et il sortit, la corne à la main. + +À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela +un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta +net dans son hurlement. + +Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la +voix de Lisée criait presque aussitôt: + +--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite! + +Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et +apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après +tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, +demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore +une embûche. + +--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main, +geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse. + +Miraut ne pouvait plus douter. + +Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et +pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui +lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, +lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, +comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire +toute sa joie, tout son bonheur. + +Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour +sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le +gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du +clos. + +Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la +volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au +richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui +avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou +moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, +qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne +bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, +que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un +autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait +mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, +lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs +que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut. + +Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux +aussi, mais il revint de nouveau à son maître. + +--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser +jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un +instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis. + +Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son +ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, +de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et +réconfortante gamelle de soupe. + +Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha +à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis +regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il +ne l'abandonnât. + +--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est +fini maintenant, nous ne nous quitterons plus. + +Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques +instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le +caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à +ce qu'il eût fini. + +Les trois témoins étaient très émus. + +--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire +une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme +aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup. + +--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout +seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon +ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de +ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu +verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une +pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la +foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre. + +On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de +s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres +et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave, +toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles +poussiéreuses. + +--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il. + +Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les +intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de +Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement +ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et +des couennes de fromage. + +On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient +bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui +pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on +connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres +surtout, des lièvres que tout le monde voyait. + +--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas +malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a +guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable, +mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire +et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur +d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait +penser à ma pauvre Bellone. + +--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé; +le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est +moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul +fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et +sur Rocfontaine. + +--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la +chose? + +--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout +simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas +m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne +qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai +jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je +n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir +des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai +fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais, +je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne +pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la +première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique +et les coups de chaussons! + +--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis. + +--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de +ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp! +Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien +tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me +débarrasse de sa sale gueule. + +--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce +soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire +comprendre... + +--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui +faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale +bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra +et te payer les prunes à Noël. + +--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par +s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père +Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont +pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je +te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire +dresser contravention pour courir les lièvres sans toi. + +--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous +ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi. + +--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa +femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main +posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé, +comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à +partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici +et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne +seront pas contents! + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse +by Louis Pergaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + +***** This file should be named 14397-8.txt or 14397-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14397/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/14397-8.zip b/14397-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e10dd44 --- /dev/null +++ b/14397-8.zip diff --git a/14397-h.zip b/14397-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf74658 --- /dev/null +++ b/14397-h.zip diff --git a/14397-h/14397-h.htm b/14397-h/14397-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8d479d6 --- /dev/null +++ b/14397-h/14397-h.htm @@ -0,0 +1,9190 @@ +<?xml version="1.0" encoding="iso-8859-1"?> +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html lang="fr"> +<head> +<title>LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</title> +<style type="text/css"> +/* <![CDATA[ */ +body { font-family: Georgia, "New Century Schoolbook", Times, serif; + margin-left: 5ex; margin-right: 10ex; } +.booktitle { font-size: xx-large; text-align: center;} +.subtitle { font-size: x-large; text-align: center;} +.author { font-size: large; text-align: center;} +.publish { text-align: center;} +.right { text-align: right; } +.left { text-align: left; } +.justify { text-align: justify; } +.center { text-align: center; } +p.justify { text-indent: 3ex; } +img { display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; } +.toc { border-left: 1ex solid green; padding-left: 3ex; margin-left: +1ex; } +/* ]]> */ +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse + +Author: Louis Pergaud + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<p class="booktitle">LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</p> +<p class="author">Louis Pergaud</p> +<p class="publish">Publication en 1913</p> +<p class="center"><img alt="" width="239" height="359" +src="img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg"/></p> +<p> </p> +<p> </p><h2>Table des matières</h2> +<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>PREMIÈRE +PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_2"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_3"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_4"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_5"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_6"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_7"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_8"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_9"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_10"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li> +<li><a href="#toc_11"><strong>CHAPITRE X</strong></a></li> +<li><a href="#toc_12"><strong>CHAPITRE XI</strong></a></li></ul> +</li> +<li><a href="#toc_13"><strong>DEUXIÈME PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_14"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_15"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_16"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_17"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_18"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_19"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_20"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_21"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_22"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul> +</li> +<li><a href="#toc_23"><strong>TROISIÈME PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_24"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_25"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_26"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_27"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_28"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_29"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_30"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_31"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_32"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul> +</li></ul> +<p class="center">Je dédie ce livre<br /> +à tous ceux qui aiment les chiens<br /> +et particulièrement<br /> +à mon excellent ami<br /> +PAUL LÉAUTAUD<br /> +ROMANCIER RARISSIME<br /> +CHRONIQUEUR SAVOUREUX<br /> +PROVIDENCE DES CHATS PERDUS<br /> +DES CHIENS ERRANTS<br /> +ET DES GEAIS BORGNES<br /> +BIEN CORDIALEMENT<br /> +L.P.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>PREMIÈRE +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le +braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le revers du coteau +dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses +contours, la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. +La nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision +d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, pour +vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante qui sortait +par les soupiraux du poêle et laissait flotter par toute la pièce un +grand mystère paisible et calme où les choses semblaient sommeiller.</p> +<p class="justify">Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses +charnières, la mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement ; une +lumière jaune, faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des +meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse +historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son +tic-tac régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût +seule :</p> +<p class="justify">— Huit heures ! grand Dieu ! et +il n'est pas là ! Le « goûilland »<a name="fr_1" +href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a> !… Je gagerais qu'il s'est +saoulé ! Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur au petit +cochon !</p> +<p class="justify">Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant +les causes de ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses :</p> +<p class="justify">— S'il s'est mis à boire en arrivant +là-bas, avant d'avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable +de laper complètement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah ! +j'aurais bien dû aller avec lui ! Pourvu qu'il ne fasse pas +d'autres bêtises ! Un homme plein, ça fait n'importe quoi ! +S'il était battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramassé ! +Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon ? Avec ça qu'il est déjà +si bien vu depuis son dernier procès-verbal ! Je lui ai toujours +dit aussi qu'avec sa sacrée sale chasse, il arriverait bien un jour ou +l'autre à se faire foutre en prison et à nous mettre sur la paille. +Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il +avait bien juré que c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais +plus ! Oh ! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans +quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le +saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus +comme chat sur braise quand on lui aura « enseigné un +lièvre ». Dire que nous en avons été pour plus de cinquante francs +avec les frais ! Dix beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner +à ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des +pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu ! pourvu qu'il n'ait +pas bu les sous du cochon ! Si j'allais voir chez Philomen ? +Lui, était à la foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés ; +peut-être pourraient-ils me dire quelque chose.</p> +<p class="justify">Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que +si, d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort +mauvaise cette démarche, mènerait le « raffut », jurerait les +milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea plus +prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.</p> +<p class="justify">Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme +des yeux malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et +jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une marmite où +cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre un +roulement semi-métallique, comme un appel infernal. La chatte, Mique, +s'étira sur son coussin au bout du canapé, fit un énorme dos bossu, +bâilla en ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches en +devant, s'étira du devant puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux +mi-clos, la queue soigneusement ramenée devant ses pattes.</p> +<p class="justify">La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du +fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue +d'enfant. La colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension +et le doute.</p> +<p class="justify">— Grand goûilland ! grand +soulaud ! grand cochon ! monologuait-elle à mi-voix.</p> +<p class="justify">L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui +faisait oublier toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires +de gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par une +bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle avait à +lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille +de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à cache-cache +avec l'insaisissable présent, tandis qu'au-dessus du nombril de verre de +la caisse pansue, le profil impassible de Gambetta se découpait dans une +couronne de larges lettres : « Le cléricalisme, voilà +l'ennemi ! » Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon républicain, +avait mis ce portrait là, bien en évidence, pour faire enrager le curé +lorsque d'aventure ce vieux brave homme, avec qui il était d'ailleurs au +mieux, venait l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses +devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.</p> +<p class="justify">Les aiguilles tournaient ! Neuf heures et +demie ! Tous les foiriers étaient rentrés !</p> +<p class="justify">Pas de Lisée !</p> +<p class="justify">La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en +cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit +calme, aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se +déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.</p> +<p class="justify">Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de +colère, poussa même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le +lourd verrou d'acier.</p> +<p class="justify">— Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un +peu, grande charogne ! ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à +l'heure !</p> +<p class="justify">Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, +comme énervé lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant +entre le plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la +Mique de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et +flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce bruit +familier et sachant par expérience que celles-là étaient, pour l'heure +du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante +et son air de sphinx.</p> +<p class="justify">Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient +derrière le poêle.</p> +<p class="justify">— Il va faire du temps demain, pour sûr, +prophétisa la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou +de la bise ; chaque fois que nos « rattes » bougent, ça +ne manque jamais. Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas. +Jésus ! Qu'il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des maris +ivrognes. Pourvu tout de même qu'il ne lui soit pas arrivé +malheur ! S'il fallait encore le soigner !… aller au +médecin, au pharmacien, dépenser des sous !… Et s'il s'est +laissé enfiler un mauvais cochon, une « murie » qui ait +mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur des sales bêtes qui +ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent pas.</p> +<p class="justify">Un coup de poing dans la porte interrompit son +soliloque et la fit tressauter.</p> +<p class="justify">— Mon Dieu ! et moi qui ai mis le +verrou ! S'il entend quand je le retirerai, qu'est-ce qu'il va +dire, surtout s'il est saoul ? Je vais gueuler avant lui.</p> +<p class="justify">Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira +silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.</p> +<p class="justify">Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils +apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait +charger sur leur voiture et, par la même occasion, venaient voir le +petit cochon que le patron devait ramener.</p> +<p class="justify">— Comment, Lisée n'est pas entrée ! +s'exclama l'homme.</p> +<p class="justify">— Non, répondit la Guélotte, très +inquiète ; mais où l'as-tu laissé là-bas à Rocfontaine ? Quand +l'avez-vous quitté ?</p> +<p class="justify">— Ma foi, reprit Philomen, si je ne me +trompe, je crois bien que c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous +avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de +la chasse, naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce +sacré Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah ! +on a beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous vanter, +on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne voulait pas +croire que Lisée ne chassait plus.</p> +<p class="justify">« — Si c'était pas toi qui me le dises, +là, en chair et en os, que t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je +pourrais pas me le figurer.</p> +<p class="justify">« — Qu'est-ce que tu veux ! +s'excusait Lisée. J'étais pris ; les gendarmes et le brigadier +forestier Martet m'avaient à l'œil ; je me connais, j'aurais +pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement repincé. Alors, tu vois le +tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à verser pour +conserver la « kisse » et la vieille à la maison qui râle que +je nous ficherais sur la paille. J'ai tout bazardé.</p> +<p class="justify">« — Sacré nom de Dieu : reprenait +Pépé, j'aurais jamais eu ce courage-là, moi ! c'est les lièvres de +Longeverne qui doivent rien rigoler !</p> +<p class="justify">« — Ah ! mon vieux, m'en reparle pas, +ça me fait trop mal au cœur.</p> +<p class="justify">« Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, +je les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de foire acheter +une mère brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux +heures je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton +homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là et +qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que c'était pour +le cochon ; mais j'avais plus le temps d'attendre et on s'en est +revenu à Longeverne les deux, la vieille.</p> +<p class="justify">— Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu +l'as quitté ? s'inquiéta la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Oh ! ça non ! j'en suis sûr. +Il n'était pas à jeun, bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais, +pour dire qu'il était saoul, non, on ne peut pas dire qu'il était +saoul !</p> +<p class="justify">— C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait +encore fait des bêtises.</p> +<p class="justify">— Quoi ! Quelles bêtises veux-tu +qu'il fasse ?</p> +<p class="justify">— Sait-on ? Les hommes +saouls !… Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans +doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une tasse de café ou une +goutte ?</p> +<p class="justify">— On prendra une petite larme, histoire de +trinquer.</p> +<p class="justify">La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de +la Mique qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon +sur une chaise.</p> +<p class="justify">Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le +fourneau contre le dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de +pantalon une vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant +son tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son +brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux allumettes de +contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en frotta une contre +sa cuisse, et alluma, affirmant son profond mépris du fisc :</p> +<p class="justify">— Vive la régie de Vercel ! Si on +n'avait pas celles-là pour enflammer celles du gouvernement, on pourrait +bien se brosser pour avoir du feu.</p> +<p class="justify">Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon +dont pondaient les poussines de la Guélotte et du nombre de petits +qu'avait fait sa grosse mère lapine.</p> +<p class="justify">Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. +Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde +monotone, rien ne bougeait au dehors.</p> +<p class="justify">Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, +excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.</p> +<p class="justify">Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit +définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de dix heures +sonnèrent, et Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se +leva.</p> +<p class="justify">— Dix heures ! s'exclama-t-il. +Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut bien foutre ? Allons, il est +temps d'aller au lit. Demain, la charrue nous attend : nous avons +une « planche » à lever et le travail ne se fait pas tout +seul ; mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton petit +cochon.</p> +<p class="justify">— Vous en verrez deux, répondit la +Guélotte en qui remontait la colère, le petit et le gros qui doit +ramener l'autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus cochon +des deux. Ah ! le goûilland, le salaud, sa sale bête !</p> +<p class="justify">Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, +elle entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives +violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer de +jour…</p> +<p class="justify">Une heure se traîna encore, puis une demie.</p> +<p class="justify">La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait +essayé de dormir, mais c'était bien impossible ; alors elle s'était +relevée, puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la +porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de compte, +résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en poussant +des monosyllabes qui en disaient long sur la façon dont elle se +préparait à accueillir le retour de son homme.</p> +<p class="justify">Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé +du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer +l'entrée du maître.</p> +<p class="justify">Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement +saoul, s'encadra dans le chambranle.</p> +<p class="justify">Il ne ramenait point de petit cochon, mais une +bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un fusil +Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main droite, il tenait une +cordelette au bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois +tirait de toutes ses forces vers les marmites.</p> +<p class="justify">— Ici, Miraut ! nom de Dieu ! +ici, sacrée petite rosse ! T'es pas pus pressé que moi ! +bégayait Lisée, la langue pâteuse.</p> +<p class="justify">— Et le petit cochon ?</p> +<p class="justify">— J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais +tu vois, j'ai retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus +longtemps, cette comédie ! Lisée qui ne chasse plus ! allons +donc !</p> +<p class="justify">La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une +statue, fixait tour à tour son homme et le chien.</p> +<p class="justify">— Fais à manger à cette bête, commanda +Lisée ; tu vois bien qu'elle a faim !</p> +<p class="justify">— Et les sous ? décrocha enfin la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— Pisque j'te dis que j'ai racheté un +fusil et un chien !</p> +<p class="justify">— Oh ! mon Dieu ! mon +Dieu ! Doux Jésus, ayez pitié de nous ! râla la femme en se +tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil ivrogne ! Nous +serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur la +paille !</p> +<p class="justify">— Assez ! assez ! nom de +Dieu ! ou je refous le camp ! menaça Lisée.</p> +<p class="justify">— Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras +cet hiver, puisque tu as déjà tout bu aujourd'hui les sous du +ménage ; qu'est-ce que je boirai, moi ?</p> +<p class="justify">— Tu te téteras, répliqua Lisée, +philosophe.</p> +<p class="justify">— Ah oui ! tu peux bien plaisanter, +grand voyou, grande gouape, grand saligaud ! Point de cochon, point +de lard ; point de jambon, point de saucisses. Tu mangeras ton pain +sec, grand mandrin !</p> +<p class="justify">Cette réception n'était pas tout à fait du goût de +Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et de ces +prophéties.</p> +<p class="justify">L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux +sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui +fit bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton ne +laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient suivre.</p> +<p class="justify">— Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec +mon pain ? continua-t-elle, gourmande.</p> +<p class="justify">— Tu mangeras de la m…, nom de +Dieu !… tonna-t-il.</p> +<p class="justify">La Guélotte se tut.</p> +<p class="justify">— Fais à manger à cette bête et +vivement !</p> +<p class="justify">— Sale « viôce »<a name="fr_2" +href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, ragea la femme, en bousculant le +chien.</p> +<p class="justify">Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de +Lisée.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>CHAPITRE II</strong></h2> +<p class="justify">La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps +que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.</p> +<p class="justify">Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé +une petite terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la +relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle encore +épais les petits chats endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et +de ces deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n'avait aucune +raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à côté d'eux et +s'endormit.</p> +<p class="justify">La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant +qu'elle ne connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre +pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense +intérêt ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en +s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible : elle +augura bien de sa jeunesse ; sa maternité généreuse pouvait +s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes minets, ne +leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il était, elle +connaissait sa race, elle l'adopta.</p> +<p class="justify">Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du +trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis +et Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir bien +flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se +réveilla point pour autant et continua de reposer en paix entre ses deux +frères adoptifs.</p> +<p class="justify">Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son +pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle +fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la grange +et dans les hangars de la maison.</p> +<p class="justify">Lisée mangea à même dans la soupière la potée de +soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un +chanteau de pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un +demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se +déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant comme +un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du sommeil des +justes.</p> +<p class="justify">Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se +coucher seule dans le lit de la chambre haute.</p> +<p class="justify">Au réveil, la situation restait, naturellement, fort +tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi +sans consulter sa femme ; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, +c'était évidemment osé, enfin ! … d'autant plus que rien ne +le pressait de se reprocurer un fusil et un chien ! oh ! +quoique ! … Et puis, zut ! il fallait tout de même, un +jour ou l'autre, qu'il retrouvât l'argent nécessaire à ce rachat +indispensable. Donc, un peu plus tôt ou un peu plus tard ! +…</p> +<p class="justify">Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se +sentait fautif.</p> +<p class="justify">La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.</p> +<p class="justify">Dès le premier coup de l'angélus, debout en même +temps que ses poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle +où Lisée, pour temporiser, fit semblant de dormir encore.</p> +<p class="justify">Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer +ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien +forcé d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air +digne et sévère pour en imposer à sa vieille.</p> +<p class="justify">L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer +la scène de la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y +pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la main +leste ; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait +l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle dépassait +certaines limites qui n'avaient, hélas ! rien de fixe, de recevoir +une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups de pied au +derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que braconnier comme +charbonnier est maître en sa baraque, que c'est le mari qui est fait +pour porter la culotte, et que l'homme, nom de Dieu ! c'est +l'homme ! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, à vrai dire, +prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à la critique, car, +durant la nuit, pris de besoins pressants, il s'était soulagé +abondamment et de toutes façons. Une borne odorante, et d'une taille +magnifique pour un tel animal, se dressait devant le pied du buffet, et +une superbe rigole, avec lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du +même buffet jusqu'à la porte de la cuisine.</p> +<p class="justify">En contemplant ce désastre, toute la colère de la +Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur +et rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au +chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier responsable dans +cette sale affaire :</p> +<p class="justify">— Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, +ta rosse, et comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une +écurie ici ! Ce n'était pas assez de nous ôter le pain de la bouche +pour l'acheter, il faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par +la maison.</p> +<p class="justify">— Hein ! quoi ? fit Lisée, comme +arraché à de graves réflexions.</p> +<p class="justify">— C'est de ta viôce que je parle, ta sale +charogne de chien ; ah ! je m'en vas te le balayer, moi, tu +vas voir !</p> +<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la +matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.</p> +<p class="justify">« Boui ! boui ! vouaou ! » +s'exclama plaintivement et en sautant de côté le petit chien, tandis que +ses deux camarades chats, subitement réveillés eux aussi, faisaient +leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en +montrant les dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les +bêtes de la chambrée.</p> +<p class="justify">— Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une +mauvaise foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr +qu'ils vont quitter la maison et nous serons dévorés par les +souris !</p> +<p class="justify">— Fous-moi la paix, nom de Dieu ! +répliqua Lisée, révolté d'une telle injustice et de tant de lâcheté, et +ne te venge pas sur une bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas +de sa faute, c'est de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la +cuisine entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise ; il +ne peut pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête +propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer : +c'était sûrement pour qu'on lui ouvre …</p> +<p class="justify">— Alors pourquoi ne l'as-tu pas +fait ?</p> +<p class="justify">— Pourquoi ? pourquoi ? est-ce +que je me souvenais ? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu +n'en sais rien. Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et +menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y +reprenne à toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête +gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans qu'il +y ait eu entre eux la moindre histoire ! Et tu viens me dire que +c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, espèce de +rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. Recommence que je te +dis ! recommence si tu as envie que je te +« bredouche ».</p> +<p class="justify">— Doux Jésus ! attesta la Guélotte, +être fichue à la porte de chez soi par un chien ! Cochon ! +marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d'une +fois !</p> +<p class="justify">Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans +dire mot, de manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés +cria sur le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les +jeunes chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé, +s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui mangeait des +épluchures derrière la chaise de son maître, dressa subitement son petit +mufle.</p> +<p class="justify">« Wrraou ! bou ! bou ! » +s'exclama-t-il d'un ton cependant encore timide et incertain.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que j'entends ? +interrogea Philomen, petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme +il l'avait promis, venait voir le cochon annoncé.</p> +<p class="justify">— Tiens, le voilà, le cochon, ragea la +Guélotte en désignant de l'œil son mari.</p> +<p class="justify">— T'as donc ramené un chien ? +questionna le chasseur, en tordant du pouce et de l'index sa forte +moustache blonde. Ben ! elle est bonne, celle-là. Il ne se gêne +pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien qu'il se sent chez +lui.</p> +<p class="justify">— Parbleu, elle est la maîtresse ici, +cette viôce-là, reprit la femme.</p> +<p class="justify">— On ne te demande pas la messe, à toi, +coupa Lisée. Viens ici, viens, mon petit Miraut !</p> +<p class="justify">— Sacrédié, mais c'est un tout beau ! +continua Philomen.</p> +<p class="justify">— Et intelligent, renchérit Lisée. Je +crois que ça fera un crâne chien ! C'est Pépé qui me l'a fait +avoir. Il vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure +porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu sais, un bon +corniau, un premier chien, un lanceur épatant.</p> +<p class="justify">— Quand les corniaux se mêlent d'être +bons, il n'y en a pas pour leur damer le pion.</p> +<p class="justify">— Viens faire voir ta gueugueule, mon +petit !</p> +<p class="justify">— oui, oui, une gueule noire, il est +robuste ; les dents sont bien plantées, l'oreille est double, +l'attache est nerveuse et il a l'os du crâne pointu, signe de race.</p> +<p class="justify">— Et regarde-moi ce fouet ! ajouta +Lisée ; hein, est-ce fin ! Ah ! oui, une belle bête.</p> +<p class="justify">— Une belle robe aussi, ma foi ! +blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c'est +rare !</p> +<p class="justify">— Et puis, il sera bon, tu sais, +sûrement ; ce sera le meilleur de la portée ! C'est la mère +elle-même qui l'a choisi ! Oui, quand la chienne a eu fait ses +petits, le gros, qui connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne +voulait lui laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la +cuisine pendant qu'il faisait transbahuter toute la petite famille sur +un sac dans la pièce voisine. Tu sais alors ce que font les +mères ?</p> +<p class="justify">— Je l'ai entendu dire.</p> +<p class="justify">— Quand elles retournent à leur niche et +qu'elles ne trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la +chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la retrouver.</p> +<p class="justify">— Si elles ont vite fait, à qui le +contes-tu ? Quand la Cybèle que j'avais avant ma Bellone avait +déballé et que je lui tuais tous ses petits, si je n'avais pas bien soin +de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les décrotter et +me les ramenait un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien +mieux, ma vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre +bas, elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont +avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des +douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a repris la +chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la +maison, elle est allée chercher ses deux chiots à l'endroit où elle les +avait déposés trois heures auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car +elle n'en pouvait ramener qu'un à la fois entre ses dents, pendu par la +peau du cou. L'un d'eux a péri, mais l'autre, faut croire qu'il était +costaud, a vécu et je l'ai élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de +Sancey, un bon suiveur.</p> +<p class="justify">— Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment +on reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de +préférence ?</p> +<p class="justify">— Oui, je me rappelle, attends +voir !</p> +<p class="justify">— Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai +dit qu'avait fait le gros, et les chiennes viennent les reprendre pour +les reporter à leur couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair +de ces braves bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs +nourrissons, mais bernique ; là, c'est comme au trou pour +passer : chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les +relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un après +l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le premier +qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça sera le +meilleur en tout, le chien sans tares, au nez excellent, au corps râblé +et fin, à la patte solide, un maître chien, quoi. C'est Miraut que la +chienne a repris le premier dans le tas. Voilà ce qui m'a décidé +définitivement. Je savais bien, au fond que j'avais toujours le temps de +retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous +les jours ; d'autant que le gros qui est un bon type et un vieux +copain à Pépé, un homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a +dit comme ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait :</p> +<p class="justify">« Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas +marchand de chiens, moi ! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un +chasseur qui en aurait « de besoin », toi ?</p> +<p class="justify">« — Jamais ! que j'ai répondu, mais, +la civilité…</p> +<p class="justify">« — Ta, ta, ta, tu paieras une bonne +bouteille et le premier lièvre qu'il te fera tuer, nous le boulotterons +ensemble, toi, Pépé et moi. C'est-y entendu ?</p> +<p class="justify">« — Vas-y ! que j'ai répliqué, et on +s'a serré la louche. Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour +ta gosse, pour s'acheter ce qu'elle voudra, « pasque » je vois +bien que ça lui fera mal au cœur de quitter son petit toutou. Mais +elle peut être tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien +soigné ; mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon +qui touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire +souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.</p> +<p class="justify">— Tu as foutrement raison, approuva +Philomen. Si j'avais connu le salaud qui, l'année passée, a fichu un +coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son coup de +fourche, moi, et avec usure.</p> +<p class="justify">— Éreinter une bête sans raisons, ou parce +qu'elle a lapé l'assiette d'un chat, ou gobé un œuf dans un nid, +c'est être trop brute ou trop lâche ! Si mon chien fait des +sottises, je suis solide pour les payer, j'ai jamais refusé de +rembourser les dégâts quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes +bêtes c'est la même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un +d'autre que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une +taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage pas, +s'ils la méritent ; seulement nous autres, on sait ce qu'on fait +quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un mauvais +coup.</p> +<p class="justify">— Voilà ! Si on buvait une goutte, +proposa Lisée. J't'ai pas seulement remercié de m'avoir ramené mon sac +de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content ?</p> +<p class="justify">— Oui, bien content, et tu sais que je ne +l'ai pas payée trop cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle +et ses agneaux ; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils +me repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la mère +de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.</p> +<p class="justify">— J'ai racheté le « Faucheux <a +name="fr_3" href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a> » du père Denis, il ne +peut plus chasser, lui ; c'est la vue qui baisse et les jambes qui +ne vont pas ; mais son flingot est presque neuf : les canons +sont solides, les batteries — écoute ! — sonnent comme +des clochettes d'argent et il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on +peut tirer de loin.</p> +<p class="justify">— Tu l'as payé cher ?</p> +<p class="justify">— Trente francs ! c'est pour rien. +Quand je songe que j'ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à +Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps autour de sa +ferme… sûrement il ne valait pas çui-là. Tu vois bien que ma +femme n'avait pas de raisons pour gueuler comme une poule qui a les +pattes dans de l'eau chaude.</p> +<p class="justify">— Ah ! les femmes !</p> +<p class="justify">— À la tienne ! mon vieux.</p> +<p class="justify">— À la tienne !</p> +<p class="justify">— Miraut, petit salaud, quand tu auras +fini de resiller mes savates !</p> +<p class="justify">— Ah ! il n'a pas fini de t'en +bouffer des chaussettes et des croquenots et des tire-jus, tu veux +encore entendre plus d'une chanson de ce côté-là.</p> +<p class="justify">— Je suis là pour répondre un peu, et puis +ça lui apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus +dessous. Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être +qu'elle rangera le reste !</p> +<p class="justify">— Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, +fourrer son nez dans mon linge ! menaça la Guélotte.</p> +<p class="justify">Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il +siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux +gambader sur leurs pas.</p> +<p class="justify">— Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, +je vais te montrer ton domaine maintenant ; nous allons partir au +bois faire quelques fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous +remettre d'aplomb quand on a la grosse tête.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">— Crois-tu, confia la Guélotte à sa +voisine, la grande Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent +partis, crois-tu que mon grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la +maison !</p> +<p class="justify">— Y a bien pitié à toi ! concéda +l'autre qui n'aimait guère que ses poules.</p> +<p class="justify">— Si encore on avait le moyen ! Mais +nous avons déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus ! +Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! et il va rechasser, reprendre des +permis, des actions ; dépenser des sous à acheter de la poudre, du +plomb, des fournitures de toutes sortes, et se faire repincer quand la +chasse sera fermée, « pasque », j'le connais, ce grand +mandrin-là, il ne pourra pas se tenir de braconner.</p> +<p class="justify">La grande Phémie qui était vieille fille et, selon +toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança +son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant sa +petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les événements ne +lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier +expérimentalement :</p> +<p class="justify">— Les hommes, c'est tous des +cochons !</p> +<p class="justify">Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et +émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes inspirées par +l'annonce du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.</p> +<p class="justify">— Les petits chiens, ça mord tout, ça +bouffe tout ! J'ai bien peur que ta sale murie ne s'en vienne rôder +autour de ma porte, épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver<a +name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a>, les faire se sauver +ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque +fois qu'il passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous +les nids : il s'en paye des omelettes !</p> +<p class="justify">— Pourvu que le sien ne s'y mette +pas ! espéra la Guélotte qui voyait les nuages noirs s'accumuler +sur sa maison.</p> +<p class="justify">— Ah ! les jeunes chiens, tu sais, +renchérit la vieille, il faut faire bien attention à eux et ne pas les +manquer. Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de +trique, autrement c'est fichu ! Ah ! ton homme aurait bien +mieux fait de ne pas se saouler hier et de te ramener un petit +cochon.</p> +<p class="justify">— Las moi ! se lamenta la Guélotte, +accablée.</p> +<p class="justify">— Et s'il se met à les manger, les poules, +ou à saigner les lapins, ou à courser les moutons ? Le Cibeau du +maître d'école, celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en +a fait payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir +des sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures de +la « mairerie », gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa +sale rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le +dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son +changement.</p> +<p class="justify">La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces +histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore +par la méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait +la bêtise et l'égoïsme de son homme.</p> +<p class="justify">— Pour son plaisir, rageait-elle, pour son +seul plaisir, dans quelle position va-t-il nous mettre ? Et dire +qu'il ne m'a même pas demandé avis ! J'suis donc la dernière des +dernières : ah ! la grande vache ! la grande +fripouille ! Mais ils n'ont pas fini, son sale Azor et lui, j'te +leur en foutrai des soupes claires et des pommes de terre cuites à +l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas de ma faute !</p> +<p class="justify">— Tu devrais tâcher de lui faire crever sa +rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile ! J'vais te +dire comment on s'y prend : tu n'auras qu'à lui donner une éponge +grillée dans du beurre ou dans du saindoux ; une fois frit, cela se +réduit à presque rien ; comme cela sent bon la graisse, ces +voraces-là te bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de +rien ; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine ; +au bout de quelque temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer +ni d'un côté ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales +goulus ! Et va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir +après celui qui a fait le coup !</p> +<p class="justify">La Guélotte réfléchissait.</p> +<p class="justify">Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent +pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans +danger, quoi qu'en dît la Phémie.</p> +<p class="justify">Lisée aimait ses chiens.</p> +<p class="justify">Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de +toutes sortes et de toutes couleurs : il en avait eu un — il +y a bien longtemps de ça — mangé du loup ; un autre décousu +par un sanglier, un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre +qu'il serrait de trop près : tous deux, le capucin le premier et le +chien immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice +et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter les +deux cadavres ; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au +tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu : perdu, tué, +volé ? Nul ne savait ! Lisée avait eu bien du chagrin chaque +fois qu'un tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur +quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux +compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de +piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger où l'herbe +poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.</p> +<p class="justify">Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux +que le jour où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, +empoisonné.</p> +<p class="justify">Ah ! oui ! ce n'était pas oublié ! +Maintenant encore, quand on évoquait la chose, ses veines du front se +tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés s'arrondissaient +comme des maillets, prêts à cogner.</p> +<p class="justify">Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné +son chien, il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête +aussi minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au +pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait réuni +un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui +tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche hypocrite qui n'osait +pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, différant +la vengeance jusqu'au moment où l'affaire serait presque oubliée et où +l'autre n'y penserait plus.</p> +<p class="justify">Et puis, un beau soir que son empoisonneur était +parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu +s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le +chasseur l'aborda carrément sur la route, se nomma : « C'est +moi Lisée ! » puis lui rappela les faits, lui fournit les +preuves, le traita d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement +souffleté, le colleta.</p> +<p class="justify">Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps +endigué, remontant du plus profond de son cœur, il avait +administré au chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces +volées de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, +cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant +d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.</p> +<p class="justify">Mais pas un chien n'avait péri depuis au +village : la leçon avait profité.</p> +<p class="justify">« Empoisonner Miraut ! » Lisée +n'aurait ni trêve, ni repos avant d'avoir découvert l'assassin. C'était +courir un trop gros risque, se vouer à une existence plus infernale +encore, car alors, nulle journée ne se passerait sans insultes, ni +gifles, ni coups de pied quelque part.</p> +<p class="justify">Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est +pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se +tordre et se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les +boyaux et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à +vous décrocher les foies.</p> +<p class="justify">Ah ! le vieux Finaud !</p> +<p class="justify">Il était rentré, plein comme un boudin, après une +tournée apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait +pas la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à +l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.</p> +<p class="justify">— Il s'est nourri, disait en riant +Lisée ; sûrement qu'il aura dû bouffer quelque mondure de vache<a +name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a> ou quelque ventraille de +mouton.</p> +<p class="justify">Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé +à l'écurie pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait +été une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait +stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui dire +bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il +avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le train de derrière +paralysé refusait déjà tout service, les jambes étaient raides.</p> +<p class="justify">Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait +hurlé un long coup de souffrance et de rage.</p> +<p class="justify">Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris +son chien dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et +déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui avait +ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'œil qui était +encore assez clair. Il avait vu tout de suite.</p> +<p class="justify">— Cré nom de Dieu ! Mon chien est +empoisonné ! Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du +lait !</p> +<p class="justify">Finaud avait difficilement avalé le lait, +contrepoison trop peu énergique, puis il était retombé dans son +abattement douloureux ; son poil se hérissait, ses yeux +s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre et +tremblait de froid.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon +Dieu de bon Dieu ? rageait Lisée ; si je le savais +seulement !</p> +<p class="justify">Et Philomen était venu.</p> +<p class="justify">— Faut le faire dégueuler ! avait-il +ordonné. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec +et j'en ai toujours à la maison.</p> +<p class="justify">Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son +vieux chien pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, +ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.</p> +<p class="justify">Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la +strychnine probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait +produit son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il +aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre immédiatement. Mais +le pouvait-on ? Il était probable que cela avait dû débuter par de +fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute +souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse étonné et +muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que +la bête hurlât par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de +raidissement étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares +et l'œil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé +tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son maître. +Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et les amis +qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut +avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces grosses mains +tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse +apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces écorces tannées et +dans ces cœurs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises +et que le chien, en se raidissant, se prit à hurler, leurs yeux +devinrent humides, brillants ; l'on sentait en eux de la douleur et +de la colère, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de +paraître bête, avala silencieusement une larme en mordant sa +moustache.</p> +<p class="justify">Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux +Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils +partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules voûtées +et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre laquelle rien ne les +avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé<a name="fr_6" +href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a>, la tête dans les mains, pleurait +silencieusement son chien.</p> +<p class="justify">Ah ! que non ! La Guélotte ne voulait plus +de ces scènes-là chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut +des sous, surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était +simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, ses deux +ennemis : son mari et le chien ; les faire souffrir l'un par +l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, mettre Lisée +en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait +sûrement le dressage pour exaspérer son homme, le dégoûter de sa rosse +et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout +profit pour le ménage.</p> +<p class="justify">Oh ! elle trouverait bien ! D'abord, elle +allait dorénavant laisser les ordures en place : le patron les +enlèverait lui-même si ça lui disait ; quant à la soupe, elle +serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avisât de toucher au +linge, aux chaussures ou aux vêtements ; qu'il s'avisât de courir +après les poules et de « coucouter » les œufs ! Le +manche à balai était là, peut-être, et le fouet aussi, et son homme +n'aurait rien à dire là contre, c'était du dressage, quoi ! on ne +peut pas se laisser dévorer par une bête ! Et au besoin elle +jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien. +Lesquels ? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait +certainement.</p> +<p class="justify">Ah ! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage +enfin et qu'il disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur +d'une saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes ; il en entendrait +des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, +comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère ! Il +aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et +il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rongé +à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et ses pantalons, et son +fourbi, et il irait se faire raccommoder ça où il voudrait, chez le cher +ami qui lui avait déniché son animal. Ah ! on verrait bien qui +est-ce qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c'est qui +parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de Pépé ou à ce +propre à rien de gros de Rocfontaine.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>CHAPITRE IV</strong></h2> +<p class="justify">Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à +la promenade. Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, +Miraut, avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il +s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire piquer une +tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui ricana :</p> +<p class="justify">— S'il pouvait seulement lui faire +ramasser une bonne bûche et lui cabosser le nez comme je +voudrais !…</p> +<p class="justify">Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant +d'entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui, peut-être +simplement pour faire rager sa femme et lui prouver que son affection +n'était point amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de +zézaiement maternel :</p> +<p class="justify">— Que n'est-i content ce petit ciencien de +sortir avec son papa Lisée ?</p> +<p class="justify">— Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant +le nez.</p> +<p class="justify">— Qu'on va-t'i serser des +yèvres ?</p> +<p class="justify">— Bou ! hou ! reprenait le petit +chien.</p> +<p class="justify">— Grand idiot ! ricanait la femme +tandis qu'ils gagnaient la porte tous deux, l'un gambadant, la gorge +pleine d'abois joyeux, l'autre riant silencieusement dans sa barbe de +bouc.</p> +<p class="justify">Miraut avait compris le sens général des paroles de +Lisée. Il savait qu'on allait sortir et courir et jouer ; la +direction de la porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs +cette merveilleuse promesse.</p> +<p class="justify">Il est deux séries de mots que les jeunes chiens +saisissent extrêmement vite : ceux qui servent à les appeler à la +pâtée, ceux qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots +correspondent à la satisfaction des deux grands besoins primordiaux des +jeunes bêtes domestiquées : la nourriture et le mouvement. Tous +leurs instincts sont donc perpétuellement tendus vers l'accomplissement +des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard, avec d'autres +besoins, naissent d'autres aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva +à ouvrir toutes portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à +apprendre à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être +grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le +bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue de la +gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.</p> +<p class="justify">Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque +d'intelligence qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son +chien les plus belles espérances.</p> +<p class="justify">Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre +du village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie +principale, de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays +qu'il allait habiter.</p> +<p class="justify">Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas +marcher tout seul.</p> +<p class="justify">Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité +dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être qu'elles +n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands +fracas, tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, +piaillait des roc-cô-dê ! menaçants et furieux, tout en se +retirant, lui aussi, avec prudence.</p> +<p class="justify">Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui +l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait +peut-être transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, +lorsqu'un mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui :</p> +<p class="justify">— Ici ! Veux-tu bien !… +petit polisson ! Faut laisser les poules tranquilles ! Allons, +viens ici !</p> +<p class="justify">Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, +quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de +Lisée, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.</p> +<p class="justify">Un petit bâton sollicita son attention : il s'en +saisit et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement +jusqu'à la première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans +hésiter.</p> +<p class="justify">— Sale ! petit sale ! veux-tu +bien lâcher ça ! gronda Lisée.</p> +<p class="justify">Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son +maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon +et allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, +roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.</p> +<p class="justify">— Allons, viens-tu ? reprit son +maître.</p> +<p class="justify">Mais Miraut ne bougeait pas.</p> +<p class="justify">— Viendras-tu donc, traînard ! +accentua Lisée.</p> +<p class="justify">Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, +sans plus remuer qu'une souche, semblait médusé là, par quelque +effrayant spectacle.</p> +<p class="justify">— Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc ? +interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers +laquelle Miraut regardait toujours. — Ah ! c'est toi, ma +vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bêbê ! Ah ! +on ne le connaît pas encore, çui-là ! Allons, viens voir, viens, +j'vas te présenter.</p> +<p class="justify">La chienne, en découvrant deux rangées superbes de +crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, +frétillant du fouet et tortillant du derrière.</p> +<p class="justify">C'était la chienne de l'ami Philomen : elle +avait souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son +maître et s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.</p> +<p class="justify">Lisée flatta la bête et appela Mimi.</p> +<p class="justify">En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la +fois du plaisir et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.</p> +<p class="justify">Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une +brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa +hauteur.</p> +<p class="justify">— Allons ! allons ! calma Lisée +d'une voix conciliante, allons ! tu vois bien que c'est un +petit ; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est +un gosse et que vous allez faire une paire d'amis.</p> +<p class="justify">Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, +elle, toujours digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur +toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, +ce qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se +promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre pour y +reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner +le sexe.</p> +<p class="justify">Quand elle fut bien convaincue par deux inspections +complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui +indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient abolies. Et +elle se laissa complaisamment lécher la gueule par Miraut, qui flattait +en elle une puissance redoutable.</p> +<p class="justify">— Allons, c'est très bien, conclut Lisée +en lui donnant une petite tape d'amitié sur la tête ; vous voilà +copains comme cochons, à présent.</p> +<p class="justify">Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa +flânerie par les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute +autre pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.</p> +<p class="justify">On continua la traversée. Mais pas un azor du +village, du roquet de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, +n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire +connaissance.</p> +<p class="justify">On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise +dans l'œil et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et +rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des +stations sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins +et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes +ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la +dernière, qui se trouva être un peu tendue.</p> +<p class="justify">Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille +fille hargneuse qui avait façonné son chien à son image, accueillit le +passage de Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse +d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des autres +camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut, +l'œil clair, la queue frétillante pour une salutation cordiale, +l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment troussées, se +précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être de prendre sur +celui-là, plus faible, sa revanche des injures et des mépris dont +l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indigènes chiens de +Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient +sentir ce casanier puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.</p> +<p class="justify">Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul +doute, écopé d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième +fois de la journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la +généalogie de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, +quand la Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé +sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, se +trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi traître +que peu chevaleresque du roquet.</p> +<p class="justify">Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes +à l'attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de +Souris, le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour +l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça vigoureusement le +derrière.</p> +<p class="justify">L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, +décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait +toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, +surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si +inattendue.</p> +<p class="justify">Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa +protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son +derrière, l'œil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet +frémissant.</p> +<p class="justify">— Hein ! tu vois, constata +Lisée ; elle sent déjà que ce sera un crâne chien, un bon camarade, +et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le défend comme si +elle était sa mère.</p> +<p class="justify">— Si ton chien était aussi bien une +chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre +elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles +s'accordent parfaitement.</p> +<p class="justify">— Sauf quand il y a une chienne en folie +dans le pays.</p> +<p class="justify">— Oh ! dans ce cas-là, reprit le +cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore +ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est +passé, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées +morues de rien du tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, +et pas même bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir +de ce qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.</p> +<p class="justify">— Pourtant, insista Lisée, il y a des +chiens chez qui ça dure : ainsi le Turc du Vernois et le Samson de +Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la +pile.</p> +<p class="justify">— Ça ne m'étonne pas : ce sont les +plus forts du pays. Dès qu'une femelle s'échauffe, ils sont là et, comme +les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux +que ça se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore +oubliée, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la +chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.</p> +<p class="justify">— La chiennerie, quand ça veut, c'est +presque aussi cochon que l'humanité, affirma Lisée en manière de +conclusion.</p> +<p class="justify">Et il sortit du village et prit à travers champs le +sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, +s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le +regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant qu'il ne la +renvoyât à la maison.</p> +<p class="justify">Comme on était encore dans le temps de la chasse et +que les travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour +l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'après +tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça commencerait son +dressage.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les +taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de +son maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.</p> +<p class="justify">Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant +à la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la +bonne bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse +se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à +autre.</p> +<p class="justify">Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait +point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le +jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais il +n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête aussi +rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se retourna +pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas de +charge ; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les +yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.</p> +<p class="justify">Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant +plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des +deux côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa +colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.</p> +<p class="justify">— Viens ici, viens ! petit +imbécile !</p> +<p class="justify">Un dernier coup d'œil à la chienne qui gagnait +la lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur +à l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, Miraut +revint lécher la main pendante du patron.</p> +<p class="justify">On arriva à la coupe.</p> +<p class="justify">Le petit chien, marchant dans les foulées de son +maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en +hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le +transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque +douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut +attendit, pensant qu'on allait jouer ; mais dès qu'il vit que le +maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre, +les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après +l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises +il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne +prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun +résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les +champs.</p> +<p class="justify">Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment +louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en +attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et +l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des +explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa +juvénile ardeur.</p> +<p class="justify">De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et +mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de +profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert, +il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée +fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée +pour en attaquer une nouvelle.</p> +<p class="justify">Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout +joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent +la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et +veulent déterrer les taupes ; plus tard, quand ils sont de bonne +race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le +chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son +compagnon :</p> +<p class="justify">— Allez ! attrape-le, le +« boussot » <a name="fr_7" +href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a> !</p> +<p class="justify">— Comment, tu ne l'as pas +encore ?</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! tu lances déjà, mon +gaillard, y a du bon, alors, y a du pied !</p> +<p class="justify">Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut +la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de +ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le +bois.</p> +<p class="justify">Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la +blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite +jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la +terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit +du sommeil de l'innocence.</p> +<p class="justify">— Sacré petit voyou, s'écria Lisée en +venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est +déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle +t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.</p> +<p class="justify">Et, tout attendri par cette évocation et aussi par +cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et +l'emmena vers la maison.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à +se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se +trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou +blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans +son derrière de chien.</p> +<p class="justify">Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait +jamais battu auparavant.</p> +<p class="justify">Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait +apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard +et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime +reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que +possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège +dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point +désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant +l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se +rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle +dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait +traîtreusement les côtes à coups de sabots.</p> +<p class="justify">La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte +quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que +lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le +moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, +ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait +continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le +coussin, sous le poêle.</p> +<p class="justify">Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de +faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, +poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises +et le canapé en lançant des vrraou et des pfff… aussi inoffensifs +que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils +s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune +chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons +amis qu'ils étaient.</p> +<p class="justify">Mique aimait autant Miraut que ses petits ; +peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des +jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.</p> +<p class="justify">Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les +puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. +Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou +les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement +la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, +l'avertissait en le priant de cesser.</p> +<p class="justify">D'autres fois il la tirait violemment par la queue, +ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la +secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût +certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue +et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se +serait permis à son égard de semblables fantaisies.</p> +<p class="justify">Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la +maman pour l'enfant terrible qui a bon cœur et qui sera fort, et +elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.</p> +<p class="justify">— Il veut casser les reins à ma chatte, +hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son +cœur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer +les yeux en tendant les pattes en avant.</p> +<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec +vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le +laisser-faire de la chatte :</p> +<p class="justify">— Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui +faisait rien ! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la +maison, une si bonne ratière ! Elle partira dans les champs, comme +çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la +vermine dehors et en crèvera « pasqu'il » y aura un salaud de +chien à la maison. Ah ! mais non ! tu sais, pas de ça. Tu as +amené un chien, c'est bon ; il est là, qu'il y reste, mais moi je +veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie +tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra +chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est +là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se +balader si ça lui chante.</p> +<p class="justify">Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand +il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la +grande remise, près de l'écurie des vaches.</p> +<p class="justify">Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner +un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour +la première fois les avantages de la claustration.</p> +<p class="justify">Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la +remise le petit chien ; la manière forte convenait à son +tempérament ; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle +interpella violemment Miraut :</p> +<p class="justify">— Allez, charogne ! à la paille. +Vite !</p> +<p class="justify">Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, +n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau, +auprès de ses amis les chats.</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu vas obéir, sale +bête ? continua-t-elle.</p> +<p class="justify">Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes +ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.</p> +<p class="justify">— Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie +rosse : pas moyen de le faire obéir ! Ah ! tu as fait une +belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il +t'écoutera jamais à la chasse !</p> +<p class="justify">— Les bêtes, c'est comme les gens, riposta +Lisée ; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, +sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, +comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de +bon. Toujours aussi chameau ! …</p> +<p class="justify">— C'est ça, recommence ! C'est moi +maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.</p> +<p class="justify">— Il n'écoute rien ? tu vas +voir ! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement +Lisée.</p> +<p class="justify">Lentement, ayant bien compris que le patron prenait +sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé +sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, +s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.</p> +<p class="justify">— Viens, mon beau, viens avec moi, viens, +continua Lisée ; tu sais bien que je ne veux pas te battre, +moi ; allons nous coucher.</p> +<p class="justify">Et, tenant son chien par le collier, le caressant, +tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la +queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.</p> +<p class="justify">Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent +une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, +toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.</p> +<p class="justify">— La belle paire ricana-t-elle. Ah ! +je suis bien montée.</p> +<p class="justify">— Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua +le chasseur.</p> +<p class="justify">Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille +qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher ; +puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le +quitter.</p> +<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui +s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il +voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une +nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.</p> +<p class="justify">Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de +tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des +yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier +de l'emmener.</p> +<p class="justify">— Reste ! commanda assez +énergiquement Lisée.</p> +<p class="justify">Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait +de trop sec, il ajouta, persuasif :</p> +<p class="justify">— Couche-toi, mon petit, voyons !</p> +<p class="justify">Miraut, n'entendant que le ton amical de cette +suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur +sa décision, se précipita de nouveau pour sortir ; mais Lisée se +hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande +pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en +désespéré.</p> +<p class="justify">— Tu l'entends, reprit la femme, il fait +un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.</p> +<p class="justify">— Je te défends d'aller le toucher, +ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout +seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait +pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, +ça lui fera la voix.</p> +<p class="justify">Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte +close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De +temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était +peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le +délivrer.</p> +<p class="justify">Mais quand il entendit le martèlement des souliers de +Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour +tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il +sauta contre la porte qu'il mordit de tout son cœur et essaya même +d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.</p> +<p class="justify">Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent +évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des +inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt +de rancune farouche ; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte +de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna +sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse +et finalement se coucha en rond et s'endormit.</p> +<p class="justify">Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, +seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui +s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que +peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.</p> +<p class="justify">Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la +maison que le bruit des sabots de la patronne.</p> +<p class="justify">Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, +qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et +se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.</p> +<p class="justify">Il ne s'amusa point à regarder les murs : bien +que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à +faire de ce côté ; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à +la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette +matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à +bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes +chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui +semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à +l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de +toutes ses pattes pour la faire ouvrir.</p> +<p class="justify">Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne +bougea ; il gratta alors, rien ne changea ; il mordit ensuite +et ses dents s'enfoncèrent ; lorsqu'il les retira, la porte resta +close.</p> +<p class="justify">Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte +qui menaçait :</p> +<p class="justify">— Ah ! sale charogne, tu ne veux pas +te coucher, attends un peu !</p> +<p class="justify">Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande +s'ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la +main.</p> +<p class="justify">Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite +et s'était caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors +d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment +l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.</p> +<p class="justify">Il était imprudent de s'aventurer dans cette +direction : Miraut se tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes +efforts, mais rien ne fit céder les lourds battants de chêne, armés de +clous.</p> +<p class="justify">Et pourtant, peu de chose séparait le chien de +dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de son +reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant +cococo !… cocodê ! et le coq qui battait des ailes, +faraud.</p> +<p class="justify">Être si près du but et ne rien pouvoir ! Un +jappement de rage lui échappa.</p> +<p class="justify">Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre +de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit +qu'à se meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint +se rasseoir sur sa paille.</p> +<p class="justify">Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se +dépenser, de se répandre, le tenaillaient ; il était nécessaire +qu'il courût, qu'il portât quelque chose à sa gueule.</p> +<p class="justify">Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se +promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la pièce.</p> +<p class="justify">Un morceau de bois le sollicita : il le mordit, +le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille ; il trouva ensuite +un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua +avec frénésie ; puis il renversa divers paniers, sauta sur une +table boiteuse, et, la fièvre de la recherche et de la découverte +l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit +des bonds de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula +d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que +las, éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni +remords, du sommeil du juste, parmi sa paille… fraîche au milieu +d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa +joie.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>CHAPITRE VI</strong></h2> +<p class="justify">— Faut aller chercher le chien pour lui +faire manger sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.</p> +<p class="justify">— Tu peux bien aller le quérir toi-même, +ta rosse ! répliqua la femme.</p> +<p class="justify">— Toujours aussi fainéante ! riposta +de nouveau Lisée pour la piquer au vif.</p> +<p class="justify">Blessée en effet, la Guélotte se redressa +furibonde :</p> +<p class="justify">— Fainéante, moi ! tu devrais bien +avoir honte, grand vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme +ça ! mais tout ce matin je n'ai pas arrêté une minute de +travailler.</p> +<p class="justify">— De la langue, compléta le chasseur.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! j'y vais lui ouvrir à ta +charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et +que moi je ne suis plus rien que vot' domestique à tous les deux.</p> +<p class="justify">Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant +avec la remise.</p> +<p class="justify">Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux +écoutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.</p> +<p class="justify">Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les +bras au ciel, prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à +témoin :</p> +<p class="justify">— Jésus ! Marie ! Joseph ! +Si c'est permis ! Mais venez voir ce cochon-là, quel ménage il m'a +fait ! s'il est possible d'imaginer ! Oh ! mon Dieu, doux +Jésus ! qu'est-ce qu'on veut devenir ?</p> +<p class="justify">Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant +que Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se +demandant avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien +avait bien pu se rendre encore coupable.</p> +<p class="justify">Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les +yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la +porte, craignant fort la raclée.</p> +<p class="justify">Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt +éclata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et +lui découvrait les chicots.</p> +<p class="justify">— Ah ben ! bon Dieu ! celle-là, +elle est bonne ! Quel sacré commerce a-t-il fait ? Comment +diable a-t-il bien pu s'y prendre ?</p> +<p class="justify">La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. +Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait +rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux fond de +culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris de peaux de +lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux +antiques balais, des paniers percés, un sac qui ne l'était pas moins, +une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille, +très vieille puisque c'était celle dont Lisée se servait quand il +faisait son service militaire.</p> +<p class="justify">— Ben ! m'est avis qu'il n'a pas +perdu son temps, lui non plus.</p> +<p class="justify">— Murie ! charogne, canaille ! +chameau ! rageait la Guélotte. Oh ! mes peaux de lapins ! +mes trois peaux de lapins ! Il les a déchirées et bouffées, le +cochon ! trois peaux de lapins qui valaient bien six +sous !</p> +<p class="justify">— Où étaient-elles ? questionna +Lisée.</p> +<p class="justify">— Elles étaient pendues à une solive du +plafond.</p> +<p class="justify">— Faut pas essayer de me monter le +coup !</p> +<p class="justify">— Je te dis que si ! Je te jure que +si ! Tiens, regarde à ces clous, il en reste encore des morceaux, +la déchirure est toute fraîche.</p> +<p class="justify">Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait +décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. +Comment avait-il bien pu s'y prendre ? Il est vrai qu'elles +pendaient un peu. Mais, tout de même…</p> +<p class="justify">Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec +sa queue.</p> +<p class="justify">À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il +avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son +élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au +passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa chute.</p> +<p class="justify">Combien de fois avait-il dû essayer avant de +réussir !</p> +<p class="justify">Mystère ! mais les peaux de lapins l'avaient, à +coup sûr, rudement tenté.</p> +<p class="justify">— Il aimera le poil, conclut le chasseur. +Gare aux lièvres ! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que +jeunesse se passe !</p> +<p class="justify">— Et mes peaux de lapins ? glapit la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— Tes peaux de lapins, tes peaux de +lapins !… M… pour tes peaux de lapins ! Une +autre fois tu les iras suspendre à la panne faîtière de la grange : +il n'ira probablement pas les y décrocher.</p> +<p class="justify">La femme se tut ; toutefois, lorsque Miraut +passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins +un solide coup de sabot dans les côtes.</p> +<p class="justify">Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, +elle ajouta :</p> +<p class="justify">— Il y restera dans sa saleté avec ses +cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera : ce n'est +pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.</p> +<p class="justify">— C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un +ton conciliant.</p> +<p class="justify">Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à +qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros +mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de +mal et se mettre enfin debout.</p> +<p class="justify">Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle +fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau +chaude était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour +de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, les +couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il « allure », ce +goinfre-là ? ronchonna la Guélotte, il n'est donc jamais +content ?</p> +<p class="justify">Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les +petits mots d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement +poser son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait +le genou en ayant l'air de dire : « Hé ! ne m'oublie +pas ! »</p> +<p class="justify">Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le +braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se +frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, +il se remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, +s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.</p> +<p class="justify">On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, +étonné qu'il eût été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la +table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les +yeux mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier +qu'il mastiquait consciencieusement.</p> +<p class="justify">Elle jeta un cri de rage et se précipita sur +lui :</p> +<p class="justify">— Miséricorde ! Mes souliers du +dimanche ! râla-t-elle.</p> +<p class="justify">La moitié de l'empeigne était percée comme une +écumoire et de petits morceaux manquaient.</p> +<p class="justify">— C'est les dents qui le tracassent, +essaya de dire Lisée pour l'excuser.</p> +<p class="justify">Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme +s'était armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il +s'était réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer +sa conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se +traduisait par un débit chez le cordonnier.</p> +<p class="justify">À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre +les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura +entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas fichu +à la porte séance tenante.</p> +<p class="justify">Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui +demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, +elle en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme +punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la remise.</p> +<p class="justify">Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui +se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les +portes.</p> +<p class="justify">De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, +mû par son farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et +minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.</p> +<p class="justify">La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la +porte de communication, une chatière avec battant refermant le trou +avait été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, +selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête ou +l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle elle se +glissait.</p> +<p class="justify">Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien +que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que +Miraut, explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son +nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, +laissant entrevoir un coin de l'écurie.</p> +<p class="justify">Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, +partant plein d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette +et engagea la tête dans le trou : son émotion grandit, mais le +battant qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le +gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de toutes ses +forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que par une méchante +ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup +rouler sur son derrière. Il en fut légèrement estomaqué, mais ne +s'arrêta pas longtemps à chercher les causes de cette catastrophe, +l'ouverture libre le sollicitant trop vivement.</p> +<p class="justify">Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le +long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le +regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et +toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les +émanations puissantes l'intriguèrent extrêmement.</p> +<p class="justify">Ah ! passer par ce trou !</p> +<p class="justify">Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du +poitrail, mais il ne put aller plus loin.</p> +<p class="justify">Cependant, la tentation était trop forte ; il +passerait. Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à +briser afin d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, +s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah ! quelles +odeurs ! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums +composites : fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de +volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au fond, +dans cette prison à claire-voie ?</p> +<p class="justify">Oh ! oh ! Ceci sentait meilleur encore que +tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de +leurs yeux ronds à reflets rouges.</p> +<p class="justify">Prudemment, il avança le nez contre le treillis, +étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres +bizarres qu'il ne connaissait point.</p> +<p class="justify">Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen +prolongé, frappa violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela +claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en +arrière, alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, +surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un coup de +pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un aboi sonore. +Alors les lapins, épouvantés également, se mirent tous en chœur +et, comme s'ils eussent été pris d'une subite folie, à sauter dans la +cage, et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer et se +mordre en poussant des piaillements suraigus.</p> +<p class="justify">Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, +Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin +dont il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, +selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à +peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, +royalement heureux, l'œil brillant, arrondi, salivant de joie, +prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se +reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et volter les +lapins comme une bande de fous, tandis que les bœufs regardaient +tout cela en meuglant.</p> +<p class="justify">Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent +du perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se +fourrer ; le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des +roc-co-co, co-co-dê ! furibards, et Miraut, qui ne savait plus +auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons +camarades, voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et +ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement trois +lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière dans +l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup de mâchoire +qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir +se relever, tandis que toutes les autres bêtes de l'écurie, chacune en +son langage, criaient à qui mieux mieux.</p> +<p class="justify">Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui +se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par +la remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, +Miraut, l'œil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, +frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés tournaient et +retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la géline +mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques +gloussements d'agonie.</p> +<p class="justify">Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, +qu'il avait mal agi ? Nul ne sait ; en tout cas, il saisit +certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se +faufiler entre les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en +vain.</p> +<p class="justify">La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le +collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, +tapait sur la bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux +mains, à grands coups de pied ensuite.</p> +<p class="justify">Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le +coupable à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte +des dégâts.</p> +<p class="justify">Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, +ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de +glousser et de piauler, gisait raide sur les pavés.</p> +<p class="justify">— T'auras bien de la chance si tes petits +lapins ne crèvent pas, conclut la Phémie ; pour quant aux poules, +c'est la première, mais ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont +goûté…</p> +<p class="justify">— Mon Dieu, mon Dieu ! se lamentait +la Guélotte, ma meilleure « ouveuse »<a name="fr_8" +href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a> !</p> +<p class="justify">— Écoute, conseillait l'autre, puisque ton +soulaud de mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je +t'ai dit : donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée +et personne ne saura rien.</p> +<p class="justify">— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, +convint la paysanne ; je vais lui en griller une tout de suite.</p> +<p class="justify">Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par +les pattes.</p> +<p class="justify">La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur +le feu ; mais au moment où elle jetait le beurre dedans pour le +faire chauffer, Lisée rentra inopinément.</p> +<p class="justify">— Tiens, tiens, tiens ! +s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas +là, on se soigne. Ça ne m'étonne plus que tu te portes bien ! +Qu'est-ce que vous êtes encore en train de fricoter vous deux ?</p> +<p class="justify">— Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, +répliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de +mes lapins.</p> +<p class="justify">— Dis-moi un peu ce que tu allais faire +cuire ! Il me semble que ça ne t'empêche pas de te soigner, sacrée +gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah ! fichtre +non ! tout pour la gueule ! Eh bien, répondras-tu ? Tu +dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu +voulais manger avec ton pain. En voilà de la pitance ! — Et +toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, tu vas me faire le +plaisir de foutre ton camp ; je commence à en avoir assez de tes +histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique.</p> +<p class="justify">Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, +marmonnant en lui-même :</p> +<p class="justify">— Si on la laissait sortir aussi, cette +bête, elle ne ferait pas de sottises !</p> +<p class="justify">La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu +avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence ; +puis, craignant que son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha +l'éponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux +travaux du ménage.</p> +<p class="justify">Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la +remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du +poêle. Pour elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle +tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre haute +que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se fut +assurée qu'il dormait profondément.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, +le lendemain matin.</p> +<p class="justify">Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un +tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller +faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses +sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.</p> +<p class="justify">Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le +pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le +retira vivement, sentant le mouillé et le froid.</p> +<p class="justify">Il se pencha : un liquide jaunâtre, verdâtre +emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, +flaira…</p> +<p class="justify">Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, +l'interpella :</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu as +au moins cassé ton sabot ?</p> +<p class="justify">— Non, répondit Lisée, mais il y a de +l'eau dedans. Comment que ça se fait ?</p> +<p class="justify">— De l'eau dedans ! Qu'est-ce que tu +chantes ? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes +sabots ? Il ne pleut pas ici ; tu es encore saoul !</p> +<p class="justify">Elle s'approcha, puis s'exclama :</p> +<p class="justify">— Ah grand serin ! ah ! c'est au +moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbécile, c'est de la +pisse ! C'est sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura +arrosés, tes sabots. C'est au moins une pièce bien mise et voilà la +première fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement +recommencer tous les jours !</p> +<p class="justify">Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait +à examiner le liquide.</p> +<p class="justify">— Trempe ton doigt et tu goûteras, +continua la Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus, +après.</p> +<p class="justify">— Savoir, reprit Lisée jouant +l'incrédulité, si c'est le chien ou les chats ; un chien, ça pisse +davantage.</p> +<p class="justify">— Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis +assez, dis-lui de repiquer un coup.</p> +<p class="justify">Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de +raconter l'histoire à tout le village.</p> +<p class="justify">— Miraut ! appela Lisée, presque +convaincu, viens ici !</p> +<p class="justify">Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.</p> +<p class="justify">Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le +saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et +renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la +voix d'un air courroucé :</p> +<p class="justify">— Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu +as fait là ! hein ? Que je t'y reprenne ! acheva-t-il en +levant la main et en le menaçant.</p> +<p class="justify">Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de +menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se +demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, le +traitait comme la patronne.</p> +<p class="justify">Lisée ne frappa point, les grandes corrections +n'étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance +avait certainement plus de part que la mauvaise volonté.</p> +<p class="justify">Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses +talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout +prix reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien +qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.</p> +<p class="justify">— Faudra pas recommencer, hein ? +demanda le maître, conciliant.</p> +<p class="justify">Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla +du derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux +pieds, il se rendait, une vannette à la main.</p> +<p class="justify">— À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne +recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse +au fond de les voir si vite réconciliés.</p> +<p class="justify">Miraut suivit docilement Lisée, observant +soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et +des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la +nuit pour les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en +attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant +vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les mordant et les +faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même jeu que Lisée.</p> +<p class="justify">L'après-midi, il le suivit aux champs.</p> +<p class="justify">Il longea quelques murs aux pierres odorantes +compissées par des confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un +plaisir évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou +moins secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur +des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit +jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son maître, une +demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux alentours.</p> +<p class="justify">C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient +guère. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser +venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en lui +croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des jappements +furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pût les atteindre +en sautant en l'air, ils faisaient un détour et s'en allaient passer +près d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui +recommençait le même manège.</p> +<p class="justify">Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique +qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou +gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre +eux et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la +ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents +circuits investigateurs.</p> +<p class="justify">Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, +les perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue +d'un demi-pied et soufflant comme un phoque.</p> +<p class="justify">— Tu es mieux, maintenant ! ricana le +braconnier. Ça t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour +les chiens de chasse.</p> +<p class="justify">Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant +le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les +pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la +voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance +en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, l'autre modeste et +conciliant, mais digne tout de même parce que Lisée était là.</p> +<p class="justify">Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta +qu'une demi-minute, car il repartait à sa pâture ; Tom fut plus +prolixe de démonstrations amicales et de jeux particuliers qui +indiquaient soit une extrême perversité de civilité, soit une très +grande innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à +cause de son poil long et malpropre assez souvent ; du seuil de sa +porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. Lisée ne +prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour Miraut cela +comptait autant que la soupe et les raclées de la Guélotte.</p> +<p class="justify">Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par +les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une +porte ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'œil +d'inspection alimentaire : les assiettes des chats qu'on laisse +d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses soins, +il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de +pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard qui l'appelait et le +caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son maître.</p> +<p class="justify">L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se +retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui dire : +« Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t'inquiète pas », puis +repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations.</p> +<p class="justify">Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée +l'attendit.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! petit rouleur, tu ne peux +donc pas me suivre ? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou +l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les côtes si +tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour +toi.</p> +<p class="justify">Ce discours ne convainquit point Miraut et ils +rentrèrent.</p> +<p class="justify">Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une +casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita +intérieurement de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour +faire l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de +ne point prendre au préalable conseil de la patronne.</p> +<p class="justify">« On n'y goûterait jamais, sans des malheurs +( ?) comme ça », pensa-t-il. Et il s'enquit, par +reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura +qu'elle n'était point trop chaude, recommandant en outre à sa femme de +ne saler que très peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous +les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands +gâtent le nez des chiens de chasse.</p> +<p class="justify">Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda +après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce +qui excita la colère et lui attira de vertes répliques de sa +conjointe.</p> +<p class="justify">— À ta place, répliqua-t-il, toujours de +bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais +quelques <em>De Profundis</em> et deux ou trois chapelets pour le repos +de son âme.</p> +<p class="justify">— Oui, moque-toi encore de la religion, +vieux damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.</p> +<p class="justify">— Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, +c'est tout ce que je demande !</p> +<p class="justify">La conversation dévia parce que la Guélotte venait de +jeter sur le plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de +dépiauter.</p> +<p class="justify">— Ne jette pas ces os-là au chien, +conseilla Lisée ; ils ne sont pas bons pour lui ; d'abord, il +ne les mangera pas.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas pour lui, c'est pour les +chats, mais il ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas +y toucher.</p> +<p class="justify">— Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne +contiennent pas de moelle.</p> +<p class="justify">— Alors, c'est la viande qui est autour +qu'il faudra servir à ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os, +pour lui faire plaisir et à toi aussi.</p> +<p class="justify">— On ne t'en demande pas tant, je te dis +de ne pas les lui donner.</p> +<p class="justify">— Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les +mangeât pas, reprit la femme qui s'excitait ; eh bien ! s'il +les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain +matin.</p> +<p class="justify">Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était +accouru immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le +croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.</p> +<p class="justify">— L'avais-je pas prédit ? cria Lisée +triomphant.</p> +<p class="justify">— Je lui achèterai des gigots, à ta +charogne !</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était +revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se +décidait à les ronger et à les avaler.</p> +<p class="justify">— Ah ah ! ricana la femme à son tour, +il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc +maintenant ?</p> +<p class="justify">— C'est drôle, s'étonna Lisée ; c'est +bien la première fois que je vois un chien de chasse manger des os de +volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de +plus. Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, +c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se +décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré qu'il +n'y touchât pas.</p> +<p class="justify">— Ton chien de race ! pure +porcelaine ; donné de confiance. Belle race, ma foi ! Ça fera +une jolie cagne : un sale bâtard de chien que tu t'es laissé +enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as !</p> +<p class="justify">— Assez ! coupa Lisée, n'autorisant +pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tué +une poule et tu l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te +plaindre si jamais il tord le cou à une deuxième.</p> +<p class="justify">— Si jamais il ose recommencer, menaça la +Guélotte, je te jure bien que je l'assommerai à coups de trique.</p> +<p class="justify">— Et moi je te promets que si la trique +est encore là quand j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.</p> +<p class="justify">— Grande brute, assassin ! +hurla-t-elle, en se levant de table.</p> +<p class="justify">— Qui frappe par le bâton doit crever sous +le bâton ! a dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de +chrétien, sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la cause les +paroles du Sauveur.</p> +<p class="justify">— Il n'y a pas de danger qu'il avale une +boulette ou qu'une voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des +Martin. Ah ! non, je n'aurai pas cette veine : ce qui ne vaut +rien ne risque rien !</p> +<p class="justify">— Tu ferais mieux de préparer mes souliers +et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume +de bonne heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de +Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine +de livres de foin : ce sera autant que je n'aurai pas à débourser à +l'auberge.</p> +<p class="justify">— Tu te saouleras avec l'argent et tu +tâcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon.</p> +<p class="justify">— En tout cas, conclut Lisée, je ne +ramènerai sûrement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau +comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas +qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens +pas à ce qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne +enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté ; il faut +qu'il puisse courir à son aise : il y a de la place devant la +maison et dans le verger.</p> +<p class="justify">— Il ira bien où il voudra. Je m'en moque +pas mal ! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez +heureuse !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de +très bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le +maître, l'avait accompagné partout : à l'écurie, à la grange, chez +Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron +allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la +partie ; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, +enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis et +Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.</p> +<p class="justify">Il aboya, croyant à un oubli ; mais le roulement +de la voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses +appels.</p> +<p class="justify">Du moins il put le croire ; cependant ce n'était +point par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre +avec les chats.</p> +<p class="justify">— Il est toujours imprudent, quand on est +en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout +maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, +automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent +dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du +vent que c'est bernique pour les reconnaître et revoir jamais les +salauds qui ont fait le coup.</p> +<p class="justify">Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait +eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant +par derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de +voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.</p> +<p class="justify">D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, +facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, +surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, +plutôt sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un +instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer une +laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait +jamais où.</p> +<p class="justify">Ces observations et réflexions que Lisée avait +formulées chez lui maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de +l'esprit de la Guélotte ; c'est pourquoi, flattée d'un vague +espoir, dès qu'elle jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du +village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de +la rue et le lança dehors avec un coup de savate, en disant :</p> +<p class="justify">— Va-t'en le retrouver tant que tu voudras +et reste en route si tu peux.</p> +<p class="justify">Miraut ne perdit pas une minute ; il flaira par +toute la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une +flèche.</p> +<p class="justify">Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à +côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de +Velrans, rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui +secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes +s'appuyer sur ses jarrets.</p> +<p class="justify">Violemment surpris, il se retourna plus prompt que +l'éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son +langage, jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, +frétillant de la queue, s'écrasant, l'œil plein de joie de l'avoir +si vite retrouvé.</p> +<p class="justify">— Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! +jura Lisée en se grattant la tête ; sacré petit salaud ! +Qu'est-ce que je vais faire de toi ? C'est au moins ma rosse de +femme qui t'a lâché trop tôt. Elle l'aura fait exprès, pour sûr. Elle +savait bien que tu viendrais ; ah ! « la +chameau ! » C'était pour se débarrasser, et elle ne serait pas +fâchée qu'il t'arrive<a name="fr_9" href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a> +malheur.</p> +<p class="justify">Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content +au fond de cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se +demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa +route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la +journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre au retour.</p> +<p class="justify">Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être +absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans +doute à s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.</p> +<p class="justify">— C'est bien embêtant, ça ! +ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner à Longeverne pour te +ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le +« calandau ». Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille +au pays !</p> +<p class="justify">Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la +direction du moulin de Velrans.</p> +<p class="justify">— Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un +instant : j'ai trouvé, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui +jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en +classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous.</p> +<p class="justify">Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à +mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit +la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui +apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire +d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son maître +s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne +fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestées de +provisions, le reconduisirent à son logis.</p> +<p class="justify">De fait, comme elle partageait en pâtons pour la +mettre en vannettes la pâte emplissant sa « maie », la +Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte +s'ouvrir et deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du +jeune chien qu'ils tenaient en laisse.</p> +<p class="justify">— Nous ramenons le toutou, +expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a passé au moulin et qui nous a dit de +vous le reconduire.</p> +<p class="justify">— Fermez donc la porte ! cria la +Guélotte ; ma pâte va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore +sa sale charogne qui en sera cause. Ah ! s'il avait au moins pu le +suivre et qu'un brave imbécile de voleur l'ait ramassé !</p> +<p class="justify">Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une +autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un +pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après +avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle +aussi rapiate, en faisant claquer la porte.</p> +<p class="justify">Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient +mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien +vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines +et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui +recouvrait la pâte.</p> +<p class="justify">— Veux-tu bien fiche ton camp, sale +voleur ! s'écria la Guélotte.</p> +<p class="justify">Et, saisissant un raim<a name="fr_10" +href="#ft_10"><sup>[10]</sup></a> de coudre, elle en cingla le chien, +qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme +aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets +courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied +réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois +que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son +service. Esseulé, il erra autour de la maison.</p> +<p class="justify">Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur +où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea +consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique +qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule. +Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte +l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un +coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La +chasse, c'est la chasse : il n'y a plus, quand une proie conquise +est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être +plus tard ; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière +et regarda la rue.</p> +<p class="justify">Par peur, par désœuvrement, par besoin de +crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, +rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui +passaient : hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y +prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient +en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La +patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à +la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de +japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.</p> +<p class="justify">Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne +trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui +brandit son balai en s'élançant de son côté ; ensuite de quoi, +comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son +estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de +faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.</p> +<p class="justify">Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de +portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches étaient +bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre +une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui +donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur +avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.</p> +<p class="justify">Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa +quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau +de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu +trop près du nid des poules ; puis, fatigué de sa tournée +infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du +braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.</p> +<p class="justify">Las ! Il était bien question de pâtée à cette +heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses +cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à +très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture +béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait +précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé +pour cet usage.</p> +<p class="justify">Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, +excitant plus fortement encore l'appétit du toutou ; mais la grande +queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, +pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa +maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche +en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée +« d'échines »<a name="fr_11" href="#ft_11"><sup>[11]</sup></a> +à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint +devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en +modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu as faim, charogne ! +c'est bien fait : crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il +te donne, fallait aller avec lui.</p> +<p class="justify">Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce +langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le +réexpulsa violemment de la pièce et de la maison :</p> +<p class="justify">— Allez, du vent, et vivement : +nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin ; va +chasser, puisque tu es fait pour ça !</p> +<p class="justify">De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que +l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit +parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le +balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec +ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.</p> +<p class="justify">Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout +de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée +de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de +foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur +les pattes de derrière.</p> +<p class="justify">Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de +voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien +d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins +immédiats ; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de +grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le +nez.</p> +<p class="justify">La Bellone était une amie et une puissance. Elle +pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu +contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première +sortie ?</p> +<p class="justify">Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des +courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le +cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui +avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin +ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, +émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses +narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la +chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait +inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en +forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et +filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle +connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons +familiers.</p> +<p class="justify">Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du +chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, +puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit encore une fois.</p> +<p class="justify">Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir +vaqué à ses affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait +maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, +déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.</p> +<p class="justify">Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait +rencontré en allant, il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour +en repassant par Velrans.</p> +<p class="justify">— Tu ne vas pas partir sans trinquer, +affirma le chasseur ; ce serait me faire affront.</p> +<p class="justify">On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans +une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait +de la brièveté de sa visite :</p> +<p class="justify">— Tu sais, faut pas que je +m'attarde ; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramène un +cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne +faut pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.</p> +<p class="justify">À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, +comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le +voir. Il était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en +poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia la +ficelle et il mît sa tête au trou.</p> +<p class="justify">— C'est un verrat, prévint Lisée.</p> +<p class="justify">— Te l'a-t-on garanti comme étant bien +châtré ? s'inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal +« affûtés », la viande n'est pas bonne et empoisonne le +pissat.</p> +<p class="justify">— La Fannie me l'a vendu de confiance, +affirma Lisée.</p> +<p class="justify">Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, +lui ouvrant la gueule. C'était une jolie petite bête, toute +grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.</p> +<p class="justify">— Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il +a une bonne bille ; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne +peut pas s'y fier.</p> +<p class="justify">— Oui, confirma Lisée, sa gueule me +revenait et je l'ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de +plus ; avec mon chien, ma femme, nos trois chats… comptons +voir, voyons : Miraut, un ; ma femme, deux ; la Mique, +trois ; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci, comment +que je vais l'appeler ?</p> +<p class="justify">— Puisqu'il a une si bonne cafetière, +appelle-le Caffot, conseilla Pépé ; c'est le nom qu'on donnait +jadis aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c'est assez bon +pour un cochon !</p> +<p class="justify">— Ça fait donc six bêtes dans la boîte, +sans compter les poules ; mais Miraut se charge de les +éclaircir.</p> +<p class="justify">Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la +cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une +bouteille de derrière les fagots.</p> +<p class="justify">Pépé en était à son vingtième capucin ; il +annonça la chose non sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en +saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut.</p> +<p class="justify">Lisée en était satisfait, très satisfait ; il +narra même avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il +serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de +femme ne professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur +rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure que +possible.</p> +<p class="justify">— Ah ! renchérit Pépé, elles sont +toutes les mêmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on +pouvait se passer d'elles.</p> +<p class="justify">Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, +absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les +années où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de +gibier pour doubler au moins le prix du permis.</p> +<p class="justify">Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma +d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être +par son absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, +qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si ça +devenait nécessaire.</p> +<p class="justify">Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, +et Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez +Philomen la voiture et le cheval ; puis, comme il est coutume de le +faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son +ami à manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait +terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le +café par la même occasion.</p> +<p class="justify">Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et +grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que cette grande bringue peut +bien foutre chez moi ? ronchonna-t-il, en apercevant, par la +fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je +gagerais bien qu'il y a encore du Miraut là-dessous.</p> +<p class="justify">De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n +avait pas même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui +brandissant sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse +était, paraît-il, rongée, lui beuglait au visage :</p> +<p class="justify">— Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule +que ta sale « murie de viôce » m'a tuée ! Et il m'a +« effarianté » toutes les autres ; il m'en manque encore +deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi ! +Ah ! tu veux des chiens, tu en veux ! eh bien, paye !</p> +<p class="justify">— Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que +c'est mon chien qui a tué celle-ci ?</p> +<p class="justify">— Si je suis sûre, tu en as du +toupet ! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur +courait après, il y a la servante du curé et les filles de chez Tintin +qui lavaient la buée et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris à +la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l'avait déjà à moitié +déplumée et il était en train de la manger : la preuve, c'est +qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque +de ses dents. Tu diras peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je +suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue !</p> +<p class="justify">— Combien vaut-elle, ta poule ?</p> +<p class="justify">— C'était ma meilleure ouveuse : elle +faisait un œuf tous les jours…</p> +<p class="justify">— Je ne te demande pas un <em>Libera +me</em> ni un <em>De Profundis</em>, je te demande combien tu veux de ta +poule ?</p> +<p class="justify">— Et maintenant qu'ils valent vingt sous +la douzaine…</p> +<p class="justify">— … Turellement, je vais te payer +tous les œufs qu'elle t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées +de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là +jusqu'à la douzième génération. Une poule, nom de Dieu ! c'est une +poule. Combien vaut-elle ?</p> +<p class="justify">— Quat'francs ! rugit la vieille +fille.</p> +<p class="justify">— Une crevure comme ça qui ne pèse pas +deux livres ! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te foutrais +de moi, par hasard ? Elle vaut trente-cinq sous, à peine. Je t'en +donne trois francs ou rien.</p> +<p class="justify">— C'est malheureux, larmoya la Phémie en +empochant les trois pièces. Dire qu'une charogne de chien… mais +s'il revient, je lui casserai les reins !</p> +<p class="justify">— Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu +verras s'il se trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues de +prunes. Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, +emportant sa volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je +crois ; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le +plaisir de la laisser ici, hein !</p> +<p class="justify">— Oh ! comme tu voudras, je voulais +l'encrotter.</p> +<p class="justify">— Je m'en charge, répliqua le chasseur qui +aussitôt commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la mettre à +la casserole. Ça fera un plat de plus et Philomen en profitera, +ajouta-t-il.</p> +<p class="justify">La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait +de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans +prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter à sa +hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, après +s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à la +cuisine.</p> +<p class="justify">Philomen entrait justement.</p> +<p class="justify">— Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un +ton autoritaire et s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus +longtemps un vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en +avons pas les moyens.</p> +<p class="justify">— Il faut voir, atermoya Lisée, je vais +d'abord le corriger.</p> +<p class="justify">Et, suivi de Philomen, mis au courant de la +situation, ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.</p> +<p class="justify">Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, +n'osa même point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le +poil tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur +la paille, les regardant d'un œil rouge et chargé d'angoisse.</p> +<p class="justify">Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la +parole à Lisée qui allait gronder et tempêter.</p> +<p class="justify">— Mais il est vide comme un sifflet, ce +chien ! constata-t-il. Il n'a sûrement pas bouffé depuis hier au +soir.</p> +<p class="justify">— Cré nom de Dieu ! c'est pourtant +vrai, jura Lisée à son tour. Ah ! la sacrée vache ! Laisser +une bête avoir faim ! Ça n'est pas étonnant qu'il coure les poules +s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est +la faute du chien !</p> +<p class="justify">Attends un peu !</p> +<p class="justify">Ils rentrèrent à la cuisine.</p> +<p class="justify">— Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe +le chien a mangée aujourd'hui ?</p> +<p class="justify">— De la soupe ; bien sûr que j'y en +ai fait !</p> +<p class="justify">— Et avec quoi, s'il te plaît ?</p> +<p class="justify">— !…</p> +<p class="justify">— Je te demande avec quoi, sacrée +garce !</p> +<p class="justify">— Ah ! et puis est-ce que j'ai eu le +temps, moi, j'ai fait au four, j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé +le ménage, fait le souper…</p> +<p class="justify">— Ça va bien, donne-moi le pain ; +c'est moi qui vais lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au +sujet de la poule, c'est à celui-ci que tu auras affaire.</p> +<p class="justify">Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son +solide brodequin ferré.</p> +<p class="justify">— Si le chien avait eu l'estomac plein, il +n'aurait pas eu l'idée de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, +moi, à laisser les bêtes crever de faim !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à +enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement +ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les +premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus +tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur +création.</p> +<p class="justify">De même qu'une vache qui a découvert un passage à +travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y +passer à nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans +éprouver le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au +premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se +bien tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne +seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela se +conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, s'associaient bien +plus vivement en lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte, +de capture et de repas que le souvenir de la rossée subie pour ses +méfaits. Le premier acte venait de lui, était actif et quasi volontaire, +le second n'était que passif et ne pouvait se rattacher au premier que +par des liens très ténus dont le plus fort était celui de consécutivité. +Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié +précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. C'est +pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus qu'à lui donner +la chasse.</p> +<p class="justify">Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa +botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son activité avait +rassemblés, il n'aspirait qu'à un but : sortir.</p> +<p class="justify">Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, +solidement réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune +incursion de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder +qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la +fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds +au-dessus du sol.</p> +<p class="justify">Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha +d'abord à atteindre la fenêtre ; il tenta plusieurs élans inutiles, +accrocha tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur +de l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à +terre.</p> +<p class="justify">Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était +de chêne et massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans +laquelle on l'avait taillée.</p> +<p class="justify">Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît +colossal, démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à +quoi bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un +chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque +rien des contraintes domestiques.</p> +<p class="justify">Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, +juste à l'endroit où il sentait quelques filets d'air glisser entre le +seuil et le cadre de bois.</p> +<p class="justify">Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien +peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le +gênait énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, +les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet +organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez le chien +qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir +et diminuer leur admirable flair.</p> +<p class="justify">Miraut cependant commença et mordilla la coupante +arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout +d'une heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit +claquer la porte de la cuisine.</p> +<p class="justify">Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. +Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à +la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance ; s'ils +eussent été là, il se fût abstenu ; en leur absence et loin du +châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à +contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui +rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était +arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement +besogner.</p> +<p class="justify">Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à +son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il +bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte +furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à +pleine gorge :</p> +<p class="justify">— Viens voir maintenant ce qu'il +fait : il est en train de ronger la porte de dehors.</p> +<p class="justify">Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du +dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la querelle en +déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande +de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.</p> +<p class="justify">Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et +se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait +l'œil et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en +s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du +devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, +obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les +mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon +qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et +grave.</p> +<p class="justify">Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de +la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne +pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait +comment ! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la +clef des champs.</p> +<p class="justify">Et deux heures après, tous les gamins du pays +cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le +troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un +putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en +avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de +sang.</p> +<p class="justify">Le fait en lui-même était exact : Miraut avait +une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et +la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des femmes voulant crier +plus fort que l'autre.</p> +<p class="justify">Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui +opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner, +et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.</p> +<p class="justify">Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui +tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la +Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était +le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de +la remise.</p> +<p class="justify">— Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle +chante, cette vieille déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, +qu'il s'est ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu +viendras grogner après.</p> +<p class="justify">Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie +se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas +eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.</p> +<p class="justify">Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et +n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, +elle essaya de prendre son mari par la douceur.</p> +<p class="justify">Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à +la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de +l'eau salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se +plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout seul.</p> +<p class="justify">— Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois +bien que nous ne pouvons pas garder cette bête : elle va nous faire +arriver toutes sortes d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de +poules qu'il nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il +s'arrêter ? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des +voisins : tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils +t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau en +acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en ! c'est ce +qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le ! Fiche-lui dans les +côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas +le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au gros.</p> +<p class="justify">— Ce ne serait pas plus propre de le tuer, +et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé +au fond à ne pas s'en séparer. Attendons un peu ! Je vais avoir +l'œil sur lui dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté +des gélines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire +comprendre qu'il n'y doit pas toucher.</p> +<p class="justify">Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les +bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait +étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un (on ne +disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de serpe.</p> +<p class="justify">Lisée remit les choses au point, et Philomen +réfléchit.</p> +<p class="justify">— Mon vieux, exposa-t-il sans autre +préambule, cette histoire-là est bien emm…bêtante. Dès qu'il +manquera une poule quelque part, tu peux être sûr qu'on accusera ton +chien, et il aura beau être innocent, tu pourras prouver qu'il n'est +pour rien là dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que +ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez +fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les +boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.</p> +<p class="justify">— Tu vois bien que tout chacun va nous +tomber dessus, appuya la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Oui, mon vieux, tâche d'avoir +l'œil. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un +jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, +si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête : les uns, +c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se +défendre et peuvent grimper aux arbres ; d'autres préfèrent les +lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus ; d'autres se +mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont +bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs +d'un seul coup ; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne +que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire : comme +on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait +malade ; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il +« course » la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière +lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel ; dis-lui +qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce +de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras +tranquille.</p> +<p class="justify">— Las, moi ! quarante sous encore de +jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait +une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.</p> +<p class="justify">Lisée se rendit au conseil de son ami, et le +surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit +la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa +faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces +courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.</p> +<p class="justify">Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya +immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les +mâchoires.</p> +<p class="justify">Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se +précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le +dehors : quelque chose le préoccupait et le gênait.</p> +<p class="justify">Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une +courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et +retomba.</p> +<p class="justify">Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se +rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues ; +mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose +d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait +agréable de mastiquer avec les dents ; toutefois, l'impression de +gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à +faire sauter cette entrave agaçante.</p> +<p class="justify">Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour +lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais +naturellement Lisée n'accéda point à son désir.</p> +<p class="justify">— Voilà ce que c'est, mon vieux, que de +vouloir bouffer les poules !</p> +<p class="justify">Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point +comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa crier et +pleurer et se plaindre.</p> +<p class="justify">C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, +de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des +buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les +arêtes vives ; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se +remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur +le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant, +frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de +désespoir.</p> +<p class="justify">À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux +pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure +vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes +de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.</p> +<p class="justify">En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux +côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était +absolument à vif et ensanglantée ; il gratta plus haut à une autre +lanière ; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si +Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le +« portrait », et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût +enlevé enfin sa muselière.</p> +<p class="justify">« C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. +Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit. » +Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière +la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en +hurlant.</p> +<p class="justify">On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il +se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait +en se disant :</p> +<p class="justify">« Bah ! je reste ici aujourd'hui ; je +vais le surveiller. »</p> +<p class="justify">Et il se mit à arracher les choux de son jardin +tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin +débarrassé et libre.</p> +<p class="justify">Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les +tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, +si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de +sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe, +lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de +l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut +qui tirait sur une ficelle.</p> +<p class="justify">Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au +nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les +dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait +d'arracher.</p> +<p class="justify">La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et +de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour +s'excuser :</p> +<p class="justify">— Je te le ramène. Ce n'en est pas une des +miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, +la servante et moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de +te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges : je ne sais +pas si on te la fera payer.</p> +<p class="justify">— Je te remercie, proféra sèchement +Lisée.</p> +<p class="justify">Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le +collier, lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, +avec cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il +administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant +d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît bien, +tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et +qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de s'attaquer encore à +ces bestioles-là.</p> +<p class="justify">Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.</p> +<p class="justify">— Ah, cochon ! tu aimes les +poules ; eh bien ! tu la traîneras celle-ci, tu la traîneras +plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras +aussi plus qu'à ton saoul ! Attends un peu.</p> +<p class="justify">Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il +noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le +collier, les pattes passant entre les jambes de devant ; il attacha +ces pattes à une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, +dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à +traîner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, +lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler +en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un +jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la +cartouche pour l'occire, un sale salaud de m… à qui il en +ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer +jamais.</p> +<p class="justify">Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en +laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses +faisaient cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut +était honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la +pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, +s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux navrés +et, quand il n'était pas observé, cherchait à se débarrasser de son +encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et, +s'enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il éternuait et il +pleurait.</p> +<p class="justify">Lisée fut inflexible.</p> +<p class="justify">— Tu la traîneras, mon cochon, +répétait-il, jusqu'à ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux +munster, ça t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir +assez.</p> +<p class="justify">De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, +comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact, écœuré par +l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les +pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il +lui était possible de le faire.</p> +<p class="justify">Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans +le mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en +dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un +coin la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait +des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.</p> +<p class="justify">Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait +point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin +émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se +hasarda à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur +le pantalon de droguet.</p> +<p class="justify">— Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il +fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la géline d'un index +sévère.</p> +<p class="justify">Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et +Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de +courir la poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du +célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>CHAPITRE X</strong></h2> +<p class="justify">C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à +grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui +s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tiédeur +enveloppante ; les fumées montaient calmes des cheminées, formant +sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau vaporeux. Les +clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs +et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir ; le marteau du +forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous +ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui était comme la +respiration vigoureuse ou la saine émanation sonore du village.</p> +<p class="justify">Point trop las de sa journée, les deux jambes de part +et d'autre de l'enclume à « chapeler » les faux, fixée dans le +vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée +le chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, +lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était gravement +assis sur son derrière, et, impassible et clignant des yeux par moments, +regardait son maître, tirant d'énormes bouffées de son éternel +brûle-gueule.</p> +<p class="justify">Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le +chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, +frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine et en +lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.</p> +<p class="justify">— Salut, ma vieille branche ! +s'exclama Lisée.</p> +<p class="justify">— Je suis venu en bourrer une près de toi, +histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en +choisissant pour siège le bout équarri d'une grosse poutre noircie par +les intempéries et qui servait de banc rustique.</p> +<p class="justify">Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de +la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des +labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du +bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des +défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.</p> +<p class="justify">Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La +conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures +sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois +tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la +volée de l'angélus du soir.</p> +<p class="justify">Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain +battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de +sons s'éparpillèrent en roulements pressés.</p> +<p class="justify">Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; +ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs +reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine +gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.</p> +<p class="justify">— Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est +rien, voulut consoler Lisée.</p> +<p class="justify">Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de +plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir +en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.</p> +<p class="justify">— C'est drôle, constata Lisée ; il +n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.</p> +<p class="justify">— Il ne les avait peut-être jamais +remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que +ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait +dans une éponge ; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos +oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que +cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les +cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre +non ! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils +pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.</p> +<p class="justify">— Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne +les entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre odeur +surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez +eux l'oreille est meilleure que l'œil), arrivent à les en +distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme, +qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre +attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait +écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, +par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au +plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare +tout entiers : ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus +âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir, +entendre et renifler tout ensemble.</p> +<p class="justify">— Ce ne peut pas être, comme le croit la +Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des +cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu +près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont +de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris !</p> +<p class="justify">— C'est bien difficile, vraiment, car nous +ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas +eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n'est dans aucun cas un +cri de joie.</p> +<p class="justify">— Je crois, reprit Philomen, que le son +des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la +marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches +qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles +sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets. +D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de +point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus +attention.</p> +<p class="justify">— J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce +sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce +sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des +cloches.</p> +<p class="justify">— Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua +Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur +niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue ; quant +aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats ; +d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand +le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de +Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui +produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par +exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça +lui a fait comme un pincement douloureux ; nous éternuons bien, +nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas +pourtant avec notre nez.</p> +<p class="justify">— Heureusement, plaisanta Lisée, que lui +n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a +quelque chose de bien : les aigles, c'est leurs yeux ; les +chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et les femmes +leur…, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce +serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'œil de l'aigle, +le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau +en conséquence.</p> +<p class="justify">— Vingt dieux ! nous vois-tu +reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour +trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.</p> +<p class="justify">— J'ai pourtant connu un type de Velrans +qui le faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son +chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui +aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on +ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on +a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est +« clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un +gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il +avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait +tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée +qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de +quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au +moins : les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On +ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long +temps ; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien, +est passé pensionnaire, et voilà tout.</p> +<p class="justify">— Mais as-tu déjà purgé Miraut ? +interrompit Philomen.</p> +<p class="justify">— Non, avoua Lisée, il se purge tout +seul ; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.</p> +<p class="justify">— C'est très bon, en effet, mais ce n'est +pas suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et +il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.</p> +<p class="justify">— Je sais bien, mais qu'y faire ?</p> +<p class="justify">— Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à +tenter, et souvent les meilleures précautions ne servent de rien ; +tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un +peu de fleur de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très +bien à avaler le tout.</p> +<p class="justify">— Le meilleur remède est encore qu'ils +soient forts et robustes, mais cela non plus n'empêche rien bien +souvent.</p> +<p class="justify">— La soupe est trempée, vint annoncer la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— La manges-tu avec nous ? invita +Lisée.</p> +<p class="justify">— Merci bien, mon vieux, mais la +bourgeoise m'attend ; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à +la revoyure.</p> +<p class="justify">— « À revoir », mon vieux, +répondit Lisée secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de +son chien.</p> +<p class="justify">Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée +craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau +matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa paille +des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hésitation. Ses bons +yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez +suintait une vague mucosité incolore comme une salive trop épaisse.</p> +<p class="justify">— Nom de Dieu de nom de Dieu ! +mâchonna Lisée. Voilà que ça y est ! Pourvu que ce ne soit pas trop +grave et qu'il n'en crève pas !</p> +<p class="justify">Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de +soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, +un peu de lait ; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à +gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement hérissé et +rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.</p> +<p class="justify">Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les +yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui +l'avait envahi : bien que la température fût douce, Miraut +grelottait.</p> +<p class="justify">Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de +soufre dans du lait : le chien, presque à contrecœur, but le +lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.</p> +<p class="justify">Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes +usités en pareille circonstance : il en connaissait plusieurs et +commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un +emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de +Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres +cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.</p> +<p class="justify">On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot ; +en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, +ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.</p> +<p class="justify">Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, +souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau +toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ; il ventait, disait +Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il +avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de +son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le +poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il +laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux +rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les +choses sans les voir.</p> +<p class="justify">Il eut des constipations opiniâtres, puis des +diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, +couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un +perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque +qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète +indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son +marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et +souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre +le flairer : toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne +odeur de santé, ils ne le léchaient plus ; mais souvent ils se +couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les +regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient +désespérés.</p> +<p class="justify">Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en +lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou +qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien +ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent +presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on +le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille, +ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend : son cri est un appel, +une plainte, un défi ou une lutte ; si la source de douleur +disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.</p> +<p class="justify">Tout le monde n'a pu voir mourir un chien +empoisonné ; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des +automobiles, des tramways ou des voitures ! Ils hurlent +épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a +ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et +souffrent et meurent sans se plaindre.</p> +<p class="justify">Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour +leur enseigner le stoïcisme.</p> +<p class="justify">Si grand que fût le désarroi physique et moral de +Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui +n'avait point désarmé et souhaitait de tout cœur sa crevaison +prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement +dehors.</p> +<p class="justify">Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, +comme elle disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout +de bon débarrassée bientôt.</p> +<p class="justify">Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et +la rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.</p> +<p class="justify">Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de +longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, +le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un +gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler +quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la pauvre +bête, souvent, revomissait presque aussitôt.</p> +<p class="justify">Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien +à faire contre la maladie ! La maladie, mot vague et indéfini comme +les troubles qu'elle provoque ! D'où vient-elle ? on ne sait +pas. Comment la guérit-on ? On ne sait pas non plus. Les +vétérinaires, médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, +fabriqué des pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la +foutaise dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de +votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les +paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal mystérieux, +aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres. +D'après les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver +que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans +l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de +l'extraire sans danger pour la bête, et là est le hic ! Pour +d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue ( ?). Comment ? +pourquoi ? Mystère. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit +simplement de la bronchite ; mais affection de la moelle épinière, +crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais été capable d'indiquer +une cause précise ni de fixer un remède.</p> +<p class="justify">Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un +jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de +le conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était +possesseur du « secret » pour guérir les chiens de la +maladie.</p> +<p class="justify">En ce moment, la peau de Miraut présentait par +endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et +croutelevée, tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation +de garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.</p> +<p class="justify">Le Velrans insista.</p> +<p class="justify">Kalaie ne demandait rien pour sa peine : il +gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystère +et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un +secret, un secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi +les entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la +famille.</p> +<p class="justify">Pas plus que les autres paysans qui connaissent +d'autres secrets pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne +consentait à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât +des bêtes ; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et +— ceci faisait partie sans doute des règles à observer pour +obtenir la guérison — ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, +accepter d'argent comme rétribution.</p> +<p class="justify">L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de +Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans +l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux +menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.</p> +<p class="justify">Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, +auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la +cuisine ; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla +de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la +politique.</p> +<p class="justify">Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas +d'accord avec Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner +Miraut qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, +heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de +l'État.</p> +<p class="justify">La discussion fut donc courtoise ; on tomba +d'accord sur un point : que tous les députés et sénateurs, radicaux +comme cléricaux, n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur +cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, +on se sépara en se serrant la main.</p> +<p class="justify">— Tu viendras le chercher dans neuf jours, +fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour +l'emmener : il pourra marcher tout seul, je te le promets.</p> +<p class="justify">Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à +Longeverne, où la semaine lui parut démesurément longue.</p> +<p class="justify">Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux +dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, +au bout de la huitaine Miraut était guéri ; il se levait, marchait, +mangeait ; l'œil redevenait limpide, vif et joyeux ; le +poil se relustrait, l'appétit reprenait.</p> +<p class="justify">— Tu n'as qu'à lui faire boulotter de +bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon, +affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.</p> +<p class="justify">— À propos, comment va Caffot ? +s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as jamais reparlé de ton goret.</p> +<p class="justify">— Il va bien, très bien, comme un bon Siam +qu'il est : pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne +crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.</p> +<p class="justify">— Ah !</p> +<p class="justify">— Oui, la première fois que le chien s'est +approché de l'auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a +« pouffé » et reniflé au nez comme un grossier qu'il est, et +Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas de sitôt ; +après tout, ça n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre. +Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne +t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacré service. +Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l'auberge ; malgré +que nous ne soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu +es un bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un +verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.</p> +<p class="justify">— C'est rien, c'est rien, affirmait +Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays.</p> +<p class="justify">On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un +litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez +lui goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième +pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si bien que +ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, parfaitement d'accord et +amis comme cochons, se séparèrent, saouls comme des Polonais. La joie +entrait, disons-le tout de suite à sa décharge, pour une bonne part dans +la cuite magistrale de Lisée.</p> +<p class="justify">À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, +énervée comme au premier soir, attendait le retour de son homme, +espérant bien que le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait +enfin crevé.</p> +<p class="justify">Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme +l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard +que jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder +flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.</p> +<p class="justify">— Tas de cochons ! mâchonna-t-elle. +Ah ! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de +chance dans ma vie.</p> +<p class="justify">Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant +l'homme et le chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta +seule se coucher à la chambre du dessus.</p> +<p class="justify">Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une +soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne +ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un +convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le buffet où +il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en réserve par +sa femme pour le repas du lendemain.</p> +<p class="justify">— Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à +Miraut, mange-le, mon petit : ça lui apprendra, à la vieille, à +faire la gueule ! C'est elle qui fera maigre demain.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>CHAPITRE +XI</strong></h2> +<p class="justify">Miraut reprit rapidement.</p> +<p class="justify">— Il profite, il se remplit, disait Lisée +à Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques +signes, de lui bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par +d'autres moyens.</p> +<p class="justify">— La garce ! ajoutait-il. Ça ne +manque jamais ! Si, au printemps, elle ne fait pas sa portée, vers +la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines à être en +folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. +Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les +grands comme les petits, les jeunes comme les vieux ; ils me +rongent toutes mes portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre +passage ! malheur ! ah ! nom de Dieu ! ça serait +bientôt fait.</p> +<p class="justify">Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'œil et je +veille ; mais si j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur +qu'un sale bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la +canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes +ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais +que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est toujours +bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter que des +maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me +croiras : eh bien ! si un bâtard quelconque couvre une +chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais +cette saillie-là laisse des traces sur les portées suivantes : oui, +la race est souillée, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins +beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu'à présent, je ne +voudrais pas voir arriver la chose maintenant.</p> +<p class="justify">— Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand +tu auras à sortir, s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien +d'aucune façon ; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les +bâtards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de +chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques +arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.</p> +<p class="justify">— Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne +crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrière grossit un peu +et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne +se laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans +ces sacrées affaires de… chose, on ne peut jamais être sûr de +rien.</p> +<p class="justify">— Oui, goguenarda Lisée, c'est la +bouteille à l'encre… rouge.</p> +<p class="justify">Miraut avait repris sa situation dans la maison de +son maître, c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse +d'un père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec +l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il +pouvait.</p> +<p class="justify">Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position +sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses +souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis. +Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares +exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et +tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout +et partout craindre, éviter et fuir.</p> +<p class="justify">Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et +venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et +puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et +au déterrage des taupes.</p> +<p class="justify">Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses +recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer +les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de +ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de +tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés +par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.</p> +<p class="justify">L'odeur de lièvre, souventes fois<a name="fr_12" +href="#ft_12"><sup>[12]</sup></a> reniflée, l'émouvait de plus en plus +et le bouleversait profondément : sa queue, quand il tombait sur un +fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en +claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de +son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui +disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec +le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement +excitantes.</p> +<p class="justify">Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il +poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il +grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que +confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil +est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui +vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre +le premier avec espoir de l'attraper.</p> +<p class="justify">Lisée, après chaque expérience, le félicitait, +l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre +ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour +l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi +que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce +serait un jour un maître lanceur.</p> +<p class="justify">Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait +point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres +chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple +vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à +distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour +de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait +définitivement, il serait sacré chien et grand chien ; plus tard, +quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les +ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un +pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.</p> +<p class="justify">Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade +trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les +mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, +des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps +à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou +isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par +des confrères inconnus.</p> +<p class="justify">— On en fera quelque chose, disait le +chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard, +comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des +Cotards, non loin de la source de Bêche.</p> +<p class="justify">— Il y en a, en effet, toujours un de ce +côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait +le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin +de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.</p> +<p class="justify">— C'est entendu, acquiesça Lisée, je les +collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de +la porte : pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient, +ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est +encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.</p> +<p class="justify">De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, +la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que +respectueuse les mâles la suivaient de l'œil, craignant la trique +du chasseur.</p> +<p class="justify">On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté +d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les +oreilles.</p> +<p class="justify">D'ordinaire, elle se laissait faire quelques +instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait +assez et filait ; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla +elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires +tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire ; +puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se +dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de +côté et attendit.</p> +<p class="justify">Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer +un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle +dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta +encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle +recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous +le nez.</p> +<p class="justify">L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était +d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez +d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret +coup de langue ; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux +et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois +encore.</p> +<p class="justify">C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans +doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui +commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus, +ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita +vivement du train de derrière à la façon des mâles.</p> +<p class="justify">Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait +peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant +quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il +en voulut faire autant.</p> +<p class="justify">C'était ce que demandait la chienne.</p> +<p class="justify">Il commença ses premières tentatives sans autre +ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il ? L'odeur de +la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui ? Le +mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les +causes occultes et profondes de son geste ? On ne sait ; mais +bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors +que simuler.</p> +<p class="justify">Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se +prêtait avec une bonne grâce évidente à ses manœuvres.</p> +<p class="justify">Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il +essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, +remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou, +hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de +celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient +jamais.</p> +<p class="justify">À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans +résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait +faire.</p> +<p class="justify">Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, +tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il +devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux +alentours et renifler aux portes.</p> +<p class="justify">Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour +de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement +ses exercices.</p> +<p class="justify">— Ben, mon cochon ! monologua-t-il, +tu ne te gênes pas : il n'y a vraiment pus d'enfants au jour +d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud ! et pour rien, +naturellement ; sacrée petite rosse, va ! il s'en ferait +crever.</p> +<p class="justify">Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, +ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses +tentatives amoureuses.</p> +<p class="justify">— Hou ! hou ! l'invectiva Lisée +en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose ! +Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit +de la noce.</p> +<p class="justify">Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce +jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste +avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui +permettaient encore d'atteindre.</p> +<p class="justify">— Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen +à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise. +Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon +de chien.</p> +<p class="justify">— Je te crois, approuva Lisée ; hier +au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore +arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. +J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront +de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si +on en trouvait un sur pied…</p> +<p class="justify">Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la +pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, +Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la +source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur +d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à +renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement +passé par là.</p> +<p class="justify">— Doucement ! encourageait Lisée en +sifflotant sur un ton particulier, doucement ! au bois, mon +petit ! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là ! là ! +Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une +« rentrée », une brèche de mur.</p> +<p class="justify">Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un +coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant +très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint +de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y +enfila tout seul.</p> +<p class="justify">— Très bien, mon beau ! approuvait +Lisée à mi-voix, tu sais déjà.</p> +<p class="justify">Mais cela devenait sérieux.</p> +<p class="justify">Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, +avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien +dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.</p> +<p class="justify">Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques +suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre +déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.</p> +<p class="justify">Ah ! ce fut une belle galopade.</p> +<p class="justify">« Bouaoue ! bouaoue ! +bouaoue ! »</p> +<p class="justify">— Il ne pouvait plus dire, il +bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite, +répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à +Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer +un ! Ah ! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme +il te le menait, çui-là : ni plus ni moins qu'un vieux chien ; +il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a +ramené au lancer. Hein ! Ah ! nom de Dieu ! la belle +chasse ! et quelle musique ! C'est qu'il a une voix, +l'animal ! Nom de nom, quelle gorge ! Je l'aurais laissé +faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore ! Ah ! la +bonne bête, et ce que je suis content ! Mon vieux Philomen, +qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards ! +Cochon de cochon ! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une +bonne bouteille.</p> +<p class="justify">Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous +leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus +merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot +l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon +cette journée mémorable.</p> +<p class="justify">À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une +visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent +séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore +en revenant vers son logis :</p> +<p class="justify">— À six mois ! bon Dieu ! quelle +bête ! quel nez ! Et quand je songe que ma charogne de femme +aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue !…</p> +<p class="justify">Ayant coupé au court par le sentier du verger, il +passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux +d'indienne et éclairée.</p> +<p class="justify">« Tiens, pensa-t-il, elle va probablement +gueuler ! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour +n'être pas encore couchée ? »</p> +<p class="justify">Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à +voir par un entre-bâillement de rideaux.</p> +<p class="justify">Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un +instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa +intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.</p> +<p class="justify">— Ah ! je t'y prends, sacrée sale +garce, tonna-t-il ; je t'y pince en flagrant délit, chameau ! +Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux +vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre, +moi !</p> +<p class="justify">Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, +n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à +toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce +qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point +davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et +sacrant :</p> +<p class="justify">— Bougre de sale chameau ! Vider le +pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire +que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache +et vicieuse ! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Il n'y a +qu'une femme qui peut trouver ça !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>DEUXIÈME +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque +fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais +d'emmener son chien avec lui.</p> +<p class="justify">Successivement il lui apprit à bien faire les +lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de +pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer +une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et +Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître, +l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en +fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit +pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois +longues heures.</p> +<p class="justify">Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint +plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de +langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la +maison.</p> +<p class="justify">Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement +la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais +Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec +l'autorisation de son maître.</p> +<p class="justify">Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé +d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les +coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, +allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air +entendu, lui disait simplement : « Va ! » Bellone +comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait +directement vers la forêt.</p> +<p class="justify">Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut +un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et +peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette +expédition nocturne et cette partie de plaisir.</p> +<p class="justify">C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, +elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à +s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de +fer.</p> +<p class="justify">Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant +les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer +respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle +répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de +Miraut.</p> +<p class="justify">À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les +oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de +l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la +gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis +longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas +non plus de saisir.</p> +<p class="justify">Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à +pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son +ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son +chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le +corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.</p> +<p class="justify">— Vas-y ! va ! proféra-t-il +simplement.</p> +<p class="justify">Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la +forêt.</p> +<p class="justify">Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout +de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les +genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son +autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait +au trou de la haie du grand clos.</p> +<p class="justify">Et se mordillant les pattes, la gorge et les +oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices +partirent dans la direction de la coupe.</p> +<p class="justify">Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen +arriva.</p> +<p class="justify">— Eh bien ? s'exclama-t-il +simplement.</p> +<p class="justify">— Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. +Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher ; +ah, ma foi non ! je n'ai eu qu'à lui faire signe.</p> +<p class="justify">— La bonne paire ! conclut le +chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux +Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il +tient à garer sa peau et ses viandes.</p> +<p class="justify">— L'ouverture aura lieu dans deux mois, +exposa Lisée ; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un +peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après +la première semaine de chasse.</p> +<p class="justify">— As-tu déjà songé à tes munitions ? +s'inquiéta Philomen.</p> +<p class="justify">— Oui, répondit Lisée ; pour les +cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à +Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon ; c'est un peu cher, +mais tant pis ! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au +messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres +ordinaires ; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour +les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre +de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne +voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non +plus.</p> +<p class="justify">— J'en prends aussi, rassura +Philomen ; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et, +quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout +près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre +avec une mauvaise cartouche dans mon flingot ; s'il échappait, je +ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.</p> +<p class="justify">— Écoute, interrompit tout à coup Lisée, +en portant l'index à sa bouche.</p> +<p class="justify">Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement +d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un +autre et d'un autre encore.</p> +<p class="justify">— Ils ont déjà lancé.</p> +<p class="justify">— Non, non ! pas encore, écoute +bien !</p> +<p class="justify">Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante +du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les +paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes +bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les +inondait d'une joie pure.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! je crois qu'ils le +mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.</p> +<p class="justify">Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient +encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que +parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux +rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur +causerie en remarquant à voix haute :</p> +<p class="justify">— Ils le ramènent !</p> +<p class="justify">Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la +chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se +perdit encore et Philomen affirma :</p> +<p class="justify">— Ils en ont pour un moment, mais ils +peuvent s'en donner tant qu'ils voudront : le brigadier n'aura pas +envie ce soir de leur courir après ; il est revenu vanné de sa +tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de +roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire +autant.</p> +<p class="justify">— Et moi itou, répondit Lisée.</p> +<p class="justify">Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, +de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se +serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le +verrou, gagna son lit et s'endormit.</p> +<p class="justify">Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin +pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le +pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de +cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du +Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.</p> +<p class="justify">— Cré nom de nom ! quel jarret ! +ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.</p> +<p class="justify">Et il revint se coucher, tout content.</p> +<p class="justify">Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur +un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était +crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le +loisir de vaquer aux soins de sa toilette ; le bout de sa queue, +sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de +même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il +avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.</p> +<p class="justify">Il se leva à l'approche du maître et le salua par des +aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.</p> +<p class="justify">C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme +un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, +pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard +en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même +état.</p> +<p class="justify">— Quand elle rentre vide, elle vient +japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui +ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la +cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me +déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.</p> +<p class="justify">— Lui aussi, affirma Lisée.</p> +<p class="justify">— C'en est tout de même un que nous ne +reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme +pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre : ça les encourage et +ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le +tien.</p> +<p class="justify">Mis en goût, en effet, par cette première et +fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en +fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.</p> +<p class="justify">Il faut croire qu'une telle expédition était inutile +ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de +petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa +un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le +chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de +la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand +même seul à la chasse.</p> +<p class="justify">Il fut moins heureux cette fois que lors de sa +première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il +n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à +la maison.</p> +<p class="justify">Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un +long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.</p> +<p class="justify">Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à +son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue +de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la +cuisine.</p> +<p class="justify">La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que +cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'œil de la nuit, +qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à +s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et +que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou +l'autre.</p> +<p class="center">* * *</p> +<p class="justify">Cependant l'ouverture approchait. Les munitions +commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux +chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la +cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le +chargement des cartouches.</p> +<p class="justify">La demande de permis venait d'être envoyée à la +sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée +avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit +francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage +terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle les deux +hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et puis, la veille +du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, très loquace +et débordant de joie, confectionna ses cartouches.</p> +<p class="justify">Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, +avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres +de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau… arabe ou turc qui +avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs +de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de transport, un chassepot +(souvenir des désastres) et deux vieilles carabines simples, l'une à +pierre, l'autre à piston, ornées des pontets en cuivre et munies de +canons immenses.</p> +<p class="justify">Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui +avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, +Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, +fit sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant +Miraut.</p> +<p class="justify">— Hein ! c'est-ti avec çui-là qu'on +va les descendre, demain ?</p> +<p class="justify">— Bouaoue ! applaudissait Miraut.</p> +<p class="justify">— Et celle-là, en va-t-elle occire +un ? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre +soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au +moins ! Non ! c'est un grand garçon !</p> +<p class="justify">Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens +particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la +signification générale et manifestait, par des abois continuels, des +frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, d'incessants +battements de queue, des velléités d'embrasser et de lécher, son +approbation et sa joie.</p> +<p class="justify">Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen +qu'ils partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu +près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers +les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les +hasards de la chasse, à la tranchée sommière du Fays pour +« faire » ensemble ce bois important et se poster aux bons +passages.</p> +<p class="justify">Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse +et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui +donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant +réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et +d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et +s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se réveiller à +l'heure qu'il s'était fixée.</p> +<p class="justify">Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain +matin, il était debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins +soigneusement graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à +grandes poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un +bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ +et, tandis que chauffait son « jus » sur la lampe à alcool, il +alla ouvrir à Miraut.</p> +<p class="justify">Les deux amis se firent fête en se retrouvant : +petits mots d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de +pattes cordiaux ; Miraut même essuya d'un large revers de langue la +joue droite et le nez de son maître.</p> +<p class="justify">— Le coup de « patte à relaver<a +name="fr_13" href="#ft_13"><sup>[13]</sup></a> », l'excusa celui-ci +en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.</p> +<p class="justify">Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, +qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans +les mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien +avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où ils +voulaient commencer.</p> +<p class="justify">C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée +suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait +passé.</p> +<p class="justify">Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, +renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les +mottes et à toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il +rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le taillis, et +le reste ne fut pas long à venir.</p> +<p class="justify">Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par +les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.</p> +<p class="justify">— Il va monter, songeait Lisée posté au +haut du crêt à cinquante mètres du mur d'enceinte, ils montent +toujours.</p> +<p class="justify">Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi +qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, +un crochet assez grand.</p> +<p class="justify">Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le +chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait +à peu près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement : +« Il va sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me +le ramener par le chemin de la pâture. » En hâte, il se porta +vivement à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est +préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop +tard.</p> +<p class="justify">Le braconnier avait eu bon nez de courir.</p> +<p class="justify">Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord +du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, +lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, +allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.</p> +<p class="justify">— Un beau coup de fusil ! +jugea-t-il.</p> +<p class="justify">Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus +sûr pour un chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du +court instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre +arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à +l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il fût à +portée.</p> +<p class="justify">Au point strictement repéré d'avance, à trente +mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un +de moins (c'eût été un assassinat !), il pressa la détente de sa +gâchette droite.</p> +<p class="justify">Le coup retentit puissamment dans le calme du matin +et l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tête à +quinze ou vingt pas du chasseur.</p> +<p class="justify">Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du +sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net +une minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction +suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée dans +cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il distingua +la voix de son maître le hélant à pleins poumons :</p> +<p class="justify">— Tia, Miraut, tia, par ici ! tia, +mon petit !</p> +<p class="justify">Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa +poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le +lieu du drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant +d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre roux, +allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans +tarder et avec frénésie.</p> +<p class="justify">— Tout beau, tout beau ! mon petit, +calma le chasseur. Ne le déchire pas. Allons ! doucement, +doucement !</p> +<p class="justify">Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé +Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et +la puça même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans +doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour +y aller de son franc coup de dent.</p> +<p class="justify">Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant +bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant +sur la vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande +poche-carnier de sa veste de chasse.</p> +<p class="justify">Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien +et pour l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la +dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une à +une.</p> +<p class="justify">Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et +os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée +le félicitait, tout heureux.</p> +<p class="justify">— Hein, nous voilà dépucelé ! mon +vieux Mimi.</p> +<p class="justify">Comme l'autre, insensible aux discours, attendait +toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui +furent profondément dédaignés.</p> +<p class="justify">— Ah ! il faut de la viande à +monsieur, maintenant ! T'es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le +chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas +voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout +à l'heure.</p> +<p class="justify">Et la chasse continua.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>CHAPITRE +II</strong></h2> +<p class="justify">C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.</p> +<p class="justify">De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait +des lancers et des chasses ; des coups de fusil +retentissaient ; un œil exercé pouvait voir dans les finages +voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrêt et +s'éparpiller en gagnant les bois ; des cailles aussi, de temps à +autre, à très courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des +tireurs.</p> +<p class="justify">Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir +et jugeait en lui-même :</p> +<p class="justify">« Tiens, voilà Philomen qui en +« sonne » un ! Il me semble que Pépé vient de +redoubler : ce ne peut être que sur les perdrix, car il a toujours +arrêté un lièvre du premier coup. Ah ! Gustave est aux cailles dans +les « sombres » derrière le Teuré, il tire souvent. Je +jurerais que c'est le gros qui est dans la « fin » de +Rocfontaine : il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la +mère de Miraut. »</p> +<p class="justify">Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté +longtemps contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont +on voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt +les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était remis +à quêter et avait repris la lisière du bois.</p> +<p class="justify">Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait +de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier +coup.</p> +<p class="justify">Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il +avait déjà vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des +rebats plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du +bois pour arriver, en fin de compte, à se faire « taquer » au +lancer ; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des +taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout +village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande +route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où il espérait faire +perdre sa trace à son poursuivant.</p> +<p class="justify">Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix +et, pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, +longea l'arête du coteau.</p> +<p class="justify">Son chien — il en put juger à la régularité de +ses abois et coups de gueule — réussit à tenir parfaitement tant +qu'il fut sous bois ou dans les champs ; à peine hésita-t-il à +quelques contours brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes +pour bien s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la +route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.</p> +<p class="justify">Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la +piste évanouie, ravauda à certains passages où des fumets vagues +persistaient, revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était +entré dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule +furibonds.</p> +<p class="justify">Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort +justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait +rien à faire avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.</p> +<p class="justify">Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son +maître ; il s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour +ne point s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, +reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.</p> +<p class="justify">Pour lui épargner des contours interminables et +l'habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à +sonner à petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses +reprises pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier +de rappel : « Tia, Miraut ! Tia ! », puis, +cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le +cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement.</p> +<p class="justify">Comme la foulée qu'il avait à suivre était très +fortement frayée et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son +attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris poussés par +Lisée et s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.</p> +<p class="justify">La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau +la voix de Lisée arriva jusqu'à lui : « Tia, +Miraut ! » Il comprit, jugea de la direction, se traça dans +l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de +l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrêtait de temps +à autre pour rectifier sa direction et marcher droit à son maître qu'il +ne voyait pas encore.</p> +<p class="justify">Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot +et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un +ton moins aigu.</p> +<p class="justify">L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit +à Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de +choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes +et voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant. +Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener +l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si vite revenu à +la corne, absolument comme un grand chien.</p> +<p class="justify">Cette fois, Miraut mangea de bon cœur le bout +de sucre et le morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure +d'avant.</p> +<p class="justify">Comme le soleil montait rapidement et commençait à +chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du +Fays où Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un +lièvre lui aussi dans sa carnassière.</p> +<p class="justify">Les deux amis se sourirent.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! est-ce qu'on sait encore +le coup ?</p> +<p class="justify">— Où l'as-tu rasé ?</p> +<p class="justify">Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent +avec force détails les péripéties de leur chasse du matin tout en +cassant la croûte et en buvant un verre.</p> +<p class="justify">Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement +salués en se léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le +lièvre tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui +devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient +attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs +mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et +de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et fort équitablement +tantôt à l'un, tantôt à l'autre.</p> +<p class="justify">Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit +faire le grand bois.</p> +<p class="justify">Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au +Fays, deux belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et +au cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et d'en +occire encore un vers les dix heures.</p> +<p class="justify">Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et +que les chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint +vers le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut +l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux +et sur les cailles.</p> +<p class="justify">— Y vas-tu demain ? interrogea +Lisée.</p> +<p class="justify">— J'te crois, répondit Philomen. La +première semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien pressé +d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entière.</p> +<p class="justify">— Mon vieux, reprit Lisée, j'y +songe : j'ai promis au gros et à l'ami Pépé de leur faire manger le +premier lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera +l'instant ou jamais ; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je +vais leur envoyer deux mots ; le matin, nous ferons la partie tous +en chœur et à midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême +du citoyen Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait +rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les +prés-bois et les coupes d'Ormont ; avec quatre chiens comme les +nôtres, ça pourra faire une belle musique.</p> +<p class="justify">— C'est entendu, approuva Philomen ; +j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an passé : elle est +fameuse.</p> +<p class="justify">De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de +Rocfontaine une missive ainsi libellée :</p> +<p class="justify">Longeverne, le 1er septembre 18…</p> +<p class="justify">« Mon vieux,</p> +<p class="justify">« Miraut est un fameux chien ; ce matin il +m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme ça a +été entendu, goûter de mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera +et aussi Philomen. Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du +matin au plus tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.</p> +<p class="justify">« Je te la serre de bien bon cœur,</p> +<p class="justify">« LISÉE. »</p> +<p class="justify">Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, +s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases : Je vous +écris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire…, Lisée n'était +pas de ceux-là. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme +il parlait. Aussi, comme il n'était pas bavard, ses lettres +étaient-elles toujours d'une brièveté et d'une concision admirables.</p> +<p class="justify">Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au +chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du +matin pour une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au +rendez-vous.</p> +<p class="justify">Trois heures et demie venaient à peine de sonner +qu'il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand +Saint-Hubert à la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à +l'œil calme, aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, +mais qu'il ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était +extrêmement susceptible.</p> +<p class="justify">La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre +chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, +du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se trouva +doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de +casseroles et un désordre qu'augmenta encore l'arrivée de Bellone et de +son maître.</p> +<p class="justify">Pendant que les trois camarades se serraient la pince +et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs +recherches alimentaires : pas une miette ne fut dédaignée, pas une +goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que +Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la +veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la +ventraille.</p> +<p class="justify">Elle pendait à un clou fiché dans une solive du +plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, +l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent +point, se l'envoya séance tenante et tout entière : oreilles, poil +et tout. Cela ne dura pas quinze secondes.</p> +<p class="justify">Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible +déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient +férocement.</p> +<p class="justify">— Ben, bon Dieu ! Mais c'est la peau +du lièvre qu'il vient de s'enfiler comme ça et sans boire, encore ! +Il en a une sacrée veine de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.</p> +<p class="justify">— Bah ! répondit Pépé, ils en +bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait +rigoler quand j'entends les médecins et le maître d'école parler de +microbes et d'autres bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des +maladies aux gens.</p> +<p class="justify">Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière +les fumiers et les marnières où il boit quand il a soif ! Et il +n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'œil des microbes et moi +aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes +vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient à +quatre-vingts ou à cent ans.</p> +<p class="justify">— Tout de même, ton chien a un sacré +estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, même +avec dix litres à boire.</p> +<p class="justify">— Il va peut-être te ch… une +casquette à poil ! plaisanta Lisée.</p> +<p class="justify">On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un +bout de sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin +de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en +laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, n'auraient pas +mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.</p> +<p class="justify">Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne +la reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout ; tant +d'événements avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non +plus, tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva +point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et +d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.</p> +<p class="justify">Les présentations entre chiens se firent : +Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta +leurs hommages qui ne furent point exagérés ; mais il n'en alla pas +de même pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent +haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des menaces +et des rosseries en se montrant les crocs.</p> +<p class="justify">Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse +commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.</p> +<p class="justify">Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient +bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se +déployèrent silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté +le capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le +feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de courtes +péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. Mais un +troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et Philomen, ahuri +et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait roulé, vit les quatre +chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparaître au +loin.</p> +<p class="justify">Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre +reviendrait : mais c'était un maître oreillard sans doute que +celui-là et, mené comme il l'était par cette meute endiablée, il fila +tout droit, on ne sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, +pendant que les quatre compères se morfondaient à écouter.</p> +<p class="justify">Une heure après, comme on n'entendait encore rien, +ils se hélèrent : hop ! se réunirent au poste de Philomen et +confabulèrent en cassant la croûte ! Ils partagèrent équitablement +les provisions dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la +part des chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis +bourrèrent leurs pipes en attendant.</p> +<p class="justify">Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs +sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très +lointain de grelot.</p> +<p class="justify">Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent +à perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant +un boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.</p> +<p class="justify">— S'il y a un lièvre dans les alentours, +qu'est-ce qu'il peut bien se dire ?</p> +<p class="justify">— Il n'en doit pas mener large.</p> +<p class="justify">Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, +reparurent au haut du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de +l'apéritif, on revint au village après les avoir un peu laissés +reprendre haleine et manger leurs bouts de pain.</p> +<p class="justify">Les deux lièvres occis furent naturellement offerts +aux deux invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent +enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.</p> +<p class="justify">— Penses-tu ! protesta Lisée. Et +Miraut ?</p> +<p class="justify">— Peuh ! c'est rien, ça, mon vieux, +répliqua le gros, tout joyeux d'avoir un lièvre à rapporter à la +maison.</p> +<p class="justify">Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, +firent à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. +On savait pourquoi ils étaient réunis ; chacun d'ailleurs, au +village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout +en s'enquérant du jeune chien.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! et Miraut ?</p> +<p class="justify">— Ah ! c'en sera un tout premier, +affirmait Pépé, et je m'y connais.</p> +<p class="justify">— J'en étais sûr, renchérissait le +gros.</p> +<p class="justify">C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse +surtout, a, dans un village, sa personnalité bien marquée ; il fait +partie intégrante du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un +peu, non seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la +localité, quadrupèdes ou bipèdes.</p> +<p class="justify">Miraut, sensible à la louange, marchait dignement +devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec +amour. En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre +de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui aussi, à +sa façon, un apéritif.</p> +<p class="justify">Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de +l'auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur +taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait +allongés.</p> +<p class="justify">Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, +ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur +gibier et palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient +sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et ne +faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus +avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent.</p> +<p class="justify">Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le +geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant +d'écoper sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre +pattes, se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et +les autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins +énergiquement à lui prêter mâchoire forte.</p> +<p class="justify">— Si tu te fais pincer, tant pis pour +toi ! prévint Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.</p> +<p class="justify">— Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air +commode ! répliqua l'autre en remettant le lièvre ; ils ne +sont pas comme le vieux notaire d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de +voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu'il entendait bien les +« rises<a name="fr_14" +href="#ft_14"><sup>[14]</sup></a> ».</p> +<p class="justify">— Si on allait à la soupe ? proposa +Lisée.</p> +<p class="justify">On ramassa sans incidents les lièvres pendant que +Pépé payait les apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la +Guélotte, pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune +bon cœur, avait tout de même préparé un repas substantiel et +soigné.</p> +<p class="justify">Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un +jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel +on fit honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche +mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.</p> +<p class="justify">Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le +jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement +réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. La +Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de cuisinière, +elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui +demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle répondit qu'elle +allait sans tarder leur donner leur soupe.</p> +<p class="justify">Cela se termina par un poulet et de la salade. Un +morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.</p> +<p class="justify">Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent +quantité d'os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent +consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les éloges +dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup échauffé +l'enthousiasme des quatre amis.</p> +<p class="justify">Tous racontèrent des histoires de chasse et de +chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les +autres ; ils s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux +n'émit le moindre doute sur leur authenticité ou leur +vraisemblance : si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce +qui l'aura ? Enfin, après le café et le pousse-café, la rincette, +la surrincette et le gloria, on leva le siège pour permettre à la +Guélotte de débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, +jouer la bière aux quilles.</p> +<p class="justify">On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but +d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya +des pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette +dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on revint +manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et quand le +gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, vers la +minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les +dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir leurs pas +chancelants.</p> +<p class="justify">Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à +Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs +chiens reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de +vieilles chansons de chasse aux airs bien connus :</p> +<p class="justify"><em>N'entends-tu pas la biche dans les +bois…</em></p> +<p class="justify">Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce +refrain :</p> +<p class="center"><em>Et dans le lit de la marquise</em></p> +<p class="center"><em>Nous étions quatre-vingts +chasseurs !</em></p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs +furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par +l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa presque +infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son +métier de courant.</p> +<p class="justify">Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à +« ravauder » en plaine, sur un pâturage, qu'il faut +immédiatement chercher la rentrée ; ce fut Lisée qui le lui +enseigna et il se rendit très vite compte que son maître avait raison, +puisqu'il manquait rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait +docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement +derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, +contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les +suivre sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les +grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, +pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire +perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds réunis et +lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux, +Bellone lui enseigna à rebattre à droite, puis à gauche de la route pour +retrouver le nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne +l'embarrassèrent qu'au début et ce fut encore la chienne qui lui +enseigna à décrire autour du point où les pistes se mêlent un ou +plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il +n'ignora pas longtemps que certains lièvres, audacieux et roublards, +longent quelquefois une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, +parallèlement au chien qui ne s'en doute guère et repassent en le +narguant à deux pas de lui ; aussi eut-il, en même temps que le +nez, l'œil et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans +ce cas.</p> +<p class="justify">Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un +vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès +du maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit +faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son +collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant, +à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée +par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup +long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement qui le rappelait, lui +ou Bellone ou Ravageot ; il apprit et très vite, en chassant avec +la chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule qui indiquent +que le fret est bon ou médiocre ou mauvais. Il sut aller à la voix comme +un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades, +devint bientôt réciproque.</p> +<p class="justify">Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les +matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton +fût bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte +que coûte une piste et à lancer un capucin.</p> +<p class="justify">Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec +eux ou qu'il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva +souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit +tout seul, soit de compagnie avec la chienne.</p> +<p class="justify">Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent +familiers ; au bout de quelques chasses, il connut même +personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait +certainement distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail +odorant insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, +reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine bien +délimité qu'il occupait depuis longtemps.</p> +<p class="justify">Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au +canton du lancer ; Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits +plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas +exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction +que devait occuper Lisée le capucin qu'il courait.</p> +<p class="justify">Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à +retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un +an, forts de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient +affaire à forte partie.</p> +<p class="justify">Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le +timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient +point qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou +tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand mystère, +fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues, pattes +allongées, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de +terrain et aller très loin, très loin, préférant les aléas d'une +poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour +dangereux souvent marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant +et mortel d'un inopiné coup de fusil.</p> +<p class="justify">Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient +et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs +remises lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à +épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes +n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas d'acier, dont les +ruses n'étaient pas originales et infaillibles ! Tôt ou tard, +Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le dévorait.</p> +<p class="justify">Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la +poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage +et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt +qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec soin, +puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et +passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tête pour +revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux cuisses de derrière +fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée. Il se +flanqua ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles, +l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot +alourdi, après s'être préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il +suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, +sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies +et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux regards des +inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles, +genre Guélotte, sont toujours à craindre et qu'il ne faut point, en +dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un +honnête chien comme lui ne peut décemment effrayer ni mordre et qui +profitent lâchement de votre bonté pour vous flanquer, eux, toutes +sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes.</p> +<p class="justify">Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, +Miraut, une fois repu, abandonnait le reste ; plus vieux, avec +l'expérience et les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et +conclure que cette pratique était tout simplement stupide ; dès +lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de +Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.</p> +<p class="justify">Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé +dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais +il savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière +les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la +forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.</p> +<p class="justify">Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans +un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus +meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa +bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison +paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre +dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l'avait toujours en +grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper +sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en priait pas énergiquement.</p> +<p class="justify">Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de +roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en +train de s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. +Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, car son +maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit +sans façons aucune son quartier de lièvre et, après l'avoir lavé, le fit +mettre à la casserole. Ce fut une leçon, et le chien, à dater de cette +heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit à ses +caches.</p> +<p class="justify">Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque +poursuite et, plus souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une +journée exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, +sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la +viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le +dessous.</p> +<p class="justify">Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, +se paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce +cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui +aussi, cet impayable animal.</p> +<p class="justify">C'était un vieux bouquin, prince sans doute des +capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait +pourquoi ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du +Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et +d'autres voies plus ou moins frayées.</p> +<p class="justify">La lutte commença un beau matin givré de novembre que +la terre sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante +sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques coupes +savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.</p> +<p class="justify">Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire +à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, +ventre à terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que +la bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.</p> +<p class="justify">Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps +le suivre à vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de +l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se défiler, de +profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout +de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien était à plus d'un +kilomètre derrière lui… il avait le temps.</p> +<p class="justify">Le capucin fit des pointes, des doublés, des +crochets, puis, après un raisonnable détour, suffisamment long pour +dérouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des +chemins qui menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où +ces imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, +mais où il se gardait bien de jamais passer.</p> +<p class="justify">Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de +ce poste dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les +oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au +bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.</p> +<p class="justify">Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux +doublés du citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la +piste coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du +fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa +vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour +retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamètre de +son cercle : rien encore ; il le doubla : toujours +rien ; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, plus le +fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla +comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné grandement, vint le +rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la première fois en défaut ce +chien admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire, ce +roublard des roublards.</p> +<p class="justify">Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la +coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le +chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, pierre à +pierre, abri par abri ; ils visitèrent le pied de tous les arbres +qui demeuraient : baliveaux, chablis, modernes, anciens ; +rien, rien, rien ! Ils s'en allèrent bredouilles.</p> +<p class="justify">Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que +Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était passé le premier +jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout +comme l'avant-veille, au même endroit.</p> +<p class="justify">Deux jours après, cela recommença.</p> +<p class="justify">— Ne te bute donc pas, disait Philomen à +Lisée qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène +unique en son genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je +n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.</p> +<p class="justify">Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, +ils retournèrent, lui et Miraut.</p> +<p class="justify">À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste +extraordinaire afin d'en avoir le cœur net. Ce jour-là, le lièvre, +qui était assez vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais +qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la +coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin, +au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.</p> +<p class="justify">Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, +à poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait +jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et +roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut de la +coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait +ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'œil hors de l'orbite, +le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait la tête basse et +la queue entre les pattes, malade de dépit et de fureur, vers son maître +Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il était, +mais n'y pouvait rien tout de même.</p> +<p class="justify">Enfin un jour de février, la chasse étant close +depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents +pas de l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de +l'énigme.</p> +<p class="justify">Le cœur tapant d'émotion, il vit son oreillard +sauter du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre +d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, comme +s'il escaladait le ciel pour retomber… Ah ! çà ! +— la coupe était nette — où donc était-il retombé ? +Lisée, de derrière son arbre, écarquillait les quinquets : le +lièvre avait disparu.</p> +<p class="justify">Celle-ci, par exemple, elle était forte !</p> +<p class="justify">Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des +abois qu'il poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec +son maître. Celui-ci, sûr — ou presque — de n'avoir pas eu +la berlue, et blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, +examinant méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu +se trouver.</p> +<p class="justify">Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, +rien ; il fallait qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le +braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un peu ; ses +regards, instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur +et… ah ! sacré nom de Dieu !…</p> +<p class="justify">Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par +les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques +rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement avec eux, +son « asticot », aplati, immobile, les oreilles rabattues, +sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu ! aussi souche +que la souche elle-même.</p> +<p class="justify">Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait +passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le +moins du monde à regarder dessus : on dit tant que les lièvres ne +font pas leur nid sur les saules.</p> +<p class="justify">— Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à +sortir sans ton flîngot sous ta blouse !</p> +<p class="justify">Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le +râble de l'oreillard ; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les +fois d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras… +frrrrt… se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer +avec Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la +journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la +nuit.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>CHAPITRE +IV</strong></h2> +<p class="justify">Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait +suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la +haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il était +écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.</p> +<p class="justify">Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, +toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il +avait parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus +folles et les plus hasardeuses.</p> +<p class="justify">Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de +divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu +ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand +lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient +point. Des gardes en tournée s'émurent de ce bacchanal insultant et +prolongé et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils +ne connaissaient point davantage : tous perdirent leur temps.</p> +<p class="justify">Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes +particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets, coupa des +routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il +perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son +canton, en plein marais inconnu.</p> +<p class="justify">Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut +que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il +se trouvait loin du logis.</p> +<p class="justify">Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, +s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de +quelque vague os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute +autre pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu +le ventre.</p> +<p class="justify">Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements +et bientôt un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent +contour, trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa +route de son trot soutenu.</p> +<p class="justify">Après une randonnée assez longue au cours de laquelle +il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au +crépuscule dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà +venu avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.</p> +<p class="justify">Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant +pouvoir se fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette +agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et +d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se +rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et prudent, afin de +gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se +mouiller les pattes.</p> +<p class="justify">Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants +qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le +contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se +trouvait à proximité.</p> +<p class="justify">C'était l'heure de la sortie de la prière : +quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur +caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main ; +puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à +lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.</p> +<p class="justify">L'un d'eux, tout à coup, s'écria : il venait +d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, +crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.</p> +<p class="justify">— Un chien !</p> +<p class="justify">— Un sale chien qui n'est pas d'ici ! +ajouta un deuxième.</p> +<p class="justify">— Peut-être un chien enragé, émit un +troisième ; ciblons-le !</p> +<p class="justify">— Immédiatement, les beaux cailloux plats +qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans +la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans +le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien +vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les +gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque +chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même +héroïque à leurs coups de frondes.</p> +<p class="justify">Le chien traversa tout le village et s'enfuit, +longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres +des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes +et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba +d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils +s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase +campagne.</p> +<p class="justify">Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et +par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut +n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il +jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré +la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il +resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage +ne lui vint pas : il n'y avait pas de rivière à Longeverne et, +comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa +fraîcheur traîtresse.</p> +<p class="justify">Il erra toute la nuit autour du village, furetant, +cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture +innommable.</p> +<p class="justify">Les maigres ressources qu'offraient les champs +dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite +épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni +chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et +revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se +disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne +songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête +vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et +trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en +hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant +bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou +une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son +côté.</p> +<p class="justify">Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il +était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses +appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement +remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à +le rassurer.</p> +<p class="justify">Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans +un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. +Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou +dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié +auquel était relié le nœud coulant, se relevant dans la détente +imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air +par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le +chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, +braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons +des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.</p> +<p class="justify">Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un +fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il +sentait encore au cou l'étranglement du laiton.</p> +<p class="justify">Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des +gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu'avaient-ils fait du +chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui avaient-ils tiré +dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, +reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son +collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit ?</p> +<p class="justify">Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût +quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il +s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le +maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. +Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli +alors : ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs +et entre braconniers.</p> +<p class="justify">Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le +facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension +quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des +villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de +Blénoir.</p> +<p class="justify">La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin +fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, +tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des +sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que +ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que +des bêtes à chagrin.</p> +<p class="justify">Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et +tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des +buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les +populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et +méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, +oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison, +ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli +ou effacé dans sa mémoire.</p> +<p class="justify">Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, +n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de +n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, +à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui +avait fait son passé : il se souvint de son maître Lisée qu'il +n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il +se mit à hurler désespérément au perdu.</p> +<p class="justify">Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il +tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très +long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot.</p> +<p class="justify">À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les +chiens du village se mirent à répondre par des jappements précipités de +fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme +insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce +désespoir de bête.</p> +<p class="justify">— C'est un chien perdu qui pleure son +maître, disait l'un d'eux.</p> +<p class="justify">— La pauvre bête !</p> +<p class="justify">— Si on lui donnait du pain, proposait un +autre.</p> +<p class="justify">— Il se sauverait, objectait un +troisième.</p> +<p class="justify">Dans le village, tout le monde avait entendu la +plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prêté grande +attention, car un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva +toutefois, parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui +dressa l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses +concitoyens.</p> +<p class="justify">— Tiens, un chien de chasse ! +s'écria-t-il.</p> +<p class="justify">Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il +le connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, +chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.</p> +<p class="justify">Lentement, l'œil allumé, il s'approcha de +l'endroit où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent +pas des gosses.</p> +<p class="justify">— Restez, petits, recommanda-t-il aux +enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.</p> +<p class="justify">Il faut croire que certains hommes sont naturellement +sympathiques aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande +détresse, les avertit mystérieusement ; peut-être bien aussi que +Miraut, à bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse +s'avança, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.</p> +<p class="justify">Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, +lui parla doucement, et il savait parler aux chiens :</p> +<p class="justify">— Tia, mon petit, tia ! Viens voir +ici, mon beau ; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons !</p> +<p class="justify">Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait +pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si +opportunément à lui.</p> +<p class="justify">Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le +gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se +penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un +poinçon malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir +par deux rivets : « Lisée, cultivateur à Longeverne », et +aussitôt ne put retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou +bracos d'une même région on se connaît ; il avait bu assez souvent +avec Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de +réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n'y +avait, parbleu, pas si longtemps !</p> +<p class="justify">— C'est Miraut ! s'exclama-t-il.</p> +<p class="justify">Entendant son nom prononcé par cet inconnu si +sympathique, Miraut, l'œil plein de confiance et de joie, redoubla +ses démonstrations d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec +lui, il le suivit fort docilement à sa maison.</p> +<p class="justify">— C'est le chien de Lisée de Longeverne, +expliqua Narcisse à ceux qu'il rencontra ; il est perdu depuis on +ne sait quand et il n'a presque plus « figure humaine de +chien », la pauvre bête ; je vais lui faire à manger et écrire +un mot à son patron qui doit être joliment en souci.</p> +<p class="justify">Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut +encore la confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de +son protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit +tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit +immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière +goutte ; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière +de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna +dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une +toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et +confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable +souche.</p> +<p class="justify">Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait +les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement +un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix +heures une lettre ainsi conçue :</p> +<p class="justify">Bémont, le 27 février.</p> +<p class="justify">« Mon cher Lisée,</p> +<p class="justify">« Je t'envoie ces deux mots pour te dire que +j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du +« bouillet<a name="fr_15" href="#ft_15"><sup>[15]</sup></a> » +du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à +manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme +Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.</p> +<p class="right">« Ta vieille branche,</p> +<p class="justify">« NARCISSE.</p> +<p class="justify">« P.-S. — J'en ai tué dix-sept cette +année. Et toi ? »</p> +<p class="justify">Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque +chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne +nouvelle ; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez +lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez +longue trotte de Longeverne à Bémont.</p> +<p class="justify">S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de +lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution +muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes +ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à +la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.</p> +<p class="justify">En passant à Velrans, il fit part à Pépé de +l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste +de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son +ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une +huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins +avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le +pont ; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à +qui il était ni d'où il partait ; on pensait bien que, depuis le +temps, il s'était retrouvé.</p> +<p class="justify">Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà +tout expliqué ou presque tout : Miraut, épouvanté au passage du +pont, n'avait osé revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce +qu'il fût recueilli par son fidèle camarade.</p> +<p class="justify">Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est +toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, +comme c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.</p> +<p class="justify">— Attends, proposa-t-il, on va voir s'il +te reconnaîtra à la voix : je vais passer près de lui à l'écurie, +et dès que j'aurai refermé, tu blagueras fort.</p> +<p class="justify">Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à +parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa +l'oreille subitement ; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, +les yeux brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se +mit à gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui +ouvrît bien vite.</p> +<p class="justify">— Ah ! ah ! s'écria en riant +Narcisse, il est là et on le reconnaît ! Oui, mon beau, tu vas le +revoir.</p> +<p class="justify">Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se +précipiter sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, +lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui +mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant +et se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon cœur, +une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.</p> +<p class="justify">Narcisse, en détail, conta alors comment il avait +recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se +restaurât : il avait fait cuire une saucisse à son intention et +avait même, en outre, gardé au fond d'une casserole certain fricot dont +Lisée tout à l'heure lui donnerait des nouvelles.</p> +<p class="justify">Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut +qui, maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le +temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa cuisse, +ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des tendresses +que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les croûtes +de pain qu'on lui jetait de temps à autre.</p> +<p class="justify">— Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un +morceau de ce… lapin.</p> +<p class="justify">— Ce n'en est pas un que tu as élevé, +remarqua Lisée en se servant. Où l'as-tu rasé ?</p> +<p class="justify">— À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, +du côté de Chambotte : il n'a pas rebougé sur mon coup de +fusil.</p> +<p class="justify">Là-dessus, les deux compères se mirent à conter +l'histoire de tous leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené +forcément à parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli +porter malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires +qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins +des journées entières.</p> +<p class="justify">— C'est rare, des chiens comme le tien, +avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas +trop mal ; il est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais +montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon chien ! Mets ton Miraut +entre les mains d'un « calouche », je ne dis pas qu'il +deviendra mauvais tout à fait, mais il se gâtera sûrement : pour +avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, +un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant : il s'était +bâti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je +n'ai vu tel écumeur ; eh bien ! mon ami, en fait de chiens, ce +gaillard-là n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à +qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que +personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que +n'importe qui : c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens +même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait +Vaneau. Un jour ; descendant une tranchée tous les trois, son +chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de temps, il +est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il lui a sauté +dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien +était si petit que le lièvre l'a emporté sur son dos pendant plus de +cinquante mètres et qu'il a fini par se faire lâcher. Tiens, Pépé est +comme ça : donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien +d'arrêt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se +manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres, +mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une bête +exceptionnelle ; aussi tu parles si je l'ai ramassé vivement quand +je me suis aperçu que c'était le tien.</p> +<p class="justify">— Je ne sais vraiment comment te +remercier, mon vieux ; c'est un service qu'on n'oublie pas.</p> +<p class="justify">— C'est un service qui se doit entre +chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si +méchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.</p> +<p class="justify">— Tu me diras au moins combien je te dois +pour la pension.</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu plaisantes, par +hasard ? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose +m'était arrivée.</p> +<p class="justify">— Oh ! mon vieux, peux-tu +croire ?</p> +<p class="justify">— Eh bien, alors, fous-moi la paix ! +tu paieras un verre quand je passerai à Longeverne ou qu'on se +rencontrera à la foire.</p> +<p class="justify">— D'accord, mais on va d'abord prendre +quelque chose à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous +sommes très bien pour boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme +pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont +grands : la fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la +coupe, ils ont voulu être bûcherons cette année.</p> +<p class="justify">N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades +continuèrent à boire en se narrant des histoires de chiens.</p> +<p class="justify">Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les +émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse +de sa démarche et la vivacité de son pas.</p> +<p class="justify">En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de +cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à +plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de +reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.</p> +<p class="justify">Toutefois, pour ne pas faire mentir le +proverbe : « Qui a bu boira », il ne manqua point de +s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes +et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques bouteilles à +l'ami Pépé.</p> +<p class="justify">La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, +aussi saoul que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. +Connaissant sa capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce +qu'il avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent +qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés +violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle foutrait le camp de +la maison puisque cette sale charogne de viôce, non contente de lui +faire toutes les misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie +pour son arsouille de patron.</p> +<p class="justify">— Comme s'il n'avait déjà pas assez +d'occasions sans ça !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son +fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou +avec Miraut.</p> +<p class="justify">Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver +et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en +compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à +l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou travaillant à +son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant +comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le regardant en +silence.</p> +<p class="justify">De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait +son compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un +cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant :</p> +<p class="justify">— Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la +belle ouvrage !</p> +<p class="justify">À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en +montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se +frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on +irait enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.</p> +<p class="justify">Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, +passaient par là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents +traqueurs sur le sentier de la guerre ; ils venaient se frôler +contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou +pucer, puis repartaient.</p> +<p class="justify">On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La +Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il +couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de +Bémont ; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le +toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit ! Le lendemain, +en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé sur la +couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.</p> +<p class="justify">Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être +eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque +soir, était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.</p> +<p class="justify">Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le +patron montait assez régulièrement « faire son midi », +c'est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre à la besogne. Il +aurait bien aimé garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était +au village, le faisait toujours monter ; mais lorsqu'elle se +trouvait là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et +montait seul se reposer.</p> +<p class="justify">Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux +choses malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son +désir : d'un côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, +lorsqu'il marchait, signalait sa présence ; de l'autre, les portes +à ouvrir. Un jour cependant, son maître étant couché et la patronne +venant de partir en commission, il réussit, frappant de la patte les +loquets et poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour +celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, +le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes ; il fut +arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la +même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau +taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du +poitrail, rien ne s'ouvrait ; enfin il fourra son nez entre le +chambranle et le montant, s'effaça de côté et découvrit le procédé qu'il +n'eut garde d'oublier.</p> +<p class="justify">Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup +surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le +nez : il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta +un coup d'œil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption +soudaine de sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, +il se laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser +que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le moyen +de le rejoindre.</p> +<p class="justify">Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui +parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, +témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié à son +maître.</p> +<p class="justify">Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de +retour, il redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin +d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage +de la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air +triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les +causes qu'elle ne parvint point à découvrir.</p> +<p class="justify">Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la +chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de +Lisée, et le chasseur riait de bien bon cœur lorsqu'il l'entendait +au pied du lit se ramasser pour l'élan.</p> +<p class="justify">— Roulée, la vieille ! +rigolait-il.</p> +<p class="justify">Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la +maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait à la +cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler +vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire attention à +lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.</p> +<p class="justify">Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que +le grelot sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile +et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde +porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son +maître où il ne dormît que d'un œil tandis que Lisée, lui, +pionçait plus bruyamment.</p> +<p class="justify">La Guélotte n'avait rien vu ni entendu : ce fut +le ronflement de Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il +prolongeait par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans +songer trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.</p> +<p class="justify">— Tas de cochons ! piailla-t-elle en +apercevant les deux dormeurs.</p> +<p class="justify">Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, +très inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.</p> +<p class="justify">— C'était donc ça, continua-t-elle, que ma +couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi +pourquoi ; et ce grand idiot qui le laisse faire !</p> +<p class="justify">Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort +de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour +échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent +pour s'excuser :</p> +<p class="justify">— C'est drôle, je l'ai pas entendu +monter !</p> +<p class="justify">Dès lors, le chien fut surveillé plus +étroitement ; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et +les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie +à son ami.</p> +<p class="justify">Entre temps, il allait faire un tour au village, +visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les +fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant +la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.</p> +<p class="justify">Ah ! la corne de cheval : quel régal +exquis ! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron +Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très +souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur, +attendant son tour de ferrage.</p> +<p class="justify">Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait +l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des +regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames +translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts +odorants d'une belle couleur ambrée.</p> +<p class="justify">Fraternel, pour que les braves toutous ne +s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, +Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou +aux autres amateurs en leur disant régulièrement :</p> +<p class="justify">— Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, +mais tu ne viendras pas péter chez moi !</p> +<p class="justify">Car on reconnaissait aisément, à la puissance +asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une +tournée fructueuse à la forge de Martin.</p> +<p class="justify">Miraut connaissait intimement toutes les ressources +de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle +s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.</p> +<p class="justify">Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à +ouvrir les portes des chambres ; bien que les verrous et targettes +fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et +certains jours fit… gueule basse sur tout ce qu'il trouva de +comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables +bouts de lard.</p> +<p class="justify">Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, +mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses +semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au +surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant +de faim, il en aurait fait tout autant.</p> +<p class="justify">Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de +l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut +s'adjugea : du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve +n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.</p> +<p class="justify">La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette +grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond +d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, +ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.</p> +<p class="justify">Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une +fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut +fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans +ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de +barbe, quelques restes du corps du délit.</p> +<p class="justify">Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait +son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de +l'empoisonner ou de le tuer ; Miraut, depuis longtemps, avait de +haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.</p> +<p class="justify">Comme le temps n'était guère favorable, Miraut +n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois, +mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il +regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, +libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en +sa compagnie une petite partie de chasse.</p> +<p class="justify">Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva +que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où +elle trouva du fret et lança un lièvre.</p> +<p class="justify">Attentif instinctivement à tous les bruits qui +l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. +Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi +qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, +puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.</p> +<p class="justify">Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. +S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse +et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa +venue ; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son +côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence +occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards, +attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir +dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça +ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est +pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des +côtes.</p> +<p class="justify">Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, +il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, +engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la +chienne arrivât.</p> +<p class="justify">Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout +seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, +reprenait violemment le tout en grognant férocement ; au début, il +hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne +risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment +avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre, +ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre +au derrière ; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui +était échue au petit bonheur du déchirement.</p> +<p class="justify">Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de +légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des +grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très +grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en +avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à +l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il +tardait trop à trouver le lieu du festin.</p> +<p class="justify">Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux +pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, +connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la +voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la +prise.</p> +<p class="justify">On le laissait faire naturellement et donner de la +gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de +chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le +lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu +se corsaient.</p> +<p class="justify">D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des +grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance +ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se +précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à +coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus +d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.</p> +<p class="justify">Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière +le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il +s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant +qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os +demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.</p> +<p class="justify">Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et +Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment +affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât +leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique ; +pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper : poil, +os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, +partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement +en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux, +jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été +oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur +lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout +engouffré jusqu'au dernier vestige.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>CHAPITRE +VI</strong></h2> +<p class="justify">Un soir que le grand François de la ferme des +Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi +toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.</p> +<p class="justify">Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays +sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais +bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils +quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le +nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent +les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent +tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si +profondément émus.</p> +<p class="justify">Rien ne les retenait : fidélité au logis ou au +maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur : ah +bernique ! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique ; Berger, +qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de +vaches ; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier ; +Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée ; le +roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et +jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine +protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le +chemin des Planches.</p> +<p class="justify">Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient +déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on +ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le +cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.</p> +<p class="justify">Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop +vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée +terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement +déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas +très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la +ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante +qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.</p> +<p class="justify">François n'était pas encore à deux cents mètres du +village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus +forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en +jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de +convoitise.</p> +<p class="justify">— Allons, bon ! ragea-t-il, car il ne +s'était encore aperçu de rien ; allons ! cette vache-là va +encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la +barricader sérieusement.</p> +<p class="justify">Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la +brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin +d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas +qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en +batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et +large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était +fichtre pas de cette catégorie ; les autres, pour être moins +réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants, +sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public, +fait ses preuves.</p> +<p class="justify">Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la +chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants +désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et +sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.</p> +<p class="justify">Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin +de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux +mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, +fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, +cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être +enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit +sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement, +selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un +instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le +nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La +proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop +lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu +certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés +d'assiégeants : au centre et le plus rapprochés de la ferme, les +gros, les grands, les forts : Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom +le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies +environnantes ou des villages circonvoisins ; plus éloignés, les +petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que +leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et +les radées des premiers.</p> +<p class="justify">François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa +besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur +adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent +point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison ; mais avec +la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et +cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières +avaient disparu entre eux également : roquets, moyens et molosses +se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de +cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame +commune de leurs pensées.</p> +<p class="justify">Toutes les ouvertures de la maison de François furent +tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées, +sondées, vérifiées, senties, reniflées ; mais le patron, qui savait +à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, +la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes +les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne +clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait +aucun carreau.</p> +<p class="justify">Il avait cependant, comme trop petite et +infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait +dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les +poules sortaient pour aller aux champs.</p> +<p class="justify">Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, +ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle +était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y +renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait +au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si +mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le +guichet, le bas du poitrail touchant le seuil ; mais, très enhardi +par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les +flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement +allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les +camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et +reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de +grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable +animal.</p> +<p class="justify">Mais la bête n'était pas là. Prudent, François +l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui +n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de +communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée +au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des +assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.</p> +<p class="justify">Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne +trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses +trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans +leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui +gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les bœufs, eux aussi, +étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs +chaînes et en meuglant avec fureur.</p> +<p class="justify">Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la +nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son +étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes +était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses +sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une +trique et alla « clairer » ses vaches.</p> +<p class="justify">Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il +était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le +fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait +affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou +putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique +dans les côtes et courut à sa poursuite.</p> +<p class="justify">Souris hurla de peur en entendant le ronflement du +bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa +la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la +tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile, +la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un +sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.</p> +<p class="justify">Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, +par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et +l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé +avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.</p> +<p class="justify">— Sacré bougre de salaud, grognait-il, si +c'est pas malheureux ! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut +sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, +tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le +cul !</p> +<p class="justify">Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et +soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les +jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui +arriver.</p> +<p class="justify">— Attends, nom de Dieu ! je vais +t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.</p> +<p class="justify">Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, +il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au +moyen de nœuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, +à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut +préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil +de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup +de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement +en hurlant à l'adresse des autres :</p> +<p class="justify">— Venez-y donc, tas de salauds, si vous +voulez que je vous en fasse autant !</p> +<p class="justify">Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.</p> +<p class="justify">Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de +Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les +cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt +et général mouvement de retraite.</p> +<p class="justify">Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un +instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les +fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des +pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque +assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le +flairaient ; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte +durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par +le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger +les portes.</p> +<p class="justify">Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à +cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment +à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à +la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils +rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à +toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne +déserta ; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de +trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger +abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une +attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant, +les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première +senteur, au premier signal intéressants.</p> +<p class="justify">Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait +sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, +sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et +suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions +du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée +générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux +ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée, +et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les +narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour +lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se +menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les +premiers et compisser expressément le bon endroit.</p> +<p class="justify">Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à +renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le +même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, +dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au +derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa +patronne.</p> +<p class="justify">Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de +Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et +connaissait la cause de leur absence.</p> +<p class="justify">« Il fait comme tous les autres ! +songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il +serait porté sur la chose. »</p> +<p class="justify">Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans +amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les +affamés et les timides ; mais les forts, les costauds, eux, +restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi +d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient +extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il +disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois +davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder +quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère +effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée +pour toute éventualité.</p> +<p class="justify">Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui +la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant, +et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait, +ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le +culot…</p> +<p class="justify">Il l'avait bel et bien ; mais cela ne faisait +point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se +précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui +rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en +détail.</p> +<p class="justify">François profita du conflit pour rentrer sa chienne +vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la +bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se +secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et +déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer +la gorge pour l'étrangler ; ceux qui étaient dessus piétinaient de +leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les +vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait ; tous +maintenant se détestaient ; la mêlée était devenue confuse : +on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas +de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque +hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne ; +certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os +meurtris ; d'autres saignaient et se léchaient ; d'autres, la +mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec +douleur ; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un +coup de dent ; Tom, une oreille décollée, s'écartait ; seul à +peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu +au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience, +s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, +mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes +déchirures à la cuisse.</p> +<p class="justify">Cette échauffourée refroidit notablement les +enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent ; de +toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en +lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin +d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues +buissons pour se soigner en paix.</p> +<p class="justify">Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants +fichaient le camp ; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les +deux fanatiques qui veillaient malgré tout.</p> +<p class="justify">Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de +laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher +dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, +pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa +surveillance.</p> +<p class="justify">Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans +un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.</p> +<p class="justify">L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, +éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans +crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche +de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux +amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies +protectrices entre eux et le patron.</p> +<p class="justify">Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut +là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il +se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui +lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour +faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à +l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une +de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc, +boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique +privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut, +triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement +conquise et si patiemment attendue.</p> +<p class="justify">Courbé sur son chevalet, au bout de quelques +instants, François, ayant jeté un coup d'œil sur sa chienne, ne +vit plus que la place où elle était couchée.</p> +<p class="justify">— Sacrée garce ! jura-t-il, je parie +qu'elle leur court après ; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces +salauds-là aux alentours !</p> +<p class="justify">Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, +un bâton à la main.</p> +<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il +découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela +voulût bien se détacher.</p> +<p class="justify">Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux +prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se +décollèrent.</p> +<p class="justify">— Bougre de cochon ! grommela-t-il en +s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.</p> +<p class="justify">Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il +n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration +malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé :</p> +<p class="justify">— Oh ! et puis m… ! +ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne +vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de +l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je +m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les +bouffer ou les noyer toi-même comme… oh ! +quoique…</p> +<p class="justify">Et philosophiquement, François les laissa à leurs +amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, +eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée +connurent derechef les joies pures des matins de chasse.</p> +<p class="justify">C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les +chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, +ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une +vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé +sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds, +tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.</p> +<p class="justify">Les prés « grillaient », disaient les +paysans ; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt, +atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies, +tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou +les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait +considérablement : un saut de grenouille, le moindre grattement de +mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter +les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un +cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou +à une fuite précipitée de bouquin.</p> +<p class="justify">Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer +lancer un lièvre ; suivre une piste à plus de deux cents mètres au +dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et +Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté +du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on +doit quand même rentrer bredouille.</p> +<p class="justify">Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans +les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient +tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient +de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de +vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement +ténues.</p> +<p class="justify">Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens +profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.</p> +<p class="justify">Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes +indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, +rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens +de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce +fourré-ci de préférence à celui-là.</p> +<p class="justify">On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais +si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès +le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou +quelque chemin, c'était fini et bien fini ; Miraut et Bellone, le +nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite, +d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une +langue de six pouces au moins.</p> +<p class="justify">Ah ! c'est quelquefois un rude métier que celui +de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les +pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer +une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce +qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on +voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout +fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible +de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton +du lancer.</p> +<p class="justify">Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils +soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après +chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient +l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.</p> +<p class="justify">Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et +des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères +qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.</p> +<p class="justify">Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse +frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il +s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son +chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.</p> +<p class="justify">« Bah ! songea-t-il, c'est un hérisson qui +l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends +ça. »</p> +<p class="justify">Néanmoins, il alla se rendre compte ; il était +temps.</p> +<p class="justify">Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non +point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait +point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que +l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins +fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.</p> +<p class="justify">— Ah ! bon Dieu !</p> +<p class="justify">Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait +épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, +sautait tout droit en l'air sur place, des quatre « fers » à +la fois.</p> +<p class="justify">— Tu l'échappes belle, mon ami, félicita +Lisée.</p> +<p class="justify">Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.</p> +<p class="justify">— Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est +la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. +Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec +de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de +drogues. C'est de la foutaise, leur « armoniac », comme ils +l'appellent ; il faudrait, pour que ça fasse effet — et +encore — être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche +pas les chiens de perdre tout odorat.</p> +<p class="justify">« J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, +à la chasse : un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, +enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un +cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. +Sais-tu ce que j'ai fait ? C'est un vieux remède et, crois-moi, il +vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y +connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne +sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide +branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me +suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans +tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau +ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. « Il n'a +pas plus bougé qu'une souche : je te l'ai dit, il ne sentait +rien ; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait. +Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui +est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un +liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de +ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.</p> +<p class="justify">« Il s'est même très bien guéri et je ne me suis +pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu +craintif et froussard ; à aucun prix il ne voulait suivre les +haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était +en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.</p> +<p class="justify">« Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque +chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de +telles étamines. »</p> +<p class="justify">On continua la promenade et l'on gravit le Geys. +Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche +qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à +défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.</p> +<p class="justify">— Est-ce tondu, bon Dieu ! est-ce +rasé ! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que +possible.</p> +<p class="justify">Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, +et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien +sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.</p> +<p class="justify">C'est que l'œil des chiens ne peut s'accommoder +immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. +Cela se conçoit, l'œil n'est généralement pour eux que le +complément du nez ; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils +arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne +lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, +et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de +gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la +frousse.</p> +<p class="justify">Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui +cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, +et l'on continua à gravir le Geys.</p> +<p class="justify">Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette +journée, bien d'autres étonnements.</p> +<p class="justify">Le désœuvrement, le hasard, l'espoir de trouver +ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené +à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient +ensemble ce jour-là.</p> +<p class="justify">Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de +joie.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! on en abat ?</p> +<p class="justify">— Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon +vieux, pas moyen de lancer.</p> +<p class="justify">— Sale temps, vraiment !</p> +<p class="justify">— Pas un brin de regain.</p> +<p class="justify">— On n'a au moins pas le mal de le +faire ; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.</p> +<p class="justify">— Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de +foin et que la moisson a été bonne.</p> +<p class="justify">— Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans +ce pays ! fit remarquer Pépé.</p> +<p class="justify">— J'allais le dire, souligna Lisée.</p> +<p class="justify">— Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme +où l'on trouvera du vin frais ?</p> +<p class="justify">— Mais si ; nous allons descendre aux +Planches, chez François : il ne refusera pas de nous donner à boire +à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, +Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.</p> +<p class="justify">— Tous les vrais bons chiens sont… +carnassiers, affirma Pépé ; allons chez François, j ai une pépie +qui n'est pas dans un sac.</p> +<p class="justify">C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs +et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils +étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage. +Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement +conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de +pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles +paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un +verre.</p> +<p class="justify">Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un +coup de main gratuit, était un ami ; aussi, dès qu'il le vit +arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur « faire +honnêteté », comme on dit là-bas.</p> +<p class="justify">Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon +propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son +mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.</p> +<p class="justify">Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est +habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent +chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. +Les litres et les litres se succédèrent sur la table ; on n'avait +rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de +deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu, +l'appétit, par contre, était venu.</p> +<p class="justify">— Tu n'aurais pas un bout de lard par là +et des œufs à nous faire cuire ? questionna Philomen.</p> +<p class="justify">— Mais si, mais si ! Tant que vous +voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.</p> +<p class="justify">— Ah ! et puisqu'on est réunis, +zut ! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la +« bringue ». Tu n'as pas un poulet bon à saigner ? +demanda le gros.</p> +<p class="justify">— Il y a tout ce qu'on veut, répondit +François.</p> +<p class="justify">— Montre-le-moi donc, que je lui flanque +un coup de fusil.</p> +<p class="justify">— Ne laisse pas sortir les chiens, +intervint Lisée ; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces +sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le +cas d'exterminer tout le reste.</p> +<p class="justify">Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la +pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein +gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.</p> +<p class="justify">Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et +l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs +pris impromptu savent en faire.</p> +<p class="justify">On raconta, ma foi, des histoires de chasses +édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus +profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort +savoureuses.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens +avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher +le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la +queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque +côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son +postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son +poids.</p> +<p class="justify">— S'il allait se planter une écharde dans +le cul ! s'écria François.</p> +<p class="justify">— Penses-tu qu'il n'a pas regardé +avant ! c'est un malin !</p> +<p class="justify">— Je me souviens avoir lu quelque part, +intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en +inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type +dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des +pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.</p> +<p class="justify">En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre +la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de +lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela +devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui +dit :</p> +<p class="justify">— Tu veux boire un coup, mon petit ? +Tiens.</p> +<p class="justify">Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien +flaira et duquel il se détourna avec dégoût.</p> +<p class="justify">Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres +bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus +extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.</p> +<p class="justify">— C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu +de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur +ressemble de ce côté-là.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama +Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de +l'existence ? Ah ! le père Noé était un sacré bougre, et nous +lui devons tous une fière chandelle.</p> +<p class="justify">Comme Miraut revenait à la charge, Philomen +conseilla :</p> +<p class="justify">— Montre-lui voir le miroir, ça +l'épatera.</p> +<p class="justify">On décrocha du mur une petite glace et on la plaça +devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que +cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout +près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.</p> +<p class="justify">Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de +l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que +certains singes, de regarder derrière : son opinion était +faite ; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit +que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité ; il le pensa, du +moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un +coin auprès des autres.</p> +<p class="justify">— Ça leur fait honte, concluait à tort le +gros en continuant de boire.</p> +<p class="justify">Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la +dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé +de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous +d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très +vivement.</p> +<p class="justify">— C'est malheureux, maugréait Pépé, je +n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.</p> +<p class="justify">— Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une +vipère.</p> +<p class="justify">— Belle chasse ! vraiment.</p> +<p class="justify">— On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on +n'est pas des bœufs.</p> +<p class="justify">— C'est pas comme les gens de +Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un +vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour +cela pas mal de petites saletés.</p> +<p class="justify">« — Capitaine, je crois que les gens d'ici +sont bien dévots ?</p> +<p class="justify">« — Oh ! répliquait le père Cassard, +ils sont assez vieux pour être des vaches ! »</p> +<p class="justify">— Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas +dérouiller aujourd'hui ; parions que si tu lances ta casquette en +l'air, je te la perce !</p> +<p class="justify">— La belle affaire, je parie d'en faire +autant !</p> +<p class="justify">— Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer +son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du +quatre ; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour +l'apéritif.</p> +<p class="justify">— Penses-tu que je veux lancer la +mienne ! protestait Philomen ; elle est quasi toute neuve, je +ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement !</p> +<p class="justify">— Ah ! m… pour les +femmes ! À la guerre comme à la guerre ! ordonna Lisée.</p> +<p class="justify">Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle +fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou +assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.</p> +<p class="justify">Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant +qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent +de tous côtés en donnant. à pleine gorge.</p> +<p class="justify">Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais +étaient très étonnés ; au troisième, leur épatement grandit encore +en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, +Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point +de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu +louf.</p> +<p class="justify">Ce fut le gros qui paya le pernod ; la +casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, +montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient +littéralement criblées.</p> +<p class="justify">Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches +dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien +placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il +faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du +sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant +distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de +l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.</p> +<p class="justify">— Ah ! se réjouit Lisée, c'est le +vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la +pluie ; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un +peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres, +histoire de payer le permis.</p> +<p class="justify">À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer +bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et +sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait +fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou +qu'il se trouva perdu.</p> +<p class="justify">Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, +Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument +eux aussi.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'ils ont donc ? +s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore +sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.</p> +<p class="justify">Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait +dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de +ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés, +Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas +d'aventure avec eux, chez Fricot.</p> +<p class="justify">— Ma foi, non, répondit Lisée ; il +n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez ?</p> +<p class="justify">— Oui, expliqua-t-elle ; il se fait +tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de +Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté +pour boire un verre à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Il est sans doute allé aux filles dans +quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.</p> +<p class="justify">Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu +en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, +s'écria tout haut, très étonné :</p> +<p class="justify">— On dirait qu'ils hurlent à la mort.</p> +<p class="justify">— Mon Dieu, fit la vieille en se signant, +pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon !</p> +<p class="justify">Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas +de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, +comme ils le dirent plus tard, une secousse au cœur.</p> +<p class="justify">Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, +rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en +retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à +Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un +ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne +heure.</p> +<p class="justify">Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent +plus ; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait +la porte et se reprenait à hurler.</p> +<p class="justify">— Ça doit annoncer un malheur, prophétisa +la Guélotte.</p> +<p class="justify">Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses +appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien +avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le +souhaitait vivement.</p> +<p class="justify">Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu +fermer l'œil ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait +toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne +fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se +hélaient et déambulaient par les rues.</p> +<p class="justify">— Je vais aller voir, décida-t-il.</p> +<p class="justify">Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa +mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût +décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit +où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.</p> +<p class="justify">Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui +aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, +partit rejoindre les chercheurs.</p> +<p class="justify">Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui +répondaient : Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, +Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours ; c'était +sinistre.</p> +<p class="justify">Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, +moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de +la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand +enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.</p> +<p class="justify">D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la +stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté +d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison +quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.</p> +<p class="justify">L'anxiété grandissait : on courait maintenant +derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt +s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.</p> +<p class="justify">Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme +gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, +tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au +sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait +l'accident : il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le +cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps, +pendant que les autres pensivement suivaient : ce fut un triste +retour.</p> +<p class="justify">La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce +fils ; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était +mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant +leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, +témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois +qu'il passait devant leur maison.</p> +<p class="justify">Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour +les vieux, inconsolables, l'oubli fatal ; mais le chien de Lisée, +dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point +cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui +avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du +drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité +dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas +capables ?</p> +<p class="justify">— Miraut, c'est un sacré chien, +disait-on.</p> +<p class="justify">Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait +tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.</p> +<p class="justify">La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les +chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient +tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui, +attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers +champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de +tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui +finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait +bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là, +regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant +désappointé.</p> +<p class="justify">Les chasseurs venaient se rendre compte et +rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela +se terminait généralement par d'amicales engueulades.</p> +<p class="justify">Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, +eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, +laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.</p> +<p class="justify">— Faute de grives on mange des merles, +proclamait Lisée ; autant ça que rien.</p> +<p class="justify">Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré +l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues +queues ont marché sur les éteules ; mais il y avait la prime, vingt +sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les +renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour +les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce +brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien +du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment +rouler.</p> +<p class="justify">Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, +trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, +par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent +ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges +pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.</p> +<p class="justify">Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement +reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du +boyau ; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne +l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à +affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et +bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un +coup de fusil.</p> +<p class="justify">Il était là sur le sol, allongé, ventant et +soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité, +furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.</p> +<p class="justify">En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, +saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a +mordu, c'est bernique pour le faire lâcher : Miraut, pincé, avait +beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.</p> +<p class="justify">Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir +la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la +fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que +jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la +gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait +violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait +l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.</p> +<p class="justify">Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en +l'assommant d'un coup de trique.</p> +<p class="justify">Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne +quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font +tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en +cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible +mâchoire ; il « donnait au ferme » alors, aboyant +longuement pour inviter Lisée à s'approcher ; mais, dès que le pas +de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer +cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce +qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le +dénicher.</p> +<p class="justify">Il y eut encore, vers la fin de la saison, au +printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, +que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des +circonstances terribles pour le sauvage<a name="fr_16" +href="#ft_16"><sup>[16]</sup></a>.</p> +<p class="justify">Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que +quatre lièvres ; c'était vraiment peu pour un tel fusil ; +jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année ; aussi le +gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de +même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée +s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en « sonner +un » à l'affût, comme il disait.</p> +<p class="justify">Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait +jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, +et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la +maison.</p> +<p class="justify">Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs +où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une +petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, +car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle +jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens ; mais de +jour, c'était plus dangereux ; aussi Lisée avait-il l'œil sur +son chien.</p> +<p class="justify">Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila +cependant un beau matin. Il devait « savoir » un lièvre et +connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine +gorge par le vallon de la fin dessus.</p> +<p class="justify">Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier +d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit +et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise, +les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune +temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit, +sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car +on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un +lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le +pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet +n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées, +et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à +pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas +de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir +vigoureusement.</p> +<p class="justify">Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de +tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de +Miraut et vint sans délai trouver Lisée :</p> +<p class="justify">— Pourriez-vous me dire où est votre +chien ?</p> +<p class="justify">Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se +gratta la tête, s'excusant :</p> +<p class="justify">— Je vous assure, brigadier, que ce n'est +pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.</p> +<p class="justify">— Je m'en doute bien, parbleu, il ne +manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé ; mais il n'en est +pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer +procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Pour la première fois ! voyons, +brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.</p> +<p class="justify">— La première fois ! … La +première fois ! … enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on +n'est pas pour se bouffer le nez ; vous allez partir me le chercher +et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la +loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant +tout ; mes chefs n'admettraient pas… et puis si je +permettais à un, il faudrait que je permette à tous ! +Non !</p> +<p class="justify">— Je comprends bien, approuva Lisée qui +mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.</p> +<p class="justify">Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en +sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles +à mortaise qui lui interdisait tout galop.</p> +<p class="justify">Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un +matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, +abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en +aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette +fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un +vieux bout de chaîne.</p> +<p class="justify">Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son +boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, +Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il +s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un +levraut dont il connaissait le gîte.</p> +<p class="justify">Le père Martet qui partait en tournée et passait +justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette +imprudente désobéissance à ses ordres.</p> +<p class="justify">— Vous n'entendez donc pas le raffut que +fait votre chien ?</p> +<p class="justify">— Sacré nom de nom ! il était là il +n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.</p> +<p class="justify">Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent +pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui +chassait quand même.</p> +<p class="justify">— Je vois bien que ce n'est pas de votre +faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice ! Avec un +bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus +difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.</p> +<p class="justify">On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher +comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela +obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour +où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que +la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et +trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave +ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et +chassa sans dire un mot.</p> +<p class="justify">Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une +partie fut désarmé par tant de constance et une si noble +obstination ; il le laissa faire et s'en revint au village.</p> +<p class="justify">— Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en +prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que +le bout de bois le gêne ? il le portait dans sa gueule et il +trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le +rattraper ; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas +brailler ; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas +entendu : personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne +ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un +maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets : il n'était pas +dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne +connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût +désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau +lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un +jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger ; il +distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis +de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands +bois ; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au +moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons +des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.</p> +<p class="justify">Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les +connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de +lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent +échappé même à Lisée : « Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu +feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit +à gauche, j'aurai l'œil » ; ou encore : « Oh, +oh ! voici une vieille connaissance ; où va-t-il faire ses +doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen ? » Selon la +direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté +il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.</p> +<p class="justify">Il connaissait la voix de tous les chiens des +environs ; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était +autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine +aux abois de la vieille Fanfare.</p> +<p class="justify">Il avait un accent particulier, un timbre différent +de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque +gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait +déduire : c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un +écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de +cailles.</p> +<p class="justify">De même, si le matin était bon, cela se voyait +immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de +renifler et de chercher ; si cela ne marchait pas, il montrait +moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère +humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de +gueule.</p> +<p class="justify">Il connaissait aussi bien et même mieux que son +maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec +Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards, +elle faisant le chien et lui le chasseur.</p> +<p class="justify">Longeverne était son domaine, il y régnait en +souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la +suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à +son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui +gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y +perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc ; avant Turc, +c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les +deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et +jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon +philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.</p> +<p class="justify">Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge +de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne +lui cherchaient jamais de querelles.</p> +<p class="justify">Quand ils se rencontraient par les rues, ils +dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se +flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur +disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à +d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.</p> +<p class="justify">Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à +l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, +le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son +côté.</p> +<p class="justify">Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du +village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les +heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et +n'avait pas grand'faim,</p> +<p class="justify">mais toute trouvaille est une joie que décuplent +encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien +lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et +pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes +découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de +vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et +fermenté !</p> +<p class="justify">Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et +que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau +savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées ; +que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle +toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger +sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la +grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près +du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de +peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement +savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les +gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était +enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme — +décidément, une sale race que les porte-jupons — était loin de +professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller +saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on +ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle +rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de +« serret ».</p> +<p class="justify">Il connaissait de même toutes les personnes du pays, +distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un +tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de +mains ; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de +générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il +caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, +parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau +de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et +s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il +se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer +d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte +pour la poignée de main amicale de la séparation.</p> +<p class="justify">Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve +digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne +connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la +norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à +chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et +déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au +coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la +besace ; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme, +arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un +distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put +parvenir à extraire du cœur de son chien tout sentiment +d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les +laissât pénétrer dans la maison et réciter leur « Notre Père » +sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et +solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion, +industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de +plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à +son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les +bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui +mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes +closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.</p> +<p class="justify">Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le +maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la +forte somme, quoi ! Philomen, qu'il ne connaissait point et +interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes +arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute +justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument +fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très +nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.</p> +<p class="justify">Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni +des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des +vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de +garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le +monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait +tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait +maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et +de la fouine ; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier. +Les lapins ne l'intéressaient plus ; il dédaignait profondément, et +pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il +les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.</p> +<p class="justify">Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa +tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur +la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de +l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un +arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.</p> +<p class="justify">Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les +chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un +grognement d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon +que c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un +étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était Philomen +qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse +jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte ; si c'était un +mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait grand'peine à le +tenir ; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût laissé faire. Quant à +la Phémie, il ne la gobait toujours pas ; sa patronne lui avait +interdit de japper quand elle venait ; cela ne l'empêchait point de +grommeler quand il entendait sa sabotée particulière et de lui montrer +les dents dès que le regard du maître ne l'obligeait plus à dissimuler +ses véritables sentiments.</p> +<p class="justify">Tant de qualités professionnelles et domestiques +avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient +mutuellement leurs fautes : lièvres bouffés par le chien sans +autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, stations +trop prolongées du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La +Guélotte, elle-même, à la longue, nul accident fâcheux n'ayant endeuillé +sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre +et par lui témoigner, dans ses rares bons moments, quelque +affection.</p> +<p class="justify">La réputation de Miraut avait franchi les frontières +naturelles de sa région. Non seulement par le canton où son premier +maître, le gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses +vertus et proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au +chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de la +chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune +appelée Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, épatant, +mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le +voir à l'œuvre.</p> +<p class="justify">Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, +le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, +lorsqu'ils avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, +comme par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, +une partie à Lisée pour le lendemain.</p> +<p class="justify">Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le +temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et +jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries +intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à Lisée +lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de beaucoup +mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regardé +s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du maître chien +qu'il avait la joie et l'honneur de posséder.</p> +<p class="justify">D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, +avait quitté la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne +moisissait pas en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt +dans ses foyers.</p> +<p class="justify">— Vous ne le vendriez pas, votre +chien ? demanda un jour au chasseur maître Gouffé, le notaire, +Méridional hâbleur, menteur, traître comme l'onde elle-même, qui eût +vendu son père pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans +appréciaient beaucoup les qualités administratives.</p> +<p class="justify">Lisée éclata de rire à cette proposition.</p> +<p class="justify">— J'aimerais mieux vendre ma femme, +ricana-t-il, et même la donner pour rien.</p> +<p class="justify">— J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, +un juge, qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il +est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il +viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger.</p> +<p class="justify">— Jamais de la vie ! protesta +Lisée.</p> +<p class="justify">— Allons, mon cher, concilia maître +Gouffé, il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton +eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien +jusqu'à cinq cents francs ; cinq cents balles, c'est une somme, +réfléchissez !</p> +<p class="justify">— C'est tout réfléchi, trancha +Lisée ; dites à votre juge qu'il continue à condamner les pauvres +bougres au profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au sénateur +cocu de sa région et qu'il me foute la paix avec Miraut.</p> +<p class="justify">— Voyons, ne vous montez pas ; c'est +un charmant garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.</p> +<p class="justify">La Guélotte, qui était présente à cet entretien, +avait ouvert des yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, +d'émotion, en était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se +contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme +aussitôt :</p> +<p class="justify">— Y as-tu pensé ? Cinq cents +francs ! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-là. +Songe au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux sous qu'on +toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entêter ; un chien, +ce n'est qu'une bête après tout et, puisque tu tiens absolument à en +avoir un, tu en trouveras facilement un autre…</p> +<p class="justify">— Tais-toi ! tonna Lisée. Miraut +n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis +habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me parles de cette +affaire et si l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, +je me charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est +pas un vendu vaut bien un juge.</p> +<p class="justify">— Tu n'as jamais été qu'un âne et une +brute ! ragea-t-elle. On n'a pas idée, quand on peut faire un si +beau marché…</p> +<p class="justify">— Assez, nom de Dieu ! coupa +Lisée.</p> +<p class="justify">Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, +l'amateur s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et +Lisée. Au premier coup d'œil, le chien lui plut et, fort +complaisamment, Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que +l'on fit, les qualités de son compagnon et ami.</p> +<p class="justify">Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le +notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. +Défiant, Lisée déclina l'offre ; mais Gouffé avec sa faconde +habituelle intervint :</p> +<p class="justify">— Voyons, cher ami, vous avez été si +aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser…</p> +<p class="justify">Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et +but consciencieusement.</p> +<p class="justify">On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que +les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut +intraitable.</p> +<p class="justify">Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en +invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien +comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de +cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria :</p> +<p class="justify">— Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête +de m'avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai +que vous êtes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre +de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs +pour vous, pour moi il n'a pas de prix : on ne m'achète pas un ami +tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous jure +sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.</p> +<p class="justify">Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à +Velrans voir Pépé.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>TROISIÈME +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, +hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée : c'est +qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore +l'extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien +soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins deux +saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de songer à sa +succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle +mort ; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui prétendent +au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement +lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens +jusqu'à leur dernière heure. Oh ! ce n'était souvent pas +réjouissant : la vieillesse les rendait claudicants et baveux, +quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur croûtelevait la peau, +les oreilles se mettaient à couler, ils devenaient sourds, ils n'y +voyaient plus, qu'importe ! on les soignait tout de même et il leur +restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de pâtée, une +litière fraîche dans un coin paisible et chaud de l'étable pour attendre +le grand départ.</p> +<p class="justify">Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne +éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son +poil se décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, +que la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait +légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure dont +la gencive était moins ferme.</p> +<p class="justify">Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et +stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant +une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière portée +de laquelle il conserverait une petite chienne.</p> +<p class="justify">Car Philomen tenait essentiellement à conserver une +bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée +parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, +n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. +C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni +mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur +robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien +moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire +entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu +chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été +contents ; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu, +excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de +répugnance pour le renard.</p> +<p class="justify">Bellone fut donc couverte par Miraut.</p> +<p class="justify">La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de +la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut +signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se +remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle +souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par +des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente +des accidents et des bizarreries assez remarquables : fièvre +intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte +momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à +ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations +suivantes.</p> +<p class="justify">Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit +prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un +liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et +écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand +mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin +dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui +s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette +personnelle et à celle de ses nouveau-nés.</p> +<p class="justify">Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en +rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, +s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore. +Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les +yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt +celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans +protestations.</p> +<p class="justify">C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze +à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, +à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper +un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles +avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur +propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne +présentait aucune nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout +noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans +un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient +trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers +trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les +mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi, d'instinct, quand +venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant +goulûment à s'y agripper.</p> +<p class="justify">La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des +mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme +des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de +baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait +distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'œuvre +de vie ; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir +en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement, +piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de +faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires +vibraient légèrement.</p> +<p class="justify">Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, +Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa +visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés +d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût +trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver +les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle +en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté +ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir +elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut, +avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta +d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à +son tour.</p> +<p class="justify">Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui +s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, +intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans +façons pour voir un peu ce qui se passait.</p> +<p class="justify">Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès +qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs +et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et +l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une +chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni +bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée +n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse +de la maison ni les gosses.</p> +<p class="justify">Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot +dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas +beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal sentiment de +curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui +pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.</p> +<p class="justify">On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en +buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa +portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.</p> +<p class="justify">Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et +boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à +l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder, +une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs +eussent fatigué et épuisé la nourrice.</p> +<p class="justify">Dans un tablier, Philomen déposa les trois +nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de +dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le +fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond +pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois +bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était +pourtant point sans un serrement de cœur qu'il perpétrait ce +triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les +nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres, +tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de +sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du +crâne étaient défoncés, les viscères broyés ; une goutte de sang +venait perler au bord des narines et c'était tout.</p> +<p class="justify">Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les +traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots +tués dans le trou creusé par son compère.</p> +<p class="justify">— Sale corvée ! murmurait-il. Et la +chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le +premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle +s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et +les cherchera en pleurant.</p> +<p class="justify">— Du moment qu'il lui en reste un, elle se +consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne +lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant +trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant +partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en +appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle +aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la +grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits +dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent +même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir +tués et dévorés ! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le +nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles, +probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats +domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais +sûrement point coupables.</p> +<p class="justify">— Les lapins mâles dévorent pourtant leurs +enfants.</p> +<p class="justify">— Ce n'est point pour la même raison, +affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en +désir ; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste, +se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui ôter toute +raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du +refus : ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.</p> +<p class="justify">Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, +elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement +plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, +elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par +toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des +vaches.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui +avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et +les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C'est possible, ses soupçons +s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant +peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se +précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et +craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle +aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour +regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants +d'une douloureuse inquiétude.</p> +<p class="justify">Deux jours durant, appréhendant quelque malheur +nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui +apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les +mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien +d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les +avalant tout simplement.</p> +<p class="justify">Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on +avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu +les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et +sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et +qui sans doute ne voyaient rien encore.</p> +<p class="justify">En même temps, les pattes lourdaudes prirent un +extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint +énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus +vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures +et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie +admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec +énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses +pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.</p> +<p class="justify">Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller +manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait +plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait +de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros +bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un +petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne +duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle +s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le +museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un +sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère, +car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez +le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules, +ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière commençait à +l'intéresser.</p> +<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit +sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de +Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des +choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des bœufs, à sortir +du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans +l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa +toilette.</p> +<p class="justify">Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et +quand une puce, — et jeunes chiens n'en manquent point, — +errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une +promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec +frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer +toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où +la langue ne passât ni ne repassât.</p> +<p class="justify">Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les +êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la +mordillant consciencieusement.</p> +<p class="justify">Quand on la laissa courir dehors, la vieille +l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant +par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures +et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était +bien assurée de la pureté de leurs intentions.</p> +<p class="justify">Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire +à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car +il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres +petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle +n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers +lui.</p> +<p class="justify">Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il +serait sans doute exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à +autre chose qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la +vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.</p> +<p class="justify">Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, +rongeant quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant +force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout +ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les +plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de chasse où, vers le +milieu de décembre, elle ferait enfin ses premières armes sous les +hautes directions de son père et de sa mère.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>CHAPITRE +II</strong></h2> +<p class="justify">Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et +demi ; elle était donc encore trop jeune pour prendre part aux +randonnées… cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si +éreintantes du début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on +commencerait à la mener pour l'habituer petit à petit.</p> +<p class="justify">La saison de chasse s'annonçait bien, cette +année-là ; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au +gibier, c'en était tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement +fructueux : Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le +lendemain ils allongèrent encore chacun le leur.</p> +<p class="justify">Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison +par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit +par un voisin une nouvelle épouvantable : Philomen avait tué sa +chienne.</p> +<p class="justify">Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait +d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet +des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont +l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un +bateau qu'on lui montait.</p> +<p class="justify">Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la +mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de +colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de +quatre ; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de +trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur +mort à tous deux ; suivant d'autres encore, la mort de Bellone +était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu +juste dans la direction où elle quêtait.</p> +<p class="justify">Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, +de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le +seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient +comme si elle eût pu les comprendre :</p> +<p class="justify">— Tu ne reverras plus ta maman, mais on +t'aimera bien quand même.</p> +<p class="justify">Cela lui serra le cœur. « Elle est bien +foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague. » Et, songeant à la +docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait +comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le +besoin de se moucher.</p> +<p class="justify">La femme de Philomen comprit le but de sa visite. +Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, +car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et +elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais +mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs +jeux.</p> +<p class="justify">— Où est le patron ? s'enquit +Lisée.</p> +<p class="justify">— Sur son lit, à la chambre du fond.</p> +<p class="justify">Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.</p> +<p class="justify">— Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, +couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour +oublier son malheur ; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça +s'est-il passé ?</p> +<p class="justify">Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure +contractée et ses traits douloureux.</p> +<p class="justify">— Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je +ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je +l'ai tuée ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Salaud de +lièvre !</p> +<p class="justify">— Conte-moi ça, demanda Lisée.</p> +<p class="justify">C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué +à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre +livres et il s'était dit le matin : « Puisque Lisée ne peut +pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les +buissons. » Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le +bras, prêt à viser.</p> +<p class="justify">Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de +noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet +battant comme un balancier d'horloge.</p> +<p class="justify">« Ça y est », pensa le chasseur, qui porta +la crosse à son épaule ; et, effectivement, le levraut déboulé +filait aussitôt, sautant du buisson.</p> +<p class="justify">Vit-il Philomen qui l'ajustait ? on ne sait. +Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha +brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le +revers du remblai.</p> +<p class="justify">Philomen qui le suivait de son canon, un œil +déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où +Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà +serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la +chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut, +plus de la moitié de la charge en pleine tête.</p> +<p class="justify">L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que +l'œil : la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait +convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses +grègues, comme bien on pense, à belle allure.</p> +<p class="justify">Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur +s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que +faire ? L'emporter, la soigner ? Le coup était trop mauvais +pour qu'elle guérît ; à quoi bon prolonger d'inutiles +souffrances ? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et, +les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son +second coup.</p> +<p class="justify">Bellone, tuée raide, gisait.</p> +<p class="justify">Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, +dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils +avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri +d'un bouquet de houx.</p> +<p class="justify">— Je ne chasserai plus, mon vieux, +affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste !</p> +<p class="justify">Lisée le consola de son mieux :</p> +<p class="justify">— Ta petite Mirette grandit et Miraut nous +reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire +suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai +empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre : il te +suit presque aussi bien que moi.</p> +<p class="justify">— Pour te le tuer aussi, comme ma +Bellone !</p> +<p class="justify">— Ça, mon vieux, c'est des coups de +malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le +destin : viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera +un peu les idées.</p> +<p class="justify">Miraut fut très étonné, après plusieurs visites +consécutives, de ne pas revoir Bellone ; il la chercha, l'appela +et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour +la trouver ; à la longue, distrait par ses occupations +journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui +se passait dans le tréfonds de son être.</p> +<p class="justify">Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si +malheureux accident, continua désastreuse.</p> +<p class="justify">Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et +Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord +conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un +mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas +moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels +qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à +la maison que le malheur lui était arrivé.</p> +<p class="justify">En préparant son manège pour battre à la mécanique, +il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et +était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.</p> +<p class="justify">Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les +os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour +deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il +ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.</p> +<p class="justify">Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive +pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour : +une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de +Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait +au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.</p> +<p class="justify">Lisée en reçut au cœur un troisième choc. Tous +ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés ; c'était d'un +mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.</p> +<p class="justify">— C'est une année de malheur, +prophétisait-il ; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque +chose.</p> +<p class="justify">Et il attendait, vaguement angoissé.</p> +<p class="justify">Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la +saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour +Miraut.</p> +<p class="justify">L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans +Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, +pour l'année à venir, de bonnes parties ; il invita plusieurs fois +le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille +d'une de ses sœurs de portée, fût assez forte pour prendre les +champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il +se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.</p> +<p class="justify">La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces +lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la +civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure +généreuse quand le cœur n'y était guère.</p> +<p class="justify">Philomen, malgré sa décision — promesses de +chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés — chassa de +moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la +seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle +se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut +capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.</p> +<p class="justify">Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les +renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment +jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua +plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain +matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille ; +d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter +expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de +savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui, +généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes +quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.</p> +<p class="justify">Suivant ses conseils, ses clients passionnés +mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille +pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la +jetait et on recommençait la nuit suivante ; ensuite on n'avait +qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et +cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le +chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était +meilleur que du lièvre.</p> +<p class="justify">Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit +même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, +un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux +célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une +quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les +chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli +dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de +toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les +hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec +d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et +aussi malodorantes.</p> +<p class="justify">Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses +munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa +non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement +une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.</p> +<p class="justify">Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le +débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en +chasse.</p> +<p class="justify">Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses +diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande +envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules +sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des +chiennes en folie ; mais elles étaient depuis longtemps +réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter +dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température +s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il +sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la +direction de la forêt ; mais comme il n'avait ni boule ni entrave, +cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son +instinct.</p> +<p class="justify">Toute résistance a une fin ; qui a chassé +chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans +prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit +très calme, son aboi forcené ravageait le silence.</p> +<p class="justify">Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui +n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs +portes purent l'entendre :</p> +<p class="justify">— Ce sacré Miraut, hein ! comme il +les mène tout de même !</p> +<p class="justify">— Eh bien ! brigadier, il se fout de +vous, celui-là ; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne +lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en +s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.</p> +<p class="justify">Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que +l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service, +s'en vint aussitôt trouver Lisée.</p> +<p class="justify">— Vous entendez Miraut, dit-il ; il +chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne +peux pas laisser la chose comme ça ; cet imbécile de Totome, avec +son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous +comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite +bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une +dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.</p> +<p class="justify">— Brigadier, répondit Lisée, c'est la +première fois cette année ; je ne veux pas vous faire arriver des +histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de +procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Ah ! je lui ai bien dit, intervint +la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait +écouté ! … Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et +qu'il a refusé de le vendre !</p> +<p class="justify">— Je comprends, interrompit Martet, qu'on +s'attache à une bête ; on s'attache bien à une femme et souvent, +pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.</p> +<p class="justify">— Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.</p> +<p class="justify">Ils sortirent ensemble.</p> +<p class="justify">— Je vais vous attendre chez moi, déclara +le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant +que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.</p> +<p class="justify">Lisée, familier avec tous les passages et trajets des +lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il +était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit +approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait +le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le +maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son +collier.</p> +<p class="justify">Mais quand le chien vit de quoi il était question et +qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se +cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un +très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers +et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.</p> +<p class="justify">Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens +conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à +l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à +le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de +noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait +d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la +queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée +de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à +la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui +faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le cœur l'affaire +de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il +condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois +la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses +démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille +amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux +souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil +ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui +murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et +gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de +la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son +désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les +pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations +certainement pleines de misanthropie.</p> +<p class="justify">Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu +peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs +discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est +permise à certaines époques et défendue à d'autres.</p> +<p class="justify">Il n'était point non plus nécessaire de mettre en +garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de +chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une +antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.</p> +<p class="justify">Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait +les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur +puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très +chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, +éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à +narine délicate ?</p> +<p class="justify">Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et +en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses +des idées particulières, originales et fort différentes de celles des +hommes.</p> +<p class="justify">Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, +carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de +naturel et de simplicité.</p> +<p class="justify">Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des +gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides +conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier, +c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point +se faire voir.</p> +<p class="justify">Il était d'ailleurs profondément convaincu que son +maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en +l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si +vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait ; +des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre +l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne +rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très +pressante.</p> +<p class="justify">C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude +et le désir s'exaspérant par la contrainte.</p> +<p class="justify">Tous les matins maintenant, on le laissait à la +paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de +prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée +lorsqu'il allait au village.</p> +<p class="justify">On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant +quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de +la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.</p> +<p class="justify">Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la +Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le +verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la +porte ? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait +à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement +vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier +qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé +qu'il respirait dans sa prison.</p> +<p class="justify">Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte +qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu +d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les +targettes, et bientôt il fut dans la cour.</p> +<p class="justify">Le matin était très pur et très doux. Sa première +pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps qu'il n'avait +fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses +recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau +matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et +décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois +directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal +lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son +maître ou un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut +entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès +qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri +des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies +les plus directes, du côté du sentier de Bêche.</p> +<p class="justify">C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son +premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux +que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau +capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y +établir.</p> +<p class="justify">Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, +était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie +de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et +qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de +colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à +donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été +très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le +verbiage inutile, les « ravaudages » sans fin, et s'il avait +encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante, +l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il +était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, +pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui, +trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait +plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et +donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité +par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore +furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût +échappé, momentanément tout au moins.</p> +<p class="justify">Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui +lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son +oreillard : il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première +fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la +seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si +malencontreusement l'interrompre dans son effort.</p> +<p class="justify">Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis +deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait +point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas +dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de +son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de +l'année précédente dans le haut du bois du Fays.</p> +<p class="justify">Il est des lièvres, vraiment, qui portent +malheur : celui-là devait en être.</p> +<p class="justify">C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût +échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa +randonnée ; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de +Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur +lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne +pour le balîvage annuel.</p> +<p class="justify">Dans les saignées pratiquées par Martet entre les +tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications +criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les +bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage : les jeunes +baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les +modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait +quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du +double ; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers +soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles +tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes +les pousses mal venues des différents « cépages » du +canton.</p> +<p class="justify">Au premier coup de gueule de Miraut, tous +s'arrêtèrent net et se réunirent.</p> +<p class="justify">Un chien qui chasse ! Il fallait qu'il en eût du +toupet !</p> +<p class="justify">La chose paraissait énorme.</p> +<p class="justify">Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans +l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, +viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, +que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, +puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur +son collier le nom de son maître.</p> +<p class="justify">Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, +écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa +quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à +lui tous ses hommes.</p> +<p class="justify">Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à +suivre, avançait à grande allure ; toutefois, comme il savait +regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son +passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour +qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.</p> +<p class="justify">— Le voilà cria imprudemment le premier +qui le distingua à travers les broussailles.</p> +<p class="justify">C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la +mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières +et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin, — car on ne lâche pas +un lièvre aussi stupidement, — il prît un contour assez large pour +passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez +difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois +un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il +n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent +tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son +côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur +flanc droit sans qu'ils le vissent ; deux minutes plus tard, l'aboi +de poursuite reprenait derrière leur dos.</p> +<p class="justify">— C'était un peu trop fort !</p> +<p class="justify">Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en +se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne +pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à +la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.</p> +<p class="justify">Par malheur pour Miraut, le capucin se fit +rebattre ; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer, +les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de +crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut +arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous +en chœur pour le pincer.</p> +<p class="justify">Surpris par leur irruption subite, le chasseur +s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais +de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste +pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait +vigoureusement au collier.</p> +<p class="justify">Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons +d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments +plutôt douteux ; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se +secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet +de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier, +d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et +Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le +coupable ; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien +était pris et bien pris.</p> +<p class="justify">Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, +scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le +balivage interrompu ; ensuite de quoi, solidement encadré par ces +deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, +grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à +Longeverne.</p> +<p class="justify">Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de +son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber +sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit +ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi +d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son +domicile légal.</p> +<p class="justify">Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms +et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Pourquoi ne l'attachez-vous pas non +plus ? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme +pour tout le monde ; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende +chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires ; mes +gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il +paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas +la première fois que cela vous arrive ; les notes retrouvées dans +les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru +d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous +voulez !</p> +<p class="justify">C'était une menace non déguisée et la reconnaissance +formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement +signalés à la vigilance des forestiers.</p> +<p class="justify">Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la +fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la +Guélotte :</p> +<p class="justify">— Ah ! mon Dieu ! nous sommes +perdus ! Qu'est-ce qu'on va devenir ? Pour combien de sous en +allons-nous être ? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi ! +Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents +francs ! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en +donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah ! cochon ! +crapule ! sale charogne ! s'excita-t-elle, en courant sur le +chien, le poing levé.</p> +<p class="justify">— C'est pas la peine de l'engueuler, il ne +comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de +gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait ? Moi, j'aurais +peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie +d'aller prendre un tour. Ah ! c'est malheureux, mais je vois bien +que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut !</p> +<p class="justify">— Oui, c'est ça, c'est bien ça ! +Plains-le ! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui +soit à plaindre ! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien, +n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des +calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout ; je +l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur +la paille.</p> +<p class="justify">Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître +devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du +délit dont son chien s'était rendu coupable.</p> +<p class="justify">Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût +si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de +se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec +force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats +et évolutions du chien.</p> +<p class="justify">« Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures +trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ +trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée +transversale, nous… accompagné de… » Suivaient les +noms de tous les forestiers présents.</p> +<p class="justify">Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien +avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu +mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde général… +etc., etc.</p> +<p class="justify">Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, +malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait +pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, +député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux +gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans +avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que +des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un +paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs +du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient +été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le +toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne +devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des +autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de +nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine, +enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.</p> +<p class="justify">Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut +tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ; +aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle +aussi, particulièrement soignée.</p> +<p class="justify">Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et +grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le +canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux +gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de +Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son +chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets, +arrêtés et règlements en vigueur.</p> +<p class="justify">Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu'il en +peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de +liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, +seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.</p> +<p class="justify">— Quand on est pris, on est pris, +philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus +forts !</p> +<p class="justify">Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés +encore :</p> +<p class="justify">— Bah ! Plaie d'argent n'est pas +mortelle ! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>CHAPITRE +IV</strong></h2> +<p class="justify">La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La +patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés +sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier +procès-verbal : il dut subir l'audition de véhéments discours, +nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui +aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus +d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait +pas moins assommante à écouter.</p> +<p class="justify">Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations +et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne +reviendrait pas au bas de laine ; l'autre, qui craignait, à juste +titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de +nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur +et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon +équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui +ne veut pas entendre.</p> +<p class="justify">— Une fois n'est pas coutume, répliquait +Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, +ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi ? Ainsi +moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à +personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt +sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant +aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir +nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas +fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la +femme de Castor ?</p> +<p class="justify">Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe +quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour +la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par +malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce +n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de cœur, à en +donner une deuxième et une troisième fois.</p> +<p class="justify">On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni +sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour +adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses +besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le +détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers +du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de +s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la +rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se +promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi, +plus que jamais dans son cerveau.</p> +<p class="justify">Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les +muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en +place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une +brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons +du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point +les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai, +fila vers la forêt.</p> +<p class="justify">Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas +donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le +sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les +ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.</p> +<p class="justify">Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences +sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le +fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type +parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de +cette sorte d'individus : « C'est une belle +vache ! » calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort +respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.</p> +<p class="justify">Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et +reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait se +signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas +tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement +et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le +ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile. +L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna +au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec +douceur l'appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon +petit », et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui +tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.</p> +<p class="justify">Miraut regarda le personnage avec un mépris non +dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient +l'air de dire à Roy : « Imbécile, pour qui me +prends-tu ? »</p> +<p class="justify">S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages +parlementaires, il eût certainement ajouté : « Voyons, crétin, +idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un +morceau de pain. »</p> +<p class="justify">Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, +puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste +assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui +s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite +et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se +tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe +de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna +définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du +fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.</p> +<p class="justify">Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à +Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella +insolemment :</p> +<p class="justify">— Dites donc, vous, voudriez-vous me +montrer votre chien ?</p> +<p class="justify">— Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda +Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien ?</p> +<p class="justify">— C'est mon affaire. Je vous ordonne de me +montrer votre chien.</p> +<p class="justify">— Vous m'ordonnez ? Elle est verte +celle-là, par exemple ! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le +verrez pas ; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas +l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.</p> +<p class="justify">— Ah ! vous ne voulez pas me le +montrer ? J'sais bien pourquoi ; vous auriez du mal de +l'exhiber.</p> +<p class="justify">— J'aurais du mal ? Il est là +derrière cette porte ; mais vous ne le verrez pas ; ah ! +non ! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit +d'entrer chez moi.</p> +<p class="justify">— Bon, c'est entendu ! Je n'ai pas le +droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons +bien voir.</p> +<p class="justify">Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le +maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner +chez Lisée.</p> +<p class="justify">Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut +s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa +remise.</p> +<p class="justify">Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide +et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû +rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était +que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.</p> +<p class="justify">— Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé +sa chaîne : tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.</p> +<p class="justify">— Inutile, maintenant, triompha Roy ; +je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu ; vous avouez +que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai +rencontré, chassant au sentier de Bêche.</p> +<p class="justify">— S'il chassait, on l'aurait entendu, +objecta Lisée.</p> +<p class="justify">— Je dis « chassant », affirma +le garde ; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter +de menteur : je note que vous avez mis la plus grande mauvaise +volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale +pour accomplir mon devoir et faire mon service.</p> +<p class="justify">Presque au même instant, Miraut lançait.</p> +<p class="justify">Roy ricana :</p> +<p class="justify">— Vous l'entendez, vous ne nierez +plus.</p> +<p class="justify">— Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je +ne savais pas et voilà tout.</p> +<p class="justify">— La cause est entendue, je m'en charge, +menaça l'autre en s'en allant.</p> +<p class="justify">Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible +affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une +savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.</p> +<p class="justify">— Je te l'avais bien dit ! Je te +l'avais bien dit ! tempêta-t-elle.</p> +<p class="justify">Et les lamentations, les larmes et les imprécations +reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.</p> +<p class="justify">Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut +qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme +d'argent, mais de chercher à le vendre.</p> +<p class="justify">— Tant que nous l'aurons, ce sera comme +ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas ! Tu es signalé partout +maintenant, on nous tombera dessus : il nous ruinera.</p> +<p class="justify">La chose était grave.</p> +<p class="justify">Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint +le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de +sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait +sa marche et empêchait sa course.</p> +<p class="justify">Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait +avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, +du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut +s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler +l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer +prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite +permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun +témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois +plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois +quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se +libérer, arriva-t-il à le casser ? parvint-il, au prix de quels +efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite ? Nul ne +sait ; toujours est-il que deux heures après son départ, sans +collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes +de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer +un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse +mouvementée.</p> +<p class="justify">Les gendarmes dressèrent un triple +procès-verbal : premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, +pour manque de collier ; troisièmement, pour chasse en temps +prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au +village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de +gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun +ayant entendu Miraut.</p> +<p class="justify">Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa +dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le +chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à +n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la +saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.</p> +<p class="justify">Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans +le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi +engraissé pour payer les frais.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, +parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne +reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait +bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette +bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser +faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire +lui-même.</p> +<p class="justify">On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver +un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le +confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus +de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une +nouvelle entrave.</p> +<p class="justify">Mais la malchance, c'est la malchance ; les +précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand +le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de +regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler +comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, +ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes +étaient en tournée du côté de Longeverne.</p> +<p class="justify">Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours +plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi +qu'un malfaiteur de grand chemin.</p> +<p class="justify">— Vous avez eu de la chance, que nous nous +soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, +votre chien aurait bien pu crever où il était.</p> +<p class="justify">Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de +nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié +étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements +d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même +occasion, pincé.</p> +<p class="justify">— Vous n'en serez aujourd'hui que pour un +simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de +même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la +parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.</p> +<p class="justify">Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la +rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans +l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle +traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il +lui « suçait le sang à petit feu », qu'il voulait la faire +mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi +bête et bien d'autres choses encore.</p> +<p class="justify">— Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire +tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.</p> +<p class="justify">Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il +partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se +garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les +événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la +Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse +et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur +était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce +sujet.</p> +<p class="justify">Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, +un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, +et demanda sa maison.</p> +<p class="justify">Il se présenta bientôt, et, après les salutations +d'usage, aborda nettement le but de sa visite.</p> +<p class="justify">— On m'a dit que vous aviez un chien à +vendre.</p> +<p class="justify">Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il +n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en +ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, +protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il +avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop +à la légère.</p> +<p class="justify">Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il +sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.</p> +<p class="justify">— Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, +ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi ? Tu vendras une vache +peut-être ; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos +meilleures bêtes ; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon +saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des +misères !</p> +<p class="justify">— C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. +Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je +ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui +se ficheront de moi quand je serai mort.</p> +<p class="justify">— Oui, saoule-toi encore, et moi ici je +crèverai de fatigues et de privations.</p> +<p class="justify">L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la +scène pénible qu'il provoquait en disant :</p> +<p class="justify">— J'en offrirais un bon prix.</p> +<p class="justify">— J'en ai refusé cinq cents francs, +précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard +que l'année dernière.</p> +<p class="justify">— Ça t'a bien réussi ! ragea la +Guélotte. Combien en offrez-vous ? demanda-t-elle au visiteur.</p> +<p class="justify">— Vous n'en trouveriez certainement pas la +moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un +certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.</p> +<p class="justify">— J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait +là une occasion d'atermoyer.</p> +<p class="justify">— J'en donne trois cents francs tout de +même, se reprit l'autre. Songez-y ! Pour un chien, c'est quelque +chose.</p> +<p class="justify">— Lisée, supplia sa femme, changeant +d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de +nous, aie pitié de moi ! Jamais tu ne retrouveras peut-être une +telle occasion ; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres +de lait par jour ! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que +les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront +tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.</p> +<p class="justify">— Vous en retrouverez un autre facilement, +insista l'acheteur.</p> +<p class="justify">Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux +de Lisée ; il se moucha bruyamment tandis que l'autre +concluait :</p> +<p class="justify">— Allons, topez là, et serrez-moi la main, +c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai +laissé mon cheval.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">— Il faut au moins que vous le voyiez, +afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir ! Lisée va vous +conduire à sa niche, proposa la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Je le connais déjà, moi, répondit +l'acquéreur.</p> +<p class="justify">Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, +sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la +remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.</p> +<p class="justify">— Le voilà ! annonça-t-il en le +désignant du geste.</p> +<p class="justify">Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main +et auquel il parla affectueusement.</p> +<p class="justify">L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce +fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.</p> +<p class="justify">Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas +levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands +yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper +de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. +Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens +qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le +bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui +dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur +naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à +son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.</p> +<p class="justify">De même que les corbeaux et les chats chez qui la +chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux +sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent +entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, +de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent +des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait +se dire et rien que ça.</p> +<p class="justify">Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la +moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout +ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses +détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de +l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte +secret le concernant.</p> +<p class="justify">Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, +se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la +tristesse et l'étonnement.</p> +<p class="justify">Les compliments que l'autre lui adressa, pour +sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il +refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe +d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même +à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le +sentir.</p> +<p class="justify">— Je vais toujours lui ôter l'entrave, +décida l'acheteur qui s'était nommé M. Pitancet, rentier au +Val.</p> +<p class="justify">Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui +concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne +réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.</p> +<p class="justify">Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de +plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le +cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation +prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on +laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, +les deux hommes se rendirent à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Comment avez-vous su que mon chien était +à vendre ? questionna Lisée.</p> +<p class="justify">— Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la +vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où +l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me +doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en +débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos +procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont +montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de +réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet +automne, je me suis dit : « Puisque tu n'es pas très habile ni +très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire. » C'est +pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard +que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans, +qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne +voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.</p> +<p class="justify">— Mon pauvre Miraut ! gémit +Lisée.</p> +<p class="justify">— Soyez tranquille, le rassura +M. Pitancet, il sera bien soigné chez moi ; nous n'avons à la +maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.</p> +<p class="justify">— Une si bonne bête ! reprenait +Lisée.</p> +<p class="justify">Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en +mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre +et désespéré, entamait l'éloge de son chien.</p> +<p class="justify">— Pour lancer, monsieur, il n'y en a point +comme lui ; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien +attention, d'ouvrir l'œil et de se placer vivement. Il n'est pas +bavard : une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, +on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour +suivre, pour suivre, ah ! ce n'est pas lui qui perdra son temps à +des doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne +la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il +lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, +pour qu'il ne vous le ramène pas.</p> +<p class="justify">Et Lisée continuait :</p> +<p class="justify">— À la maison, il vaut mieux qu'un chien +de garde ; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux +gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il +prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. +Ah ! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et +qu'il faut que nous nous quittions ! J'avais pourtant juré qu'on ne +se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais +pu le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me retrouver +dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait +ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez : il ouvre toutes les +portes quand ça lui dit ; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé +plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera ; +non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire ; une porte fermée +le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce +qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur +Pitancet, il se fout du reste.</p> +<p class="justify">— J'espère qu'il s'habituera assez +vite : toutes les bêtes s'habituent au changement.</p> +<p class="justify">— Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut +n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais +jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. +Ah ! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous +pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt +au Val.</p> +<p class="justify">— Vous croyez, douta M. Pitancet, +avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps +en temps ?</p> +<p class="justify">— Peut-être avec des autres, avec des +jeunes, ça réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il +a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire ; il n'y a que moi +qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt +ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui +qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire : +souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi +(les salauds ! et pas un ne m'a aidé dans mes procès) ; eh +bien ! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec +eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt +retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, +je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que +de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je +ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve +et revient me voir.</p> +<p class="justify">— Ils reviennent presque toujours revoir +leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils +sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, +surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant +d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le +soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa +pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse +l'encourager à recommencer.</p> +<p class="justify">— Ce me sera dur de le gronder, prévint +Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime +tant ! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai +pas.</p> +<p class="justify">— Allons le chercher, pendant qu'on mettra +mon cheval à la voiture, décida M. Pitancet.</p> +<p class="justify">Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis +recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées +contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles. +Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce +qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.</p> +<p class="justify">Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas +tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait +peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, +les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se +traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de +paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes +et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.</p> +<p class="justify">Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le +sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut +aussitôt : celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua +encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins +du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout +droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête +allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la +porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux +hommes.</p> +<p class="justify">Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait +avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête +ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se +sentit sacrifié et perdu.</p> +<p class="justify">Qu'allait-il lui arriver ? Il n'en savait rien +encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire +que les coups. Il craignait : la crainte, dans certains cas, est +plus cruelle que le malheur lui-même ; elle faisait pour l'heure +battre à grands coups le cœur du chien.</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit, viens ! appela +d'un air aimable M. Pitancet ; viens près de moi, +voyons !</p> +<p class="justify">Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée +détournait la tête pour cacher son émotion.</p> +<p class="justify">— Grand imbécile ! ricana sa femme. +Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi ! Ce n'est qu'un +chien !</p> +<p class="justify">Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, +lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance, +affirmait-il ; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola, +le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le +suivre au dehors :</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit !</p> +<p class="justify">Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le +regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à +petits abois tendres et tristes.</p> +<p class="justify">Le chasseur ne résista pas : il s'accroupit +devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla :</p> +<p class="justify">— Il le faut, mon pauvre vieux, +résignons-nous !</p> +<p class="justify">La résignation est une vertu chrétienne et n'était +pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le +gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où +il trouvait un pouce carré de chair.</p> +<p class="justify">— Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous +ne le caressiez pas tant.</p> +<p class="justify">— C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus +le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser. +Emmenez-le, monsieur, emmenez-le ! ça me fait trop de peine et à +lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.</p> +<p class="justify">— Si on peut être bête à ce +point-là ! marmonnait la Guélotte.</p> +<p class="justify">Lisée lui jeta un coup d'œil terrible et elle +jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte +des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole +et défaire le marché.</p> +<p class="justify">On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut +refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, +il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de +ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les +griffes de ses pattes fichées violemment en terre.</p> +<p class="justify">— Allez, charogne ! grogna la +Guélotte en le poussant par derrière.</p> +<p class="justify">Il résista de plus belle, le fessier cintré, +suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre +côté.</p> +<p class="justify">— Je vous prierai de me l'amener jusqu'à +la voiture, demanda M. Pitancet ; pour qu'il n'ait pas peur et +ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le +verger.</p> +<p class="justify">Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée +reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, +s'éloignait.</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit Miraut ! +appela-t-il.</p> +<p class="justify">Le chien avait suivi d'un œil farouche le +départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée, +jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par +le sentier du clos.</p> +<p class="justify">Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que +Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle +le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un +sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas. +Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses +bras où il se débattait et le porter comme un enfant.</p> +<p class="justify">Sur une brassée de paille préalablement disposée à +côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant +la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au +porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le +premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant +malencontreusement sous les roues.</p> +<p class="justify">Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces +dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et +l'embrassait en lui parlant.</p> +<p class="justify">Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, +brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement +son cheval.</p> +<p class="justify">Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, +désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant +stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur +où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre, +hurlait ficelé et se débattait désespérément.</p> +<p class="justify">Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait +mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se +soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. +Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour +la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point, +emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais +qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête +dans la direction de Longeverne.</p> +<p class="justify">— Mais c'est Miraut ! s'exclama-t-il, +saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se +passer ?</p> +<p class="justify">Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes +sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, +tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait +les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier +un peu son chagrin.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>CHAPITRE +VI</strong></h2> +<p class="justify">Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, +attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.</p> +<p class="justify">Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays +inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, +sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau +maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni +les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis +dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le +patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin +qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.</p> +<p class="justify">Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes +sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont +habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut +différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par +politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la +cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu +peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.</p> +<p class="justify">Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant +bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger : +il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira +d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.</p> +<p class="justify">— Pas de ça, mon vieux, protesta +M. Pitancet. Tu voudrais filer ; tu as le mal du pays, je +comprends ; mais ça passera. Allons, viens ici ; quand tu +auras faim, tu mangeras : il ne faut forcer personne.</p> +<p class="justify">C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à +table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à +leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite +s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider +à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y +toucher ; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un +peu tout de même, il les avala en les mâchant.</p> +<p class="justify">— Allons, espéra M. Pitancet, il +s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui +n'oublierait pas ?</p> +<p class="justify">M. Pitancet jugeait un peu trop en homme : +il ne connaissait encore guère Miraut.</p> +<p class="justify">Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute +l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule +idée : sortir ; sur ce seul but : retourner à +Longeverne.</p> +<p class="justify">Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, +par la plainte accoutumée, un besoin pressant.</p> +<p class="justify">— Il est propre, approuva le patron ; +conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.</p> +<p class="justify">Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à +l'écurie.</p> +<p class="justify">« Il est sans doute habitué à aller dehors pour +ces affaires-là », pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y +conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier +de la bête.</p> +<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit +que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon ; mais pour +ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea +abondamment ; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou +prou, la vessie des chiens étant inépuisable.</p> +<p class="justify">M. Pitancet le complimenta et le ramena devant +sa soupe ; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac +trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le +coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne +pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever +vivement la tête et écouter avec attention.</p> +<p class="justify">— Petite canaille ! menaça doucement +et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à +l'anglaise ; mais sois tranquille, j'aurai l'œil et le +bon !</p> +<p class="justify">Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, +pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât +plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin +dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient +avec leurs chambres respectives.</p> +<p class="justify">En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, +se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui +semblait leur dire : « Je vois bien que vous êtes de braves +gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais +laissez-moi partir tout de même. »</p> +<p class="justify">Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à +son désir.</p> +<p class="justify">Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, +seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère +revue des portes et fenêtres de la maison.</p> +<p class="justify">De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était +possible ; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à +Longeverne, jouer le loquet ; mais les serrures de +M. Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père +Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes +façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.</p> +<p class="justify">Il flaira alors les meubles, les instruments divers, +les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la +veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la +dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout +sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.</p> +<p class="justify">M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, +l'appelèrent ; il parut remuant la queue au seuil de leurs +chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et +démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots +et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa +soupe.</p> +<p class="justify">Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut +écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur +place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener +faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.</p> +<p class="justify">— Nous le tenons, affirma-t-il à sa +femme.</p> +<p class="justify">Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé +une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.</p> +<p class="justify">Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout +de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le +pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à +hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où +il voudrait.</p> +<p class="justify">Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.</p> +<p class="justify">Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une +vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit +pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière +jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort +renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de +verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et +ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.</p> +<p class="justify">Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser +rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à +suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, +écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà +intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.</p> +<p class="justify">Il examinait tout d'un œil soupçonneux ; +il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité +méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et +l'insultaient ; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec +le maître, mais cela l'ennuya ; il flaira des gens qu'il n'avait +jamais sentis ni vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne +possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et +comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs +passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du +pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes, +dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient +étrangers.</p> +<p class="justify">Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait +tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur +logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des +baraques hostiles ; qu'il lui faudrait étudier canton par canton, +pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les +tarauder ; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa +tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions, +qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son +domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.</p> +<p class="justify">Ce n'était point sans doute l'avis de +M. Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui +vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses +réflexions.</p> +<p class="justify">Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, +qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au +chien ? Ah ! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis, +des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet ? +Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un +lièvre ? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour +rien à faire courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. +Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons +d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes +habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien +intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses +besoins et de son instinct de chien !</p> +<p class="justify">Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens +de réaliser sa volonté.</p> +<p class="justify">Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la +route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et +regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute, +s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était +mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer +confiance à son nouveau patron.</p> +<p class="justify">Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la +heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que +par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper +ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans +l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour +plus bêtes qu'ils ne sont réellement.</p> +<p class="justify">Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas +et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener : dans le +village, le long de la rivière et au bord du bois.</p> +<p class="justify">Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à +tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des +choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit +et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire +regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa +résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.</p> +<p class="justify">Il mangeait, dormait, se laissait caresser, +témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du +fouet quand on partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau +matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de +danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.</p> +<p class="justify">Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup +d'œil Miraut avait bien vu que ceci était encore une épreuve et +qu'à la moindre velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné +et rattrapé.</p> +<p class="justify">Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son +gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu +qu'il le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua +deux jours cette comédie.</p> +<p class="justify">Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux +heures environ après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de +pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.</p> +<p class="justify">Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de +la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on +l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les +yeux.</p> +<p class="justify">Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant +aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, +et lui affirmer :</p> +<p class="justify">— Maintenant, c'est bien le nôtre, et il +ne pense plus à Longeverne.</p> +<p class="justify">Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, +reprenant tout droit le chemin de son village.</p> +<p class="justify">Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun +sentier ; il n'essaya point de se remémorer, pour le reprendre à +rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla +le nez au vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, +tantôt au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.</p> +<p class="justify">Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit +Miraut. C'était un homme accablé : un de ses parents serait mort +qu'il n'en aurait pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans +enfants et n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, +perpétuelle ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et +particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute +l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un +dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, d'abord +pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, puis pour ses +qualités personnelles extrêmement rares et précieuses, enfin pour la +gloire qu'il lui avait value, pour la réputation qu'il lui avait faite +et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le chien lui avait +vouée lui aussi.</p> +<p class="justify">Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il +était étonné qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une +pointe de jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si +vite.</p> +<p class="justify">La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait +dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne +pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la +passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les +désœuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte +rien, même aux meilleurs fusils.</p> +<p class="justify">Tout chasseur était pour elle un homme taré, une +façon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût +su ce que c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de +poète, de poète qui s'ignore souvent (heureusement !) et goûte +d'instinct et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture +verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de la +nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours si frais +et si beaux des champs, des forêts et des eaux.</p> +<p class="justify">Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer +ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le +lever du soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre +chasser son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.</p> +<p class="justify">Toute la semaine, il traîna languissant, +désœuvré, d'une pièce à l'autre, de la remise à l'écurie, du +jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à quelque +travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait +de lui et haussait les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure +elle se fût hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu +craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent pu se +ressentir fortement.</p> +<p class="justify">Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que +jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques +rondins qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un +peu le bas de sa levée de grange.</p> +<p class="justify">Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il +tirait et poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à +coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux pattes +brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un aboi de joie +et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à ses +oreilles.</p> +<p class="justify">Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, +et comme électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.</p> +<p class="justify">Miraut était là qui le léchait, se tordait, se +tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le +retrouver, sa peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue +attente, et lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait +embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant +à lui dire que ces mots d'enfant ou de mère :</p> +<p class="justify">— C'est toi, Miraut, mon vieux +Miraut ! Ah ! mon bon chien, je savais bien que tu +reviendrais ! C'est toi !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le +pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de +sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de +la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à +elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande +bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour +ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce +gibier stupide ; mais ils n'étaient toujours point camarades et +elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc, +vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de +Lisée.</p> +<p class="justify">Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du +marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à +la maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et +lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son +acquéreur.</p> +<p class="justify">Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans +la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours +réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.</p> +<p class="justify">Miraut était heureux : il ignorait ce que c'est +qu'un marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait +croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini +du cauchemar du Val : l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur +sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. +Par politesse toutefois, par bonté de cœur, pour montrer qu'il ne +gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint +à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en +disant :</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, +cette sale charogne ?</p> +<p class="justify">Et s'adressant à son mari :</p> +<p class="justify">— Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu +fais là. Tu avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il +revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici +tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un +marché avec cet homme, il t'a payé largement ; si tu agis de telle +sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le +volais.</p> +<p class="justify">— Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je +ne peux pourtant pas… et puis, enfin, je ne suis pas allé le +chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est +pas à moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul ; les premières fois +on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce +monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux +le garder.</p> +<p class="justify">— Tu vas lui écrire tout de suite qu'il +revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.</p> +<p class="justify">— Ça ne presse pas, atermoya Lisée. +M. Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le +chercher sans qu'on ait à le prévenir.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! si tu n'écris pas, c'est +moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous +encore qui écoperions.</p> +<p class="justify">— Écris, si tu veux, concéda Lisée ; +c'est trois sous de foutus tout simplement.</p> +<p class="justify">Le soir même, une lettre à l'adresse de +M. Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain +après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.</p> +<p class="justify">Miraut avait écouté d'une oreille attentive la +discussion : le nom de l'homme du Val, prononcé à plusieurs +reprises, l'avait très inquiété ; pourtant, comme la patronne +n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne +l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa +réintégration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le +soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son +retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, +chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.</p> +<p class="justify">Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à +seul : leur conversation se ressentait de cette gêne, car la +Guélotte, soupçonnant entre eux — qui sait ? — +peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta +point d'une semelle et accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit +jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.</p> +<p class="justify">Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à +voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, +franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val +du territoire de Longeverne.</p> +<p class="justify">Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes +randonnées précédentes, des longues parties de jadis : on évoqua la +mémoire de Bellone et de Fanfare ; on parla de la jambe de Pépé qui +allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule +idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se +sépara tout tristes.</p> +<p class="justify">Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute +d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par +le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et +vadrouillait, disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse +terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux +chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur +camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu +l'air d'interroger : Rron ? Miraut avait répondu : +Bou ! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de +sens et profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des +frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue +et l'on se trouvait heureux tout simplement.</p> +<p class="justify">Miraut se tranquillisait ; il passa une +excellente nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée +l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.</p> +<p class="justify">Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du +derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et +qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit +sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et +d'angoisse.</p> +<p class="justify">De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour +chercher un refuge, il se précipita vers Lisée.</p> +<p class="justify">À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, +souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.</p> +<p class="justify">— Mon pauvre Mimi ! s'apitoya le +chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.</p> +<p class="justify">L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un +instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible +d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été +méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, +étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient +dire : « Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec +nous : je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val. » +M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots +d'amitié sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout +de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, +reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les +doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son +sort.</p> +<p class="justify">Miraut avait son idée.</p> +<p class="justify">Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita +d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine ; malheureusement +pour lui, l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, +avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se +disposa à se cacher habilement.</p> +<p class="justify">Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à +toute force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci +accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une +chaîne d'acier pour attacher le chien.</p> +<p class="justify">Le croyant à la cuisine, il l'appela ; mais +Miraut ne vint point. Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, +l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.</p> +<p class="justify">— Il n'est pas sorti pourtant, affirmait +la Guélotte : la porte n'a pas été ouverte ; il est sans doute +allé dormir à la remise.</p> +<p class="justify">On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup +d'œil à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on +aperçut de Miraut ; on l'appela, on cria son nom : il ne +répondit ni n'accourut.</p> +<p class="justify">— Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, +mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a été ouvert il ne peut +être que dans la maison.</p> +<p class="justify">Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne +faisait toujours pas retrouver le chien.</p> +<p class="justify">— Il est probablement monté à la grange, +hasarda la Guélotte.</p> +<p class="justify">La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous +les recoins accessibles : Miraut n'y était pas.</p> +<p class="justify">— Il ne peut être qu'à la remise ou à +l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un +œil sévère son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à +la cave, tout à l'heure ? demanda-t-elle.</p> +<p class="justify">— En fait de porte, je n'ai ouvert que +celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua +Lisée ; je n'ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui n'a +pas voulu que je descende.</p> +<p class="justify">— Enfin, ce chien n'est pas rentré sous +terre, tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce +dernier.</p> +<p class="justify">Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que +Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose +encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des +moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau +cassé de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection +des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.</p> +<p class="justify">À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et +dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.</p> +<p class="justify">On commença par l'écurie : on visita les crèches +dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un +coin ; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la +brouette, derrière les portes : nulle part on ne trouva trace de +son passage.</p> +<p class="justify">Dans la remise l'inspection se continua +minutieusement ; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans +tous les recoins ; tout avait été chambardé ; il ne restait +plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait +impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles +planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de +vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur +contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très antiques et +sans aucune valeur.</p> +<p class="justify">— C'est idiot de penser qu'il est là +derrière ou là-dessous, disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y +foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer ? Un chat aurait déjà +du mal à s'y frayer un passage.</p> +<p class="justify">Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui +n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne +fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on +découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. +Comment ? au prix de quels travaux ? Il avait dû se faufiler, +s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché +vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya +d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil : il +n'était pas si stupide ; mais il se contenta de battre lentement +son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio +qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'œil +impressionnant comme un reproche muet, un coup d'œil qui semblait +lui demander raison de cet abandon, un coup d'œil tel que l'autre +n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se +débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le cœur chaviré +d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues +du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez +Philomen.</p> +<p class="justify">Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se +sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le +détestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il +n'avait pas de sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa +passer la chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut +bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la route du +Val.</p> +<p class="justify">Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas +des roues, eut un geste d'accablement.</p> +<p class="justify">— C'est plus fort que moi, affirma-t-il, +mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne +bête ! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et les femmes +mauvaises !</p> +<p class="justify">— Quand Mirette fera des petits, je t'en +élèverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un +peu son ami.</p> +<p class="justify">— Merci, mon vieux, merci, non ! +C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire +avec un autre.</p> +<p class="justify">À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale +emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en +passant : peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en +fut tout retourné ; il avait interrogé des gens et avait appris +l'histoire des procès-verbaux et la surprise de la vente.</p> +<p class="justify">En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu +rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines par +lesquelles il avait dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.</p> +<p class="justify">« Peut-être aurais-je pu l'aider ? se +disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus ? Si +c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un +mot ; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent +d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la +bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un +ami. »</p> +<p class="justify">Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore +tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage +à pied de Longeverne ; mais il se promit, dès qu'une voiture irait +là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même +des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps, +ses services.</p> +<p class="justify">Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, +n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait +au cœur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout +maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de +nouveau à Longeverne.</p> +<p class="justify">Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni +personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une +idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un +sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait +libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur, +de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence +ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul +était certain ; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait +là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.</p> +<p class="justify">Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, +simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait +chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on +voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au jour +où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse +et le laissa libre dans la maison.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Trois fois de suite il s'échappa et, sans +hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant +aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi +entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à +Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait +dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du +premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait +immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa +voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de +se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement, +il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à +deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée, +absent du village ces jours-là.</p> +<p class="justify">À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais, +craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les +fenêtres ; il s'était caché aux alentours, attendant pour +s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr +qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.</p> +<p class="justify">Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout +il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance +inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée +et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.</p> +<p class="justify">En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi +follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver +enfin. Obéissant lui aussi à son cœur, sans réfléchir le moins du +monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque +M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit +toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne +put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à +faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de +finir.</p> +<p class="justify">— Vous m'aviez promis de ne pas le +rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier +et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous ? S'il sent +que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, +il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il +lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison : +promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous +le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous +comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi, +non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la +navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y +renoncer et que nous défassions le marché.</p> +<p class="justify">La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les +dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que +M. Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et +peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour +le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle +ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut +elle qui fit la réponse :</p> +<p class="justify">— Vous avez bien raison, monsieur, tout ce +qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus +tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme +pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le +laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos +bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.</p> +<p class="justify">— C'est donc entendu, conclut l'autre, et +je compte sur vous.</p> +<p class="justify">— Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, +vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il +approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de +soupe, oh ! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à +quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en +désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça +n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire +entendre raison.</p> +<p class="justify">Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa +femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce +que pesait son poing ; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un +étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde +douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet +qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait +plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.</p> +<p class="justify">M. Pitancet prit acte de cette +déclaration ; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa +parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel +commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins, +se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.</p> +<p class="justify">Cette occasion ne tarda guère.</p> +<p class="justify">Pour le règlement d'une vieille et importante +affaire, M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter. +Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à +ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce +dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare +dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le +revoir.</p> +<p class="justify">Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. +Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la +présence de l'ennemie.</p> +<p class="justify">— Revoilà encore cette sale viôce ! +glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le +recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu +le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, +ouste ! fous le camp ! continua-t-elle en brandissant son +râteau dans la direction de Miraut.</p> +<p class="justify">— Va-t'en ! ajouta Lisée au chien +abasourdi de cet accueil ; va-t'en !</p> +<p class="justify">Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant +ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il +resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander +des précisions.</p> +<p class="justify">— Veux-tu bien foutre ton camp ! +reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée — c'était +la première fois — ne faisait rien, ne disait rien pour le +défendre.</p> +<p class="justify">À quelque cinquante mètres de la maison, sur le +revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant +avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée, +mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.</p> +<p class="justify">Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne +proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup +d'œil de son côté.</p> +<p class="justify">Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint +rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui +ouvrît : ainsi agissait-il après les chasses et les promenades +lorsqu'il trouvait portes closes.</p> +<p class="justify">— Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne +peut pas le laisser coucher dehors.</p> +<p class="justify">— Je te le défends, protesta la Guélotte, +je ne veux pas qu'il remette les pattes ici ; ce n'est plus ton +chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un +voleur.</p> +<p class="justify">C'était pourtant exact que le véritable maître de +Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets +bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait +promis de le repousser : il baissa la tête et s'alla coucher.</p> +<p class="justify">Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui +aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que +pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, +le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva +couché sur la levée de grange.</p> +<p class="justify">Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, +et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau +à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et +quand même être recueilli.</p> +<p class="justify">Dès que le chasseur sortait, il se redressait, +tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, +attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications +muettes et lui dire avec tout son cœur et toute son âme : +« Voyons, puis-je aller près de toi ? » Mais Lisée, bien +que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le cœur +serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et +les haussements d'épaule méprisants de sa femme.</p> +<p class="justify">Trois jours de suite, Miraut erra autour de la +maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par +le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et +Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances +atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient +de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si +tenace et si singulier à leurs yeux.</p> +<p class="justify">M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu +chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût +écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le +voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, +elle se dit : « Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui +arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre. »</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues +rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de +ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un +souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il +était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, +car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient +pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait +et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se +collait, devenait sale ; il était crotté, boueux, minable, avait un +air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à +proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde +avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, +ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.</p> +<p class="justify">Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce +M. Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse +puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre +bête si longtemps à l'abandon.</p> +<p class="justify">« D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à +savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez +nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre +paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi +pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille +puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, +malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas +moins un fameux trotteur. »</p> +<p class="justify">— Pauvre bête ! si ce n'est pas +malheureux ! Ah ! je n'aurais jamais dû le vendre, +ajoutait-il.</p> +<p class="justify">Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, +efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à +faire une tentative encore et une suprême démarche.</p> +<p class="justify">Un combat affreux se livra en l'homme. Que +faire ? Le nourrir, le laisser revenir ? Quelles scènes +nouvelles à la maison ! Ce serait intenable ! Et l'autre, la +brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.</p> +<p class="justify">D'autre part, il sentit que si le chien venait +jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le +renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un +geste qui lui interdisait d'approcher davantage.</p> +<p class="justify">Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et +s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne +peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour +atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla +comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda +encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos +rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.</p> +<p class="justify">Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir +comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et +il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, +ému d'une espérance.</p> +<p class="justify">Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte +en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son cœur, à +son sentiment, à son désir ; mais la Guélotte parut.</p> +<p class="justify">— Encore cette sale carne ! +hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.</p> +<p class="justify">Et l'homme laissa faire.</p> +<p class="justify">Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait +plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point +retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne +voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il +aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres +usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et +l'œil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il +s'arrêta.</p> +<p class="justify">Alors il se retourna, regarda le village et, debout +sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler +au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait +autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque +l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis +Baromé s'était tué.</p> +<p class="justify">Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres +chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment +lugubre et désespéré.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">En entendant les cris et les lamentations de son +chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, +mâchonna un juron furieux ; toutefois, sous le regard haineux, +sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. +Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense +douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête +qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour +lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne +put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge +noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.</p> +<p class="justify">— Apporte-moi une chopine ! +commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.</p> +<p class="justify">— N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme +ça ? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le +rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.</p> +<p class="justify">— Apporte-moi à boire ! réitéra Lisée +qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle +eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.</p> +<p class="justify">Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander +une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. +Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train ; un gosier de +buveur réclame plus que ça : les bistros campagnards ne l'ignorent +point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois +litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont +jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.</p> +<p class="justify">Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et +plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines ; au bout +d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait +tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme +un damné.</p> +<p class="justify">Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes +entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la +tête, absorbé qu'il était par ses pensées.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! interpella l'un des +arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis ?</p> +<p class="justify">Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le +gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son cœur, +il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu +en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.</p> +<p class="justify">— Mes pauvres vieux, c'est vous ? +s'exclama-t-il.</p> +<p class="justify">— Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma +première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah ! il y a +pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais +voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle +m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me +suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me +sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa +voiture. Nous venons de passer chez lui : c'est lui qui nous a dit +que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus +directement te retrouver.</p> +<p class="justify">— Mes pauvres vieux ! mes pauvres +vieux ! balbutiait Lisée : vous l'avez entendu ?</p> +<p class="justify">— Oui, et il continue. Mais pourquoi +l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?</p> +<p class="justify">— Il n'y avait plus le sou à la +maison ; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de +vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que +ceci, que cela, et j'ai cédé ; mais, mes vieux, si c'était à +refaire…</p> +<p class="justify">— Si tu m'avais seulement envoyé un +mot ! Pourquoi, bon Dieu ! n'être pas venu me voir ?</p> +<p class="justify">— J'ai été pris à l'improviste. Je ne me +doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. +Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs ; la +femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et +j'ai laissé faire. Je suis un lâche ! Écoutez cette bête et +dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.</p> +<p class="justify">— L'autre ne vient pas la +rechercher ?</p> +<p class="justify">— Non. Ah ! c'est fini. Il va crever, +mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut !</p> +<p class="justify">— Si tu nous avais dit que ce n'était +qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon +Dieu ! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans +ça !</p> +<p class="justify">— C'est trop tard, j'ai promis de ne pas +le ramasser.</p> +<p class="justify">— Tu n'as pas juré de le laisser crever. +Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en +as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne +sommes pas des loups, cré nom de nom ! et pour le remboursement, ne +t'inquiète pas : je ne te demande pas de billet ; tu me les +rendras quand tu pourras.</p> +<p class="justify">— C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce +qui reste, affirma Lisée. Ah ! tu as raison ! C'est ça ! +Merci, mon vieux. Merci !</p> +<p class="justify">— Pour ce qui est de ta femme…, +commença le gros.</p> +<p class="justify">— Ma femme, nom de Dieu ! tu vas +voir.</p> +<p class="justify">— En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire +sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit +entre nous.</p> +<p class="justify">Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois +amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était +pas dans un sac.</p> +<p class="justify">Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli +têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant :</p> +<p class="justify">— Vous allez aller prendre Philomen et +venir me retrouver à la maison ; je vais pendant ce temps arranger +moi-même mes affaires.</p> +<p class="justify">— Bon ! Entendu ! acquiescèrent +les deux autres.</p> +<p class="justify">Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, +ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était +appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.</p> +<p class="justify">— Où vas-tu ? interpella sa femme, +soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.</p> +<p class="justify">— Ça ne te regarde pas !</p> +<p class="justify">— Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand +soulaud ! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir ! +Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te +défends bien…</p> +<p class="justify">— Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, +tu vas fermer ton bec et vivement ! continua Lisée.</p> +<p class="justify">— Je ne veux pas que tu passes, +s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui +barrant le passage.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu ne veux pas ! ah, tu +ne veux pas ! sacré chameau ! Eh bien ! je vais te faire +un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.</p> +<p class="justify">Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade +puissante, il l'écarta.</p> +<p class="justify">— Grande brute, assassin, voleur de +chien ! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu n'as pas compris encore et +tu ne veux pas te taire, non ! Ce n'est pas assez de nous avoir +fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire +crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne +l'avais fait en dix ans ; ce n'est pas assez, il faut que tu sois +la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme +un roquet ! Eh bien ! nous allons voir.</p> +<p class="justify">Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à +toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui +démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté +autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de +vieilles rancœurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et +de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant +le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant, +s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et +que ce qu'il voulait, nom de Dieu ! il le voulait.</p> +<p class="justify">— Dis voir encore un mot ! +menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.</p> +<p class="justify">— Oui, oui, grande fripouille, assassin, +lâche ! continua-t-elle.</p> +<p class="justify">Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à +la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien +fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait…</p> +<p class="justify">— Attends seulement un petit peu, menaça +Lisée, je vais te faire ton paquet !</p> +<p class="justify">Et il sortit, la corne à la main.</p> +<p class="justify">À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument +et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier, +s'arrêta net dans son hurlement.</p> +<p class="justify">Un nouvel appel pressant succéda au premier en même +temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt :</p> +<p class="justify">— Viens, Miraut ! viens, mon +petit ! viens vite !</p> +<p class="justify">Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit +du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore +après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, +demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une +embûche.</p> +<p class="justify">— Viens, Miraut ! répéta Lisée en +frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler +son compagnon de chasse.</p> +<p class="justify">Miraut ne pouvait plus douter.</p> +<p class="justify">Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et +jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y +roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au +visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, +comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa +joie, tout son bonheur.</p> +<p class="justify">Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette +reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé +et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du +clos.</p> +<p class="justify">Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait +annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le +prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui +avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins +dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait +lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et +lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire +que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des +derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le +courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les +trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de +Miraut.</p> +<p class="justify">Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit +fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.</p> +<p class="justify">— Pauvre vieux ! il crève de +faim ! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps : viens +manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à +ses amis.</p> +<p class="justify">Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait +comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui +japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et +réconfortante gamelle de soupe.</p> +<p class="justify">Miraut était tellement content que, malgré sa misère, +il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis +regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne +l'abandonnât.</p> +<p class="justify">— N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas +peur ! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous +quitterons plus.</p> +<p class="justify">Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut +délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de lui à lui +parler et à le caresser, à lui faire des discours et des protestations, +jusqu'à ce qu'il eût fini.</p> +<p class="justify">Les trois témoins étaient très émus.</p> +<p class="justify">— Entrez, mes vieux, entrez donc, invita +Lisée, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un +jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira +maintenant chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette +aventure-là, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le +corriger de ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les +cognes. Tu verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera +plus : après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui +n'importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se +perdre.</p> +<p class="justify">On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis +de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et +une assiette de gruyère ; ensuite il descendit à la cave, toujours +suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussiéreuses.</p> +<p class="justify">— Coupez du pain, et prenez du fromage, +invita t-il.</p> +<p class="justify">Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout +ce qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse +de Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement ses +amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et des +couennes de fromage.</p> +<p class="justify">On parla des foins qui poussaient drus, des fruits +qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonçait belle ; on parla +du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on +connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres surtout, +des lièvres que tout le monde voyait.</p> +<p class="justify">— C'en est tout « roussot », +affirmait Philomen, et ce n'est pas malin à comprendre : on en a +tué si peu l'année dernière. Il n'y a guère que Lisée qui ait fait à peu +près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, +tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner +le cœur d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me +faisait penser à ma pauvre Bellone.</p> +<p class="justify">— Cet automne nous ferons tous ensemble +l'ouverture, proposa Pépé ; le gros viendra coucher la veille et on +la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodié la chasse communale, et +comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur +Longeverne et sur Rocfontaine.</p> +<p class="justify">— Mais, ta femme, interrompit Philomen, +comment a-t-elle pris la chose ?</p> +<p class="justify">— Comment elle l'a prise ? Eh bien, +mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son +grade ! Ne voulait-elle pas m'empêcher encore de rappeler +Miraut ? Une sacrée grande charogne qui a toujours voulu me mener +par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur +et la bonne volonté ; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter +quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches. +C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je +l'espère, et tu sais, je suis prêt à recommencer à toute occasion, +fermement décidé à ne pas me laisser marcher dessus, et la première +fois, oui, la première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare +la trique et les coups de chaussons !</p> +<p class="justify">— Où est-elle ? s'inquiétèrent les +amis.</p> +<p class="justify">— Que sais-je ? à la chambre haute, +probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de +foutre le camp ! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle +veut ! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n'y a pas de +danger qu'elle me débarrasse de sa sale gueule.</p> +<p class="justify">— Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit +Philomen. Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, +de lui faire comprendre…</p> +<p class="justify">— Si elle y arrive, mon vieux, interrompit +Lisée, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, +cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu'on me coupe… tout +ce qu'on voudra et te payer les prunes à Noël.</p> +<p class="justify">— Tout arrive pourtant par se tasser à la +longue et par s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le +père Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont +pas déjà fait ; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je +te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser +contravention pour courir les lièvres sans toi.</p> +<p class="justify">— Il suffit qu'il marche toujours bien +quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose +lui aussi.</p> +<p class="justify">— En tout cas, gronda Lisée, parlant très +haut de façon que sa femme elle-même pût entendre ; en tout cas, +reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et compaing de +chasse retrouvé, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une +croûte à partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai +ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m… pour ceux qui +ne seront pas contents !</p> +<p class="center">FIN</p> +<p> </p><h1>Notes</h1> +<ul> +<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p +class="justify">Goûilland : débauché et ivrogne.</p> +</li> +<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Viôce : +chien répugnant, rouleur et crotté.</p> +</li> +<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p +class="justify">Lefaucheux : Les premiers fusils de chasse à +doubles canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du +chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du 19ème, les +premiers fusils à canons basculants. Avec la création de la cartouche à +broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe va connaître un énorme +succès en France. [NduC]</p> +</li> +<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Ouver : +pondre, faire son œuf.</p> +</li> +<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Mondure, +délivrance.</p> +</li> +<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Chez presque +tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre du poêle, prés du +fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l'on se repose fréquemment +après le dîner du soir.</p> +</li> +<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify">Boussot, +corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.</p> +</li> +<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p +class="justify">Ouveuse : pondeuse.</p> +</li> +<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">J'en demande +bien pardon à l'Académie, mais Lisée, ignorant les régies de concordance +des temps, avait un profond et naturel mépris pour l'imparfait du +subjonctif ; que ce soit dit une fois pour toutes.</p> +</li> +<li><a name="ft_10" href="#fr_10">[10]</a> <p +class="justify">Raim : rameau</p> +</li> +<li><a name="ft_11" href="#fr_11">[11]</a> <p +class="justify">Échines : morceaux de rondins refendus de un mètre +ou quatre pieds de long.</p> +</li> +<li><a name="ft_12" href="#fr_12">[12]</a> <p class="justify">À maintes +reprises</p> +</li> +<li><a name="ft_13" href="#fr_13">[13]</a> <p class="justify">Patte à +relaver : chiffon pour laver la vaisselle.</p> +</li> +<li><a name="ft_14" href="#fr_14">[14]</a> <p +class="justify">Rises : plaisanteries.</p> +</li> +<li><a name="ft_15" href="#fr_15">[15]</a> <p +class="justify">Bouillet : corruption de gouillas, petite mare.</p> +</li> +<li><a name="ft_16" href="#fr_16">[16]</a> <p class="justify">Voir +<em>De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil)</em>.</p> +</li> +</ul> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse +by Louis Pergaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + +***** This file should be named 14397-h.htm or 14397-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14397/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg b/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6064ef4 --- /dev/null +++ b/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3e8ae61 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14397 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14397) diff --git a/old/14397-8.txt b/old/14397-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3f8cc92 --- /dev/null +++ b/old/14397-8.txt @@ -0,0 +1,10774 @@ +Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse + +Author: Louis Pergaud + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + +Louis Pergaud + +LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE + +Publication en 1913 + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + CHAPITRE X + CHAPITRE XI +DEUXIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX +TROISIÈME PARTIE + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + + +Je dédie ce livre +à tous ceux qui aiment les chiens +et particulièrement +à mon excellent ami +PAUL LÉAUTAUD +ROMANCIER RARISSIME +CHRONIQUEUR SAVOUREUX +PROVIDENCE DES CHATS PERDUS +DES CHIENS ERRANTS +ET DES GEAIS BORGNES +BIEN CORDIALEMENT +L.P. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la +chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le +village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours, +la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La +nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision +d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, +pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante +qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par +toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses +semblaient sommeiller. + +Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la +mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumière jaune, +faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la +femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la +grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac +régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût +seule: + +--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas là! Le +«goûilland»[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoulé! Pourvu qu'il ne +soit pas arrivé malheur au petit cochon! + +[Note 1: Goûilland: débauché et ivrogne.] + +Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de +ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses: + +--S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le +marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement +les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien dû aller +avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises! Un homme +plein, ça fait n'importe quoi! S'il était battu, des fois, et que +les gendarmes l'aient ramassé! Qu'est-ce que deviendrait le petit +cochon? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier +procès-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale +chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en +prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces +canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que +c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui, +sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas +vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin. +Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat +sur braise quand on lui aura «enseigné un lièvre». Dire que nous +en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix +beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de +percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre +pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du +cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, était à la foire avec +sa femme, ils sont sûrement rentrés; peut-être pourraient-ils me +dire quelque chose. + +Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si, +d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort +mauvaise cette démarche, mènerait le «raffut», jurerait les +milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea +plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, +pensait-elle. + +Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme des yeux +malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et +jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une +marmite où cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se +mit à battre un roulement semi-métallique, comme un appel +infernal. La chatte, Mique, s'étira sur son coussin au bout du +canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en ouvrant une gueule +immense qui projeta ses moustaches en devant, s'étira du devant +puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue +soigneusement ramenée devant ses pattes. + +La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du fourneau et +dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La +colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension et le +doute. + +--Grand goûilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle à +mi-voix. + +L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui faisait oublier +toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires de +gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par +une bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle +avait à lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La +large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait +jouer à cache-cache avec l'insaisissable présent, tandis +qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil +impassible de Gambetta se découpait dans une couronne de larges +lettres: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi!» Ainsi en avait voulu +Lisée qui, bon républicain, avait mis ce portrait là, bien en +évidence, pour faire enrager le curé lorsque d'aventure ce vieux +brave homme, avec qui il était d'ailleurs au mieux, venait +l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses devoirs de +chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde. + +Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers +étaient rentrés! + +Pas de Lisée! + +La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet +derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit calme, +aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se +déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants. + +Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colère, poussa +même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le lourd +verrou d'acier. + +--Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne! +ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à l'heure! + +Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme énervé +lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le +plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique +de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et +flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce +bruit familier et sachant par expérience que celles-là étaient, +pour l'heure du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa +pose nonchalante et son air de sphinx. + +Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrière le +poêle. + +--Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa la Guélotte, +un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise; +chaque fois que nos «rattes» bougent, ça ne manque jamais. Et ce +grand goûilland qui ne revient toujours pas. Jésus! Qu'il y a +pitié aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout +de même qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! S'il fallait encore +le soigner!... aller au médecin, au pharmacien, dépenser des +sous!... Et s'il s'est laissé enfiler un mauvais cochon, une +«murie» qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur +des sales bêtes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent +pas. + +Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit +tressauter. + +--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le +retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je +vais gueuler avant lui. + +Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira silencieusement la +targette et ouvrit vivement la porte. + +Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac +de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait charger sur leur +voiture et, par la même occasion, venaient voir le petit cochon +que le patron devait ramener. + +--Comment, Lisée n'est pas entrée! s'exclama l'homme. + +--Non, répondit la Guélotte, très inquiète; mais où l'as-tu laissé +là-bas à Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitté? + +--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que +c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous avons bu un litre ou +deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de la chasse, +naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré +Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a +beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous +vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne +voulait pas croire que Lisée ne chassait plus. + +«--Si c'était pas toi qui me le dises, là, en chair et en os, que +t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je pourrais pas me le +figurer. + +«--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lisée. J'étais pris; les +gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient à l'oeil; je +me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement +repincé. Alors, tu vois le tableau, nouveau procès-verbal, plus +trente francs à verser pour conserver la «kisse» et la vieille à +la maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout +bazardé. + +«--Sacré nom de Dieu: reprenait Pépé, j'aurais jamais eu ce +courage-là, moi! c'est les lièvres de Longeverne qui doivent rien +rigoler! + +«--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, ça me fait trop mal au coeur. + +«Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quittés +et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mère +brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures +je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton +homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là +et qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que +c'était pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et +on s'en est revenu à Longeverne les deux, la vieille. + +--Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu l'as quitté? s'inquiéta la +Guélotte. + +--Oh! ça non! j'en suis sûr. Il n'était pas à jeun, bien entendu, +on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il était saoul, +non, on ne peut pas dire qu'il était saoul! + +--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des +bêtises. + +--Quoi! Quelles bêtises veux-tu qu'il fasse? + +--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment. +Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une +tasse de café ou une goutte? + +--On prendra une petite larme, histoire de trinquer. + +La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de la Mique +qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon sur +une chaise. + +Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le +dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de pantalon une +vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant son +tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son +brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux +allumettes de contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en +frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond +mépris du fisc: + +--Vive la régie de Vercel! Si on n'avait pas celles-là pour +enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour +avoir du feu. + +Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon dont pondaient +les poussines de la Guélotte et du nombre de petits qu'avait fait +sa grosse mère lapine. + +Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. Le poêle +ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone, +rien ne bougeait au dehors. + +Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, excitée, oubliait +un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient. + +Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit définitivement, +que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnèrent, et +Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva. + +--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut +bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la +charrue nous attend: nous avons une «planche» à lever et le +travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de +midi pour voir ton petit cochon. + +--Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui remontait la +colère, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vérité, +je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le +goûilland, le salaud, sa sale bête! + +Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle +entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives +violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer +de jour... + +Une heure se traîna encore, puis une demie. + +La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait essayé de +dormir, mais c'était bien impossible; alors elle s'était relevée, +puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la +porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de +compte, résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette +tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la +façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son homme. + +Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé du seuil la +fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer +l'entrée du maître. + +Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement saoul, s'encadra +dans le chambranle. + +Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir +fauve suspendait à son épaule gauche un fusil Lefaucheux à deux +coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au +bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois tirait de +toutes ses forces vers les marmites. + +--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacrée petite rosse! T'es pas pus +pressé que moi! bégayait Lisée, la langue pâteuse. + +--Et le petit cochon? + +--J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouvé +un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus longtemps, cette +comédie! Lisée qui ne chasse plus! allons donc! + +La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une statue, +fixait tour à tour son homme et le chien. + +--Fais à manger à cette bête, commanda Lisée; tu vois bien qu'elle +a faim! + +--Et les sous? décrocha enfin la Guélotte. + +--Pisque j'te dis que j'ai racheté un fusil et un chien! + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jésus, ayez pitié de nous! râla la +femme en se tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil +ivrogne! Nous serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons +de faim, sur la paille! + +--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaça Lisée. + +--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as +déjà tout bu aujourd'hui les sous du ménage; qu'est-ce que je +boirai, moi? + +--Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe. + +--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape, +grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon, +point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin! + +Cette réception n'était pas tout à fait du goût de Lisée qui +commençait à en avoir assez de ces injures et de ces prophéties. + +L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux sentiments +batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui fit +bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton +ne laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient +suivre. + +--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain? +continua-t-elle, gourmande. + +--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il. + +La Guélotte se tut. + +--Fais à manger à cette bête et vivement! + +--Sale «viôce»[2], ragea la femme, en bousculant le chien. + +[Note 2: Viôce: chien répugnant, rouleur et crotté.] + +Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lisée. + + + +CHAPITRE II + +La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps que le vieux +Taïaut, fit bon accueil au petit chien. + +Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé une petite +terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la +relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle +encore épais les petits chats endormis. Sensible à la douce +chaleur du poêle et de ces deux êtres aux corps vigoureux et +sains, dont il n'avait aucune raison de se méfier, il se coucha +sans hésiter à côté d'eux et s'endormit. + +La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne +connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre pattes, et, +le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intérêt +ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en +s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible: elle +augura bien de sa jeunesse; sa maternité généreuse pouvait +s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes +minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il +était, elle connaissait sa race, elle l'adopta. + +Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du trio de bêtes +dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis et +Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir +bien flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou +qui ne se réveilla point pour autant et continua de reposer en +paix entre ses deux frères adoptifs. + +Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage +velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle +fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la +grange et dans les hangars de la maison. + +Lisée mangea à même dans la soupière la potée de soupe aux choux +que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de +pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un +demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se +déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant +comme un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du +sommeil des justes. + +Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se coucher seule +dans le lit de la chambre haute. + +Au réveil, la situation restait, naturellement, fort tendue. +Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi sans +consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'était +évidemment osé, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait +de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis, +zut! il fallait tout de même, un jour ou l'autre, qu'il retrouvât +l'argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un peu plus +tôt ou un peu plus tard! ... + +Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se sentait +fautif. + +La Guélotte se chargea de dissiper ses remords. + +Dès le premier coup de l'angélus, debout en même temps que ses +poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle où Lisée, +pour temporiser, fit semblant de dormir encore. + +Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots +sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien forcé +d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air +digne et sévère pour en imposer à sa vieille. + +L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer la scène de +la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y +pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la +main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il +avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle +dépassait certaines limites qui n'avaient, hélas! rien de fixe, de +recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups +de pied au derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que +braconnier comme charbonnier est maître en sa baraque, que c'est +le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom +de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, +à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à +la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il +s'était soulagé abondamment et de toutes façons. Une borne +odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se +dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec +lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du même buffet jusqu'à la +porte de la cuisine. + +En contemplant ce désastre, toute la colère de la Guélotte lui +remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et +rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au +chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier +responsable dans cette sale affaire: + +--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle +a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une écurie ici! Ce n'était +pas assez de nous ôter le pain de la bouche pour l'acheter, il +faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison. + +--Hein! quoi? fit Lisée, comme arraché à de graves réflexions. + +--C'est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de chien; ah! +je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir! + +Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la matrone lui +lança, à toute volée, son pied dans les côtes. + +«Boui! boui! vouaou!» s'exclama plaintivement et en sautant de +côté le petit chien, tandis que ses deux camarades chats, +subitement réveillés eux aussi, faisaient leurs dos bossus, +brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les +dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la +chambrée. + +--Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise foi évidente, +il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr qu'ils vont quitter +la maison et nous serons dévorés par les souris! + +--Fous-moi la paix, nom de Dieu! répliqua Lisée, révolté d'une +telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te venge pas sur une +bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas de sa faute, c'est +de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine +entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise; il ne peut +pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête +propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer: +c'était sûrement pour qu'on lui ouvre ... + +--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait? + +--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on +te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant, +continua-t-il en sautant du lit, rêche et menaçant, si tu as +quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y reprenne à +toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête +gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans +qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire +que c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, +espèce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. +Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te +«bredouche». + +--Doux Jésus! attesta la Guélotte, être fichue à la porte de chez +soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu +me le paieras, et plus d'une fois! + +Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans dire mot, de +manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés cria sur +le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes +chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé, +s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui +mangeait des épluchures derrière la chaise de son maître, dressa +subitement son petit mufle. + +«Wrraou! bou! bou!» s'exclama-t-il d'un ton cependant encore +timide et incertain. + +--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme +nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait +voir le cochon annoncé. + +--Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en désignant de +l'oeil son mari. + +--T'as donc ramené un chien? questionna le chasseur, en tordant du +pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est +bonne, celle-là. Il ne se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le +malin, on voit bien qu'il se sent chez lui. + +--Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là, reprit la +femme. + +--On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée. Viens ici, +viens, mon petit Miraut! + +--Sacrédié, mais c'est un tout beau! continua Philomen. + +--Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera un crâne +chien! C'est Pépé qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du +gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a été couverte par un +corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un +lanceur épatant. + +--Quand les corniaux se mêlent d'être bons, il n'y en a pas pour +leur damer le pion. + +--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit! + +--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien +plantées, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a +l'os du crâne pointu, signe de race. + +--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lisée; hein, est-ce fin! Ah! +oui, une belle bête. + +--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches +brunes sur les flancs, c'est rare! + +--Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement; ce sera le meilleur de +la portée! C'est la mère elle-même qui l'a choisi! Oui, quand la +chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connaît tout ce qui a +rapport à ça et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attiré +un instant la mère à la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter +toute la petite famille sur un sac dans la pièce voisine. Tu sais +alors ce que font les mères? + +--Je l'ai entendu dire. + +--Quand elles retournent à leur niche et qu'elles ne trouvent plus +leur marmaille, elles se mettent à la chercher, naturellement, et +elles ont vite fait de la retrouver. + +--Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu? Quand la Cybèle que +j'avais avant ma Bellone avait déballé et que je lui tuais tous +ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir à trois +pieds dans la terre, elle allait les décrotter et me les ramenait +un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien mieux, ma +vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas, +elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont +avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des +douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a +repris la chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes +revenus à la maison, elle est allée chercher ses deux chiots à +l'endroit où elle les avait déposés trois heures auparavant. Elle +a dû faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un à la +fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a péri, +mais l'autre, faut croire qu'il était costaud, a vécu et je l'ai +élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de Sancey, un bon +suiveur. + +--Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on reconnaît ceux qui +seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de préférence? + +--Oui, je me rappelle, attends voir! + +--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros, +et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter à leur +couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves +bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs +nourrissons, mais bernique; là, c'est comme au trou pour passer: +chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les +relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un +après l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le +premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr +que ça sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez +excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un maître +chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans +le tas. Voilà ce qui m'a décidé définitivement. Je savais bien, au +fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en +dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous les jours; d'autant +que le gros qui est un bon type et un vieux copain à Pépé, un +homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme +ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait: + +«Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens, +moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un chasseur qui en +aurait «de besoin», toi? + +«--Jamais! que j'ai répondu, mais, la civilité... + +«--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier lièvre +qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pépé et +moi. C'est-y entendu? + +«--Vas-y! que j'ai répliqué, et on s'a serré la louche. +Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour ta gosse, pour +s'acheter ce qu'elle voudra, «pasque» je vois bien que ça lui fera +mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut être +tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soigné; +mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui +touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire +souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule. + +--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le +salaud qui, l'année passée, a fichu un coup de trident à ma +Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec +usure. + +--Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu'elle a lapé +l'assiette d'un chat, ou gobé un oeuf dans un nid, c'est être trop +brute ou trop lâche! Si mon chien fait des sottises, je suis +solide pour les payer, j'ai jamais refusé de rembourser les dégâts +quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes bêtes c'est la +même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre +que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une +taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage +pas, s'ils la méritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on +fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un +mauvais coup. + +--Voilà! Si on buvait une goutte, proposa Lisée. J't'ai pas +seulement remercié de m'avoir ramené mon sac de sel. Et ta mère +brebis, en es-tu content? + +--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas payée trop +cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses +agneaux; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils me +repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la +mère de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois. + +--J'ai racheté le «Faucheux [3]» du père Denis, il ne peut plus +chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont +pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides, +les batteries--écoute!--sonnent comme des clochettes d'argent et +il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on peut tirer de loin. + +[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse à doubles +canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du +chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du +19ème, les premiers fusils à canons basculants. Avec la création +de la cartouche à broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe +va connaître un énorme succès en France. [NduC]] + +--Tu l'as payé cher? + +--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le +mien trente-cinq, plus une tournée à Jacquot de sur la Côte qui +braconne de temps en temps autour de sa ferme... sûrement il ne +valait pas çui-là. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de +raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de +l'eau chaude. + +--Ah! les femmes! + +--À la tienne! mon vieux. + +--À la tienne! + +--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes +savates! + +--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des +croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une +chanson de ce côté-là. + +--Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui apprendra, à la +bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus dessous. Quand +il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être qu'elle +rangera le reste! + +--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans +mon linge! menaça la Guélotte. + +Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il siffla un coup +et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur +leurs pas. + +--Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais te montrer ton +domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques +fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb +quand on a la grosse tête. + + + +CHAPITRE III + +--Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande Phémie, dès +que Lisée, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon +grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la maison! + +--Y a bien pitié à toi! concéda l'autre qui n'aimait guère que ses +poules. + +--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons déjà tant de maux +de nouer les deux bouts. Doux Jésus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et +il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dépenser des +sous à acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes +sortes, et se faire repincer quand la chasse sera fermée, +«pasque», j'le connais, ce grand mandrin-là, il ne pourra pas se +tenir de braconner. + +La grande Phémie qui était vieille fille et, selon toutes +présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança +son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant +sa petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les +événements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier +expérimentalement: + +--Les hommes, c'est tous des cochons! + +Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et émit au sujet +de leur sécurité future quelques craintes inspirées par l'annonce +du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier. + +--Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout! J'ai bien peur +que ta sale murie ne s'en vienne rôder autour de ma porte, +épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver[4], les faire se +sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du +Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des +écuries et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes! + +[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.] + +--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espéra la Guélotte qui +voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison. + +--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille, il faut +faire bien attention à eux et ne pas les manquer. Si tu vois le +tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique, +autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne +pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon. + +--Las moi! se lamenta la Guélotte, accablée. + +--Et s'il se met à les manger, les poules, ou à saigner les +lapins, ou à courser les moutons? Le Cibeau du maître d'école, +celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en a fait +payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir des +sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures +de la «mairerie», gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa sale +rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le +dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son +changement. + +La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces histoires, +cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore par la +méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait +la bêtise et l'égoïsme de son homme. + +--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans +quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a même pas +demandé avis! J'suis donc la dernière des dernières: ah! la grande +vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale +Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes +de terre cuites à l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas +de ma faute! + +--Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la +vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y +prend: tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du +beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se réduit à +presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te +bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien; mais l'eau +de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque +temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté +ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus! Et +va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui +qui a fait le coup! + +La Guélotte réfléchissait. + +Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se +débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans +danger, quoi qu'en dît la Phémie. + +Lisée aimait ses chiens. + +Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes +sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien +longtemps de ça--mangé du loup; un autre décousu par un sanglier, +un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il +serrait de trop près: tous deux, le capucin le premier et le chien +immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice +et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter +les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au +tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tué, volé? +Nul ne savait! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un +tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur +quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux +compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une +sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger +où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue. + +Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour +où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné. + +Ah! oui! ce n'était pas oublié! Maintenant encore, quand on +évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des +câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets, +prêts à cogner. + +Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien, +il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi +minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au +pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait +réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la +crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche +hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps +attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où +l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus. + +Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course +au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour +l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur +l'aborda carrément sur la route, se nomma: «C'est moi Lisée!» puis +lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita +d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le +colleta. + +Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué, +remontant du plus profond de son coeur, il avait administré au +chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de +coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, +cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours +avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose. + +Mais pas un chien n'avait péri depuis au village: la leçon avait +profité. + +«Empoisonner Miraut!» Lisée n'aurait ni trêve, ni repos avant +d'avoir découvert l'assassin. C'était courir un trop gros risque, +se vouer à une existence plus infernale encore, car alors, nulle +journée ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied +quelque part. + +Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est pas drôle tout +de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se tordre et +se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux +et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à +vous décrocher les foies. + +Ah! le vieux Finaud! + +Il était rentré, plein comme un boudin, après une tournée +apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait pas +la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à +l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion. + +--Il s'est nourri, disait en riant Lisée; sûrement qu'il aura dû +bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de +mouton. + +[Note 5: Mondure, délivrance.] + +Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé à l'écurie +pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait été +une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait +stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui +dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et +jappoter. Il avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, +le train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les +jambes étaient raides. + +Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait hurlé un long +coup de souffrance et de rage. + +Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris son chien +dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et +déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui +avait ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'oeil qui +était encore assez clair. Il avait vu tout de suite. + +--Cré nom de Dieu! Mon chien est empoisonné! Va vite traire les +vaches que je lui fasse prendre du lait! + +Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu +énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux; +son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se +troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid. + +--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait +Lisée; si je le savais seulement! + +Et Philomen était venu. + +--Faut le faire dégueuler! avait-il ordonné. Je vais chercher de +l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à +la maison. + +Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien +pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, +ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage. + +Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine +probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit +son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il +aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre +immédiatement. Mais le pouvait-on? Il était probable que cela +avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint +pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et +visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les +douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par +intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement +étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et +l'oeil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé +tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son +maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée +et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de +lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces +grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré +la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces +écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque +reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à +hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en +eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se +moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une +larme en mordant sa moustache. + +Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers +six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils +partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules +voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre +laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son +canapé[6], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son +chien. + +[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans +la chambre du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins +moelleux où l'on se repose fréquemment après le dîner du soir.] + +Ah! que non! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez +elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous, +surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était +simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, +ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un +par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, +mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces +rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son +homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou +vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage. + +Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dorénavant laisser +les ordures en place: le patron les enlèverait lui-même si ça lui +disait; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot +de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux +vêtements; qu'il s'avisât de courir après les poules et de +«coucouter» les oeufs! Le manche à balai était là, peut-être, et +le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre, +c'était du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dévorer par +une bête! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours +dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas +encore, mais elle trouverait certainement. + +Ah! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il +disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une +saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes; il en entendrait des +plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, +comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère! Il +aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses +habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure +du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et +ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça +où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal. +Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la +viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce +grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de +Rocfontaine. + + + +CHAPITRE IV + +Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à la promenade. +Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, Miraut, +avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il +s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire +piquer une tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui +ricana: + +--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bûche et lui +cabosser le nez comme je voudrais!... + +Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit +à son toutou et, penché sur lui, peut-être simplement pour faire +rager sa femme et lui prouver que son affection n'était point +amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de zézaiement +maternel: + +--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa +Lisée? + +--Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez. + +--Qu'on va-t'i serser des yèvres? + +--Bou! hou! reprenait le petit chien. + +--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte +tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre +riant silencieusement dans sa barbe de bouc. + +Miraut avait compris le sens général des paroles de Lisée. Il +savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la +porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs cette +merveilleuse promesse. + +Il est deux séries de mots que les jeunes chiens saisissent +extrêmement vite: ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux +qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots +correspondent à la satisfaction des deux grands besoins +primordiaux des jeunes bêtes domestiquées: la nourriture et le +mouvement. Tous leurs instincts sont donc perpétuellement tendus +vers l'accomplissement des actes qui sont liés à ces deux +fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres +aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes +portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre +à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être +grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le +bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue +de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs. + +Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence +qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les +plus belles espérances. + +Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et +que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale, +de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il +allait habiter. + +Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout +seul. + +Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour, +toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient +point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas, +tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, +piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se +retirant, lui aussi, avec prudence. + +Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce +mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être +transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un +mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui: + +--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules +tranquilles! Allons, viens ici! + +Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon +et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis, +absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt. + +Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en +travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la +première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans +hésiter. + +--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée. + +Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa +tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et +allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, +roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes. + +--Allons, viens-tu? reprit son maître. + +Mais Miraut ne bougeait pas. + +--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée. + +Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer +qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant +spectacle. + +--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant +les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait +toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens +voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons, +viens voir, viens, j'vas te présenter. + +La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en +plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, +frétillant du fouet et tortillant du derrière. + +C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de +compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et +s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant. + +Lisée flatta la bête et appela Mimi. + +En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir +et de l'appréhension, il s'approcha du groupe. + +Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de +chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa +hauteur. + +--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu +vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons, +puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une +paire d'amis. + +Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours +digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les +coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce +qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se +promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre +pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour +en discerner le sexe. + +Quand elle fut bien convaincue par deux inspections +complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui +indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient +abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par +Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable. + +--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite +tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à +présent. + +Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par +les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre +pitance plus ou moins haute en odeur et en goût. + +On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet +de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir +mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance. + +On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil +et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon +leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations +sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et +en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. +Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf +toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue. + +Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse +qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de +Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse +d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des +autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail +haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation +cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment +troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être +de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et +des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les +indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant +au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé, +le moisi et la vieille pisse. + +Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé +d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la +journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie +de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la +Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa +petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, +se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi +traître que peu chevaleresque du roquet. + +Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque, +elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris, +le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour +l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça +vigoureusement le derrière. + +L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute +allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours +durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, +surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si +inattendue. + +Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice +qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière, +l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet +frémissant. + +--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un +crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie +ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère. + +--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son +interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces +charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles +s'accordent parfaitement. + +--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays. + +--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les +chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes, +l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en +connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du +tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même +bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce +qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans. + +--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure: +ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se +sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile. + +--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une +femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux +devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe. +Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une +nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du +rouge poulet, ça ne finit jamais. + +--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que +l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion. + +Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la +forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, +s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, +elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant +qu'il ne la renvoyât à la maison. + +Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les +travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour +l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant +qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça +commencerait son dressage. + +Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières, +puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son +maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents. + +Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge, +à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne +bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse +se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à +autre. + +Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le +mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le +jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais +il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête +aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se +retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas +de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les +yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure. + +Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel +aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux +côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa +colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux. + +--Viens ici, viens! petit imbécile! + +Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du +bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à +l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, +Miraut revint lécher la main pendante du patron. + +On arriva à la coupe. + +Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra +si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère +et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter +jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque +douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et +Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit +que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner +à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les +bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. +À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, +mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances +et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses +propres moyens, à regagner les champs. + +Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé +entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant +les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur +montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des +explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, +excitaient sa juvénile ardeur. + +De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il +eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de +profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau +ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la +taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il +abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle. + +Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. +Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent +la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les +oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont +de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un +autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant +son compagnon: + +--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]! + +[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois +de la taupe.] + +--Comment, tu ne l'as pas encore? + +--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du +pied! + +Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout +à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces +vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le +bois. + +Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le +tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de +bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre +humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit +du sommeil de l'innocence. + +--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir, +le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père +et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des +blouses et des tricots pour te coucher dessus. + +Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte +d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et +l'emmena vers la maison. + + + +CHAPITRE V + +Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de +la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait +devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou +blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot +dans son derrière de chien. + +Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu +auparavant. + +Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître, +divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, +s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime +reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant +que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite +du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle +n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa +vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage, +elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle +jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans +rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à +coups de sabots. + +La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée +était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle +avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre +était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou +qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait +continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place +sur le coussin, sous le poêle. + +Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais +ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis +sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le +canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que +menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils +s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le +jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de +Miraut, en bons amis qu'ils étaient. + +Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même +l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux +qu'elle n'admettait pas chez ses enfants. + +Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était, +jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la +truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les +flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement +la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, +l'avertissait en le priant de cesser. + +D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien +encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la +secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle +n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la +dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le +malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables +fantaisies. + +Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour +l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui +savait gré d'être gentil avec ses petits. + +--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte +en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se +contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les +pattes en avant. + +Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis, +s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire +de la chatte: + +--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me +la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière! +Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le +renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en +crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais +non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est +là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est +sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de +l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je +suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui +mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si +ça lui chante. + +Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait +pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande +remise, près de l'écurie des vaches. + +Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de +main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la +première fois les avantages de la claustration. + +Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit +chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès +que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment +Miraut: + +--Allez, charogne! à la paille. Vite! + +Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à +cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses +amis les chats. + +--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle. + +Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le +derrière du chien qui faisait la sourde oreille. + +--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le +faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me +l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse! + +--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce +qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là, +valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que +ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. +Toujours aussi chameau! ... + +--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que +ton chien n'écoute rien. + +--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon +petit, viens, appela doucement Lisée. + +Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense, +tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les +pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, +s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains. + +--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais +bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher. + +Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux +franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue +comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire. + +Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite +chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours +suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère. + +--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée. + +--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur. + +Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait +préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le +flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter. + +Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument +dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut +franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une +nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille. + +Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses +membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux +humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier +de l'emmener. + +--Reste! commanda assez énergiquement Lisée. + +Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, +il ajouta, persuasif: + +--Couche-toi, mon petit, voyons! + +Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême +recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa +décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta, +la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande +pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler +en désespéré. + +--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le +village va croire qu'on s'égorge ici. + +--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le +laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs +pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce +qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la +voix. + +Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il +continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à +autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être +qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le +délivrer. + +Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée +frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour +tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, +il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya +même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte. + +Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il +jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions +tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de +rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de +paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, +tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en +sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit. + +Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa +prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé +avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être +Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer. + +Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le +bruit des sabots de la patronne. + +Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait +mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, +puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison. + +Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le +lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté; +mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des +bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière +est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à +bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les +portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les +bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un +enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la +porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir. + +Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il +gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents +s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close. + +Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait: + +--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu! + +Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et +la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main. + +Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était +caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage, +tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment +l'ouverture après avoir fait claquer son fouet. + +Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se +tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne +fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous. + +Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait +entendre les poules qui, intriguées de son reniflement, +s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!... +cocodê! et le coq qui battait des ailes, faraud. + +Être si près du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui +échappa. + +Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la +fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se +meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se +rasseoir sur sa paille. + +Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de +se répandre, le tenaillaient; il était nécessaire qu'il courût, +qu'il portât quelque chose à sa gueule. + +Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous +les objets qui garnissaient la pièce. + +Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il +l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os, +dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie; +puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, +la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus +en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de +tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres, +mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las, +éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni +remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... fraîche au milieu +d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa +joie. + + + +CHAPITRE VI + +--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe, +commanda Lisée en rentrant à la maison. + +--Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse! répliqua la +femme. + +--Toujours aussi fainéante! riposta de nouveau Lisée pour la +piquer au vif. + +Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde: + +--Fainéante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de +me lâcher des mauvaises raisons comme ça! mais tout ce matin je +n'ai pas arrêté une minute de travailler. + +--De la langue, compléta le chasseur. + +--Eh bien! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien +il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus +rien que vot' domestique à tous les deux. + +Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise. + +Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le +pas et ne bougea mie de sa paille. + +Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel, +prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin: + +--Jésus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce +cochon-là, quel ménage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer! +Oh! mon Dieu, doux Jésus! qu'est-ce qu'on veut devenir? + +Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui +ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant +avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait +bien pu se rendre encore coupable. + +Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout +ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte, +craignant fort la raclée. + +Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire, +d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui +découvrait les chicots. + +--Ah ben! bon Dieu! celle-là, elle est bonne! Quel sacré commerce +a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre? + +La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les +brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait +rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux +fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris +de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles +pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui +ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de +tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle +dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire. + +--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus. + +--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Guélotte. Oh! mes +peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a déchirées et +bouffées, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six +sous! + +--Où étaient-elles? questionna Lisée. + +--Elles étaient pendues à une solive du plafond. + +--Faut pas essayer de me monter le coup! + +--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde à ces clous, +il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche. + +Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les +peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment +avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un +peu. Mais, tout de même... + +Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue. + +À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû +opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son +élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il +avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa +chute. + +Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir! + +Mystère! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement +tenté. + +--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres! +Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe! + +--Et mes peaux de lapins? glapit la Guélotte. + +--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux +de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne +faîtière de la grange: il n'ira probablement pas les y décrocher. + +La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il +endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup +de sabot dans les côtes. + +Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta: + +--Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses +vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui +nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là. + +--C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant. + +Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il +prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros +mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui +faire de mal et se mettre enfin debout. + +Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec +bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude +était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour +de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, +les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter. + +--Qu'est-ce qu'il «allure», ce goinfre-là? ronchonna la Guélotte, +il n'est donc jamais content? + +Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots +d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser +son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait +le genou en ayant l'air de dire: «Hé! ne m'oublie pas!» + +Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut +cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les +mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se +remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, +s'affaissa sur le ventre et resta tranquille. + +On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût +été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle +constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux +mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier +qu'il mastiquait consciencieusement. + +Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui: + +--Miséricorde! Mes souliers du dimanche! râla-t-elle. + +La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de +petits morceaux manquaient. + +--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour +l'excuser. + +Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était +armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était +réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa +conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se +traduisait par un débit chez le cordonnier. + +À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux +époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura +entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas +fichu à la porte séance tenante. + +Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda, +goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle +en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme +punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la +remise. + +Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à +hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les +portes. + +De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son +farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et +minutieuse inspection des ouvertures de sa prison. + +La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de +communication, une chatière avec battant refermant le trou avait +été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, +selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête +ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle +elle se glissait. + +Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les +encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut, +explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez, +remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, +laissant entrevoir un coin de l'écurie. + +Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein +d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et +engagea la tête dans le trou: son émotion grandit, mais le battant +qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le +gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de +toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que +par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort +surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut +légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher +les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant +trop vivement. + +Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la +crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient +de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes +sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations +puissantes l'intriguèrent extrêmement. + +Ah! passer par ce trou! + +Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais +il ne put aller plus loin. + +Cependant, la tentation était trop forte; il passerait. Et à +grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin +d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, +s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles +odeurs! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums +composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de +volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au +fond, dans cette prison à claire-voie? + +Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande +de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à +reflets rouges. + +Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et +soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres +qu'il ne connaissait point. + +Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa +violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup +sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière, +alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, +surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un +coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un +aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent +tous en choeur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite +folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du +pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements +suraigus. + +Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut +réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont +il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, +selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu +à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, +royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie, +prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, +se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et +volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs +regardaient tout cela en meuglant. + +Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir +dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer; +le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co, +co-co-dê! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre +ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades, +voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et +ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement +trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière +dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup +de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à +piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres +bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux +mieux. + +Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de +prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la +remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, +Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, +frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés +tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient +stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait +d'intermittents et rauques gloussements d'agonie. + +Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait +mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il +allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre +les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain. + +La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le +maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la +bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à +grands coups de pied ensuite. + +Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la +remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des +dégâts. + +Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme +des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de +piauler, gisait raide sur les pavés. + +--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas, +conclut la Phémie; pour quant aux poules, c'est la première, mais +ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté... + +--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Guélotte, ma meilleure +«ouveuse»[8]! + +[Note 8: Ouveuse: pondeuse.] + +--Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut +pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit: +donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne +ne saura rien. + +--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne; je +vais lui en griller une tout de suite. + +Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes. + +La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu; mais +au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer, +Lisée rentra inopinément. + +--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des +frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne +plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous êtes encore en +train de fricoter vous deux? + +--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu +iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins. + +--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que ça +ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut +te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien, +répondras-tu? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne +savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la +pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, +tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence à en +avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de +vieille bique. + +Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en +lui-même: + +--Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas +de sottises! + +La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle +allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que +son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec +soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux +du ménage. + +Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la +nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour +elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle +tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre +haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand +elle se fut assurée qu'il dormait profondément. + + + +CHAPITRE VII + +Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain +matin. + +Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa +sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un +tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses +sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit. + +Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit +sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le +retira vivement, sentant le mouillé et le froid. + +Il se pencha: un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa +chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira... + +Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella: + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cassé ton sabot? + +--Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça +se fait? + +--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il +y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore +saoul! + +Elle s'approcha, puis s'exclama: + +--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas +de l'eau, imbécile, c'est de la pisse! C'est sûrement ton beau +petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au +moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait +plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les +jours! + +Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner +le liquide. + +--Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante, +peut-être que tu ne douteras plus, après. + +--Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou +les chats; un chien, ça pisse davantage. + +--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer +un coup. + +Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter +l'histoire à tout le village. + +--Miraut! appela Lisée, presque convaincu, viens ici! + +Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut. + +Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par +le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à +mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix +d'un air courroucé: + +--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là! hein? Que je +t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant. + +Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace, +balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se +demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, +le traitait comme la patronne. + +Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas +réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait +certainement plus de part que la mauvaise volonté. + +Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré, +léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix +reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien +qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre. + +--Faudra pas recommencer, hein? demanda le maître, conciliant. + +Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière +et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il +se rendait, une vannette à la main. + +--À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la +femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si +vite réconciliés. + +Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses +gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers, +ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour +les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en +attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. +L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les +mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même +jeu que Lisée. + +L'après-midi, il le suivit aux champs. + +Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des +confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir +évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins +secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur +des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et +poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son +maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux +alentours. + +C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils +mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser +venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en +lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des +jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne +pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et +s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le +chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège. + +Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur +laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter +des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux +et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la +ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents +circuits investigateurs. + +Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit +bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un +demi-pied et soufflant comme un phoque. + +--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. Ça t'apprendra, +mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse. + +Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village, +Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes +et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la +voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent +connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, +l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que +Lisée était là. + +Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une +demi-minute, car il repartait à sa pâture; Tom fut plus prolixe de +démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient +soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande +innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à +cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa +porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. +Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour +Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la +Guélotte. + +Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses +pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte +ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'oeil +d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse +d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses +soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au +vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard +qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de +sifflet de son maître. + +L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui +sautait à la barbe pour le lécher et lui dire: «Me voilà, je ne +suis pas perdu, ne t'inquiète pas», puis repartait pour de +nouvelles et fructueuses explorations. + +Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit. + +--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais, +tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer +quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner +comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi. + +Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent. + +Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et +Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement +de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire +l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de +ne point prendre au préalable conseil de la patronne. + +«On n'y goûterait jamais, sans des malheurs (?) comme ça», +pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par +devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point +trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très +peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments, +condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent +le nez des chiens de chasse. + +Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe +quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita +la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe. + +--À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en +mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques _De +Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme. + +--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras +en enfer et ce sera bien fait. + +--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je +demande! + +La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le +plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter. + +--Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée; ils ne sont +pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas. + +--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne +manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher. + +--Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle. + +--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce +milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire +plaisir et à toi aussi. + +--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner. + +--Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la +femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se +brosser pour avoir de la soupe demain matin. + +Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru +immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le +croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque +aussitôt. + +--L'avais-je pas prédit? cria Lisée triomphant. + +--Je lui achèterai des gigots, à ta charogne! + +Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux +osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à +les ronger et à les avaler. + +--Ah ah! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher, +qu'est-ce qu'il fait donc maintenant? + +--C'est drôle, s'étonna Lisée; c'est bien la première fois que je +vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de +race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah! +s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est +parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se +décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré +qu'il n'y touchât pas. + +--Ton chien de race! pure porcelaine; donné de confiance. Belle +race, ma foi! Ça fera une jolie cagne: un sale bâtard de chien que +tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis +que tu as! + +--Assez! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules +parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu +l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si +jamais il tord le cou à une deuxième. + +--Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure +bien que je l'assommerai à coups de trique. + +--Et moi je te promets que si la trique est encore là quand +j'arriverai, je te la casserai sur l'échine. + +--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table. + +--Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton! a dit +Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia +Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du +Sauveur. + +--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une +voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah! non, +je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien! + +--Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour +demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne +heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de +Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une +dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas à +débourser à l'auberge. + +--Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore +un chien au lieu d'un cochon. + +--En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une +autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la +canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme +le chien pendant que je ne serai pas là; je ne tiens pas à ce +qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne +enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté; il faut +qu'il puisse courir à son aise: il y a de la place devant la +maison et dans le verger. + +--Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait +seulement se faire assommer, je serais assez heureuse! + + + +CHAPITRE VIII + +Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne +heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le +maître, l'avait accompagné partout: à l'écurie, à la grange, chez +Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le +patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la +partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, +enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis +et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui. + +Il aboya, croyant à un oubli; mais le roulement de la voiture, +démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels. + +Du moins il put le croire; cependant ce n'était point par +inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec +les chats. + +--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener +avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant, +répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, +automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous +tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite +se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et +revoir jamais les salauds qui ont fait le coup. + +Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un +chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par +derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de +voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là. + +D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement +distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout +quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt +sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un +instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer +une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien +on ne sait jamais où. + +Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui +maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la +Guélotte; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle +jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle +ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue +et le lança dehors avec un coup de savate, en disant: + +--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu +peux. + +Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour, +puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche. + +Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la +voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans, +rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui +secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes +s'appuyer sur ses jarrets. + +Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et +reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage, +jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, +frétillant de la queue, s'écrasant, l'oeil plein de joie de +l'avoir si vite retrouvé. + +--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lisée en se grattant la +tête; sacré petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi? +C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle +l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais; +ah! «la chameau!» C'était pour se débarrasser, et elle ne serait +pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur. + +[Note 9: J'en demande bien pardon à l'Académie, mais Lisée, +ignorant les régies de concordance des temps, avait un profond et +naturel mépris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une +fois pour toutes.] + +Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de +cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait +s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa +route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait +pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre +au retour. + +Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le +chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à +s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution. + +--C'est bien embêtant, ça! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas +retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au +milieu la voiture et le «calandau». Si je rencontrais au moins +quelqu'un qui aille au pays! + +Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du +moulin de Velrans. + +--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouvé, je ne +pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux +gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout +contents de remmener Miraut chez nous. + +Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre +Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte +sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait +un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire +d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son +maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la +corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, +leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis. + +De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en +vannettes la pâte emplissant sa «maie», la Guélotte qui, très +affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et +deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune +chien qu'ils tenaient en laisse. + +--Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a +passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire. + +--Fermez donc la porte! cria la Guélotte; ma pâte va avoir froid +et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera +cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave +imbécile de voleur l'ait ramassé! + +Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre +réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un +pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, +après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à +une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte. + +Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en +appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien +vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes +pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand +linceux qui recouvrait la pâte. + +--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'écria la Guélotte. + +Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui +poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme +aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets +courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup +de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement +chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se +déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison. + +[Note 10: Raim: rameau] + +Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il +découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea +consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de +Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de +la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas +pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir +en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni +discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus, +quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui +tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard; pour l'heure, +désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue. + +Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par rancune +aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui +s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui +passaient: hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y +prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se +sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas +suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en +l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le +rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des +voisins et de faire peur aux gosses. + +Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien; +il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son +balai en s'élançant de son côté; ensuite de quoi, comme la +patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, +il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de +faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire. + +Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient +fermées; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros +chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une +bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à +lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté +qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant. + +Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de +lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit +violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du +nid des poules; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint +au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui +aurait peut-être trempé sa soupe. + +Las! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes +ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses +hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long +manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture +béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait +précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et +nettoyé pour cet usage. + +Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus +fortement encore l'appétit du toutou; mais la grande queue de la +pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour +des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa +maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la +perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse +brassée «d'échines»[11] à faire sécher pour la fournée prochaine, +n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la +femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes +assez brèves et répétées. + +[Note 11: Échines: morceaux de rondins refendus de un mètre ou +quatre pieds de long.] + +--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crève si tu veux. Va +demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui. + +Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et +qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le +réexpulsa violemment de la pièce et de la maison: + +--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-même, puisque tu es +si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour +ça! + +De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation +à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement +et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, +il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec +ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement. + +Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il +se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de +grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et +de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le +museau sur les pattes de derrière. + +Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des +meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres +bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats; +mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si +léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez. + +La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans +doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce +méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie? + +Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se +mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme +il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute +découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque +autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait +des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines; +aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était +pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, +comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il +ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer +vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle +connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les +buissons familiers. + +Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait +famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis +cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois. + +Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses +affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant +vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, +déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas. + +Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant, +il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par +Velrans. + +--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce +serait me faire affront. + +On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de +taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la +brièveté de sa visite: + +--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen, +et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait +pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et +laisser les bêtes prendre froid. + +À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les +cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il +était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en +poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia +la ficelle et il mît sa tête au trou. + +--C'est un verrat, prévint Lisée. + +--Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré? s'inquiéta son ami. +Tu sais que, quand ils sont mal «affûtés», la viande n'est pas +bonne et empoisonne le pissat. + +--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée. + +Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant +la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette, +qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux. + +--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais +tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier. + +--Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans +trop marchander. Ça fait une bête de plus; avec mon chien, ma +femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma +femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute, +cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler? + +--Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla +Pépé; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas +être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon! + +--Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules; +mais Miraut se charge de les éclaircir. + +Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler +chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de +derrière les fagots. + +Pépé en était à son vingtième capucin; il annonça la chose non +sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert, +puis il s'enquit de Miraut. + +Lisée en était satisfait, très satisfait; il narra même avec +complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon +chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne +professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur +rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure +que possible. + +--Ah! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que +les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles. + +Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour +l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années +où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de +gibier pour doubler au moins le prix du permis. + +Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que +cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son +absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, +qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si +ça devenait nécessaire. + +Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée +revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi. + +Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la +voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand +on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à +manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait +terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et +prendre le café par la même occasion. + +Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein +groin, il se dirigea vers la maison. + +--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi? +ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la +Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a +encore du Miraut là-dessous. + +De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas +même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant +sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était, +paraît-il, rongée, lui beuglait au visage: + +--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale «murie de +viôce» m'a tuée! Et il m'a «effarianté» toutes les autres; il m'en +manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les +paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye! + +--Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a +tué celle-ci? + +--Si je suis sûre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du +maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du +curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est +les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé +dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en +train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de +lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras +peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse +et que tous ces gens ont eu la berlue! + +--Combien vaut-elle, ta poule? + +--C'était ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les +jours... + +--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te +demande combien tu veux de ta poule? + +--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine... + +--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle +t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins +qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la +douzième génération. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule. +Combien vaut-elle? + +--Quat'francs! rugit la vieille fille. + +--Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres! riposta Lisée. +Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut +trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien. + +--C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois +pièces. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui +casserai les reins! + +--Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à +Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc, +rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa +volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois; +j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir +de la laisser ici, hein! + +--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter. + +--Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa +femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça +fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il. + +La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en +oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans +prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter +à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, +après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à +la cuisine. + +Philomen entrait justement. + +--Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et +s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un +vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas +les moyens. + +--Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger. + +Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils +pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien. + +Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même +point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil +tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur +la paille, les regardant d'un oeil rouge et chargé d'angoisse. + +Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée +qui allait gronder et tempêter. + +--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il +n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir. + +--Cré nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah! +la sacrée vache! Laisser une bête avoir faim! Ça n'est pas +étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet +depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien! + +Attends un peu! + +Ils rentrèrent à la cuisine. + +--Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée +aujourd'hui? + +--De la soupe; bien sûr que j'y en ai fait! + +--Et avec quoi, s'il te plaît? + +--!... + +--Je te demande avec quoi, sacrée garce! + +--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four, +j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le +souper... + +--Ça va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire à +manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à +celui-ci que tu auras affaire. + +Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin +ferré. + +--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée +de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les +bêtes crever de faim! + + + +CHAPITRE IX + +Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer +Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses +faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les +premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus +tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur +création. + +De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie +essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à +nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver +le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier +jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien +tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne +seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela +se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, +s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de +jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir +de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de +lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif +et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus +dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups +de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié +précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. +C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus +qu'à lui donner la chasse. + +Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille, +parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés, +il n'aspirait qu'à un but: sortir. + +Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement +réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion +de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en +rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la +fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds +au-dessus du sol. + +Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à +atteindre la fenêtre; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha +tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de +l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à +terre. + +Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et +massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans +laquelle on l'avait taillée. + +Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal, +démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi +bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un +chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou +presque rien des contraintes domestiques. + +Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit +où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le +cadre de bois. + +Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre +et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait +énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, +les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, +cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme +chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point +les faire souffrir et diminuer leur admirable flair. + +Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête, +amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une +heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit +claquer la porte de la cuisine. + +Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà +ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la +volonté des maîtres auxquels il devait obéissance; s'ils eussent +été là, il se fût abstenu; en leur absence et loin du châtiment, +il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à +contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu +lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, +il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna +vivement besogner. + +Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée, +qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il +bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la +Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle +repartait, beuglant à pleine gorge: + +--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger +la porte de dehors. + +Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment, +on ne pouvait nier; il para la querelle en déclarant qu'il allait +recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc, +ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie. + +Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener +dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil +et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant +d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, +prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant +et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les +mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un +pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois +amical et grave. + +Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée +de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne +pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait +comment! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la +clef des champs. + +Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut, +qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau +picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un +putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là +lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes +rouges de sang. + +Le fait en lui-même était exact: Miraut avait une patte +ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la +Phémie et Lisée qui rentrait: chacune des femmes voulant crier +plus fort que l'autre. + +Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus +énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le +chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée. + +Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, +il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque +sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien +lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la +remise. + +--Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille +déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est +ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras +grogner après. + +Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se +retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait +pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut. + +Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne. +Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de +prendre son mari par la douceur. + +Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois +l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau +salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se +plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout +seul. + +--Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons +pas garder cette bête: elle va nous faire arriver toutes sortes +d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il +nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il +s'arrêter? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des +voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils +t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau +en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en! c'est +ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans +les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne +peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au +gros. + +--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on +peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne +pas s'en séparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui +dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines, +je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre +qu'il n'y doit pas toucher. + +Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits +contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait +étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un +(on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de +serpe. + +Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit. + +--Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là +est bien emm...bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part, +tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être +innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que +ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui +ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles +pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les +boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre. + +--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la +Guélotte. + +--Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre +côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un +chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à +courir après quelque bête: les uns, c'est les chats, ça n'a pas +grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent +grimper aux arbres; d'autres préfèrent les lapins, et ils te +nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons, +et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils +peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul +coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur +les gélines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne +peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait +malade; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il +«course» la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière +lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel; dis-lui +qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier; pour une pièce +de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras +tranquille. + +--Las, moi! quarante sous encore de jetés loin pour cette +charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution +plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen. + +Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, +après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à +Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans +trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies +qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule. + +Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement +de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires. + +Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait +aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors: +quelque chose le préoccupait et le gênait. + +Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie, +mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba. + +Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de +ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait +bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au +nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer +avec les dents; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite +tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette +entrave agaçante. + +Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander +de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement +Lisée n'accéda point à son désir. + +--Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les +poules! + +Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se +plaignît et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se +plaindre. + +C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire +sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets, +aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les +arêtes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se +remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau +sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, +pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant +comme fou de désespoir. + +À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant +se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour +tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui +lui laçaient si impitoyablement les mâchoires. + +En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la +tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était +absolument à vif et ensanglantée; il gratta plus haut à une autre +lanière; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si +Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le «portrait», +et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa +muselière. + +«C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui +remettrai, et il s'habituera petit à petit.» Mais, le jour +suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la +tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en +hurlant. + +On ne pouvait évidemment le laisser ainsi: il se serait plutôt +saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se +disant: + +«Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.» + +Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le +chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et +libre. + +Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de +pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si +bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer +de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa +pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le +sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre +ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle. + +Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez: il devint +tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et +assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait +d'arracher. + +La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, +et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser: + +--Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une +de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et +moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te +l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas +si on te la fera payer. + +--Je te remercie, proféra sèchement Lisée. + +Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier, +lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec +cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il +administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant +d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît +bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de +la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de +s'attaquer encore à ces bestioles-là. + +Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout. + +--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traîneras +celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en +aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul! Attends +un peu. + +Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille +sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les +pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes à +une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet +appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner +la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui, +Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler +en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un +jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou +la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... à qui il en +ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer +jamais. + +Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la +poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient +cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était +honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la +pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, +s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux +navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se +débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point +à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le +chatouillait, il éternuait et il pleurait. + +Lisée fut inflexible. + +--Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle +pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra. +C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez. + +De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un +forçat traîne son boulet, agacé du contact, écoeuré par l'odeur, +Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes, +et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui +était possible de le faire. + +Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et +le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer +enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin +la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait +des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître. + +Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu, +le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par +le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda +à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur +le pantalon de droguet. + +--Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans +colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère. + +Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que +ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la +poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du +célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour. + + + +CHAPITRE X + +C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas, +venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui +s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la +tiédeur enveloppante; les fumées montaient calmes des cheminées, +formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau +vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui +rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers +l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles +sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur +paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou +la saine émanation sonore du village. + +Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre +de l'enclume à «chapeler» les faux, fixée dans le vieux tronc de +poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le +chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, +lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était +gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des +yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées +de son éternel brûle-gueule. + +Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le +reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, +frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine +et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone. + +--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lisée. + +--Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le +moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le +bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et +qui servait de banc rustique. + +Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison, +du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des +labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes +conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de +liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de +l'hiver prochain. + +Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation +un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à +la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements +consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée +de l'angélus du soir. + +Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à +pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons +s'éparpillèrent en roulements pressés. + +Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit; ses oreilles se +soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises; puis, +levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui +aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée. + +--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler +Lisée. + +Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et +le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en +petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant. + +--C'est drôle, constata Lisée; il n'avait pas encore pleuré en +entendant les cloches. + +--Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir. +Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça +vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge; +c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme +ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à +Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce +n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en +fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est +parce qu'ils souffrent. + +--Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas +souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois +le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille +est meilleure que l'oeil), arrivent à les en distraire. Il a fallu +que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la +cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni +dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté +et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, +par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain +au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les +accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont +plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme +nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble. + +--Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils +pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, +puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près, +en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont +de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris! + +--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans +leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon +précise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie. + +--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur +faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune +dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les +épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur +place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et +inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et +qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils +n'y font plus attention. + +--J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens +de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les +chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches. + +--Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de +garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que +les autres, sensibles à ce qui remue; quant aux nôtres, ils ont le +nez et l'oreille extrêmement délicats; d'ailleurs l'oreille et le +nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, +comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui +ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le +même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou +même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a +fait comme un pincement douloureux; nous éternuons bien, nous +autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas +pourtant avec notre nez. + +--Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous +regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose +de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les +lièvres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur +intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type +que l'homme qui réunirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et +l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en +conséquence. + +--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux +brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a +fait sa rentrée. + +--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il +prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre +trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi, +fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on +ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf +et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est +«clapsé». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un +gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour +qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, +il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous +par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à +autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il +claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que +c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège +qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour étouffer l'affaire, +le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout. + +--Mais as-tu déjà purgé Miraut? interrompit Philomen. + +--Non, avoua Lisée, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour +sans manger du chiendent. + +--C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; à ta +place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant +mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race. + +--Je sais bien, mais qu'y faire? + +--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les +meilleures précautions ne servent de rien; tout de même, à ta +place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur +de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à +avaler le tout. + +--Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes, +mais cela non plus n'empêche rien bien souvent. + +--La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte. + +--La manges-tu avec nous? invita Lisée. + +--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour +une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure. + +--«À revoir», mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et +rentrant dans la cuisine, précédé de son chien. + +Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait. +Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau +matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa +paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec +hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes +et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme +une salive trop épaisse. + +--Nom de Dieu de nom de Dieu! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est! +Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas! + +Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à +laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un +peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à +gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement +hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de +la chambre. + +Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient +chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait +envahi: bien que la température fût douce, Miraut grelottait. + +Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du +lait: le chien, presque à contrecoeur, but le lait, mais laissa au +fond de l'assiette la poussière jaune. + +Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en +pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commença par +se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de +poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous +l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et +appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt. + +On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est +bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut +pas non plus lui faire grand mal. + +Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait, +paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours +frais devenait chaud, sa langue sèche; il ventait, disait Lisée, +c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il +avait toujours froid. De temps en temps, il se levait +douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur +la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste +comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête +dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, +vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir. + +Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées +épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché +en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un +perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux +maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la +complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa +somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, +le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais +venaient de temps à autre le flairer: toutefois, comme il n'avait +pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus; +mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le +réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne +jaillissait et qui semblaient désespérés. + +Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que +toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui +persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un +chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, +eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, +ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le +brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela +s'entend: son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte; +si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus +apparente, il se tait. + +Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné; mais qui n'a +vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways +ou des voitures! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais +cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille, +ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent +sans se plaindre. + +Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner +le stoïcisme. + +Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se +plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point +désarmé et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine, +profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors. + +Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle +disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de +bon débarrassée bientôt. + +Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée +du braconnier provoqua la rentrée du chien. + +Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à +côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le +caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un +gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler +quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la +pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt. + +Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire +contre la maladie! La maladie, mot vague et indéfini comme les +troubles qu'elle provoque! D'où vient-elle? on ne sait pas. +Comment la guérit-on? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires, +médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des +pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise +dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre +profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les +paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal +mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures +les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui +produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait +ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de +la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour +la bête, et là est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le +sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystère. Enfin, d'aucuns +veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais +affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite, +nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de +fixer un remède. + +Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un +Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le +conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était +possesseur du «secret» pour guérir les chiens de la maladie. + +En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches +roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée, +tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de +garder une pareille charogne dans la chambre du poêle. + +Le Velrans insista. + +Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une +huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce +temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un +secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les +entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la +famille. + +Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets +pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait +à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des +bêtes; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et--ceci +faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la +guérison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter +d'argent comme rétribution. + +L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et +conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans +l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous +deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur. + +Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit +dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine; +ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la +pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la +politique. + +Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec +Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut +qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, +heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de +l'État. + +La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point: +que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux, +n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette +conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, +on se sépara en se serrant la main. + +--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu +n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il +pourra marcher tout seul, je te le promets. + +Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne, +où la semaine lui parut démesurément longue. + +Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en +effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de +la huitaine Miraut était guéri; il se levait, marchait, mangeait; +l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait, +l'appétit reprenait. + +--Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant +quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée +et à Pépé. + +--À propos, comment va Caffot? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as +jamais reparlé de ton goret. + +--Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il +bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut +sympathise jamais avec lui. + +--Ah! + +--Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où +il barbotait, pour le flairer, il lui a «pouffé» et reniflé au nez +comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne +lui pardonnera pas de sitôt; après tout, ça n'a pas d'importance, +mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu +n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma +parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas +refuser de trinquer avec nous à l'auberge; malgré que nous ne +soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un +bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un +verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne. + +--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits +services qu'on se doit entre pays. + +On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en +but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui +goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième +pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si +bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, +parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls +comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa +décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée. + +À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au +premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que +le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé. + +Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois, +son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que +jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder +flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine. + +--Tas de cochons! mâchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne +risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie. + +Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le +chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se +coucher à la chambre du dessus. + +Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe +plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne +ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un +convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le +buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis +en réserve par sa femme pour le repas du lendemain. + +--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon +petit: ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule! C'est +elle qui fera maigre demain. + + + +CHAPITRE XI + +Miraut reprit rapidement. + +--Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui +confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui +bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres +moyens. + +--La garce! ajoutait-il. Ça ne manque jamais! Si, au printemps, +elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au +moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant +lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des +environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme +les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes +portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage! +malheur! ah! nom de Dieu! ça serait bientôt fait. + +Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si +j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale +bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et +ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux +gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais +que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est +toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans +compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, +je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un bâtard quelconque +couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne +valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les +portées suivantes: oui, la race est souillée, elle n'est plus +pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours +fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la +chose maintenant. + +--Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir, +s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon; +d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce +que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse, +une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques +arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part. + +--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure +de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se +montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se +laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans +ces sacrées affaires de... chose, on ne peut jamais être sûr de +rien. + +--Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre... rouge. + +Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître, +c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un +père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec +l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux +qu'il pouvait. + +Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale, +n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses +souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps +abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de +très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami +et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et +sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir. + +Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux +champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et +puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des +corbeaux et au déterrage des taupes. + +Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le +faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies, +à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de +ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de +tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits +préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt. + +L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus +en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il +tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, +ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même, +à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un +jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se +trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui +émettait des émanations si particulièrement excitantes. + +[Note 12: À maintes reprises] + +Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant +à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il +regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui +l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est +préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui +vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, +suivre le premier avec espoir de l'attraper. + +Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le +caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une +couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion. +De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le +lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce +serait un jour un maître lanceur. + +Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été +besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens +pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple +vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il +arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât +seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça +y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien; +plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone +toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il +s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil +dans le canton. + +Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant +lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et +toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des +senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de +temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel +caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment +arrosés par des confrères inconnus. + +--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui +racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était +comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la +source de Bêche. + +--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva +Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain +sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la +Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four. + +--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à +la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de +danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent +et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop +gosse pour penser à ces affaires-là. + +De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne +fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que +respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique +du chasseur. + +On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la +compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les +oreilles. + +D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite +elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et +filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi, +passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires +tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire; +puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle +se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la +queue de côté et attendit. + +Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un +divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus +belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone +se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à +l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en +évidence le postérieur sous le nez. + +L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et +Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt, +puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup +de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les +batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore. + +C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute, +obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui +commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta +dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et +s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles. + +Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que +c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques +minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en +voulut faire autant. + +C'était ce que demandait la chienne. + +Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle +du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour +alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique +et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et +profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire +réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler. + +Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une +bonne grâce évidente à ses manoeuvres. + +Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait +vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, +remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le +cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide +et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit +venir et ne vient jamais. + +À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et +la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire. + +Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait, +remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il +devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux +alentours et renifler aux portes. + +Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la +maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement +ses exercices. + +--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a +vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, +salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il +s'en ferait crever. + +Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé +pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses +tentatives amoureuses. + +--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un +salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en +folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce. + +Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se +serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant +d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui +permettaient encore d'atteindre. + +--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les +ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant +qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien. + +--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse +pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie +d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le +fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne +heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on +en trouvait un sur pied... + +Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du +pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée +partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la +source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret. + +Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du +bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à +renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait +certainement passé par là. + +--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton +particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il +est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant +du doigt une «rentrée», une brèche de mur. + +Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de +gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très +fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint +de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et +s'y enfila tout seul. + +--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà. + +Mais cela devenait sérieux. + +Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança, +écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, +le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces. + +Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette +incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui +montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte. + +Ah! ce fut une belle galopade. + +«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!» + +--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, +tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité, +Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu, +mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami, +c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, +çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre +le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer. +Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est +qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais +laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la +bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen, +qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards! +Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une +bonne bouteille. + +Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs +défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus +merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez +Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de +digne façon cette journée mémorable. + +À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée +des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée, +tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en +revenant vers son logis: + +--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe +que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que +je le tue!... + +Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à +ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne +et éclairée. + +«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce +qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore +couchée?» + +Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un +entre-bâillement de rideaux. + +Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant, +immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa +intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte. + +--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince +en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci, +éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au +derrière. Et je t'en vais foutre, moi! + +Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de +discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes +jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce +qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit +point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, +grognant et sacrant: + +--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots +pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait +pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré +nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver +ça! + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il +eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais +d'emmener son chien avec lui. + +Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans +oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes +de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer +une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, +et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où +son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au +moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune +levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la +chasse durant plus de trois longues heures. + +Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus +circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de +langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la +maison. + +Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la +claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais +Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec +l'autorisation de son maître. + +Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue +tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins +comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, +allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air +entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans +s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la +forêt. + +Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune +camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et +peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette +expédition nocturne et cette partie de plaisir. + +C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint +directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à +s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un +morceau de fer. + +Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines, +s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer +respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, +elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements +de Miraut. + +À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi +qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de +l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de +la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, +depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, +ne manqua pas non plus de saisir. + +Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main +pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne +lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son +chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en +conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait +un peu plus loin. + +--Vas-y! va! proféra-t-il simplement. + +Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt. + +Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de +partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux +et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, +il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou +de la haie du grand clos. + +Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se +grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent +dans la direction de la coupe. + +Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva. + +--Eh bien? s'exclama-t-il simplement. + +--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre +et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai +eu qu'à lui faire signe. + +--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en +aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à +mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa +peau et ses viandes. + +--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas +mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, +si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine +de chasse. + +--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen. + +--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je +commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être +sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la +chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à +Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la +poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et, +pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de +la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui +faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus. + +--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est +généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives +ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est +égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise +cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais +m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi. + +--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa +bouche. + +Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de +la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre +et d'un autre encore. + +--Ils ont déjà lancé. + +--Non, non! pas encore, écoute bien! + +Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer +retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les +paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes +bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les +inondait d'une joie pure. + +--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout +d'un instant. + +Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La +conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que +parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux +rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent +leur causerie en remarquant à voix haute: + +--Ils le ramènent! + +Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se +rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se +perdit encore et Philomen affirma: + +--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant +qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur +courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à +cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de +sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant. + +--Et moi itou, répondit Lisée. + +Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire +ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se +serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa +le verrou, gagna son lit et s'endormit. + +Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et +s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de +sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de +cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois +du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard. + +--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer +avec admiration. + +Et il revint se coucher, tout content. + +Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas +de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté +comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le +loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue, +sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout +rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec +quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les +flancs. + +Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements +très tendres en se dressant contre ses genoux. + +C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et +jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la +peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard +en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le +même état. + +--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la +fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle +puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais +quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger, +elle pionce dans un coin et ne réclame rien. + +--Lui aussi, affirma Lisée. + +--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à +l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, +qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les +dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien. + +Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée, +ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite +à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse. + +Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse +ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites +plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un +veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que +le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à +côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, +partait quand même seul à la chasse. + +Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et +s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la +science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la +maison. + +Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long +jappement un peu rageur sous sa fenêtre. + +Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien +qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de +détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de +la cuisine. + +La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale +bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait +réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle +lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, +ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre. + +* * * + +Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient +arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en +avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la +cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant +le chargement des cartouches. + +La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture +par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait +prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit +francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de +ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle +les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et +puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le +braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses +cartouches. + +Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été +décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de +pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui +avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, +faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de +transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles +carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des +pontets en cuivre et munies de canons immenses. + +Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé +les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée, +deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit +sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant +Miraut. + +--Hein! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain? + +--Bouaoue! applaudissait Miraut. + +--Et celle-là, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui +montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura +pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand +garçon! + +Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de +chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la +signification générale et manifestait, par des abois continuels, +des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, +d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de +lécher, son approbation et sa joie. + +Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils +partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu +près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, +vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus +tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du +Fays pour «faire» ensemble ce bois important et se poster aux bons +passages. + +Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et +substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui +donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant +réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et +d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha +et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se +réveiller à l'heure qu'il s'était fixée. + +Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était +debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement +graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes +poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout +de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ +et, tandis que chauffait son «jus» sur la lampe à alcool, il alla +ouvrir à Miraut. + +Les deux amis se firent fête en se retrouvant: petits mots +d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes +cordiaux; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue +droite et le nez de son maître. + +--Le coup de «patte à relaver[13]», l'excusa celui-ci en +s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux. + +[Note 13: Patte à relaver: chiffon pour laver la vaisselle.] + +Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les +attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les +mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien +avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où +ils voulaient commencer. + +C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante +laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé. + +Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu +favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à +toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il +rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le +taillis, et le reste ne fut pas long à venir. + +Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers +et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses. + +--Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante +mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours. + +Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut, +s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet +assez grand. + +Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans +doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu +près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: «Il va +sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le +ramener par le chemin de la pâture.» En hâte, il se porta vivement +à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est +préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop +tard. + +Le braconnier avait eu bon nez de courir. + +Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de +terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il +vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, +allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement. + +--Un beau coup de fusil! jugea-t-il. + +Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un +chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court +instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre +arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à +l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il +fût à portée. + +Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de +plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins +(c'eût été un assassinat!), il pressa la détente de sa gâchette +droite. + +Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et +l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus +tête à quinze ou vingt pas du chasseur. + +Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut +étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une +minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction +suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée +dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il +distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons: + +--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit! + +Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en +donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du +drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant +d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre +roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se +rua sans tarder et avec frénésie. + +--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le +déchire pas. Allons! doucement, doucement! + +Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute, +Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça +même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans +doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la +gueule pour y aller de son franc coup de dent. + +Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le +capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la +vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande +poche-carnier de sa veste de chasse. + +Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour +l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la +dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une +à une. + +Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et +griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le +félicitait, tout heureux. + +--Hein, nous voilà dépucelé! mon vieux Mimi. + +Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il +voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent +profondément dédaignés. + +--Ah! il faut de la viande à monsieur, maintenant! T'es pas +dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les +provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends +un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure. + +Et la chasse continua. + + + +CHAPITRE II + +C'était, on l'a déjà vu, un bon matin. + +De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et +des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exercé +pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en +bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les +bois; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts +intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs. + +Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en +lui-même: + +«Tiens, voilà Philomen qui en «sonne» un! Il me semble que Pépé +vient de redoubler: ce ne peut être que sur les perdrix, car il a +toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah! Gustave est aux +cailles dans les «sombres» derrière le Teuré, il tire souvent. Je +jurerais que c'est le gros qui est dans la «fin» de Rocfontaine: +il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut.» + +Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps +contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on +voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt +les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était +remis à quêter et avait repris la lisière du bois. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau, +mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup. + +Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu +plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats +plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du +bois pour arriver, en fin de compte, à se faire «taquer» au +lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des +taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin +de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna +la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où +il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant. + +Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour +mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, +longea l'arête du coteau. + +Son chien--il en put juger à la régularité de ses abois et coups +de gueule--réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois +ou dans les champs; à peine hésita-t-il à quelques contours +brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien +s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la +route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut. + +Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie, +ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient, +revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans +la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule +furibonds. + +Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils +perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire +avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut. + +Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître; il +s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point +s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, +reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre. + +Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au +rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à +petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises +pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de +rappel: «Tia, Miraut! Tia!», puis, cornant de nouveau, afin de +bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son +compagnon ces deux modes familiers de ralliement. + +Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée +et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut +entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et +s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille. + +La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de +Lisée arriva jusqu'à lui: «Tia, Miraut!» Il comprit, jugea de la +direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme +un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se +tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa +direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas +encore. + +Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant +de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton +moins aigu. + +L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une +fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus +gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et +voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de +devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu +ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si +vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien. + +Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le +morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant. + +Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se +rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où +Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre +lui aussi dans sa carnassière. + +Les deux amis se sourirent. + +--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup? + +--Où l'as-tu rasé? + +Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force +détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la +croûte et en buvant un verre. + +Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se +léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre +tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui +devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient +attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de +leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux +de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et +fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre. + +Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand +bois. + +Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux +belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au +cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et +d'en occire encore un vers les dix heures. + +Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les +chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers +le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut +l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les +perdreaux et sur les cailles. + +--Y vas-tu demain? interrogea Lisée. + +--J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes +vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne +la prenne pas tout entière. + +--Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe: j'ai promis au gros et à +l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me +ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais; +naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer +deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et à +midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen +Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous +au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et +les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les nôtres, ça +pourra faire une belle musique. + +--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de +ma vendange de l'an passé: elle est fameuse. + +De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une +missive ainsi libellée: + +Longeverne, le 1er septembre 18... + +«Mon vieux, + +«Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je +compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de +mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen. +Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus +tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres. + +«Je te la serre de bien bon coeur, + +«LISÉE.» + +Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se +perdent dans de longues phrases: Je vous écris pour vous dire que +j'aurais voulu vous dire..., Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant +pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi, +comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours +d'une brièveté et d'une concision admirables. + +Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on +l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour +une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous. + +Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à +Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la +robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'oeil calme, +aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il +ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était +extrêmement susceptible. + +La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens, +l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, +du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se +trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une +bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore +l'arrivée de Bellone et de son maître. + +Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se +congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs +recherches alimentaires: pas une miette ne fut dédaignée, pas une +goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que +Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé +la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la +ventraille. + +Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot, +qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit +tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se +l'envoya séance tenante et tout entière: oreilles, poil et tout. +Cela ne dura pas quinze secondes. + +Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition, +allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement. + +--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de +s'enfiler comme ça et sans boire, encore! Il en a une sacrée veine +de ne pas s'étouffer ni s'étrangler. + +--Bah! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous +ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les +médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres +bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens. + +Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers +et les marnières où il boit quand il a soif! Et il n'est jamais +malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du +bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles +dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à +cent ans. + +--Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui +voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à +boire. + +--Il va peut-être te ch... une casquette à poil! plaisanta Lisée. + +On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de +sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de +gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en +laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, +n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied. + +Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut +guère, il ne la reconnut même point du tout; tant d'événements +avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus, +tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva +point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et +d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent. + +Les présentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut +furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages +qui ne furent point exagérés; mais il n'en alla pas de même pour +Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent +haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des +menaces et des rosseries en se montrant les crocs. + +Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les +haines tombèrent et tout fut oublié. + +Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le +pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent +silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le +capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous +le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de +courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. +Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et +Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait +roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une +trombe et disparaître au loin. + +Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait: mais +c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme +il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne +sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les +quatre compères se morfondaient à écouter. + +Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se +hélèrent: hop! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent +en cassant la croûte! Ils partagèrent équitablement les provisions +dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des +chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis +bourrèrent leurs pipes en attendant. + +Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les +sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de +grelot. + +Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre +haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un +boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément. + +--S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien +se dire? + +--Il n'en doit pas mener large. + +Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut +du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint +au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et +manger leurs bouts de pain. + +Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux +invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent +enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils. + +--Penses-tu! protesta Lisée. Et Miraut? + +--Peuh! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux +d'avoir un lièvre à rapporter à la maison. + +Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à +Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On +savait pourquoi ils étaient réunis; chacun d'ailleurs, au village, +les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en +s'enquérant du jeune chien. + +--Eh bien! et Miraut? + +--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y +connais. + +--J'en étais sûr, renchérissait le gros. + +C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un +village, sa personnalité bien marquée; il fait partie intégrante +du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non +seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la +localité, quadrupèdes ou bipèdes. + +Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les +chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour. +En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre +de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui +aussi, à sa façon, un apéritif. + +Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où +les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille, +de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait +allongés. + +Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient +pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et +palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient +sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et +ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de +pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe +ou de la dent. + +Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher +un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper +sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes, +se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les +autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins +énergiquement à lui prêter mâchoire forte. + +--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prévint Philomen, +dégageant ainsi leur responsabilité. + +--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! répliqua l'autre +en remettant le lièvre; ils ne sont pas comme le vieux notaire +d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait +souvent, répondait qu'il entendait bien les «rises[14]». + +[Note 14: Rises: plaisanteries.] + +--Si on allait à la soupe? proposa Lisée. + +On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les +apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte, +pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon +coeur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné. + +Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le +déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit +honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche +mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt. + +Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un +ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement +réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. +La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de +cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en +profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à +quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur +soupe. + +Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de +gruyère et quelques biscuits précédèrent le café. + +Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os, +croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent +consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les +éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup +échauffé l'enthousiasme des quatre amis. + +Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus +merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils +s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le +moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance: si, +entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin, +après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le +gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de +débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer +la bière aux quilles. + +On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres +encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des +pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette +dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on +revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et +quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, +vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de +Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir +leurs pas chancelants. + +Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne, +ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens +reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de +vieilles chansons de chasse aux airs bien connus: + +_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._ + +Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain: + +_Et dans le lit de la marquise_ + +_Nous étions quatre-vingts chasseurs!_ + + + +CHAPITRE III + +Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent +mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par +l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa +presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des +ficelles de son métier de courant. + +Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à «ravauder» en +plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la +rentrée; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très +vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait +rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses +conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les +levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, +cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre +sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les +grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les +capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils +veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les +quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe +dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite, +puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De +même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et +ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du +point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons +variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps +que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois +une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au +chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux +pas de lui; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'oeil et +l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas. + +Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon +chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du +maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne +doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son +collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas +échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce +tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de +la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement +qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et très +vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les +coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou +mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au +canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt +réciproque. + +Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent +bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien +pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que +coûte une piste et à lancer un capucin. + +Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il +se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes +fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit +tout seul, soit de compagnie avec la chienne. + +Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au +bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on +peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement +distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant +insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, +reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine +bien délimité qu'il occupait depuis longtemps. + +Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer; +Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs, +ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement +rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait +occuper Lisée le capucin qu'il courait. + +Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au +bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts +de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient +affaire à forte partie. + +Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du +grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point +qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou +tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand +mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles +rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner +le plus possible de terrain et aller très loin, très loin, +préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays +inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les +camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de +fusil. + +Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec +l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises +lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à +épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les +pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas +d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles! +Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le +dévorait. + +Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si +longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du +ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt +qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec +soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble +musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait +la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux +cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à +la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées +gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du +ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être +préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait +rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, +sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des +haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux +regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que +certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et +qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales +moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut +décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre +bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le +dos ou dans les pattes. + +Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une +fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'expérience et +les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que +cette pratique était tout simplement stupide; dès lors, quand il +ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de +Longeverne, le quartier de derrière de sa prise. + +Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces +cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il +savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière +les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner +la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes. + +Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de +pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble +que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa +bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison +paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la +reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui +l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains +de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en +priait pas énergiquement. + +Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise. +Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de +s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. +Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, +car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa +part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et, +après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une +leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se +dissimuler quand il se rendit à ses caches. + +Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus +souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée +exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa +patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la +viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le +dessous. + +Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la +tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là, +jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi, +cet impayable animal. + +C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de +Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi +ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays, +au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et +d'autres voies plus ou moins frayées. + +La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre +sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante +sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques +coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière. + +Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître +et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à +terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la +bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé. + +Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à +vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de +l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se +défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts +utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi +du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui... il avait le +temps. + +Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après +un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins +habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui +menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces +imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, +mais où il se gardait bien de jamais passer. + +Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste +dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les +oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, +ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut. + +Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du +citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste +coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du +fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas +selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de +l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il +raccourcit le diamètre de son cercle: rien encore; il le doubla: +toujours rien; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, +plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, +brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné +grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la +première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête, +ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards. + +Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe, +récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le +chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, +pierre à pierre, abri par abri; ils visitèrent le pied de tous les +arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens; +rien, rien, rien! Ils s'en allèrent bredouilles. + +Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette +fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour, +mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout +comme l'avant-veille, au même endroit. + +Deux jours après, cela recommença. + +--Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait +de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son +genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai +jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien. + +Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils +retournèrent, lui et Miraut. + +À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin +d'en avoir le coeur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez +vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait +aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la +coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très +loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur. + +Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre +ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais +pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et +roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut +de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se +postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de +l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait +la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de +fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge +comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de +même. + +Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une +quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de +l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme. + +Le coeur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois, +faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre +d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, +comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! çà!--la coupe +était nette--où donc était-il retombé? Lisée, de derrière son +arbre, écarquillait les quinquets: le lièvre avait disparu. + +Celle-ci, par exemple, elle était forte! + +Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il +poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son +maître. Celui-ci, sûr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et +blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant +méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se +trouver. + +Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait +qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le +mécréant, pâlit presque et trembla un peu; ses regards, +instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et... +ah! sacré nom de Dieu!... + +Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les +bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques +rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement +avec eux, son «asticot», aplati, immobile, les oreilles rabattues, +sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche +que la souche elle-même. + +Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un +pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins +du monde à regarder dessus: on dit tant que les lièvres ne font +pas leur nid sur les saules. + +--Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot +sous ta blouse! + +Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de +l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois +d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras... frrrrt... +se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec +Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la +journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la +nuit. + + + +CHAPITRE IV + +Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la +chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la +haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il +était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses +chasseurs. + +Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours +gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait +parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus +folles et les plus hasardeuses. + +Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers +villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu +ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un +grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne +connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce +bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, +essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point +davantage: tous perdirent leur temps. + +Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta +des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des +sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin +dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en +plein marais inconnu. + +Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac +criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se +trouvait loin du logis. + +Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le +vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague +os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre +pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu +le ventre. + +Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt +un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour, +trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa +route de son trot soutenu. + +Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna +ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule +dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu +avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser. + +Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se +fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette +agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et +d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les +murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et +prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et +passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes. + +Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient +et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le +contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier +qui se trouvait à proximité. + +C'était l'heure de la sortie de la prière: quelques femmes +pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou +blanche sur la tête et leur paroissien à la main; puis ce furent +les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des +cailloux pour faire des ricochets dans l'eau. + +L'un d'eux, tout à coup, s'écria: il venait d'apercevoir Miraut +qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté, +hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre. + +--Un chien! + +--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxième. + +--Peut-être un chien enragé, émit un troisième; ciblons-le! + +--Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur +l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de +Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos, +dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien +vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les +gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur +quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile +et même héroïque à leurs coups de frondes. + +Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies +et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières +maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et +menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba +d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière +bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les +ténèbres en rase campagne. + +Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim, +apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa +plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il +jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, +malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des +pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à +gué ou à la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivière à +Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut +redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse. + +Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, +quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable. + +Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri +des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il +n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi +les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers +un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se +disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés +qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac +et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou +quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, +désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le +gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler +et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il +pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté. + +Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé +narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions, +et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le +moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le +rassurer. + +Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet +comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant +une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la +boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié +auquel était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente +imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en +l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier +et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait +braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, +les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de +potin, arrivèrent. + +Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours +durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait +encore au cou l'étranglement du laiton. + +Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes +particuliers sur une chasse gardée! Qu'avaient-ils fait du chien? +Il y a des hommes si lâches! Lui avaient-ils tiré dessus et son +cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, +reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son +collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit? + +Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part +aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était +réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire +ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. +Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli +alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs +et entre braconniers. + +Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui +apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque +part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des +villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment +l'arrivée de Blénoir. + +La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec +cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en +grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous +à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que +ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était +que des bêtes à chagrin. + +Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait +craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux +abords des villages inconnus dont il redoutait les populations +plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et +méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, +oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa +maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de +Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire. + +Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien +absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir +plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à +l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce +qui avait fait son passé: il se souvint de son maître Lisée qu'il +n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute +et il se mit à hurler désespérément au perdu. + +Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez +vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long, +tragiquement long qui finissait comme un sanglot. + +À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du +village se mirent à répondre par des jappements précipités de +fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme +insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce +désespoir de bête. + +--C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux. + +--La pauvre bête! + +--Si on lui donnait du pain, proposait un autre. + +--Il se sauverait, objectait un troisième. + +Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si +la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car +un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois, +parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa +l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens. + +--Tiens, un chien de chasse! s'écria-t-il. + +Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le +connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, +chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite. + +Lentement, l'oeil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut, +plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des +gosses. + +--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le +suivre, restez, vous lui feriez peur. + +Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques +aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les +avertit mystérieusement; peut-être bien aussi que Miraut, à bout +de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança, +il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami. + +Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla +doucement, et il savait parler aux chiens: + +--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce +qu'il y a, voyons! + +Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui, +mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si +opportunément à lui. + +Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le +cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait +sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon +malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par +deux rivets: «Lisée, cultivateur à Longeverne», et aussitôt ne put +retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos +d'une même région on se connaît; il avait bu assez souvent avec +Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de +réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il +n'y avait, parbleu, pas si longtemps! + +--C'est Miraut! s'exclama-t-il. + +Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut, +l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations +d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le +suivit fort docilement à sa maison. + +--C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux +qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a +presque plus «figure humaine de chien», la pauvre bête; je vais +lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être +joliment en souci. + +Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la +confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son +protecteur et n'eut pas à s'en plaindre. + +Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa +fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit +immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière +goutte; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière +de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut +tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement +pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, +propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger +qu'une véritable souche. + +Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux +et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un +sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix +heures une lettre ainsi conçue: + +Bémont, le 27 février. + +«Mon cher Lisée, + +«Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé +aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du +«bouillet[15]» du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je +lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à +l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand +t'auras un moment. + +[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.] + +«Ta vieille branche, + +«NARCISSE. + +«P.-S.--J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi?» + +Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, +pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle; +mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui +s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une +assez longue trotte de Longeverne à Bémont. + +S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du +pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni +d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes +ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le +bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de +Bémont. + +En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci +ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une +goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En +traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une +huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins +avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le +pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à +qui il était ni d'où il partait; on pensait bien que, depuis le +temps, il s'était retrouvé. + +Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou +presque tout: Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé +revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût +recueilli par son fidèle camarade. + +Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie +pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme +c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre. + +--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix: +je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé, +tu blagueras fort. + +Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et +Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille +subitement; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux +brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à +gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui +ouvrît bien vite. + +--Ah! ah! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît! +Oui, mon beau, tu vas le revoir. + +Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée, +jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la +poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant +les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et +se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon coeur, +une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui +aussi. + +Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut +et voulut absolument que son visiteur se restaurât: il avait fait +cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé +au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure +lui donnerait des nouvelles. + +Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui, +maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le +temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa +cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des +tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de +saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre. + +--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin. + +--Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se +servant. Où l'as-tu rasé? + +--À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte: il +n'a pas rebougé sur mon coup de fusil. + +Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous +leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à +parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter +malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires +qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les +bouquins des journées entières. + +--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec +admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il +est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu +sais, à bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains +d'un «calouche», je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à +fait, mais il se gâtera sûrement: pour avoir un bon chien, il faut +tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco +d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'était bâti une petite +baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel +écumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là +n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui +nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que +personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que +n'importe qui: c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens +même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il +appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranchée tous les trois, +son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de +temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il +lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand +bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur +son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se +faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça: donne-lui un loulou, un +ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don, +mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et +nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de +même. Toi, tu as une bête exceptionnelle; aussi tu parles si je +l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien. + +--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un +service qu'on n'oublie pas. + +--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens +d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il +n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli. + +--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension. + +--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi, +de me faire payer, si la chose m'était arrivée. + +--Oh! mon vieux, peux-tu croire? + +--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je +passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire. + +--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge. + +--Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour +boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous +engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la +fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont +voulu être bûcherons cette année. + +N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à +boire en se narrant des histoires de chiens. + +Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de +même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa +démarche et la vivacité de son pas. + +En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous +pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus +de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de +reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons. + +Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: «Qui a bu boira», +il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia +de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit +également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé. + +La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul +que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa +capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il +avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent +qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir +invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle +foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de +viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles, +était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron. + +--Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça! + + + +CHAPITRE V + +Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé +en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec +Miraut. + +Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du +commencement de printemps, ils passaient de longues heures en +compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à +l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou +travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, +le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses +côtés ou le regardant en silence. + +De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son +compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un +cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant: + +--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage! + +À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une +gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant +contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait +enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour. + +Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par +là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents +traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frôler +contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient +lécher ou pucer, puis repartaient. + +On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte +avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il +couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de +Bémont; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le +toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain, +en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé +sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe. + +Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais +afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir, +était, pour plus de sûreté, relégué à la remise. + +Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait +assez régulièrement «faire son midi», c'est-à-dire piquer un petit +somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé +garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au +village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait +là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et +montait seul se reposer. + +Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses +malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir: d'un +côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait, +signalait sa présence; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour +cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir +en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et +poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle +du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, +le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes; il fut +arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait +de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il +avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit +là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra +son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et +découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier. + +Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir +une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en +ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup +d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de +sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se +laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser +que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le +moyen de le rejoindre. + +Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis +que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa +manière sa bonne affection et son amitié à son maître. + +Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il +redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer +sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de +la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air +triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les +causes qu'elle ne parvint point à découvrir. + +Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle, +Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et +le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied +du lit se ramasser pour l'élan. + +--Roulée, la vieille! rigolait-il. + +Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut +profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour +entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler +vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire +attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller. + +Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot +sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le +cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde +porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de +son maître où il ne dormît que d'un oeil tandis que Lisée, lui, +pionçait plus bruyamment. + +La Guélotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de +Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait +par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer +trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes. + +--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs. + +Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet, +les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible. + +--C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait +si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot +qui le laisse faire! + +Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de +poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux +coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour +s'excuser: + +--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter! + +Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne +l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de +l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami. + +Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les +cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, +tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la +forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant. + +Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du +village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient +jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval +était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son +tour de ferrage. + +Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti +empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des +regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des +lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de +grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée. + +Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à +recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait +à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres +amateurs en leur disant régulièrement: + +--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas +péter chez moi! + +Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz +qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée +fructueuse à la forge de Martin. + +Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, +et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut +qu'il était de taille à se servir tout seul. + +Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes +des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu +plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains +jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, +chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts +de lard. + +Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de +compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles, +convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, +c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de +faim, il en aurait fait tout autant. + +Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au +fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins +fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie +à l'appui de cette accusation. + +La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande +charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un +pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, +ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit. + +Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se +contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut +bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans +ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses +poils de barbe, quelques restes du corps du délit. + +Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien +contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de +l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de +haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité. + +Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté +d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que +les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda +plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, +libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à +s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse. + +Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les +hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où +elle trouva du fret et lança un lièvre. + +Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient, +Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les +coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il +n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne +voulait pas venir, et filait à la voix. + +Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il +s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse +et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour +annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait +de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus +grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, +comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du +capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon +coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas +mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas +comme ça passer la dent en travers des côtes. + +Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il +dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, +engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce +que la chienne arrivât. + +Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et +Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait +violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à +se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne +risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer +hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris +ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs +forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de +son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du +déchirement. + +Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers +différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des +grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas +très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui +était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de +fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il +l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin. + +Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. +Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou +inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, +qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise. + +On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui +aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher +noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le +lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant +soit peu se corsaient. + +D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements +fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance +ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se +précipitaient simultanément sur le malheureux et lui +administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, +sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant. + +Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier +buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il +s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, +espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être +quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il +ferait ses délices. + +Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient +avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il +semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur +appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour +ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os, +griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, +partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que +lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque +le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir +si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de +concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le +remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au +dernier vestige. + + + +CHAPITRE VI + +Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était +venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent +canine mâle du pays. une grande perturbation. + +Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque +s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt, +devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils +quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors +dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent +longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les +quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu, +tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus. + +Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et +faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de +l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la +pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois, +quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on +peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là +toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la +vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et +prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des +Planches. + +Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour +de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne +sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et +le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied. + +Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant +reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au +cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée, +avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très +sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la +ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle +odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton. + +François n'était pas encore à deux cents mètres du village que +déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus +forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche +en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de +concupiscence et de convoitise. + +--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de +rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y +fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement. + +Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de +façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher +les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il +faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en +batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu +long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, +lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être +moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et +entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop +encore, au su du public, fait ses preuves. + +Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la +première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés, +mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans +avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir. + +Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme, +tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes +endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, +fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, +cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien +être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient +fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se +jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus +souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les +mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement +leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin +encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer +avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir. +Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants: +au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands, +les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger +le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des +villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins, +les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades, +mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées +des premiers. + +François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne. +Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur +adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils +n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison; +mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent +peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et +les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens +et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir +du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en +conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées. + +Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour, +et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées, +vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi +s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, +la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé +toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que +rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne +manquait aucun carreau. + +Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé +de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la +porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient +pour aller aux champs. + +Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils +essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle +était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent +tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très +poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour +tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la +tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail +touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il +tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le +ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il +réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au +dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et +reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, +faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce +méprisable animal. + +Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée +dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour +toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de +communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée +au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des +assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent. + +Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. +Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements +étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages +les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et +piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et +agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et +en meuglant avec fureur. + +Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François, +réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable +quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes +était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa +ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre +saisit une trique et alla «clairer» ses vaches. + +Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand +temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier +le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait +affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou +putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa +trique dans les côtes et courut à sa poursuite. + +Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car +l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la +porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la +tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était +difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa +lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver +pour ficher son camp. + +Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau +du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta +ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec +un tronc de poirier l'ouverture dangereuse. + +--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça +n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix +fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais +seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul! + +Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant, +le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes, +tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui +arriver. + +--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux +femelles, menaça le fermier. + +Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un +vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de +noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à +attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce +fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena +jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit +avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit +claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres: + +--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en +fasse autant! + +Sur ce, il referma la porte et regagna son lit. + +Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis +du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il +y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et +général mouvement de retraite. + +Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec +cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses, +s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des +pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce +tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le +regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui +prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris +par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà +revenus flairer les ouvertures et ronger les portes. + +Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au +petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le +large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la +soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils +rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs +à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. +Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou +de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson +un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes +allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête +droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au +premier bruit, à la première senteur, au premier signal +intéressants. + +Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la +chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, +sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe +compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les +pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent +rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les +lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux +endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient, +reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines, +fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour +lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se +menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, +lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit. + +Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur +cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même +siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, +dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir +au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de +sa patronne. + +Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il +savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et +connaissait la cause de leur absence. + +«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours +pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la +chose.» + +Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre +résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés +et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous +là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si +longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement +audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, +malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois +davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put +hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne +fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin +d'être parée pour toute éventualité. + +Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la +connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de +devant, et tandis que François, un instant distrait par une +voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il +n'aurait pas le culot... + +Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des +camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec +ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de +concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail. + +François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en +suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une +mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à +pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et +déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à +pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus +piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage +frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en +voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue +confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il +n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne +fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas +un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes +troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient; +d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se +secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue +rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée, +s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui +pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et +avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop +d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant +que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la +cuisse. + +Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la +plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent +Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait +abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi +que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour +se soigner en paix. + +Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le +camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux +fanatiques qui veillaient malgré tout. + +Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa +chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la +chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, +pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa +surveillance. + +Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, +sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches. + +L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de +suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, +rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la +maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux +amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques +haies protectrices entre eux et le patron. + +Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de +son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se +prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup +qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était +pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en +administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état +d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de +coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien +vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une +centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin +devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si +patiemment attendue. + +Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François, +ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place +où elle était couchée. + +--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après; +pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours! + +Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la +main. + +Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple, +attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se +détacher. + +Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers +sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se +décollèrent. + +--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne +l'attendit point. + +Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus +rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré +tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé: + +--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue +tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en +priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille, +dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta +progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même +comme... oh! quoique... + +Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et +Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la +suprématie et fut le coq de tout le canton. + + + +CHAPITRE VII + +Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent +derechef les joies pures des matins de chasse. + +C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une +mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce +qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une +vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait +pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les +bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des +rivières. + +Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de +regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les +frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et +jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les +clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait +considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de +mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour +écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux +produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à +une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin. + +Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un +lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du +taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et +Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure +volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des +chiens, on doit quand même rentrer bredouille. + +Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds +abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous +quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient +de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de +vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement +ténues. + +Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la +chasse s'accrurent encore et se développèrent. + +Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda +aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha +certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de +ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce +fourré-ci de préférence à celui-là. + +On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les +chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le +début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine +ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone, +le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la +poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur +faisait tirer une langue de six pouces au moins. + +Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la +saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies, +cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer +une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau +immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes +consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, +l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au +point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier +quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer. + +Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif +ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie, +trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément +d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté. + +Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers +étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui +s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité. + +Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée. +Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé +qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait +pas, en chasse, l'habitude de flâner. + +«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait +pas par quel bout le prendre, je comprends ça.» + +Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps. + +Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point +hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait +point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis +que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non +moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse +morsure. + +--Ah! bon Dieu! + +Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et +fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, +sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la +fois. + +--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée. + +Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse. + +--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. +Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en +crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali, +ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. +C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il +faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de +suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre +tout odorat. + +«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un +quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement +enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras +prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce +que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux +encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y +connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et +ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, +une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec +cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de +tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, +pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée +par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te +l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait +prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours +d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des +sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement +coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce +moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé. + +«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son +nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et +froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout +quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en +faisant une qu'il avait été mordu par la vipère. + +«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est +préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles +étamines.» + +On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on +ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine +tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à +défruiter, et l'on contempla un instant le paysage. + +--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en +fixant la plaine aussi loin que possible. + +Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant +l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir +et de ne rien voir au-dessous d'eux. + +C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement, +comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se +conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du +nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en +servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui +permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, +et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de +gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la +frousse. + +Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette +impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, +et l'on continua à gravir le Geys. + +Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien +d'autres étonnements. + +Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce +qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à +Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se +baladaient ensemble ce jour-là. + +Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie. + +--Eh bien! on en abat? + +--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de +lancer. + +--Sale temps, vraiment! + +--Pas un brin de regain. + +--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous +rentiers, maintenant. + +--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson +a été bonne. + +--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer +Pépé. + +--J'allais le dire, souligna Lisée. + +--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin +frais? + +--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il +ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens, +puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du +dernier bien avec sa chienne. + +--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé; +allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac. + +C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux +passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils +étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au +passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait +religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait +toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et +plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de +casser une croûte en buvant un verre. + +Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main +gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses +camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme +on dit là-bas. + +Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de +l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari, +d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer. + +Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour +parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut +en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres +et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de +mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de +deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près +disparu, l'appétit, par contre, était venu. + +--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire +cuire? questionna Philomen. + +--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François, +toujours d'avis. + +--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on +va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner? +demanda le gros. + +--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François. + +--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil. + +--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui +a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer +sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste. + +Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce, +sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein +gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François. + +Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en +pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris +impromptu savent en faire. + +On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et +admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus +profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort +savoureuses. + +Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli +quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le +derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, +la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de +chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de +devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de +tout son poids. + +--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria +François. + +--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin! + +--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire +de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout +jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. +Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au +lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là. + +En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table +pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. +On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela +devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, +lui dit: + +--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens. + +Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et +duquel il se détourna avec dégoût. + +Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil +et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires +et les plus bizarres qu'on pût rêver. + +--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et +la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là. + +--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas +le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père +Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière +chandelle. + +Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla: + +--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera. + +On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le +chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que +cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha +tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point. + +Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. +Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains +singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût +connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela +n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou +quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin +auprès des autres. + +--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de +boire. + +Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui +ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami +François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous +d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très +vivement. + +--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul +coup de fusil aujourd'hui. + +--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère. + +--Belle chasse! vraiment. + +--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs. + +--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en +disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très +catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites +saletés. + +«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots? + +«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être +des vaches!» + +--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui; +parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce! + +--La belle affaire, je parie d'en faire autant! + +--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le +voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra +le moins de plombs en sera pour l'apéritif. + +--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen; +elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme +gueulerait salement! + +--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna +Lisée. + +Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la +casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez +pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut. + +Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre +se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous +côtés en donnant. à pleine gorge. + +Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très +étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant +Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut, +enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point +de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement +devenu louf. + +Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne +casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste +deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement +criblées. + +Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre +était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés +étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard. + + + +CHAPITRE VIII + +Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. +Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest +courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant +distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de +l'église de la grande paroisse, à une lieue de là. + +--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien +tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en +vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les +gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis. + +À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment +le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et +sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il +avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les +cloches ou qu'il se trouva perdu. + +Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot +et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et +la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que +vers les deux heures du matin. + +Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la +direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses +mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir +dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne +se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot. + +--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous +le cherchez? + +--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour +souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était +allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à +l'auberge. + +--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la +Côte, plaisanta Philomen. + +Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et +qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout +haut, très étonné: + +--On dirait qu'ils hurlent à la mort. + +--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas +arrivé malheur à mon garçon! + +Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de +les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils +le dirent plus tard, une secousse au coeur. + +Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux +qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun +chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé, +lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un +ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne +heure. + +Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut, +de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se +reprenait à hurler. + +--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte. + +Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions, +tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de +penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait +vivement. + +Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil +ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le +chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut +point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se +hélaient et déambulaient par les rues. + +--Je vais aller voir, décida-t-il. + +Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui +craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût +décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à +l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi. + +Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint +chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit +rejoindre les chercheurs. + +Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient: +Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, +vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre. + +Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié +marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la +Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand +enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler. + +D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature +squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres +qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison +quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée. + +L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien, +dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de +peur, hurlant plus lamentablement que jamais. + +Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la +figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué +dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au +sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait +l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le +cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en +temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un +triste retour. + +La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils +avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une +pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur +douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, +témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque +fois qu'il passait devant leur maison. + +Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux, +inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le +pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette +intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui +avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le +lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une +sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes +pas capables? + +--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on. + +Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de +le rosser et de le faire jeûner. + +La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens, +déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient +tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les +matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, +s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût, +au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. +C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre +rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la +deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux +verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé. + +Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs +chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait +généralement par d'amicales engueulades. + +Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent +que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret +plus abondant, plus fort et plus facile à suivre. + +--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça +que rien. + +Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage +courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues +queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt +sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, +les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient +tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la +complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui +d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du +feu et se laissait complaisamment rouler. + +Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts +d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la +rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent +ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs +pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes. + +Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et +gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau; +mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne +l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à +affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut +bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les +reins d'un coup de fusil. + +Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant +le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à +toute allure, lui sauta dessus. + +En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille +droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est +bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se +secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie. + +Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la +délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la +fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage. + +Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur +l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le +saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis +que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui +bourrait des yeux farouches en grinçant des dents. + +Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant +d'un coup de trique. + +Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que +rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête +résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en +cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible +mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour +inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme +retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer +cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à +ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus +le dénicher. + +Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, +la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée +ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des +circonstances terribles pour le sauvage[16]. + +[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de +Goupil)_.] + +Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres; +c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut +n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant, +foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de +fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de +temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme +il disait. + +Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui +Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il +faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la +maison. + +Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui +disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite +partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, +car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le +zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais +de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur +son chien. + +Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un +beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte, +bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le +vallon de la fin dessus. + +Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une +scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit +et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la +gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été +dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de +jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en +avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, +bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec +les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe +réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre +chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était +enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à +pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en +cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir +vigoureusement. + +Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens +de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et +vint sans délai trouver Lisée: + +--Pourriez-vous me dire où est votre chien? + +Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête, +s'excusant: + +--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a +fichu le camp comme ça, sans que je le voie. + +--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que +vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention, +et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal. + +--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je +ne braconne pas. + +--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre +gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous +allez partir me le chercher et faire bien attention une autre +fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi, +vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs +n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait +que je permette à tous! Non! + +--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare +et s'en fut rechercher Miraut. + +Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha +au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui +lui interdisait tout galop. + +Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait +résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la +boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le +vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, +pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un +vieux bout de chaîne. + +Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un +jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut +le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il +s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière +d'un levraut dont il connaissait le gîte. + +Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là +marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente +désobéissance à ses ordres. + +--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien? + +--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa +boule de quilles au cou. + +Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à +le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait +quand même. + +--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet, +mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied +pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et +cela le fatiguerait moins. Essayez donc. + +On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour +courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait +Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où +il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus +que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant +et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son +entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa +gueule et chassa sans dire un mot. + +Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut +désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le +laissa faire et s'en revint au village. + +--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui. +Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le +gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si +vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin, +comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert +et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait +d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de +même un sacré chien! + + + +CHAPITRE IX + +Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La +chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout +le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût, +un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût +désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un +nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros +buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel +murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques +préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à +l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses +et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les +jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent +plus d'un capucin. + +Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait, +les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un +lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent +échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras +une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit +à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille +connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui, +le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste +s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches +pour démêler la nouvelle. + +Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on +était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher +à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la +vieille Fanfare. + +Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement, +un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et +dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire: +c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou +encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles. + +De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son +allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de +chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût, +regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa +dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule. + +Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les +passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec +Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des +renards, elle faisant le chien et lui le chasseur. + +Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le +jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse +de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les +autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point +trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien +puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson. +Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux +premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et +jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain +abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux. + +Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui +abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui +cherchaient jamais de querelles. + +Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, +battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient +réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur +disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou +à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité. + +Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux +de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu +cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté. + +Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et +les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures +et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et +n'avait pas grand'faim, + +mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir +de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui +paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût +et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et +puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de +vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel +elles avaient croupi et fermenté! + +Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y +peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau +savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées; +que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat +recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on +peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi +les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière +l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve +régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants, +des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait +repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment +pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à +l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément, +une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son +égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le +mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne +voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle +rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret». + +Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait +dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement +du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il +avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des +gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au +passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux, +qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de +pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et +s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au +vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se +laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un +tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la +séparation. + +Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et +légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait +point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme +paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à +chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal +vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller +quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur +non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée, +brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire +admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, +et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout +sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins +obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter +leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui +étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, +commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de +peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et +féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale +histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes +molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui +mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les +portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte. + +Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne +lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte +somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait +à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à +l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice, +leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument +fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas +très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement. + +Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes +du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il +n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde. +Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le +monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui +avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, +protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en +hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse +et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il +dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet, +et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de +lui sans envie d'y toucher. + +Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au +village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la +paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de +l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un +arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais. + +Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le +voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement +d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que +c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un +étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était +Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait +la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte; +si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait +grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût +laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa +patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne +l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée +particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du +maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments. + +Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de +Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient +mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans +autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, +stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on +allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul +accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son +porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner, +dans ses rares bons moments, quelque affection. + +La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de +sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le +gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et +proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au +chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de +la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans +une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment +extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de +tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre. + +Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le +juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils +avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme +par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, +une partie à Lisée pour le lendemain. + +Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps, +acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et +jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries +intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à +Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de +beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas +seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, +au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de +posséder. + +D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté +la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas +en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses +foyers. + +--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au +chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur, +traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour +traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient +beaucoup les qualités administratives. + +Lisée éclata de rire à cette proposition. + +--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner +pour rien. + +--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait +un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire, +vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto +un de ces jours, vous pourrez vous arranger. + +--Jamais de la vie! protesta Lisée. + +--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais +dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche, +vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents +francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez! + +--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il +continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques +drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et +qu'il me foute la paix avec Miraut. + +--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous +entendrez très bien, vous verrez. + +La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des +yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en +était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se +contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme +aussitôt: + +--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres +vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions +porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois +mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête +après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en +trouveras facilement un autre... + +--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les +autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à +moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si +l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me +charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est +pas un vendu vaut bien un juge. + +--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a +pas idée, quand on peut faire un si beau marché... + +--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée. + +Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur +s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée. +Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment, +Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les +qualités de son compagnon et ami. + +Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait +fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant, +Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle +intervint: + +--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner, +vous ne pouvez pas refuser... + +Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but +consciencieusement. + +On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres +voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable. + +Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des +questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien +comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets +de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria: + +--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je +vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes +millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de +paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs +pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami +tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous +jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison. + +Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir +Pépé. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE PREMIER + +La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête +avec regret, le fit constater à Lisée: c'est qu'elle atteignait +ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême +vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien +soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins +deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de +songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de +sa belle mort; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui +prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de +remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait +toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh! ce n'était +souvent pas réjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et +baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur +croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils +devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les +soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne +écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin +paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ. + +Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant +en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se +décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que +la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait +légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure +dont la gencive était moins ferme. + +Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du +sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une +huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière +portée de laquelle il conserverait une petite chienne. + +Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette +race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les +numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, +n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. +C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni +bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches +solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou +grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni +rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des +griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là, +son père et lui en avaient toujours été contents; c'étaient des +animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et +qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard. + +Bellone fut donc couverte par Miraut. + +La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, +neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par +aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent +d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, +nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des +mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois +présente des accidents et des bizarreries assez remarquables: +fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation +abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes +assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se +revoit pas aux gestations suivantes. + +Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre +bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide +rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et +écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus +grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le +lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement +lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait +vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés. + +Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les +petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, +s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur +encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que +la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de +déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant +sans protestations. + +C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt +centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à +peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait +échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement +frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, +selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi +et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance: ils +étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait +quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les +pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans +force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras +lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les +mieux remplis étaient ceux de derrière; aussi, d'instinct, quand +venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, +cherchant goulûment à s'y agripper. + +La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles +libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des +joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de +baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on +voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à +l'oeuvre de vie; celles de derrière se crispant au sol pour les +maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, +alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement +afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites +queues vermiculaires vibraient légèrement. + +Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée, +prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa +visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, +sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère +s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, +en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de +changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait, +par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons +restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi +que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui. +Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule +la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour. + +Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était +recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, +intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et +s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait. + +Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle +l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs +et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans +l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista +pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal +commode ni bienveillant: nuls autres que le maître Philomen et +l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas +même la maîtresse de la maison ni les gosses. + +Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par où il était +venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et +même pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosité l'avait +simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si +vivement intéresser son maître et son ami. + +On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un +verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa +portée pour régulariser définitivement sa situation familiale. + +Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et +Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à +l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point +garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors +que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice. + +Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants +et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla +soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, +Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y +enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois +bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce +n'était pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perpétrait +ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, +mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les +petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés, +n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les +tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères +broyés; une goutte de sang venait perler au bord des narines et +c'était tout. + +Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides +qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le +trou creusé par son compère. + +--Sale corvée! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux +jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle +n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien +maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les +cherchera en pleurant. + +--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en +aimera que mieux, reprit Lisée. Ah! si on ne lui en avait point +laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon +vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans +tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant +plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle +aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la +grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus +étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants +disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les +chiens voisins de les avoir tués et dévorés! J'ai vu des mères, +ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te +leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles +les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils +étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point +coupables. + +--Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants. + +--Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins +sont toujours en chaleur, toujours en désir; quand la femelle +allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors +pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils +suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des +espèces de satyres, pas autre chose. + +Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna, +devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein +d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, +elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta +par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds +des vaches. + +Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu +bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les +flaira. Les soupçonna-t-elle? C'est possible, ses soupçons +s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant +peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, +elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une +précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée, +chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne +s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands +yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude. + +Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se +refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à +manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans +chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien +d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les +avalant tout simplement. + +Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée +Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux, +des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans +vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et +qui sans doute ne voyaient rien encore. + +En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire +développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par +comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que +les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et +tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie +admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant +avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant +sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa +couche. + +Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et +faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la +douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de +la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros +bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait +comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses +chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du +repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt +sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la +paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules +la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de +l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était +encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements +des vaches: pourtant la lumière commençait à l'intéresser. + +Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme +élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de +Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien +des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des boeufs, à +sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la +soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore +elle-même sa toilette. + +Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une +puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant à travers ses +poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante +son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie +l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer +toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle +place où la langue ne passât ni ne repassât. + +Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la +maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant +consciencieusement. + +Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, +bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la +peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et +ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle +était bien assurée de la pureté de leurs intentions. + +Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer +et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il +avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres +petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure +actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de +méfiance envers lui. + +Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute +exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose +qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la +vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose. + +Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant +quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant +force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne +et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en +attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de +chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses +premières armes sous les hautes directions de son père et de sa +mère. + + + +CHAPITRE II + +Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle +était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées... +cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du +début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la +mener pour l'habituer petit à petit. + +La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là; le temps +allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était +tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux: +Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain +ils allongèrent encore chacun le leur. + +Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une +besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par +un voisin une nouvelle épouvantable: Philomen avait tué sa +chienne. + +Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, +lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des +motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires +dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que +c'était un bateau qu'on lui montait. + +Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté +persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé +dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant +certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par +la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à +tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à +un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste +dans la direction où elle quêtait. + +Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte +chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de +la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme +si elle eût pu les comprendre: + +--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même. + +Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce +n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne +bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second +maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de +se moucher. + +La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, +quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la +chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et +elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait +jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à +leurs jeux. + +--Où est le patron? s'enquit Lisée. + +--Sur son lit, à la chambre du fond. + +Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte. + +--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le +nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur; +dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé? + +Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses +traits douloureux. + +--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir +pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon +Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre! + +--Conte-moi ça, demanda Lisée. + +C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen +un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres +et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir, +laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les +buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le +bras, prêt à viser. + +Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et +d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant +comme un balancier d'horloge. + +«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule; +et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du +buisson. + +Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce +misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement, +retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du +remblai. + +Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la +mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait +du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le +chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la +chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du +levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête. + +L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête +était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis +que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme +bien on pense, à belle allure. + +Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était +agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que +faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour +qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et +alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de +larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup. + +Bellone, tuée raide, gisait. + +Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin +perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient +tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri +d'un bouquet de houx. + +--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, +c'est trop triste! + +Lisée le consola de son mieux: + +--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez +fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à +tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché, +tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque +aussi bien que moi. + +--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone! + +--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous +n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un +verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées. + +Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de +ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de +quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à +la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla +l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le +tréfonds de son être. + +Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux +accident, continua désastreuse. + +Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen +apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord +conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant +un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en +était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les +accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. +C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé. + +En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait +chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était +tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia. + +Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et +emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux +mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il +ne pourrait profiter le moins du monde de son permis. + +Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux +malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine +plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de +Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne +savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la +peine. + +Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses +meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et +il avait de sinistres pressentiments. + +--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à +moi aussi il m'arrivera quelque chose. + +Et il attendait, vaguement angoissé. + +Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de +chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut. + +L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui +portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour +l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le +gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille +d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les +champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi +qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si +bonne bête. + +La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour +le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se +taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y +était guère. + +Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme +serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent +qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction +de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, +disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut +capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard. + +Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards +qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment +jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua +plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le +lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde +oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de +guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure +folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer +Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux +de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de +goupil. + +Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le +morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau +salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et +on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre +geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire +enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le +chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que +c'était meilleur que du lièvre. + +Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, +avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un +gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux +célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une +quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du +pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard +fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec +indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, +jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour +oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des +nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes. + +Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et +nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins +soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une +occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir. + +Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut +montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse. + +Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes, +se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller +plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne +furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des +chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps +réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à +s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, +quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à +bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et +tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais +comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il +résista assez longtemps aux poussées de son instinct. + +Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même +que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il +gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son +aboi forcené ravageait le silence. + +Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point +encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes +purent l'entendre: + +--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même! + +--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant +que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans +trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui +rentrait, recru de fatigue. + +Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait +voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint +aussitôt trouver Lisée. + +--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les +Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose +comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me +le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis +forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis +proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on +me rase et que je me brosse. + +--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année; +je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en +supplie, ne me faites pas de procès-verbal. + +--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale +bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on +nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre! + +--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on +s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, +ça ne vaut pas un chien. + +--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra. + +Ils sortirent ensemble. + +--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me +coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez +pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené. + +Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres, +écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il +était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit +approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il +tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de +cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans +la boucle de son collier. + +Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on +l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se +cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, +d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de +poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait +lancé. + +Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants, +les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à +l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais +gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une +verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui +et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la +tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se +demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi +le cerveau de Lisée. + + + +CHAPITRE III + +Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise +toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui +faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur +l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude +sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à +secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne +poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver +dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait +renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait +maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à +dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui +murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du +museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui +céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès +qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout +près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts, +se livra tout entier à des méditations certainement pleines de +misanthropie. + +Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne +crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours +explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est +permise à certaines époques et défendue à d'autres. + +Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut +contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser +en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une +antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes. + +Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés +paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante +transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère +parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, +éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les +êtres à narine délicate? + +Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, +tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des +idées particulières, originales et fort différentes de celles des +hommes. + +Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque +dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel +et de simplicité. + +Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui, +chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé +des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire +mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir. + +Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la +veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en +l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une +chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune +l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait +sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la +résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité +de façon très pressante. + +C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir +s'exaspérant par la contrainte. + +Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au +repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre +place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée +lorsqu'il allait au village. + +On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, +il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie +du grand clos afin de prendre le sentier du bois. + +Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un +jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise? +Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il +qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses +rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut +sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le +changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il +respirait dans sa prison. + +Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva +entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant +pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, +et bientôt il fut dans la cour. + +Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de +chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une +tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses +recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop +beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y +résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit +point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas +que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de +son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi +garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure +flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du +village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs +pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les +plus directes, du côté du sentier de Bêche. + +C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, +il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle +saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, +l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y +établir. + +Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup +moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée +ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui +n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de +colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades +et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il +avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il +dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il +avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée +intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et +fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il +avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une +circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son +silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au +lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à +pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par +le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore +furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût +échappé, momentanément tout au moins. + +Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était +devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il +l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de +la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au +pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si +malencontreusement l'interrompre dans son effort. + +Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux +semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait +point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne +mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie +de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers +la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays. + +Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait +en être. + +C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé +qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa +randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de +Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de +leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de +Longeverne pour le balîvage annuel. + +Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le +chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées +par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les +bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes +baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, +les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y +avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du +double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers +soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles +tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et +toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton. + +Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se +réunirent. + +Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet! + +La chose paraissait énorme. + +Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la +chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait +rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que +beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, +puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire +sur son collier le nom de son maître. + +Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant +attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa +quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela +aussitôt à lui tous ses hommes. + +Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre, +avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et +écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son +passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne +pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre +inattendue. + +--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers +les broussailles. + +C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion +qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne +rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre +aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer +hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez +difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement +sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était +le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès +qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses +et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, +avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux +minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur +dos. + +--C'était un peu trop fort! + +Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant +d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient +le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la +capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité. + +Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart +d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers +prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se +dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut +arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se +précipitèrent tous en choeur pour le pincer. + +Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un +instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de +partout les képis se montraient et il se retourna juste pour +tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait +vigoureusement au collier. + +Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce +particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt +douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua +rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet +de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le +collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous +a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de +reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la +plaque, le chien était pris et bien pris. + +Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en +l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage +interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux +brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, +grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à +Longeverne. + +Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut +averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la +tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit +ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et +suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant +à son domicile légal. + +Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité, +et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal. + +--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il +y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux +pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en +dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres +formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs, +ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première +fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers +de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres +procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez! + +C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que +le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la +vigilance des forestiers. + +Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que +déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte: + +--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir? +Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que +commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de +Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de +l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de +trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en +courant sur le chien, le poing levé. + +--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, +interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À +sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être +bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller +prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que +dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut! + +--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et +non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui +n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous +ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras +que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as +amené que tu nous mettrais un jour sur la paille. + +Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le +tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit +dont son chien s'était rendu coupable. + +Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le +garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se +montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit +avec force détails plus ou moins techniques et vaguement +grotesques les ébats et évolutions du chien. + +«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre +minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois +cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée +transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous +les forestiers présents. + +Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, +puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre; +heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc. + +Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son +tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas +l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, +député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers +généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants +réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et +électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, +il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était +recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton +s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du +procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de +chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne +devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, +des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et +gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie +républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une +situation. + +Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne +traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de +l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, +particulièrement soignée. + +Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide +magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de +son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux +gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de +Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, +et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, +décrets, arrêtés et règlements en vigueur. + +Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans +ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, +d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce +les plus grandes et les plus éclatantes vérités. + +--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces +salauds-là, on n'est jamais les plus forts! + +Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore: + +--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça +qu'une jambe cassée! + + + +CHAPITRE IV + +La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne +lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le +budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier +procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours, +nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, +lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, +entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très +profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter. + +Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les +plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne +reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste +titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès +et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider +le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux +pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire +sourd que celui qui ne veut pas entendre. + +--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui +qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé +une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis +pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à +personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à +vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui +gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser +procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de +la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus +pour t'être prise de bec avec la femme de Castor? + +Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures +et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la +réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par +malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier +coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de +coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois. + +On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans +autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce +régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses +besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le +détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le +revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui +permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on +interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation +chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de +chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son +cerveau. + +Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles +crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en +place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il +donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à +quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin +que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit +toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt. + +Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre +coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de +Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les +ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot. + +Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son +zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire +brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait +d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de +cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi +gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très +intelligente, de mammifères domestiques. + +Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut: +il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand +chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme +beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et +faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à +le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose +facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans +hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. +L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut; +viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain +qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu +grossier. + +Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses +yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de +dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?» + +S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, +il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne +suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de +pain.» + +Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa +vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez +pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui +s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la +poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore +bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de +foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un +jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler +haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous +ses pattes de derrière. + +Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et +vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment: + +--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien? + +--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous +voir mon chien? + +--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien. + +--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien +est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien +élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des +grossiers et à des malappris. + +--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous +auriez du mal de l'exhiber. + +--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le +verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez +pas le droit d'entrer chez moi. + +--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais +je vais requérir le maire et nous allons bien voir. + +Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au +nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez +Lisée. + +Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et +Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise. + +Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne +cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer +quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que +pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému. + +--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez +voir, ce n'est pas de ma faute. + +--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir. +Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas +chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au +sentier de Bêche. + +--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée. + +--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et +vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis +la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû +recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et +faire mon service. + +Presque au même instant, Miraut lançait. + +Roy ricana: + +--Vous l'entendez, vous ne nierez plus. + +--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà +tout. + +--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en +allant. + +Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle +apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée, +elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison. + +--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle. + +Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent, +s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur. + +Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une +valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme +d'argent, mais de chercher à le vendre. + +--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous +n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous +tombera dessus: il nous ruinera. + +La chose était grave. + +Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec +un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il +lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa +marche et empêchait sa course. + +Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi +la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du +côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut +s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler +l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se +constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut +par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se +passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et +l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des +souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la +chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à +le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête +de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux +heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien +dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui +tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune +levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse +mouvementée. + +Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement, +pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier; +troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré +leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui +s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais +leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant +entendu Miraut. + +Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le +ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le +chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête +terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche +amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle +somme. + +Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il +faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé +pour payer les frais. + +Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement +joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien +et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et +gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête +et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser +faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire +lui-même. + +On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. +Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le +confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, +pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui +remettant une nouvelle entrave. + +Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus +minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous +a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, +il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme +une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, +ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes +étaient en tournée du côté de Longeverne. + +Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le +ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un +malfaiteur de grand chemin. + +--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là, +eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien +aurait bien pu crever où il était. + +Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son +entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait +attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. +Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion, +pincé. + +--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de +vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette +déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne +foi et de l'honnêteté de Lisée. + +Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La +Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans +l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle +traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant +qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire +mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être +aussi bête et bien d'autres choses encore. + +--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il +dise à son ami que Miraut est à vendre. + +Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit +immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se +garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et +les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. +Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas +recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait +l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait +probablement changé d'avis à ce sujet. + +Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du +Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et +demanda sa maison. + +Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda +nettement le but de sa visite. + +--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre. + +Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas +encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses +lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, +protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son +intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une +décision prise un peu trop à la légère. + +Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir +l'orage et se prépara à tenir tête. + +--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier +procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être; +nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes; +nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu +conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères! + +--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin +d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie +pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se +ficheront de moi quand je serai mort. + +--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de +privations. + +L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible +qu'il provoquait en disant: + +--J'en offrirais un bon prix. + +--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents +francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière. + +--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous? +demanda-t-elle au visiteur. + +--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure +actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge, +et puis nous ne sommes pas à l'ouverture. + +--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion +d'atermoyer. + +--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre. +Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose. + +--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux +yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi! +Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la +vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que +ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que +les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils +nous ruineront jusqu'au dernier liard. + +--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur. + +Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il +se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait: + +--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire +entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon +cheval. + + + +CHAPITRE V + +--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse +déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche, +proposa la Guélotte. + +--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur. + +Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, +en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où +Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou. + +--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste. + +Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il +parla affectueusement. + +L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que +se porta d'instinct le regard du chien. + +Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se +contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux +tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper +de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa +litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé +différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur +la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement +l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée +restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il +se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant +les mains et lui parlant à sa manière. + +De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas +douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les +chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre +eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, +de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez +souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que +l'on voulait se dire et rien que ça. + +Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase +relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se +rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses +détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la +volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux +deux un pacte secret le concernant. + +Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se +contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la +tristesse et l'étonnement. + +Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les +sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa +froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. +Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le +croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le +sentir. + +--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui +s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val. + +Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les +bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à +accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons. + +Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus +aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, +de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. +Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa +Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, +les deux hommes se rendirent à l'auberge. + +--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna +Lisée. + +--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été +à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a +confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais +bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en +débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous +vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se +sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je +connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de +chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très +habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est +nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, +j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On +m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous +décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre +parler de le garder, et je suis venu. + +--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée. + +--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné +chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme +ne déteste pas les chiens. + +--Une si bonne bête! reprenait Lisée. + +Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un +morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et +désespéré, entamait l'éloge de son chien. + +--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il +est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir +l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois +qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr +que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, +pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des +doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui +font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il +faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne +vous le ramène pas. + +Et Lisée continuait: + +--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait +reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un +rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il +le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que +nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous +nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait +jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le +sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le +lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir +les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes +quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs +fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer +les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne, +une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce +qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, +monsieur Pitancet, il se fout du reste. + +--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes +s'habituent au changement. + +--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les +autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous +m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez +de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous +brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val. + +--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont +je lui donnerais un petit bout de temps en temps? + +--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il; +mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a +rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade +Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami +Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de +lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les +grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les +salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès +qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il +ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt +retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au +genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le +cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé +de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas, +malgré la distance, il se sauve et revient me voir. + +--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais +c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils +se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y +sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être +bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le +soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa +pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse +l'encourager à recommencer. + +--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j +ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est +vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas. + +--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la +voiture, décida M. Pitancet. + +Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur +la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées +contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes +terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour +lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à +lui. + +Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, +et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. +Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les +problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se +traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de +paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de +pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la +porte. + +Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de +l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de +Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son +de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de +douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit +sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête +allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément +encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage +aux deux hommes. + +Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la +physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête +ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se +sentit sacrifié et perdu. + +Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il +craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les +coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus +cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre +à grands coups le coeur du chien. + +--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet; +viens près de moi, voyons! + +Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête +pour cacher son émotion. + +--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de +grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien! + +Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout +de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de +quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta +sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au +dehors: + +--Viens, mon petit! + +Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de +ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits +abois tendres et tristes. + +Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et +longuement l'embrassa et lui parla: + +--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous! + +La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de +Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de +chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il +trouvait un pouce carré de chair. + +--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas +tant. + +--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et +je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, +emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger +plus longtemps les adieux. + +--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte. + +Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se +taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que +par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et +défaire le marché. + +On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa +obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, +il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les +tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de +toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre. + +--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière. + +Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et +crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté. + +--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M. +Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je +prendrai par la route du village et vous par le verger. + +Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la +laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait. + +--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il. + +Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il +vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se +tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier +du clos. + +Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit +l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le +saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins +d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de +faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le +prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter +comme un enfant. + +Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège, +Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la +corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au +porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le +premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant +malencontreusement sous les roues. + +Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée +durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait +en lui parlant. + +Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les +adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son +cheval. + +Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne +répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant +stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de +malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de +vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément. + +Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui +commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant +sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. +Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée +pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne +connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne +criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et +tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne. + +--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une +sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? + +Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de +pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis +qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait +les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour +oublier un peu son chagrin. + + + +CHAPITRE VI + +Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient +Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val. + +Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un +milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans +résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau +maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, +ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la +cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres +pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le +tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée, +l'air de la maison. + +Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont +naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont +habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais +Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine +par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et +revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa +un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe. + +Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse +et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le +bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air +dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte. + +--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer; +tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens +ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne. + +C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement +préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût, +très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite +s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le +décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait +tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son +intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les +mâchant. + +--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien +caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas? + +M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore +guère Miraut. + +Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, +tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce +seul but: retourner à Longeverne. + +Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte +accoutumée, un besoin pressant. + +--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se +soulagera tant qu'il voudra. + +Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie. + +«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là», +pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après +avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête. + +Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour +l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point +laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea +abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou +prou, la vessie des chiens étant inépuisable. + +M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais +décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté +et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui +lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne +pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans +relever vivement la tête et écouter avec attention. + +--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau +maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille, +j'aurai l'oeil et le bon! + +Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer +à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à +eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la +salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient +avec leurs chambres respectives. + +En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant +faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait +leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la +juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi +partir tout de même.» + +Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir. + +Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait +minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue +des portes et fenêtres de la maison. + +De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il +passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne, +jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, +étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et +Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il +n'arriva point à en pénétrer le secret. + +Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les +ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la +veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la +dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, +tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit. + +M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut +remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas +plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup +plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout +particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe. + +Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait +avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur +place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de +l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout +attendri. + +--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme. + +Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au +collier du chien, ils sortirent tous deux. + +Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il +était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, +ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à +hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin +filer où il voudrait. + +Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut. + +Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort +jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays +tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière +jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et +fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des +torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, +avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant +l'horizon. + +Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à +Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le +maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, +écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait +déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu. + +Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres +chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui +aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient; +sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais +cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni +vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune +notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il +les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages +et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du +pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et +bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui +étaient étrangers. + +Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout +recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur +logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies +des baraques hostiles; qu'il lui faudrait étudier canton par +canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, +les tarauder; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa +tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles +notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était +son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il +devait y retourner. + +Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en +discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne +l'écoutait pas, il continuait ses réflexions. + +Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au +point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'eût +été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais +connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux +bons passages, était-il capable de tuer un lièvre? Si c'était un +maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les +capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il +s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il +avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises +logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et +rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et +de son instinct de chien! + +Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser +sa volonté. + +Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du +côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et +regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans +doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette +tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à +son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron. + +Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de +front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par +ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper +ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans +l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, +pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement. + +Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit +partout où il plut à l'autre de l'emmener: dans le village, le +long de la rivière et au bord du bois. + +Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout, +regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des +choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et +petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui +faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le +confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte. + +Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la +gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on +partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après +huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de +le voir repartir et le libéra de l'attache. + +Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'oeil Miraut +avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre +velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et +rattrapé. + +Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il +resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il +le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua +deux jours cette comédie. + +Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ +après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser, +demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons. + +Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison, +mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on +l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les +yeux. + +Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette +posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui +affirmer: + +--Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à +Longeverne. + +Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant +tout droit le chemin de son village. + +Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya +point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet +suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au +vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt +au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain. + +Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était +un homme accablé: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait +pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et +n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle +ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et +particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute +l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un +dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, +d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, +puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et +précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la +réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection +que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi. + +Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné +qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de +jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si +vite. + +La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les +animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait +comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la +passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les +désoeuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte +rien, même aux meilleurs fusils. + +Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre +d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que +c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète, +de poète qui s'ignore souvent (heureusement!) et goûte d'instinct +et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture +verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de +la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours +si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux. + +Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments +sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du +soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser +son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône. + +Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré, d'une pièce à +l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant +un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi, +tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait +les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût +hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu +craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent +pu se ressentir fortement. + +Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le +braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins +qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un +peu le bas de sa levée de grange. + +Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et +poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à +coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux +pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un +aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, +roucoulait à ses oreilles. + +Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme +électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna. + +Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait, +l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa +peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et +lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et +entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui +dire que ces mots d'enfant ou de mère: + +--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je +savais bien que tu reviendrais! C'est toi! + + + +CHAPITRE VII + +Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient +pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le +jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la +fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut +à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. +Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus +rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, +le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient +toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une +haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce +retour et de la joie non dissimulée de Lisée. + +Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et +redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la +maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui +et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son +acquéreur. + +Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du +poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours +réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles. + +Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du +moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de +la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du +Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui +fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par +politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne +gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, +il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa +brutalement en disant: + +--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne? + +Et s'adressant à son mari: + +--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis +à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande +ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme +des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec +cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le +chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais. + +--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas... +et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce +chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne +veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours +obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut +pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder. + +--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le +plus tôt possible, exigea la patronne. + +--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il +s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le +prévenir. + +--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il +allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui +écoperions. + +--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus +tout simplement. + +Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait +de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait +la côte avec son cheval et sa voiture. + +Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom +de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très +inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié, +qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé, +ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au +foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le +plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, +vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun +à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée. + +Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur +conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte, +soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet +d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et +accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le +chasseur qui allait se coucher. + +Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le +chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir +les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du +territoire de Longeverne. + +Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées +précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de +Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de +mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée +de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se +sépara tout tristes. + +Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique +de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et +s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait, +disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible +aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux +chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé +leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique +avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et +toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et +profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des +frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de +langue et l'on se trouvait heureux tout simplement. + +Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une +matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait +faire un tour par le village ou dans les champs. + +Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite, +pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne +connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le +pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse. + +De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un +refuge, il se précipita vers Lisée. + +À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant +le bonjour à la Guélotte, retentit. + +--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le +crâne de son ami. + +L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif +mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter +la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant +pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, +étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui +semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec +nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le +caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa +fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de +sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, +reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les +doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son +sort. + +Miraut avait son idée. + +Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute +d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui, +l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, +avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où +il se disposa à se cacher habilement. + +Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force +régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de +trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne +d'acier pour attacher le chien. + +Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point. +Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son +tour, mais il ne parut pas davantage. + +--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a +pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise. + +On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à +l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de +Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni +n'accourut. + +--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque +part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la +maison. + +Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours +pas retrouver le chien. + +--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte. + +La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins +accessibles: Miraut n'y était pas. + +--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la +Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son +mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à +l'heure? demanda-t-elle. + +--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour +prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté +un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende. + +--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il +n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier. + +Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au +contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par +exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de +lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé +de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection +des ouvertures qui n'amena rien de nouveau. + +À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous +les coins et recoins l'écurie et la remise. + +On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous, +on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda +entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les +portes: nulle part on ne trouva trace de son passage. + +Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on +bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins; +tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui +n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien +y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de +vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles +hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur +contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très +antiques et sans aucune valeur. + +--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous, +disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment +aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer +un passage. + +Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis +à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la +dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit +bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au +prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger, +s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement, +plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs +point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était +pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet +et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le +déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil +impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait +lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre +n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se +débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré +d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les +rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez +Philomen. + +Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul, +abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont +l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de +sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la +chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut +bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la +route du Val. + +Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut +un geste d'accablement. + +--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y +faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que +les hommes sont lâches et les femmes mauvaises! + +--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit +Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami. + +--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me +faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre. + +À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant +Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant: +peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout +retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire +des procès-verbaux et la surprise de la vente. + +En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée, +car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait +dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder. + +«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il +pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui +manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque +part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de +malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me +tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.» + +Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait +assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à +pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait +là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander +lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en +était encore temps, ses services. + +Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était +cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au +coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout +maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir +de nouveau à Longeverne. + +Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher +de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en +démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un +sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il +serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de +son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que +coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait +qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il +pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en +empêcher. + +Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula +l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait +chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant +qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au +jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira +la laisse et le laissa libre dans la maison. + + + +CHAPITRE VIII + +Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint +revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque +aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que +lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne +deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans +la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du +premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait +immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa +voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un +peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant +légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de +voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la +chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là. + +À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la +Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était +caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou +d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la +maison et de ne pas avoir visage de bois. + +Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait +pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. +Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut +Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte. + +En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il +put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. +Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde, +Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque +M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit +toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, +ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il +éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de +raison de finir. + +--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en +saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant +de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes +avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut +en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il +lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison: +promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, +vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. +Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour +l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse +continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était +ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le +marché. + +La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières +paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M. +Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et +peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés +pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le +dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la +maison. Ce fut elle qui fit la réponse: + +--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus +raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la +crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour +nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne +le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages +et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra +toujours. + +--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous. + +--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et +certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma +cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh! +sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels +endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en +désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie +andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai +bien à lui faire entendre raison. + +Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer +son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait +son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger +pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde +douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet +qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne +trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans +le battre. + +M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le +chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et +finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces +petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et +déjà à recommencer à la première occasion. + +Cette occasion ne tarda guère. + +Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet +fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir +recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser +s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de +casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à +Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le +revoir. + +Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son +maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence +de l'ennemie. + +--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le +reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de +la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le +prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste! +fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la +direction de Miraut. + +--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil; +va-t'en! + +Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces +injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il +resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et +demander des précisions. + +--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur +lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien, +ne disait rien pour le défendre. + +À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau, +Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec +étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de +Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin. + +Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas +une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil +de son côté. + +Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de +la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi +agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait +portes closes. + +--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser +coucher dehors. + +--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il +remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le +droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur. + +C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui +qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus, +lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis +de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher. + +Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya +longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que +pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. +Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, +elle le trouva couché sur la levée de grange. + +Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, +s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la +même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et +quand même être recueilli. + +Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous +ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il +regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et +lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je +aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait +pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la +cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements +d'épaule méprisants de sa femme. + +Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, +demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le +village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, +et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de +souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis +qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et +s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs +yeux. + +M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, +bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le +second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir +accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, +elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive +malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.» + +Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi +que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses +recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un +souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. +Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de +sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les +lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que +son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne +lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était +crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine +craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les +gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et +marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un +infirme ou un petit vieux. + +Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était +au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage +ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à +l'abandon. + +«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant +Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était +facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de +manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi +pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille +puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas +peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en +reste pas moins un fameux trotteur.» + +--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais +dû le vendre, ajoutait-il. + +Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout +de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une +tentative encore et une suprême démarche. + +Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le +laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait +intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa +promesse. + +D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le +caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer +et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un +geste qui lui interdisait d'approcher davantage. + +Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un +immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent +pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour +atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le +gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière +et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes +flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, +derrière les maisons. + +Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore +ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée +revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému +d'une espérance. + +Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui +n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son +sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut. + +--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des +cailloux. + +Et l'homme laissa faire. + +Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à +attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner +au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne +voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts +qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à +d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue +basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte +où il s'arrêta. + +Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre +pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au +perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait +fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à +Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à +Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué. + +Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y +répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment +lugubre et désespéré. + + + +CHAPITRE IX + +En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de +rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un +juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce +de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais +incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense +douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée +qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son +attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la +pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans +mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le +vin. + +--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans +la salle de débit. + +--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua +l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. +On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes. + +--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter +une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa +rage et sa douleur. + +Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple +chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une +chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de +buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent +point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou +trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus +loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut +pour l'apaiser. + +Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré +que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il +en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout, +l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme +un damné. + +Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne +s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé +qu'il était par ses pensées. + +--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus +bonjour aux amis? + +Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé, +son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut +pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en +mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur. + +--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il. + +--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie +aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus +d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout +apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait +là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit +qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me +sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec +sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a +dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous +sommes venus directement te retrouver. + +--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous +l'avez entendu? + +--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi +ne pas nous avoir prévenus? + +--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé +qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la +misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé; +mais, mes vieux, si c'était à refaire... + +--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu! +n'être pas venu me voir? + +--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet +imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est +tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que +j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé +faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle +ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre. + +--L'autre ne vient pas la rechercher? + +--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux +Miraut! + +--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en +ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin +aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça! + +--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser. + +--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de +son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si +tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des +loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète +pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu +pourras. + +--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée. +Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci! + +--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros. + +--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir. + +--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton +particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous. + +Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de +concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans +un sac. + +Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les +yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant: + +--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la +maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires. + +--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres. + +Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit +brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était +appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou. + +--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant +repasser, l'instrument d'appel à la main. + +--Ça ne te regarde pas! + +--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la +rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et +elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien... + +--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et +vivement! continua Lisée. + +--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de +colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage. + +--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien! +je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le +maître ici. + +Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il +l'écarta. + +--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se +précipitant, griffes dardées sur lui. + +--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non! +Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés, +moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire +blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans; +ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que +je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien! +nous allons voir. + +Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une +calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit +le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant +que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de +vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles +et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, +abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des +bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin +qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le +voulait. + +--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une +telle danse. + +--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle. + +Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre +haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini +et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait... + +--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire +ton paquet! + +Et il sortit, la corne à la main. + +À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela +un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta +net dans son hurlement. + +Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la +voix de Lisée criait presque aussitôt: + +--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite! + +Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et +apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après +tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, +demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore +une embûche. + +--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main, +geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse. + +Miraut ne pouvait plus douter. + +Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et +pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui +lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, +lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, +comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire +toute sa joie, tout son bonheur. + +Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour +sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le +gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du +clos. + +Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la +volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au +richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui +avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou +moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, +qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne +bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, +que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un +autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait +mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, +lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs +que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut. + +Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux +aussi, mais il revint de nouveau à son maître. + +--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser +jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un +instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis. + +Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son +ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, +de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et +réconfortante gamelle de soupe. + +Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha +à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis +regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il +ne l'abandonnât. + +--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est +fini maintenant, nous ne nous quitterons plus. + +Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques +instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le +caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à +ce qu'il eût fini. + +Les trois témoins étaient très émus. + +--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire +une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme +aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup. + +--Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout +seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon +ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de +ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu +verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus: après une +pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la +foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre. + +On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de +s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres +et une assiette de gruyère; ensuite il descendit à la cave, +toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles +poussiéreuses. + +--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il. + +Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les +intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de +Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement +ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et +des couennes de fromage. + +On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient +bien, de la moisson qui s'annonçait belle; on parla du gibier qui +pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on +connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres +surtout, des lièvres que tout le monde voyait. + +--C'en est tout «roussot», affirmait Philomen, et ce n'est pas +malin à comprendre: on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a +guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable, +mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire +et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur +d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait +penser à ma pauvre Bellone. + +--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé; +le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est +moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul +fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et +sur Rocfontaine. + +--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la +chose? + +--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout +simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas +m'empêcher encore de rappeler Miraut? Une sacrée grande charogne +qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai +jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté; non, je +n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir +des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai +fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais, +je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne +pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la +première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique +et les coups de chaussons! + +--Où est-elle? s'inquiétèrent les amis. + +--Que sais-je? à la chambre haute, probablement, en train de +ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp! +Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien +tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me +débarrasse de sa sale gueule. + +--Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce +soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire +comprendre... + +--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui +faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale +bête de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra +et te payer les prunes à Noël. + +--Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par +s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père +Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont +pas déjà fait; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je +te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire +dresser contravention pour courir les lièvres sans toi. + +--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous +ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi. + +--En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa +femme elle-même pût entendre; en tout cas, reprit-il, la main +posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé, +comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à +partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici +et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne +seront pas contents! + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse +by Louis Pergaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + +***** This file should be named 14397-8.txt or 14397-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14397/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14397-8.zip b/old/14397-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e10dd44 --- /dev/null +++ b/old/14397-8.zip diff --git a/old/14397-h.zip b/old/14397-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf74658 --- /dev/null +++ b/old/14397-h.zip diff --git a/old/14397-h/14397-h.htm b/old/14397-h/14397-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8d479d6 --- /dev/null +++ b/old/14397-h/14397-h.htm @@ -0,0 +1,9190 @@ +<?xml version="1.0" encoding="iso-8859-1"?> +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html lang="fr"> +<head> +<title>LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</title> +<style type="text/css"> +/* <![CDATA[ */ +body { font-family: Georgia, "New Century Schoolbook", Times, serif; + margin-left: 5ex; margin-right: 10ex; } +.booktitle { font-size: xx-large; text-align: center;} +.subtitle { font-size: x-large; text-align: center;} +.author { font-size: large; text-align: center;} +.publish { text-align: center;} +.right { text-align: right; } +.left { text-align: left; } +.justify { text-align: justify; } +.center { text-align: center; } +p.justify { text-indent: 3ex; } +img { display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; } +.toc { border-left: 1ex solid green; padding-left: 3ex; margin-left: +1ex; } +/* ]]> */ +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse + +Author: Louis Pergaud + +Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<p class="booktitle">LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE</p> +<p class="author">Louis Pergaud</p> +<p class="publish">Publication en 1913</p> +<p class="center"><img alt="" width="239" height="359" +src="img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg"/></p> +<p> </p> +<p> </p><h2>Table des matières</h2> +<ul class="toc"><li><a href="#toc_1"><strong>PREMIÈRE +PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_2"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_3"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_4"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_5"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_6"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_7"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_8"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_9"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_10"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li> +<li><a href="#toc_11"><strong>CHAPITRE X</strong></a></li> +<li><a href="#toc_12"><strong>CHAPITRE XI</strong></a></li></ul> +</li> +<li><a href="#toc_13"><strong>DEUXIÈME PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_14"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_15"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_16"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_17"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_18"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_19"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_20"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_21"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_22"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul> +</li> +<li><a href="#toc_23"><strong>TROISIÈME PARTIE</strong></a> +<ul><li><a href="#toc_24"><strong>CHAPITRE PREMIER</strong></a></li> +<li><a href="#toc_25"><strong>CHAPITRE II</strong></a></li> +<li><a href="#toc_26"><strong>CHAPITRE III</strong></a></li> +<li><a href="#toc_27"><strong>CHAPITRE IV</strong></a></li> +<li><a href="#toc_28"><strong>CHAPITRE V</strong></a></li> +<li><a href="#toc_29"><strong>CHAPITRE VI</strong></a></li> +<li><a href="#toc_30"><strong>CHAPITRE VII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_31"><strong>CHAPITRE VIII</strong></a></li> +<li><a href="#toc_32"><strong>CHAPITRE IX</strong></a></li></ul> +</li></ul> +<p class="center">Je dédie ce livre<br /> +à tous ceux qui aiment les chiens<br /> +et particulièrement<br /> +à mon excellent ami<br /> +PAUL LÉAUTAUD<br /> +ROMANCIER RARISSIME<br /> +CHRONIQUEUR SAVOUREUX<br /> +PROVIDENCE DES CHATS PERDUS<br /> +DES CHIENS ERRANTS<br /> +ET DES GEAIS BORGNES<br /> +BIEN CORDIALEMENT<br /> +L.P.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_1"></a><strong>PREMIÈRE +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_2"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le +braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le revers du coteau +dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses +contours, la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. +La nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision +d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, pour +vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante qui sortait +par les soupiraux du poêle et laissait flotter par toute la pièce un +grand mystère paisible et calme où les choses semblaient sommeiller.</p> +<p class="justify">Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses +charnières, la mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement ; une +lumière jaune, faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des +meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse +historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son +tic-tac régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût +seule :</p> +<p class="justify">— Huit heures ! grand Dieu ! et +il n'est pas là ! Le « goûilland »<a name="fr_1" +href="#ft_1"><sup>[1]</sup></a> !… Je gagerais qu'il s'est +saoulé ! Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur au petit +cochon !</p> +<p class="justify">Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant +les causes de ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses :</p> +<p class="justify">— S'il s'est mis à boire en arrivant +là-bas, avant d'avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable +de laper complètement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah ! +j'aurais bien dû aller avec lui ! Pourvu qu'il ne fasse pas +d'autres bêtises ! Un homme plein, ça fait n'importe quoi ! +S'il était battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramassé ! +Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon ? Avec ça qu'il est déjà +si bien vu depuis son dernier procès-verbal ! Je lui ai toujours +dit aussi qu'avec sa sacrée sale chasse, il arriverait bien un jour ou +l'autre à se faire foutre en prison et à nous mettre sur la paille. +Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il +avait bien juré que c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais +plus ! Oh ! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans +quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le +saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus +comme chat sur braise quand on lui aura « enseigné un +lièvre ». Dire que nous en avons été pour plus de cinquante francs +avec les frais ! Dix beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner +à ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des +pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu ! pourvu qu'il n'ait +pas bu les sous du cochon ! Si j'allais voir chez Philomen ? +Lui, était à la foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés ; +peut-être pourraient-ils me dire quelque chose.</p> +<p class="justify">Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que +si, d'aventure, Lisée rentrait durant son absence, il trouverait fort +mauvaise cette démarche, mènerait le « raffut », jurerait les +milliards de dieux et peut-être ferait de la casse, elle jugea plus +prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.</p> +<p class="justify">Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient comme +des yeux malades, lançant leurs rayons sur les ventres des buffets et +jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une marmite où +cuisait le lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre un +roulement semi-métallique, comme un appel infernal. La chatte, Mique, +s'étira sur son coussin au bout du canapé, fit un énorme dos bossu, +bâilla en ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches en +devant, s'étira du devant puis du derrière, et s'assit enfin, les yeux +mi-clos, la queue soigneusement ramenée devant ses pattes.</p> +<p class="justify">La Guélotte retira la soupière placée sur l'avance du +fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue +d'enfant. La colère grandissait et s'enflait en elle avec l'appréhension +et le doute.</p> +<p class="justify">— Grand goûilland ! grand +soulaud ! grand cochon ! monologuait-elle à mi-voix.</p> +<p class="justify">L'attente vaine l'énervait de plus en plus, lui +faisait oublier toute prudence, et, quitte à écoper d'une ou deux paires +de gifles, elle se préparait à accueillir le retour de son mari par une +bonne scène dans laquelle elle ne lui mâcherait pas ce qu'elle avait à +lui dire. Neuf heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille +de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à cache-cache +avec l'insaisissable présent, tandis qu'au-dessus du nombril de verre de +la caisse pansue, le profil impassible de Gambetta se découpait dans une +couronne de larges lettres : « Le cléricalisme, voilà +l'ennemi ! » Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon républicain, +avait mis ce portrait là, bien en évidence, pour faire enrager le curé +lorsque d'aventure ce vieux brave homme, avec qui il était d'ailleurs au +mieux, venait l'engager à ne pas négliger son salut, à accomplir ses +devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout le monde.</p> +<p class="justify">Les aiguilles tournaient ! Neuf heures et +demie ! Tous les foiriers étaient rentrés !</p> +<p class="justify">Pas de Lisée !</p> +<p class="justify">La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en +cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans la nuit +calme, aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se +déroulait désert entre les grands jalons des peupliers bruissants.</p> +<p class="justify">Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de +colère, poussa même, dans l'évidemment de mur qui servait de gâche, le +lourd verrou d'acier.</p> +<p class="justify">— Si tu t'amènes maintenant, tu poseras un +peu, grande charogne ! ragea-t-elle. Ça t'apprendra à arriver à +l'heure !</p> +<p class="justify">Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, +comme énervé lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant +entre le plafond et le plancher de la chambre haute, détournèrent la +Mique de sa rêverie et l'immobilisèrent un instant, les yeux ronds et +flamboyants, dans une attitude d'affût. Mais, reconnaissant ce bruit +familier et sachant par expérience que celles-là étaient, pour l'heure +du moins, hors de portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante +et son air de sphinx.</p> +<p class="justify">Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient +derrière le poêle.</p> +<p class="justify">— Il va faire du temps demain, pour sûr, +prophétisa la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou +de la bise ; chaque fois que nos « rattes » bougent, ça +ne manque jamais. Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas. +Jésus ! Qu'il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des maris +ivrognes. Pourvu tout de même qu'il ne lui soit pas arrivé +malheur ! S'il fallait encore le soigner !… aller au +médecin, au pharmacien, dépenser des sous !… Et s'il s'est +laissé enfiler un mauvais cochon, une « murie » qui ait +mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur des sales bêtes qui +ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent pas.</p> +<p class="justify">Un coup de poing dans la porte interrompit son +soliloque et la fit tressauter.</p> +<p class="justify">— Mon Dieu ! et moi qui ai mis le +verrou ! S'il entend quand je le retirerai, qu'est-ce qu'il va +dire, surtout s'il est saoul ? Je vais gueuler avant lui.</p> +<p class="justify">Elle ne fit qu'un saut jusqu'à l'entrée, tira +silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.</p> +<p class="justify">Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils +apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du départ, avait fait +charger sur leur voiture et, par la même occasion, venaient voir le +petit cochon que le patron devait ramener.</p> +<p class="justify">— Comment, Lisée n'est pas entrée ! +s'exclama l'homme.</p> +<p class="justify">— Non, répondit la Guélotte, très +inquiète ; mais où l'as-tu laissé là-bas à Rocfontaine ? Quand +l'avez-vous quitté ?</p> +<p class="justify">— Ma foi, reprit Philomen, si je ne me +trompe, je crois bien que c'était au café Terminus, oui, sûrement, nous +avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et on a un peu parlé de +la chasse, naturellement. Il a tué dix-neuf lièvres dans sa saison, ce +sacré Pépé, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah ! +on a beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans nous vanter, +on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne voulait pas +croire que Lisée ne chassait plus.</p> +<p class="justify">« — Si c'était pas toi qui me le dises, +là, en chair et en os, que t'as vendu ton fligot et ton vieux Taïaut, je +pourrais pas me le figurer.</p> +<p class="justify">« — Qu'est-ce que tu veux ! +s'excusait Lisée. J'étais pris ; les gendarmes et le brigadier +forestier Martet m'avaient à l'œil ; je me connais, j'aurais +pas pu me tenir et ils m'auraient sûrement repincé. Alors, tu vois le +tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à verser pour +conserver la « kisse » et la vieille à la maison qui râle que +je nous ficherais sur la paille. J'ai tout bazardé.</p> +<p class="justify">« — Sacré nom de Dieu : reprenait +Pépé, j'aurais jamais eu ce courage-là, moi ! c'est les lièvres de +Longeverne qui doivent rien rigoler !</p> +<p class="justify">« — Ah ! mon vieux, m'en reparle pas, +ça me fait trop mal au cœur.</p> +<p class="justify">« Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, +je les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de foire acheter +une mère brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux +heures je suis repassé à l'auberge pour charger le sac de sel que ton +homme y avait entreposé, mais on m'a dit que Lisée n'était plus là et +qu'il était allé chez quelqu'un avec Pépé. J'ai pensé que c'était pour +le cochon ; mais j'avais plus le temps d'attendre et on s'en est +revenu à Longeverne les deux, la vieille.</p> +<p class="justify">— Il n'était pas saoul, Lisée, quand tu +l'as quitté ? s'inquiéta la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Oh ! ça non ! j'en suis sûr. +Il n'était pas à jeun, bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais, +pour dire qu'il était saoul, non, on ne peut pas dire qu'il était +saoul !</p> +<p class="justify">— C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait +encore fait des bêtises.</p> +<p class="justify">— Quoi ! Quelles bêtises veux-tu +qu'il fasse ?</p> +<p class="justify">— Sait-on ? Les hommes +saouls !… Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans +doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une tasse de café ou une +goutte ?</p> +<p class="justify">— On prendra une petite larme, histoire de +trinquer.</p> +<p class="justify">La femme de Philomen s'assit sur le canapé, près de +la Mique qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait à califourchon +sur une chaise.</p> +<p class="justify">Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le +fourneau contre le dossier du siège, puis, extirpant de sa poche de +pantalon une vessie de cochon séchée et bordée de tresse noire contenant +son tabac, il bourra méthodiquement et avec le plus grand soin son +brûle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux allumettes de +contrebande, collées l'une à l'autre, les sépara, en frotta une contre +sa cuisse, et alluma, affirmant son profond mépris du fisc :</p> +<p class="justify">— Vive la régie de Vercel ! Si on +n'avait pas celles-là pour enflammer celles du gouvernement, on pourrait +bien se brosser pour avoir du feu.</p> +<p class="justify">Sa femme, durant ce temps, s'inquiétait de la façon +dont pondaient les poussines de la Guélotte et du nombre de petits +qu'avait fait sa grosse mère lapine.</p> +<p class="justify">Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe. +Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde +monotone, rien ne bougeait au dehors.</p> +<p class="justify">Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte, +excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.</p> +<p class="justify">Quand son culot, trois fois rallumé, s'éteignit +définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de dix heures +sonnèrent, et Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se +leva.</p> +<p class="justify">— Dix heures ! s'exclama-t-il. +Qu'est-ce que ce sacré Lisée peut bien foutre ? Allons, il est +temps d'aller au lit. Demain, la charrue nous attend : nous avons +une « planche » à lever et le travail ne se fait pas tout +seul ; mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton petit +cochon.</p> +<p class="justify">— Vous en verrez deux, répondit la +Guélotte en qui remontait la colère, le petit et le gros qui doit +ramener l'autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus cochon +des deux. Ah ! le goûilland, le salaud, sa sale bête !</p> +<p class="justify">Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, +elle entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives +violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer de +jour…</p> +<p class="justify">Une heure se traîna encore, puis une demie.</p> +<p class="justify">La Guélotte s'était couchée sur le canapé et avait +essayé de dormir, mais c'était bien impossible ; alors elle s'était +relevée, puis, de cinq minutes en cinq minutes, était allée écouter à la +porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de compte, +résignée et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en poussant +des monosyllabes qui en disaient long sur la façon dont elle se +préparait à accueillir le retour de son homme.</p> +<p class="justify">Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé +du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main, pour éclairer +l'entrée du maître.</p> +<p class="justify">Alors la porte s'ouvrit, et Lisée, magnifiquement +saoul, s'encadra dans le chambranle.</p> +<p class="justify">Il ne ramenait point de petit cochon, mais une +bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un fusil +Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main droite, il tenait une +cordelette au bout de laquelle un petit chien de trois à quatre mois +tirait de toutes ses forces vers les marmites.</p> +<p class="justify">— Ici, Miraut ! nom de Dieu ! +ici, sacrée petite rosse ! T'es pas pus pressé que moi ! +bégayait Lisée, la langue pâteuse.</p> +<p class="justify">— Et le petit cochon ?</p> +<p class="justify">— J'ai pas dégoté ce qui me fallait, mais +tu vois, j'ai retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus +longtemps, cette comédie ! Lisée qui ne chasse plus ! allons +donc !</p> +<p class="justify">La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme une +statue, fixait tour à tour son homme et le chien.</p> +<p class="justify">— Fais à manger à cette bête, commanda +Lisée ; tu vois bien qu'elle a faim !</p> +<p class="justify">— Et les sous ? décrocha enfin la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— Pisque j'te dis que j'ai racheté un +fusil et un chien !</p> +<p class="justify">— Oh ! mon Dieu ! mon +Dieu ! Doux Jésus, ayez pitié de nous ! râla la femme en se +tordant les bras. Misère de moi d'avoir un pareil ivrogne ! Nous +serons un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur la +paille !</p> +<p class="justify">— Assez ! assez ! nom de +Dieu ! ou je refous le camp ! menaça Lisée.</p> +<p class="justify">— Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras +cet hiver, puisque tu as déjà tout bu aujourd'hui les sous du +ménage ; qu'est-ce que je boirai, moi ?</p> +<p class="justify">— Tu te téteras, répliqua Lisée, +philosophe.</p> +<p class="justify">— Ah oui ! tu peux bien plaisanter, +grand voyou, grande gouape, grand saligaud ! Point de cochon, point +de lard ; point de jambon, point de saucisses. Tu mangeras ton pain +sec, grand mandrin !</p> +<p class="justify">Cette réception n'était pas tout à fait du goût de +Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et de ces +prophéties.</p> +<p class="justify">L'alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux +sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme cessât, et il le lui +fit bien comprendre dans une réplique acerbe et virulente dont le ton ne +laissait aucun doute sur la qualité des actes qui allaient suivre.</p> +<p class="justify">— Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec +mon pain ? continua-t-elle, gourmande.</p> +<p class="justify">— Tu mangeras de la m…, nom de +Dieu !… tonna-t-il.</p> +<p class="justify">La Guélotte se tut.</p> +<p class="justify">— Fais à manger à cette bête et +vivement !</p> +<p class="justify">— Sale « viôce »<a name="fr_2" +href="#ft_2"><sup>[2]</sup></a>, ragea la femme, en bousculant le +chien.</p> +<p class="justify">Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de +Lisée.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_3"></a><strong>CHAPITRE II</strong></h2> +<p class="justify">La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps +que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.</p> +<p class="justify">Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu'il eut mangé +une petite terrine de soupe trempée avec de l'eau de vaisselle, de la +relavure, comme disait la Guélotte, vint flairer de son mufle encore +épais les petits chats endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et +de ces deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n'avait aucune +raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à côté d'eux et +s'endormit.</p> +<p class="justify">La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant +qu'elle ne connaissait point encore, s'était levée sur ses quatre +pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense +intérêt ses évolutions par la pièce. Le geste de confiance qu'il eut en +s'étendant auprès des chatons lui fut sans doute sensible : elle +augura bien de sa jeunesse ; sa maternité généreuse pouvait +s'étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que les jeunes minets, ne +leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il était, elle +connaissait sa race, elle l'adopta.</p> +<p class="justify">Légère, elle sauta de son canapé et s'approcha du +trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha tour à tour Mitis +et Moute, ses enfants, puis à deux ou trois reprises, après l'avoir bien +flairé, elle lécha de même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se +réveilla point pour autant et continua de reposer en paix entre ses deux +frères adoptifs.</p> +<p class="justify">Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son +pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa géniture, elle +fila par les chatières pour sa chasse nocturne à l'écurie, à la grange +et dans les hangars de la maison.</p> +<p class="justify">Lisée mangea à même dans la soupière la potée de +soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un +chanteau de pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un +demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tête lourde, se +déshabilla puis se jeta sur le lit où, l'instant d'après, ronflant comme +un soufflet crevé, inaccessible au remords, il reposait du sommeil des +justes.</p> +<p class="justify">Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se +coucher seule dans le lit de la chambre haute.</p> +<p class="justify">Au réveil, la situation restait, naturellement, fort +tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne d'avoir agi +sans consulter sa femme ; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, +c'était évidemment osé, enfin ! … d'autant plus que rien ne +le pressait de se reprocurer un fusil et un chien ! oh ! +quoique ! … Et puis, zut ! il fallait tout de même, un +jour ou l'autre, qu'il retrouvât l'argent nécessaire à ce rachat +indispensable. Donc, un peu plus tôt ou un peu plus tard ! +…</p> +<p class="justify">Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se +sentait fautif.</p> +<p class="justify">La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.</p> +<p class="justify">Dès le premier coup de l'angélus, debout en même +temps que ses poules, elle descendit et entra dans la chambre du poêle +où Lisée, pour temporiser, fit semblant de dormir encore.</p> +<p class="justify">Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer +ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée fut bien +forcé d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air +digne et sévère pour en imposer à sa vieille.</p> +<p class="justify">L'autre s'aperçut de sa mine renfrognée. Recommencer +la scène de la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y +pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la main +leste ; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait +l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle dépassait +certaines limites qui n'avaient, hélas ! rien de fixe, de recevoir +une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups de pied au +derrière qui lui rappelleraient une fois de plus que braconnier comme +charbonnier est maître en sa baraque, que c'est le mari qui est fait +pour porter la culotte, et que l'homme, nom de Dieu ! c'est +l'homme ! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, à vrai dire, +prêtait quelque peu le flanc ou mieux le derrière à la critique, car, +durant la nuit, pris de besoins pressants, il s'était soulagé +abondamment et de toutes façons. Une borne odorante, et d'une taille +magnifique pour un tel animal, se dressait devant le pied du buffet, et +une superbe rigole, avec lacs, îlots et presqu'îles, s'allongeait du +même buffet jusqu'à la porte de la cuisine.</p> +<p class="justify">En contemplant ce désastre, toute la colère de la +Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur +et rancunier qui séait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au +chien qui avait fauté et à l'homme qui était le premier responsable dans +cette sale affaire :</p> +<p class="justify">— Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, +ta rosse, et comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt une +écurie ici ! Ce n'était pas assez de nous ôter le pain de la bouche +pour l'acheter, il faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par +la maison.</p> +<p class="justify">— Hein ! quoi ? fit Lisée, comme +arraché à de graves réflexions.</p> +<p class="justify">— C'est de ta viôce que je parle, ta sale +charogne de chien ; ah ! je m'en vas te le balayer, moi, tu +vas voir !</p> +<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable encore endormi, la +matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.</p> +<p class="justify">« Boui ! boui ! vouaou ! » +s'exclama plaintivement et en sautant de côté le petit chien, tandis que +ses deux camarades chats, subitement réveillés eux aussi, faisaient +leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en +montrant les dents, croyant que la patronne en voulait à toutes les +bêtes de la chambrée.</p> +<p class="justify">— Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une +mauvaise foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour sûr +qu'ils vont quitter la maison et nous serons dévorés par les +souris !</p> +<p class="justify">— Fous-moi la paix, nom de Dieu ! +répliqua Lisée, révolté d'une telle injustice et de tant de lâcheté, et +ne te venge pas sur une bête sans défense. S'il a pissé ici, c'est pas +de sa faute, c'est de la tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la +cuisine entr'ouverte, il serait allé à l'écurie ou à la remise ; il +ne peut pas passer par les chatières, lui. D'ailleurs, c'est une bête +propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer : +c'était sûrement pour qu'on lui ouvre …</p> +<p class="justify">— Alors pourquoi ne l'as-tu pas +fait ?</p> +<p class="justify">— Pourquoi ? pourquoi ? est-ce +que je me souvenais ? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu +n'en sais rien. Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et +menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais tâche que je t'y +reprenne à toucher à mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bête +gentille et douce qui a dormi toute la nuit à côté des chats sans qu'il +y ait eu entre eux la moindre histoire ! Et tu viens me dire que +c'est lui qui les a épouvantés, comme si ce n'était pas toi, espèce de +rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. Recommence que je te +dis ! recommence si tu as envie que je te +« bredouche ».</p> +<p class="justify">— Doux Jésus ! attesta la Guélotte, +être fichue à la porte de chez soi par un chien ! Cochon ! +marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d'une +fois !</p> +<p class="justify">Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient, sans +dire mot, de manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrés +cria sur le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les +jeunes chats qui jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé, +s'arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui mangeait des +épluchures derrière la chaise de son maître, dressa subitement son petit +mufle.</p> +<p class="justify">« Wrraou ! bou ! bou ! » +s'exclama-t-il d'un ton cependant encore timide et incertain.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que j'entends ? +interrogea Philomen, petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme +il l'avait promis, venait voir le cochon annoncé.</p> +<p class="justify">— Tiens, le voilà, le cochon, ragea la +Guélotte en désignant de l'œil son mari.</p> +<p class="justify">— T'as donc ramené un chien ? +questionna le chasseur, en tordant du pouce et de l'index sa forte +moustache blonde. Ben ! elle est bonne, celle-là. Il ne se gêne +pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien qu'il se sent chez +lui.</p> +<p class="justify">— Parbleu, elle est la maîtresse ici, +cette viôce-là, reprit la femme.</p> +<p class="justify">— On ne te demande pas la messe, à toi, +coupa Lisée. Viens ici, viens, mon petit Miraut !</p> +<p class="justify">— Sacrédié, mais c'est un tout beau ! +continua Philomen.</p> +<p class="justify">— Et intelligent, renchérit Lisée. Je +crois que ça fera un crâne chien ! C'est Pépé qui me l'a fait +avoir. Il vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure +porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu sais, un bon +corniau, un premier chien, un lanceur épatant.</p> +<p class="justify">— Quand les corniaux se mêlent d'être +bons, il n'y en a pas pour leur damer le pion.</p> +<p class="justify">— Viens faire voir ta gueugueule, mon +petit !</p> +<p class="justify">— oui, oui, une gueule noire, il est +robuste ; les dents sont bien plantées, l'oreille est double, +l'attache est nerveuse et il a l'os du crâne pointu, signe de race.</p> +<p class="justify">— Et regarde-moi ce fouet ! ajouta +Lisée ; hein, est-ce fin ! Ah ! oui, une belle bête.</p> +<p class="justify">— Une belle robe aussi, ma foi ! +blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c'est +rare !</p> +<p class="justify">— Et puis, il sera bon, tu sais, +sûrement ; ce sera le meilleur de la portée ! C'est la mère +elle-même qui l'a choisi ! Oui, quand la chienne a eu fait ses +petits, le gros, qui connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne +voulait lui laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la +cuisine pendant qu'il faisait transbahuter toute la petite famille sur +un sac dans la pièce voisine. Tu sais alors ce que font les +mères ?</p> +<p class="justify">— Je l'ai entendu dire.</p> +<p class="justify">— Quand elles retournent à leur niche et +qu'elles ne trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la +chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la retrouver.</p> +<p class="justify">— Si elles ont vite fait, à qui le +contes-tu ? Quand la Cybèle que j'avais avant ma Bellone avait +déballé et que je lui tuais tous ses petits, si je n'avais pas bien soin +de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les décrotter et +me les ramenait un à un à la niche, tous claqués comme de juste. Bien +mieux, ma vieille branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre +bas, elle nous avait suivis quand même. La marche, la course, l'ont +avancée tant et tellement qu'en plein lancer elle a été prise des +douleurs. Cette crâne bête a fait deux petits, les a cachés, a repris la +chasse derrière les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la +maison, elle est allée chercher ses deux chiots à l'endroit où elle les +avait déposés trois heures auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car +elle n'en pouvait ramener qu'un à la fois entre ses dents, pendu par la +peau du cou. L'un d'eux a péri, mais l'autre, faut croire qu'il était +costaud, a vécu et je l'ai élevé. C'est çui que j'ai donné au médecin de +Sancey, un bon suiveur.</p> +<p class="justify">— Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment +on reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de +préférence ?</p> +<p class="justify">— Oui, je me rappelle, attends +voir !</p> +<p class="justify">— Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai +dit qu'avait fait le gros, et les chiennes viennent les reprendre pour +les reporter à leur couche. C'est là, alors, qu'il faut se fier au flair +de ces braves bêtes. Elles voudraient bien emmener tous à la fois leurs +nourrissons, mais bernique ; là, c'est comme au trou pour +passer : chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lèchent, les +relèchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un après +l'autre, et puis elles se décident, et alors, mon ami, le premier +qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça sera le +meilleur en tout, le chien sans tares, au nez excellent, au corps râblé +et fin, à la patte solide, un maître chien, quoi. C'est Miraut que la +chienne a repris le premier dans le tas. Voilà ce qui m'a décidé +définitivement. Je savais bien, au fond que j'avais toujours le temps de +retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là ça n'arrive pas tous +les jours ; d'autant que le gros qui est un bon type et un vieux +copain à Pépé, un homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a +dit comme ça, quand je lui demandais combien qu'il en voulait :</p> +<p class="justify">« Allons, Lisée, tu veux rigoler, j'suis pas +marchand de chiens, moi ! Tu vendrais un chien, un jeune chien à un +chasseur qui en aurait « de besoin », toi ?</p> +<p class="justify">« — Jamais ! que j'ai répondu, mais, +la civilité…</p> +<p class="justify">« — Ta, ta, ta, tu paieras une bonne +bouteille et le premier lièvre qu'il te fera tuer, nous le boulotterons +ensemble, toi, Pépé et moi. C'est-y entendu ?</p> +<p class="justify">« — Vas-y ! que j'ai répliqué, et on +s'a serré la louche. Maintenant, que j'ai ajouté, voici cent sous pour +ta gosse, pour s'acheter ce qu'elle voudra, « pasque » je vois +bien que ça lui fera mal au cœur de quitter son petit toutou. Mais +elle peut être tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien +soigné ; mes chiens à moi, c'est des amis, et je verrais un cochon +qui touche à un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire +souffrir les bêtes, j'y casserais la gueule.</p> +<p class="justify">— Tu as foutrement raison, approuva +Philomen. Si j'avais connu le salaud qui, l'année passée, a fichu un +coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son coup de +fourche, moi, et avec usure.</p> +<p class="justify">— Éreinter une bête sans raisons, ou parce +qu'elle a lapé l'assiette d'un chat, ou gobé un œuf dans un nid, +c'est être trop brute ou trop lâche ! Si mon chien fait des +sottises, je suis solide pour les payer, j'ai jamais refusé de +rembourser les dégâts quand c'était prouvé, comme de juste. Mais, mes +bêtes c'est la même chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un +d'autre que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une +taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur ménage pas, +s'ils la méritent ; seulement nous autres, on sait ce qu'on fait +quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un mauvais +coup.</p> +<p class="justify">— Voilà ! Si on buvait une goutte, +proposa Lisée. J't'ai pas seulement remercié de m'avoir ramené mon sac +de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content ?</p> +<p class="justify">— Oui, bien content, et tu sais que je ne +l'ai pas payée trop cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle +et ses agneaux ; au printemps les moutons seront bons à vendre, ils +me repaieront plus que je n'ai donné pour les trois et j'aurai la mère +de bénéfice. Mais tu as racheté un fusil aussi, que je vois.</p> +<p class="justify">— J'ai racheté le « Faucheux <a +name="fr_3" href="#ft_3"><sup>[3]</sup></a> » du père Denis, il ne +peut plus chasser, lui ; c'est la vue qui baisse et les jambes qui +ne vont pas ; mais son flingot est presque neuf : les canons +sont solides, les batteries — écoute ! — sonnent comme +des clochettes d'argent et il est choqué du coup gauche, ça fait qu'on +peut tirer de loin.</p> +<p class="justify">— Tu l'as payé cher ?</p> +<p class="justify">— Trente francs ! c'est pour rien. +Quand je songe que j'ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à +Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps autour de sa +ferme… sûrement il ne valait pas çui-là. Tu vois bien que ma +femme n'avait pas de raisons pour gueuler comme une poule qui a les +pattes dans de l'eau chaude.</p> +<p class="justify">— Ah ! les femmes !</p> +<p class="justify">— À la tienne ! mon vieux.</p> +<p class="justify">— À la tienne !</p> +<p class="justify">— Miraut, petit salaud, quand tu auras +fini de resiller mes savates !</p> +<p class="justify">— Ah ! il n'a pas fini de t'en +bouffer des chaussettes et des croquenots et des tire-jus, tu veux +encore entendre plus d'une chanson de ce côté-là.</p> +<p class="justify">— Je suis là pour répondre un peu, et puis +ça lui apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens dessus +dessous. Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau, peut-être +qu'elle rangera le reste !</p> +<p class="justify">— Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, +fourrer son nez dans mon linge ! menaça la Guélotte.</p> +<p class="justify">Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il +siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux +gambader sur leurs pas.</p> +<p class="justify">— Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, +je vais te montrer ton domaine maintenant ; nous allons partir au +bois faire quelques fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous +remettre d'aplomb quand on a la grosse tête.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_4"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">— Crois-tu, confia la Guélotte à sa +voisine, la grande Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent +partis, crois-tu que mon grand ivrogne m'a encore ramené une viôce à la +maison !</p> +<p class="justify">— Y a bien pitié à toi ! concéda +l'autre qui n'aimait guère que ses poules.</p> +<p class="justify">— Si encore on avait le moyen ! Mais +nous avons déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus ! +Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! et il va rechasser, reprendre des +permis, des actions ; dépenser des sous à acheter de la poudre, du +plomb, des fournitures de toutes sortes, et se faire repincer quand la +chasse sera fermée, « pasque », j'le connais, ce grand +mandrin-là, il ne pourra pas se tenir de braconner.</p> +<p class="justify">La grande Phémie qui était vieille fille et, selon +toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balança +son goitre, tel un canard son jabot gonflé de pâtée, puis secouant sa +petite tête d'oiseau, émit cet aphorisme de laide que les événements ne +lui avaient sans nul doute jamais permis de vérifier +expérimentalement :</p> +<p class="justify">— Les hommes, c'est tous des +cochons !</p> +<p class="justify">Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et +émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes inspirées par +l'annonce du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.</p> +<p class="justify">— Les petits chiens, ça mord tout, ça +bouffe tout ! J'ai bien peur que ta sale murie ne s'en vienne rôder +autour de ma porte, épouvanter mes poules, les empêcher d'ouver<a +name="fr_4" href="#ft_4"><sup>[4]</sup></a>, les faire se sauver +ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque +fois qu'il passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous +les nids : il s'en paye des omelettes !</p> +<p class="justify">— Pourvu que le sien ne s'y mette +pas ! espéra la Guélotte qui voyait les nuages noirs s'accumuler +sur sa maison.</p> +<p class="justify">— Ah ! les jeunes chiens, tu sais, +renchérit la vieille, il faut faire bien attention à eux et ne pas les +manquer. Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de +trique, autrement c'est fichu ! Ah ! ton homme aurait bien +mieux fait de ne pas se saouler hier et de te ramener un petit +cochon.</p> +<p class="justify">— Las moi ! se lamenta la Guélotte, +accablée.</p> +<p class="justify">— Et s'il se met à les manger, les poules, +ou à saigner les lapins, ou à courser les moutons ? Le Cibeau du +maître d'école, celui qu'il a vendu à des messieurs de Besançon, lui en +a fait payer pour plus de cent francs dans une année. On a beau avoir +des sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les écritures de +la « mairerie », gn'a ben fallu qu'il s'en débarrasse de sa +sale rosse, sans quoi les gens allaient faire des pétitions et le +dénoncer tous les quinze jours jusqu'à ce qu'on lui foute son +changement.</p> +<p class="justify">La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces +histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée au noir encore +par la méchanceté de la Phémie la révoltaient contre ce qu'elle appelait +la bêtise et l'égoïsme de son homme.</p> +<p class="justify">— Pour son plaisir, rageait-elle, pour son +seul plaisir, dans quelle position va-t-il nous mettre ? Et dire +qu'il ne m'a même pas demandé avis ! J'suis donc la dernière des +dernières : ah ! la grande vache ! la grande +fripouille ! Mais ils n'ont pas fini, son sale Azor et lui, j'te +leur en foutrai des soupes claires et des pommes de terre cuites à +l'eau, et s'ils deviennent gras, ça ne sera pas de ma faute !</p> +<p class="justify">— Tu devrais tâcher de lui faire crever sa +rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile ! J'vais te +dire comment on s'y prend : tu n'auras qu'à lui donner une éponge +grillée dans du beurre ou dans du saindoux ; une fois frit, cela se +réduit à presque rien ; comme cela sent bon la graisse, ces +voraces-là te bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de +rien ; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine ; +au bout de quelque temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer +ni d'un côté ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales +goulus ! Et va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir +après celui qui a fait le coup !</p> +<p class="justify">La Guélotte réfléchissait.</p> +<p class="justify">Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent +pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans +danger, quoi qu'en dît la Phémie.</p> +<p class="justify">Lisée aimait ses chiens.</p> +<p class="justify">Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de +toutes sortes et de toutes couleurs : il en avait eu un — il +y a bien longtemps de ça — mangé du loup ; un autre décousu +par un sanglier, un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre +qu'il serrait de trop près : tous deux, le capucin le premier et le +chien immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice +et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter les +deux cadavres ; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au +tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu : perdu, tué, +volé ? Nul ne savait ! Lisée avait eu bien du chagrin chaque +fois qu'un tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur +quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux +compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de +piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger où l'herbe +poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.</p> +<p class="justify">Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux +que le jour où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, +empoisonné.</p> +<p class="justify">Ah ! oui ! ce n'était pas oublié ! +Maintenant encore, quand on évoquait la chose, ses veines du front se +tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés s'arrondissaient +comme des maillets, prêts à cogner.</p> +<p class="justify">Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné +son chien, il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête +aussi minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au +pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait réuni +un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui +tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche hypocrite qui n'osait +pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, différant +la vengeance jusqu'au moment où l'affaire serait presque oubliée et où +l'autre n'y penserait plus.</p> +<p class="justify">Et puis, un beau soir que son empoisonneur était +parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu +s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le +chasseur l'aborda carrément sur la route, se nomma : « C'est +moi Lisée ! » puis lui rappela les faits, lui fournit les +preuves, le traita d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement +souffleté, le colleta.</p> +<p class="justify">Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps +endigué, remontant du plus profond de son cœur, il avait +administré au chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces +volées de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, +cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant +d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.</p> +<p class="justify">Mais pas un chien n'avait péri depuis au +village : la leçon avait profité.</p> +<p class="justify">« Empoisonner Miraut ! » Lisée +n'aurait ni trêve, ni repos avant d'avoir découvert l'assassin. C'était +courir un trop gros risque, se vouer à une existence plus infernale +encore, car alors, nulle journée ne se passerait sans insultes, ni +gifles, ni coups de pied quelque part.</p> +<p class="justify">Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n'est +pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir devant vous se +tordre et se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les +boyaux et vous bourrer des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à +vous décrocher les foies.</p> +<p class="justify">Ah ! le vieux Finaud !</p> +<p class="justify">Il était rentré, plein comme un boudin, après une +tournée apparemment fructueuse dans le village. Même que ça ne sentait +pas la rose quand il se lâchait et on l'avait fourré tout de suite à +l'écurie où il passerait en paix sa nuit de digestion.</p> +<p class="justify">— Il s'est nourri, disait en riant +Lisée ; sûrement qu'il aura dû bouffer quelque mondure de vache<a +name="fr_5" href="#ft_5"><sup>[5]</sup></a> ou quelque ventraille de +mouton.</p> +<p class="justify">Mais le lendemain, quand le chasseur s'en était allé +à l'écurie pour délier les bêtes et les conduire à l'abreuvoir, ç'avait +été une autre histoire. Le chien qui souffrait déjà, mais se taisait +stoïquement, avait voulu aller à lui et, comme d'habitude, lui dire +bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il +avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le train de derrière +paralysé refusait déjà tout service, les jambes étaient raides.</p> +<p class="justify">Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait +hurlé un long coup de souffrance et de rage.</p> +<p class="justify">Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris +son chien dans ses bras, l'avait transporté dans la chambre du poêle et +déposé sur un coussin, auprès du feu. Là, il l'avait examiné, lui avait +ouvert la gueule, soulevé la paupière, regardé l'œil qui était +encore assez clair. Il avait vu tout de suite.</p> +<p class="justify">— Cré nom de Dieu ! Mon chien est +empoisonné ! Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du +lait !</p> +<p class="justify">Finaud avait difficilement avalé le lait, +contrepoison trop peu énergique, puis il était retombé dans son +abattement douloureux ; son poil se hérissait, ses yeux +s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre et +tremblait de froid.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon +Dieu de bon Dieu ? rageait Lisée ; si je le savais +seulement !</p> +<p class="justify">Et Philomen était venu.</p> +<p class="justify">— Faut le faire dégueuler ! avait-il +ordonné. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec +et j'en ai toujours à la maison.</p> +<p class="justify">Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son +vieux chien pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, +ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.</p> +<p class="justify">Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la +strychnine probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait +produit son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il +aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre immédiatement. Mais +le pouvait-on ? Il était probable que cela avait dû débuter par de +fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute +souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse étonné et +muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que +la bête hurlât par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de +raidissement étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares +et l'œil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé +tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son maître. +Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et les amis +qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut +avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces grosses mains +tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse +apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces écorces tannées et +dans ces cœurs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises +et que le chien, en se raidissant, se prit à hurler, leurs yeux +devinrent humides, brillants ; l'on sentait en eux de la douleur et +de la colère, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de +paraître bête, avala silencieusement une larme en mordant sa +moustache.</p> +<p class="justify">Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux +Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils +partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules voûtées +et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre laquelle rien ne les +avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé<a name="fr_6" +href="#ft_6"><sup>[6]</sup></a>, la tête dans les mains, pleurait +silencieusement son chien.</p> +<p class="justify">Ah ! que non ! La Guélotte ne voulait plus +de ces scènes-là chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut +des sous, surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était +simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, ses deux +ennemis : son mari et le chien ; les faire souffrir l'un par +l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, mettre Lisée +en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait +sûrement le dressage pour exaspérer son homme, le dégoûter de sa rosse +et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout +profit pour le ménage.</p> +<p class="justify">Oh ! elle trouverait bien ! D'abord, elle +allait dorénavant laisser les ordures en place : le patron les +enlèverait lui-même si ça lui disait ; quant à la soupe, elle +serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avisât de toucher au +linge, aux chaussures ou aux vêtements ; qu'il s'avisât de courir +après les poules et de « coucouter » les œufs ! Le +manche à balai était là, peut-être, et le fouet aussi, et son homme +n'aurait rien à dire là contre, c'était du dressage, quoi ! on ne +peut pas se laisser dévorer par une bête ! Et au besoin elle +jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien. +Lesquels ? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait +certainement.</p> +<p class="justify">Ah ! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage +enfin et qu'il disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur +d'une saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes ; il en entendrait +des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, +comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère ! Il +aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et +il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rongé +à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et ses pantalons, et son +fourbi, et il irait se faire raccommoder ça où il voudrait, chez le cher +ami qui lui avait déniché son animal. Ah ! on verrait bien qui +est-ce qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c'est qui +parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de Pépé ou à ce +propre à rien de gros de Rocfontaine.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_5"></a><strong>CHAPITRE IV</strong></h2> +<p class="justify">Lisée n'eut pas besoin de réitérer son invitation à +la promenade. Dès qu'il eut vu son maître se diriger vers la porte, +Miraut, avant lui, s'y précipita, et avec un tel enthousiasme qu'il +s'empâtura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire piquer une +tête en avant, à la grande joie de la Guélotte, qui ricana :</p> +<p class="justify">— S'il pouvait seulement lui faire +ramasser une bonne bûche et lui cabosser le nez comme je +voudrais !…</p> +<p class="justify">Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant +d'entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui, peut-être +simplement pour faire rager sa femme et lui prouver que son affection +n'était point amoindrie, se mit à lui parler avec une sorte de +zézaiement maternel :</p> +<p class="justify">— Que n'est-i content ce petit ciencien de +sortir avec son papa Lisée ?</p> +<p class="justify">— Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant +le nez.</p> +<p class="justify">— Qu'on va-t'i serser des +yèvres ?</p> +<p class="justify">— Bou ! hou ! reprenait le petit +chien.</p> +<p class="justify">— Grand idiot ! ricanait la femme +tandis qu'ils gagnaient la porte tous deux, l'un gambadant, la gorge +pleine d'abois joyeux, l'autre riant silencieusement dans sa barbe de +bouc.</p> +<p class="justify">Miraut avait compris le sens général des paroles de +Lisée. Il savait qu'on allait sortir et courir et jouer ; la +direction de la porte prise par son maître lui confirmait d'ailleurs +cette merveilleuse promesse.</p> +<p class="justify">Il est deux séries de mots que les jeunes chiens +saisissent extrêmement vite : ceux qui servent à les appeler à la +pâtée, ceux qui les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots +correspondent à la satisfaction des deux grands besoins primordiaux des +jeunes bêtes domestiquées : la nourriture et le mouvement. Tous +leurs instincts sont donc perpétuellement tendus vers l'accomplissement +des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard, avec d'autres +besoins, naissent d'autres aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva +à ouvrir toutes portes non verrouillées, mais il se refusa obstinément à +apprendre à les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-être +grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à reconnaître, parmi le +bafouillage humain, les syllabes magiques qui présagent la venue de la +gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.</p> +<p class="justify">Lisée n'en fut pas moins attendri de cette marque +d'intelligence qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son +chien les plus belles espérances.</p> +<p class="justify">Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre +du village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie +principale, de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays +qu'il allait habiter.</p> +<p class="justify">Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas +marcher tout seul.</p> +<p class="justify">Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité +dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être qu'elles +n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands +fracas, tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, +piaillait des roc-cô-dê ! menaçants et furieux, tout en se +retirant, lui aussi, avec prudence.</p> +<p class="justify">Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui +l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait +peut-être transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, +lorsqu'un mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui :</p> +<p class="justify">— Ici ! Veux-tu bien !… +petit polisson ! Faut laisser les poules tranquilles ! Allons, +viens ici !</p> +<p class="justify">Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, +quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de +Lisée, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.</p> +<p class="justify">Un petit bâton sollicita son attention : il s'en +saisit et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement +jusqu'à la première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans +hésiter.</p> +<p class="justify">— Sale ! petit sale ! veux-tu +bien lâcher ça ! gronda Lisée.</p> +<p class="justify">Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son +maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon +et allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, +roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.</p> +<p class="justify">— Allons, viens-tu ? reprit son +maître.</p> +<p class="justify">Mais Miraut ne bougeait pas.</p> +<p class="justify">— Viendras-tu donc, traînard ! +accentua Lisée.</p> +<p class="justify">Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, +sans plus remuer qu'une souche, semblait médusé là, par quelque +effrayant spectacle.</p> +<p class="justify">— Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc ? +interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers +laquelle Miraut regardait toujours. — Ah ! c'est toi, ma +vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bêbê ! Ah ! +on ne le connaît pas encore, çui-là ! Allons, viens voir, viens, +j'vas te présenter.</p> +<p class="justify">La chienne, en découvrant deux rangées superbes de +crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, +frétillant du fouet et tortillant du derrière.</p> +<p class="justify">C'était la chienne de l'ami Philomen : elle +avait souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son +maître et s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.</p> +<p class="justify">Lisée flatta la bête et appela Mimi.</p> +<p class="justify">En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la +fois du plaisir et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.</p> +<p class="justify">Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une +brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa +hauteur.</p> +<p class="justify">— Allons ! allons ! calma Lisée +d'une voix conciliante, allons ! tu vois bien que c'est un +petit ; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est +un gosse et que vous allez faire une paire d'amis.</p> +<p class="justify">Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, +elle, toujours digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur +toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, +ce qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se +promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre pour y +reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner +le sexe.</p> +<p class="justify">Quand elle fut bien convaincue par deux inspections +complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui +indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient abolies. Et +elle se laissa complaisamment lécher la gueule par Miraut, qui flattait +en elle une puissance redoutable.</p> +<p class="justify">— Allons, c'est très bien, conclut Lisée +en lui donnant une petite tape d'amitié sur la tête ; vous voilà +copains comme cochons, à présent.</p> +<p class="justify">Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa +flânerie par les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute +autre pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.</p> +<p class="justify">On continua la traversée. Mais pas un azor du +village, du roquet de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, +n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire +connaissance.</p> +<p class="justify">On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise +dans l'œil et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et +rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des +stations sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins +et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes +ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la +dernière, qui se trouva être un peu tendue.</p> +<p class="justify">Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille +fille hargneuse qui avait façonné son chien à son image, accueillit le +passage de Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse +d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des autres +camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut, +l'œil clair, la queue frétillante pour une salutation cordiale, +l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment troussées, se +précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être de prendre sur +celui-là, plus faible, sa revanche des injures et des mépris dont +l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indigènes chiens de +Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient +sentir ce casanier puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.</p> +<p class="justify">Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul +doute, écopé d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième +fois de la journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la +généalogie de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, +quand la Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé +sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, se +trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi traître +que peu chevaleresque du roquet.</p> +<p class="justify">Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes +à l'attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de +Souris, le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour +l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça vigoureusement le +derrière.</p> +<p class="justify">L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, +décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait +toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, +surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si +inattendue.</p> +<p class="justify">Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa +protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son +derrière, l'œil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet +frémissant.</p> +<p class="justify">— Hein ! tu vois, constata +Lisée ; elle sent déjà que ce sera un crâne chien, un bon camarade, +et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le défend comme si +elle était sa mère.</p> +<p class="justify">— Si ton chien était aussi bien une +chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre +elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles +s'accordent parfaitement.</p> +<p class="justify">— Sauf quand il y a une chienne en folie +dans le pays.</p> +<p class="justify">— Oh ! dans ce cas-là, reprit le +cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore +ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est +passé, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées +morues de rien du tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, +et pas même bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir +de ce qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.</p> +<p class="justify">— Pourtant, insista Lisée, il y a des +chiens chez qui ça dure : ainsi le Turc du Vernois et le Samson de +Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la +pile.</p> +<p class="justify">— Ça ne m'étonne pas : ce sont les +plus forts du pays. Dès qu'une femelle s'échauffe, ils sont là et, comme +les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux +que ça se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore +oubliée, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la +chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.</p> +<p class="justify">— La chiennerie, quand ça veut, c'est +presque aussi cochon que l'humanité, affirma Lisée en manière de +conclusion.</p> +<p class="justify">Et il sortit du village et prit à travers champs le +sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, +s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le +regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant qu'il ne la +renvoyât à la maison.</p> +<p class="justify">Comme on était encore dans le temps de la chasse et +que les travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour +l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'après +tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça commencerait son +dressage.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les +taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de +son maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.</p> +<p class="justify">Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant +à la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la +bonne bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse +se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à +autre.</p> +<p class="justify">Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait +point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le +jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais il +n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête aussi +rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se retourna +pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas de +charge ; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les +yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.</p> +<p class="justify">Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant +plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des +deux côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa +colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.</p> +<p class="justify">— Viens ici, viens ! petit +imbécile !</p> +<p class="justify">Un dernier coup d'œil à la chienne qui gagnait +la lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur +à l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, Miraut +revint lécher la main pendante du patron.</p> +<p class="justify">On arriva à la coupe.</p> +<p class="justify">Le petit chien, marchant dans les foulées de son +maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en +hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le +transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque +douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut +attendit, pensant qu'on allait jouer ; mais dès qu'il vit que le +maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre, +les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après +l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises +il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne +prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun +résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les +champs.</p> +<p class="justify">Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment +louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en +attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et +l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des +explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa +juvénile ardeur.</p> +<p class="justify">De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et +mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de +profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert, +il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée +fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée +pour en attaquer une nouvelle.</p> +<p class="justify">Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout +joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent +la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et +veulent déterrer les taupes ; plus tard, quand ils sont de bonne +race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le +chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son +compagnon :</p> +<p class="justify">— Allez ! attrape-le, le +« boussot » <a name="fr_7" +href="#ft_7"><sup>[7]</sup></a> !</p> +<p class="justify">— Comment, tu ne l'as pas +encore ?</p> +<p class="justify">— Oh ! oh ! tu lances déjà, mon +gaillard, y a du bon, alors, y a du pied !</p> +<p class="justify">Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut +la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de +ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le +bois.</p> +<p class="justify">Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la +blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite +jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la +terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit +du sommeil de l'innocence.</p> +<p class="justify">— Sacré petit voyou, s'écria Lisée en +venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est +déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle +t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.</p> +<p class="justify">Et, tout attendri par cette évocation et aussi par +cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et +l'emmena vers la maison.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_6"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à +se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se +trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou +blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans +son derrière de chien.</p> +<p class="justify">Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait +jamais battu auparavant.</p> +<p class="justify">Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait +apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard +et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime +reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que +possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège +dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point +désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant +l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se +rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle +dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait +traîtreusement les côtes à coups de sabots.</p> +<p class="justify">La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte +quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que +lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le +moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, +ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait +continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le +coussin, sous le poêle.</p> +<p class="justify">Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de +faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, +poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises +et le canapé en lançant des vrraou et des pfff… aussi inoffensifs +que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils +s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune +chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons +amis qu'ils étaient.</p> +<p class="justify">Mique aimait autant Miraut que ses petits ; +peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des +jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.</p> +<p class="justify">Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les +puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. +Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou +les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement +la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, +l'avertissait en le priant de cesser.</p> +<p class="justify">D'autres fois il la tirait violemment par la queue, +ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la +secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût +certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue +et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se +serait permis à son égard de semblables fantaisies.</p> +<p class="justify">Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la +maman pour l'enfant terrible qui a bon cœur et qui sera fort, et +elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.</p> +<p class="justify">— Il veut casser les reins à ma chatte, +hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son +cœur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer +les yeux en tendant les pattes en avant.</p> +<p class="justify">Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec +vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le +laisser-faire de la chatte :</p> +<p class="justify">— Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui +faisait rien ! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la +maison, une si bonne ratière ! Elle partira dans les champs, comme +çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la +vermine dehors et en crèvera « pasqu'il » y aura un salaud de +chien à la maison. Ah ! mais non ! tu sais, pas de ça. Tu as +amené un chien, c'est bon ; il est là, qu'il y reste, mais moi je +veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie +tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra +chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est +là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se +balader si ça lui chante.</p> +<p class="justify">Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand +il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la +grande remise, près de l'écurie des vaches.</p> +<p class="justify">Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner +un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour +la première fois les avantages de la claustration.</p> +<p class="justify">Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la +remise le petit chien ; la manière forte convenait à son +tempérament ; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle +interpella violemment Miraut :</p> +<p class="justify">— Allez, charogne ! à la paille. +Vite !</p> +<p class="justify">Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, +n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau, +auprès de ses amis les chats.</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu vas obéir, sale +bête ? continua-t-elle.</p> +<p class="justify">Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes +ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.</p> +<p class="justify">— Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie +rosse : pas moyen de le faire obéir ! Ah ! tu as fait une +belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il +t'écoutera jamais à la chasse !</p> +<p class="justify">— Les bêtes, c'est comme les gens, riposta +Lisée ; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, +sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, +comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de +bon. Toujours aussi chameau ! …</p> +<p class="justify">— C'est ça, recommence ! C'est moi +maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.</p> +<p class="justify">— Il n'écoute rien ? tu vas +voir ! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement +Lisée.</p> +<p class="justify">Lentement, ayant bien compris que le patron prenait +sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé +sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, +s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.</p> +<p class="justify">— Viens, mon beau, viens avec moi, viens, +continua Lisée ; tu sais bien que je ne veux pas te battre, +moi ; allons nous coucher.</p> +<p class="justify">Et, tenant son chien par le collier, le caressant, +tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la +queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.</p> +<p class="justify">Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent +une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, +toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.</p> +<p class="justify">— La belle paire ricana-t-elle. Ah ! +je suis bien montée.</p> +<p class="justify">— Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua +le chasseur.</p> +<p class="justify">Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille +qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher ; +puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le +quitter.</p> +<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui +s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il +voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une +nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.</p> +<p class="justify">Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de +tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des +yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier +de l'emmener.</p> +<p class="justify">— Reste ! commanda assez +énergiquement Lisée.</p> +<p class="justify">Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait +de trop sec, il ajouta, persuasif :</p> +<p class="justify">— Couche-toi, mon petit, voyons !</p> +<p class="justify">Miraut, n'entendant que le ton amical de cette +suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur +sa décision, se précipita de nouveau pour sortir ; mais Lisée se +hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande +pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en +désespéré.</p> +<p class="justify">— Tu l'entends, reprit la femme, il fait +un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.</p> +<p class="justify">— Je te défends d'aller le toucher, +ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout +seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait +pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, +ça lui fera la voix.</p> +<p class="justify">Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte +close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De +temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était +peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le +délivrer.</p> +<p class="justify">Mais quand il entendit le martèlement des souliers de +Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour +tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il +sauta contre la porte qu'il mordit de tout son cœur et essaya même +d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.</p> +<p class="justify">Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent +évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des +inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt +de rancune farouche ; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte +de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna +sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse +et finalement se coucha en rond et s'endormit.</p> +<p class="justify">Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, +seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui +s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que +peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.</p> +<p class="justify">Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la +maison que le bruit des sabots de la patronne.</p> +<p class="justify">Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, +qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et +se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.</p> +<p class="justify">Il ne s'amusa point à regarder les murs : bien +que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à +faire de ce côté ; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à +la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette +matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à +bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes +chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui +semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à +l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de +toutes ses pattes pour la faire ouvrir.</p> +<p class="justify">Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne +bougea ; il gratta alors, rien ne changea ; il mordit ensuite +et ses dents s'enfoncèrent ; lorsqu'il les retira, la porte resta +close.</p> +<p class="justify">Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte +qui menaçait :</p> +<p class="justify">— Ah ! sale charogne, tu ne veux pas +te coucher, attends un peu !</p> +<p class="justify">Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande +s'ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la +main.</p> +<p class="justify">Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite +et s'était caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors +d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment +l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.</p> +<p class="justify">Il était imprudent de s'aventurer dans cette +direction : Miraut se tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes +efforts, mais rien ne fit céder les lourds battants de chêne, armés de +clous.</p> +<p class="justify">Et pourtant, peu de chose séparait le chien de +dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de son +reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant +cococo !… cocodê ! et le coq qui battait des ailes, +faraud.</p> +<p class="justify">Être si près du but et ne rien pouvoir ! Un +jappement de rage lui échappa.</p> +<p class="justify">Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre +de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit +qu'à se meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint +se rasseoir sur sa paille.</p> +<p class="justify">Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se +dépenser, de se répandre, le tenaillaient ; il était nécessaire +qu'il courût, qu'il portât quelque chose à sa gueule.</p> +<p class="justify">Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se +promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la pièce.</p> +<p class="justify">Un morceau de bois le sollicita : il le mordit, +le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille ; il trouva ensuite +un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua +avec frénésie ; puis il renversa divers paniers, sauta sur une +table boiteuse, et, la fièvre de la recherche et de la découverte +l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit +des bonds de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula +d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que +las, éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni +remords, du sommeil du juste, parmi sa paille… fraîche au milieu +d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa +joie.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_7"></a><strong>CHAPITRE VI</strong></h2> +<p class="justify">— Faut aller chercher le chien pour lui +faire manger sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.</p> +<p class="justify">— Tu peux bien aller le quérir toi-même, +ta rosse ! répliqua la femme.</p> +<p class="justify">— Toujours aussi fainéante ! riposta +de nouveau Lisée pour la piquer au vif.</p> +<p class="justify">Blessée en effet, la Guélotte se redressa +furibonde :</p> +<p class="justify">— Fainéante, moi ! tu devrais bien +avoir honte, grand vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme +ça ! mais tout ce matin je n'ai pas arrêté une minute de +travailler.</p> +<p class="justify">— De la langue, compléta le chasseur.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! j'y vais lui ouvrir à ta +charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et +que moi je ne suis plus rien que vot' domestique à tous les deux.</p> +<p class="justify">Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant +avec la remise.</p> +<p class="justify">Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux +écoutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.</p> +<p class="justify">Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les +bras au ciel, prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à +témoin :</p> +<p class="justify">— Jésus ! Marie ! Joseph ! +Si c'est permis ! Mais venez voir ce cochon-là, quel ménage il m'a +fait ! s'il est possible d'imaginer ! Oh ! mon Dieu, doux +Jésus ! qu'est-ce qu'on veut devenir ?</p> +<p class="justify">Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant +que Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se +demandant avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien +avait bien pu se rendre encore coupable.</p> +<p class="justify">Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les +yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la +porte, craignant fort la raclée.</p> +<p class="justify">Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt +éclata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et +lui découvrait les chicots.</p> +<p class="justify">— Ah ben ! bon Dieu ! celle-là, +elle est bonne ! Quel sacré commerce a-t-il fait ? Comment +diable a-t-il bien pu s'y prendre ?</p> +<p class="justify">La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. +Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait +rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux fond de +culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris de peaux de +lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux +antiques balais, des paniers percés, un sac qui ne l'était pas moins, +une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille, +très vieille puisque c'était celle dont Lisée se servait quand il +faisait son service militaire.</p> +<p class="justify">— Ben ! m'est avis qu'il n'a pas +perdu son temps, lui non plus.</p> +<p class="justify">— Murie ! charogne, canaille ! +chameau ! rageait la Guélotte. Oh ! mes peaux de lapins ! +mes trois peaux de lapins ! Il les a déchirées et bouffées, le +cochon ! trois peaux de lapins qui valaient bien six +sous !</p> +<p class="justify">— Où étaient-elles ? questionna +Lisée.</p> +<p class="justify">— Elles étaient pendues à une solive du +plafond.</p> +<p class="justify">— Faut pas essayer de me monter le +coup !</p> +<p class="justify">— Je te dis que si ! Je te jure que +si ! Tiens, regarde à ces clous, il en reste encore des morceaux, +la déchirure est toute fraîche.</p> +<p class="justify">Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait +décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. +Comment avait-il bien pu s'y prendre ? Il est vrai qu'elles +pendaient un peu. Mais, tout de même…</p> +<p class="justify">Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec +sa queue.</p> +<p class="justify">À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il +avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son +élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au +passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa chute.</p> +<p class="justify">Combien de fois avait-il dû essayer avant de +réussir !</p> +<p class="justify">Mystère ! mais les peaux de lapins l'avaient, à +coup sûr, rudement tenté.</p> +<p class="justify">— Il aimera le poil, conclut le chasseur. +Gare aux lièvres ! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que +jeunesse se passe !</p> +<p class="justify">— Et mes peaux de lapins ? glapit la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— Tes peaux de lapins, tes peaux de +lapins !… M… pour tes peaux de lapins ! Une +autre fois tu les iras suspendre à la panne faîtière de la grange : +il n'ira probablement pas les y décrocher.</p> +<p class="justify">La femme se tut ; toutefois, lorsque Miraut +passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins +un solide coup de sabot dans les côtes.</p> +<p class="justify">Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, +elle ajouta :</p> +<p class="justify">— Il y restera dans sa saleté avec ses +cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera : ce n'est +pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.</p> +<p class="justify">— C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un +ton conciliant.</p> +<p class="justify">Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à +qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros +mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de +mal et se mettre enfin debout.</p> +<p class="justify">Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle +fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau +chaude était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour +de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, les +couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il « allure », ce +goinfre-là ? ronchonna la Guélotte, il n'est donc jamais +content ?</p> +<p class="justify">Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les +petits mots d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement +poser son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait +le genou en ayant l'air de dire : « Hé ! ne m'oublie +pas ! »</p> +<p class="justify">Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le +braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se +frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, +il se remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, +s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.</p> +<p class="justify">On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, +étonné qu'il eût été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la +table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les +yeux mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier +qu'il mastiquait consciencieusement.</p> +<p class="justify">Elle jeta un cri de rage et se précipita sur +lui :</p> +<p class="justify">— Miséricorde ! Mes souliers du +dimanche ! râla-t-elle.</p> +<p class="justify">La moitié de l'empeigne était percée comme une +écumoire et de petits morceaux manquaient.</p> +<p class="justify">— C'est les dents qui le tracassent, +essaya de dire Lisée pour l'excuser.</p> +<p class="justify">Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme +s'était armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il +s'était réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer +sa conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se +traduisait par un débit chez le cordonnier.</p> +<p class="justify">À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre +les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura +entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas fichu +à la porte séance tenante.</p> +<p class="justify">Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui +demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, +elle en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme +punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la remise.</p> +<p class="justify">Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui +se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les +portes.</p> +<p class="justify">De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, +mû par son farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et +minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.</p> +<p class="justify">La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la +porte de communication, une chatière avec battant refermant le trou +avait été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, +selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête ou +l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle elle se +glissait.</p> +<p class="justify">Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien +que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que +Miraut, explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son +nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, +laissant entrevoir un coin de l'écurie.</p> +<p class="justify">Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, +partant plein d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette +et engagea la tête dans le trou : son émotion grandit, mais le +battant qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le +gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de toutes ses +forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que par une méchante +ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup +rouler sur son derrière. Il en fut légèrement estomaqué, mais ne +s'arrêta pas longtemps à chercher les causes de cette catastrophe, +l'ouverture libre le sollicitant trop vivement.</p> +<p class="justify">Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le +long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le +regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et +toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les +émanations puissantes l'intriguèrent extrêmement.</p> +<p class="justify">Ah ! passer par ce trou !</p> +<p class="justify">Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du +poitrail, mais il ne put aller plus loin.</p> +<p class="justify">Cependant, la tentation était trop forte ; il +passerait. Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à +briser afin d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, +s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah ! quelles +odeurs ! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums +composites : fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de +volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au fond, +dans cette prison à claire-voie ?</p> +<p class="justify">Oh ! oh ! Ceci sentait meilleur encore que +tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de +leurs yeux ronds à reflets rouges.</p> +<p class="justify">Prudemment, il avança le nez contre le treillis, +étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres +bizarres qu'il ne connaissait point.</p> +<p class="justify">Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen +prolongé, frappa violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela +claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en +arrière, alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, +surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un coup de +pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un aboi sonore. +Alors les lapins, épouvantés également, se mirent tous en chœur +et, comme s'ils eussent été pris d'une subite folie, à sauter dans la +cage, et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer et se +mordre en poussant des piaillements suraigus.</p> +<p class="justify">Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, +Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin +dont il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, +selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à +peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, +royalement heureux, l'œil brillant, arrondi, salivant de joie, +prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se +reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et volter les +lapins comme une bande de fous, tandis que les bœufs regardaient +tout cela en meuglant.</p> +<p class="justify">Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent +du perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se +fourrer ; le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des +roc-co-co, co-co-dê ! furibards, et Miraut, qui ne savait plus +auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons +camarades, voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et +ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement trois +lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière dans +l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup de mâchoire +qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir +se relever, tandis que toutes les autres bêtes de l'écurie, chacune en +son langage, criaient à qui mieux mieux.</p> +<p class="justify">Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui +se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par +la remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, +Miraut, l'œil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, +frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés tournaient et +retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la géline +mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques +gloussements d'agonie.</p> +<p class="justify">Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, +qu'il avait mal agi ? Nul ne sait ; en tout cas, il saisit +certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se +faufiler entre les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en +vain.</p> +<p class="justify">La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le +collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, +tapait sur la bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux +mains, à grands coups de pied ensuite.</p> +<p class="justify">Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le +coupable à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte +des dégâts.</p> +<p class="justify">Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, +ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de +glousser et de piauler, gisait raide sur les pavés.</p> +<p class="justify">— T'auras bien de la chance si tes petits +lapins ne crèvent pas, conclut la Phémie ; pour quant aux poules, +c'est la première, mais ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont +goûté…</p> +<p class="justify">— Mon Dieu, mon Dieu ! se lamentait +la Guélotte, ma meilleure « ouveuse »<a name="fr_8" +href="#ft_8"><sup>[8]</sup></a> !</p> +<p class="justify">— Écoute, conseillait l'autre, puisque ton +soulaud de mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je +t'ai dit : donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée +et personne ne saura rien.</p> +<p class="justify">— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, +convint la paysanne ; je vais lui en griller une tout de suite.</p> +<p class="justify">Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par +les pattes.</p> +<p class="justify">La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur +le feu ; mais au moment où elle jetait le beurre dedans pour le +faire chauffer, Lisée rentra inopinément.</p> +<p class="justify">— Tiens, tiens, tiens ! +s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas +là, on se soigne. Ça ne m'étonne plus que tu te portes bien ! +Qu'est-ce que vous êtes encore en train de fricoter vous deux ?</p> +<p class="justify">— Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, +répliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de +mes lapins.</p> +<p class="justify">— Dis-moi un peu ce que tu allais faire +cuire ! Il me semble que ça ne t'empêche pas de te soigner, sacrée +gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah ! fichtre +non ! tout pour la gueule ! Eh bien, répondras-tu ? Tu +dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu +voulais manger avec ton pain. En voilà de la pitance ! — Et +toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, tu vas me faire le +plaisir de foutre ton camp ; je commence à en avoir assez de tes +histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique.</p> +<p class="justify">Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, +marmonnant en lui-même :</p> +<p class="justify">— Si on la laissait sortir aussi, cette +bête, elle ne ferait pas de sottises !</p> +<p class="justify">La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu +avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence ; +puis, craignant que son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha +l'éponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux +travaux du ménage.</p> +<p class="justify">Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la +remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du +poêle. Pour elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle +tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre haute +que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se fut +assurée qu'il dormait profondément.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_8"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, +le lendemain matin.</p> +<p class="justify">Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un +tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller +faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses +sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.</p> +<p class="justify">Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le +pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le +retira vivement, sentant le mouillé et le froid.</p> +<p class="justify">Il se pencha : un liquide jaunâtre, verdâtre +emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, +flaira…</p> +<p class="justify">Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, +l'interpella :</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu as +au moins cassé ton sabot ?</p> +<p class="justify">— Non, répondit Lisée, mais il y a de +l'eau dedans. Comment que ça se fait ?</p> +<p class="justify">— De l'eau dedans ! Qu'est-ce que tu +chantes ? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes +sabots ? Il ne pleut pas ici ; tu es encore saoul !</p> +<p class="justify">Elle s'approcha, puis s'exclama :</p> +<p class="justify">— Ah grand serin ! ah ! c'est au +moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbécile, c'est de la +pisse ! C'est sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura +arrosés, tes sabots. C'est au moins une pièce bien mise et voilà la +première fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement +recommencer tous les jours !</p> +<p class="justify">Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait +à examiner le liquide.</p> +<p class="justify">— Trempe ton doigt et tu goûteras, +continua la Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus, +après.</p> +<p class="justify">— Savoir, reprit Lisée jouant +l'incrédulité, si c'est le chien ou les chats ; un chien, ça pisse +davantage.</p> +<p class="justify">— Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis +assez, dis-lui de repiquer un coup.</p> +<p class="justify">Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de +raconter l'histoire à tout le village.</p> +<p class="justify">— Miraut ! appela Lisée, presque +convaincu, viens ici !</p> +<p class="justify">Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.</p> +<p class="justify">Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le +saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et +renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la +voix d'un air courroucé :</p> +<p class="justify">— Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu +as fait là ! hein ? Que je t'y reprenne ! acheva-t-il en +levant la main et en le menaçant.</p> +<p class="justify">Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de +menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se +demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, le +traitait comme la patronne.</p> +<p class="justify">Lisée ne frappa point, les grandes corrections +n'étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance +avait certainement plus de part que la mauvaise volonté.</p> +<p class="justify">Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses +talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout +prix reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien +qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.</p> +<p class="justify">— Faudra pas recommencer, hein ? +demanda le maître, conciliant.</p> +<p class="justify">Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla +du derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux +pieds, il se rendait, une vannette à la main.</p> +<p class="justify">— À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne +recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse +au fond de les voir si vite réconciliés.</p> +<p class="justify">Miraut suivit docilement Lisée, observant +soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et +des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la +nuit pour les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en +attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant +vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les mordant et les +faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même jeu que Lisée.</p> +<p class="justify">L'après-midi, il le suivit aux champs.</p> +<p class="justify">Il longea quelques murs aux pierres odorantes +compissées par des confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un +plaisir évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou +moins secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur +des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit +jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son maître, une +demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux alentours.</p> +<p class="justify">C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient +guère. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser +venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en lui +croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des jappements +furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pût les atteindre +en sautant en l'air, ils faisaient un détour et s'en allaient passer +près d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui +recommençait le même manège.</p> +<p class="justify">Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique +qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou +gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre +eux et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la +ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents +circuits investigateurs.</p> +<p class="justify">Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, +les perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue +d'un demi-pied et soufflant comme un phoque.</p> +<p class="justify">— Tu es mieux, maintenant ! ricana le +braconnier. Ça t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour +les chiens de chasse.</p> +<p class="justify">Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant +le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les +pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la +voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance +en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, l'autre modeste et +conciliant, mais digne tout de même parce que Lisée était là.</p> +<p class="justify">Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta +qu'une demi-minute, car il repartait à sa pâture ; Tom fut plus +prolixe de démonstrations amicales et de jeux particuliers qui +indiquaient soit une extrême perversité de civilité, soit une très +grande innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à +cause de son poil long et malpropre assez souvent ; du seuil de sa +porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. Lisée ne +prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour Miraut cela +comptait autant que la soupe et les raclées de la Guélotte.</p> +<p class="justify">Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par +les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une +porte ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'œil +d'inspection alimentaire : les assiettes des chats qu'on laisse +d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses soins, +il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de +pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard qui l'appelait et le +caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son maître.</p> +<p class="justify">L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se +retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui dire : +« Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t'inquiète pas », puis +repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations.</p> +<p class="justify">Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée +l'attendit.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! petit rouleur, tu ne peux +donc pas me suivre ? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou +l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les côtes si +tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour +toi.</p> +<p class="justify">Ce discours ne convainquit point Miraut et ils +rentrèrent.</p> +<p class="justify">Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une +casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita +intérieurement de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour +faire l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de +ne point prendre au préalable conseil de la patronne.</p> +<p class="justify">« On n'y goûterait jamais, sans des malheurs +( ?) comme ça », pensa-t-il. Et il s'enquit, par +reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura +qu'elle n'était point trop chaude, recommandant en outre à sa femme de +ne saler que très peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous +les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands +gâtent le nez des chiens de chasse.</p> +<p class="justify">Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda +après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce +qui excita la colère et lui attira de vertes répliques de sa +conjointe.</p> +<p class="justify">— À ta place, répliqua-t-il, toujours de +bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais +quelques <em>De Profundis</em> et deux ou trois chapelets pour le repos +de son âme.</p> +<p class="justify">— Oui, moque-toi encore de la religion, +vieux damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.</p> +<p class="justify">— Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, +c'est tout ce que je demande !</p> +<p class="justify">La conversation dévia parce que la Guélotte venait de +jeter sur le plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de +dépiauter.</p> +<p class="justify">— Ne jette pas ces os-là au chien, +conseilla Lisée ; ils ne sont pas bons pour lui ; d'abord, il +ne les mangera pas.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas pour lui, c'est pour les +chats, mais il ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas +y toucher.</p> +<p class="justify">— Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne +contiennent pas de moelle.</p> +<p class="justify">— Alors, c'est la viande qui est autour +qu'il faudra servir à ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os, +pour lui faire plaisir et à toi aussi.</p> +<p class="justify">— On ne t'en demande pas tant, je te dis +de ne pas les lui donner.</p> +<p class="justify">— Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les +mangeât pas, reprit la femme qui s'excitait ; eh bien ! s'il +les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain +matin.</p> +<p class="justify">Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était +accouru immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le +croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.</p> +<p class="justify">— L'avais-je pas prédit ? cria Lisée +triomphant.</p> +<p class="justify">— Je lui achèterai des gigots, à ta +charogne !</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était +revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se +décidait à les ronger et à les avaler.</p> +<p class="justify">— Ah ah ! ricana la femme à son tour, +il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc +maintenant ?</p> +<p class="justify">— C'est drôle, s'étonna Lisée ; c'est +bien la première fois que je vois un chien de chasse manger des os de +volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de +plus. Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, +c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se +décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré qu'il +n'y touchât pas.</p> +<p class="justify">— Ton chien de race ! pure +porcelaine ; donné de confiance. Belle race, ma foi ! Ça fera +une jolie cagne : un sale bâtard de chien que tu t'es laissé +enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as !</p> +<p class="justify">— Assez ! coupa Lisée, n'autorisant +pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tué +une poule et tu l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te +plaindre si jamais il tord le cou à une deuxième.</p> +<p class="justify">— Si jamais il ose recommencer, menaça la +Guélotte, je te jure bien que je l'assommerai à coups de trique.</p> +<p class="justify">— Et moi je te promets que si la trique +est encore là quand j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.</p> +<p class="justify">— Grande brute, assassin ! +hurla-t-elle, en se levant de table.</p> +<p class="justify">— Qui frappe par le bâton doit crever sous +le bâton ! a dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de +chrétien, sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la cause les +paroles du Sauveur.</p> +<p class="justify">— Il n'y a pas de danger qu'il avale une +boulette ou qu'une voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des +Martin. Ah ! non, je n'aurai pas cette veine : ce qui ne vaut +rien ne risque rien !</p> +<p class="justify">— Tu ferais mieux de préparer mes souliers +et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume +de bonne heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de +Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine +de livres de foin : ce sera autant que je n'aurai pas à débourser à +l'auberge.</p> +<p class="justify">— Tu te saouleras avec l'argent et tu +tâcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon.</p> +<p class="justify">— En tout cas, conclut Lisée, je ne +ramènerai sûrement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau +comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas +qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens +pas à ce qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne +enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté ; il faut +qu'il puisse courir à son aise : il y a de la place devant la +maison et dans le verger.</p> +<p class="justify">— Il ira bien où il voudra. Je m'en moque +pas mal ! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez +heureuse !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_9"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de +très bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le +maître, l'avait accompagné partout : à l'écurie, à la grange, chez +Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron +allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la +partie ; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, +enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis et +Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.</p> +<p class="justify">Il aboya, croyant à un oubli ; mais le roulement +de la voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses +appels.</p> +<p class="justify">Du moins il put le croire ; cependant ce n'était +point par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre +avec les chats.</p> +<p class="justify">— Il est toujours imprudent, quand on est +en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout +maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, +automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent +dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du +vent que c'est bernique pour les reconnaître et revoir jamais les +salauds qui ont fait le coup.</p> +<p class="justify">Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait +eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant +par derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de +voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.</p> +<p class="justify">D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, +facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, +surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, +plutôt sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un +instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer une +laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait +jamais où.</p> +<p class="justify">Ces observations et réflexions que Lisée avait +formulées chez lui maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de +l'esprit de la Guélotte ; c'est pourquoi, flattée d'un vague +espoir, dès qu'elle jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du +village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de +la rue et le lança dehors avec un coup de savate, en disant :</p> +<p class="justify">— Va-t'en le retrouver tant que tu voudras +et reste en route si tu peux.</p> +<p class="justify">Miraut ne perdit pas une minute ; il flaira par +toute la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une +flèche.</p> +<p class="justify">Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à +côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de +Velrans, rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui +secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes +s'appuyer sur ses jarrets.</p> +<p class="justify">Violemment surpris, il se retourna plus prompt que +l'éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son +langage, jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, +frétillant de la queue, s'écrasant, l'œil plein de joie de l'avoir +si vite retrouvé.</p> +<p class="justify">— Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! +jura Lisée en se grattant la tête ; sacré petit salaud ! +Qu'est-ce que je vais faire de toi ? C'est au moins ma rosse de +femme qui t'a lâché trop tôt. Elle l'aura fait exprès, pour sûr. Elle +savait bien que tu viendrais ; ah ! « la +chameau ! » C'était pour se débarrasser, et elle ne serait pas +fâchée qu'il t'arrive<a name="fr_9" href="#ft_9"><sup>[9]</sup></a> +malheur.</p> +<p class="justify">Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content +au fond de cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se +demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa +route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la +journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre au retour.</p> +<p class="justify">Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être +absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans +doute à s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.</p> +<p class="justify">— C'est bien embêtant, ça ! +ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner à Longeverne pour te +ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le +« calandau ». Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille +au pays !</p> +<p class="justify">Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la +direction du moulin de Velrans.</p> +<p class="justify">— Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un +instant : j'ai trouvé, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui +jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en +classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous.</p> +<p class="justify">Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à +mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit +la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui +apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire +d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son maître +s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne +fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestées de +provisions, le reconduisirent à son logis.</p> +<p class="justify">De fait, comme elle partageait en pâtons pour la +mettre en vannettes la pâte emplissant sa « maie », la +Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte +s'ouvrir et deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du +jeune chien qu'ils tenaient en laisse.</p> +<p class="justify">— Nous ramenons le toutou, +expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a passé au moulin et qui nous a dit de +vous le reconduire.</p> +<p class="justify">— Fermez donc la porte ! cria la +Guélotte ; ma pâte va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore +sa sale charogne qui en sera cause. Ah ! s'il avait au moins pu le +suivre et qu'un brave imbécile de voleur l'ait ramassé !</p> +<p class="justify">Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une +autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un +pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après +avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle +aussi rapiate, en faisant claquer la porte.</p> +<p class="justify">Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient +mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien +vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines +et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui +recouvrait la pâte.</p> +<p class="justify">— Veux-tu bien fiche ton camp, sale +voleur ! s'écria la Guélotte.</p> +<p class="justify">Et, saisissant un raim<a name="fr_10" +href="#ft_10"><sup>[10]</sup></a> de coudre, elle en cingla le chien, +qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme +aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets +courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied +réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois +que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son +service. Esseulé, il erra autour de la maison.</p> +<p class="justify">Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur +où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea +consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique +qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule. +Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte +l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un +coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La +chasse, c'est la chasse : il n'y a plus, quand une proie conquise +est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être +plus tard ; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière +et regarda la rue.</p> +<p class="justify">Par peur, par désœuvrement, par besoin de +crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, +rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui +passaient : hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y +prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient +en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La +patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à +la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de +japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.</p> +<p class="justify">Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne +trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui +brandit son balai en s'élançant de son côté ; ensuite de quoi, +comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son +estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de +faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.</p> +<p class="justify">Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de +portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches étaient +bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre +une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui +donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur +avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.</p> +<p class="justify">Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa +quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau +de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu +trop près du nid des poules ; puis, fatigué de sa tournée +infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du +braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.</p> +<p class="justify">Las ! Il était bien question de pâtée à cette +heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses +cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à +très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture +béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait +précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé +pour cet usage.</p> +<p class="justify">Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, +excitant plus fortement encore l'appétit du toutou ; mais la grande +queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, +pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa +maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche +en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée +« d'échines »<a name="fr_11" href="#ft_11"><sup>[11]</sup></a> +à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint +devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en +modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu as faim, charogne ! +c'est bien fait : crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il +te donne, fallait aller avec lui.</p> +<p class="justify">Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce +langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le +réexpulsa violemment de la pièce et de la maison :</p> +<p class="justify">— Allez, du vent, et vivement : +nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin ; va +chasser, puisque tu es fait pour ça !</p> +<p class="justify">De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que +l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit +parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le +balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec +ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.</p> +<p class="justify">Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout +de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée +de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de +foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur +les pattes de derrière.</p> +<p class="justify">Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de +voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien +d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins +immédiats ; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de +grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le +nez.</p> +<p class="justify">La Bellone était une amie et une puissance. Elle +pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu +contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première +sortie ?</p> +<p class="justify">Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des +courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le +cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui +avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin +ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, +émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses +narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la +chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait +inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en +forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et +filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle +connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons +familiers.</p> +<p class="justify">Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du +chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, +puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit encore une fois.</p> +<p class="justify">Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir +vaqué à ses affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait +maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, +déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.</p> +<p class="justify">Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait +rencontré en allant, il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour +en repassant par Velrans.</p> +<p class="justify">— Tu ne vas pas partir sans trinquer, +affirma le chasseur ; ce serait me faire affront.</p> +<p class="justify">On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans +une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait +de la brièveté de sa visite :</p> +<p class="justify">— Tu sais, faut pas que je +m'attarde ; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramène un +cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne +faut pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.</p> +<p class="justify">À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, +comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le +voir. Il était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en +poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia la +ficelle et il mît sa tête au trou.</p> +<p class="justify">— C'est un verrat, prévint Lisée.</p> +<p class="justify">— Te l'a-t-on garanti comme étant bien +châtré ? s'inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal +« affûtés », la viande n'est pas bonne et empoisonne le +pissat.</p> +<p class="justify">— La Fannie me l'a vendu de confiance, +affirma Lisée.</p> +<p class="justify">Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, +lui ouvrant la gueule. C'était une jolie petite bête, toute +grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.</p> +<p class="justify">— Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il +a une bonne bille ; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne +peut pas s'y fier.</p> +<p class="justify">— Oui, confirma Lisée, sa gueule me +revenait et je l'ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de +plus ; avec mon chien, ma femme, nos trois chats… comptons +voir, voyons : Miraut, un ; ma femme, deux ; la Mique, +trois ; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci, comment +que je vais l'appeler ?</p> +<p class="justify">— Puisqu'il a une si bonne cafetière, +appelle-le Caffot, conseilla Pépé ; c'est le nom qu'on donnait +jadis aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c'est assez bon +pour un cochon !</p> +<p class="justify">— Ça fait donc six bêtes dans la boîte, +sans compter les poules ; mais Miraut se charge de les +éclaircir.</p> +<p class="justify">Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la +cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une +bouteille de derrière les fagots.</p> +<p class="justify">Pépé en était à son vingtième capucin ; il +annonça la chose non sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en +saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut.</p> +<p class="justify">Lisée en était satisfait, très satisfait ; il +narra même avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il +serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de +femme ne professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur +rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure que +possible.</p> +<p class="justify">— Ah ! renchérit Pépé, elles sont +toutes les mêmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on +pouvait se passer d'elles.</p> +<p class="justify">Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, +absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les +années où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de +gibier pour doubler au moins le prix du permis.</p> +<p class="justify">Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma +d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être +par son absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, +qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si ça +devenait nécessaire.</p> +<p class="justify">Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, +et Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez +Philomen la voiture et le cheval ; puis, comme il est coutume de le +faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son +ami à manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait +terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le +café par la même occasion.</p> +<p class="justify">Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et +grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce que cette grande bringue peut +bien foutre chez moi ? ronchonna-t-il, en apercevant, par la +fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je +gagerais bien qu'il y a encore du Miraut là-dessous.</p> +<p class="justify">De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n +avait pas même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui +brandissant sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse +était, paraît-il, rongée, lui beuglait au visage :</p> +<p class="justify">— Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule +que ta sale « murie de viôce » m'a tuée ! Et il m'a +« effarianté » toutes les autres ; il m'en manque encore +deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi ! +Ah ! tu veux des chiens, tu en veux ! eh bien, paye !</p> +<p class="justify">— Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que +c'est mon chien qui a tué celle-ci ?</p> +<p class="justify">— Si je suis sûre, tu en as du +toupet ! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur +courait après, il y a la servante du curé et les filles de chez Tintin +qui lavaient la buée et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris à +la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l'avait déjà à moitié +déplumée et il était en train de la manger : la preuve, c'est +qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque +de ses dents. Tu diras peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je +suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue !</p> +<p class="justify">— Combien vaut-elle, ta poule ?</p> +<p class="justify">— C'était ma meilleure ouveuse : elle +faisait un œuf tous les jours…</p> +<p class="justify">— Je ne te demande pas un <em>Libera +me</em> ni un <em>De Profundis</em>, je te demande combien tu veux de ta +poule ?</p> +<p class="justify">— Et maintenant qu'ils valent vingt sous +la douzaine…</p> +<p class="justify">— … Turellement, je vais te payer +tous les œufs qu'elle t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées +de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là +jusqu'à la douzième génération. Une poule, nom de Dieu ! c'est une +poule. Combien vaut-elle ?</p> +<p class="justify">— Quat'francs ! rugit la vieille +fille.</p> +<p class="justify">— Une crevure comme ça qui ne pèse pas +deux livres ! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te foutrais +de moi, par hasard ? Elle vaut trente-cinq sous, à peine. Je t'en +donne trois francs ou rien.</p> +<p class="justify">— C'est malheureux, larmoya la Phémie en +empochant les trois pièces. Dire qu'une charogne de chien… mais +s'il revient, je lui casserai les reins !</p> +<p class="justify">— Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu +verras s'il se trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues de +prunes. Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, +emportant sa volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je +crois ; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le +plaisir de la laisser ici, hein !</p> +<p class="justify">— Oh ! comme tu voudras, je voulais +l'encrotter.</p> +<p class="justify">— Je m'en charge, répliqua le chasseur qui +aussitôt commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la mettre à +la casserole. Ça fera un plat de plus et Philomen en profitera, +ajouta-t-il.</p> +<p class="justify">La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait +de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans +prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter à sa +hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, après +s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à la +cuisine.</p> +<p class="justify">Philomen entrait justement.</p> +<p class="justify">— Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un +ton autoritaire et s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus +longtemps un vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en +avons pas les moyens.</p> +<p class="justify">— Il faut voir, atermoya Lisée, je vais +d'abord le corriger.</p> +<p class="justify">Et, suivi de Philomen, mis au courant de la +situation, ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.</p> +<p class="justify">Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, +n'osa même point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le +poil tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur +la paille, les regardant d'un œil rouge et chargé d'angoisse.</p> +<p class="justify">Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la +parole à Lisée qui allait gronder et tempêter.</p> +<p class="justify">— Mais il est vide comme un sifflet, ce +chien ! constata-t-il. Il n'a sûrement pas bouffé depuis hier au +soir.</p> +<p class="justify">— Cré nom de Dieu ! c'est pourtant +vrai, jura Lisée à son tour. Ah ! la sacrée vache ! Laisser +une bête avoir faim ! Ça n'est pas étonnant qu'il coure les poules +s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est +la faute du chien !</p> +<p class="justify">Attends un peu !</p> +<p class="justify">Ils rentrèrent à la cuisine.</p> +<p class="justify">— Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe +le chien a mangée aujourd'hui ?</p> +<p class="justify">— De la soupe ; bien sûr que j'y en +ai fait !</p> +<p class="justify">— Et avec quoi, s'il te plaît ?</p> +<p class="justify">— !…</p> +<p class="justify">— Je te demande avec quoi, sacrée +garce !</p> +<p class="justify">— Ah ! et puis est-ce que j'ai eu le +temps, moi, j'ai fait au four, j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé +le ménage, fait le souper…</p> +<p class="justify">— Ça va bien, donne-moi le pain ; +c'est moi qui vais lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au +sujet de la poule, c'est à celui-ci que tu auras affaire.</p> +<p class="justify">Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son +solide brodequin ferré.</p> +<p class="justify">— Si le chien avait eu l'estomac plein, il +n'aurait pas eu l'idée de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, +moi, à laisser les bêtes crever de faim !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_10"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à +enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement +ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les +premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus +tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur +création.</p> +<p class="justify">De même qu'une vache qui a découvert un passage à +travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y +passer à nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans +éprouver le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au +premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se +bien tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne +seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela se +conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, s'associaient bien +plus vivement en lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte, +de capture et de repas que le souvenir de la rossée subie pour ses +méfaits. Le premier acte venait de lui, était actif et quasi volontaire, +le second n'était que passif et ne pouvait se rattacher au premier que +par des liens très ténus dont le plus fort était celui de consécutivité. +Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié +précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. C'est +pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus qu'à lui donner +la chasse.</p> +<p class="justify">Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa +botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son activité avait +rassemblés, il n'aspirait qu'à un but : sortir.</p> +<p class="justify">Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, +solidement réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune +incursion de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder +qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la +fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds +au-dessus du sol.</p> +<p class="justify">Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha +d'abord à atteindre la fenêtre ; il tenta plusieurs élans inutiles, +accrocha tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur +de l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à +terre.</p> +<p class="justify">Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était +de chêne et massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans +laquelle on l'avait taillée.</p> +<p class="justify">Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît +colossal, démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à +quoi bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un +chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque +rien des contraintes domestiques.</p> +<p class="justify">Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, +juste à l'endroit où il sentait quelques filets d'air glisser entre le +seuil et le cadre de bois.</p> +<p class="justify">Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien +peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le +gênait énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, +les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet +organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez le chien +qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir +et diminuer leur admirable flair.</p> +<p class="justify">Miraut cependant commença et mordilla la coupante +arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout +d'une heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit +claquer la porte de la cuisine.</p> +<p class="justify">Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. +Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à +la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance ; s'ils +eussent été là, il se fût abstenu ; en leur absence et loin du +châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à +contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui +rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était +arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement +besogner.</p> +<p class="justify">Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à +son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il +bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte +furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à +pleine gorge :</p> +<p class="justify">— Viens voir maintenant ce qu'il +fait : il est en train de ronger la porte de dehors.</p> +<p class="justify">Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du +dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la querelle en +déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande +de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.</p> +<p class="justify">Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et +se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait +l'œil et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en +s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du +devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, +obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les +mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon +qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et +grave.</p> +<p class="justify">Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de +la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne +pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait +comment ! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la +clef des champs.</p> +<p class="justify">Et deux heures après, tous les gamins du pays +cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le +troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un +putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en +avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de +sang.</p> +<p class="justify">Le fait en lui-même était exact : Miraut avait +une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et +la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des femmes voulant crier +plus fort que l'autre.</p> +<p class="justify">Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui +opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner, +et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.</p> +<p class="justify">Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui +tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la +Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était +le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de +la remise.</p> +<p class="justify">— Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle +chante, cette vieille déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, +qu'il s'est ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu +viendras grogner après.</p> +<p class="justify">Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie +se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas +eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.</p> +<p class="justify">Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et +n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, +elle essaya de prendre son mari par la douceur.</p> +<p class="justify">Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à +la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de +l'eau salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se +plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout seul.</p> +<p class="justify">— Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois +bien que nous ne pouvons pas garder cette bête : elle va nous faire +arriver toutes sortes d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de +poules qu'il nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il +s'arrêter ? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des +voisins : tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils +t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau en +acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en ! c'est ce +qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le ! Fiche-lui dans les +côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas +le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au gros.</p> +<p class="justify">— Ce ne serait pas plus propre de le tuer, +et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé +au fond à ne pas s'en séparer. Attendons un peu ! Je vais avoir +l'œil sur lui dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté +des gélines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire +comprendre qu'il n'y doit pas toucher.</p> +<p class="justify">Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les +bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait +étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un (on ne +disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de serpe.</p> +<p class="justify">Lisée remit les choses au point, et Philomen +réfléchit.</p> +<p class="justify">— Mon vieux, exposa-t-il sans autre +préambule, cette histoire-là est bien emm…bêtante. Dès qu'il +manquera une poule quelque part, tu peux être sûr qu'on accusera ton +chien, et il aura beau être innocent, tu pourras prouver qu'il n'est +pour rien là dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que +ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez +fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les +boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.</p> +<p class="justify">— Tu vois bien que tout chacun va nous +tomber dessus, appuya la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Oui, mon vieux, tâche d'avoir +l'œil. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un +jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, +si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête : les uns, +c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se +défendre et peuvent grimper aux arbres ; d'autres préfèrent les +lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus ; d'autres se +mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont +bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs +d'un seul coup ; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne +que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire : comme +on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait +malade ; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il +« course » la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière +lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel ; dis-lui +qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce +de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras +tranquille.</p> +<p class="justify">— Las, moi ! quarante sous encore de +jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait +une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.</p> +<p class="justify">Lisée se rendit au conseil de son ami, et le +surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit +la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa +faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces +courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.</p> +<p class="justify">Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya +immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les +mâchoires.</p> +<p class="justify">Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se +précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le +dehors : quelque chose le préoccupait et le gênait.</p> +<p class="justify">Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une +courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et +retomba.</p> +<p class="justify">Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se +rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues ; +mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose +d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait +agréable de mastiquer avec les dents ; toutefois, l'impression de +gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à +faire sauter cette entrave agaçante.</p> +<p class="justify">Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour +lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais +naturellement Lisée n'accéda point à son désir.</p> +<p class="justify">— Voilà ce que c'est, mon vieux, que de +vouloir bouffer les poules !</p> +<p class="justify">Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point +comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa crier et +pleurer et se plaindre.</p> +<p class="justify">C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, +de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des +buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les +arêtes vives ; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se +remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur +le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant, +frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de +désespoir.</p> +<p class="justify">À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux +pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure +vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes +de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.</p> +<p class="justify">En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux +côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était +absolument à vif et ensanglantée ; il gratta plus haut à une autre +lanière ; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si +Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le +« portrait », et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût +enlevé enfin sa muselière.</p> +<p class="justify">« C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. +Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit. » +Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière +la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en +hurlant.</p> +<p class="justify">On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il +se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait +en se disant :</p> +<p class="justify">« Bah ! je reste ici aujourd'hui ; je +vais le surveiller. »</p> +<p class="justify">Et il se mit à arracher les choux de son jardin +tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin +débarrassé et libre.</p> +<p class="justify">Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les +tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, +si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de +sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe, +lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de +l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut +qui tirait sur une ficelle.</p> +<p class="justify">Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au +nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les +dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait +d'arracher.</p> +<p class="justify">La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et +de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour +s'excuser :</p> +<p class="justify">— Je te le ramène. Ce n'en est pas une des +miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, +la servante et moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de +te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges : je ne sais +pas si on te la fera payer.</p> +<p class="justify">— Je te remercie, proféra sèchement +Lisée.</p> +<p class="justify">Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le +collier, lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, +avec cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il +administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant +d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît bien, +tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et +qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de s'attaquer encore à +ces bestioles-là.</p> +<p class="justify">Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.</p> +<p class="justify">— Ah, cochon ! tu aimes les +poules ; eh bien ! tu la traîneras celle-ci, tu la traîneras +plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras +aussi plus qu'à ton saoul ! Attends un peu.</p> +<p class="justify">Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il +noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le +collier, les pattes passant entre les jambes de devant ; il attacha +ces pattes à une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, +dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à +traîner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, +lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler +en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un +jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la +cartouche pour l'occire, un sale salaud de m… à qui il en +ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer +jamais.</p> +<p class="justify">Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en +laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses +faisaient cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut +était honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la +pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, +s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux navrés +et, quand il n'était pas observé, cherchait à se débarrasser de son +encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et, +s'enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il éternuait et il +pleurait.</p> +<p class="justify">Lisée fut inflexible.</p> +<p class="justify">— Tu la traîneras, mon cochon, +répétait-il, jusqu'à ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux +munster, ça t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir +assez.</p> +<p class="justify">De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, +comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact, écœuré par +l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les +pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il +lui était possible de le faire.</p> +<p class="justify">Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans +le mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en +dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un +coin la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait +des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.</p> +<p class="justify">Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait +point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin +émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se +hasarda à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur +le pantalon de droguet.</p> +<p class="justify">— Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il +fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la géline d'un index +sévère.</p> +<p class="justify">Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et +Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de +courir la poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du +célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_11"></a><strong>CHAPITRE X</strong></h2> +<p class="justify">C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à +grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui +s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tiédeur +enveloppante ; les fumées montaient calmes des cheminées, formant +sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau vaporeux. Les +clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs +et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir ; le marteau du +forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous +ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui était comme la +respiration vigoureuse ou la saine émanation sonore du village.</p> +<p class="justify">Point trop las de sa journée, les deux jambes de part +et d'autre de l'enclume à « chapeler » les faux, fixée dans le +vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée +le chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, +lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était gravement +assis sur son derrière, et, impassible et clignant des yeux par moments, +regardait son maître, tirant d'énormes bouffées de son éternel +brûle-gueule.</p> +<p class="justify">Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le +chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, +frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine et en +lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.</p> +<p class="justify">— Salut, ma vieille branche ! +s'exclama Lisée.</p> +<p class="justify">— Je suis venu en bourrer une près de toi, +histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en +choisissant pour siège le bout équarri d'une grosse poutre noircie par +les intempéries et qui servait de banc rustique.</p> +<p class="justify">Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de +la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des +labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du +bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des +défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.</p> +<p class="justify">Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La +conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures +sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois +tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la +volée de l'angélus du soir.</p> +<p class="justify">Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain +battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de +sons s'éparpillèrent en roulements pressés.</p> +<p class="justify">Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; +ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs +reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine +gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.</p> +<p class="justify">— Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est +rien, voulut consoler Lisée.</p> +<p class="justify">Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de +plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir +en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.</p> +<p class="justify">— C'est drôle, constata Lisée ; il +n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.</p> +<p class="justify">— Il ne les avait peut-être jamais +remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que +ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait +dans une éponge ; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos +oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que +cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les +cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre +non ! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils +pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.</p> +<p class="justify">— Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne +les entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre odeur +surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez +eux l'oreille est meilleure que l'œil), arrivent à les en +distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme, +qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre +attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait +écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, +par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au +plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare +tout entiers : ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus +âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir, +entendre et renifler tout ensemble.</p> +<p class="justify">— Ce ne peut pas être, comme le croit la +Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des +cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu +près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont +de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris !</p> +<p class="justify">— C'est bien difficile, vraiment, car nous +ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas +eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n'est dans aucun cas un +cri de joie.</p> +<p class="justify">— Je crois, reprit Philomen, que le son +des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la +marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches +qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles +sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets. +D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de +point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus +attention.</p> +<p class="justify">— J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce +sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce +sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des +cloches.</p> +<p class="justify">— Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua +Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur +niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue ; quant +aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats ; +d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand +le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de +Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui +produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par +exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça +lui a fait comme un pincement douloureux ; nous éternuons bien, +nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas +pourtant avec notre nez.</p> +<p class="justify">— Heureusement, plaisanta Lisée, que lui +n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a +quelque chose de bien : les aigles, c'est leurs yeux ; les +chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et les femmes +leur…, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce +serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'œil de l'aigle, +le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau +en conséquence.</p> +<p class="justify">— Vingt dieux ! nous vois-tu +reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour +trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.</p> +<p class="justify">— J'ai pourtant connu un type de Velrans +qui le faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son +chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui +aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on +ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on +a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est +« clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un +gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il +avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait +tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée +qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de +quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au +moins : les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On +ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long +temps ; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien, +est passé pensionnaire, et voilà tout.</p> +<p class="justify">— Mais as-tu déjà purgé Miraut ? +interrompit Philomen.</p> +<p class="justify">— Non, avoua Lisée, il se purge tout +seul ; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.</p> +<p class="justify">— C'est très bon, en effet, mais ce n'est +pas suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et +il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.</p> +<p class="justify">— Je sais bien, mais qu'y faire ?</p> +<p class="justify">— Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à +tenter, et souvent les meilleures précautions ne servent de rien ; +tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un +peu de fleur de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très +bien à avaler le tout.</p> +<p class="justify">— Le meilleur remède est encore qu'ils +soient forts et robustes, mais cela non plus n'empêche rien bien +souvent.</p> +<p class="justify">— La soupe est trempée, vint annoncer la +Guélotte.</p> +<p class="justify">— La manges-tu avec nous ? invita +Lisée.</p> +<p class="justify">— Merci bien, mon vieux, mais la +bourgeoise m'attend ; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à +la revoyure.</p> +<p class="justify">— « À revoir », mon vieux, +répondit Lisée secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de +son chien.</p> +<p class="justify">Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée +craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau +matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa paille +des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hésitation. Ses bons +yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez +suintait une vague mucosité incolore comme une salive trop épaisse.</p> +<p class="justify">— Nom de Dieu de nom de Dieu ! +mâchonna Lisée. Voilà que ça y est ! Pourvu que ce ne soit pas trop +grave et qu'il n'en crève pas !</p> +<p class="justify">Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de +soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, +un peu de lait ; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à +gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement hérissé et +rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.</p> +<p class="justify">Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les +yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui +l'avait envahi : bien que la température fût douce, Miraut +grelottait.</p> +<p class="justify">Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de +soufre dans du lait : le chien, presque à contrecœur, but le +lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.</p> +<p class="justify">Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes +usités en pareille circonstance : il en connaissait plusieurs et +commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un +emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de +Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres +cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.</p> +<p class="justify">On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot ; +en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, +ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.</p> +<p class="justify">Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, +souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau +toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ; il ventait, disait +Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il +avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de +son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le +poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il +laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux +rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les +choses sans les voir.</p> +<p class="justify">Il eut des constipations opiniâtres, puis des +diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, +couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un +perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque +qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète +indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son +marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et +souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre +le flairer : toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne +odeur de santé, ils ne le léchaient plus ; mais souvent ils se +couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les +regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient +désespérés.</p> +<p class="justify">Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en +lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou +qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien +ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent +presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on +le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille, +ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend : son cri est un appel, +une plainte, un défi ou une lutte ; si la source de douleur +disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.</p> +<p class="justify">Tout le monde n'a pu voir mourir un chien +empoisonné ; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des +automobiles, des tramways ou des voitures ! Ils hurlent +épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a +ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et +souffrent et meurent sans se plaindre.</p> +<p class="justify">Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour +leur enseigner le stoïcisme.</p> +<p class="justify">Si grand que fût le désarroi physique et moral de +Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui +n'avait point désarmé et souhaitait de tout cœur sa crevaison +prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement +dehors.</p> +<p class="justify">Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, +comme elle disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout +de bon débarrassée bientôt.</p> +<p class="justify">Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et +la rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.</p> +<p class="justify">Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de +longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, +le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un +gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler +quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la pauvre +bête, souvent, revomissait presque aussitôt.</p> +<p class="justify">Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien +à faire contre la maladie ! La maladie, mot vague et indéfini comme +les troubles qu'elle provoque ! D'où vient-elle ? on ne sait +pas. Comment la guérit-on ? On ne sait pas non plus. Les +vétérinaires, médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, +fabriqué des pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la +foutaise dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de +votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les +paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal mystérieux, +aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres. +D'après les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver +que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans +l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de +l'extraire sans danger pour la bête, et là est le hic ! Pour +d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue ( ?). Comment ? +pourquoi ? Mystère. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit +simplement de la bronchite ; mais affection de la moelle épinière, +crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais été capable d'indiquer +une cause précise ni de fixer un remède.</p> +<p class="justify">Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un +jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de +le conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était +possesseur du « secret » pour guérir les chiens de la +maladie.</p> +<p class="justify">En ce moment, la peau de Miraut présentait par +endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et +croutelevée, tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation +de garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.</p> +<p class="justify">Le Velrans insista.</p> +<p class="justify">Kalaie ne demandait rien pour sa peine : il +gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystère +et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un +secret, un secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi +les entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la +famille.</p> +<p class="justify">Pas plus que les autres paysans qui connaissent +d'autres secrets pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne +consentait à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât +des bêtes ; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et +— ceci faisait partie sans doute des règles à observer pour +obtenir la guérison — ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, +accepter d'argent comme rétribution.</p> +<p class="justify">L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de +Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans +l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux +menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.</p> +<p class="justify">Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, +auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la +cuisine ; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla +de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la +politique.</p> +<p class="justify">Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas +d'accord avec Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner +Miraut qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, +heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de +l'État.</p> +<p class="justify">La discussion fut donc courtoise ; on tomba +d'accord sur un point : que tous les députés et sénateurs, radicaux +comme cléricaux, n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur +cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, +on se sépara en se serrant la main.</p> +<p class="justify">— Tu viendras le chercher dans neuf jours, +fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour +l'emmener : il pourra marcher tout seul, je te le promets.</p> +<p class="justify">Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à +Longeverne, où la semaine lui parut démesurément longue.</p> +<p class="justify">Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux +dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, +au bout de la huitaine Miraut était guéri ; il se levait, marchait, +mangeait ; l'œil redevenait limpide, vif et joyeux ; le +poil se relustrait, l'appétit reprenait.</p> +<p class="justify">— Tu n'as qu'à lui faire boulotter de +bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon, +affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.</p> +<p class="justify">— À propos, comment va Caffot ? +s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as jamais reparlé de ton goret.</p> +<p class="justify">— Il va bien, très bien, comme un bon Siam +qu'il est : pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne +crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.</p> +<p class="justify">— Ah !</p> +<p class="justify">— Oui, la première fois que le chien s'est +approché de l'auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a +« pouffé » et reniflé au nez comme un grossier qu'il est, et +Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas de sitôt ; +après tout, ça n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre. +Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne +t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacré service. +Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l'auberge ; malgré +que nous ne soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu +es un bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un +verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.</p> +<p class="justify">— C'est rien, c'est rien, affirmait +Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays.</p> +<p class="justify">On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un +litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez +lui goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième +pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si bien que +ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, parfaitement d'accord et +amis comme cochons, se séparèrent, saouls comme des Polonais. La joie +entrait, disons-le tout de suite à sa décharge, pour une bonne part dans +la cuite magistrale de Lisée.</p> +<p class="justify">À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, +énervée comme au premier soir, attendait le retour de son homme, +espérant bien que le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait +enfin crevé.</p> +<p class="justify">Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme +l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard +que jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder +flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.</p> +<p class="justify">— Tas de cochons ! mâchonna-t-elle. +Ah ! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de +chance dans ma vie.</p> +<p class="justify">Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant +l'homme et le chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta +seule se coucher à la chambre du dessus.</p> +<p class="justify">Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une +soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne +ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un +convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le buffet où +il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en réserve par +sa femme pour le repas du lendemain.</p> +<p class="justify">— Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à +Miraut, mange-le, mon petit : ça lui apprendra, à la vieille, à +faire la gueule ! C'est elle qui fera maigre demain.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_12"></a><strong>CHAPITRE +XI</strong></h2> +<p class="justify">Miraut reprit rapidement.</p> +<p class="justify">— Il profite, il se remplit, disait Lisée +à Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques +signes, de lui bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par +d'autres moyens.</p> +<p class="justify">— La garce ! ajoutait-il. Ça ne +manque jamais ! Si, au printemps, elle ne fait pas sa portée, vers +la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines à être en +folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. +Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les +grands comme les petits, les jeunes comme les vieux ; ils me +rongent toutes mes portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre +passage ! malheur ! ah ! nom de Dieu ! ça serait +bientôt fait.</p> +<p class="justify">Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'œil et je +veille ; mais si j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur +qu'un sale bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la +canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes +ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais +que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est toujours +bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter que des +maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me +croiras : eh bien ! si un bâtard quelconque couvre une +chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais +cette saillie-là laisse des traces sur les portées suivantes : oui, +la race est souillée, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins +beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu'à présent, je ne +voudrais pas voir arriver la chose maintenant.</p> +<p class="justify">— Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand +tu auras à sortir, s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien +d'aucune façon ; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les +bâtards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de +chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques +arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.</p> +<p class="justify">— Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne +crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrière grossit un peu +et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne +se laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans +ces sacrées affaires de… chose, on ne peut jamais être sûr de +rien.</p> +<p class="justify">— Oui, goguenarda Lisée, c'est la +bouteille à l'encre… rouge.</p> +<p class="justify">Miraut avait repris sa situation dans la maison de +son maître, c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse +d'un père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec +l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il +pouvait.</p> +<p class="justify">Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position +sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses +souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis. +Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares +exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et +tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout +et partout craindre, éviter et fuir.</p> +<p class="justify">Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et +venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et +puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et +au déterrage des taupes.</p> +<p class="justify">Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses +recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer +les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de +ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de +tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés +par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.</p> +<p class="justify">L'odeur de lièvre, souventes fois<a name="fr_12" +href="#ft_12"><sup>[12]</sup></a> reniflée, l'émouvait de plus en plus +et le bouleversait profondément : sa queue, quand il tombait sur un +fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en +claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de +son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui +disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec +le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement +excitantes.</p> +<p class="justify">Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il +poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il +grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que +confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil +est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui +vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre +le premier avec espoir de l'attraper.</p> +<p class="justify">Lisée, après chaque expérience, le félicitait, +l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre +ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour +l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi +que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce +serait un jour un maître lanceur.</p> +<p class="justify">Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait +point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres +chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple +vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à +distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour +de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait +définitivement, il serait sacré chien et grand chien ; plus tard, +quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les +ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un +pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.</p> +<p class="justify">Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade +trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les +mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, +des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps +à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou +isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par +des confrères inconnus.</p> +<p class="justify">— On en fera quelque chose, disait le +chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard, +comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des +Cotards, non loin de la source de Bêche.</p> +<p class="justify">— Il y en a, en effet, toujours un de ce +côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait +le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin +de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.</p> +<p class="justify">— C'est entendu, acquiesça Lisée, je les +collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de +la porte : pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient, +ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est +encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.</p> +<p class="justify">De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, +la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que +respectueuse les mâles la suivaient de l'œil, craignant la trique +du chasseur.</p> +<p class="justify">On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté +d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les +oreilles.</p> +<p class="justify">D'ordinaire, elle se laissait faire quelques +instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait +assez et filait ; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla +elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires +tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire ; +puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se +dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de +côté et attendit.</p> +<p class="justify">Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer +un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle +dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta +encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle +recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous +le nez.</p> +<p class="justify">L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était +d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez +d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret +coup de langue ; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux +et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois +encore.</p> +<p class="justify">C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans +doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui +commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus, +ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita +vivement du train de derrière à la façon des mâles.</p> +<p class="justify">Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait +peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant +quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il +en voulut faire autant.</p> +<p class="justify">C'était ce que demandait la chienne.</p> +<p class="justify">Il commença ses premières tentatives sans autre +ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il ? L'odeur de +la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui ? Le +mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les +causes occultes et profondes de son geste ? On ne sait ; mais +bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors +que simuler.</p> +<p class="justify">Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se +prêtait avec une bonne grâce évidente à ses manœuvres.</p> +<p class="justify">Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il +essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, +remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou, +hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de +celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient +jamais.</p> +<p class="justify">À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans +résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait +faire.</p> +<p class="justify">Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, +tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il +devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux +alentours et renifler aux portes.</p> +<p class="justify">Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour +de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement +ses exercices.</p> +<p class="justify">— Ben, mon cochon ! monologua-t-il, +tu ne te gênes pas : il n'y a vraiment pus d'enfants au jour +d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud ! et pour rien, +naturellement ; sacrée petite rosse, va ! il s'en ferait +crever.</p> +<p class="justify">Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, +ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses +tentatives amoureuses.</p> +<p class="justify">— Hou ! hou ! l'invectiva Lisée +en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose ! +Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit +de la noce.</p> +<p class="justify">Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce +jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste +avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui +permettaient encore d'atteindre.</p> +<p class="justify">— Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen +à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise. +Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon +de chien.</p> +<p class="justify">— Je te crois, approuva Lisée ; hier +au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore +arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. +J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront +de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si +on en trouvait un sur pied…</p> +<p class="justify">Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la +pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, +Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la +source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.</p> +<p class="justify">Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur +d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à +renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement +passé par là.</p> +<p class="justify">— Doucement ! encourageait Lisée en +sifflotant sur un ton particulier, doucement ! au bois, mon +petit ! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là ! là ! +Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une +« rentrée », une brèche de mur.</p> +<p class="justify">Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un +coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant +très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint +de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y +enfila tout seul.</p> +<p class="justify">— Très bien, mon beau ! approuvait +Lisée à mi-voix, tu sais déjà.</p> +<p class="justify">Mais cela devenait sérieux.</p> +<p class="justify">Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, +avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien +dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.</p> +<p class="justify">Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques +suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre +déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.</p> +<p class="justify">Ah ! ce fut une belle galopade.</p> +<p class="justify">« Bouaoue ! bouaoue ! +bouaoue ! »</p> +<p class="justify">— Il ne pouvait plus dire, il +bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite, +répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à +Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer +un ! Ah ! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme +il te le menait, çui-là : ni plus ni moins qu'un vieux chien ; +il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a +ramené au lancer. Hein ! Ah ! nom de Dieu ! la belle +chasse ! et quelle musique ! C'est qu'il a une voix, +l'animal ! Nom de nom, quelle gorge ! Je l'aurais laissé +faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore ! Ah ! la +bonne bête, et ce que je suis content ! Mon vieux Philomen, +qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards ! +Cochon de cochon ! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une +bonne bouteille.</p> +<p class="justify">Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous +leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus +merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot +l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon +cette journée mémorable.</p> +<p class="justify">À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une +visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent +séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore +en revenant vers son logis :</p> +<p class="justify">— À six mois ! bon Dieu ! quelle +bête ! quel nez ! Et quand je songe que ma charogne de femme +aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue !…</p> +<p class="justify">Ayant coupé au court par le sentier du verger, il +passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux +d'indienne et éclairée.</p> +<p class="justify">« Tiens, pensa-t-il, elle va probablement +gueuler ! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour +n'être pas encore couchée ? »</p> +<p class="justify">Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à +voir par un entre-bâillement de rideaux.</p> +<p class="justify">Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un +instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa +intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.</p> +<p class="justify">— Ah ! je t'y prends, sacrée sale +garce, tonna-t-il ; je t'y pince en flagrant délit, chameau ! +Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux +vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre, +moi !</p> +<p class="justify">Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, +n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à +toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce +qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point +davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et +sacrant :</p> +<p class="justify">— Bougre de sale chameau ! Vider le +pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire +que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache +et vicieuse ! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Il n'y a +qu'une femme qui peut trouver ça !</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_13"></a><strong>DEUXIÈME +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_14"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque +fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais +d'emmener son chien avec lui.</p> +<p class="justify">Successivement il lui apprit à bien faire les +lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de +pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer +une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et +Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître, +l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en +fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit +pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois +longues heures.</p> +<p class="justify">Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint +plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de +langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la +maison.</p> +<p class="justify">Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement +la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais +Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec +l'autorisation de son maître.</p> +<p class="justify">Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé +d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les +coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, +allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air +entendu, lui disait simplement : « Va ! » Bellone +comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait +directement vers la forêt.</p> +<p class="justify">Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut +un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et +peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette +expédition nocturne et cette partie de plaisir.</p> +<p class="justify">C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, +elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à +s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de +fer.</p> +<p class="justify">Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant +les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer +respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle +répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de +Miraut.</p> +<p class="justify">À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les +oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de +l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la +gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis +longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas +non plus de saisir.</p> +<p class="justify">Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à +pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son +ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son +chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le +corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.</p> +<p class="justify">— Vas-y ! va ! proféra-t-il +simplement.</p> +<p class="justify">Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la +forêt.</p> +<p class="justify">Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout +de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les +genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son +autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait +au trou de la haie du grand clos.</p> +<p class="justify">Et se mordillant les pattes, la gorge et les +oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices +partirent dans la direction de la coupe.</p> +<p class="justify">Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen +arriva.</p> +<p class="justify">— Eh bien ? s'exclama-t-il +simplement.</p> +<p class="justify">— Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. +Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher ; +ah, ma foi non ! je n'ai eu qu'à lui faire signe.</p> +<p class="justify">— La bonne paire ! conclut le +chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux +Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il +tient à garer sa peau et ses viandes.</p> +<p class="justify">— L'ouverture aura lieu dans deux mois, +exposa Lisée ; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un +peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après +la première semaine de chasse.</p> +<p class="justify">— As-tu déjà songé à tes munitions ? +s'inquiéta Philomen.</p> +<p class="justify">— Oui, répondit Lisée ; pour les +cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à +Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon ; c'est un peu cher, +mais tant pis ! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au +messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres +ordinaires ; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour +les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre +de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne +voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non +plus.</p> +<p class="justify">— J'en prends aussi, rassura +Philomen ; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et, +quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout +près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre +avec une mauvaise cartouche dans mon flingot ; s'il échappait, je +ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.</p> +<p class="justify">— Écoute, interrompit tout à coup Lisée, +en portant l'index à sa bouche.</p> +<p class="justify">Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement +d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un +autre et d'un autre encore.</p> +<p class="justify">— Ils ont déjà lancé.</p> +<p class="justify">— Non, non ! pas encore, écoute +bien !</p> +<p class="justify">Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante +du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les +paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes +bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les +inondait d'une joie pure.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! je crois qu'ils le +mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.</p> +<p class="justify">Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient +encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que +parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux +rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur +causerie en remarquant à voix haute :</p> +<p class="justify">— Ils le ramènent !</p> +<p class="justify">Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la +chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se +perdit encore et Philomen affirma :</p> +<p class="justify">— Ils en ont pour un moment, mais ils +peuvent s'en donner tant qu'ils voudront : le brigadier n'aura pas +envie ce soir de leur courir après ; il est revenu vanné de sa +tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de +roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire +autant.</p> +<p class="justify">— Et moi itou, répondit Lisée.</p> +<p class="justify">Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, +de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se +serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le +verrou, gagna son lit et s'endormit.</p> +<p class="justify">Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin +pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le +pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de +cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du +Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.</p> +<p class="justify">— Cré nom de nom ! quel jarret ! +ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.</p> +<p class="justify">Et il revint se coucher, tout content.</p> +<p class="justify">Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur +un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était +crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le +loisir de vaquer aux soins de sa toilette ; le bout de sa queue, +sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de +même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il +avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.</p> +<p class="justify">Il se leva à l'approche du maître et le salua par des +aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.</p> +<p class="justify">C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme +un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, +pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard +en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même +état.</p> +<p class="justify">— Quand elle rentre vide, elle vient +japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui +ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la +cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me +déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.</p> +<p class="justify">— Lui aussi, affirma Lisée.</p> +<p class="justify">— C'en est tout de même un que nous ne +reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme +pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre : ça les encourage et +ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le +tien.</p> +<p class="justify">Mis en goût, en effet, par cette première et +fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en +fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.</p> +<p class="justify">Il faut croire qu'une telle expédition était inutile +ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de +petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa +un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le +chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de +la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand +même seul à la chasse.</p> +<p class="justify">Il fut moins heureux cette fois que lors de sa +première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il +n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à +la maison.</p> +<p class="justify">Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un +long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.</p> +<p class="justify">Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à +son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue +de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la +cuisine.</p> +<p class="justify">La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que +cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'œil de la nuit, +qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à +s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et +que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou +l'autre.</p> +<p class="center">* * *</p> +<p class="justify">Cependant l'ouverture approchait. Les munitions +commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux +chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la +cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le +chargement des cartouches.</p> +<p class="justify">La demande de permis venait d'être envoyée à la +sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée +avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit +francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage +terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle les deux +hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et puis, la veille +du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, très loquace +et débordant de joie, confectionna ses cartouches.</p> +<p class="justify">Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, +avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres +de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau… arabe ou turc qui +avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs +de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de transport, un chassepot +(souvenir des désastres) et deux vieilles carabines simples, l'une à +pierre, l'autre à piston, ornées des pontets en cuivre et munies de +canons immenses.</p> +<p class="justify">Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui +avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, +Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, +fit sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant +Miraut.</p> +<p class="justify">— Hein ! c'est-ti avec çui-là qu'on +va les descendre, demain ?</p> +<p class="justify">— Bouaoue ! applaudissait Miraut.</p> +<p class="justify">— Et celle-là, en va-t-elle occire +un ? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre +soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au +moins ! Non ! c'est un grand garçon !</p> +<p class="justify">Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens +particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la +signification générale et manifestait, par des abois continuels, des +frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, d'incessants +battements de queue, des velléités d'embrasser et de lécher, son +approbation et sa joie.</p> +<p class="justify">Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen +qu'ils partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu +près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers +les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les +hasards de la chasse, à la tranchée sommière du Fays pour +« faire » ensemble ce bois important et se poster aux bons +passages.</p> +<p class="justify">Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse +et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui +donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant +réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et +d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et +s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se réveiller à +l'heure qu'il s'était fixée.</p> +<p class="justify">Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain +matin, il était debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins +soigneusement graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à +grandes poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un +bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ +et, tandis que chauffait son « jus » sur la lampe à alcool, il +alla ouvrir à Miraut.</p> +<p class="justify">Les deux amis se firent fête en se retrouvant : +petits mots d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de +pattes cordiaux ; Miraut même essuya d'un large revers de langue la +joue droite et le nez de son maître.</p> +<p class="justify">— Le coup de « patte à relaver<a +name="fr_13" href="#ft_13"><sup>[13]</sup></a> », l'excusa celui-ci +en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.</p> +<p class="justify">Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, +qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans +les mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien +avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où ils +voulaient commencer.</p> +<p class="justify">C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée +suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait +passé.</p> +<p class="justify">Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, +renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les +mottes et à toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il +rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le taillis, et +le reste ne fut pas long à venir.</p> +<p class="justify">Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par +les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.</p> +<p class="justify">— Il va monter, songeait Lisée posté au +haut du crêt à cinquante mètres du mur d'enceinte, ils montent +toujours.</p> +<p class="justify">Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi +qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, +un crochet assez grand.</p> +<p class="justify">Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le +chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait +à peu près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement : +« Il va sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me +le ramener par le chemin de la pâture. » En hâte, il se porta +vivement à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est +préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop +tard.</p> +<p class="justify">Le braconnier avait eu bon nez de courir.</p> +<p class="justify">Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord +du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, +lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, +allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.</p> +<p class="justify">— Un beau coup de fusil ! +jugea-t-il.</p> +<p class="justify">Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus +sûr pour un chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du +court instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre +arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à +l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il fût à +portée.</p> +<p class="justify">Au point strictement repéré d'avance, à trente +mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un +de moins (c'eût été un assassinat !), il pressa la détente de sa +gâchette droite.</p> +<p class="justify">Le coup retentit puissamment dans le calme du matin +et l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tête à +quinze ou vingt pas du chasseur.</p> +<p class="justify">Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du +sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net +une minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction +suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée dans +cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il distingua +la voix de son maître le hélant à pleins poumons :</p> +<p class="justify">— Tia, Miraut, tia, par ici ! tia, +mon petit !</p> +<p class="justify">Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa +poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le +lieu du drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant +d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre roux, +allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans +tarder et avec frénésie.</p> +<p class="justify">— Tout beau, tout beau ! mon petit, +calma le chasseur. Ne le déchire pas. Allons ! doucement, +doucement !</p> +<p class="justify">Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé +Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et +la puça même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans +doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour +y aller de son franc coup de dent.</p> +<p class="justify">Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant +bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant +sur la vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande +poche-carnier de sa veste de chasse.</p> +<p class="justify">Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien +et pour l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la +dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une à +une.</p> +<p class="justify">Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et +os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée +le félicitait, tout heureux.</p> +<p class="justify">— Hein, nous voilà dépucelé ! mon +vieux Mimi.</p> +<p class="justify">Comme l'autre, insensible aux discours, attendait +toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui +furent profondément dédaignés.</p> +<p class="justify">— Ah ! il faut de la viande à +monsieur, maintenant ! T'es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le +chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas +voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout +à l'heure.</p> +<p class="justify">Et la chasse continua.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_15"></a><strong>CHAPITRE +II</strong></h2> +<p class="justify">C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.</p> +<p class="justify">De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait +des lancers et des chasses ; des coups de fusil +retentissaient ; un œil exercé pouvait voir dans les finages +voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrêt et +s'éparpiller en gagnant les bois ; des cailles aussi, de temps à +autre, à très courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des +tireurs.</p> +<p class="justify">Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir +et jugeait en lui-même :</p> +<p class="justify">« Tiens, voilà Philomen qui en +« sonne » un ! Il me semble que Pépé vient de +redoubler : ce ne peut être que sur les perdrix, car il a toujours +arrêté un lièvre du premier coup. Ah ! Gustave est aux cailles dans +les « sombres » derrière le Teuré, il tire souvent. Je +jurerais que c'est le gros qui est dans la « fin » de +Rocfontaine : il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la +mère de Miraut. »</p> +<p class="justify">Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté +longtemps contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont +on voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt +les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était remis +à quêter et avait repris la lisière du bois.</p> +<p class="justify">Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait +de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier +coup.</p> +<p class="justify">Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il +avait déjà vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des +rebats plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du +bois pour arriver, en fin de compte, à se faire « taquer » au +lancer ; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des +taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout +village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande +route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où il espérait faire +perdre sa trace à son poursuivant.</p> +<p class="justify">Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix +et, pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, +longea l'arête du coteau.</p> +<p class="justify">Son chien — il en put juger à la régularité de +ses abois et coups de gueule — réussit à tenir parfaitement tant +qu'il fut sous bois ou dans les champs ; à peine hésita-t-il à +quelques contours brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes +pour bien s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la +route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.</p> +<p class="justify">Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la +piste évanouie, ravauda à certains passages où des fumets vagues +persistaient, revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était +entré dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule +furibonds.</p> +<p class="justify">Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort +justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait +rien à faire avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.</p> +<p class="justify">Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son +maître ; il s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour +ne point s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, +reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.</p> +<p class="justify">Pour lui épargner des contours interminables et +l'habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à +sonner à petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses +reprises pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier +de rappel : « Tia, Miraut ! Tia ! », puis, +cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le +cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement.</p> +<p class="justify">Comme la foulée qu'il avait à suivre était très +fortement frayée et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son +attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris poussés par +Lisée et s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.</p> +<p class="justify">La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau +la voix de Lisée arriva jusqu'à lui : « Tia, +Miraut ! » Il comprit, jugea de la direction, se traça dans +l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de +l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrêtait de temps +à autre pour rectifier sa direction et marcher droit à son maître qu'il +ne voyait pas encore.</p> +<p class="justify">Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot +et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un +ton moins aigu.</p> +<p class="justify">L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit +à Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de +choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes +et voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant. +Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener +l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si vite revenu à +la corne, absolument comme un grand chien.</p> +<p class="justify">Cette fois, Miraut mangea de bon cœur le bout +de sucre et le morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure +d'avant.</p> +<p class="justify">Comme le soleil montait rapidement et commençait à +chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du +Fays où Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un +lièvre lui aussi dans sa carnassière.</p> +<p class="justify">Les deux amis se sourirent.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! est-ce qu'on sait encore +le coup ?</p> +<p class="justify">— Où l'as-tu rasé ?</p> +<p class="justify">Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent +avec force détails les péripéties de leur chasse du matin tout en +cassant la croûte et en buvant un verre.</p> +<p class="justify">Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement +salués en se léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le +lièvre tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui +devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient +attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs +mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et +de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et fort équitablement +tantôt à l'un, tantôt à l'autre.</p> +<p class="justify">Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit +faire le grand bois.</p> +<p class="justify">Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au +Fays, deux belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et +au cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et d'en +occire encore un vers les dix heures.</p> +<p class="justify">Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et +que les chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint +vers le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut +l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux +et sur les cailles.</p> +<p class="justify">— Y vas-tu demain ? interrogea +Lisée.</p> +<p class="justify">— J'te crois, répondit Philomen. La +première semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien pressé +d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entière.</p> +<p class="justify">— Mon vieux, reprit Lisée, j'y +songe : j'ai promis au gros et à l'ami Pépé de leur faire manger le +premier lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera +l'instant ou jamais ; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je +vais leur envoyer deux mots ; le matin, nous ferons la partie tous +en chœur et à midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême +du citoyen Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait +rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les +prés-bois et les coupes d'Ormont ; avec quatre chiens comme les +nôtres, ça pourra faire une belle musique.</p> +<p class="justify">— C'est entendu, approuva Philomen ; +j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an passé : elle est +fameuse.</p> +<p class="justify">De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de +Rocfontaine une missive ainsi libellée :</p> +<p class="justify">Longeverne, le 1er septembre 18…</p> +<p class="justify">« Mon vieux,</p> +<p class="justify">« Miraut est un fameux chien ; ce matin il +m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme ça a +été entendu, goûter de mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera +et aussi Philomen. Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du +matin au plus tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.</p> +<p class="justify">« Je te la serre de bien bon cœur,</p> +<p class="justify">« LISÉE. »</p> +<p class="justify">Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, +s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases : Je vous +écris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire…, Lisée n'était +pas de ceux-là. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme +il parlait. Aussi, comme il n'était pas bavard, ses lettres +étaient-elles toujours d'une brièveté et d'une concision admirables.</p> +<p class="justify">Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au +chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du +matin pour une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au +rendez-vous.</p> +<p class="justify">Trois heures et demie venaient à peine de sonner +qu'il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand +Saint-Hubert à la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à +l'œil calme, aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, +mais qu'il ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était +extrêmement susceptible.</p> +<p class="justify">La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre +chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, +du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se trouva +doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de +casseroles et un désordre qu'augmenta encore l'arrivée de Bellone et de +son maître.</p> +<p class="justify">Pendant que les trois camarades se serraient la pince +et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs +recherches alimentaires : pas une miette ne fut dédaignée, pas une +goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que +Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la +veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la +ventraille.</p> +<p class="justify">Elle pendait à un clou fiché dans une solive du +plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, +l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent +point, se l'envoya séance tenante et tout entière : oreilles, poil +et tout. Cela ne dura pas quinze secondes.</p> +<p class="justify">Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible +déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient +férocement.</p> +<p class="justify">— Ben, bon Dieu ! Mais c'est la peau +du lièvre qu'il vient de s'enfiler comme ça et sans boire, encore ! +Il en a une sacrée veine de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.</p> +<p class="justify">— Bah ! répondit Pépé, ils en +bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait +rigoler quand j'entends les médecins et le maître d'école parler de +microbes et d'autres bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des +maladies aux gens.</p> +<p class="justify">Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière +les fumiers et les marnières où il boit quand il a soif ! Et il +n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'œil des microbes et moi +aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes +vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient à +quatre-vingts ou à cent ans.</p> +<p class="justify">— Tout de même, ton chien a un sacré +estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, même +avec dix litres à boire.</p> +<p class="justify">— Il va peut-être te ch… une +casquette à poil ! plaisanta Lisée.</p> +<p class="justify">On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un +bout de sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin +de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en +laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, n'auraient pas +mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.</p> +<p class="justify">Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne +la reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout ; tant +d'événements avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non +plus, tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva +point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et +d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.</p> +<p class="justify">Les présentations entre chiens se firent : +Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta +leurs hommages qui ne furent point exagérés ; mais il n'en alla pas +de même pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent +haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des menaces +et des rosseries en se montrant les crocs.</p> +<p class="justify">Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse +commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.</p> +<p class="justify">Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient +bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se +déployèrent silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté +le capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le +feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de courtes +péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. Mais un +troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et Philomen, ahuri +et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait roulé, vit les quatre +chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparaître au +loin.</p> +<p class="justify">Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre +reviendrait : mais c'était un maître oreillard sans doute que +celui-là et, mené comme il l'était par cette meute endiablée, il fila +tout droit, on ne sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, +pendant que les quatre compères se morfondaient à écouter.</p> +<p class="justify">Une heure après, comme on n'entendait encore rien, +ils se hélèrent : hop ! se réunirent au poste de Philomen et +confabulèrent en cassant la croûte ! Ils partagèrent équitablement +les provisions dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la +part des chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis +bourrèrent leurs pipes en attendant.</p> +<p class="justify">Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs +sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très +lointain de grelot.</p> +<p class="justify">Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent +à perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant +un boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.</p> +<p class="justify">— S'il y a un lièvre dans les alentours, +qu'est-ce qu'il peut bien se dire ?</p> +<p class="justify">— Il n'en doit pas mener large.</p> +<p class="justify">Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, +reparurent au haut du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de +l'apéritif, on revint au village après les avoir un peu laissés +reprendre haleine et manger leurs bouts de pain.</p> +<p class="justify">Les deux lièvres occis furent naturellement offerts +aux deux invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent +enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.</p> +<p class="justify">— Penses-tu ! protesta Lisée. Et +Miraut ?</p> +<p class="justify">— Peuh ! c'est rien, ça, mon vieux, +répliqua le gros, tout joyeux d'avoir un lièvre à rapporter à la +maison.</p> +<p class="justify">Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, +firent à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. +On savait pourquoi ils étaient réunis ; chacun d'ailleurs, au +village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout +en s'enquérant du jeune chien.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! et Miraut ?</p> +<p class="justify">— Ah ! c'en sera un tout premier, +affirmait Pépé, et je m'y connais.</p> +<p class="justify">— J'en étais sûr, renchérissait le +gros.</p> +<p class="justify">C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse +surtout, a, dans un village, sa personnalité bien marquée ; il fait +partie intégrante du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un +peu, non seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la +localité, quadrupèdes ou bipèdes.</p> +<p class="justify">Miraut, sensible à la louange, marchait dignement +devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec +amour. En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre +de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui aussi, à +sa façon, un apéritif.</p> +<p class="justify">Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de +l'auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur +taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait +allongés.</p> +<p class="justify">Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, +ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur +gibier et palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient +sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et ne +faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus +avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent.</p> +<p class="justify">Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le +geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant +d'écoper sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre +pattes, se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et +les autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins +énergiquement à lui prêter mâchoire forte.</p> +<p class="justify">— Si tu te fais pincer, tant pis pour +toi ! prévint Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.</p> +<p class="justify">— Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air +commode ! répliqua l'autre en remettant le lièvre ; ils ne +sont pas comme le vieux notaire d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de +voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu'il entendait bien les +« rises<a name="fr_14" +href="#ft_14"><sup>[14]</sup></a> ».</p> +<p class="justify">— Si on allait à la soupe ? proposa +Lisée.</p> +<p class="justify">On ramassa sans incidents les lièvres pendant que +Pépé payait les apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la +Guélotte, pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune +bon cœur, avait tout de même préparé un repas substantiel et +soigné.</p> +<p class="justify">Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un +jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel +on fit honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche +mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.</p> +<p class="justify">Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le +jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement +réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. La +Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de cuisinière, +elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui +demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle répondit qu'elle +allait sans tarder leur donner leur soupe.</p> +<p class="justify">Cela se termina par un poulet et de la salade. Un +morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.</p> +<p class="justify">Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent +quantité d'os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent +consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les éloges +dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup échauffé +l'enthousiasme des quatre amis.</p> +<p class="justify">Tous racontèrent des histoires de chasse et de +chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les +autres ; ils s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux +n'émit le moindre doute sur leur authenticité ou leur +vraisemblance : si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce +qui l'aura ? Enfin, après le café et le pousse-café, la rincette, +la surrincette et le gloria, on leva le siège pour permettre à la +Guélotte de débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, +jouer la bière aux quilles.</p> +<p class="justify">On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but +d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya +des pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette +dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on revint +manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et quand le +gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, vers la +minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les +dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir leurs pas +chancelants.</p> +<p class="justify">Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à +Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs +chiens reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de +vieilles chansons de chasse aux airs bien connus :</p> +<p class="justify"><em>N'entends-tu pas la biche dans les +bois…</em></p> +<p class="justify">Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce +refrain :</p> +<p class="center"><em>Et dans le lit de la marquise</em></p> +<p class="center"><em>Nous étions quatre-vingts +chasseurs !</em></p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_16"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs +furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par +l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa presque +infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son +métier de courant.</p> +<p class="justify">Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à +« ravauder » en plaine, sur un pâturage, qu'il faut +immédiatement chercher la rentrée ; ce fut Lisée qui le lui +enseigna et il se rendit très vite compte que son maître avait raison, +puisqu'il manquait rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait +docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement +derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, +contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les +suivre sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les +grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, +pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire +perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds réunis et +lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux, +Bellone lui enseigna à rebattre à droite, puis à gauche de la route pour +retrouver le nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne +l'embarrassèrent qu'au début et ce fut encore la chienne qui lui +enseigna à décrire autour du point où les pistes se mêlent un ou +plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il +n'ignora pas longtemps que certains lièvres, audacieux et roublards, +longent quelquefois une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, +parallèlement au chien qui ne s'en doute guère et repassent en le +narguant à deux pas de lui ; aussi eut-il, en même temps que le +nez, l'œil et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans +ce cas.</p> +<p class="justify">Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un +vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès +du maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit +faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son +collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant, +à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée +par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup +long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement qui le rappelait, lui +ou Bellone ou Ravageot ; il apprit et très vite, en chassant avec +la chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule qui indiquent +que le fret est bon ou médiocre ou mauvais. Il sut aller à la voix comme +un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades, +devint bientôt réciproque.</p> +<p class="justify">Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les +matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton +fût bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte +que coûte une piste et à lancer un capucin.</p> +<p class="justify">Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec +eux ou qu'il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva +souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit +tout seul, soit de compagnie avec la chienne.</p> +<p class="justify">Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent +familiers ; au bout de quelques chasses, il connut même +personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait +certainement distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail +odorant insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, +reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine bien +délimité qu'il occupait depuis longtemps.</p> +<p class="justify">Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au +canton du lancer ; Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits +plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas +exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction +que devait occuper Lisée le capucin qu'il courait.</p> +<p class="justify">Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à +retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un +an, forts de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient +affaire à forte partie.</p> +<p class="justify">Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le +timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient +point qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou +tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand mystère, +fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues, pattes +allongées, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de +terrain et aller très loin, très loin, préférant les aléas d'une +poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour +dangereux souvent marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant +et mortel d'un inopiné coup de fusil.</p> +<p class="justify">Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient +et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs +remises lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à +épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes +n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas d'acier, dont les +ruses n'étaient pas originales et infaillibles ! Tôt ou tard, +Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le dévorait.</p> +<p class="justify">Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la +poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage +et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt +qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec soin, +puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et +passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tête pour +revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux cuisses de derrière +fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée. Il se +flanqua ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles, +l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot +alourdi, après s'être préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il +suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, +sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies +et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux regards des +inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles, +genre Guélotte, sont toujours à craindre et qu'il ne faut point, en +dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un +honnête chien comme lui ne peut décemment effrayer ni mordre et qui +profitent lâchement de votre bonté pour vous flanquer, eux, toutes +sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes.</p> +<p class="justify">Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, +Miraut, une fois repu, abandonnait le reste ; plus vieux, avec +l'expérience et les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et +conclure que cette pratique était tout simplement stupide ; dès +lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de +Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.</p> +<p class="justify">Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé +dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais +il savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière +les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la +forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.</p> +<p class="justify">Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans +un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus +meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa +bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison +paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre +dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l'avait toujours en +grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper +sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en priait pas énergiquement.</p> +<p class="justify">Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de +roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en +train de s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. +Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, car son +maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit +sans façons aucune son quartier de lièvre et, après l'avoir lavé, le fit +mettre à la casserole. Ce fut une leçon, et le chien, à dater de cette +heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit à ses +caches.</p> +<p class="justify">Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque +poursuite et, plus souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une +journée exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, +sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la +viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le +dessous.</p> +<p class="justify">Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, +se paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce +cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui +aussi, cet impayable animal.</p> +<p class="justify">C'était un vieux bouquin, prince sans doute des +capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait +pourquoi ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du +Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et +d'autres voies plus ou moins frayées.</p> +<p class="justify">La lutte commença un beau matin givré de novembre que +la terre sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante +sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques coupes +savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.</p> +<p class="justify">Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire +à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, +ventre à terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que +la bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.</p> +<p class="justify">Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps +le suivre à vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de +l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se défiler, de +profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout +de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien était à plus d'un +kilomètre derrière lui… il avait le temps.</p> +<p class="justify">Le capucin fit des pointes, des doublés, des +crochets, puis, après un raisonnable détour, suffisamment long pour +dérouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des +chemins qui menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où +ces imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, +mais où il se gardait bien de jamais passer.</p> +<p class="justify">Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de +ce poste dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les +oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au +bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.</p> +<p class="justify">Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux +doublés du citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la +piste coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du +fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa +vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour +retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamètre de +son cercle : rien encore ; il le doubla : toujours +rien ; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, plus le +fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla +comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné grandement, vint le +rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la première fois en défaut ce +chien admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire, ce +roublard des roublards.</p> +<p class="justify">Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la +coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le +chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, pierre à +pierre, abri par abri ; ils visitèrent le pied de tous les arbres +qui demeuraient : baliveaux, chablis, modernes, anciens ; +rien, rien, rien ! Ils s'en allèrent bredouilles.</p> +<p class="justify">Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que +Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était passé le premier +jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout +comme l'avant-veille, au même endroit.</p> +<p class="justify">Deux jours après, cela recommença.</p> +<p class="justify">— Ne te bute donc pas, disait Philomen à +Lisée qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène +unique en son genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je +n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.</p> +<p class="justify">Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, +ils retournèrent, lui et Miraut.</p> +<p class="justify">À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste +extraordinaire afin d'en avoir le cœur net. Ce jour-là, le lièvre, +qui était assez vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais +qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la +coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin, +au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.</p> +<p class="justify">Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, +à poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait +jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et +roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut de la +coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait +ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'œil hors de l'orbite, +le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait la tête basse et +la queue entre les pattes, malade de dépit et de fureur, vers son maître +Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il était, +mais n'y pouvait rien tout de même.</p> +<p class="justify">Enfin un jour de février, la chasse étant close +depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents +pas de l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de +l'énigme.</p> +<p class="justify">Le cœur tapant d'émotion, il vit son oreillard +sauter du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre +d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, comme +s'il escaladait le ciel pour retomber… Ah ! çà ! +— la coupe était nette — où donc était-il retombé ? +Lisée, de derrière son arbre, écarquillait les quinquets : le +lièvre avait disparu.</p> +<p class="justify">Celle-ci, par exemple, elle était forte !</p> +<p class="justify">Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des +abois qu'il poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec +son maître. Celui-ci, sûr — ou presque — de n'avoir pas eu +la berlue, et blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, +examinant méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu +se trouver.</p> +<p class="justify">Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, +rien ; il fallait qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le +braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un peu ; ses +regards, instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur +et… ah ! sacré nom de Dieu !…</p> +<p class="justify">Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par +les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques +rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement avec eux, +son « asticot », aplati, immobile, les oreilles rabattues, +sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu ! aussi souche +que la souche elle-même.</p> +<p class="justify">Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait +passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le +moins du monde à regarder dessus : on dit tant que les lièvres ne +font pas leur nid sur les saules.</p> +<p class="justify">— Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à +sortir sans ton flîngot sous ta blouse !</p> +<p class="justify">Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le +râble de l'oreillard ; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les +fois d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras… +frrrrt… se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer +avec Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la +journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la +nuit.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_17"></a><strong>CHAPITRE +IV</strong></h2> +<p class="justify">Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait +suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la +haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il était +écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.</p> +<p class="justify">Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, +toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il +avait parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus +folles et les plus hasardeuses.</p> +<p class="justify">Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de +divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu +ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand +lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient +point. Des gardes en tournée s'émurent de ce bacchanal insultant et +prolongé et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils +ne connaissaient point davantage : tous perdirent leur temps.</p> +<p class="justify">Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes +particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets, coupa des +routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il +perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son +canton, en plein marais inconnu.</p> +<p class="justify">Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut +que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il +se trouvait loin du logis.</p> +<p class="justify">Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, +s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de +quelque vague os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute +autre pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu +le ventre.</p> +<p class="justify">Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements +et bientôt un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent +contour, trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa +route de son trot soutenu.</p> +<p class="justify">Après une randonnée assez longue au cours de laquelle +il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au +crépuscule dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà +venu avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.</p> +<p class="justify">Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant +pouvoir se fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette +agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et +d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se +rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et prudent, afin de +gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se +mouiller les pattes.</p> +<p class="justify">Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants +qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le +contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se +trouvait à proximité.</p> +<p class="justify">C'était l'heure de la sortie de la prière : +quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur +caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main ; +puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à +lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.</p> +<p class="justify">L'un d'eux, tout à coup, s'écria : il venait +d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, +crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.</p> +<p class="justify">— Un chien !</p> +<p class="justify">— Un sale chien qui n'est pas d'ici ! +ajouta un deuxième.</p> +<p class="justify">— Peut-être un chien enragé, émit un +troisième ; ciblons-le !</p> +<p class="justify">— Immédiatement, les beaux cailloux plats +qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans +la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans +le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien +vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les +gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque +chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même +héroïque à leurs coups de frondes.</p> +<p class="justify">Le chien traversa tout le village et s'enfuit, +longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres +des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes +et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba +d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils +s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase +campagne.</p> +<p class="justify">Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et +par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut +n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il +jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré +la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il +resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage +ne lui vint pas : il n'y avait pas de rivière à Longeverne et, +comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa +fraîcheur traîtresse.</p> +<p class="justify">Il erra toute la nuit autour du village, furetant, +cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture +innommable.</p> +<p class="justify">Les maigres ressources qu'offraient les champs +dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite +épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni +chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et +revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se +disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne +songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête +vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et +trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en +hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant +bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou +une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son +côté.</p> +<p class="justify">Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il +était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses +appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement +remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à +le rassurer.</p> +<p class="justify">Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans +un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. +Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou +dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié +auquel était relié le nœud coulant, se relevant dans la détente +imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air +par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le +chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, +braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons +des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.</p> +<p class="justify">Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un +fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il +sentait encore au cou l'étranglement du laiton.</p> +<p class="justify">Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des +gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu'avaient-ils fait du +chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui avaient-ils tiré +dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, +reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son +collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit ?</p> +<p class="justify">Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût +quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il +s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le +maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. +Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli +alors : ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs +et entre braconniers.</p> +<p class="justify">Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le +facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension +quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des +villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de +Blénoir.</p> +<p class="justify">La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin +fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, +tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des +sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que +ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que +des bêtes à chagrin.</p> +<p class="justify">Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et +tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des +buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les +populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et +méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, +oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison, +ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli +ou effacé dans sa mémoire.</p> +<p class="justify">Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, +n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de +n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, +à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui +avait fait son passé : il se souvint de son maître Lisée qu'il +n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il +se mit à hurler désespérément au perdu.</p> +<p class="justify">Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il +tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très +long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot.</p> +<p class="justify">À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les +chiens du village se mirent à répondre par des jappements précipités de +fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme +insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce +désespoir de bête.</p> +<p class="justify">— C'est un chien perdu qui pleure son +maître, disait l'un d'eux.</p> +<p class="justify">— La pauvre bête !</p> +<p class="justify">— Si on lui donnait du pain, proposait un +autre.</p> +<p class="justify">— Il se sauverait, objectait un +troisième.</p> +<p class="justify">Dans le village, tout le monde avait entendu la +plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prêté grande +attention, car un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva +toutefois, parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui +dressa l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses +concitoyens.</p> +<p class="justify">— Tiens, un chien de chasse ! +s'écria-t-il.</p> +<p class="justify">Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il +le connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, +chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.</p> +<p class="justify">Lentement, l'œil allumé, il s'approcha de +l'endroit où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent +pas des gosses.</p> +<p class="justify">— Restez, petits, recommanda-t-il aux +enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.</p> +<p class="justify">Il faut croire que certains hommes sont naturellement +sympathiques aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande +détresse, les avertit mystérieusement ; peut-être bien aussi que +Miraut, à bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse +s'avança, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.</p> +<p class="justify">Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, +lui parla doucement, et il savait parler aux chiens :</p> +<p class="justify">— Tia, mon petit, tia ! Viens voir +ici, mon beau ; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons !</p> +<p class="justify">Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait +pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si +opportunément à lui.</p> +<p class="justify">Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le +gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se +penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un +poinçon malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir +par deux rivets : « Lisée, cultivateur à Longeverne », et +aussitôt ne put retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou +bracos d'une même région on se connaît ; il avait bu assez souvent +avec Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de +réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n'y +avait, parbleu, pas si longtemps !</p> +<p class="justify">— C'est Miraut ! s'exclama-t-il.</p> +<p class="justify">Entendant son nom prononcé par cet inconnu si +sympathique, Miraut, l'œil plein de confiance et de joie, redoubla +ses démonstrations d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec +lui, il le suivit fort docilement à sa maison.</p> +<p class="justify">— C'est le chien de Lisée de Longeverne, +expliqua Narcisse à ceux qu'il rencontra ; il est perdu depuis on +ne sait quand et il n'a presque plus « figure humaine de +chien », la pauvre bête ; je vais lui faire à manger et écrire +un mot à son patron qui doit être joliment en souci.</p> +<p class="justify">Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut +encore la confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de +son protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit +tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit +immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière +goutte ; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière +de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna +dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une +toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et +confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable +souche.</p> +<p class="justify">Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait +les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement +un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix +heures une lettre ainsi conçue :</p> +<p class="justify">Bémont, le 27 février.</p> +<p class="justify">« Mon cher Lisée,</p> +<p class="justify">« Je t'envoie ces deux mots pour te dire que +j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du +« bouillet<a name="fr_15" href="#ft_15"><sup>[15]</sup></a> » +du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à +manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme +Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.</p> +<p class="right">« Ta vieille branche,</p> +<p class="justify">« NARCISSE.</p> +<p class="justify">« P.-S. — J'en ai tué dix-sept cette +année. Et toi ? »</p> +<p class="justify">Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque +chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne +nouvelle ; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez +lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez +longue trotte de Longeverne à Bémont.</p> +<p class="justify">S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de +lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution +muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes +ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à +la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.</p> +<p class="justify">En passant à Velrans, il fit part à Pépé de +l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste +de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son +ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une +huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins +avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le +pont ; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à +qui il était ni d'où il partait ; on pensait bien que, depuis le +temps, il s'était retrouvé.</p> +<p class="justify">Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà +tout expliqué ou presque tout : Miraut, épouvanté au passage du +pont, n'avait osé revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce +qu'il fût recueilli par son fidèle camarade.</p> +<p class="justify">Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est +toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, +comme c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.</p> +<p class="justify">— Attends, proposa-t-il, on va voir s'il +te reconnaîtra à la voix : je vais passer près de lui à l'écurie, +et dès que j'aurai refermé, tu blagueras fort.</p> +<p class="justify">Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à +parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa +l'oreille subitement ; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, +les yeux brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se +mit à gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui +ouvrît bien vite.</p> +<p class="justify">— Ah ! ah ! s'écria en riant +Narcisse, il est là et on le reconnaît ! Oui, mon beau, tu vas le +revoir.</p> +<p class="justify">Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se +précipiter sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, +lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui +mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant +et se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon cœur, +une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.</p> +<p class="justify">Narcisse, en détail, conta alors comment il avait +recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se +restaurât : il avait fait cuire une saucisse à son intention et +avait même, en outre, gardé au fond d'une casserole certain fricot dont +Lisée tout à l'heure lui donnerait des nouvelles.</p> +<p class="justify">Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut +qui, maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le +temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa cuisse, +ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des tendresses +que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les croûtes +de pain qu'on lui jetait de temps à autre.</p> +<p class="justify">— Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un +morceau de ce… lapin.</p> +<p class="justify">— Ce n'en est pas un que tu as élevé, +remarqua Lisée en se servant. Où l'as-tu rasé ?</p> +<p class="justify">— À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, +du côté de Chambotte : il n'a pas rebougé sur mon coup de +fusil.</p> +<p class="justify">Là-dessus, les deux compères se mirent à conter +l'histoire de tous leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené +forcément à parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli +porter malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires +qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins +des journées entières.</p> +<p class="justify">— C'est rare, des chiens comme le tien, +avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas +trop mal ; il est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais +montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon chien ! Mets ton Miraut +entre les mains d'un « calouche », je ne dis pas qu'il +deviendra mauvais tout à fait, mais il se gâtera sûrement : pour +avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, +un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant : il s'était +bâti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je +n'ai vu tel écumeur ; eh bien ! mon ami, en fait de chiens, ce +gaillard-là n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à +qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que +personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que +n'importe qui : c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens +même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait +Vaneau. Un jour ; descendant une tranchée tous les trois, son +chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de temps, il +est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il lui a sauté +dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien +était si petit que le lièvre l'a emporté sur son dos pendant plus de +cinquante mètres et qu'il a fini par se faire lâcher. Tiens, Pépé est +comme ça : donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien +d'arrêt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se +manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres, +mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une bête +exceptionnelle ; aussi tu parles si je l'ai ramassé vivement quand +je me suis aperçu que c'était le tien.</p> +<p class="justify">— Je ne sais vraiment comment te +remercier, mon vieux ; c'est un service qu'on n'oublie pas.</p> +<p class="justify">— C'est un service qui se doit entre +chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si +méchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.</p> +<p class="justify">— Tu me diras au moins combien je te dois +pour la pension.</p> +<p class="justify">— Est-ce que tu plaisantes, par +hasard ? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose +m'était arrivée.</p> +<p class="justify">— Oh ! mon vieux, peux-tu +croire ?</p> +<p class="justify">— Eh bien, alors, fous-moi la paix ! +tu paieras un verre quand je passerai à Longeverne ou qu'on se +rencontrera à la foire.</p> +<p class="justify">— D'accord, mais on va d'abord prendre +quelque chose à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous +sommes très bien pour boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme +pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont +grands : la fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la +coupe, ils ont voulu être bûcherons cette année.</p> +<p class="justify">N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades +continuèrent à boire en se narrant des histoires de chiens.</p> +<p class="justify">Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les +émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse +de sa démarche et la vivacité de son pas.</p> +<p class="justify">En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de +cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à +plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de +reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.</p> +<p class="justify">Toutefois, pour ne pas faire mentir le +proverbe : « Qui a bu boira », il ne manqua point de +s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes +et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques bouteilles à +l'ami Pépé.</p> +<p class="justify">La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, +aussi saoul que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. +Connaissant sa capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce +qu'il avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent +qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés +violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle foutrait le camp de +la maison puisque cette sale charogne de viôce, non contente de lui +faire toutes les misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie +pour son arsouille de patron.</p> +<p class="justify">— Comme s'il n'avait déjà pas assez +d'occasions sans ça !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_18"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son +fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou +avec Miraut.</p> +<p class="justify">Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver +et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en +compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à +l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou travaillant à +son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant +comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le regardant en +silence.</p> +<p class="justify">De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait +son compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un +cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant :</p> +<p class="justify">— Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la +belle ouvrage !</p> +<p class="justify">À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en +montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se +frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on +irait enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.</p> +<p class="justify">Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, +passaient par là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents +traqueurs sur le sentier de la guerre ; ils venaient se frôler +contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou +pucer, puis repartaient.</p> +<p class="justify">On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La +Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il +couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de +Bémont ; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le +toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit ! Le lendemain, +en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé sur la +couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.</p> +<p class="justify">Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être +eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque +soir, était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.</p> +<p class="justify">Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le +patron montait assez régulièrement « faire son midi », +c'est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre à la besogne. Il +aurait bien aimé garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était +au village, le faisait toujours monter ; mais lorsqu'elle se +trouvait là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et +montait seul se reposer.</p> +<p class="justify">Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux +choses malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son +désir : d'un côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, +lorsqu'il marchait, signalait sa présence ; de l'autre, les portes +à ouvrir. Un jour cependant, son maître étant couché et la patronne +venant de partir en commission, il réussit, frappant de la patte les +loquets et poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour +celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, +le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes ; il fut +arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la +même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau +taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du +poitrail, rien ne s'ouvrait ; enfin il fourra son nez entre le +chambranle et le montant, s'effaça de côté et découvrit le procédé qu'il +n'eut garde d'oublier.</p> +<p class="justify">Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup +surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le +nez : il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta +un coup d'œil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption +soudaine de sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, +il se laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser +que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le moyen +de le rejoindre.</p> +<p class="justify">Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui +parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, +témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié à son +maître.</p> +<p class="justify">Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de +retour, il redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin +d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage +de la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air +triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les +causes qu'elle ne parvint point à découvrir.</p> +<p class="justify">Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la +chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de +Lisée, et le chasseur riait de bien bon cœur lorsqu'il l'entendait +au pied du lit se ramasser pour l'élan.</p> +<p class="justify">— Roulée, la vieille ! +rigolait-il.</p> +<p class="justify">Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la +maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait à la +cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler +vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire attention à +lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.</p> +<p class="justify">Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que +le grelot sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile +et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde +porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son +maître où il ne dormît que d'un œil tandis que Lisée, lui, +pionçait plus bruyamment.</p> +<p class="justify">La Guélotte n'avait rien vu ni entendu : ce fut +le ronflement de Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il +prolongeait par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans +songer trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.</p> +<p class="justify">— Tas de cochons ! piailla-t-elle en +apercevant les deux dormeurs.</p> +<p class="justify">Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, +très inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.</p> +<p class="justify">— C'était donc ça, continua-t-elle, que ma +couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi +pourquoi ; et ce grand idiot qui le laisse faire !</p> +<p class="justify">Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort +de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour +échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent +pour s'excuser :</p> +<p class="justify">— C'est drôle, je l'ai pas entendu +monter !</p> +<p class="justify">Dès lors, le chien fut surveillé plus +étroitement ; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et +les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie +à son ami.</p> +<p class="justify">Entre temps, il allait faire un tour au village, +visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les +fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant +la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.</p> +<p class="justify">Ah ! la corne de cheval : quel régal +exquis ! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron +Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très +souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur, +attendant son tour de ferrage.</p> +<p class="justify">Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait +l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des +regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames +translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts +odorants d'une belle couleur ambrée.</p> +<p class="justify">Fraternel, pour que les braves toutous ne +s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, +Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou +aux autres amateurs en leur disant régulièrement :</p> +<p class="justify">— Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, +mais tu ne viendras pas péter chez moi !</p> +<p class="justify">Car on reconnaissait aisément, à la puissance +asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une +tournée fructueuse à la forge de Martin.</p> +<p class="justify">Miraut connaissait intimement toutes les ressources +de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle +s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.</p> +<p class="justify">Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à +ouvrir les portes des chambres ; bien que les verrous et targettes +fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et +certains jours fit… gueule basse sur tout ce qu'il trouva de +comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables +bouts de lard.</p> +<p class="justify">Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, +mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses +semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au +surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant +de faim, il en aurait fait tout autant.</p> +<p class="justify">Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de +l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut +s'adjugea : du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve +n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.</p> +<p class="justify">La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette +grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond +d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, +ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.</p> +<p class="justify">Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une +fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut +fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans +ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de +barbe, quelques restes du corps du délit.</p> +<p class="justify">Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait +son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de +l'empoisonner ou de le tuer ; Miraut, depuis longtemps, avait de +haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.</p> +<p class="justify">Comme le temps n'était guère favorable, Miraut +n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois, +mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il +regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, +libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en +sa compagnie une petite partie de chasse.</p> +<p class="justify">Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva +que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où +elle trouva du fret et lança un lièvre.</p> +<p class="justify">Attentif instinctivement à tous les bruits qui +l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. +Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi +qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, +puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.</p> +<p class="justify">Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. +S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse +et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa +venue ; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son +côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence +occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards, +attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir +dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça +ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est +pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des +côtes.</p> +<p class="justify">Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, +il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, +engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la +chienne arrivât.</p> +<p class="justify">Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout +seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, +reprenait violemment le tout en grognant férocement ; au début, il +hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne +risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment +avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre, +ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre +au derrière ; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui +était échue au petit bonheur du déchirement.</p> +<p class="justify">Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de +légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des +grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très +grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en +avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à +l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il +tardait trop à trouver le lieu du festin.</p> +<p class="justify">Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux +pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, +connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la +voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la +prise.</p> +<p class="justify">On le laissait faire naturellement et donner de la +gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de +chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le +lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu +se corsaient.</p> +<p class="justify">D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des +grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance +ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se +précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à +coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus +d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.</p> +<p class="justify">Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière +le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il +s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant +qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os +demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.</p> +<p class="justify">Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et +Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment +affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât +leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique ; +pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper : poil, +os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, +partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement +en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux, +jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été +oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur +lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout +engouffré jusqu'au dernier vestige.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_19"></a><strong>CHAPITRE +VI</strong></h2> +<p class="justify">Un soir que le grand François de la ferme des +Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi +toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.</p> +<p class="justify">Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays +sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais +bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils +quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le +nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent +les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent +tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si +profondément émus.</p> +<p class="justify">Rien ne les retenait : fidélité au logis ou au +maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur : ah +bernique ! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique ; Berger, +qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de +vaches ; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier ; +Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée ; le +roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et +jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine +protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le +chemin des Planches.</p> +<p class="justify">Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient +déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on +ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le +cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.</p> +<p class="justify">Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop +vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée +terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement +déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas +très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la +ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante +qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.</p> +<p class="justify">François n'était pas encore à deux cents mètres du +village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus +forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en +jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de +convoitise.</p> +<p class="justify">— Allons, bon ! ragea-t-il, car il ne +s'était encore aperçu de rien ; allons ! cette vache-là va +encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la +barricader sérieusement.</p> +<p class="justify">Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la +brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin +d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas +qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en +batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et +large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était +fichtre pas de cette catégorie ; les autres, pour être moins +réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants, +sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public, +fait ses preuves.</p> +<p class="justify">Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la +chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants +désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et +sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.</p> +<p class="justify">Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin +de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux +mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, +fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, +cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être +enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit +sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement, +selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un +instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le +nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La +proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop +lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu +certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés +d'assiégeants : au centre et le plus rapprochés de la ferme, les +gros, les grands, les forts : Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom +le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies +environnantes ou des villages circonvoisins ; plus éloignés, les +petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que +leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et +les radées des premiers.</p> +<p class="justify">François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa +besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur +adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent +point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison ; mais avec +la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et +cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières +avaient disparu entre eux également : roquets, moyens et molosses +se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de +cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame +commune de leurs pensées.</p> +<p class="justify">Toutes les ouvertures de la maison de François furent +tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées, +sondées, vérifiées, senties, reniflées ; mais le patron, qui savait +à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, +la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes +les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne +clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait +aucun carreau.</p> +<p class="justify">Il avait cependant, comme trop petite et +infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait +dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les +poules sortaient pour aller aux champs.</p> +<p class="justify">Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, +ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle +était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y +renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait +au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si +mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le +guichet, le bas du poitrail touchant le seuil ; mais, très enhardi +par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les +flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement +allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les +camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et +reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de +grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable +animal.</p> +<p class="justify">Mais la bête n'était pas là. Prudent, François +l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui +n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de +communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée +au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des +assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.</p> +<p class="justify">Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne +trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses +trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans +leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui +gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les bœufs, eux aussi, +étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs +chaînes et en meuglant avec fureur.</p> +<p class="justify">Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la +nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son +étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes +était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses +sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une +trique et alla « clairer » ses vaches.</p> +<p class="justify">Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il +était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le +fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait +affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou +putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique +dans les côtes et courut à sa poursuite.</p> +<p class="justify">Souris hurla de peur en entendant le ronflement du +bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa +la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la +tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile, +la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un +sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.</p> +<p class="justify">Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, +par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et +l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé +avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.</p> +<p class="justify">— Sacré bougre de salaud, grognait-il, si +c'est pas malheureux ! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut +sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, +tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le +cul !</p> +<p class="justify">Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et +soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les +jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui +arriver.</p> +<p class="justify">— Attends, nom de Dieu ! je vais +t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.</p> +<p class="justify">Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, +il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au +moyen de nœuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, +à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut +préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil +de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup +de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement +en hurlant à l'adresse des autres :</p> +<p class="justify">— Venez-y donc, tas de salauds, si vous +voulez que je vous en fasse autant !</p> +<p class="justify">Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.</p> +<p class="justify">Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de +Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les +cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt +et général mouvement de retraite.</p> +<p class="justify">Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un +instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les +fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des +pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque +assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le +flairaient ; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte +durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par +le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger +les portes.</p> +<p class="justify">Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à +cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment +à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à +la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils +rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à +toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne +déserta ; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de +trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger +abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une +attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant, +les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première +senteur, au premier signal intéressants.</p> +<p class="justify">Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait +sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, +sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et +suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions +du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée +générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux +ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée, +et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les +narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour +lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se +menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les +premiers et compisser expressément le bon endroit.</p> +<p class="justify">Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à +renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le +même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, +dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au +derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa +patronne.</p> +<p class="justify">Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de +Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et +connaissait la cause de leur absence.</p> +<p class="justify">« Il fait comme tous les autres ! +songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il +serait porté sur la chose. »</p> +<p class="justify">Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans +amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les +affamés et les timides ; mais les forts, les costauds, eux, +restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi +d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient +extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il +disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois +davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder +quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère +effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée +pour toute éventualité.</p> +<p class="justify">Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui +la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant, +et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait, +ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le +culot…</p> +<p class="justify">Il l'avait bel et bien ; mais cela ne faisait +point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se +précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui +rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en +détail.</p> +<p class="justify">François profita du conflit pour rentrer sa chienne +vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la +bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se +secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et +déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer +la gorge pour l'étrangler ; ceux qui étaient dessus piétinaient de +leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les +vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait ; tous +maintenant se détestaient ; la mêlée était devenue confuse : +on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas +de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque +hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne ; +certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os +meurtris ; d'autres saignaient et se léchaient ; d'autres, la +mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec +douleur ; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un +coup de dent ; Tom, une oreille décollée, s'écartait ; seul à +peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu +au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience, +s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, +mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes +déchirures à la cuisse.</p> +<p class="justify">Cette échauffourée refroidit notablement les +enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent ; de +toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en +lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin +d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues +buissons pour se soigner en paix.</p> +<p class="justify">Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants +fichaient le camp ; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les +deux fanatiques qui veillaient malgré tout.</p> +<p class="justify">Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de +laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher +dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, +pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa +surveillance.</p> +<p class="justify">Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans +un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.</p> +<p class="justify">L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, +éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans +crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche +de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux +amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies +protectrices entre eux et le patron.</p> +<p class="justify">Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut +là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il +se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui +lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour +faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à +l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une +de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc, +boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique +privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut, +triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement +conquise et si patiemment attendue.</p> +<p class="justify">Courbé sur son chevalet, au bout de quelques +instants, François, ayant jeté un coup d'œil sur sa chienne, ne +vit plus que la place où elle était couchée.</p> +<p class="justify">— Sacrée garce ! jura-t-il, je parie +qu'elle leur court après ; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces +salauds-là aux alentours !</p> +<p class="justify">Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, +un bâton à la main.</p> +<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il +découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela +voulût bien se détacher.</p> +<p class="justify">Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux +prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se +décollèrent.</p> +<p class="justify">— Bougre de cochon ! grommela-t-il en +s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.</p> +<p class="justify">Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il +n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration +malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé :</p> +<p class="justify">— Oh ! et puis m… ! +ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne +vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de +l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je +m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les +bouffer ou les noyer toi-même comme… oh ! +quoique…</p> +<p class="justify">Et philosophiquement, François les laissa à leurs +amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, +eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_20"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée +connurent derechef les joies pures des matins de chasse.</p> +<p class="justify">C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les +chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, +ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une +vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé +sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds, +tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.</p> +<p class="justify">Les prés « grillaient », disaient les +paysans ; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt, +atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies, +tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou +les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait +considérablement : un saut de grenouille, le moindre grattement de +mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter +les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un +cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou +à une fuite précipitée de bouquin.</p> +<p class="justify">Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer +lancer un lièvre ; suivre une piste à plus de deux cents mètres au +dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et +Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté +du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on +doit quand même rentrer bredouille.</p> +<p class="justify">Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans +les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient +tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient +de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de +vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement +ténues.</p> +<p class="justify">Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens +profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.</p> +<p class="justify">Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes +indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, +rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens +de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce +fourré-ci de préférence à celui-là.</p> +<p class="justify">On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais +si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès +le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou +quelque chemin, c'était fini et bien fini ; Miraut et Bellone, le +nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite, +d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une +langue de six pouces au moins.</p> +<p class="justify">Ah ! c'est quelquefois un rude métier que celui +de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les +pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer +une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce +qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on +voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout +fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible +de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton +du lancer.</p> +<p class="justify">Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils +soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après +chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient +l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.</p> +<p class="justify">Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et +des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères +qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.</p> +<p class="justify">Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse +frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il +s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son +chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.</p> +<p class="justify">« Bah ! songea-t-il, c'est un hérisson qui +l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends +ça. »</p> +<p class="justify">Néanmoins, il alla se rendre compte ; il était +temps.</p> +<p class="justify">Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non +point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait +point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que +l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins +fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.</p> +<p class="justify">— Ah ! bon Dieu !</p> +<p class="justify">Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait +épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, +sautait tout droit en l'air sur place, des quatre « fers » à +la fois.</p> +<p class="justify">— Tu l'échappes belle, mon ami, félicita +Lisée.</p> +<p class="justify">Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.</p> +<p class="justify">— Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est +la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. +Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec +de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de +drogues. C'est de la foutaise, leur « armoniac », comme ils +l'appellent ; il faudrait, pour que ça fasse effet — et +encore — être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche +pas les chiens de perdre tout odorat.</p> +<p class="justify">« J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, +à la chasse : un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, +enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un +cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. +Sais-tu ce que j'ai fait ? C'est un vieux remède et, crois-moi, il +vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y +connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne +sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide +branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me +suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans +tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau +ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. « Il n'a +pas plus bougé qu'une souche : je te l'ai dit, il ne sentait +rien ; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait. +Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui +est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un +liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de +ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.</p> +<p class="justify">« Il s'est même très bien guéri et je ne me suis +pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu +craintif et froussard ; à aucun prix il ne voulait suivre les +haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était +en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.</p> +<p class="justify">« Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque +chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de +telles étamines. »</p> +<p class="justify">On continua la promenade et l'on gravit le Geys. +Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche +qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à +défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.</p> +<p class="justify">— Est-ce tondu, bon Dieu ! est-ce +rasé ! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que +possible.</p> +<p class="justify">Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, +et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien +sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.</p> +<p class="justify">C'est que l'œil des chiens ne peut s'accommoder +immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. +Cela se conçoit, l'œil n'est généralement pour eux que le +complément du nez ; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils +arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne +lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, +et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de +gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la +frousse.</p> +<p class="justify">Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui +cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, +et l'on continua à gravir le Geys.</p> +<p class="justify">Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette +journée, bien d'autres étonnements.</p> +<p class="justify">Le désœuvrement, le hasard, l'espoir de trouver +ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené +à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient +ensemble ce jour-là.</p> +<p class="justify">Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de +joie.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! on en abat ?</p> +<p class="justify">— Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon +vieux, pas moyen de lancer.</p> +<p class="justify">— Sale temps, vraiment !</p> +<p class="justify">— Pas un brin de regain.</p> +<p class="justify">— On n'a au moins pas le mal de le +faire ; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.</p> +<p class="justify">— Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de +foin et que la moisson a été bonne.</p> +<p class="justify">— Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans +ce pays ! fit remarquer Pépé.</p> +<p class="justify">— J'allais le dire, souligna Lisée.</p> +<p class="justify">— Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme +où l'on trouvera du vin frais ?</p> +<p class="justify">— Mais si ; nous allons descendre aux +Planches, chez François : il ne refusera pas de nous donner à boire +à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, +Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.</p> +<p class="justify">— Tous les vrais bons chiens sont… +carnassiers, affirma Pépé ; allons chez François, j ai une pépie +qui n'est pas dans un sac.</p> +<p class="justify">C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs +et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils +étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage. +Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement +conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de +pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles +paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un +verre.</p> +<p class="justify">Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un +coup de main gratuit, était un ami ; aussi, dès qu'il le vit +arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur « faire +honnêteté », comme on dit là-bas.</p> +<p class="justify">Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon +propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son +mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.</p> +<p class="justify">Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est +habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent +chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. +Les litres et les litres se succédèrent sur la table ; on n'avait +rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de +deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu, +l'appétit, par contre, était venu.</p> +<p class="justify">— Tu n'aurais pas un bout de lard par là +et des œufs à nous faire cuire ? questionna Philomen.</p> +<p class="justify">— Mais si, mais si ! Tant que vous +voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.</p> +<p class="justify">— Ah ! et puisqu'on est réunis, +zut ! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la +« bringue ». Tu n'as pas un poulet bon à saigner ? +demanda le gros.</p> +<p class="justify">— Il y a tout ce qu'on veut, répondit +François.</p> +<p class="justify">— Montre-le-moi donc, que je lui flanque +un coup de fusil.</p> +<p class="justify">— Ne laisse pas sortir les chiens, +intervint Lisée ; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces +sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le +cas d'exterminer tout le reste.</p> +<p class="justify">Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la +pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein +gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.</p> +<p class="justify">Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et +l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs +pris impromptu savent en faire.</p> +<p class="justify">On raconta, ma foi, des histoires de chasses +édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus +profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort +savoureuses.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens +avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher +le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la +queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque +côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son +postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son +poids.</p> +<p class="justify">— S'il allait se planter une écharde dans +le cul ! s'écria François.</p> +<p class="justify">— Penses-tu qu'il n'a pas regardé +avant ! c'est un malin !</p> +<p class="justify">— Je me souviens avoir lu quelque part, +intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en +inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type +dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des +pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.</p> +<p class="justify">En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre +la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de +lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela +devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui +dit :</p> +<p class="justify">— Tu veux boire un coup, mon petit ? +Tiens.</p> +<p class="justify">Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien +flaira et duquel il se détourna avec dégoût.</p> +<p class="justify">Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres +bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus +extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.</p> +<p class="justify">— C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu +de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur +ressemble de ce côté-là.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama +Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de +l'existence ? Ah ! le père Noé était un sacré bougre, et nous +lui devons tous une fière chandelle.</p> +<p class="justify">Comme Miraut revenait à la charge, Philomen +conseilla :</p> +<p class="justify">— Montre-lui voir le miroir, ça +l'épatera.</p> +<p class="justify">On décrocha du mur une petite glace et on la plaça +devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que +cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout +près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.</p> +<p class="justify">Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de +l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que +certains singes, de regarder derrière : son opinion était +faite ; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit +que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité ; il le pensa, du +moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un +coin auprès des autres.</p> +<p class="justify">— Ça leur fait honte, concluait à tort le +gros en continuant de boire.</p> +<p class="justify">Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la +dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé +de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous +d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très +vivement.</p> +<p class="justify">— C'est malheureux, maugréait Pépé, je +n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.</p> +<p class="justify">— Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une +vipère.</p> +<p class="justify">— Belle chasse ! vraiment.</p> +<p class="justify">— On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on +n'est pas des bœufs.</p> +<p class="justify">— C'est pas comme les gens de +Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un +vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour +cela pas mal de petites saletés.</p> +<p class="justify">« — Capitaine, je crois que les gens d'ici +sont bien dévots ?</p> +<p class="justify">« — Oh ! répliquait le père Cassard, +ils sont assez vieux pour être des vaches ! »</p> +<p class="justify">— Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas +dérouiller aujourd'hui ; parions que si tu lances ta casquette en +l'air, je te la perce !</p> +<p class="justify">— La belle affaire, je parie d'en faire +autant !</p> +<p class="justify">— Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer +son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du +quatre ; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour +l'apéritif.</p> +<p class="justify">— Penses-tu que je veux lancer la +mienne ! protestait Philomen ; elle est quasi toute neuve, je +ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement !</p> +<p class="justify">— Ah ! m… pour les +femmes ! À la guerre comme à la guerre ! ordonna Lisée.</p> +<p class="justify">Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle +fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou +assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.</p> +<p class="justify">Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant +qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent +de tous côtés en donnant. à pleine gorge.</p> +<p class="justify">Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais +étaient très étonnés ; au troisième, leur épatement grandit encore +en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, +Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point +de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu +louf.</p> +<p class="justify">Ce fut le gros qui paya le pernod ; la +casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, +montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient +littéralement criblées.</p> +<p class="justify">Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches +dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien +placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_21"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il +faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du +sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant +distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de +l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.</p> +<p class="justify">— Ah ! se réjouit Lisée, c'est le +vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la +pluie ; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un +peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres, +histoire de payer le permis.</p> +<p class="justify">À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer +bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et +sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait +fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou +qu'il se trouva perdu.</p> +<p class="justify">Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, +Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument +eux aussi.</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'ils ont donc ? +s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore +sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.</p> +<p class="justify">Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait +dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de +ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés, +Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas +d'aventure avec eux, chez Fricot.</p> +<p class="justify">— Ma foi, non, répondit Lisée ; il +n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez ?</p> +<p class="justify">— Oui, expliqua-t-elle ; il se fait +tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de +Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté +pour boire un verre à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Il est sans doute allé aux filles dans +quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.</p> +<p class="justify">Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu +en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, +s'écria tout haut, très étonné :</p> +<p class="justify">— On dirait qu'ils hurlent à la mort.</p> +<p class="justify">— Mon Dieu, fit la vieille en se signant, +pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon !</p> +<p class="justify">Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas +de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, +comme ils le dirent plus tard, une secousse au cœur.</p> +<p class="justify">Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, +rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en +retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à +Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un +ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne +heure.</p> +<p class="justify">Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent +plus ; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait +la porte et se reprenait à hurler.</p> +<p class="justify">— Ça doit annoncer un malheur, prophétisa +la Guélotte.</p> +<p class="justify">Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses +appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien +avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le +souhaitait vivement.</p> +<p class="justify">Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu +fermer l'œil ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait +toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne +fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se +hélaient et déambulaient par les rues.</p> +<p class="justify">— Je vais aller voir, décida-t-il.</p> +<p class="justify">Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa +mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût +décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit +où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.</p> +<p class="justify">Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui +aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, +partit rejoindre les chercheurs.</p> +<p class="justify">Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui +répondaient : Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, +Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours ; c'était +sinistre.</p> +<p class="justify">Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, +moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de +la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand +enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.</p> +<p class="justify">D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la +stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté +d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison +quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.</p> +<p class="justify">L'anxiété grandissait : on courait maintenant +derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt +s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.</p> +<p class="justify">Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme +gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, +tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au +sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait +l'accident : il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le +cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps, +pendant que les autres pensivement suivaient : ce fut un triste +retour.</p> +<p class="justify">La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce +fils ; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était +mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant +leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, +témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois +qu'il passait devant leur maison.</p> +<p class="justify">Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour +les vieux, inconsolables, l'oubli fatal ; mais le chien de Lisée, +dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point +cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui +avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du +drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité +dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas +capables ?</p> +<p class="justify">— Miraut, c'est un sacré chien, +disait-on.</p> +<p class="justify">Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait +tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.</p> +<p class="justify">La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les +chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient +tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui, +attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers +champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de +tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui +finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait +bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là, +regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant +désappointé.</p> +<p class="justify">Les chasseurs venaient se rendre compte et +rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela +se terminait généralement par d'amicales engueulades.</p> +<p class="justify">Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, +eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, +laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.</p> +<p class="justify">— Faute de grives on mange des merles, +proclamait Lisée ; autant ça que rien.</p> +<p class="justify">Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré +l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues +queues ont marché sur les éteules ; mais il y avait la prime, vingt +sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les +renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour +les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce +brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien +du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment +rouler.</p> +<p class="justify">Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, +trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, +par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent +ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges +pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.</p> +<p class="justify">Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement +reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du +boyau ; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne +l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à +affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et +bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un +coup de fusil.</p> +<p class="justify">Il était là sur le sol, allongé, ventant et +soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité, +furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.</p> +<p class="justify">En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, +saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a +mordu, c'est bernique pour le faire lâcher : Miraut, pincé, avait +beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.</p> +<p class="justify">Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir +la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la +fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que +jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la +gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait +violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait +l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.</p> +<p class="justify">Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en +l'assommant d'un coup de trique.</p> +<p class="justify">Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne +quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font +tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en +cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible +mâchoire ; il « donnait au ferme » alors, aboyant +longuement pour inviter Lisée à s'approcher ; mais, dès que le pas +de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer +cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce +qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le +dénicher.</p> +<p class="justify">Il y eut encore, vers la fin de la saison, au +printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, +que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des +circonstances terribles pour le sauvage<a name="fr_16" +href="#ft_16"><sup>[16]</sup></a>.</p> +<p class="justify">Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que +quatre lièvres ; c'était vraiment peu pour un tel fusil ; +jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année ; aussi le +gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de +même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée +s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en « sonner +un » à l'affût, comme il disait.</p> +<p class="justify">Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait +jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, +et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la +maison.</p> +<p class="justify">Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs +où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une +petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, +car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle +jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens ; mais de +jour, c'était plus dangereux ; aussi Lisée avait-il l'œil sur +son chien.</p> +<p class="justify">Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila +cependant un beau matin. Il devait « savoir » un lièvre et +connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine +gorge par le vallon de la fin dessus.</p> +<p class="justify">Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier +d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit +et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise, +les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune +temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit, +sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car +on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un +lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le +pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet +n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées, +et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à +pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas +de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir +vigoureusement.</p> +<p class="justify">Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de +tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de +Miraut et vint sans délai trouver Lisée :</p> +<p class="justify">— Pourriez-vous me dire où est votre +chien ?</p> +<p class="justify">Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se +gratta la tête, s'excusant :</p> +<p class="justify">— Je vous assure, brigadier, que ce n'est +pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.</p> +<p class="justify">— Je m'en doute bien, parbleu, il ne +manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé ; mais il n'en est +pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer +procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Pour la première fois ! voyons, +brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.</p> +<p class="justify">— La première fois ! … La +première fois ! … enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on +n'est pas pour se bouffer le nez ; vous allez partir me le chercher +et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la +loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant +tout ; mes chefs n'admettraient pas… et puis si je +permettais à un, il faudrait que je permette à tous ! +Non !</p> +<p class="justify">— Je comprends bien, approuva Lisée qui +mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.</p> +<p class="justify">Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en +sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles +à mortaise qui lui interdisait tout galop.</p> +<p class="justify">Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un +matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, +abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en +aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette +fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un +vieux bout de chaîne.</p> +<p class="justify">Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son +boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, +Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il +s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un +levraut dont il connaissait le gîte.</p> +<p class="justify">Le père Martet qui partait en tournée et passait +justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette +imprudente désobéissance à ses ordres.</p> +<p class="justify">— Vous n'entendez donc pas le raffut que +fait votre chien ?</p> +<p class="justify">— Sacré nom de nom ! il était là il +n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.</p> +<p class="justify">Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent +pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui +chassait quand même.</p> +<p class="justify">— Je vois bien que ce n'est pas de votre +faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice ! Avec un +bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus +difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.</p> +<p class="justify">On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher +comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela +obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour +où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que +la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et +trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave +ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et +chassa sans dire un mot.</p> +<p class="justify">Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une +partie fut désarmé par tant de constance et une si noble +obstination ; il le laissa faire et s'en revint au village.</p> +<p class="justify">— Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en +prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que +le bout de bois le gêne ? il le portait dans sa gueule et il +trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le +rattraper ; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas +brailler ; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas +entendu : personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne +ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_22"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un +maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets : il n'était pas +dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne +connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût +désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau +lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un +jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger ; il +distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis +de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands +bois ; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au +moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons +des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.</p> +<p class="justify">Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les +connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de +lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent +échappé même à Lisée : « Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu +feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit +à gauche, j'aurai l'œil » ; ou encore : « Oh, +oh ! voici une vieille connaissance ; où va-t-il faire ses +doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen ? » Selon la +direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté +il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.</p> +<p class="justify">Il connaissait la voix de tous les chiens des +environs ; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était +autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine +aux abois de la vieille Fanfare.</p> +<p class="justify">Il avait un accent particulier, un timbre différent +de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque +gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait +déduire : c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un +écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de +cailles.</p> +<p class="justify">De même, si le matin était bon, cela se voyait +immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de +renifler et de chercher ; si cela ne marchait pas, il montrait +moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère +humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de +gueule.</p> +<p class="justify">Il connaissait aussi bien et même mieux que son +maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec +Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards, +elle faisant le chien et lui le chasseur.</p> +<p class="justify">Longeverne était son domaine, il y régnait en +souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la +suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à +son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui +gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y +perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc ; avant Turc, +c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les +deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et +jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon +philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.</p> +<p class="justify">Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge +de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne +lui cherchaient jamais de querelles.</p> +<p class="justify">Quand ils se rencontraient par les rues, ils +dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se +flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur +disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à +d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.</p> +<p class="justify">Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à +l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, +le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son +côté.</p> +<p class="justify">Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du +village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les +heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et +n'avait pas grand'faim,</p> +<p class="justify">mais toute trouvaille est une joie que décuplent +encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien +lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et +pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes +découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de +vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et +fermenté !</p> +<p class="justify">Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et +que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau +savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées ; +que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle +toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger +sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la +grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près +du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de +peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement +savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les +gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était +enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme — +décidément, une sale race que les porte-jupons — était loin de +professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller +saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on +ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle +rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de +« serret ».</p> +<p class="justify">Il connaissait de même toutes les personnes du pays, +distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un +tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de +mains ; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de +générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il +caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, +parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau +de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et +s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il +se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer +d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte +pour la poignée de main amicale de la séparation.</p> +<p class="justify">Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve +digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne +connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la +norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à +chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et +déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au +coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la +besace ; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme, +arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un +distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put +parvenir à extraire du cœur de son chien tout sentiment +d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les +laissât pénétrer dans la maison et réciter leur « Notre Père » +sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et +solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion, +industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de +plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à +son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les +bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui +mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes +closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.</p> +<p class="justify">Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le +maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la +forte somme, quoi ! Philomen, qu'il ne connaissait point et +interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes +arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute +justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument +fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très +nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.</p> +<p class="justify">Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni +des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des +vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de +garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le +monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait +tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait +maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et +de la fouine ; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier. +Les lapins ne l'intéressaient plus ; il dédaignait profondément, et +pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il +les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.</p> +<p class="justify">Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa +tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur +la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de +l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un +arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.</p> +<p class="justify">Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les +chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un +grognement d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon +que c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un +étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était Philomen +qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse +jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte ; si c'était un +mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait grand'peine à le +tenir ; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût laissé faire. Quant à +la Phémie, il ne la gobait toujours pas ; sa patronne lui avait +interdit de japper quand elle venait ; cela ne l'empêchait point de +grommeler quand il entendait sa sabotée particulière et de lui montrer +les dents dès que le regard du maître ne l'obligeait plus à dissimuler +ses véritables sentiments.</p> +<p class="justify">Tant de qualités professionnelles et domestiques +avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient +mutuellement leurs fautes : lièvres bouffés par le chien sans +autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, stations +trop prolongées du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La +Guélotte, elle-même, à la longue, nul accident fâcheux n'ayant endeuillé +sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre +et par lui témoigner, dans ses rares bons moments, quelque +affection.</p> +<p class="justify">La réputation de Miraut avait franchi les frontières +naturelles de sa région. Non seulement par le canton où son premier +maître, le gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses +vertus et proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au +chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de la +chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune +appelée Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, épatant, +mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le +voir à l'œuvre.</p> +<p class="justify">Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, +le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, +lorsqu'ils avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, +comme par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, +une partie à Lisée pour le lendemain.</p> +<p class="justify">Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le +temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et +jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries +intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à Lisée +lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de beaucoup +mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regardé +s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du maître chien +qu'il avait la joie et l'honneur de posséder.</p> +<p class="justify">D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, +avait quitté la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne +moisissait pas en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt +dans ses foyers.</p> +<p class="justify">— Vous ne le vendriez pas, votre +chien ? demanda un jour au chasseur maître Gouffé, le notaire, +Méridional hâbleur, menteur, traître comme l'onde elle-même, qui eût +vendu son père pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans +appréciaient beaucoup les qualités administratives.</p> +<p class="justify">Lisée éclata de rire à cette proposition.</p> +<p class="justify">— J'aimerais mieux vendre ma femme, +ricana-t-il, et même la donner pour rien.</p> +<p class="justify">— J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, +un juge, qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il +est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il +viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger.</p> +<p class="justify">— Jamais de la vie ! protesta +Lisée.</p> +<p class="justify">— Allons, mon cher, concilia maître +Gouffé, il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton +eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien +jusqu'à cinq cents francs ; cinq cents balles, c'est une somme, +réfléchissez !</p> +<p class="justify">— C'est tout réfléchi, trancha +Lisée ; dites à votre juge qu'il continue à condamner les pauvres +bougres au profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au sénateur +cocu de sa région et qu'il me foute la paix avec Miraut.</p> +<p class="justify">— Voyons, ne vous montez pas ; c'est +un charmant garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.</p> +<p class="justify">La Guélotte, qui était présente à cet entretien, +avait ouvert des yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, +d'émotion, en était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se +contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme +aussitôt :</p> +<p class="justify">— Y as-tu pensé ? Cinq cents +francs ! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-là. +Songe au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux sous qu'on +toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entêter ; un chien, +ce n'est qu'une bête après tout et, puisque tu tiens absolument à en +avoir un, tu en trouveras facilement un autre…</p> +<p class="justify">— Tais-toi ! tonna Lisée. Miraut +n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis +habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me parles de cette +affaire et si l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, +je me charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est +pas un vendu vaut bien un juge.</p> +<p class="justify">— Tu n'as jamais été qu'un âne et une +brute ! ragea-t-elle. On n'a pas idée, quand on peut faire un si +beau marché…</p> +<p class="justify">— Assez, nom de Dieu ! coupa +Lisée.</p> +<p class="justify">Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, +l'amateur s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et +Lisée. Au premier coup d'œil, le chien lui plut et, fort +complaisamment, Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que +l'on fit, les qualités de son compagnon et ami.</p> +<p class="justify">Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le +notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. +Défiant, Lisée déclina l'offre ; mais Gouffé avec sa faconde +habituelle intervint :</p> +<p class="justify">— Voyons, cher ami, vous avez été si +aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser…</p> +<p class="justify">Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et +but consciencieusement.</p> +<p class="justify">On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que +les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut +intraitable.</p> +<p class="justify">Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en +invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien +comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de +cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria :</p> +<p class="justify">— Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête +de m'avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai +que vous êtes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre +de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs +pour vous, pour moi il n'a pas de prix : on ne m'achète pas un ami +tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous jure +sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.</p> +<p class="justify">Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à +Velrans voir Pépé.</p> +<p> </p><h1 class="center"><a name="toc_23"></a><strong>TROISIÈME +PARTIE</strong></h1> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_24"></a><strong>CHAPITRE +PREMIER</strong></h2> +<p class="justify">La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, +hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée : c'est +qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore +l'extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien +soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins deux +saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de songer à sa +succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle +mort ; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui prétendent +au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement +lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens +jusqu'à leur dernière heure. Oh ! ce n'était souvent pas +réjouissant : la vieillesse les rendait claudicants et baveux, +quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur croûtelevait la peau, +les oreilles se mettaient à couler, ils devenaient sourds, ils n'y +voyaient plus, qu'importe ! on les soignait tout de même et il leur +restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de pâtée, une +litière fraîche dans un coin paisible et chaud de l'étable pour attendre +le grand départ.</p> +<p class="justify">Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne +éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son +poil se décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, +que la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait +légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure dont +la gencive était moins ferme.</p> +<p class="justify">Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et +stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant +une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière portée +de laquelle il conserverait une petite chienne.</p> +<p class="justify">Car Philomen tenait essentiellement à conserver une +bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée +parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, +n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. +C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni +mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur +robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien +moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire +entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu +chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été +contents ; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu, +excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de +répugnance pour le renard.</p> +<p class="justify">Bellone fut donc couverte par Miraut.</p> +<p class="justify">La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de +la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut +signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se +remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle +souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par +des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente +des accidents et des bizarreries assez remarquables : fièvre +intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte +momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à +ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations +suivantes.</p> +<p class="justify">Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit +prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un +liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et +écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand +mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin +dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui +s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette +personnelle et à celle de ses nouveau-nés.</p> +<p class="justify">Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en +rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, +s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore. +Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les +yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt +celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans +protestations.</p> +<p class="justify">C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze +à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, +à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper +un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles +avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur +propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne +présentait aucune nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout +noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans +un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient +trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers +trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les +mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi, d'instinct, quand +venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant +goulûment à s'y agripper.</p> +<p class="justify">La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des +mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme +des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de +baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait +distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'œuvre +de vie ; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir +en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement, +piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de +faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires +vibraient légèrement.</p> +<p class="justify">Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, +Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa +visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés +d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût +trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver +les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle +en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté +ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir +elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut, +avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta +d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à +son tour.</p> +<p class="justify">Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui +s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, +intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans +façons pour voir un peu ce qui se passait.</p> +<p class="justify">Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès +qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs +et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et +l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une +chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni +bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée +n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse +de la maison ni les gosses.</p> +<p class="justify">Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot +dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas +beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal sentiment de +curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui +pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.</p> +<p class="justify">On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en +buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa +portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.</p> +<p class="justify">Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et +boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à +l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder, +une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs +eussent fatigué et épuisé la nourrice.</p> +<p class="justify">Dans un tablier, Philomen déposa les trois +nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de +dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le +fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond +pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois +bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était +pourtant point sans un serrement de cœur qu'il perpétrait ce +triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les +nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres, +tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de +sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du +crâne étaient défoncés, les viscères broyés ; une goutte de sang +venait perler au bord des narines et c'était tout.</p> +<p class="justify">Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les +traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots +tués dans le trou creusé par son compère.</p> +<p class="justify">— Sale corvée ! murmurait-il. Et la +chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le +premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle +s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et +les cherchera en pleurant.</p> +<p class="justify">— Du moment qu'il lui en reste un, elle se +consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne +lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant +trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant +partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en +appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle +aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la +grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits +dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent +même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir +tués et dévorés ! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le +nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles, +probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats +domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais +sûrement point coupables.</p> +<p class="justify">— Les lapins mâles dévorent pourtant leurs +enfants.</p> +<p class="justify">— Ce n'est point pour la même raison, +affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en +désir ; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste, +se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui ôter toute +raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du +refus : ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.</p> +<p class="justify">Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, +elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement +plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, +elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par +toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des +vaches.</p> +<p class="justify">Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui +avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et +les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C'est possible, ses soupçons +s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant +peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se +précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et +craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle +aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour +regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants +d'une douloureuse inquiétude.</p> +<p class="justify">Deux jours durant, appréhendant quelque malheur +nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui +apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les +mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien +d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les +avalant tout simplement.</p> +<p class="justify">Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on +avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu +les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et +sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et +qui sans doute ne voyaient rien encore.</p> +<p class="justify">En même temps, les pattes lourdaudes prirent un +extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint +énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus +vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures +et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie +admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec +énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses +pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.</p> +<p class="justify">Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller +manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait +plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait +de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros +bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un +petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne +duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle +s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le +museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un +sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère, +car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez +le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules, +ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière commençait à +l'intéresser.</p> +<p class="justify">Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit +sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de +Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des +choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des bœufs, à sortir +du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans +l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa +toilette.</p> +<p class="justify">Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et +quand une puce, — et jeunes chiens n'en manquent point, — +errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une +promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec +frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer +toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où +la langue ne passât ni ne repassât.</p> +<p class="justify">Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les +êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la +mordillant consciencieusement.</p> +<p class="justify">Quand on la laissa courir dehors, la vieille +l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant +par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures +et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était +bien assurée de la pureté de leurs intentions.</p> +<p class="justify">Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire +à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car +il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres +petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle +n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers +lui.</p> +<p class="justify">Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il +serait sans doute exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à +autre chose qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la +vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.</p> +<p class="justify">Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, +rongeant quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant +force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout +ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les +plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de chasse où, vers le +milieu de décembre, elle ferait enfin ses premières armes sous les +hautes directions de son père et de sa mère.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_25"></a><strong>CHAPITRE +II</strong></h2> +<p class="justify">Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et +demi ; elle était donc encore trop jeune pour prendre part aux +randonnées… cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si +éreintantes du début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on +commencerait à la mener pour l'habituer petit à petit.</p> +<p class="justify">La saison de chasse s'annonçait bien, cette +année-là ; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au +gibier, c'en était tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement +fructueux : Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le +lendemain ils allongèrent encore chacun le leur.</p> +<p class="justify">Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison +par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit +par un voisin une nouvelle épouvantable : Philomen avait tué sa +chienne.</p> +<p class="justify">Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait +d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet +des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont +l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un +bateau qu'on lui montait.</p> +<p class="justify">Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la +mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de +colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de +quatre ; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de +trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur +mort à tous deux ; suivant d'autres encore, la mort de Bellone +était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu +juste dans la direction où elle quêtait.</p> +<p class="justify">Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, +de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le +seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient +comme si elle eût pu les comprendre :</p> +<p class="justify">— Tu ne reverras plus ta maman, mais on +t'aimera bien quand même.</p> +<p class="justify">Cela lui serra le cœur. « Elle est bien +foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague. » Et, songeant à la +docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait +comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le +besoin de se moucher.</p> +<p class="justify">La femme de Philomen comprit le but de sa visite. +Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, +car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et +elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais +mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs +jeux.</p> +<p class="justify">— Où est le patron ? s'enquit +Lisée.</p> +<p class="justify">— Sur son lit, à la chambre du fond.</p> +<p class="justify">Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.</p> +<p class="justify">— Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, +couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour +oublier son malheur ; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça +s'est-il passé ?</p> +<p class="justify">Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure +contractée et ses traits douloureux.</p> +<p class="justify">— Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je +ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je +l'ai tuée ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Salaud de +lièvre !</p> +<p class="justify">— Conte-moi ça, demanda Lisée.</p> +<p class="justify">C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué +à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre +livres et il s'était dit le matin : « Puisque Lisée ne peut +pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les +buissons. » Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le +bras, prêt à viser.</p> +<p class="justify">Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de +noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet +battant comme un balancier d'horloge.</p> +<p class="justify">« Ça y est », pensa le chasseur, qui porta +la crosse à son épaule ; et, effectivement, le levraut déboulé +filait aussitôt, sautant du buisson.</p> +<p class="justify">Vit-il Philomen qui l'ajustait ? on ne sait. +Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha +brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le +revers du remblai.</p> +<p class="justify">Philomen qui le suivait de son canon, un œil +déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où +Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà +serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la +chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut, +plus de la moitié de la charge en pleine tête.</p> +<p class="justify">L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que +l'œil : la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait +convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses +grègues, comme bien on pense, à belle allure.</p> +<p class="justify">Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur +s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que +faire ? L'emporter, la soigner ? Le coup était trop mauvais +pour qu'elle guérît ; à quoi bon prolonger d'inutiles +souffrances ? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et, +les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son +second coup.</p> +<p class="justify">Bellone, tuée raide, gisait.</p> +<p class="justify">Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, +dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils +avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri +d'un bouquet de houx.</p> +<p class="justify">— Je ne chasserai plus, mon vieux, +affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste !</p> +<p class="justify">Lisée le consola de son mieux :</p> +<p class="justify">— Ta petite Mirette grandit et Miraut nous +reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire +suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai +empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre : il te +suit presque aussi bien que moi.</p> +<p class="justify">— Pour te le tuer aussi, comme ma +Bellone !</p> +<p class="justify">— Ça, mon vieux, c'est des coups de +malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le +destin : viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera +un peu les idées.</p> +<p class="justify">Miraut fut très étonné, après plusieurs visites +consécutives, de ne pas revoir Bellone ; il la chercha, l'appela +et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour +la trouver ; à la longue, distrait par ses occupations +journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui +se passait dans le tréfonds de son être.</p> +<p class="justify">Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si +malheureux accident, continua désastreuse.</p> +<p class="justify">Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et +Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord +conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un +mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas +moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels +qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à +la maison que le malheur lui était arrivé.</p> +<p class="justify">En préparant son manège pour battre à la mécanique, +il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et +était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.</p> +<p class="justify">Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les +os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour +deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il +ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.</p> +<p class="justify">Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive +pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour : +une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de +Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait +au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.</p> +<p class="justify">Lisée en reçut au cœur un troisième choc. Tous +ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés ; c'était d'un +mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.</p> +<p class="justify">— C'est une année de malheur, +prophétisait-il ; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque +chose.</p> +<p class="justify">Et il attendait, vaguement angoissé.</p> +<p class="justify">Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la +saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour +Miraut.</p> +<p class="justify">L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans +Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, +pour l'année à venir, de bonnes parties ; il invita plusieurs fois +le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille +d'une de ses sœurs de portée, fût assez forte pour prendre les +champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il +se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.</p> +<p class="justify">La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces +lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la +civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure +généreuse quand le cœur n'y était guère.</p> +<p class="justify">Philomen, malgré sa décision — promesses de +chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés — chassa de +moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la +seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle +se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut +capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.</p> +<p class="justify">Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les +renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment +jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua +plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain +matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille ; +d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter +expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de +savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui, +généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes +quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.</p> +<p class="justify">Suivant ses conseils, ses clients passionnés +mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille +pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la +jetait et on recommençait la nuit suivante ; ensuite on n'avait +qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et +cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le +chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était +meilleur que du lièvre.</p> +<p class="justify">Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit +même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, +un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux +célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une +quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les +chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli +dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de +toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les +hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec +d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et +aussi malodorantes.</p> +<p class="justify">Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses +munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa +non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement +une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.</p> +<p class="justify">Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le +débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en +chasse.</p> +<p class="justify">Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses +diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande +envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules +sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des +chiennes en folie ; mais elles étaient depuis longtemps +réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter +dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température +s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il +sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la +direction de la forêt ; mais comme il n'avait ni boule ni entrave, +cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son +instinct.</p> +<p class="justify">Toute résistance a une fin ; qui a chassé +chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans +prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit +très calme, son aboi forcené ravageait le silence.</p> +<p class="justify">Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui +n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs +portes purent l'entendre :</p> +<p class="justify">— Ce sacré Miraut, hein ! comme il +les mène tout de même !</p> +<p class="justify">— Eh bien ! brigadier, il se fout de +vous, celui-là ; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne +lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en +s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.</p> +<p class="justify">Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que +l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service, +s'en vint aussitôt trouver Lisée.</p> +<p class="justify">— Vous entendez Miraut, dit-il ; il +chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne +peux pas laisser la chose comme ça ; cet imbécile de Totome, avec +son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous +comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite +bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une +dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.</p> +<p class="justify">— Brigadier, répondit Lisée, c'est la +première fois cette année ; je ne veux pas vous faire arriver des +histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de +procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Ah ! je lui ai bien dit, intervint +la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait +écouté ! … Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et +qu'il a refusé de le vendre !</p> +<p class="justify">— Je comprends, interrompit Martet, qu'on +s'attache à une bête ; on s'attache bien à une femme et souvent, +pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.</p> +<p class="justify">— Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.</p> +<p class="justify">Ils sortirent ensemble.</p> +<p class="justify">— Je vais vous attendre chez moi, déclara +le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant +que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.</p> +<p class="justify">Lisée, familier avec tous les passages et trajets des +lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il +était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit +approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait +le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le +maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son +collier.</p> +<p class="justify">Mais quand le chien vit de quoi il était question et +qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se +cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un +très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers +et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.</p> +<p class="justify">Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens +conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à +l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à +le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de +noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait +d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la +queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée +de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_26"></a><strong>CHAPITRE +III</strong></h2> +<p class="justify">Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à +la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui +faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le cœur l'affaire +de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il +condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois +la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses +démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille +amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux +souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil +ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui +murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et +gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de +la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son +désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les +pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations +certainement pleines de misanthropie.</p> +<p class="justify">Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu +peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs +discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est +permise à certaines époques et défendue à d'autres.</p> +<p class="justify">Il n'était point non plus nécessaire de mettre en +garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de +chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une +antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.</p> +<p class="justify">Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait +les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur +puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très +chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, +éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à +narine délicate ?</p> +<p class="justify">Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et +en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses +des idées particulières, originales et fort différentes de celles des +hommes.</p> +<p class="justify">Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, +carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de +naturel et de simplicité.</p> +<p class="justify">Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des +gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides +conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier, +c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point +se faire voir.</p> +<p class="justify">Il était d'ailleurs profondément convaincu que son +maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en +l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si +vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait ; +des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre +l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne +rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très +pressante.</p> +<p class="justify">C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude +et le désir s'exaspérant par la contrainte.</p> +<p class="justify">Tous les matins maintenant, on le laissait à la +paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de +prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée +lorsqu'il allait au village.</p> +<p class="justify">On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant +quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de +la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.</p> +<p class="justify">Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la +Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le +verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la +porte ? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait +à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement +vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier +qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé +qu'il respirait dans sa prison.</p> +<p class="justify">Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte +qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu +d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les +targettes, et bientôt il fut dans la cour.</p> +<p class="justify">Le matin était très pur et très doux. Sa première +pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps qu'il n'avait +fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses +recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau +matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et +décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois +directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal +lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son +maître ou un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut +entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès +qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri +des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies +les plus directes, du côté du sentier de Bêche.</p> +<p class="justify">C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son +premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux +que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau +capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y +établir.</p> +<p class="justify">Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, +était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie +de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et +qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de +colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à +donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été +très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le +verbiage inutile, les « ravaudages » sans fin, et s'il avait +encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante, +l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il +était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, +pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui, +trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait +plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et +donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité +par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore +furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût +échappé, momentanément tout au moins.</p> +<p class="justify">Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui +lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son +oreillard : il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première +fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la +seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si +malencontreusement l'interrompre dans son effort.</p> +<p class="justify">Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis +deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait +point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas +dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de +son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de +l'année précédente dans le haut du bois du Fays.</p> +<p class="justify">Il est des lièvres, vraiment, qui portent +malheur : celui-là devait en être.</p> +<p class="justify">C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût +échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa +randonnée ; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de +Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur +lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne +pour le balîvage annuel.</p> +<p class="justify">Dans les saignées pratiquées par Martet entre les +tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications +criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les +bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage : les jeunes +baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les +modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait +quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du +double ; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers +soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles +tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes +les pousses mal venues des différents « cépages » du +canton.</p> +<p class="justify">Au premier coup de gueule de Miraut, tous +s'arrêtèrent net et se réunirent.</p> +<p class="justify">Un chien qui chasse ! Il fallait qu'il en eût du +toupet !</p> +<p class="justify">La chose paraissait énorme.</p> +<p class="justify">Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans +l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, +viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, +que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, +puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur +son collier le nom de son maître.</p> +<p class="justify">Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, +écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa +quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à +lui tous ses hommes.</p> +<p class="justify">Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à +suivre, avançait à grande allure ; toutefois, comme il savait +regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son +passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour +qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.</p> +<p class="justify">— Le voilà cria imprudemment le premier +qui le distingua à travers les broussailles.</p> +<p class="justify">C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la +mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières +et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin, — car on ne lâche pas +un lièvre aussi stupidement, — il prît un contour assez large pour +passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez +difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois +un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il +n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent +tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son +côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur +flanc droit sans qu'ils le vissent ; deux minutes plus tard, l'aboi +de poursuite reprenait derrière leur dos.</p> +<p class="justify">— C'était un peu trop fort !</p> +<p class="justify">Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en +se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne +pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à +la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.</p> +<p class="justify">Par malheur pour Miraut, le capucin se fit +rebattre ; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer, +les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de +crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut +arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous +en chœur pour le pincer.</p> +<p class="justify">Surpris par leur irruption subite, le chasseur +s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais +de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste +pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait +vigoureusement au collier.</p> +<p class="justify">Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons +d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments +plutôt douteux ; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se +secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet +de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier, +d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et +Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le +coupable ; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien +était pris et bien pris.</p> +<p class="justify">Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, +scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le +balivage interrompu ; ensuite de quoi, solidement encadré par ces +deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, +grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à +Longeverne.</p> +<p class="justify">Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de +son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber +sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit +ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi +d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son +domicile légal.</p> +<p class="justify">Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms +et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.</p> +<p class="justify">— Pourquoi ne l'attachez-vous pas non +plus ? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme +pour tout le monde ; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende +chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires ; mes +gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il +paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas +la première fois que cela vous arrive ; les notes retrouvées dans +les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru +d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous +voulez !</p> +<p class="justify">C'était une menace non déguisée et la reconnaissance +formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement +signalés à la vigilance des forestiers.</p> +<p class="justify">Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la +fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la +Guélotte :</p> +<p class="justify">— Ah ! mon Dieu ! nous sommes +perdus ! Qu'est-ce qu'on va devenir ? Pour combien de sous en +allons-nous être ? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi ! +Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents +francs ! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en +donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah ! cochon ! +crapule ! sale charogne ! s'excita-t-elle, en courant sur le +chien, le poing levé.</p> +<p class="justify">— C'est pas la peine de l'engueuler, il ne +comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de +gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait ? Moi, j'aurais +peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie +d'aller prendre un tour. Ah ! c'est malheureux, mais je vois bien +que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut !</p> +<p class="justify">— Oui, c'est ça, c'est bien ça ! +Plains-le ! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui +soit à plaindre ! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien, +n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des +calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout ; je +l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur +la paille.</p> +<p class="justify">Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître +devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du +délit dont son chien s'était rendu coupable.</p> +<p class="justify">Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût +si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de +se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec +force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats +et évolutions du chien.</p> +<p class="justify">« Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures +trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ +trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée +transversale, nous… accompagné de… » Suivaient les +noms de tous les forestiers présents.</p> +<p class="justify">Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien +avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu +mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde général… +etc., etc.</p> +<p class="justify">Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, +malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait +pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, +député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux +gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans +avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que +des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un +paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs +du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient +été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le +toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne +devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des +autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de +nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine, +enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.</p> +<p class="justify">Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut +tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ; +aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle +aussi, particulièrement soignée.</p> +<p class="justify">Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et +grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le +canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux +gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de +Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son +chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets, +arrêtés et règlements en vigueur.</p> +<p class="justify">Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu'il en +peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de +liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, +seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.</p> +<p class="justify">— Quand on est pris, on est pris, +philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus +forts !</p> +<p class="justify">Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés +encore :</p> +<p class="justify">— Bah ! Plaie d'argent n'est pas +mortelle ! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_27"></a><strong>CHAPITRE +IV</strong></h2> +<p class="justify">La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La +patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés +sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier +procès-verbal : il dut subir l'audition de véhéments discours, +nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui +aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus +d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait +pas moins assommante à écouter.</p> +<p class="justify">Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations +et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne +reviendrait pas au bas de laine ; l'autre, qui craignait, à juste +titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de +nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur +et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon +équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui +ne veut pas entendre.</p> +<p class="justify">— Une fois n'est pas coutume, répliquait +Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, +ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi ? Ainsi +moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à +personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt +sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant +aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir +nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas +fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la +femme de Castor ?</p> +<p class="justify">Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe +quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour +la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par +malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce +n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de cœur, à en +donner une deuxième et une troisième fois.</p> +<p class="justify">On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni +sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour +adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses +besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le +détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers +du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de +s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la +rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se +promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi, +plus que jamais dans son cerveau.</p> +<p class="justify">Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les +muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en +place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une +brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons +du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point +les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai, +fila vers la forêt.</p> +<p class="justify">Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas +donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le +sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les +ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.</p> +<p class="justify">Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences +sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le +fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type +parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de +cette sorte d'individus : « C'est une belle +vache ! » calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort +respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.</p> +<p class="justify">Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et +reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait se +signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas +tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement +et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le +ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile. +L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna +au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec +douceur l'appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon +petit », et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui +tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.</p> +<p class="justify">Miraut regarda le personnage avec un mépris non +dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient +l'air de dire à Roy : « Imbécile, pour qui me +prends-tu ? »</p> +<p class="justify">S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages +parlementaires, il eût certainement ajouté : « Voyons, crétin, +idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un +morceau de pain. »</p> +<p class="justify">Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, +puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste +assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui +s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite +et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se +tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe +de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna +définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du +fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.</p> +<p class="justify">Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à +Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella +insolemment :</p> +<p class="justify">— Dites donc, vous, voudriez-vous me +montrer votre chien ?</p> +<p class="justify">— Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda +Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien ?</p> +<p class="justify">— C'est mon affaire. Je vous ordonne de me +montrer votre chien.</p> +<p class="justify">— Vous m'ordonnez ? Elle est verte +celle-là, par exemple ! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le +verrez pas ; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas +l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.</p> +<p class="justify">— Ah ! vous ne voulez pas me le +montrer ? J'sais bien pourquoi ; vous auriez du mal de +l'exhiber.</p> +<p class="justify">— J'aurais du mal ? Il est là +derrière cette porte ; mais vous ne le verrez pas ; ah ! +non ! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit +d'entrer chez moi.</p> +<p class="justify">— Bon, c'est entendu ! Je n'ai pas le +droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons +bien voir.</p> +<p class="justify">Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le +maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner +chez Lisée.</p> +<p class="justify">Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut +s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa +remise.</p> +<p class="justify">Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide +et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû +rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était +que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.</p> +<p class="justify">— Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé +sa chaîne : tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.</p> +<p class="justify">— Inutile, maintenant, triompha Roy ; +je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu ; vous avouez +que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai +rencontré, chassant au sentier de Bêche.</p> +<p class="justify">— S'il chassait, on l'aurait entendu, +objecta Lisée.</p> +<p class="justify">— Je dis « chassant », affirma +le garde ; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter +de menteur : je note que vous avez mis la plus grande mauvaise +volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale +pour accomplir mon devoir et faire mon service.</p> +<p class="justify">Presque au même instant, Miraut lançait.</p> +<p class="justify">Roy ricana :</p> +<p class="justify">— Vous l'entendez, vous ne nierez +plus.</p> +<p class="justify">— Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je +ne savais pas et voilà tout.</p> +<p class="justify">— La cause est entendue, je m'en charge, +menaça l'autre en s'en allant.</p> +<p class="justify">Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible +affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une +savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.</p> +<p class="justify">— Je te l'avais bien dit ! Je te +l'avais bien dit ! tempêta-t-elle.</p> +<p class="justify">Et les lamentations, les larmes et les imprécations +reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.</p> +<p class="justify">Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut +qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme +d'argent, mais de chercher à le vendre.</p> +<p class="justify">— Tant que nous l'aurons, ce sera comme +ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas ! Tu es signalé partout +maintenant, on nous tombera dessus : il nous ruinera.</p> +<p class="justify">La chose était grave.</p> +<p class="justify">Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint +le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de +sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait +sa marche et empêchait sa course.</p> +<p class="justify">Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait +avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, +du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut +s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler +l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer +prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite +permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun +témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois +plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois +quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se +libérer, arriva-t-il à le casser ? parvint-il, au prix de quels +efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite ? Nul ne +sait ; toujours est-il que deux heures après son départ, sans +collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes +de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer +un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse +mouvementée.</p> +<p class="justify">Les gendarmes dressèrent un triple +procès-verbal : premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, +pour manque de collier ; troisièmement, pour chasse en temps +prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au +village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de +gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun +ayant entendu Miraut.</p> +<p class="justify">Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa +dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le +chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à +n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la +saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.</p> +<p class="justify">Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans +le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi +engraissé pour payer les frais.</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, +parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne +reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait +bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette +bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser +faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire +lui-même.</p> +<p class="justify">On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver +un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le +confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus +de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une +nouvelle entrave.</p> +<p class="justify">Mais la malchance, c'est la malchance ; les +précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand +le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de +regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler +comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, +ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes +étaient en tournée du côté de Longeverne.</p> +<p class="justify">Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours +plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi +qu'un malfaiteur de grand chemin.</p> +<p class="justify">— Vous avez eu de la chance, que nous nous +soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, +votre chien aurait bien pu crever où il était.</p> +<p class="justify">Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de +nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié +étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements +d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même +occasion, pincé.</p> +<p class="justify">— Vous n'en serez aujourd'hui que pour un +simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de +même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la +parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.</p> +<p class="justify">Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la +rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans +l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle +traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il +lui « suçait le sang à petit feu », qu'il voulait la faire +mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi +bête et bien d'autres choses encore.</p> +<p class="justify">— Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire +tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.</p> +<p class="justify">Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il +partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se +garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les +événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la +Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse +et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur +était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce +sujet.</p> +<p class="justify">Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, +un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, +et demanda sa maison.</p> +<p class="justify">Il se présenta bientôt, et, après les salutations +d'usage, aborda nettement le but de sa visite.</p> +<p class="justify">— On m'a dit que vous aviez un chien à +vendre.</p> +<p class="justify">Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il +n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en +ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, +protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il +avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop +à la légère.</p> +<p class="justify">Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il +sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.</p> +<p class="justify">— Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, +ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi ? Tu vendras une vache +peut-être ; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos +meilleures bêtes ; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon +saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des +misères !</p> +<p class="justify">— C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. +Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je +ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui +se ficheront de moi quand je serai mort.</p> +<p class="justify">— Oui, saoule-toi encore, et moi ici je +crèverai de fatigues et de privations.</p> +<p class="justify">L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la +scène pénible qu'il provoquait en disant :</p> +<p class="justify">— J'en offrirais un bon prix.</p> +<p class="justify">— J'en ai refusé cinq cents francs, +précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard +que l'année dernière.</p> +<p class="justify">— Ça t'a bien réussi ! ragea la +Guélotte. Combien en offrez-vous ? demanda-t-elle au visiteur.</p> +<p class="justify">— Vous n'en trouveriez certainement pas la +moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un +certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.</p> +<p class="justify">— J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait +là une occasion d'atermoyer.</p> +<p class="justify">— J'en donne trois cents francs tout de +même, se reprit l'autre. Songez-y ! Pour un chien, c'est quelque +chose.</p> +<p class="justify">— Lisée, supplia sa femme, changeant +d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de +nous, aie pitié de moi ! Jamais tu ne retrouveras peut-être une +telle occasion ; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres +de lait par jour ! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que +les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront +tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.</p> +<p class="justify">— Vous en retrouverez un autre facilement, +insista l'acheteur.</p> +<p class="justify">Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux +de Lisée ; il se moucha bruyamment tandis que l'autre +concluait :</p> +<p class="justify">— Allons, topez là, et serrez-moi la main, +c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai +laissé mon cheval.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_28"></a><strong>CHAPITRE V</strong></h2> +<p class="justify">— Il faut au moins que vous le voyiez, +afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir ! Lisée va vous +conduire à sa niche, proposa la Guélotte.</p> +<p class="justify">— Je le connais déjà, moi, répondit +l'acquéreur.</p> +<p class="justify">Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, +sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la +remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.</p> +<p class="justify">— Le voilà ! annonça-t-il en le +désignant du geste.</p> +<p class="justify">Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main +et auquel il parla affectueusement.</p> +<p class="justify">L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce +fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.</p> +<p class="justify">Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas +levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands +yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper +de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. +Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens +qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le +bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui +dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur +naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à +son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.</p> +<p class="justify">De même que les corbeaux et les chats chez qui la +chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux +sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent +entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, +de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent +des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait +se dire et rien que ça.</p> +<p class="justify">Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la +moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout +ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses +détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de +l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte +secret le concernant.</p> +<p class="justify">Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, +se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la +tristesse et l'étonnement.</p> +<p class="justify">Les compliments que l'autre lui adressa, pour +sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il +refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe +d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même +à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le +sentir.</p> +<p class="justify">— Je vais toujours lui ôter l'entrave, +décida l'acheteur qui s'était nommé M. Pitancet, rentier au +Val.</p> +<p class="justify">Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui +concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne +réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.</p> +<p class="justify">Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de +plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le +cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation +prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on +laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, +les deux hommes se rendirent à l'auberge.</p> +<p class="justify">— Comment avez-vous su que mon chien était +à vendre ? questionna Lisée.</p> +<p class="justify">— Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la +vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où +l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me +doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en +débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos +procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont +montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de +réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet +automne, je me suis dit : « Puisque tu n'es pas très habile ni +très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire. » C'est +pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard +que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans, +qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne +voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.</p> +<p class="justify">— Mon pauvre Miraut ! gémit +Lisée.</p> +<p class="justify">— Soyez tranquille, le rassura +M. Pitancet, il sera bien soigné chez moi ; nous n'avons à la +maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.</p> +<p class="justify">— Une si bonne bête ! reprenait +Lisée.</p> +<p class="justify">Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en +mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre +et désespéré, entamait l'éloge de son chien.</p> +<p class="justify">— Pour lancer, monsieur, il n'y en a point +comme lui ; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien +attention, d'ouvrir l'œil et de se placer vivement. Il n'est pas +bavard : une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, +on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour +suivre, pour suivre, ah ! ce n'est pas lui qui perdra son temps à +des doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne +la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il +lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, +pour qu'il ne vous le ramène pas.</p> +<p class="justify">Et Lisée continuait :</p> +<p class="justify">— À la maison, il vaut mieux qu'un chien +de garde ; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux +gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il +prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. +Ah ! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et +qu'il faut que nous nous quittions ! J'avais pourtant juré qu'on ne +se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais +pu le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me retrouver +dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait +ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez : il ouvre toutes les +portes quand ça lui dit ; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé +plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera ; +non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire ; une porte fermée +le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce +qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur +Pitancet, il se fout du reste.</p> +<p class="justify">— J'espère qu'il s'habituera assez +vite : toutes les bêtes s'habituent au changement.</p> +<p class="justify">— Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut +n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais +jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. +Ah ! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous +pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt +au Val.</p> +<p class="justify">— Vous croyez, douta M. Pitancet, +avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps +en temps ?</p> +<p class="justify">— Peut-être avec des autres, avec des +jeunes, ça réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il +a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire ; il n'y a que moi +qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt +ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui +qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire : +souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi +(les salauds ! et pas un ne m'a aidé dans mes procès) ; eh +bien ! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec +eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt +retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, +je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que +de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je +ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve +et revient me voir.</p> +<p class="justify">— Ils reviennent presque toujours revoir +leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils +sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, +surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant +d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le +soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa +pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse +l'encourager à recommencer.</p> +<p class="justify">— Ce me sera dur de le gronder, prévint +Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime +tant ! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai +pas.</p> +<p class="justify">— Allons le chercher, pendant qu'on mettra +mon cheval à la voiture, décida M. Pitancet.</p> +<p class="justify">Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis +recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées +contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles. +Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce +qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.</p> +<p class="justify">Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas +tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait +peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, +les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se +traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de +paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes +et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.</p> +<p class="justify">Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le +sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut +aussitôt : celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua +encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins +du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout +droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête +allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la +porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux +hommes.</p> +<p class="justify">Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait +avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête +ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se +sentit sacrifié et perdu.</p> +<p class="justify">Qu'allait-il lui arriver ? Il n'en savait rien +encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire +que les coups. Il craignait : la crainte, dans certains cas, est +plus cruelle que le malheur lui-même ; elle faisait pour l'heure +battre à grands coups le cœur du chien.</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit, viens ! appela +d'un air aimable M. Pitancet ; viens près de moi, +voyons !</p> +<p class="justify">Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée +détournait la tête pour cacher son émotion.</p> +<p class="justify">— Grand imbécile ! ricana sa femme. +Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi ! Ce n'est qu'un +chien !</p> +<p class="justify">Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, +lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance, +affirmait-il ; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola, +le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le +suivre au dehors :</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit !</p> +<p class="justify">Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le +regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à +petits abois tendres et tristes.</p> +<p class="justify">Le chasseur ne résista pas : il s'accroupit +devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla :</p> +<p class="justify">— Il le faut, mon pauvre vieux, +résignons-nous !</p> +<p class="justify">La résignation est une vertu chrétienne et n'était +pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le +gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où +il trouvait un pouce carré de chair.</p> +<p class="justify">— Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous +ne le caressiez pas tant.</p> +<p class="justify">— C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus +le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser. +Emmenez-le, monsieur, emmenez-le ! ça me fait trop de peine et à +lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.</p> +<p class="justify">— Si on peut être bête à ce +point-là ! marmonnait la Guélotte.</p> +<p class="justify">Lisée lui jeta un coup d'œil terrible et elle +jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte +des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole +et défaire le marché.</p> +<p class="justify">On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut +refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, +il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de +ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les +griffes de ses pattes fichées violemment en terre.</p> +<p class="justify">— Allez, charogne ! grogna la +Guélotte en le poussant par derrière.</p> +<p class="justify">Il résista de plus belle, le fessier cintré, +suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre +côté.</p> +<p class="justify">— Je vous prierai de me l'amener jusqu'à +la voiture, demanda M. Pitancet ; pour qu'il n'ait pas peur et +ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le +verger.</p> +<p class="justify">Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée +reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, +s'éloignait.</p> +<p class="justify">— Viens, mon petit Miraut ! +appela-t-il.</p> +<p class="justify">Le chien avait suivi d'un œil farouche le +départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée, +jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par +le sentier du clos.</p> +<p class="justify">Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que +Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle +le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un +sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas. +Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses +bras où il se débattait et le porter comme un enfant.</p> +<p class="justify">Sur une brassée de paille préalablement disposée à +côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant +la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au +porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le +premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant +malencontreusement sous les roues.</p> +<p class="justify">Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces +dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et +l'embrassait en lui parlant.</p> +<p class="justify">Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, +brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement +son cheval.</p> +<p class="justify">Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, +désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant +stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur +où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre, +hurlait ficelé et se débattait désespérément.</p> +<p class="justify">Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait +mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se +soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. +Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour +la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point, +emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais +qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête +dans la direction de Longeverne.</p> +<p class="justify">— Mais c'est Miraut ! s'exclama-t-il, +saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se +passer ?</p> +<p class="justify">Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes +sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, +tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait +les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier +un peu son chagrin.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_29"></a><strong>CHAPITRE +VI</strong></h2> +<p class="justify">Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, +attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.</p> +<p class="justify">Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays +inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, +sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau +maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni +les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis +dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le +patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin +qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.</p> +<p class="justify">Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes +sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont +habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut +différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par +politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la +cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu +peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.</p> +<p class="justify">Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant +bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger : +il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira +d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.</p> +<p class="justify">— Pas de ça, mon vieux, protesta +M. Pitancet. Tu voudrais filer ; tu as le mal du pays, je +comprends ; mais ça passera. Allons, viens ici ; quand tu +auras faim, tu mangeras : il ne faut forcer personne.</p> +<p class="justify">C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à +table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à +leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite +s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider +à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y +toucher ; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un +peu tout de même, il les avala en les mâchant.</p> +<p class="justify">— Allons, espéra M. Pitancet, il +s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui +n'oublierait pas ?</p> +<p class="justify">M. Pitancet jugeait un peu trop en homme : +il ne connaissait encore guère Miraut.</p> +<p class="justify">Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute +l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule +idée : sortir ; sur ce seul but : retourner à +Longeverne.</p> +<p class="justify">Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, +par la plainte accoutumée, un besoin pressant.</p> +<p class="justify">— Il est propre, approuva le patron ; +conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.</p> +<p class="justify">Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à +l'écurie.</p> +<p class="justify">« Il est sans doute habitué à aller dehors pour +ces affaires-là », pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y +conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier +de la bête.</p> +<p class="justify">Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit +que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon ; mais pour +ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea +abondamment ; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou +prou, la vessie des chiens étant inépuisable.</p> +<p class="justify">M. Pitancet le complimenta et le ramena devant +sa soupe ; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac +trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le +coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne +pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever +vivement la tête et écouter avec attention.</p> +<p class="justify">— Petite canaille ! menaça doucement +et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à +l'anglaise ; mais sois tranquille, j'aurai l'œil et le +bon !</p> +<p class="justify">Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, +pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât +plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin +dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient +avec leurs chambres respectives.</p> +<p class="justify">En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, +se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui +semblait leur dire : « Je vois bien que vous êtes de braves +gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais +laissez-moi partir tout de même. »</p> +<p class="justify">Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à +son désir.</p> +<p class="justify">Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, +seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère +revue des portes et fenêtres de la maison.</p> +<p class="justify">De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était +possible ; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à +Longeverne, jouer le loquet ; mais les serrures de +M. Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père +Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes +façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.</p> +<p class="justify">Il flaira alors les meubles, les instruments divers, +les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la +veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la +dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout +sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.</p> +<p class="justify">M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, +l'appelèrent ; il parut remuant la queue au seuil de leurs +chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et +démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots +et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa +soupe.</p> +<p class="justify">Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut +écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur +place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener +faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.</p> +<p class="justify">— Nous le tenons, affirma-t-il à sa +femme.</p> +<p class="justify">Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé +une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.</p> +<p class="justify">Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout +de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le +pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à +hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où +il voudrait.</p> +<p class="justify">Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.</p> +<p class="justify">Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une +vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit +pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière +jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort +renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de +verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et +ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.</p> +<p class="justify">Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser +rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à +suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, +écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà +intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.</p> +<p class="justify">Il examinait tout d'un œil soupçonneux ; +il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité +méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et +l'insultaient ; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec +le maître, mais cela l'ennuya ; il flaira des gens qu'il n'avait +jamais sentis ni vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne +possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et +comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs +passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du +pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes, +dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient +étrangers.</p> +<p class="justify">Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait +tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur +logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des +baraques hostiles ; qu'il lui faudrait étudier canton par canton, +pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les +tarauder ; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa +tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions, +qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son +domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.</p> +<p class="justify">Ce n'était point sans doute l'avis de +M. Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui +vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses +réflexions.</p> +<p class="justify">Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, +qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au +chien ? Ah ! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis, +des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet ? +Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un +lièvre ? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour +rien à faire courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. +Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons +d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes +habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien +intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses +besoins et de son instinct de chien !</p> +<p class="justify">Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens +de réaliser sa volonté.</p> +<p class="justify">Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la +route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et +regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute, +s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était +mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer +confiance à son nouveau patron.</p> +<p class="justify">Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la +heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que +par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper +ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans +l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour +plus bêtes qu'ils ne sont réellement.</p> +<p class="justify">Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas +et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener : dans le +village, le long de la rivière et au bord du bois.</p> +<p class="justify">Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à +tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des +choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit +et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire +regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa +résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.</p> +<p class="justify">Il mangeait, dormait, se laissait caresser, +témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du +fouet quand on partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau +matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de +danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.</p> +<p class="justify">Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup +d'œil Miraut avait bien vu que ceci était encore une épreuve et +qu'à la moindre velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné +et rattrapé.</p> +<p class="justify">Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son +gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu +qu'il le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua +deux jours cette comédie.</p> +<p class="justify">Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux +heures environ après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de +pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.</p> +<p class="justify">Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de +la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on +l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les +yeux.</p> +<p class="justify">Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant +aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, +et lui affirmer :</p> +<p class="justify">— Maintenant, c'est bien le nôtre, et il +ne pense plus à Longeverne.</p> +<p class="justify">Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, +reprenant tout droit le chemin de son village.</p> +<p class="justify">Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun +sentier ; il n'essaya point de se remémorer, pour le reprendre à +rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla +le nez au vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, +tantôt au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.</p> +<p class="justify">Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit +Miraut. C'était un homme accablé : un de ses parents serait mort +qu'il n'en aurait pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans +enfants et n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, +perpétuelle ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et +particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute +l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un +dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, d'abord +pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, puis pour ses +qualités personnelles extrêmement rares et précieuses, enfin pour la +gloire qu'il lui avait value, pour la réputation qu'il lui avait faite +et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le chien lui avait +vouée lui aussi.</p> +<p class="justify">Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il +était étonné qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une +pointe de jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si +vite.</p> +<p class="justify">La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait +dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne +pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la +passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les +désœuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte +rien, même aux meilleurs fusils.</p> +<p class="justify">Tout chasseur était pour elle un homme taré, une +façon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût +su ce que c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de +poète, de poète qui s'ignore souvent (heureusement !) et goûte +d'instinct et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture +verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de la +nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours si frais +et si beaux des champs, des forêts et des eaux.</p> +<p class="justify">Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer +ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le +lever du soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre +chasser son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.</p> +<p class="justify">Toute la semaine, il traîna languissant, +désœuvré, d'une pièce à l'autre, de la remise à l'écurie, du +jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à quelque +travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait +de lui et haussait les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure +elle se fût hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu +craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent pu se +ressentir fortement.</p> +<p class="justify">Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que +jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques +rondins qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un +peu le bas de sa levée de grange.</p> +<p class="justify">Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il +tirait et poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à +coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux pattes +brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un aboi de joie +et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à ses +oreilles.</p> +<p class="justify">Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, +et comme électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.</p> +<p class="justify">Miraut était là qui le léchait, se tordait, se +tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le +retrouver, sa peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue +attente, et lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait +embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant +à lui dire que ces mots d'enfant ou de mère :</p> +<p class="justify">— C'est toi, Miraut, mon vieux +Miraut ! Ah ! mon bon chien, je savais bien que tu +reviendrais ! C'est toi !</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_30"></a><strong>CHAPITRE +VII</strong></h2> +<p class="justify">Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le +pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de +sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de +la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à +elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande +bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour +ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce +gibier stupide ; mais ils n'étaient toujours point camarades et +elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc, +vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de +Lisée.</p> +<p class="justify">Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du +marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à +la maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et +lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son +acquéreur.</p> +<p class="justify">Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans +la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours +réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.</p> +<p class="justify">Miraut était heureux : il ignorait ce que c'est +qu'un marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait +croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini +du cauchemar du Val : l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur +sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. +Par politesse toutefois, par bonté de cœur, pour montrer qu'il ne +gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint +à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en +disant :</p> +<p class="justify">— Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, +cette sale charogne ?</p> +<p class="justify">Et s'adressant à son mari :</p> +<p class="justify">— Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu +fais là. Tu avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il +revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici +tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un +marché avec cet homme, il t'a payé largement ; si tu agis de telle +sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le +volais.</p> +<p class="justify">— Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je +ne peux pourtant pas… et puis, enfin, je ne suis pas allé le +chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est +pas à moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul ; les premières fois +on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce +monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux +le garder.</p> +<p class="justify">— Tu vas lui écrire tout de suite qu'il +revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.</p> +<p class="justify">— Ça ne presse pas, atermoya Lisée. +M. Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le +chercher sans qu'on ait à le prévenir.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! si tu n'écris pas, c'est +moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous +encore qui écoperions.</p> +<p class="justify">— Écris, si tu veux, concéda Lisée ; +c'est trois sous de foutus tout simplement.</p> +<p class="justify">Le soir même, une lettre à l'adresse de +M. Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain +après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.</p> +<p class="justify">Miraut avait écouté d'une oreille attentive la +discussion : le nom de l'homme du Val, prononcé à plusieurs +reprises, l'avait très inquiété ; pourtant, comme la patronne +n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne +l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa +réintégration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le +soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son +retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, +chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.</p> +<p class="justify">Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à +seul : leur conversation se ressentait de cette gêne, car la +Guélotte, soupçonnant entre eux — qui sait ? — +peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta +point d'une semelle et accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit +jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.</p> +<p class="justify">Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à +voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, +franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val +du territoire de Longeverne.</p> +<p class="justify">Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes +randonnées précédentes, des longues parties de jadis : on évoqua la +mémoire de Bellone et de Fanfare ; on parla de la jambe de Pépé qui +allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule +idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se +sépara tout tristes.</p> +<p class="justify">Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute +d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par +le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et +vadrouillait, disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse +terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux +chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur +camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu +l'air d'interroger : Rron ? Miraut avait répondu : +Bou ! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de +sens et profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des +frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue +et l'on se trouvait heureux tout simplement.</p> +<p class="justify">Miraut se tranquillisait ; il passa une +excellente nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée +l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.</p> +<p class="justify">Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du +derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et +qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit +sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et +d'angoisse.</p> +<p class="justify">De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour +chercher un refuge, il se précipita vers Lisée.</p> +<p class="justify">À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, +souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.</p> +<p class="justify">— Mon pauvre Mimi ! s'apitoya le +chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.</p> +<p class="justify">L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un +instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible +d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été +méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, +étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient +dire : « Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec +nous : je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val. » +M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots +d'amitié sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout +de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, +reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les +doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son +sort.</p> +<p class="justify">Miraut avait son idée.</p> +<p class="justify">Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita +d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine ; malheureusement +pour lui, l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, +avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se +disposa à se cacher habilement.</p> +<p class="justify">Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à +toute force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci +accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une +chaîne d'acier pour attacher le chien.</p> +<p class="justify">Le croyant à la cuisine, il l'appela ; mais +Miraut ne vint point. Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, +l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.</p> +<p class="justify">— Il n'est pas sorti pourtant, affirmait +la Guélotte : la porte n'a pas été ouverte ; il est sans doute +allé dormir à la remise.</p> +<p class="justify">On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup +d'œil à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on +aperçut de Miraut ; on l'appela, on cria son nom : il ne +répondit ni n'accourut.</p> +<p class="justify">— Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, +mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a été ouvert il ne peut +être que dans la maison.</p> +<p class="justify">Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne +faisait toujours pas retrouver le chien.</p> +<p class="justify">— Il est probablement monté à la grange, +hasarda la Guélotte.</p> +<p class="justify">La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous +les recoins accessibles : Miraut n'y était pas.</p> +<p class="justify">— Il ne peut être qu'à la remise ou à +l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un +œil sévère son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à +la cave, tout à l'heure ? demanda-t-elle.</p> +<p class="justify">— En fait de porte, je n'ai ouvert que +celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua +Lisée ; je n'ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui n'a +pas voulu que je descende.</p> +<p class="justify">— Enfin, ce chien n'est pas rentré sous +terre, tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce +dernier.</p> +<p class="justify">Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que +Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose +encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des +moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau +cassé de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection +des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.</p> +<p class="justify">À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et +dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.</p> +<p class="justify">On commença par l'écurie : on visita les crèches +dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un +coin ; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la +brouette, derrière les portes : nulle part on ne trouva trace de +son passage.</p> +<p class="justify">Dans la remise l'inspection se continua +minutieusement ; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans +tous les recoins ; tout avait été chambardé ; il ne restait +plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait +impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles +planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de +vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur +contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très antiques et +sans aucune valeur.</p> +<p class="justify">— C'est idiot de penser qu'il est là +derrière ou là-dessous, disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y +foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer ? Un chat aurait déjà +du mal à s'y frayer un passage.</p> +<p class="justify">Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui +n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne +fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on +découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. +Comment ? au prix de quels travaux ? Il avait dû se faufiler, +s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché +vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya +d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil : il +n'était pas si stupide ; mais il se contenta de battre lentement +son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio +qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'œil +impressionnant comme un reproche muet, un coup d'œil qui semblait +lui demander raison de cet abandon, un coup d'œil tel que l'autre +n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se +débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le cœur chaviré +d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues +du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez +Philomen.</p> +<p class="justify">Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se +sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le +détestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il +n'avait pas de sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa +passer la chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut +bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la route du +Val.</p> +<p class="justify">Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas +des roues, eut un geste d'accablement.</p> +<p class="justify">— C'est plus fort que moi, affirma-t-il, +mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne +bête ! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et les femmes +mauvaises !</p> +<p class="justify">— Quand Mirette fera des petits, je t'en +élèverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un +peu son ami.</p> +<p class="justify">— Merci, mon vieux, merci, non ! +C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire +avec un autre.</p> +<p class="justify">À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale +emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en +passant : peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en +fut tout retourné ; il avait interrogé des gens et avait appris +l'histoire des procès-verbaux et la surprise de la vente.</p> +<p class="justify">En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu +rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines par +lesquelles il avait dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.</p> +<p class="justify">« Peut-être aurais-je pu l'aider ? se +disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus ? Si +c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un +mot ; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent +d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la +bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un +ami. »</p> +<p class="justify">Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore +tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage +à pied de Longeverne ; mais il se promit, dès qu'une voiture irait +là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même +des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps, +ses services.</p> +<p class="justify">Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, +n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait +au cœur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout +maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de +nouveau à Longeverne.</p> +<p class="justify">Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni +personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une +idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un +sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait +libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur, +de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence +ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul +était certain ; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait +là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.</p> +<p class="justify">Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, +simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait +chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on +voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au jour +où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse +et le laissa libre dans la maison.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_31"></a><strong>CHAPITRE +VIII</strong></h2> +<p class="justify">Trois fois de suite il s'échappa et, sans +hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant +aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi +entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à +Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait +dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du +premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait +immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa +voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de +se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement, +il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à +deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée, +absent du village ces jours-là.</p> +<p class="justify">À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais, +craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les +fenêtres ; il s'était caché aux alentours, attendant pour +s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr +qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.</p> +<p class="justify">Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout +il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance +inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée +et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.</p> +<p class="justify">En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi +follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver +enfin. Obéissant lui aussi à son cœur, sans réfléchir le moins du +monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque +M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit +toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne +put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à +faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de +finir.</p> +<p class="justify">— Vous m'aviez promis de ne pas le +rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier +et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous ? S'il sent +que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, +il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il +lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison : +promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous +le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous +comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi, +non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la +navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y +renoncer et que nous défassions le marché.</p> +<p class="justify">La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les +dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que +M. Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et +peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour +le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle +ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut +elle qui fit la réponse :</p> +<p class="justify">— Vous avez bien raison, monsieur, tout ce +qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus +tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme +pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le +laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos +bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.</p> +<p class="justify">— C'est donc entendu, conclut l'autre, et +je compte sur vous.</p> +<p class="justify">— Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, +vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il +approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de +soupe, oh ! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à +quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en +désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça +n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire +entendre raison.</p> +<p class="justify">Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa +femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce +que pesait son poing ; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un +étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde +douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet +qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait +plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.</p> +<p class="justify">M. Pitancet prit acte de cette +déclaration ; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa +parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel +commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins, +se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.</p> +<p class="justify">Cette occasion ne tarda guère.</p> +<p class="justify">Pour le règlement d'une vieille et importante +affaire, M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter. +Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à +ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce +dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare +dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le +revoir.</p> +<p class="justify">Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. +Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la +présence de l'ennemie.</p> +<p class="justify">— Revoilà encore cette sale viôce ! +glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le +recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu +le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, +ouste ! fous le camp ! continua-t-elle en brandissant son +râteau dans la direction de Miraut.</p> +<p class="justify">— Va-t'en ! ajouta Lisée au chien +abasourdi de cet accueil ; va-t'en !</p> +<p class="justify">Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant +ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il +resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander +des précisions.</p> +<p class="justify">— Veux-tu bien foutre ton camp ! +reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée — c'était +la première fois — ne faisait rien, ne disait rien pour le +défendre.</p> +<p class="justify">À quelque cinquante mètres de la maison, sur le +revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant +avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée, +mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.</p> +<p class="justify">Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne +proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup +d'œil de son côté.</p> +<p class="justify">Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint +rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui +ouvrît : ainsi agissait-il après les chasses et les promenades +lorsqu'il trouvait portes closes.</p> +<p class="justify">— Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne +peut pas le laisser coucher dehors.</p> +<p class="justify">— Je te le défends, protesta la Guélotte, +je ne veux pas qu'il remette les pattes ici ; ce n'est plus ton +chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un +voleur.</p> +<p class="justify">C'était pourtant exact que le véritable maître de +Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets +bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait +promis de le repousser : il baissa la tête et s'alla coucher.</p> +<p class="justify">Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui +aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que +pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, +le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva +couché sur la levée de grange.</p> +<p class="justify">Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, +et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau +à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et +quand même être recueilli.</p> +<p class="justify">Dès que le chasseur sortait, il se redressait, +tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, +attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications +muettes et lui dire avec tout son cœur et toute son âme : +« Voyons, puis-je aller près de toi ? » Mais Lisée, bien +que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le cœur +serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et +les haussements d'épaule méprisants de sa femme.</p> +<p class="justify">Trois jours de suite, Miraut erra autour de la +maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par +le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et +Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances +atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient +de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si +tenace et si singulier à leurs yeux.</p> +<p class="justify">M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu +chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût +écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le +voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, +elle se dit : « Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui +arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre. »</p> +<p class="justify">Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues +rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de +ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un +souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il +était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, +car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient +pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait +et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se +collait, devenait sale ; il était crotté, boueux, minable, avait un +air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à +proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde +avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, +ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.</p> +<p class="justify">Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce +M. Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse +puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre +bête si longtemps à l'abandon.</p> +<p class="justify">« D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à +savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez +nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre +paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi +pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille +puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, +malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas +moins un fameux trotteur. »</p> +<p class="justify">— Pauvre bête ! si ce n'est pas +malheureux ! Ah ! je n'aurais jamais dû le vendre, +ajoutait-il.</p> +<p class="justify">Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, +efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à +faire une tentative encore et une suprême démarche.</p> +<p class="justify">Un combat affreux se livra en l'homme. Que +faire ? Le nourrir, le laisser revenir ? Quelles scènes +nouvelles à la maison ! Ce serait intenable ! Et l'autre, la +brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.</p> +<p class="justify">D'autre part, il sentit que si le chien venait +jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le +renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un +geste qui lui interdisait d'approcher davantage.</p> +<p class="justify">Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et +s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne +peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour +atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla +comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda +encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos +rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.</p> +<p class="justify">Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir +comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et +il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, +ému d'une espérance.</p> +<p class="justify">Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte +en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son cœur, à +son sentiment, à son désir ; mais la Guélotte parut.</p> +<p class="justify">— Encore cette sale carne ! +hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.</p> +<p class="justify">Et l'homme laissa faire.</p> +<p class="justify">Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait +plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point +retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne +voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il +aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres +usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et +l'œil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il +s'arrêta.</p> +<p class="justify">Alors il se retourna, regarda le village et, debout +sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler +au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait +autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque +l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis +Baromé s'était tué.</p> +<p class="justify">Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres +chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment +lugubre et désespéré.</p> +<p> </p><h2 class="center"><a name="toc_32"></a><strong>CHAPITRE +IX</strong></h2> +<p class="justify">En entendant les cris et les lamentations de son +chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, +mâchonna un juron furieux ; toutefois, sous le regard haineux, +sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. +Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense +douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête +qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour +lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne +put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge +noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.</p> +<p class="justify">— Apporte-moi une chopine ! +commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.</p> +<p class="justify">— N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme +ça ? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le +rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.</p> +<p class="justify">— Apporte-moi à boire ! réitéra Lisée +qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle +eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.</p> +<p class="justify">Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander +une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. +Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train ; un gosier de +buveur réclame plus que ça : les bistros campagnards ne l'ignorent +point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois +litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont +jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.</p> +<p class="justify">Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et +plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines ; au bout +d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait +tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme +un damné.</p> +<p class="justify">Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes +entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la +tête, absorbé qu'il était par ses pensées.</p> +<p class="justify">— Eh bien ! interpella l'un des +arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis ?</p> +<p class="justify">Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le +gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son cœur, +il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu +en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.</p> +<p class="justify">— Mes pauvres vieux, c'est vous ? +s'exclama-t-il.</p> +<p class="justify">— Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma +première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah ! il y a +pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais +voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle +m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me +suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me +sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa +voiture. Nous venons de passer chez lui : c'est lui qui nous a dit +que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus +directement te retrouver.</p> +<p class="justify">— Mes pauvres vieux ! mes pauvres +vieux ! balbutiait Lisée : vous l'avez entendu ?</p> +<p class="justify">— Oui, et il continue. Mais pourquoi +l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?</p> +<p class="justify">— Il n'y avait plus le sou à la +maison ; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de +vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que +ceci, que cela, et j'ai cédé ; mais, mes vieux, si c'était à +refaire…</p> +<p class="justify">— Si tu m'avais seulement envoyé un +mot ! Pourquoi, bon Dieu ! n'être pas venu me voir ?</p> +<p class="justify">— J'ai été pris à l'improviste. Je ne me +doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. +Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs ; la +femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et +j'ai laissé faire. Je suis un lâche ! Écoutez cette bête et +dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.</p> +<p class="justify">— L'autre ne vient pas la +rechercher ?</p> +<p class="justify">— Non. Ah ! c'est fini. Il va crever, +mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut !</p> +<p class="justify">— Si tu nous avais dit que ce n'était +qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon +Dieu ! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans +ça !</p> +<p class="justify">— C'est trop tard, j'ai promis de ne pas +le ramasser.</p> +<p class="justify">— Tu n'as pas juré de le laisser crever. +Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en +as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne +sommes pas des loups, cré nom de nom ! et pour le remboursement, ne +t'inquiète pas : je ne te demande pas de billet ; tu me les +rendras quand tu pourras.</p> +<p class="justify">— C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce +qui reste, affirma Lisée. Ah ! tu as raison ! C'est ça ! +Merci, mon vieux. Merci !</p> +<p class="justify">— Pour ce qui est de ta femme…, +commença le gros.</p> +<p class="justify">— Ma femme, nom de Dieu ! tu vas +voir.</p> +<p class="justify">— En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire +sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit +entre nous.</p> +<p class="justify">Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois +amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était +pas dans un sac.</p> +<p class="justify">Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli +têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant :</p> +<p class="justify">— Vous allez aller prendre Philomen et +venir me retrouver à la maison ; je vais pendant ce temps arranger +moi-même mes affaires.</p> +<p class="justify">— Bon ! Entendu ! acquiescèrent +les deux autres.</p> +<p class="justify">Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, +ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était +appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.</p> +<p class="justify">— Où vas-tu ? interpella sa femme, +soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.</p> +<p class="justify">— Ça ne te regarde pas !</p> +<p class="justify">— Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand +soulaud ! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir ! +Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te +défends bien…</p> +<p class="justify">— Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, +tu vas fermer ton bec et vivement ! continua Lisée.</p> +<p class="justify">— Je ne veux pas que tu passes, +s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui +barrant le passage.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu ne veux pas ! ah, tu +ne veux pas ! sacré chameau ! Eh bien ! je vais te faire +un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.</p> +<p class="justify">Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade +puissante, il l'écarta.</p> +<p class="justify">— Grande brute, assassin, voleur de +chien ! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.</p> +<p class="justify">— Ah ! tu n'as pas compris encore et +tu ne veux pas te taire, non ! Ce n'est pas assez de nous avoir +fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire +crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne +l'avais fait en dix ans ; ce n'est pas assez, il faut que tu sois +la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme +un roquet ! Eh bien ! nous allons voir.</p> +<p class="justify">Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à +toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui +démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté +autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de +vieilles rancœurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et +de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant +le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant, +s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et +que ce qu'il voulait, nom de Dieu ! il le voulait.</p> +<p class="justify">— Dis voir encore un mot ! +menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.</p> +<p class="justify">— Oui, oui, grande fripouille, assassin, +lâche ! continua-t-elle.</p> +<p class="justify">Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à +la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien +fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait…</p> +<p class="justify">— Attends seulement un petit peu, menaça +Lisée, je vais te faire ton paquet !</p> +<p class="justify">Et il sortit, la corne à la main.</p> +<p class="justify">À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument +et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier, +s'arrêta net dans son hurlement.</p> +<p class="justify">Un nouvel appel pressant succéda au premier en même +temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt :</p> +<p class="justify">— Viens, Miraut ! viens, mon +petit ! viens vite !</p> +<p class="justify">Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit +du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore +après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, +demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une +embûche.</p> +<p class="justify">— Viens, Miraut ! répéta Lisée en +frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler +son compagnon de chasse.</p> +<p class="justify">Miraut ne pouvait plus douter.</p> +<p class="justify">Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et +jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y +roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au +visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, +comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa +joie, tout son bonheur.</p> +<p class="justify">Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette +reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé +et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du +clos.</p> +<p class="justify">Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait +annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le +prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui +avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins +dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait +lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et +lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire +que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des +derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le +courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les +trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de +Miraut.</p> +<p class="justify">Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit +fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.</p> +<p class="justify">— Pauvre vieux ! il crève de +faim ! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps : viens +manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à +ses amis.</p> +<p class="justify">Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait +comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui +japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et +réconfortante gamelle de soupe.</p> +<p class="justify">Miraut était tellement content que, malgré sa misère, +il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis +regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne +l'abandonnât.</p> +<p class="justify">— N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas +peur ! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous +quitterons plus.</p> +<p class="justify">Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut +délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de lui à lui +parler et à le caresser, à lui faire des discours et des protestations, +jusqu'à ce qu'il eût fini.</p> +<p class="justify">Les trois témoins étaient très émus.</p> +<p class="justify">— Entrez, mes vieux, entrez donc, invita +Lisée, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un +jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.</p> +<p class="justify">— Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira +maintenant chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette +aventure-là, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le +corriger de ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les +cognes. Tu verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera +plus : après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui +n'importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se +perdre.</p> +<p class="justify">On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis +de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et +une assiette de gruyère ; ensuite il descendit à la cave, toujours +suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussiéreuses.</p> +<p class="justify">— Coupez du pain, et prenez du fromage, +invita t-il.</p> +<p class="justify">Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout +ce qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse +de Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement ses +amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et des +couennes de fromage.</p> +<p class="justify">On parla des foins qui poussaient drus, des fruits +qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonçait belle ; on parla +du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on +connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres surtout, +des lièvres que tout le monde voyait.</p> +<p class="justify">— C'en est tout « roussot », +affirmait Philomen, et ce n'est pas malin à comprendre : on en a +tué si peu l'année dernière. Il n'y a guère que Lisée qui ait fait à peu +près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, +tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner +le cœur d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me +faisait penser à ma pauvre Bellone.</p> +<p class="justify">— Cet automne nous ferons tous ensemble +l'ouverture, proposa Pépé ; le gros viendra coucher la veille et on +la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodié la chasse communale, et +comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur +Longeverne et sur Rocfontaine.</p> +<p class="justify">— Mais, ta femme, interrompit Philomen, +comment a-t-elle pris la chose ?</p> +<p class="justify">— Comment elle l'a prise ? Eh bien, +mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son +grade ! Ne voulait-elle pas m'empêcher encore de rappeler +Miraut ? Une sacrée grande charogne qui a toujours voulu me mener +par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur +et la bonne volonté ; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter +quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches. +C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je +l'espère, et tu sais, je suis prêt à recommencer à toute occasion, +fermement décidé à ne pas me laisser marcher dessus, et la première +fois, oui, la première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare +la trique et les coups de chaussons !</p> +<p class="justify">— Où est-elle ? s'inquiétèrent les +amis.</p> +<p class="justify">— Que sais-je ? à la chambre haute, +probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de +foutre le camp ! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle +veut ! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n'y a pas de +danger qu'elle me débarrasse de sa sale gueule.</p> +<p class="justify">— Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit +Philomen. Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, +de lui faire comprendre…</p> +<p class="justify">— Si elle y arrive, mon vieux, interrompit +Lisée, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, +cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu'on me coupe… tout +ce qu'on voudra et te payer les prunes à Noël.</p> +<p class="justify">— Tout arrive pourtant par se tasser à la +longue et par s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le +père Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont +pas déjà fait ; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je +te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser +contravention pour courir les lièvres sans toi.</p> +<p class="justify">— Il suffit qu'il marche toujours bien +quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose +lui aussi.</p> +<p class="justify">— En tout cas, gronda Lisée, parlant très +haut de façon que sa femme elle-même pût entendre ; en tout cas, +reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et compaing de +chasse retrouvé, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une +croûte à partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai +ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m… pour ceux qui +ne seront pas contents !</p> +<p class="center">FIN</p> +<p> </p><h1>Notes</h1> +<ul> +<li><a name="ft_1" href="#fr_1">[1]</a> <p +class="justify">Goûilland : débauché et ivrogne.</p> +</li> +<li><a name="ft_2" href="#fr_2">[2]</a> <p class="justify">Viôce : +chien répugnant, rouleur et crotté.</p> +</li> +<li><a name="ft_3" href="#fr_3">[3]</a> <p +class="justify">Lefaucheux : Les premiers fusils de chasse à +doubles canons remontent au 16ème siècle. C'est avec l'introduction du +chargement par la culasse que l'on vit apparaître au début du 19ème, les +premiers fusils à canons basculants. Avec la création de la cartouche à +broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe va connaître un énorme +succès en France. [NduC]</p> +</li> +<li><a name="ft_4" href="#fr_4">[4]</a> <p class="justify">Ouver : +pondre, faire son œuf.</p> +</li> +<li><a name="ft_5" href="#fr_5">[5]</a> <p class="justify">Mondure, +délivrance.</p> +</li> +<li><a name="ft_6" href="#fr_6">[6]</a> <p class="justify">Chez presque +tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre du poêle, prés du +fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l'on se repose fréquemment +après le dîner du soir.</p> +</li> +<li><a name="ft_7" href="#fr_7">[7]</a> <p class="justify">Boussot, +corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.</p> +</li> +<li><a name="ft_8" href="#fr_8">[8]</a> <p +class="justify">Ouveuse : pondeuse.</p> +</li> +<li><a name="ft_9" href="#fr_9">[9]</a> <p class="justify">J'en demande +bien pardon à l'Académie, mais Lisée, ignorant les régies de concordance +des temps, avait un profond et naturel mépris pour l'imparfait du +subjonctif ; que ce soit dit une fois pour toutes.</p> +</li> +<li><a name="ft_10" href="#fr_10">[10]</a> <p +class="justify">Raim : rameau</p> +</li> +<li><a name="ft_11" href="#fr_11">[11]</a> <p +class="justify">Échines : morceaux de rondins refendus de un mètre +ou quatre pieds de long.</p> +</li> +<li><a name="ft_12" href="#fr_12">[12]</a> <p class="justify">À maintes +reprises</p> +</li> +<li><a name="ft_13" href="#fr_13">[13]</a> <p class="justify">Patte à +relaver : chiffon pour laver la vaisselle.</p> +</li> +<li><a name="ft_14" href="#fr_14">[14]</a> <p +class="justify">Rises : plaisanteries.</p> +</li> +<li><a name="ft_15" href="#fr_15">[15]</a> <p +class="justify">Bouillet : corruption de gouillas, petite mare.</p> +</li> +<li><a name="ft_16" href="#fr_16">[16]</a> <p class="justify">Voir +<em>De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil)</em>.</p> +</li> +</ul> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse +by Louis Pergaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE *** + +***** This file should be named 14397-h.htm or 14397-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/9/14397/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg b/old/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6064ef4 --- /dev/null +++ b/old/14397-h/img/0126a9a33ef22fc51dcc33715a607897.jpg |
