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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:19 -0700 |
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LE BARON DUDEVANT + + +M · L +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS +RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA + +LIBRAIRIE NOUVELLE +BOULEVARD DES ITALIENS, 15, +AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT + +1876 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + + AUTOUR DE LA TABLE + + + +I + + +Quelle table? C'est chez les Montfeuilly qu'elle se trouve; c'est une +grande, une vilaine table. C'est Pierre Bonnin, le menuisier de leur +village, qui l'a faite, il y a tantôt vingt ans. Il l'a faite avec un +vieux merisier de leur jardin. Elle est longue, elle est ovale, il y a +place pour beaucoup de monde. Elle a des pieds à mourir de rire; des +pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand +inventeur de formes incommodes et inusitées. + +Enfin c'est une table qui ne paie pas de mine, mais c'est une solide, +une fidèle, une honnête table, elle n'a jamais voulu tourner; elle ne +parle pas, elle n'écrit pas, elle n'en pense peut-être pas moins, mais +elle ne fait pas connaître de quel esprit elle est possédée: elle cache +ses opinions. + +Si c'est un être, c'est un être passif, une bête de somme. Elle a prêté +son dos patient à tant de choses! Écritures folles ou ingénieuses, +dessins charmants ou caricatures échevelées, peinture à l'aquarelle ou à +la colle, maquettes de tout genre, études de fleurs d'après nature, à la +lampe, croquis de _chic_ ou souvenirs de la promenade du matin, +préparations entomologiques, cartonnage, copie de musique, prose +épistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laines et de +soies de toutes couleurs pour la broderie, appliques de décors pour un +théâtre de marionnettes, costumes _ad hoc_, parties d'échecs ou de +piquet, que sais-je? tout ce que l'on peut faire à la campagne, en +famille, à travers la causerie, durant les longues veillées de l'automne +et de l'hiver. + +La table du soir (c'est ainsi qu'on la nomme, parce que, durant le jour, +chacun vaquant à ses occupations ou courant à sa fantaisie, elle reste +seule et tranquille dans le salon) a donc, chez les Montfeuilly, un rôle +assez important. Que ferait-on sans elle, bon Dieu, même tes soirs +d'été, quand l'orage emplit le ciel et que la pluie précipite au dedans +de la maison les hôtes et les papillons de nuit? Alors chacun apporte +son travail ou son délassement, et on se querelle, on se pousse, on se +serre pour que tout le monde tienne sur la grande table. On a +quelquefois parlé d'en avoir plusieurs petites, mais la grand'mère, +Louise de Montfeuilly, qui est le chef actuel de la famille, a repoussé +cette innovation perverse. Elle a bien fait; où serait la vie, où +seraient l'attention, l'enjouement, l'union, l'unité dans ces travaux ou +dans ces amusements éparpillés, la nuit, dans une vaste pièce? La +grande pièce réunit toutes les études et toutes les pensées, elle en est +le centre et le lien. Elle est à la fois la classe et la récréation de +la famille, l'harmonie et l'âme de la maison. C'est un sanctuaire +d'intimité, c'est presque un autel domestique, et la grand'mère dit +souvent: «Le jour où la table sera au grenier et moi _à la cave_, il y +aura du changement ici.» + +Mais le plus grand charme de la table, c'est la lecture en commun, à +tour de rôle. Si peu qu'on ait de poumons, on peut bien lire chacun +quelques pages, et l'on n'exige du lecteur aucun talent: on est si +habitué au bredouillage de l'un, aux _lapsus_ de l'autre, que l'on ne +s'arrête plus à se railler ou à se quereller. Je connais peu de plaisirs +aussi doux, aussi soutenus, aussi attachants que celui d'avoir les mains +occupées d'un travail quelconque, pendant qu'une voix amie (sonore ou +voilée, peu importe!) vous fait entendre simplement, sans emphase et +sans prétention, un beau et bon livre. Le feu pétille dans l'âtre. Le +vent chante dans les arbres; les phalènes on la grêle battent les +vitres; quelque _cri-cri_ familier vient, aux jours d'hiver, jusque sous +la table, comme pour applaudir à sa manière, et personne n'ose remuer, +dans la crainte d'écraser l'hôte menu et confiant du foyer. Le papier se +couvre de dessins ou de peintures; le canevas, la mousseline ou la soie +se remplissent de fleurs ou d'arabesques, et si quelque pas inusité se +fait entendre dans la salle voisine, si une main incertaine cherche à +ouvrir la porte, on tressaille, on se regarde consterné, on redoute +l'arrivée d'un étranger, d'une conversation quelconque venant +interrompra la lecture chérie. Mais, grâce au ciel, les Montfeuilly ne +sont point gens du monde; c'est presque toujours un bon voisin, un ami +qui vient nous surprendre. «Ah! c'est toi! A la bonne heure! Tu nous as +fait bien peur, nous lisions....--Oui, oui, dit-il, j'en suis,» et il +prend le livre. + +Vous m'avez autorisé à vous rendre compte, dans la forme sérieuse ou +familière qui se présentera, de l'impression produite sur nous par ces +lectures. Elles ne sont pas tellement fréquentes et tellement suivies +que je ne puisse vous parler de temps en temps de tout ce que nous +aurons lu ou _relu_; car je ne saurais, en aucune façon, m'astreindre +exclusivement à un compte rendu d'ouvrages nouveaux, et il pourra bien +m'arriver de vous parler de choses anciennes et consacrées. Pour vous +faire agréer mes réflexions, il faut que je vous dise et que je vous +fasse agréer aussi l'entière liberté de choix, le manque absolu de +méthode avec lesquels on procède ici. Il y a quelque chose de plus +capricieux et de plus inconstant qu'un lecteur, c'est plusieurs lecteurs +réunis. Ce qui charme l'un ennuie ou fatigue souvent l'autre, et +réciproquement. On abandonne quelquefois de bons livres pour en prendre +de moins bons. C'est que beaucoup d'ouvrages, qui ont un certain charme +dans l'isolement, en manquent tout à fait, on ne sait trop pourquoi, +dans l'audition collective. Le style y est pour beaucoup, mais il y a +encore d'autres raisons que je saurai peut-être vous dire en leur lien. +Ce préambule est déjà trop long, et je me hâte de remplir mon +engagement. + +Toutefois, un mot encore pour en rafraîchir les termes dans notre +mémoire. Il est convenu que lorsqu'on aura causé pendant un certain +temps en lieu de lire, je vous parlerai de ce qui aura fait le sujet de +la causerie, pour peu qu'elle ait eu rapport à des impressions, a des +souvenirs d'art quelconques, et qu'il en soit sorti quelque chose +d'assez précis et d'assez bien résumé pour être recueilli ou commenté. +Ce genre de causerie surgit rarement dans la complète intimité de la +famille. Quand le nid est bien chaudement blotti sous le toit, on +discute peu, on vit; c'est-à-dire qu'on lit ensemble et qu'on avance +dans l'émotion ou dans l'intérêt sans s'interrompre pour juger. Mais +quand l'été, sans vous éloigner de la table, agrandit le cercle +affectueux des commensaux, les uns parlent, les autres écoutent. Je suis +souvent parmi les derniers, sauf à discuter après coup avec moi-même. + +Ainsi je vous parlerai de tout ce qui nous aura frappés, mais non pas de +tout ce qui aurait mérité de nous frapper ou de nous occuper dans la vie +en commun, car cette vie, lorsqu'elle se passe aux champs, est pleine de +lacunes et d'imprévus. Un rayon de soleil emporte toutes choses et +toutes gens dans le domaine de la rêverie et des contemplations. + +_Contemplations_! Voilà un mot qui me presse! car c'est la plus fraîche, +la plus récente de nos lectures, et c'est un beau sujet pour entrer en +matière. + +Il est rare que nous lisions des vers autour de la table. Les vers +veulent être lus tout haut beaucoup mieux que nous ne savons lire, et +ceux-ci ont fait exception. Bien ou mal, nous étions impatients de nous +les communiquer, sauf à relire chacun pour soi après l'audition. + +Il eût fallu procéder avec ordre, mais les recueils de poésies sont +exposés à cette profanation d'être ouverts au hasard, comme s'ils +avaient été faits pour servir de rafraîchissements entre deux +contredanses. Les plus fervents ou les plus consciencieux commettent +cette faute tout comme les autres, et pourtant, s'il est un recueil de +vers qui mérite le nom de _livre_ et qui soit un _ouvrage_, c'est +celui-ci. + +C'est hier que la grand'mère nous apporta ces deux volumes. Comme on se +les arrachait, elle m'en mit un dans les mains, en me priant de le lire +haut, là où elle l'ouvrirait avec son aiguille à tapisserie. Nous +tombâmes sur la pièce intitulée _Villequier_, un vrai chef-d'oeuvre. + +--Attendez, dit Théodore, l'aîné des Montfeuilly; avant que vous +commenciez, je vous avertis que je ne suis pas un séide et que je ne +vais pas suivre l'auteur dans ses fantaisies avec un plaisir sans +mélange: il a de trop grandes jambes pour cela. + +--C'est peut-être aussi que vous avez le pas trop court, lui répondit la +belle Julie, la fille enthousiaste et généreuse du vieux voisin. + +--C'est possible, répliqua Théodore. Je ne suis pourtant pas de ceux qui +se gendarment contre l'emploi des mots. Je sais que M. Victor Hugo +impose son choix, son goût, son vocabulaire, ses contrastes, sa raison +d'agir avec une _maestria_ si heureuse, qu'après un peu de grimace on +arrive à dire naïvement: Au fait, pourquoi pas? Il a raison. Tu +l'emportes, Galiléen, c'est-à-dire tu triomphes, novateur. Pour ma part, +je n'ai jamais défendu la vieille césure inflexible, et je trouve celle +de Victor Hugo excellente. Ses rimes me paraissent merveilleusement +belles la plupart du temps. Quant au bon ou mauvais goût, qui en décide? +Le goût de chaque lecteur, c'est-à-dire personne. On pourra donner des +théories, des définitions du goût, tout le monda tombera d'accord; mais +apportez des preuves, citez des exemples, tout le monde disputera. + +--Alors, pourquoi disputez-vous d'avance? dit Julie. + +--Je tiens, reprit Théodore, à vous dire que je reconnais ceci: que le +goût d'un maître peut s'imposer et faire loi. Est-ce un droit _légal_? +Non, c'est le droit du _plus fort_. En fait d'art, tous les autres +droits comptent peu. Qu'un autre maître arrive, aussi châtié, aussi +austère, aussi retenu que celui-ci est indépendant, fougueux, +indomptable, il imposera sa manière, s'il en a la puissance, et il +n'aura ni plus tort ni plus raison en théorie. Il s'agira d'être fort +dans la pratique. Sous ce rapport-là, je ne vois pas que personne puisse +lutter aujourd'hui contre M. Victor Hugo; mais ceux que l'on traita de +cuistres parce qu'ils défendaient Racine et Boileau ne furent pas +cuistres pour cela. Ils furent cuistres parce qu'apparemment ils les +défendirent faiblement et à contre-sens. Racine et Boileau avaient eu +leur droit comme M. Victor Hugo à le sien. + +--Finissons-en, s'écria Julie; dites-nous votre critique afin qu'il n'en +soit plus question. + +--Je vais vous la dire, bien à regret. + +--Oh ciel! quel est donc le critique qui souffre d'égorger les gens? + +--Moi, s'écria Théodore avec conviction. D'abord, je ne suis pas de +force à égorger une victime de cette taille; ensuite, je n'en aurais +pas le goût. Je tiens pour une vérité vraie que, de toutes les joies que +l'esprit peut goûter, celle de savourer les grandes oeuvres d'art est la +plus douce et la plus vive. Il est donc ennemi de soi-même, il tue sa +propre flamme, celui qui se refuse ou se dérobe à la vivifiante chaleur +de l'admiration, et il est donc très-vrai pour moi de dire que, quand je +ne peux pas entrer entièrement dans l'embrasement du génie d'un maître, +c'est une souffrance, un chagrin, une angoisse dont je me prends à +lui.... + +--Quand vous devriez ne vous en prendre qu'à vous-même, répliqua Julie. + +--Soit, reprit-il; mais soyez-en juge! J'ai été souvent choqué d'un +manque de proportion entre l'imagination et la pensée du poëte. Enchanté +qu'il nous ait débarrassés des petits dieux gracieux ou badins qui, sous +la plume des modernes, resserraient à leur image et à leur taille les +grandes scènes de la création et les grands aspects de la beauté, je +trouve pourtant qu'en se servant parfois de comparaisons trop +familières, il nous rapetisse encore davantage ces grandes choses. Et +ces caprices d'artiste sont d'autant plus sensibles que le sentiment du +grand dans la peinture est souvent élevé chez lui à la plus haute +puissance qu'ait jamais atteinte la parole humaine. Cela me fait donc +l'effet d'une grimace comique passant tout à coup sur une face sublime. +On est tenté de lui dire: Qu'est-ce que nous vous avons fait, pour que +vous vous moquiez de nous, au moment où nous vous suivions avec docilité +ou avec enthousiasme? + +--Est-ce tout? dit Julie. + +--Non; attendez! d'autres fois, cette malice du poëte ressemble à une +mièvrerie. C'est comme un Titan qui, tout à coup, se mettrait une boucle +d'oreille dans le nez. La perle en est fine, c'est vrai, mais que diable +fait-elle là? + +Enfin, c'est comme un parti pris de vous éblouir de merveilles, et de +vous jeter du sable par la figure, pour vous tirer brusquement du charme +ou de l'extase. + +Et ce n'est pas au mot, je le répète, que je fais résistance. Le mot +s'élève et prend son droit, dès qu'il sert à donner de l'énergie à la +pensée. C'est l'image qui se déplace d'une magnifique apparition des +choses, grandement évoquée, et qui fait descendre la vue sur des objets +trop petits pour la satisfaire, ou trop vulgaires pour l'intéresser. Je +comprends, et je suis le poëte quand, usant du procédé inverse, il part +du petit pour s'élever au grand. Quand l'examen de la petite fleur +l'emporte jusqu'aux astres, ces immenses harmonies qui le pénètrent si +rapidement m'emportent avec lui, parce qu'alors il me semble dans son +rôle, dans sa mission, qui est, sans doute, de nous prendre où nous +sommes et de nous faire monter avec lui aux sommets de la pensée. + +Enfin, je trouve aussi en lui un manque de mesure et de proportion dans +l'expansion, un trop grand dédain pour l'ordonnance de la composition. +Si quelque chose doit être sévèrement composé, c'est une pièce de vers. +Béranger a la sagesse et l'art de la composition par excellence. Chaque +idée a, en lui, son développement nécessaire et modestement arrêté à sa +limite rationnelle. L'ordre et la clarté, ces qualités exquises, +sont-elles donc presque toujours inconciliables avec l'abondance et +l'intensité de la flamme sacrée? M. Victor Hugo semble tout le premier +être la preuve de cet accord possible. Certains chefs-d'oeuvre de lui +l'attestent. Il ne lui plaît donc pas toujours de faire de _son mieux_, +et quelque désordre qu'il ait dans la pensée, il ne peut donc se +défendre de nous en imposer le trouble et l'étonnement. + +Je sais, chère et impérieuse Julie, ce que vous allez me dire: Ce poëte +est un intrépide cavalier. Son _Pégase_, à lui, est un cheval terrible, +un dragon de feu: convenez donc qu'il ne peut pas toujours le gouverner. +Qu'il lui plaise ou non d'augmenter son allure ou de la modérer pour +traverser le monde de ses rêves, il est parfois emporté majestueusement +dans l'espace, parfois ralenti et enchaîné dans le vague de son rêve, +comme un paladin dans quelque forêt enchantée. Cette lyre merveilleuse +n'obéit donc pas toujours à la main, cependant merveilleusement habile, +qui la fait vibrer. Elle se met quelquefois à jouer toute seule comme la +harpe de ce maître chanteur d'Hoffmann, qui s'était laissé posséder d'un +esprit terrible; et on l'écoute alors comme on écoutait Henri de +Ofterdingen, c'est-à-dire avec stupeur, avec effroi, avec souffrance. On +se demande les uns aux autres: Où va-t-il? qu'a-t-il voulu nous dire, ou +plutôt que refuse-t-il de nous dire? Est-ce de l'enfer qu'après ces +chants sublimes lui viennent tout à coup ces rugissements mystérieux et +ces ricanements amers? + +Eh bien, il s'est passé des années pendant lesquelles le poëte, livré +aux soins du monde réel, a paru quitter le désert de la rêverie pour +traverser le _désert des hommes_, et voici que, toujours portant en +croupe son génie familier, _ange ou démon, qu'importe?_ il reparaît à +la Wartbourg, pour remporter le pris du chant: voyons, lisez. + +On le voit, c'était ici, autour de la table, comme partout dans le +monde, un grand événement littéraire. Et c'est plus que cela pour +quiconque réfléchit: c'est un événement social et philosophique. Un +grand changement a dû s'opérer chez le poëte. Il a franchi des mers, il +a traversé des abîmes, il a dû vieillir, se calmer ou se lasser, devenir +sage. + +Eh bien, pas du tout, et voilà le merveilleux de la chose; il est resté +_lui_, il n'a pas vieilli d'un jour, quoi qu'il dise; il est plus +fougueux, plus agité que jamais. Seulement, il a énormément grandi, et, +en s'éloignant toujours des routes frayées, il a laissé toute critique +sous ses pieds, parce qu'il a monté jusqu'aux cimes de son olympe +romantique. Qui pouvait l'empêcher? Théodore en convient tout le +premier: personne! Si c'est une énormité, une chose effroyable et +désespérante, comment et pourquoi n'a-t-on pas su l'arrêter? Où sont les +poëtes que l'école classique a poussés contre lui? Où est son rival? Qui +a osé se mesurer contre un tel champion? Qui mettra-t-on en regard de +lui dans une voie opposée? Tout ce qui écrit ou pense est, aujourd'hui, +partisan de la liberté absolue de conscience et d'allure dans les arts. +L'école classique existe-t-elle encore? D'où vient qu'elle n'a trouvé +personne pour la représenter dans un combat singulier contre ce Cid +superbe? Il a eu beau crier: _Paraisses, Navarrois_!... Personne n'a +voulu se montrer. + +Ce poëte nous donne donc aujourd'hui un très-grand spectacle, qui est +d'avoir triomphé de son vivant, sans avoir fait la moindre concession +aux exigences plus au moins légitimes de ses contemporains. Il a eu +raison contre ceux qui avaient tort, et aussi contre ceux qui pouvaient +avoir raison. + +--Et voyez! nous disait Julie, le coude appuyé sur la _table du soir_ et +le menton dans sa main, encore pâle d'enthousiasme et l'oeil brillant; +voyez si ce n'est pas heureux qu'il ait eu foi en lui-même? On a eu beau +lui crier _casse-cou_, il n'a rien évité, rien tourné, et le voilà au +sommet qu'il avait rêvé, vous disant son fameux _eh bien_? et vous +invitant à le suivre... si vous pouvez! + +On avait lu _Villequier_, _Réponse à un acte d'accusation_ (les deux +articles), la _Réponse au marquis_, et cette étrange vision baptisée +d'un nom étrange: _Ce que dit la bouche d'Ombre_. Nous disions tous +comme Julie, et Louise relisait tout bas Villequier. Elle posa ensuite +le livre sur la table sans rien dire, et reprit sa tapisserie; mais des +larmes coulaient furtivement sur ses fleurs, et elle laissa discuter +sans rien entendre. J'aimais assez, moi qui l'observais, cette manière +d'avoir son avis. + +Théodore avait accaparé les deux volumes, et il les feuilletait. Quand +il nous eut laissé dire tout ce que nous avions dans l'âme, il prit la +parole à son tour. + +--Julie, dit-il, je vous accorde qu'il est colossal; mais ne me soutenez +pas qu'il soit raisonnable. + +--Monsieur veut de grands poëtes bien sages, bien peignés, bien gentils? +reprit l'ardente fille avec ironie. + +--Non, répliqua Théodore. Je sais que sans le délire sacré il n'est pas +de poëte sublime. Un grain de folie ne déplaît pas chez ces exaltés +éloquents. Je leur passe quelques accès. Celui-ci a de si beaux éclairs +de raison que je lui rends les armes à chaque instant; mais je le trouve +tout d'un coup exagéré dans la sagesse, après l'avoir trouvé excessif +dans le désespoir. C'est une magnifique intelligence qui manque de +synthèse. Vous direz tout ce que vous voudrez, cela est ainsi. + +Et, sans laisser à personne le temps de lui répondre, Théodore continua: + +--Les grands poëtes, comme les prophètes, comme les oracles antiques +eux-mêmes sur le trépied fatidique, ont toujours abouti à un grande +synthèse. Or, montrez-moi celle de votre poëte? Je lis une page de +résignation vraiment céleste; au _verso_, je trouve un cri de révolte +plus terrible que tous ceux du Satan de Milton. Je tourne encore une +page, me voici dans le doute désespéré d'Hamlet. Tournons encore, nous +sommes avec Magdeleine éperdue aux pieds du divin Sauveur. Tournons +toujours: voici l'amour terrestre avec tous ses emportements, tous ses +abandons, toutes ses voluptés; et plus loin, la famille avec ses +austères douceurs et ses devoirs rigides. Et plus loin, nous crions: +_J'irai_! et nous voulons monter l'échelle de Jacob après avoir terrassé +l'esprit mystérieux. Et plus loin, nous retombons dans un touchant et +sublime aveu de la faiblesse humaine et du néant de notre intelligence. +Et plus loin, nous raillons amèrement la révolte du sceptique; et plus +loin, nous proclamons la nôtre. Ici, nous attaquons amèrement la +cruauté, l'insensibilité de la divinité. Là, prosterné devant elle, nous +bénissons l'amour divin; le tout se termine par une réhabilitation de +Bélial, après une étrange métempsycose où, par parenthèse, le supplice +des damnés, murés tout chauds et pensants dans la matière inerte, n'est +pas éternel, il est vrai, mais dure si longtemps que je m'en fâche, vu +que je ne trouve aucune proportion entre les fautes qui peuvent +s'accumuler dans le cours d'une vie humaine et la durée effrayante d'un +silex.... + +Théodore fut interrompu par des huées. Nous le trouvions archipédant +d'avoir pris au pied de la lettre d'ingénieux et poétiques symboles. Il +n'était pas en train de se repentir et acheva ainsi son réquisitoire: + +--N'importe, n'importe! je soutiens mon dire: il n'a pas de synthèse. Il +en a d'autant moins que, dans chaque émotion à laquelle il s'abandonne, +je le crois maintenant naïf et convaincu. Oui, le traître, il est de +bonne foi puisqu'il est inspiré, puisqu'il est admirable dans toutes ses +inconséquences! + +Julie était si courroucée qu'elle ne nous permit pas de rire du courroux +de Théodore. + +--Vous n'êtes qu'un maître d'école! s'écria-t-elle; vous êtes farci de +synthèses, qu'on vous a fourrées, bon gré mal gré, à la place des +entrailles. Grand Dieu! qu'avons-nous à faire de vos synthèses, et quel +poëte serait celui qui n'aurait jamais souffert, jamais aimé, jamais +douté, jamais vécu? Faites-nous des vers, _de grâce, et l'on vous +répondra_. Mais vous ne voyez donc pas qu'il n'y a pas de grands +artistes sans tous ces contrastes dont vous vous plaignez? Raphaël, que +je vous entends toujours citer comme le génie le plus synthétique, a eu +trois manières, c'est-à-dire que deux fois il a tout remis en question +dans sa croyance, dans son art, dans sa vie. Et qui vous dit que, s'il +eût vécu plus longtemps, il n'eût pas encore trois fois labouré et +bouleversé le champ de sa pensée? La vie des grandes intelligences n'est +pas autre chose qu'un orage sublime, et quiconque fait son lit bien +symétrique et bien uni, pour s'étendre à jamais dans une bonne position +bien correcte et bien commode, s'endort là du sommeil des morts et n'est +jamais réveillé par l'inspiration. Allez, synthétique personnage, dormez +sur le triste et humide grabat de votre saine logique, et, au lieu +d'extases et de rêves, vous n'aurez là que les délices du ronflement +monotone. + +--Voyons, voyons! calmez-vous, répliqua Théodore. Je vous accorde que +votre poëte doit de grandes beautés d'art à cette merveilleuse abondance +d'émotions diverses. S'il n'était pas sceptique à ses heures, nous +n'aurions pas les plus beaux cris de scepticisme que ce siècle ait jetés +vers le ciel. Je regretterais bien aussi qu'il n'eût pas des élans +religieux qui élèvent l'âme et la vivifient. Quand il est doux, je suis +charmé qu'il ne soit plus en colère, parce qu'il me rend doux comme lui, +et quand il redevient passionné, je suis passionné à mon tour avec une +vivacité qui me réveille et me rajeunit. Enfin, je vous accorde que, +dans tous les modes et sur tous les tons, c'est un instrument qu'on ne +se lasse pas d'entendre; mais c'est un plaisir qui vous torture un peu, +et, quoi que vous en disiez, on a le droit de demander à un homme de +génie de vous faire du bien, surtout quand il est arrivé à la maturité +de son talent, et, qu'ayant acquis beaucoup de gloire, il doit aspirer à +prendre beaucoup d'autorité. + +Je vous fais grâce du reste de la discussion, qui fut très-animée. Ce +n'est pas avec calme que l'on parle des choses hors ligne, et celui dont +la vie littéraire et philosophique a été un combat contre les autres et +contre lui-même a dû semer le vent et récolter la tempête. + +Il me tardait, ce soir-là, d'être seul et de lire l'ouvrage en entier. +Il me semblait que la lecture, sans ordre, d'un drame intellectuel de +cette nature et de cette portée conduisait à des disputes sans issue. +Julie avait raison d'admirer avec passion toutes les pierreries de cet +écrin, de cette mine. Théodore avait raison aussi de vouloir que tant de +choses brillantes et précieuses dussent être employées à un ouvrage, à +un monument quelconque. + +--Je n'exige pas, disait-il, que la synthèse du poëte réponde à la +mienne. Je n'accepte pas celle de Michel-Ange, mais je reconnais qu'elle +existe, qu'elle est complète, solide, magistrale. + +--Oh! le malheureux! s'écriait Julie, il avoue qu'il n'aime pas +Michel-Ange. Qu'il aille se coucher, vite, vite! qu'on ne le voie plus +ici! + +Et l'on chanta à ce pauvre Théodore, qui est bien le plus sincère et le +plus honnête des hommes: _Buona sera, don Basilio_! + +Me voici seul, après avoir lu les deux volumes d'un bout à l'autre; le +jour perce à travers mes rideaux, et les rossignols chantent déjà. Je +vous dirai demain ma pensée, à moins que quelque autre ne la formule +mieux, _autour de la table_, que je ne saurais le faire; auquel cas, +vous aurez cette formule. Je ne regrette pas de vous avoir rapporté +fidèlement les révoltes de Théodore, parce que je les sens anéanties par +un grand fait, la puissance de l'individualité, puissance irrésistible, +qui détruit parfois toutes les notions générales préexistantes les mieux +établies en apparence, mais établies en raison d'un ordre de choses qui +se trouve tout à coup dépassé par l'individu. + +A demain donc. + +6 juin 1856. + + + + +II + + +C'est autour de la table, en effet, que l'on reprit la causerie de la +veille, et c'est là que je me permis d'avoir l'opinion que je vais vous +soumettre. + +--Il est faux, ma chère Julie, qu'une grande intelligence _doive_ se +passer de synthèse, car hier vous avez poussé l'esprit de révolte +jusqu'à dire cela; mais il n'est pas vrai, mon cher Théodore, que le +poëte des _Contemplations_ manque de synthèse, vous le reconnaîtrez en +lisant son livre d'un bout à l'autre. + +Mais avant de répondre à une critique qui semblait porter sur la +nature, sur le principe même de cette grande intelligence, je voudrais +vider avec vous les questions de détail que vous souleviez hier soir: +d'abord le choix de certaines images qui vous semblent tantôt +choquantes, tantôt puériles; ensuite l'absence de composition, le +_manque de proportion_, comme vous disiez. + +Sur ces deux points, je ne trouve pas à vous répondre par un de ces +plaidoyers en règle qui tendent à disculper à tout prix l'accusé par un +système de dénégations d'une ingénieuse mauvaise foi. Je suis franc, et +je trouve ces défauts, que vous signalez, évidents si je me place à +votre point de vue; mais j'ai beau chercher dans l'histoire des arts un +ouvrage de premier ordre qui ne pèche point par quelque endroit contre +ce que les uns appellent les règles, contre ce que les autres appellent +la saine logique, je ne les trouve pas. Le pur Racine a tous les défauts +du milieu où il a vécu, à commencer par le ton de cour française qu'il +donne à ses héros antiques, ce qui fut une adorable qualité pour +les amateurs de son temps, ce qui est un hiatus de couleur +très-répréhensible aujourd'hui à nos yeux, et ce qui ne l'empêche +pourtant pas d'être un beau génie, selon vous, selon moi aussi. + +D'où vient donc que, malgré l'école romantique et l'immense progrès +qu'elle nous a fait faire, Racine restera debout? C'est que les qualités +sérieuses et vraies survivent aux défauts inhérents à l'époque et au +milieu où l'on vit. A mesure que les siècles suivants se débarrassent de +ces défauts, ils les pardonnent au passé. La première réaction est amère +et parfois injuste: il faut de la passion pour vaincre l'habitude et +implanter le progrès. Cela fait, la guerre cesse, les combattants +s'apaisent, et les vainqueurs sont les premiers à tendre la main aux +morts illustres. Cette nouvelle réaction en leur faveur est quelquefois +aussi ardente que l'a été celle qui les a dépossédés du rôle de modèles. +En deux ou trois siècles, les grands noms sont faits, défaits ou +refaits. Ils ne sont réellement consacrés qu'après l'épuisement des +réactions contraires; et alors, on sent pour eux une indulgence absolue, +qui n'est que justice absolue. De même qu'il n'est pas de grand +personnage historique qui n'ait eu dans sa vie quelque erreur ou quelque +tache, il n'est pas de grand artiste qui n'ait eu son côté faible ou +désordonné, et dont on ne puisse dire: il fut homme; ce qui n'empêche +pas d'ajouter: il fut grand. + +Quand vous regardez les _Noces_ de Paul Véronèse, songez-vous à +critiquer les costumes, le local, les accessoires si peu appropriés au +temps et au sujet? La _Diane_ de Jean Goujon ne pèche-t-elle pas contre +toutes les règles de la statuaire du Parthénon? Sa riche et étrange +coiffure est-elle en rapport logique avec sa nudité? Les _Grâces_ de +Germain Pilon ne sont-elles pas de pure convention, comme formes et +comme ajustement? Quels sont les habitants d'une planète supérieure à la +nôtre qui ont posé pour _Moïse_, pour les _Sibylles_, pour l'_Adonis_ de +Michel-Ange? Si vous jugez avec le compas et avec le raisonnement, tous +ces chefs-d'oeuvre sont inadmissibles dans votre musée. Vous y recevrez +tout au plus l'Apollon du Belvédère, un bien joli petit monsieur, mais +qui ne pèse pas beaucoup auprès du _Christ vengeur_ de Michel-Ange. Il +est cependant plus élégant, plus correct. Il dut être l'idéal des dames +de son temps, alors qu'on se représentait le dieu des vers frisé et +parfumé comme Alcibiade. Il est charmant, ne vous fâchez pas, et le +Christ de la chapelle Sixtine, avec ses formes athlétiques et sa pose +terrifiante, n'est que sublime. + +Permettez-moi de vous dire: Oui, Victor Hugo a des fantaisies Watteau +tout au beau milieu de ses fièvres dantesques; oui, ses statues ont des +jambes trop longues ou des poitrines trop étroites, comme celles des +divinités de Jean Goujon, ou des têtes trop grosses et des jambes trop +courtes, comme quelques-uns des personnages de Michel-Ange; oui, +l'ornement est quelquefois trop capricieux et trop prodigué chez lui, +comme chez Paul Véronèse, Titien, Giorgione et tous les artistes de la +Renaissance. Et c'est pour cela qu'il est un maître que l'on peut, que +l'on doit nommer à côté de ceux-là; c'est pour cela que, n'étant pas +toujours correct et charmant, il a, lui aussi, le malheur de n'être que +sublime. + +--Allons, dit Théodore, je me laisse aller à tout ce que vous voudrez, +pourvu que vous me prouviez par quels endroits il est synthétique. Au +moins tous ceux que vous venez de me citer ont été d'accord avec +eux-mêmes; mais Victor Hugo ne me semble pas être _quelqu'un_, tant il +est multiple dans sa fantaisie. Je vous accorde qu'il a résumé par la +parole la grande peinture et la grande sculpture, qui ne semblaient pas +pouvoir y être contenues: c'est pardieu bien pour cela que je lui +reproche de n'avoir rien à lui en fait d'idées. Le talent est immense, +mais l'âme est incomplète, incertaine ou insaisissable. Voyons quelle +définition vous me donnerez d'un génie si chatoyant et si déréglé? + +--Je vous répondrai comme je viens de le faire, en vous donnant, jusqu'à +un certain point, gain de cause, sauf à vous dire qu'on perd plus +souvent les bons procès qu'on ne les gagne, quand on plaide contre une +idée qui fait loi dans certains esprits. Je voudrais en vain vous +convaincra; si vous avez un parti pris contre les organisations à grande +extension, vous me direz toujours, et de tous, même de Shakspeare, et +surtout de Shakspeare: «Je veux qu'il se résume, qu'il se retienne, +qu'il se prononce, qu'il se fixe... ou qu'il se taise!» + +--Ce serait dommage quant à celui-ci, dit avec aménité le bon Théodore; +et j'aime mieux lui passer ses excès. Mais expliquez-moi ce que vous +entendez par génie à grande extension? + +--L'extension dans tous les sens, et c'est là ce qui caractérise les +véritable maîtres. Quand le divin Homère, au moment de mettre en +présence ses héros de cent coudées, s'interrompt tout à coup pour +décrire minutieusement le bouclier chargé de sujets et de figures, et +non-seulement l'objet d'art, mais encore les sept couches de cuir ou de +métal qui en assurent la solidité, il est certain qu'il pèche contre la +règle de la composition et contre l'intérêt dramatique, impitoyablement +suspendu pour faire place au goût de l'artiste et à la science de +l'armurier. Si quelqu'un se permettait aujourd'hui pareille chose.... + +--Victor Hugo se le permet! il vous arrête sur un détail, sur un +incident, et, après avoir bien posé son idée, il vous leurre de la +conclusion ou vous la fait attendre, par une véritable promenade de +propriétaire dans tous les palais de sa fantaisie. + +--C'est vrai! répondit Julie. Qu'il soit donc maudit, le maladroit, et +qu'il s'en aille au panier de Théodore, avec ce bavard d'Homère, cet +insensé de Dante et ce possédé de Michel-Ange. + +Et, comme Théodore riait de l'indignation de notre belle amie, +j'ajoutai: + +--J'ai fini mon plaidoyer, car je ne vois rien de mieux que la +conclusion de Julie. A toutes vos critiques, nous répondrons: _c'est +vrai_; et vous voilà empaillé, cristallisé, momifié dans votre victoire +avec deux ou trois grands noms, Boileau, Voltaire, Racine, tout au plus. + +--Et Raphaël, s'il vous plaît! et La Fontaine, et Béranger, et tant +d'autres qui ont du se contenir et se coordonner! + +--Oh! certes, vous êtes en bonne compagnie, et vous nous rendriez jaloux +si vous en aviez le monopole: mais vous ne l'avez pas; nous réclamons. + +--Vous n'en avez pas le droit; si vous admirez sincèrement les miens, +vous ne pouvez pas admirer les vôtres sans restriction. + +--Il en est pourtant ainsi, et notre tolérance pour ce que vous appelez +nos défauts nous rend plus heureux et plus riches que vous puisque à la +liste de votre Panthéon, que nous signons des deux mains, nous pouvons +ajouter celle de tous ces pauvres qui s'appellent saint Jean, Homère, +Shakspeare, Michel-Ange, Puget, Beethoven, Byron, Mozart.... + +--Celui-là est à moi, je le retiens! s'écria Théodore. + +--Allons donc! Est-ce qu'il est digne de votre sanctuaire? dit Julie. Et +don Juan? Vous ne voyez donc pas que c'est du romantisme? + +--Je ne veux pas, répondit Théodore, que vous m'enrégimentiez dans une +école. Je ne suis pas si pédant que vous croyez, belle anarchiste. Je +n'ai jamais fait la guerre qu'à l'étiquette placée sur l'oeuvre du +romantisme, et si l'on n'eût jamais traité Racine de crétin, et +Despréaux de _monsieur_ Boileau, j'aurais laissé dire qu'il ne fallait +plus de lisières à la forme. Mais, sortons de ces distinctions qui +deviendraient trop subtiles et insolubles, si nous voulions ranger les +grands noms du passé, et même ceux du présent, en deux classes +tranchées. C'est au point de vue philosophique que je veux envisager les +choses: c'est à ce point de vue que je vous avoue ma préférence pour les +génies à idées nettes et à volontés soutenues; c'est à ce point de vue +que je vous demande si, en fait de génie, le premier rang appartient, +selon vous, à ceux qui ont le plus de défauts et non à ceux qui en ont +le moins? + +--Voilà une question insidieuse et mal posée, dit Julie. Il faut nous +demander lequel nous préférons, du génie qui a le plus de qualités ou de +celui qui a le moins de défauts. Alors nous vous répondrons, c'est le +premier. Prenez vos balances, homme sage, et pesez la Nuit de +Michel-Ange avec la Vénus de Médicis; vous trouverez la première +beaucoup plus lourde d'invraisemblances et de sublimités; la seconde, +beaucoup plus légère de toutes façons; l'une réelle et jolie, qui vous +porte à la sensualité, l'autre impossible, mais idéale, et qui vous +porte à l'enthousiasme. + +--Est-ce donc à dire, reprit Théodore, qu'il n'est possible d'avoir de +grandes puissances qu'à la condition d'avoir de grandes erreurs? + +--Eh! eh! peut-être, dit Louise, qui semblait lire le journal et ne pas +écouter la conversation. L'inspiration n'est peut-être jamais complète +si elle ne s'est permis, à ses heures, d'être excessive; et il y a +longtemps que quelqu'un a dit; Là où il n'y a pas trop, il n'y a jamais +assez. Je crois que si l'on épluchait tes idoles, mon cher Théodore, on +y trouverait plus d'incorrections et de disproportions que tu n'en veux +avouer; et si, dans ce musée que tu t'es arrangé, il s'est glissé +quelqu'un d'incontesté, je crains fort qu'il ne soit pas incontestable, +ou qu'il ne soit pas tout à fait digne d'y prendre place. + +--Allons, dit Théodore, me voilà battu, puisque la grand'mère s'en mêle. +Qui croirait à tant d'enthousiasme révolutionnaire sous ces bons et +chers cheveux blancs? Mais encore une fois laissons la question +littéraire, puisque vous voilà tous contre moi. Résolvez-moi seulement +la question philosophique. Dites-moi où est la synthèse par vous aperçue +dans ces deux nouveaux volumes. + +Sommé de répondre, je répondis: + +--Ces deux volumes sont une histoire personnelle. Vous demandez une +synthèse; eh bien, l'odyssée intellectuelle d'une existence de poëte, +c'est, j'espère, une synthèse qui se dégage et s'affirme. Faut-il y +trouver un titre plus explicite pour vous que celui de _Contemplations_; +appelons cela, si vous voulez, «Journal d'une âme.» Toute analyse bien +faite implique une synthèse prochaine, inévitable. Toutes les fois que +vous me peindrez admirablement et fidèlement comment une certitude vous +est apparue, j'en conclurai que cette certitude vous est déjà acquise; +et, quelle qu'elle soit, je ne vous accuserai plus de n'en avoir et de +n'en vouloir aucune. + +Or, cette analyse s'est faite lentement, à travers de grandes agitations +et de terribles désespoirs; raison de plus pour qu'elle prouve. Il ne +faut point parler de ces choses-là trop à son aise. La plupart des +intellects humains est portée à une certaine docilité qui n'est pas le +fait des grands poëtes. Ceux qui, comme vous, s'absorbent de bonne heure +dans les études philosophiques vivent de bonne heure sur le fonds amassé +par les autres, et se font aisément un ensemble d'idées à leur usage. +Tout adepte d'une science posée et définie procède du connu à l'inconnu, +et, traîné sans secousse dans la voiture suspendue et arrangée par ses +maîtres, avance avec une tranquillité sage vers les sublimes horizons. +Le vrai poëte n'est pas né métaphysicien. Ce qu'il a appris facilement, +il l'oublie de même. Emporté par ses propres ailes, il veut aller au +hasard, tout tirer de son propre fonds et découvrir tout sans rien +chercher. Il ne médite guère; il rêve et contemple, il s'agite et il +souffre. Instrument exquis, il ne peut vibrer que sous un souffle libre +et divin. Nulle main humaine ne peut effleurer ses cordes sans les +briser ou les faire détonner. + +Souvenez-vous que la poésie ne s'enseigne pas. Vous ferez des savants, +des industriels, des érudits, des géomètres, des théologiens, des +administrateurs, des virtuoses même; vous donnerez tout par +l'éducation, hormis la haute révélation de l'art, hormis l'inspiration +de la véritable poésie. Aucun livre, aucun professeur, aucun +enseignement, aucun conseil même, n'a jamais pu et ne pourra jamais +faire un poëte, un artiste; ne vous étonnez donc pas qu'un vrai poëte +vibre et frissonne à tous les vents qui passent. Plus il est grand, plus +le tressaillement est profond et invincible. + +Vous vous levez tranquille et serein, vous, mon digne et cher ami. Vous +mettez votre manteau ou votre chapeau de paille, selon le temps qu'il +fait. Vous sortez avec un livre ou avec le souvenir d'un livre pour +regarder la nature et vous-même; et si votre propre logique s'en mêle, +c'est grâce à une foule de notions acquises qui vous ont fait un +tempérament doux, une philosophie soutenue, une individualité arrêtée: +je ne dis pas arrêtée stupidement et à jamais, Dieu m'en garde! mais +sagement et patiemment expectante. Tel n'est pas le poëte. + +Il n'a dans l'arsenal de sa rêverie ni parapluie, ni paratonnerre, ni +livre qui lui serve d'arbitre, ni fonds de souvenirs classiques vénérés +et redoutés qui lui soit un thermomètre. Il s'en va à travers les champs +et les bois, ne commandant à aucun être, à aucune chose, attendant, naïf +et fièrement désarmé, que les choses et les êtres lui parlent, que +l'orage le ploie, que la fleur l'enivre, que le soleil l'embrase, que +les flots de la mer l'accablent; et ce qu'il aura vu, ce qu'il aura +senti, il vous le dira au retour; mais ne lui demandez pas au départ ce +qu'il vous rapportera de sourires ou de larmes, d'enthousiasme ou de +désolation. Il ne s'appartient pas. Si son âme est souffrante, il +remplira de deuil l'univers qui le force à chanter en mineur ou en +majeur, selon l'accord de sa lyre. S'il est heureux pour un moment, la +création lui révélera son éternelle beauté, son éternelle sagesse; mais +n'exigez pas que demain confirme aujourd'hui, ni qu'aujourd'hui soit la +conséquence apparente d'hier. + +L'âme du poëte est mobile; si elle renfermait Minerve tout armée, elle +ne serait plus inspirée. Elle est faible et changeante à votre point de +vue: c'est-à-dire qu'elle est douée d'une force et d'une ténacité dont +vous ne pouvez distinguer et définir la source cachée. Il y a en elle un +mystère qui échappe à votre analyse et que peut seule vous révéler l'âme +qui possède et subit cette fatalité, tantôt délicieuse, tantôt +effroyable. + +--Est-ce à dire, demanda Théodore, que le poëte soit un souverain +absolu, irresponsable? C'est admettre une royauté de droit divin contre +laquelle je vous avertis que je me révolte absolument. + +--Oh! vous êtes libre de vous révolter, s'écria Julie. La poésie manque +absolument de mouchards et de gendarmes pour s'imposer aux +récalcitrants; c'est ce qui fait la force de son empire. + +Le droit du poëte est toujours inoffensif, puisque chacun peut s'y +soustraire. L'usage bon ou mauvais de ce droit est le châtiment ou la +récompense de celui qui l'exerce. S'il ne soufflait que fureur et +désespoir, il rétrécirait son influence à celle des passions du moment; +mais quand il fait rayonner le beau et le vrai, il l'étend à jamais à +toutes les âmes. Quand la sienne est foncièrement belle et magnanime, +ses amertumes passent, Dieu les dissipe, et l'humanité toute entière +reçoit le bienfait de son inspiration. + +--A la bonne heure! répondit Théodore; l'Apocalypse est une splendide +vision, mais elle se complaît dans trop de châtiments qui font Dieu +vindicatif et méchant. Saint Jean en rappela et prêcha l'amour, après eu +avoir prêché la colère. + +--C'est, lui dit Julie en riant, qu'il avait trouvé sa synthèse. +Est-elle moins belle et moins vraie, parce qu'il a prédit la chute des +étoiles? + +--Je crois, dis-je à mon tour, que nous arrivons à être tous d'accord. +Théodore nous accorde que les sibylles et les prophètes sont des esprits +très-orageux, et qu'ils n'en sont pas moins une grande famille +d'inspirés. Il me semble que Julie nous accorde aussi quelque chose: +c'est que l'inspiration est un trépied ou la vérité ne se révèle pas à +tout moment sereine et lucide, et que l'homme, quelque puissant, quelque +excité qu'il soit, est toujours cet être _obscur_ et torturé dont le +poëte lui-même nous exprime la douleur et la misère avec des cris si +profonds et si vrais. Donc ce poème, cette vie si troublée, si +_ondoyante et diverse_, comme eût dit Montaigne, est une suite de crises +fatidiques où l'effort gigantesque retombe parfois sur lui-même en +magnifiques divagations. C'est à ce prix que la lumière est aperçue dans +de meilleures jours, et c'est alors que le poëte trouve de ces clartés +grandioses qui couronnent son oeuvre et qui tout à coup le mettent +d'accord avec les plus grands et les plus sérieux penseurs de +l'humanité. Laissez-le donc lancer ces sinistres éclairs qui s'éteignent +trop vite à votre gré dans d'imposantes ténèbres. Ardent et sombre par +la nature de son génie, il a la flamme des volcans, leurs mystères +effrayants, leurs terribles explosions, leurs fêtes infernales; mais +ramené à Dieu par la douleur, après des crépuscules d'une suave +mélancolie, il a des splendeurs de soleil. La sérénité de l'espérance ne +peut habiter facilement cette âme froissée. Ne lui demandez pas les +molles quiétudes de l'inexpérience, les faciles mansuétudes de l'oubli. +C'est un archange foudroyé qui parle en elle, et ses heures de +soumission sont comptées. Il est né pour la lutte, il luttera toujours; +mais sa logique ardente consistera à savoir triompher toujours des +noires pensées et des amers abattements qui le torturent. L'humilité +chrétienne n'est pas son fait. Il est trop fort pour se soumettre avant +d'avoir trouvé à sa soumission une raison supérieure. Écoutez-le +constater la fatalité des choses suprêmes: + + Je sais que vous avez bien autre chose à faire + Que de nous plaindre tous, + Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère, + Ne vous fait rien, à vous! + + * * * * * + + Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue, + Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum, + Que la création est une grande roue + Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un. + + * * * * * + + Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses, + Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit; + Vous ne pouvez avoir de subtiles clémences + Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit! + +Voilà, sons la forme de la résignation un amer et sublime reproche que +sentent bien ceux qui ont vu la grande roue du destin écraser l'objet de +leurs plus saintes amours. Mais le poëte qui ose interroger Dieu et +commenter ses arrêts implacables, reçoit de Dieu même une sublime +réponse au fond de son coeur, et il s'écrie tout à coup: + + Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, + Au fond de cet azur immobile et dormant, + Peut-être faites-vous des choses inconnues, + Où la Couleur de l'homme entre comme élément! + +--Attendez! nous dit alors Louise; nous voici arrivés, vous et moi, je +pense, aux mêmes conclusions. Moi aussi, j'ai lu tout le livre dans la +journée; j'ai été si bouleversée et si pénétrée, que j'ai écrit à +l'auteur sous le coup de mon émotion. + +--Quoi, mère! dirent les jeunes gens, vous avez écrit à Victor Hugo que +vous ne connaissez pas? Montrez-nous votre lettre! + +--Va la chercher sur la table, me dit-elle, et tu nous la liras. Je n'ai +jamais eu l'intention de la lui envoyer. Les gens célèbres sont écrasés +de lettres indiscrètes. La mienne m'a soulagée; peut-être +résumera-t-elle votre conversation. + +Voici la lettre de Louise; elle avait pour épigraphe les vers que je +venais de citer: + + Peut-être faites-vous des choses inconnues, + Où la douleur de l'homme entre comme élément! + +«Ne dites plus _peut-être_, ô poëte! Cette chose inconnue, c'est un +monde meilleur, c'est un doux paradis parmi tous ces astres que votre +génie peuple d'êtres plus ou moins punis, plus on moins rachetés. Oui, +parmi ces mondes innombrables, où la vie prend tous les modes et toutes +les formes de l'existence, il en est un pour nos enfants morts, pour ces +êtres appelés dans toute la fleur de leur innocence et de leur beauté. +C'est un monde heureux et plus élevé dans la sphère de l'esprit que le +nôtre. Nos larmes, qui sont des prières, et notre foi, qui est un +mérite, nous donneront le droit d'y pénétrer pour les y revoir. Elles +sont le ciment du pont invisible jeté sur les abîmes du ciel entre cet +Éden et notre terre d'exil. + +«Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au +monde ne saurait le dire: nos désirs et nos aspirations sont, au-delà de +ce monde étroit qui nous retient, le vrai monde, le monde réel; nos +malheurs et nos désastres ici-bas sont le rêve qui passe; les choses +célestes que nous croyons rêver sont le monde durable et assuré; et le +jugement qui nous emporte vers les régions funestes ou délicieuses de +l'univers, c'est notre liberté qui le prononce, c'est notre élan qui +imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles +divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les +temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands poëtes. +C'est celle de Byron et la vôtre; et quand votre pensée entrevoit cet +espoir et s'y élance, elle est une puissante autorité de plus dans la +somme de nos croyances et dans le trésor de notre foi. + +«Songez-y, là-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous éteindre et +mourir comme les rois dans l'exil. + +Agité de fureurs prophétiques, il faut sortir de cette tourmente et vous +oublier vous-même, pauvre père, homme désolé, souverain banni! Il ne +faut penser à vous que pour penser à tous; et vous, le plus souffrant de +tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du +poëte, car le vrai poëte est un voyant, et c'est en vous que cette +puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours. + +«Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des +maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux égoïstes; +elle n'est peut-être pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture +effroyable de la vie humaine et des fatalités de l'histoire. Le cadre de +vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sinaï, si vous +voulez parler à tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler. + +«Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une révélation dans +le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce +temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait +espérer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand, +plus sérieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et +vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littéraires qui sont d'instinct +plus que de réflexion. + +«Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est +saisi, à son insu, par la profondeur de votre pensée, il s'est élevé de +beaucoup au-dessus de lui-même, et vous avez ébranlé en lui le petit +édifice de sa froide raison au profit des croyances supérieures. + +«Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque +vis-à-vis des événements, mais peut-être n'avez-vous pas encore, +vis-à-vis de votre idéal, toute la confiance que vous lui devez. De là +peut-être ces angoisses, ces troubles mortels à l'idée de la +destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trépied sacré. +Une sorte de panthéisme grandiose vous agite, la lumière vous inonde; +puis l'horreur des ténèbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte +impatient, vous demander d'apaiser ce désordre sublime? Quel oracle +antique, parlant par la bouche des poëtes mystérieux et des prophètes +terrifiés, a mieux dépeint cette fièvre de l'inconnu qui vous dévore, +cette sueur froide que l'abîme côtoyé fait passer sur votre front, ces +transports de Titan, ces abaissements de rêveur, cette audace désespérée +et ces déchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette +attraction des ténèbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la +faiblesse humaine? + +«Qui a jamais révélé dans des mots aussi grands que l'idée, dans des +images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des +tourments intérieurs de cette portée? Personne! Le mal est nouveau, il +appartient à notre génération placée entre la foi et la négation, entre +l'espérance et le blasphème, entre la fureur sauvage et +l'attendrissement divin. Vous êtes la plus impétueuse personnification +de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous êtes l'Hamlet des +temps modernes qui va s'arracher à la tombe d'Yorick et s'écrier, en +laissant retomber dans la fosse muette le crâne vide: «L'âme est +ailleurs!» + +«Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en +vous-même. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre +contre lequel vous avez si vaillamment lutté. Arrachez-vous de ces +tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces +régions éclatantes où des images célestes, souvent entrevues, vont se +montrer à vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Béatrix +dans les cercles divins. Toute vision de poëte emporté dans l'extase est +une vérité pour qui sait lira à travers le symbole. Incompris, les +prophètes sont des insensés, et c'est ainsi que, de leur temps, le +vulgaire les juge. + +«La vision de Platon, contemplant les âmes cramponnées à la poulie qui +les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs +désirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas +dégager l'esprit de la lettre. Ces figures naïves de l'antiquité ne font +plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images à vous, +empreintes de toute la poésie de l'art moderne, s'éclaircissent plus +aisément pour laisser passer la vérité. + +«Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, déjà +esquissée si magnifiquement: + + Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure, + Lui dira: c'est donc toi! + + * * * * * + + Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes + Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes; + L'affreux gouffre inclément + Cessera d'être sourd et bégaîra: Qu'entends-je? + Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange + Crîra: COMMENCEMENT! + +«Soyez pour nous ce génie bienfaisant qui, dans la petite sphère du +temps mesuré à nos destinées, nous fera entendre une de ces paroles qui +ne meurent pas avec nous; et si une pensée de doute, une sueur de +défaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation, +recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincère, +qui vous dit: «Marchez!» + +--Oui, oui! s'écria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie! + +Et Julie ajouta: + +--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent à sa surface, la +mort, la corruption, le silence, l'effroi, le néant! Le ciel commence à +se révéler à lui, et son oeil ardent interroge les destinées des astres. +Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rêve des tourments et +des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux +encore plus haut, il y verra des lieux de délices, des sanctuaires de +rémunération, où l'âme qui a souffert et pardonné aux hommes leurs +clameurs, à Dieu son silence, trouvera dans une lumière toujours plus +pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destinée +d'aujourd'hui. + +--Vous voilà dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Théodore, et vous croyez +que votre poëte y montera avec lui? + +--Il y montera de son côté par le chemin qui lui est ouvert, répondit +Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent à une certaine +hauteur, et là, le poëte voit clair dans la métaphysique comme le +métaphysicien dans la poésie. Croyez bien que déjà leurs rayons se +rencontrent et se pénètrent, à leur insu peut être, mais +inévitablement. Quand ces lumières divines se rallument sur la terre, +elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque +simultanément. + +--Vous arrangez tout cela à votre guise, reprit Théodore. Ces inspirés +ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet guère les +purs esprits, et Victor Hugo veut anéantir la matière. Son monde futur +n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux +est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la +sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son système, aussi beau, aussi +ingénieux, aussi éloquemment exposé que les autres, me paraît le plus +admissible. + +--Dieu ne dira jamais le fin mot à aucun homme d'ici-bas, si grand que +cet homme puisse être, dit Ernest qui venait d'entrer et qui écoutait; +mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rêves +qui ne différent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le +dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le +fond paraît reposer sur un même foyer d'espérance, la liberté +progressive pour tous les êtres, commençant à avoir conscience +d'elle-même chez l'homme terrestre, et lui permettant de hâter ou de +ralentir son développement à travers le temps et l'éternité; +l'immortalité pour tous; la conscience, la mémoire, la joie au réveil +des bons et des sages; le renouvellement des épreuves pour les mauvais +et les fous, avec la réhabilitation pour tous après l'expiation. Moi, +j'y crois beaucoup. Et vous autres? + +--Qui sait? dit Théodore. + +--Moi, j'y crois fermement, s'écria Julie. + +--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute, +quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent +une bonté et une justice divines, et quand les plus belles intelligences +de ce monde prennent leur plus magnifique essor dès qu'elles entrent +dans cette lumière? + +Nous en étions là quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent +compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fûmes +tous fiers d'être arrivés au même avis que cet écrivain éminent, quant à +la question littéraire en général et au livre en particulier. + +Montfeuilly, 10 juin 1856. + + + + +III + + +Un volume pieusement dédié à la mémoire d'une femme illustre fut l'objet +des réflexions de ces jours-ci. C'est un recueil d'articles de journaux +portant ces deux dates: 29 _juin_ 1855,--29 _juin_ 1856. La première est +celle de la mort de Mme de Girardin; la seconde, celle de la publication +du recueil. L'idée de célébrer ce douloureux anniversaire par la +popularisation d'un éloge funèbre, signé des noms les plus célèbres ou +les plus distingués de la littérature poétique et critique, est +touchante et délicate. + +J'aime ces soins affectueux et ces tendres hommages rendus aux morts +chéris. J'aime qu'on les honore et qu'on les bénisse comme s'ils étaient +là pour respirer ce doux encens du souvenir et de l'affection, et que +ces anniversaires, si douloureux pour nous, soient comme un jour de fête +pour les nobles libérés de la vie. Du milieu plus pur et plus heureux +qu'ils habitent désormais, il leur plaît peut-être de jeter les yeux, ce +jour-là, sur leurs anciennes demeures et d'écouter parler leurs fidèles +amis. + +La croyance aux ombres errantes, aux fantômes de ceux qui ne sont plus, +cache peut-être, comme toutes les naïves erreurs de l'humanité, une +révélation sous un symbole. Il n'est pas nécessaire que ces glorieuses +âmes descendent au milieu de nous. Réfugiées dans un ordre de choses +supérieur au nôtre, il n'est même pas probable qu'elles soient +condamnées à revenir dans cet _ici-bas_ des douleurs humaines. Il est +bien plus simple de penser que la vision des faits de notre monde monte +vers elles lorsqu'elles l'évoquent, comme celle des choses lointaines se +révèle, dit-on, par l'extase magnétique, à des individus doués d'un sens +particulier. Ce sixième sens, mystérieusement aperçu chez nous, et non +encore bien constaté parce qu'il ne peut être défini, est, sans aucun +doute, un des attributs lucides des autres habitants du ciel, du moins +de ceux qui ont mérité de _monter_ dans la sphère infinie des êtres. + +--Voilà pourquoi, nous disait Louise, je n'aime pas l'idolâtrie de la +tombe. Cette terre muette, cette pierre insensible, et les matérielles +idées de destruction sauvage qu'elles évoquent, me repoussent plutôt +qu'elles ne m'attirent. Je veux que l'on respecte l'asile des morts; je +veux bien aussi que leurs monuments et leurs épitaphes servent +d'enseignement aux vivants, quand il s'agit de morts illustres; mais je +comprends le désir de cette noble femme qui n'a point voulu d'ornements +sur sa tombe. Elle sentait bien que son âme immortelle avait une autre +demeure à faire resplendir, et que le mausolée, ce dernier lit de la +forme, ne garderait même pas son image, cette suave beauté qui ne meurt +qu'en apparence, et dont le type, conservé au sanctuaire de la pensée +divine, refleurit maintenant dans quelque jardin du ciel. + +--Je suis comme vous, dit Julie, je n'aime pas que l'on s'enferme dans +les monuments funéraires pour penser aux morts aimés. Ils ne sont pas +là, et lorsqu'ils évoquent, comme vous dites, la vision de notre monde, +je suis sûre que ce n'est pas dans les cimetières qu'ils la cherchent. +Ils doivent sourire tristement de notre erreur, quand ils nous voient +concentrer là notre culte et nos larmes. C'est sur le spectacle de la +vie qu'ils arrêtent surtout leurs regards, ces vivants par excellence, +devant qui nous sommes les ombres fugitives et les fantômes inachevés! +C'est dans nos maisons, dans nos travaux, dans notre activité, dans +notre oubli même (dans notre oubli apparent!) qu'ils regardent; tristes +quand ils nous voient découragés de la vie et brisés lâchement par leur +départ, satisfaits quand ils nous voient tendres envers leur mémoire, +courageux devant nos devoirs, croyants dans l'avenir au-delà de la +tombe. + +--J'avoue que, moi aussi, j'ai eu quelquefois cette pensée, dit +Théodore; quand je perdis ma jeune soeur, je me surprenais à me défendre +de pleurer, dans la crainte de troubler, par ma douleur, le repos dont +elle jouissait. Je ne me rendais pas bien compte de ce sentiment qui me +faisait étouffer mes sanglots comme si elle eût pu les entendre; mais il +est certain que, me rappelant sa douce sensibilité et ses larmes qui +coulaient à ma moindre souffrance, je me disais vaguement en moi-même: +«Cachons-lui ce mortel chagrin qu'elle partagerait encore.» C'est par de +telles impressions mystérieuses et profondes que je me laisse aller +parfois à vos croyances exaltées. Si j'essaye d'y pénétrer par le +raisonnement, elles m'échappent; mais l'émotion m'y ramène, et l'émotion +pourrait bien être un élément de certitude aussi solide que la raison. + +--Peut-être plus solide, mon cher Théodore, répondit Louise. La raison +humaine est une chose courte et bornée; l'émotion va plus loin, monte +plus haut et voit dans l'infini. Cet élément de certitude que nous donne +le sentiment s'appelle d'un beau nom. + +--Lequel? + +--_Confiance_ même dans la pratique des faits, la certitude +expérimentale absolue est souvent insaisissable, tandis que la confiance +qui est une certitude anticipée par le sentiment, fait des prodiges. + +Ici Ernest nous cita une belle parole de Saint Paul: _La foi est la +réalité des choses de l'espérance; c'est l'argument de ce qui n'apparaît +pas._ + +On me demanda, à moi qui avais connu madame de Girardin dans les +dernières années de sa vie, ce que je pensais de ses croyances +religieuses. + +--La seule fois que j'ai causé avec elle sur ce sujet, répondis-je, ce +fut le 21 mai, cinq semaines avant sa mort, et non pas la veille, comme +le croit M. de Lamartine. J'étais depuis une heure avec elle, lorsqu'il +arriva. Il est certain que je ne l'avais jamais vue si belle et si +vivante. Je trouvais dernièrement cette date et cette réflexion sur mon +journal, avec ces mots qui me serrent le coeur: _Elle est cependant +toujours souffrante._ Combien j'étais loin de prévoir que je +l'embrassais pour la dernière fois! Je partais le lendemain. Elle est +morte pour ainsi dire debout, courageuse jusqu'à la dernière heure, et +dans tout le rayonnement de sa beauté physique et morale. + +Il me sembla, dans cette dernière entrevue, que cette beauté de l'âme et +du corps n'avait jamais été assez vantée: c'est peut-être qu'elle +n'avait jamais été aussi complète. Par un étrange effet de la maladie +qui la dévorait intérieurement, sa taille, sa figure et ses mains +avaient perdu toute trace de l'effet des années. Elle était svelte, elle +était pâle, elle n'avait plus, pour ainsi dire, d'âge. Ce n'était pas la +fraîcheur rose de la jeunesse, mais c'était la transparente blancheur et +le regard clair et pur de l'immortalité. C'est le plus beau et le plus +durable souvenir d'elle qu'elle pût laisser dans l'âme de ses amis. On +eût dit qu'elle le sentait et qu'elle voulût mettre son coeur et son +esprit à l'unisson de cette idéalité, car jamais elle n'aborda devant +moi des sphères aussi élevées, et elle y monta d'elle-même avec cette +simplicité candide qui formait souvent en elle un puissant contraste +avec l'ardente et charmante exubérance de son esprit de saillies. «Je ne +crois, me dit-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou +expliqués par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le +seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à ma table tournante +autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui écrit ce que ma +pensée évoque. Je me sens très-bien avec Dieu; je ne crois ni au diable +ni à l'enfer.» Et elle ajouta précisément quelque chose comme ce que +vous disiez ici tout à l'heure: «Si je n'ai pas la foi, j'ai +l'équivalent: j'ai la confiance.» Tel fut son résumé. Était-il d'un +catholicisme orthodoxe? Quant à moi, sa religion me satisfit pleinement. +Je me hâtai d'écarter l'idée de la mort qu'elle semblait évoquer, et que +je ne pouvais croire si prochaine pour elle. Il y avait en elle une +sérénité si aimable, un rayonnement si doux! + +Vous venez de lire tous ces hommages rendus à son génie littéraire. +Aucun de nous ici n'a l'idée de les contester; donc je vous parlerai +surtout du côté de son âme qu'elle montrait le moins, et que de funestes +circonstances, à moi personnelles, m'avaient mis à même d'apprécier. Je +parle de sa sensibilité ardente et de cette tendresse de coeur que la +vie du monde couvrait d'un voile de discrétion et d'enjouement. On a dit +avec raison qu'elle avait eu le don et le charme de rester femme. Eh +bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son coeur et +dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des +douleurs de la maternité. Elle les connaissait, elle les sentait dans +les autres. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur +notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant, +partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant +en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant, +sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas +une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de +_La joie fait peur_. Elle prit cette idée-là dans ses propres +entrailles; elle eut le _droit_ de faire parler une mère, et ce fut là +l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle. +Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire, +comme Tell à Gessler: _Ah! tu n'as pas d'enfants_! Il n'en fut point +ainsi: elle toucha juste et profondément; elle fit pleurer jusqu'au +sanglot, jusqu'à l'étouffement tous les hommes et, chose plus +victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes. + +Déjà, dans _Lady Tartuffe_, elle avait peint la mère avec bonheur, avec +vérité. Elle avait créé, avec ce type, un développement de talent +extraordinaire chez une autre femme de coeur et de mérite; madame Allan, +artiste ravissante d'esprit et de grâce, qui, avec elle et par elle, +monta dans la région du drame passionné. Hélas! une même destinée, un +même mal a emporté, à six mois de distance, ces deux femmes excellentes +d'intelligence et de caractère: l'une qui avait le génie et l'autre le +talent, toutes deux l'amour du beau et du vrai. + +Dans les commencements de nos relations, madame de Girardin me faisait +un peu peur, et je me souviens de l'avoir dit à madame Allan, qui me +répondit: «J'ai été comme vous; je craignais qu'elle n'eût trop +d'esprit, mais depuis j'ai reconnu qu'elle avait au moins autant de +coeur.» Je répétai ce mot plus tard à madame de Girardin. «Voilà, me +dit-elle, l'éloge le plus agréable qu'on puisse faire de moi.» + +--Existe-t-il un portrait ressemblant de madame de Girardin parvenue à +sa maturité? demanda Julie. + +--Oui, répondis-je, un dessin de Chasseriau, gravé par Blanchard. C'est +ce que l'on pouvait _sentir_ de mieux pour résumer les deux types de +beauté qui s'appellent Delphine Gay et madame de Girardin, la jeune +fille dans la première fleur de son inspiration, et la femme de génie en +possession de tout son éclat. Il y eut un moment dans sa vie, ce moment +fatal dont je vous parlais tout à l'heure, où elle fut les deux types à +la fois, confondus dans une auréole de suave mélancolie. C'est à ce +moment sans doute qu'elle composa ces beaux vers de _la Nuit_. + + Alors la douleur assouvie + Vous laisse un repos vague et doux, + On n'appartient plus à la vie, + L'idéal s'empare de vous. + +Julie nous demanda de lui relire tout ce morceau qui est un +chef-d'oeuvre. C'est comme un résumé énergique et profond des peines et +des joies de cette grande existence; c'est comme la clef d'or du +sentiment mystérieux qui dicta le beau et charmant poème de _Napoline_, +Madame de Girardin était enthousiaste. Le monde, où elle se sentit +longtemps emprisonnée, gênait ses élans, et la nécessité de vivre dans +ce monde, qui n'est parfois que convention et apparence, lui avait créé +le devoir d'être brillante partout et avec tous. Heureuse fatalité sans +doute! car cette femme de grande inspiration et de généreuse +spontanéité devait à la société de son temps la vivifiante et saine +chaleur de son âme. Elle avait tout ce qui constitue le véritable +esprit, l'imagination toujours prête à peindre et à colorer les objets +de sa pensée, le vif sentiment des choses et des êtres, la bonne foi +virile, la gaieté candide. On était souvent tenté de la trouver trop +moqueuse pour les absents; mais, que ces absents fussent attaqués devant +elle, elle les défendait avec ardeur, et il ne fallait pas la voir plus +de trois fois pour sentir qu'elle faisait à ses amis beaucoup de bien +pour très-peu de mal. Ses véritables gaietés étaient à la fois +étincelantes et douces, comme son regard, comme sa voix et comme son +talent. + +Avec tant de charme et de vitalité dans l'expansion, la vie de retraite +et de concentration eût été un contre-sens, une désobéissance envers +elle-même. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double +puissance. Elle devait doter son époque de beaux ouvrages, et, en même +temps, elle devait à l'élite de la société intelligente de cette époque +l'instruction ou le redressement qui découlent, dans les rapports +directs de la vie, d'un esprit supérieur et d'une bouche éloquente et +persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donné la +peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la portée de +son intelligence et profité du bienfait de son commerce, du moins l'on +peut être sûr que tout ce qui était digne de l'approcher a reçu d'elle +de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouvée à leur niveau +dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais écoutée +sans être plus sûrs d'eux-mêmes dans ce qu'ils avaient de bon et de +vrai. Elle était donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui +appartenir exclusivement. + +Comme elle se plaignait un jour à moi de n'avoir pas d'enfants, une idée +m'apparut très-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous +n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et +n'a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrâce +est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes. +Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été +perdus pour votre mission. Il vous eût fallu sacrifier ou les lettres, +ou les relations dont vous êtes l'âme. Absorbée par la famille, vous +n'eussiez plus été que la moitié de vous-même, c'est-à-dire femme du +monde ou écrivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'eût pas suffi. + +--Avec quelle joie j'aurais sacrifié le monde! s'écriait-elle; le monde +ne m'a servi qu'à me désennuyer de ma solitude! + +Je l'assurai de ce dont j'étais pénétré; c'est que la Providence ne +s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en +vue de notre utilité pour ses vues générales, et qu'il fallait la +remercier de nous placer dans les conditions où nous pouvions la +seconder. + +Ce que je disais à cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je +en m'adressant à la grand-mère: elle devait être ce qu'elle a été, +belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante, +entourée, admirée. Elle a eu des éléments de sécurité, de calme et de +puissance appropriés à l'influence heureuse qu'elle devait exercer. + +--Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de +cette situation. + +--Elle en souffrait jusqu'au désespoir, parce qu'elle était trop +complète pour ne pas désirer la vie complète. Mais la vie complète est +impossible en ce monde, et, même préservée de l'absorption de la +famille, le temps et la liberté lui manquaient souvent. Elle se trouvait +trop sacrifiée aux relations extérieures; elle nous jalousait un coin où +elle eût pu se réfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa +propre vie intérieure. Son chant de la _Nuit_ est un cri de douleur, de +fatigue et d'étouffement; mais on y sent la force quand même, car cette +belle nature se retrempait dans ses combats. + + Et l'on revient à sa nature + +s'écriait-elle, + + Comme à son pays bien-aimé. + +Elle avait effectivement non-seulement un empire stoïque sur elle-même, +mais encore, et grâce au ciel, une généreuse facilité à reprendre ses +armes vaillantes, son inspiration, son souffle de poëte, sa parole +entraînante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vécu, +noblement lutté et légitimement triomphé. Il n'y a rien de trop dans les +éloges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, réuni par +une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fête et comme un +remercîment de cette belle vie qu'elle nous a consacrée à tous, +peut-être, hélas! aux dépens de la sienne en ce monde; car elle avouait, +comme madame de Staël, qu'elle dépensait trop de sa flamme intérieure et +qu'elle en était parfois brisée; mais là où elle vit maintenant, elle +recueille les fruits de tant de fleurs jetées par elle sur nos chemins, +et la nouvelle tâche qu'elle accomplit dans une autre station de la +route éternelle est une récompense, c'est-à-dire une carrière plus +glorieuse encore. + +Montfeuilly, 5 juillet 1856. + + + + +IV + + +On reçut le lendemain à Montfeuilly un livre déjà bien connu ailleurs, +mais qui faisait partie d'un envoi en retard, l'_Oiseau_, par M. +Michelet. On se réjouit d'avoir un ouvrage signé de ce beau nom à lire +en famille, car les livres de pure science ou de pure philosophie, si +clairs et si brillants qu'ils soient, ne peuvent être lus à haute voix +que dans une sorte de tête-à-tête. Là où l'attention de tous ne peut se +distraire un instant sans perdre le fruit de l'audition, il ne faut +guère sortir du domaine de l'art et de la poésie. + +Ce livre plut surtout à la grand'mère; mais Julie, dont les instincts +sont olympiens plutôt que terrestres, prit avec impétuosité la cause des +aigles et de tous ces fiers _tyrans de l'air_ dont l'auteur accuse le +rôle terrible, les penchants odieux. + +--Cela ne s'est jamais vu, s'écria-t-elle. Jamais on n'a songé à mettre +le vautour au-dessus de l'aigle; c'est renverser toutes les notions +humaines! Quoi! parce que certains oiseaux de proie tuent avec le bec, +au lieu d'étouffer avec la griffe, les voila qualifiés de nobles! et +l'oiseau de Jupiter sera traité de brigand et de tourmenteur! + +--C'est qu'il a, en effet, l'instinct cruel, répondit le curé qui +n'avait pas entendu lire, mais qui s'éveilla pour la discussion; celui +qui ne tue que pour se nourrir ne fait pas un plus grand crime que nous +autres, qui sommes nés mangeurs de poulets; mais celui qui s'endort avec +la victime râlant dans sa serre cruelle, jusqu'à ce que l'appétit +revienne à monseigneur, celui-là est né bourreau. La souffrance de sa +proie fait le fond de sa jouissance et les délices de sa réfection. +Voyons, Théodore, vous ne dites donc rien aujourd'hui? + +--Je dis, répliqua Théodore, que le livre en question est une agréable +fantaisie, rien de plus! + +JULIE.--Cette fois (et bien à regret, je vous jure, mon excellent ami!) +je partage votre opinion. + +MOI.--Pourtant, M. Michelet pense avoir fait un livre dont l'idée est +philosophique. Est-ce qu'il se serait trompé? + +THÉODORE.--Si vous voulez que je vous dise mon avis sur la nature du +talent de M. Michelet, je vais m'en acquitter en deux mots: c'est encore +un de vos hommes de génie incomplets et désordonnés. + +LOUISE.--Ah! prends garde, mon enfant, si tu généralises ainsi la +question, Julie va se retourner contre toi. + +THÉODORE.--Je me moque bien de Julie! + +LE CURÉ.--Parlez, voyons! Je suis sûr d'avance que vous avez raison +contre M. Michelet. + +MOI.--Monsieur l'abbé, vous avez dormi tout le temps de la lecture! + +L'ABBÉ.--Ça ne fait rien! + +LOUISE.--A la bonne heure! l'abbé appartient à la classe des jugeurs qui +décrètent par présomption. + +THÉODORE.--Moi, j'écoute, et très-consciencieusement, je vous assure. Je +ne me défends donc pas, par un parti pris d'avance, de l'_entraînement_, +que je reconnais être le souverain par excellence en matière d'art et de +sentiment; mais je m'obstine à vous dire que je ne veux être vraiment +entraîné que par les choses que je comprends bien, et qu'à force d'être +concise, pittoresque, originale, la forme de M. Michelet manque souvent +de la clarté nécessaire. Telle phrase de lui, qui vous éblouit et vous +charme par sa couleur, souffre deux ou trois interprétations +différentes. C'est un esprit qui garde au dedans de lui-même la moitié +de ce qu'il allait dire. Il suppose qu'on le devine. Ce procédé est +celui de plusieurs autres grands esprits qui ont horreur du +développement, et dont la manière consiste à peindre à grands traits. +C'est une manière excellente quand l'idée est parfaitement nette. Elle +réussit à M. Michelet dans le récit des faits. Il est bien certain que +là l'émotion gagne à la rapidité colorée de l'expression; mais quand il +discute, il est obscur et procède par des réticences qui arrivent à +former de véritables lacunes dans son esprit, dans le mien par +conséquent. + +Nous accordâmes tous à Théodore que ceci était vrai _quelquefois_, mais +pas _toujours_.--Il faut bien, lui dit Louise, que tu reconnaisses +toi-même que ce défaut fait exception, et non pas règle dans le talent +de M. Michelet; autrement, tu ne le supporterais pas une minute, tandis +que tu le goûtes presque toujours. + +--Oui, dit Théodore, mais pas _toujours_! + +Julie n'y put tenir, et désolée d'avoir approuvé Théodore un instant, +elle revint à son indignation contre ceux qui cherchent les défauts +avant les beautés, et qui, grâce à leurs habiles découvertes dans le +côté faible, sont à jamais privés du bonheur de voir le côté fort. + +--Il en sera toujours ainsi, mes chers enfants, dit la grand'mère, et le +jour où vous trouverez un ouvrage supérieur quelconque qui ne frappera +pas par quelque côté faible ou erroné le sens critique de tous les +Théodores dont la plus grande moitié du genre humain se compose, je me +demanderai si nous sommes encore sur la terre ou si nous avons pris +notre vol vers quelque planète d'un autre ordre. Ce jour-là, nous ne +serions plus ce que nous sommes; la vérité éternelle et absolue nous +serait révélée, c'en serait fait de la critique et de tout ce qui la +motive, et c'en serait bientôt fait aussi de ce que nous appelons l'art +et la science. Ce qu'un homme aurait pu trouver dans une branche +quelconque des connaissances humaines, un autre homme le pourrait +trouver bientôt dans une autre branche, et, en moins d'un demi-siècle, +notre espèce, passant à l'état angélique, n'aurait plus rien de ce qui +la caractérise. Il n'est pas probable qu'une pareille révélation nous +soit donnée. Je vous conseille donc d'aimer la nature humaine et son +génie incomplet, tels qu'il a plu à Dieu de les établir en ce monde. +Faites comme moi, si vous pouvez, et vous vous sentirez plus jeunes et +mieux portants dans vos âmes; commencez par chérir vos poëtes et vos +artistes dès qu'ils ont saisi la notion et trouvé l'expression du beau +sous quelque aspect, dans quelque forme que ce soit; et alors, pardonnez +à tous leurs défauts. Il ne faut pas un grand effort de coeur pour cela, +ce penchant naturel est dans toutes nos affections; il est dans l'amour, +il est surtout dans l'amour maternel, qui est le plus naïf, le plus +primitif de tous nos instincts. Nous autres mères, nous admirons notre +enfant bossu, pour peu qu'il ait dans les yeux un rayon de cette flamme +céleste qui divinise toute créature vivante. + +--C'est fort bien, répondit Théodore. Votre philosophie de l'art est, ma +chère mère, une espèce de béatitude morale. + +--Ou de charité chrétienne, observa le curé. + +JULIE.--Non. Je comprends la grand'mère mieux que vous: elle veut qu'on +soit d'une immense indulgence pour ceux qui voient, sentent et +manifestent le beau. Elle ne proscrit point la critique, leçon +nécessaire à ceux qui ne l'ont pas encore trouvé. + +LOUISE.--Et même à ceux qui, l'ayant trouvé, se négligent ou s'égarent +par la faute de leur paresse ou de leur orgueil. + +THÉODORE.--Et comment savoir si c'est la faute de leur caractère ou de +leur impuissance? Établirez-vous un tribunal pour peser les consciences? +La critique aurait fort à faire! + +LOUISE.--La critique aurait fort à faire en effet, et ce ne serait pas +un mal; elle est parfois si légère et si partiale qu'elle ne sert qu'à +faire briller l'esprit de celui qui parle, sans être d'aucune utilité à +celui dont on parle. Savez-vous ce qui fait qu'un homme est un critique +sérieux, c'est-à-dire quelque chose de plus qu'un agréable causeur? +C'est le tact qui le fait pénétrer dans l'âme de l'artiste ou du poëte. +Il me semble possible, sinon facile, de plonger dans cette âme qui se +livre à vous dans ce qui la résume le mieux, dans son oeuvre, dans le +résultat de son imagination. On peut s'y tromper, je le sais. S'il y +avait de ces critiques infaillibles, il y aurait de ces ouvrages dont +nous parlions tout à l'heure, de ces chefs-d'oeuvre sur lesquels la +critique ne peut rien, et nous appartiendrions à ce monde paradisiaque +de l'intelligence dont il faut garder le rêve pour une vie meilleure que +celle-ci. Mais, sans arriver à l'infaillibilité, on pourrait bien +approcher de la justice et faire respecter la critique si peu efficace +pour l'art, et si méprisée aujourd'hui par les artistes, que la plupart +d'entre eux, m'a-t-on dit, sollicitent des louanges des journalistes, ce +qui est la plus grande injure qu'on puisse leur faire. + +--Comment cela? dit le curé. Ne peut-on demander de l'indulgence à ces +messieurs, comme on nous demande des messes pour le repos de l'âme de +N... ou de N...? + +LOUISE.--Votre état, mon cher abbé, est de demander miséricorde pour +les vivants et les morts, et c'est, selon nous, un grand mal que vous ne +puissiez pas dire vos messes sans les faire payer. En fait de +journalisme, on est plus fier et plus scrupuleux. Dans cette église-là, +le prêtre qui _vit de l'autel_ est déshonoré. Mais il n'est point +question de cela. On m'a dit seulement que l'orgueil de certains juges +littéraires était flatté des supplications et génuflexions qu'on leur +adresse; et moi, il me semble qu'à leur place je serais mortellement +offensée de ces platitudes. Je considérerais mon verdict comme une chose +sacrée; et, trouvant en moi-même la dose d'indulgence nécessaire pour ne +condamner qu'à bon escient d'une manière absolue, je jetterais à la +porte quiconque viendrait me demander de faire plus que ma conscience ne +peut et ne doit. Mais ceci est une digression; revenons à notre propos. +Je me résume en vous disant que la critique, telle que je la rêve, +n'existe guère, et je ne m'en prends pas tant aux hommes qui la font +qu'au milieu où ils vivent, aux artistes auxquels ils ont affaire, et +surtout à ce travers ambitieux de l'esprit humain qui domine le public +de tous les temps, travers qui consiste à vouloir l'impossible, des +créations à la fois inspirées et calmes, excitantes et mesurées, +ardentes et tranquilles; des oeuvres enfin qui puissent satisfaire +entièrement les enthousiastes et les flegmatiques. J'avoue que ceci me +paraît la recherche de la pierre philosophale. + +THÉODORE.--Mais cet insatiable désir du mieux, cette soif de la +perfection en toutes choses, ce besoin d'un idéal absolu, ne sont-ils +pas les conditions _sine qua non_ du progrès? + +JULIE.--La grand'mère voudrait faire marcher ces deux forces de l'esprit +dans le même chemin: soif de l'idéal, amour et respect pour tout ce qui +s'en rapproche. + +LOUISE.--Soit dans le passé, soit dans le présent, oui! Quant à +l'avenir, c'est-à-dire au progrès, je voudrais que l'on y conduisît ceux +qui le cherchent ardemment et sincèrement, comme on conduit par la main +l'enfant ou le vieillard dont la marche est incertaine, avec douceur et +patience, disant à l'enfant: «Espoir! tu marcheras encore mieux demain;» +et au vieillard: «Courage! vous marchez presque aussi bien qu'hier...» +Au lieu de cela, je vois qu'en général on gronde durement quand l'enfant +tombe, et qu'on rit quand le vieillard trébuche. Les gens sévères comme +toi, mon cher Théodore, ont bien des meurtres à se reprocher, et je ne +vois pas ce que l'art peut gagner à tous ces coups de poignard qui +blessent mortellement l'intelligence lorsqu'elle n'est pas défendue par +une philosophie solide ou par un vaillant caractère. + +--Mais suis-je donc de ces assassins, s'écria le bon Théodore tout +fâché. Ne puis-je dire ici mon opinion autour de la table sans froisser +l'orgueil de ceux que je critique? + +--Que cela se chuchote autour de la table ou que cela soit crié sur les +toits, c'est tout un, répondit Julie. On sort de chez soi tout empesé +dans ce préjugé cruel qu'il ne faut rien passer à personne, et juger +durement surtout ceux dont la tête dépasse la foule, et on sème le +froid de la mort sur son passage. On glace l'inspiration chez ceux qui +parlent, on étouffe la sympathie chez ceux qui écoutent, et chacun +faisant, comme vous, la part du blâme plus large que celle de l'éloge, +on arriverait bien vite à avoir un siècle de critique improductive, et +un monde de jugeurs qui n'auraient plus rien à juger. + +LOUISE.--Tandis que l'oeuvre de la critique devrait être de pousser à la +production et de semer la vie avec la confiance. Ainsi, voilà un grand +esprit, M. Michelet, que tu condamnes lestement parce qu'il a +quelquefois des élans vagues, des définitions obscures, des conclusions +brusquées. Moi, si j'avais l'honneur de lui parler, je lui parlerais +sans banale complaisance de coeur et sans vaniteuse irrévérence +d'esprit. + +JULIE.--Voyons, voyons, grand'mère, comment lui parleriez-vous? + +LOUISE.--Je lui dirais: «Tous n'avez peut-être pas cédé assez ingénument +au sentiment poétique et tendre qui vous a fait écrire ce livre de +l'_Oiseau_. Vous avez cru devoir rattacher votre rêve inspiré à une +théorie religieuse et philosophique; vous avez craint de n'avoir pas le +droit de chanter pour chanter; vous vous êtes imposé une sorte de +discussion. Eh bien! ces deux grandes facultés d'artiste et de +philosophe qui sont en vous se sont fait ici un peu la guerre. De là +quelques contradictions dans ce beau livre. Une suave vision de la +réconciliation de l'homme avec les animaux gracieux et faibles, et un +droit accordé à l'homme de proscrire et d'écraser d'autres créatures +(d'autres oiseaux même) également faibles devant lui; un hardi +plaidoyer en faveur de l'âme des bêtes, et une malédiction implacable +sur un grand nombre de ces bêtes dont l'âme est peut-être tout aussi +précieuse devant Dieu; d'ingénieux efforts de talent et de génie pour +lever ce voile mystérieux qui couvre le sens littéral de la création, et +de vagues ténèbres tout à coup répandues comme à dessein sur +l'impénétrable secret de la Providence. + +»Mais ce que vous n'avez pu résoudre, quelque autre l'eût-il résolu +mieux que vous? Non, je ne le pense pas. Il est des vérités naissantes +dans l'esprit de l'homme qui doivent rester encore longtemps à l'état de +lueurs indécises, et qui, pour se révéler, ont besoin d'un état social +complètement nouveau; à plus forte raison, les rêves de sentiment, qui +ont besoin de l'intervention divine pour se réaliser. Il est hors de +doute pour nous tous qu'à l'apparition de notre race sur la terre, elle +put vivre en bonne intelligence avec une grande partie des créatures +d'un ordre inférieur qui l'avaient précédée dans le jardin de la nature, +et que sa vie physique et morale fut complétée par la douceur de ses +relations avec la plupart des animaux environnants. La nécessité +d'amoindrir ou d'éloigner les espèces nuisibles lui apprit le meurtre, +et l'habitude de faire bon marché de l'existence de ces êtres qui +n'avaient pas le don de la parole pour protester amena le meurtre +inutile, le mépris de la vie animale, l'extermination brutale et cruelle +de milliers d'êtres inoffensifs, dont la grâce et la douceur +attendrissent encore les femmes et les poëtes.... + +»Poëte et femme (car vous avez été deux pour rêver ce livre), vous avez +entrevu cet idéal d'un paradis ramené sur la terre par le progrès de +l'homme, et marquant le bout de la chaîne des temps commencée au paradis +de l'innocence irresponsable. Dans ce paradis futur, vous faites rentrer +les animaux inoffensifs exclus si longtemps de notre société barbare, et +victimes de nos habitudes sanguinaires. Ce rêve est bien permis; il est +bon et beau, mais il repose sur la réalisation de conditions nouvelles +dans notre existence; car de quel droit se nourrira-t-on de la chair des +animaux domestiques, le jour où l'on reconnaîtra les droits de la +fauvette et du rossignol? + +»Cette objection si simple vous est apparue d'avance au spectacle du +grand combat auquel la création terrestre tout entière sert d'arène. +Tous avez vu la plante dévorée par l'insecte, l'insecte par le petit +oiseau et le petit oiseau par l'oiseau de proie. Vous avez constaté la +nécessité fatale de cette alimentation de tous les êtres les uns par les +autres, et, devant cette échelle de destruction universelle, vous avez +trouvé l'ingénieuse et intéressante distinction de la mort et de la +douleur. Vous avez absous celui qui tue, condamné celui qui fait +souffrir; mais si vous permettez la discussion, n'y a-t-il pas quelque +chose de bien arbitraire dans la condamnation des animaux prétendus +cruels et dans le verdict d'acquittement de ceux qui ne sont que +voraces? Qui donc prononcera sur le degré de férocité que leur a départi +la nature et qui n'est qu'un résultat fatal de leur organisation? Cette +douce et intelligente fauvette, ce poétique et divin rossignol +détruisent des millions d'insectes et des papillons splendides, +merveilles des nuits et des jours, vivantes pierreries que l'artiste, le +savant et le poëte ne peuvent se lasser d'admirer, et qui sont, en +somme, des créatures non moins innocentes que les autres. + +»Qui sera l'arbitre? L'homme seul, à qui le royaume de la terre a été +donné; mais pour quelle fin? voici la grande question. Est-ce pour la +modifier et l'arranger à son usage, pour les satisfactions de sa propre +vie physique et morale? Ou bien est-ce pour y établir un système de +justice et de compensation entre les différents êtres qui l'y ont +précédé? Vous paraissez dire que c'est pour l'une et l'autre fin. Elles +semblent cependant inconciliables, ces deux justices souveraines, l'une +qui commande de protéger la société humaine contre les animaux +pernicieux, petits ou grands, l'autre qui regarderait comme +d'institution divine le soin de maintenir, par une sage prévoyance, +l'équilibre entre les forces rivales de la création animée. Nous ne +voyons nullement le moyen d'associer dans ce monde la loi de douceur et +de tolérance, qui entraîne le respect de toute vie, avec la nécessité +d'une terrible répression; et notez que le jour où la terre n'aura plus +de cimes ou de déserts inaccessibles à l'homme, la répression sera +forcément l'extermination totale d'un nombre immense de races animales. + +»Pour admettre l'idée de domestication de tous les êtres, il faut +d'ailleurs admettre celle d'une modification si profonde des conditions +de la vie terrestre, que les instincts de férocité et de destruction +disparaîtraient devant un mode d'alimentation tout nouveau et +impossible à prévoir. Vous semblez tourner la difficulté en permettant à +l'homme d'aider, par certaines chasses, au travail d'épuration que fait +la culture (et la nature elle-même) sur notre planète. Vous l'instituez +protecteur du faible contre le fort. Vous reléguez le monde des +_monstres_ aux archives de la création inachevée; vous supposez une ère +de calme et de sécurité où tout être insociable aura disparu, puisque +vous dites à la fin du livre: «_L'art de la domestication doit sortir_ +_principalement de la considération de l'utilité dont_ l'homme peut +être aux animaux; de son devoir d'initier_ TOUS LES HOTES _de ce globe +à une société plus douce_, _pacifique et supérieure_.» J'avoue que je +ne vois point la solution du terrible problème: le droit absolu de +l'homme sur toute vie inférieure à la sienne, servant de base et de +chemin à votre conclusion: _le ralliement de toute vie et la +conciliation des êtres_. La création, telle que nous la connaissons, ne +nous offre pas cette espérance, à moins de quelque cataclysme +indescriptible.... + +Louise s'arrêta, comme entraînée dans un rêve. + +--Eh bien! chère mère, lui dit en riant Théodore, il me semble que vous +faites justement ce que vous me reprochez: vous vous livrez à la +critique du livre que je conteste, et vous le prenez par la moelle pour +nous en montrer les os vides. + +--Non pas, répondit Louise. Je discute la donnée générale pour y +signaler des contradictions inévitables dans toute idée hardie et +nouvelle. Certains esprits chercheurs et ardents s'éprennent +particulièrement de ces idées-là, et il convenait à notre auteur, qui +est de cette royale et précieuse famille, de s'y jeter avec vaillance, +au risque de se trouver aux prises avec d'inextricables difficultés. +S'il est des ouvrages dont la charpente est moins forte que le +revêtement, ce sont précisément ceux qui cherchent le point d'appui +périlleux du sentiment tendre et du rêve enthousiaste. Il faut admettre +et accepter la délicatesse fragile de ces beaux édifices et laisser +faire l'artiste. Notre logique intérieure nous force à un peu d'examen +préalable, car il faut veiller sur soi-même devant les séductions du +génie, et se défendre d'accepter à la lettre les paradoxes poétiques +dont l'auteur naïf et généreux s'enivre peut-être; mais quant à moi, si +je vous dis, comme je les lui dirais, mes objections et mes doutes, +c'est pour me débarrasser de ce qui gêne mon adhésion, et, cette réserve +faite, je me livre au plaisir infini de l'admiration pour le détail. + +Dans ce détail, je trouve le beau, c'est-à-dire de solides et touchantes +vérités, revêtues d'une forme originale et charmante, souvent +magnifique; des pages de sentiment et de poésie qui sont des modèles et +qui vous restent dans l'esprit comme des miroirs tournés vers un monde +de prestiges divins, où notre oeil n'eût su ou osé se fixer. Le rude et +ardent historien des annales humaines nous montre là toute la tendresse +de ce coeur indigné et généreux qui résout ses colères contre le fort et +le violent en larmes de pitié sainte, pour tous les petits quels qu'ils +soient; et ce qui ressort pour moi de cette lecture, c'est comme une +insufflation de la force réelle, c'est-à-dire de la bonté intelligente. +Qu'exigerez-vous donc de plus d'un écrivain? Communiquer sa chaleur a +l'âme d'autrui, n'est-ce pas là le vrai _criterium_ de l'excellence d'un +ouvrage de cette nature? Critique et juge, mon fils Théodore, cela t'est +bien permis, pourvu que tu aimes quand même! et si c'est grâce à +l'artiste discuté que tu sens ton être retrempé et meilleur, ôte-lui ton +chapeau, et demande-lui pardon d'avoir trouvé quelques _si_ et quelques +_mais_ à lui présenter. + +--J'avoue, dit Théodore, qu'une face de ce livre m'a touché et frappé +particulièrement: c'est celle qui est comme un récit de la vie privée. +La description des lieux successivement habités par le couple illustre +est faite de main de maître, et devrait servir d'idéal à tous les +romanciers _dont c'est l'état_. Il y a là tout ce qu'il faut pour nous +faire voir la physionomie complète des contrées et des êtres observés, +le fond et la forme. M. Michelet a la pensée profonde qui creuse, l'oeil +artiste qui colore, le sentiment généreux qui explique: il écoute et +regarde en philosophe, en peintre et en musicien, en moraliste et en +homme de coeur. Il fait tout cela sans avoir l'air d'y toucher, et, +saisissant les points culminants de chaque aspect des choses, il a +souvent, dans sa concision pittoresque, une sûreté de pinceau et une +_maestria_ de touche qui, dans la prose française, n'appartiennent qu'à +lui seul. Il est très-certain qu'un court paragraphe de lui, quand il +est réussi, résume les impressions de cent voyageurs, et vous initie aux +secrets de la vie et aux scènes de la nature par le grand côté. + +--A la bonne heure! reprit Louise; tu vois bien qu'on n'est pas un génie +si _incomplet_ et si _désordonné_ quand on peut t'arracher un pareil +éloge. Pour moi, une pensée, jetée à travers ce livre, exprime +admirablement le livre et l'auteur lui-même. La voici: elle est bonne à +relire et à méditer: «_La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser +son objet et de faire plus qu'il ne veut, et toute autre chose, de +passer par-dessus le but, de traverser le possible et de voir encore au +delà_». + +Montfeuilly, 12 juillet + + + +V + + +Théodore nous parla beaucoup d'un livre qu'il venait de lire et que +j'avais lu aussi. Ce n'était pas un ouvrage à bien entendre à la +veillée; mais le sujet fournissait naturellement à la conversation, car +il intéresse tout le monde, et même il n'est personne qui ne se croie +plus ou moins fondé à émettre son opinion en pareille matière. + +Cette matière est l'esthétique ou la philosophie du beau. Le livre en +question est de M. Adolphe Pictet, et porte pour titre: _Du beau dans la +nature, l'art et la poésie; études esthétiques_. + +Avant de faire parler Théodore, il doit m'être permis de dire mon +opinion personnelle. L'ouvrage est, selon moi, excellent. C'est un vrai +livre, qui doit faire fonds, sinon règle, et qui _restera_ comme un +important travail à méditer. Il n'est pas de ceux qui, dans notre temps +et dans notre pays, sont enlevés de la boutique du libraire en +vingt-quatre heures; mais il est bien certainement de ceux que les +esprits d'élite rechercheront toujours comme un des plus précieux +documents des notions de notre époque sur la philosophie de l'art. Nous +dirons même, en dépit de l'auteur lui-même, qui ne veut faire +l'application du mot sacré de _beau_ qu'à des oeuvres d'art de la plus +haute portée, que son oeuvre est un beau livre. L'élévation et la +chaleur du sentiment avec l'ordre et la clarté des idées, une grande +raison et un noble enthousiasme, voilà des qualités non-seulement rares +mais brillantes, et qui méritent d'être placées au premier rang. + +Ce livre a donc la haute valeur des beaux livres en même temps que leur +profonde utilité, qui est de soulever dans l'esprit les questions les +plus vivifiantes, et de le faire pénétrer sans trop d'efforts dans une +immense étendue d'idées. Le style est limpide et pur, assez savant et +assez familier pour que tout le monde puisse en faire son profit. +D'excellentes définitions y résument avec un rare bonheur les parties +délicates de la discussion, et restent dans l'esprit comme des lumières +acquises une fois pour toutes. On y sent l'autorité d'une intelligence +remplie d'ordre et de goût, fruit précieux d'une vie à la fois artiste +et savante, sérieusement investigatrice et poétiquement sensitive. + +Tout ceci dit avec conviction et sans complaisance, nous ferons pourtant +quelques réserves en causant avec Théodore, et nous laisserons parler, +sur le sentiment du _beau_, l'enthousiaste Julie et la sensible Louise, +bien que ni l'une ni l'autre n'ait encore lu le livre qui nous occupe. +Ceci nous conduira plus tard à examiner la théorie du _réalisme_, à +laquelle M. Pictet dit un mot en passant, et qui n'est peut-être pas une +antithèse aussi _réelle_ de l'_esthétique_ que son titre semblerait +l'indiquer. Nous verrons ce qu'en penseront nos amis autour de la table. +Aujourd'hui et demain, nous sommes à la recherche pure et simple du beau +dans la nature, l'art et la poésie. + +Théodore, voulant donner à Louise, à Julie et à l'abbé une idée du livre +de M. Pictet, essaya de le résumer ainsi: + +«L'auteur commence par rechercher l'origine et la source du beau. Il les +trouve dans le procédé divin, dans ce qu'il appelle les _idées_, qu'il +ne faut point confondre avec les _abstractions_, et qu'il entend à peu +près comme Platon, en ce sens que le beau est la révélation de l'idée +par la forme, et que la forme le constitue aussi bien que l'idée.» + +--Si vous voulez que je vous suive avec attention, dit Julie, évitez les +formules et parlez-moi comme à une femme. + +--Et puis, dites-nous, avant tout, ajouta le curé, si votre auteur croit +en Dieu. + +THÉODORE.--Il y croit, puisqu'il attribue, comme vous et moi, toutes +choses à une conception et à un procédé divins: «Si quelqu'un, dit-il, +s'avisait de demander pourquoi l'idée se revêt de beauté en se révélant +dans la forme sensible, il n'y aurait qu'une réponse à faire à cette +question, et cette réponse est: _Dieu_.» + +--Alors, continuez, dit l'abbé. + +--Et parlez familièrement ou poétiquement, dit Julie + +THÉODORE.--C'est à vous de tirer le sens poétique à votre usage de cette +simple définition, l'idée divine. Si je vous disais, avec d'autres +philosophes, que le monde des essences a précédé celui des substances, +me comprendriez-vous mieux? + +JULIE.--Oui, mais je vous dirais que je n'en sais rien du tout. + +THÉODORE.--Peu importe en ce moment. Disons, si vous voulez, que +l'essence a nécessairement revêtu la substance, et que cette substance a +revêtu la beauté extérieure, comme une expression de la beauté +immatérielle de l'idée. + +JULIE.--Soit; je comprends tout cela à ma manière, et je dis que Dieu, +étant le foyer du sublime, a fait le beau nécessairement. Il l'a laissé +tomber sur son oeuvre comme un reflet de lui-même. + +--Bien! dit l'abbé; mais ne serait-il pas nécessaire de nous dire +d'abord, mon cher Théodore, ce que vous, entendez par le beau proprement +dit? + +THÉODORE.--Ah! voilà une question que le livre ne résout pas d'un seul +terme. Pour un esprit étendu comme celui de mon auteur, toute question a +plusieurs faces. Il tient compte des deux théories qui sont en présence +dans l'histoire de l'esthétique: «l'une, qui ne fait consister le beau +que dans l'impression que nous en recevons, et qui lui conteste ainsi +toute réalité en dehors de l'âme humaine; l'autre, qui ne saisit, dans +le beau, que le principe général et invariable, et néglige, comme +indigne d'attention, la partie changeante du phénomène. Toutes deux, +ajoute M. Pictet, renferment à la fois de la vérité et de l'erreur.» Il +ne veut point que l'on enlève au beau sa réalité, «ce qui le livrerait +sans défense aux attaques du scepticisme. Sans le beau naturel, les +facultés esthétiques de l'homme seraient demeurées inactives; sans le +regard admirateur de l'homme, le beau naturel serait resté sans but et +comme perdu dans cette nuit de la réalité que n'éclaire point la lumière +de la conscience.... Dans le phénomène intuitif du beau, c'est l'esprit +qui parle à l'esprit, c'est l'idée à l'intérieur, qui saisit l'idée à +l'extérieur, c'est l'élément divin en nous qui reconnaît l'élément divin +hors de nous.» + +--Voilà, en effet, d'excellentes définitions, dit le curé. + +THÉODORE.--Elles sont de mon auteur. Je cite en abrégeant pour ne pas +fatiguer l'impatiente Julie. + +JULIE.--Je ne m'impatiente plus, j'écoute. Tout cela me rend compte du +phénomène, si phénomène il y a, mais ne me définit pas l'essence du +beau. Votre auteur semble n'en faire qu'une chose extérieure, un +vêtement, pour ainsi dire. Est-ce, selon lui ou selon vous, un attribut +de la divinité, ou une pure faculté de l'esprit humain? + +LOUISE.--On t'a répondu, ma chère; c'est l'un et l'autre. + +JULIE.--Relativement à nous, j'admets cette explication; mais mon +imagination va plus loin et demande davantage. Dans nos petites +conceptions humaines, nous pouvons, en effet, prétendre que, sans notre +admiration, la beauté de la création manquerait son but, parce que, +hors de nous, elle n'a pas conscience d'elle-même; mais c'est bientôt +dit, cela, et je n'en suis pas aussi persuadée que Théodore. Je ne +jurerai jamais que les bêtes, les plantes, les pierres même soient +privées de sentiment. + +LE CURÉ.--Mais vous ne jureriez pas le contraire? + +JULIE.--Je jurerais, du moins, que si elles sentent quelque chose, c'est +le beau répandu comme un souffle de vie dans la nature, et si vous me +demandez ce que c'est que le beau, je vais vous répondre sans façon: le +beau, c'est la vie de Dieu, comme le bien, c'est la vie de l'homme. Hors +du beau et du bien, il n'y a que le néant dans les cieux et le délire +sur la terre. Donc le beau existe indépendamment de toute notion et de +toute appréciation humaines. Il est absolu, il est éternel, il est +indestructible en tant que la loi de création et de renouvellement. Que +l'homme disparaisse de notre planète, l'herbe en poussera mieux, les +arbres se remettront en forêt vierge, tous les animaux, redevenus libres +et forts, vivront en paix avec leur espèce, et la guerre que les espèces +se font entre elles pour vivre les unes des autres maintiendra +l'équilibre nécessaire. Cette guerre providentielle redeviendra l'état +de paix et d'innocence irresponsable ordonné par la nature elle-même, et +le soleil éclairera le paradis des âges antérieurs à l'homme. Est-ce +donc lui, ce pauvre être vaniteux et vantard, qui a fait le ciel et les +soleils? Et croyez-vous réellement que Dieu ait eu besoin d'un chef de +claque tel que lui pour applaudir le sublime décor et l'immense drame de +la création? + +--Allez toujours! dit Théodore; pendant que vous êtes montée, ne vous +gênez pas; méprises l'idée de Dieu en vous-même et foulez aux pieds +l'âme qu'il vous a donnée, pour attribuer aux cailloux et aux ronces une +âme plus pure et un sens plus net! Rêvez la nature affranchie du joug de +l'homme, et les astres du ciel brillant pour les lézards et les +scarabées. Toute aberration est permise quand on prétend embrasser +l'absolu à votre manière. + +--N'exagérons rien, dit Louise. Julie ne parle ainsi que par boutade. Je +vois qu'elle est vivement pénétrée de la réalité du beau par lui-même, +et qu'elle s'indigne contre ceux qui ont voulu en faire une simple +convention à l'usage de l'homme. Si j'ai bien compris ce que votre +auteur conclut, c'est que le beau est l'expression la plus élevée de la +vie divine, et que le sentiment du beau est l'expression la plus élevée +de la vie humaine. Or, comme la vie et la pensée de l'homme se +rattachent, plus qu'aucune autre en ce monde, à celle de Dieu, dont +elles émanent, le beau se compose de sa propre existence et de ce qui +répond en nous à cette existence du beau. + +--Vous y êtes, dit Théodore. + +--Oui, vous êtes sur la terre! reprit Julie avec dédain. + +L'ABBÉ.--Eh! que diantre! il le faut bien! Quand nous serons ailleurs, +nous jugerons peut-être mieux l'oeuvre divine; mais ici-bas, on ne peut +voir qu'avec les yeux qu'on a! + +JULIE.--Nous avons dans l'âme des yeux plus lucides que ceux du corps. +Nous pénétrons par la pensée dans tous les mondes de l'univers. Nous y +supposons naturellement une hiérarchie d'êtres analogue à celle qui +occupe notre planète, et nous sommes conduits à penser que l'homme ou +son analogue est partout à la tête de la création.... + +THÉODORE.--Admettez-vous cela? En ce cas, vous convenez que, dans cet +infini d'univers soumis probablement à une certaine unité de plan, +l'idée divine s'est faite pensée dans un être supérieur aux autres, et +que cet être soit par vous qualifié d'homme ou d'ange. Il n'en est pas +moins le principal appréciateur, sinon le seul, des merveilles de la +nature qu'il habite. Donc, _ailleurs_ comme ici, le beau existe, mais à +la condition d'être vu des yeux de l'âme autant que de ceux du corps. + +JULIE.--Mais, que savez-vous de l'existence de ce principal appréciateur +dans tous les mondes? Je n'admets pas du tout cette hypothèse comme une +certitude, moi! Je dis que c'est une supposition qui se présente à nous +naturellement, parce que nous vivons dans un monde d'inégalités où nous +nous sommes faits tyrans et bourreaux du reste de la création. Il n'est +pas du tout prouvé que, dans de meilleures demeures, la vie ne soit pas +manifestée par des formes toutes également belles, quoique variées, +revêtant des idées toutes également lucides, quoique spéciales, et qu'au +lieu d'une monarchie à l'usage de l'homme, il n'existe pas des +républiques à l'usage de tous les êtres qu'elles renferment. + +THÉODORE.--Ce sera comme vous voudrez, ma chère devineresse: le beau +n'en sera pas moins un phénomène qui n'existera qu'à la condition +d'être vu et compris, et la proposition de mon auteur ne reçoit de vos +rêveries qu'une nouvelle confirmation. + +JULIE.--Mais pourtant toutes vos notions sur le beau et le laid tombent +à plat dans le monde de mes rêveries. Ne voyez-vous pas d'ici que rien +n'est laid, que tout est beau dans l'oeuvre divine, et que cette notion +du laid dans la nature, posée comme une antithèse à celle du beau, est +une pure fiction de notre pauvre cervelle? Vous me direz en vain que +sans le laid le beau n'existerait pas, et réciproquement: je tiens pour +le beau absolu comme pour le bien absolu dans l'idée divine. Le laid et +le mal n'existent pas en Dieu; nous les créons dans notre existence; +c'est là où commence notre fiction, notre convention, notre erreur, +notre blasphème; c'est là le fruit amer de notre liberté sur la terre, +liberté un peu funeste, puisqu'elle est incomplète, lentement +progressive, et qu'elle ne nous sert encore qu'à gâter, à mutiler, à +enchaîner, à avilir les autres habitants de notre monde, et nous-mêmes +encore plus que nos victimes! + +THÉODORE.--Voilà une déclamation très-morose. Sur quelle herbe a donc +marché notre enthousiaste? Elle s'en prend aujourd'hui à Dieu et lui +reproche d'avoir fait l'homme libre! + +JULIE.--Non! il ne l'a pas fait libre, puisque partout l'homme exerce ou +subit la tyrannie du fait ou de l'idée. Dieu lui a donné l'aspiration à +la liberté pour moyen, et la liberté pour but; mais Dieu tient l'homme +sous le poids de mystères insondables et de problèmes insolubles où il +s'agitera jusqu'à je ne sais quelle transformation de son intelligence. +Et, jusque-là, faites donc des théories sur le beau et sur le bien; je +ne demande pas mieux, si c'est un moyen d'approcher de la vérité; mais +laissez-moi vous dire que toute votre science me paraît bien peu de +chose, et que votre antithèse du beau et du laid répond mal à ma +religion intellectuelle. Pour me résumer, je vous dis que, par le +sentiment ou par l'imagination, je vois, en songe, Dieu également +satisfait de toutes ses oeuvres, puisque toutes répondent à des idées +qui viennent de lui; je vois belles, dans l'univers et même dans notre +petit monde, toutes les choses et toutes les créatures libres, soit que +l'homme les admire, soit qu'il les calomnie. Le laid, bien défini, +devrait s'appeler accident, comme le mal devrait s'appeler ignorance; et +avec vos décrets arbitraires, vous arrivez à inventer la peine de mort +et l'enfer par-dessus le marché, ce qui est très-logique et parfaitement +odieux. + +Là-dessus, le curé fit une semonce à Julie, et Louise eut beaucoup de +peine à rétablir la paix. Mais la discussion s'était égarée et ne put +être reprise que le lendemain. + +Montfeuilly, 15 août 1856 + + + + +VI + + +Si vous êtes calmée et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit +Théodore à Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous +descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un +sens exact qui répond en nous au sens exact des choses. + +--Je connais peu de ces mots-là, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou +de vague comme les mots. + +--Encore! s'écria Théodore impatienté. Il n'y a pas moyen de causer avec +elle! + +--Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rêve, mais elle +vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous +tâcherons de penser. + +--_Amen_! dit le curé. + +--Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur définit-il le +laid? + +THÉODORE.--D'une manière à la fois juste et ingénieuse. Il le fait +consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un +être et l'idée du type qu'il exprime. «En quoi, dit-il, un être organisé +nous paraît-il décidément laid? En ce qu'il ne reproduit son idée ou son +type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui +s'émancipe d'une façon désordonnée. Un degré moindre de laideur est +celui où la forme reste en arrière de son type et ne le révèle +qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est +mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chétif dans son +développement. Nous les comparons alors au type de leur espèce +seulement, et la forme ici pèche par défaut. Mais la laideur, au +contraire, est bien plus prononcée quand la forme pèche par excès, +s'écarte violemment du type et entre en révolte contre l'idée. Il en +résulte alors ce que nous appelons une difformité, une caricature, un +monstre.... C'est le caractère que nous offrent certaines organisations +des animaux inférieurs, parce qu'elles s'écartent le plus du type +général de l'animalité.» + +--Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette définition du type +particulier confondu avec celle de l'idée générale. Si toute création +est une idée divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que +quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends très-bien comme +elle, et comme l'auteur du livre dans la première partie de sa +définition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avortée, ou +un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de +son espèce soit qualifié de nain, de géant, de caricature et de monstre. +Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une déformation, une +_dénaturation_ de l'être ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine +du laid dans la création jusqu'à y faire entrer des espèces entières, et +décréter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne réalise +pas l'idée d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me +paraît une concession trop grande au préjugé et à la convention de la +part d'un esprit aussi largement éclairé que ton auteur semble l'être. + +THÉODORE.--Il ne va pas jusque-là. Il n'admet la laideur que comme une +chose relative. Il aime la nature et comprend la grâce, l'éclat +extérieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le détail +enfin qui rachète jusqu'à un certain point chez certains animaux +l'infériorité du type comparé à d'autres types. Voyons (ajouta Théodore +en s'adressant à moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les +lois de l'esthétique n'entraînent pas l'auteur au mépris des caprices +apparents du beau naturel? + +--C'est vrai, répondis-je. Il proclame que, «dans l'ensemble de la +nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur +n'est qu'une exception, un détail.» Pourtant, si vous voulez que je dise +toute ma pensée, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre; +et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de +_disharmonie_ entre la théorie et l'application. L'auteur me paraît +quelquefois un peu emprisonné dans son rôle de professeur d'esthétique; +il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de poëte se +révoltent contre les arrêts de son enseignement, et qu'après avoir posé +une règle, un _critère_, comme il dit, il ait besoin de s'écrier: _Et +pourtant_!... Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser +de faire la cour à Julie. J'admire et j'estime sincèrement la recherche +des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais, +en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'école de Hugo et +de Michelet plus que de celle de M. Pictet. + +--Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les poëtes que les +théoriciens? + +--Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se +laissent aller à leurs impressions, et même, si Théodore le veut, à +leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les +raisonneurs les plus éclairés. La théorie de M. Michelet sur l'âme des +oiseaux, sur les douloureuses rêveries de la fauvette captive, sur les +extases poétiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc., +prêtent tant que vous voudrez à la critique des gens sérieux; mais si +l'homme a besoin de quelque chose dans son éducation esthétique, ce +n'est pas tant de démonstration que d'émotion, ce n'est pas tant de +raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant à moi, +il m'est absolument indifférent de savoir que l'Apollon du Belvédère est +le prototype du beau, parce que son angle facial dépasse 80 degrés. J'ai +vu cet Apollon tant vanté, et il m'a laissé froid comme un marbre qu'il +est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son +_archétypisme raisonné_? Après l'avoir bien regardé, je rêvai toute la +nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me +montrer ses beaux bras et ses belles jambes académiques. Or, j'étais +furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, ô +Théodore; mais en rêve on est si naïf et si grossier! je m'éveillai, ce +matin-là, sous le ciel de Rome, en m'écriant brutalement: «Va-t'en! +va-t'en dans ton musée, pédant de beauté, tu m'ennuies!» + +Théodore entra dans une si grande colère qu'il me traita, je crois, de +réaliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de +continuer. + +--Tout à l'heure, dis-je à Théodore, quand votre indignation s'apaisera, +je reviendrai à vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander, +quant à présent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un +court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des +champs, j'oublie absolument si la poésie me fait un conte de fées ou si +elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais, +c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux +et grands ces coins de paysage et ces divins petits êtres qui animent le +ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait +aimer passionnément l'oeuvre divine dans la moindre de ses idées; que +dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus +étendue et peut-être plus équitable du beau dans la nature que celle de +mon éducation positive; c'est enfin qu'en me poétisant la créature, +quelle qu'elle soit, l'imagination émue m'initie à une puissance, tandis +qu'en classant la beauté des créatures par rapport à l'homme, le +raisonnement critique me la retire. + +THÉODORE.--_Et pourtant_! comme tu disais tout à l'heure, M. Michelet +s'égare continuellement à chercher d'assez puériles ressemblances entre +ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M. +Pictet. + +MOI.--Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: «Des +écarts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de +l'inspiration!» + +THÉODORE.--Vous voulez qu'un traité soit une affaire d'engouement et +d'enthousiasme déréglé? + +JULIE.--Nous voulons, au contraire, que les traités soient bien +raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire. + +MOI.--Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traités bien faits, +et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le +professeur le plus ingénieux qu'il soit possible de désirer. Mais +est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la +science qu'il traite, qu'il se défend ou semble se défendre de certaines +admirations? Il y a peut-être bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi, +en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hérésie qui a +dû lui coûter certainement: il affirme, à plusieurs reprises, que la +statuaire grecque n'a jamais été dépassée, et moi, je sens qu'elle l'a +été de cent coudées par Michel-Ange. Jamais, avant le _Moïse_ et la +chapelle des Médicis, la statuaire n'avait réalisé l'idée de la vie +divine dans la vie humaine avec cette sublimité. Il y a, entre +Michel-Ange et Phidias, la différence qui sépare l'idée chrétienne de +l'idée païenne; et, par une puissance et une universalité de génie +incomparables, Michel-Ange a résumé les deux idées, donnant à la forme +toutes les splendeurs de la matière, et à l'idée tout l'éclat du +rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large +compréhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane +encore son individualité de penseur passionné; si bien que ses +personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses +de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange, à nulle +autre pareille, à nulle autre comparable dans le domaine de son art. + +THÉODORE.--Mais où prends-tu que mon auteur n'apprécie pas Michel-Ange? + +MOI.--Il ne le nomme nulle part, et à propos de statuaire, dans son +chapitre du _Sublime_, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le +connais pas et n'en dis point de mal; mais le _Moïse_! N'était-ce pas +l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M. +Pictet ne le range dans les aberrations du génie. + +THÉODORE.--Tu lui fais là un procès de tendance. + +MOI.--Alors, je m'arrête, et après avoir fraternisé avec votre +satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet +qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthétique et celle de +l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que +colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment +réussie), j'arrive à sa conclusion, qui peut-être satisfera mieux Julie +que son exposition. «Émanée, comme un pur rayon, de l'intelligence +suprême, l'idée de l'universalité du beau, dit M. Pictet, se révèle +d'abord dans la nature; puis reflétée par l'art, qui la dégage des +accidents de la matière, pour la ramener à sa pureté primitive, elle +éclate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanité.» + +--Attendez, dit Julie, voilà encore une définition, la définition de +l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par +_accidents de la matière_, M. Pictet entend, non-seulement les formes +individuelles qui ne réalisent pas le type de l'espèce à laquelle l'être +appartient, mais celles qui entrent en révolte contre le type général de +beauté défini, préconçu et arrêté par les esthétiques. Dans ce cas-là, +j'enverrais promener toute cette prétendue philosophie du beau, parce +qu'elle condamnerait la grenouille à être laide de par la Vénus de Milo, +et que la grenouille est aussi jolie dans son espèce que la plus grande +déesse dans la sienne. Il y a dans ces règles d'esthétique des choses +qui me paraissent dangereuses pour le progrès de l'art, et contre +lesquelles les réalistes ont le droit de réclamer: c'est qu'en partant +d'un prototype convenu pour déclarer inférieures toutes les autres idées +divines, on pousse des générations d'élèves à faire de l'art grec à +contre-sens et sans inspiration, et à dédaigner l'étude du vrai qui sert +de base à tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste +que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur +du vrai. + +LOUISE.--Moi, je suis de ton avis, chère fille: la laideur est une +création humaine, et l'antithèse nécessaire qu'elle apporte dans nos +conventions est inutile au procédé divin. Cette antithèse a été apportée +dans notre monde par les tâtonnements de la liberté de l'homme. Condamné +par ses instincts d'imitation à devenir créateur à son tour, l'homme +n'arrive à la notion du beau et du bien qu'en commençant par gâter +souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a +fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps où nous sommes, +il se trompe encore à chaque instant et dans son oeuvre et dans son +jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne +rentre dans l'harmonie générale. L'homme seul s'en écarte par ignorance +et par vanité. N'a-t-il pas réussi à se faire laid lui-même? Lui, le +chef-d'oeuvre de la création, il détruit, il avilit, il torture par tous +les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la +laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Dès qu'il s'est vu +affermi dans sa royauté sur le reste du monde organique, il s'est +empressé de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de +paresse physique et de nourriture matérielle, de là l'obésité et toutes +ses disgrâces; là, trop de fatigue et de misère, c'est-à-dire la +maigreur et l'étiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle +échelle sociale inventée par lui, des excès de sentiment, d'intelligence +ou de sensualité; des désordres de vice ou de vertu; des abus de +jouissance et des abus d'austérité qui engendrent mille maladies et +mille difformités inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres. +De là la laideur qui se transmet à l'enfant dans le sein de sa mère, +même après des générations exemptes de misère ou de vice. L'homme s'en +prendra-t-il à Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir +donné à la tortue des pieds trop courts et à l'araignée des jambes trop +longues, lui qui a réussi à introduire dans son propre type des +ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux? + +Vous avez d'autant plus raison, dis-je à la grand'mère que, pour être +logique avec son principe _qu'il y a du laid dans la création_[1], M. +Pictet pense rehausser le prix de la beauté en disant qu'elle est une +magnificence gratuite de la nature et une superfluité généreuse du +Créateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien +contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait +peut-être dû nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en +tant que solidarité contre notre race insensée. Elle est un sceau, +parfois indélébile, de quelque châtiment infligé à nos pères pour l'abus +qu'ils firent sans doute de la beauté primitive départie à tous. Dieu, +qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'âme s'en ressente +au point d'être enchaînée et rabaissée au niveau de sa forme disgraciée, +mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est +attristée, si cette laideur est infligée à un être raisonnable et +clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un être vaniteux +qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne à un profond ridicule, +et toute sa destinée sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup, +estimons infiniment les êtres humains qui supportent la laideur, +personnellement imméritée, sans amertume pusillanime et sans grotesque +illusion. En général, ces êtres-là sont si bien doués du côté de l'âme +ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beauté intérieure rachète en eux la +sévérité des destinées et illumine leur visage d'une expression qui +arrive à plaire et à charmer autant, quelquefois plus, que la beauté. + +[Note 1: Il le dit à regret avec mille ménagements. Il dit que la +Providence cache soigneusement les écarts de la nature aux regards de +l'homme; que ces écarts sont des exceptions, etc.] + +Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant +l'âge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids, +c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la +peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'échappe pas, +comme la société, à la loi de solidarité. Si les maladies nous +défigurent, si la petite vérole a labouré de ses affreux stigmates tant +de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas +aussi vite que les fléaux qui nous atteignent. La laideur est donc une +plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la création. +Tout être qui vit dans des conditions normales de son existence est beau +dans son espèce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant +_comparer_ ce que Dieu a simplement _distingué_, et _graduer_ ce qu'il +s'est contenté d'enchaîner, que nous sommes arrivés à critiquer avec +plus d'orgueil que de clairvoyance la création, l'idée divine elle-même. + +--Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est +notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en liberté n'est pas +moins beau que tout autre chardonneret de son espèce, c'est qu'aucun +reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il +n'y a point de gazelle bossue. + +--Mais le dromadaire a des bosses! s'écria Théodore, et vous ne sauriez +dire que le rhinocéros ou l'hippopotame soient d'agréables personnages! + +JULIE.--Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon +dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la création primitive +ont leur caractère de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent à +des rochers ou à des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas +mesquins, j'espère, ils réalisent pleinement leur type monumental; ils +expriment les idées violentes ou paisibles des premiers efforts de la +création organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les +yeux qu'un Cupidon ou un Zéphire sur un candélabre de l'Empire, ou qu'un +troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les +prétendus écarts de la création divine me jettent dans la rêverie ou +dans l'émotion; ils me font réfléchir ou trembler: mais vos objets +d'art manqués me rendraient imbécile. + +--Allons, dit Louise qui écoutait Julie avec une complaisance +maternelle, tout en feuilletant le livre esthétique placé sur la table; +j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer à M. Pictet les +goûts contre lesquels tu déclames. Je vois, en lisant au hasard, des +pages superbes, et en voici une à la fin du livre qui doit clore la +discussion et te réconcilier avec lui: + +«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à +l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop +portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la +possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite +demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans +l'univers, qu'un instant dans l'éternité.... Qui nous dit que l'univers +ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes +vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment +supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que +nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de +notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout +autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient +beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il +devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons +nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi +chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où +elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie, +comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.» + +JULIE.--Certes, cette page est belle. + +THÉODORE.--Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur +que parce qu'il consent à monter un instant votre _dada_ du monde +stellaire. + +JULIE.--Mon _dada_! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en +courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces +beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du +paradis. + +THÉODORE.--Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient +et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous +vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela +vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de +ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser. + +--Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai +avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de +lumière et de liberté: _Des ailes_! + +Montfeuilly, 16 août 1856. + + + + +VII + + +Nous allions entrer dans une sorte de dispute sur la doctrine du +_réalisme_ dans l'art, lorsqu'un article de la _Presse_, signé Alexandre +Bonneau, donna ce soir-là un autre cours à nos pensées. Il ne +s'agissait plus seulement d'une question de goût, mais d'une question de +civilisation sociale, et l'intérêt de celle-ci nous domina au point de +nous faire oublier et ajourner la première. + +C'est Julie qui nous avait interrompus en nous demandant de loi +expliquer ce que c'était que le _columbarium_ des anciens. + +--Je vais te le dire, sans être savante, répondit Louise. Quand on a été +à Rome, on s'habitue tellement à l'idée de ce genre de sépulture, que +l'on ne peut plus admettre sans répugnance la méthode d'ensevelissement +adoptée dans le monde moderne: méthode barbare, hideuse, funeste, contre +laquelle le genre humain devrait protester avec l'auteur de l'article +excellent que tu viens de lire. + +Mais, d'abord, je te recommande la lecture d'un autre article sur les +_columbarium_, par M. Laurent-Pichat. Tu y trouveras la description +extérieure de ces chambres-cimetières, ou plutôt de ces chapelles +païennes qui n'ont rien d'incompatible dans la forme et même dans +l'usage primitif chrétien avec le culte orthodoxe de nos jours. La +promenade de M. Laurent-Pichat à la vigne de Pietro est une relation +charmante et très-exacte. + +JULIE.--Qu'est-ce que la vigne de Pietro? + +LOUISE.--Pietro est un facétieux vigneron de la banlieue de Rome, qui +trouva dans son enclos, il y a quelques années, un columbarium +très-intéressant, et qui sacrifia gaiement ses ceps de vigne à l'espoir +de trouver d'autres antiquités. Cet espoir s'est réalisé. J'ai vu cet +intéressant enclos, depuis la visite qu'y a faite M. Pichat, et Pietro +n'avait pas fini d'exhumer ses richesses. Il pensait avoir cinq ou six +de ces chapelles dans sa vigne, et ne regrettait pas son raisin, +remplacé par un musée de bijoux antiques beaucoup plus fructueux. Mais, +pour ne te parler que d'un de ces curieux monuments, je te décrirai +celui dans lequel j'ai passé une heure, et qui est récemment déblayé et +remis en ordre. Je me disais, en l'examinant, que c'est quelque chose de +bien étrange de retrouver, après tant de siècles d'ensevelissement et +d'oubli, une collection d'objets en apparence aussi fragiles que des +urnes de terre et des cendres humaines; et, en y réfléchissant, j'ai +reconnu que cette poussière qui fut des hommes, et ces vases qui furent +de la poussière, sont, grâce à l'action du feu, les deux choses qui +survivent à tous les orages et à tous les cataclysmes du monde social. +Les plus antiques témoignages de l'existence des sociétés perdues dans +la nuit des temps sont des débris de terre cuite, qui ont servi de +tombeaux à des générations dont le nom s'est effacé de la mémoire des +hommes. + +Le _columbarium_ dont je te parle est une chapelle en carré long assez +profonde, et retrouvée intacte depuis le fond jusqu'à fleur de terre, où +commençait son toit, lequel a été remplacé par un toit nouveau assez +rustique. Il ne paraît pas que ce monument ait été jamais autre chose +qu'une cave; on ne trouve, au fond, aucune ouverture indiquant que l'on +soit de niveau avec l'ancien sol. Peut-être qu'un édifice plus solennel +s'élevait au-dessus de celui-ci; c'est même très-vraisemblable. On +devait apporter les cendres dans une sorte de temple ou reposoir, et +descendre ensuite, avec cérémonie, dans le caveau funéraire. + +Ce caveau est sombre et n'a jamais reçu la lumière que d'en haut. Il +est, de la base au faîte, creusé de niches à plein cintre d'un à deux +pieds d'élévation. C'est là que l'on déposait les petites urnes; c'est +là qu'elles sont encore, en grande partie, avec les mêmes cendres +blanchâtres et les infimes petits débris d'ossements calcinés qu'elles +contenaient. L'élégance et la diversité de ces récipients, les uns en +marbre, les autres en poterie, quelques-uns en matière plus précieuse, +forment une charmante galerie, avec les lampes, les statuettes, les +petits bustes, les monnaies, et ces fioles lacrymatoires, dont le verre +est devenu, par reflet du temps, d'une si belle irisation, qu'il +n'existe pas de pierres précieuses plus brillantes. Les épitaphes, +parfaitement conservées, sont au bas de chaque niche, quelquefois +accompagnées d'un petit bas-relief d'un travail exquis. Un buste de +jeune fille, de grandeur naturelle, est l'objet d'art colossal de cette +galerie: c'est un véritable chef-d'oeuvre. Par le type et par +l'arrangement des cheveux, cette tête ravissante rappelle la jeunesse de +madame Récamier. + +--Ainsi, dit Julie, _columbarium_ veut dire tout bonnement colombier; et +l'on appelait ainsi ces chapelles funéraires, parce que les niches +rappellent celles que l'on fait pour les pigeons? + +--Il y a encore dans ce même caveau que j'ai examiné, reprit Louise, une +tombe collective que l'on pourrait appeler une ruche. C'est un banc de +marbre blanc dans lequel on a creusé des capsules pour y déposer les +cendres. Chacune est protégée par un petit couvercle. C'est le mausolée +des membres d'une école de chant. Les clients, les affranchis et les +esclaves avaient leur place dans les columbaires des familles +patriciennes. Les voûtes étaient ornées de peintures à fresque +représentant des fleurs, des oiseaux et des papillons. Cette riante +décoration se retrouve aussi dans les catacombes chrétiennes. Elles sont +très-complètes dans celles de Sainte-Calyxte, mais plus jolies et d'un +ton plus frais dans un des columbaires de Pietro, qui n'est encore qu'à +demi-déblayé. + +JULIE.--Il me semble que, dans ces conditions-là, la sépulture manque de +la solennité des cimetières. + +LOUISE.--Elle manque d'horreur, voilà tout; mais elle m'a semblé revêtir +le véritable caractère sacré, celui qui s'attache aux souvenirs +inaltérables. La création des cimetières est le résultat d'un âge de +barbarie succédant aux civilisations épuisées. Ce n'est pas une +institution qui tienne à l'établissement du christianisme. Si les +premiers chrétiens ne brûlèrent pas leurs morts, ils les embaumèrent, +et, quand ils ne purent le faire, ils ne les rendirent pas à la terre +pour cela. L'idée de les conserver à l'état de cendres leur fit chercher +dans le tuf friable des catacombes un système de columbarium plus vaste, +mais où le cadavre était isolé de l'air respiré par les vivants; car on +creusait des lits dans ce tuf, et on y murait hermétiquement les +cadavres. Ces lits mortuaires sont superposés, le long des galeries +souterraines, comme ceux des passagers dans un navire, ou comme les +rayons d'une armoire. Un sous-sol favorable à ce genre de sépulture le +rendait plus expéditif que tout autre dans un moment de persécution; +mais le tuf volcanique de Rome est une condition toute particulière, que +nos terrains humides ne peuvent offrir. L'effet de la terre et des +cercueils de bois sera toujours la pourriture et les miasmes +pestilentiels qu'elle répand. + +--La législation chrétienne, dit Théodore, ne peut jamais avoir eu en +vue de produire la mort par la mort, et je ne pense pas qu'aujourd'hui +elle s'opposât à l'incinération des cadavres, soit par le feu, soit par +des moyens chimiques que M. Alexandre Bonneau eût pu nous indiquer. + +JULIE.--Moi je trouve que cette opération de brûler ceux qui respiraient +tout à l'heure a quelque chose d'effrayant pour la pensée. + +THÉODORE.--Il y a quelque chose de bien plus effrayant, c'est l'idée +d'enterrer des vivants, et cela arrive souvent, beaucoup plus souvent +peut-être qu'on ne se l'imagine. On ne fouille pas un cimetière sans en +trouver la preuve, et tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une +loi nouvelle qui remédie à l'horreur des inhumations précipitées. Nous +savons bien tous que le court délai imposé à l'enterrement n'est pas +même observé dans les campagnes. Les paysans ont peur de leurs morts. +Aucun médecin n'est appelé à constater les décès; on trompe les curés +sur l'heure du dernier soupir; on porte le cadavre au cimetière au bout +de douze heures, et moins si l'on peut. Souvent l'autorité l'apprend +après coup, mais tant pis pour ceux, qui n'étaient pas bien morts. On ne +recherche pas le délit, le crime peut-être, car il est des retours à la +vie qui contrarieraient des intérêts cupides ou des passions coupables. + +Quelquefois, le vivant s'éveille dans la tombe. Imaginez l'épouvante de +ce réveil, le désespoir, la rage de cette seconde agonie! Il crie, il +frappe les parois étroites de sa bière. Un passant l'entend par hasard; +mais il croit aux âmes en peine; il promet une messe et s'enfuit. + +Hélas! si jamais _âme en peine_ mérita ce nom, c'est celle du pauvre +martyr enfermé dans ce hideux instrument de torture. Il s'était +peut-être endormi avec calme, croyant s'endormir pour toujours; il avait +fait ses adieux à la vie, à la famille; résigné, au seuil de l'éternité, +il avait édifié ses proches par sa foi ou par son repentir. Il avait +expié ou réparé ses fautes. Il était absous par la croyance catholique; +il était marqué par elle pour le ciel. Et le voilà qui s'éveille, qui +s'étonne, qui s'effraye, qui a froid, et faim, et peur de la mort sous +cette forme atroce. Le voilà qui rugit, qui devient fou et furieux, qui +ronge ses mains ou déchire sa gorge avec ses ongles, pour finir par le +suicide au milieu des hurlements étouffés du blasphème. Et quels +regrets, quelle douleur pour ceux qui se savent aimés! O ma mère! ô ma +femme! ô ma soeur! si vous pouviez m'entendre! si vous me saviez là +vivant! + +--Vous me donnez froid, taisez-vous! s'écria Julie. Jamais la mort ne +m'a fait peur. Cette idée est, au contraire, très-douce en moi, pleine +de poésie, d'espérance religieuse et même d'enthousiasme. Vous me la +gâtez, car j'avoue ne me sentir aucune force contre la pensée d'un +réveil dans le cercueil et d'une seconde mort dans les accès d'une +insurmontable frénésie. Cela se présente à moi comme un cauchemar +effroyable. Ah! mes amis, si je meurs près de vous, faites-moi +embaumer!... Mais non! L'idée de cette dissection répugne à la pudeur +d'une femme. Celle dont nous parlions dernièrement, cette femme illustre +qui était le type des distinctions exquises de l'esprit et du sentiment, +avait défendu que l'on touchât à son corps. + +--Et elle avait raison, dit Théodore. L'embaumement est accompagné de +circonstances dégoûtantes; et l'autopsie, qui n'est pas nécessaire à la +science ou à la légalité, devrait être considérée comme une profanation. +Précisément, dans les magnifiques vers que madame de Girardin a fait +dire à Cléopâtre, elle peignait rapidement le côté antihumain, et, pour +ainsi dire, _antivivant_ de la vieille Egypte absorbée par l'_art +monstrueux_ de la momification: + + On dirait un pays de meurtre et de remords: + Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts; + Partout dans la chaudière, un corps qui se consume; + Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume; + Partout l'orgueil humain follement excité, + Luttant, dans sa misère, avec l'éternité! + +--D'ailleurs, reprit Julie, la conservation de nos restes par ces +procédés est quelque chose de si laid, que, pour rien au monde, je ne +voudrais prévoir que l'on me verra encore dans cinq cents ans. + +LOUISE.--Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le +moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire après leur vie. Si +nous étions tous riches, nous arriverions très-facilement à ne pas +rendre nos sépultures dangereuses pour les populations; mais comme les +riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forcé de faire +de ses dépouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait +grand temps de réformer ce fatal système. + +--C'est une réforme où il y aurait donc trois choses à détruire, dit le +méthodique Théodore. D'abord, et avant tout, le malheur ou le crime +fréquent des inhumations précipitées; deuxièmement, le manque de respect +aux morts; troisièmement, l'effet désastreux, constant et certain, pour +la santé publique, de la méthode actuelle. Donc, il y aurait à trouver: + +1° La certitude de la cessation de la vie, problème que la médecine n'a +pas résolu, et qu'il serait nécessaire de suppléer par une certitude de +la mort, c'est-à-dire par l'épreuve d'un délai sérieux et par une +constatation légale réelle. Comme on n'obtiendra jamais ce dernier point +dans les campagnes, il faudrait soustraire les morts à l'aversion +superstitieuse du paysan, en les plaçant dans un local d'attente, +semblable à celui qui est en usage dans d'autres contrées. Ce délai +n'offrirait pas de dangers pour la santé publique; les fonctionnaires +particuliers, payés par les communes, veilleraient aux premiers +symptômes de la putréfaction, _seul indice certain de la mort_, les +médecins l'avouent et plusieurs le déclarent. Les cérémonies du culte +conduiraient ce corps à son lit d'attente, comme elles le conduisent au +lit définitif de la tombe. Quelle belle cérémonie à instituer que celle +de son retour parmi les vivants quand le cas se présenterait! + +2° Le système le plus économique, le plus décent et le plus religieux +pour la conservation des restes humains, entassés aujourd'hui, et demain +éparpillés et profanés, soit dans les fosses communes des grandes +villes, soit dans les cimetières de campagne, où manquent l'ordre et +l'espace, et où les enfants sentent craquer sous leurs pieds les +ossements de leur grand-père, avec la plus cynique insouciance ou avec +le plus insultant dégoût. L'incinération ou la dessication, par le feu +ou par les agents chimiques qui viendraient à le remplacer sans grandes +dépenses, est le meilleur mode, car l'urne est le meilleur tombeau; le +plus portatif, si l'on autorise les parents pauvres et les amis à ne pas +se séparer des restes sacrés (liberté que je n'accorderais pourtant pas, +si j'étais législateur, dans une société aussi peu religieuse que la +nôtre); et le plus durable, parce qu'il est le moins volumineux, le plus +facile à préserver des outrages de la préoccupation, de la brutalité des +effervescences politiques, et des empiétements des sépultures les unes +sur les autres, créés par la nécessité, par le manque d'espace ou de +temps. + +3° Le moyen le plus efficace de préserver les vivants de la contagion de +la mort par les exhalaisons des cadavres, par l'assimilation de l'air, +des eaux et des plantes aux principes putrides de ces dissolutions. Je +me souviens d'avoir vu, au cimetière Montmartre, la forme d'un corps +humain comme tracé en relief sur la terre humide. En me baissant, je vis +que ce relief était le résultat d'une couche épaisse de petits +champignons vénéneux. Le pauvre mort était dessiné là, tête, corps, bras +et jambes, et comme revenu à la surface du terrain, sous forme de +végétation hideuse et infecte. Et pourtant c'était un particulier aisé, +il avait, pour dernière demeure, son petit carré de terre, sa barrière +peinte, sa croix sculptée, son banc de gazon, sa plate-bande de fleurs. +Il avait été probablement enterré honorablement, à la profondeur voulue, +dans un caveau cimenté et dans un cercueil convenable. La putréfaction +avait percé le bois, la pierre et l'épaisseur du sol. Elle avait fait +surgir, en dépit des soins donnés à cette sépulture, l'immonde +végétation qu'on eût pu appeler le poison vital de la mort, et qui, en +se desséchant, devait se répandre en poussière impalpable dans l'air +respiré par les vivants. + +JULIE.--Vous avez, ce soir, d'abominables historiettes. Dites-nous vite +votre remède, et parlons d'autre chose. + +--Julie! dit Théodore d'un ton rude et triste, vous n'avez encore perdu +aucun de ceux que vous aimez. Quand ce malheur vous arrivera, vous +sentirez se joindre à vos regrets je ne sais quel effroi, quelle +angoisse physique, et vos genoux trembleront en s'appuyant sur cette +terre ou sur ce marbre, au sein desquels s'accomplira la terrible et +repoussante transformation de l'être aimé. Alors, vous comprendrez que +les restes humains ne devraient pas subir, comme ceux des animaux +inutiles, cette opération lente de la destruction par le ver de la +tombe. Vous frémirez à l'idée de ce que vous éprouveriez s'il vous +fallait revoir ces traits chéris ou vénérés devenus des objets +d'épouvante ou de répulsion. Vous aurez besoin de fuir ces sépulcres +barbares qui matérialisent l'idée de la mort, qui dégradent et +défigurent l'image restée dans nos souvenirs. Alors, vous regretterez +de ne pouvoir pleurer sur une cendre purifiée par le feu, sur un cadavre +dont l'annihilation subite laisserait intacte, en vous, la beauté des +formes de votre enfant, ou la majesté des traits de votre mère. + +--Vous avec raison! dit Julie. L'homme doit disparaître, il ne doit pas +pourrir; il ne doit devenir ni une momie ridiculement parée, objet +d'horreur grotesque, ni une couche d'immondes champignons, poison +répandu dans l'atmosphère. Il doit devenir cendre. S'il pouvait ne rien +devenir du tout et se consumer entièrement, ce serait encore mieux, car +le rôle de son corps est fini au moment ou celui de son âme recommence; +et, pour se pénétrer de l'instinct de l'immortalité, ceux qui lui +survivent devraient ne pas même savoir ce que la putréfaction peut faire +de la beauté de cette forme. Il faudrait l'anéantir comme un vêtement +que l'on a vu porter à un ami, et que l'on brûle, plutôt que de le voir +traîner dans la boue. J'adopte donc l'idée de l'incinération, et je la +trouve religieuse, morale et civilisatrice. + +--Oui, oui, dit Julie, demandons qu'on érige le _columbarium_, qui +mettra nos morts plus près de nous, et qu'on ferme le cimetière qui nous +en sépare à jamais. Dans le _columbarium_, point de corruption, point +d'animaux carnassiers attirés par l'odeur de la chair. Une poussière +inodore, inaltérable. Pas de terreur laissée après soi, pas de dégoût +autour de la dernière demeure. Des flammes purifiantes pour linceul, une +petite urne pour sépulcre, relique sacrée qui peut recevoir les baisers +et les larmes maternelles tant que la mère existe. Et, dans les +fantasmagories de la nuit, que le moyen âge a rêvées si atroces et que +l'imagination populaire voit encore sous des couleurs si noires et si +grossières, au lieu d'une danse macabre de squelettes grimaçants, des +ombres douces et poétiques qui gardent l'apparence et la beauté de la +vie, de suaves ou d'imposantes apparitions qui ne viennent pas menacer +des tourments éternels le pauvre hors d'état de payer la messe, mais +qui, prévoyants et généreux amis au delà de la mort, viennent consoler +des maux du présent et préserver des fatalités de l'avenir. + +--Sur ce, dit Julie, prions pour que le plaidoyer de M. Alexandre +Bonneau ait le retentissement qu'il mérite, et pour que la civilisation +l'emporte de nos jours sur la barbarie. + +Montfeuilly, 20 octobre 1836. + + + + +VIII + + +--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos +lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule +d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la consécration d'une +célébrité retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse +l'honneur de les lire et d'en causer. + +Ainsi parla Théodore. Julie lui objecta la beauté du temps. + +--On se promène et on travaille dehors tant que le jour dure, lui +dit-elle, et, à force d'avaler de l'air, on est un peu grisé et +somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tête pour +essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de +plus médiocre et de s'endormir tout à fait sur sa chaise; au lieu que, +comme des mets de haut goût réveillent l'appétit, les livres éminents +qui font naître des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si +vous avez, dans toutes ces nouveautés, quelque chose de bon à nous lire, +faites, nous écoutons. + +THÉODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveautés sont +vieilles. Ainsi, voilà un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore +obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano +depuis six mois. + +JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'Édouard Plouvier? J'ai lu la +musique. + +THÉODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier? + +JULIE.--Oui. + +THÉODORE.--Est-elle jolie? + +JULIE.--Oui. + +LOUISE.--Elle est même charmante en plusieurs endroits. Celle de la +lune, par exemple, est tout à fait à la hauteur des paroles, et ce n'est +pas peu dire. + +JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mère? Moi, je ne lis jamais +cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand même je +chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et +sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours semblé +que, dans l'association du chant et de la poésie, cette dernière devait +être sacrifiée et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'écoutent. +Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prétexte pour chanter, et +plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office. + +THÉODORE.--C'est un tort grave. Ce préjugé-là sert à conserver des +libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits +que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles +doivent être très-simples, parce que la musique étant une succession +d'idées et de sentiments par elle-même, n'a pas besoin du développement +littéraire, et que ce développement, recherché et orné, lui créerait une +entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de +Beethoven sur des vers de Goethe (à moins qu'ils n'eussent été faits _ad +hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais +de ce que j'avoue qu'il faut que le poëte s'assouplisse et se contienne +pour porter le musicien, il n'en résulte pas que j'abandonne, comme +vous, le texte littéraire à un crétinisme de commande. Nous sommes, du +reste, en progrès sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers +temps, des opéras très-bien écrits et d'excellents ou de charmants vers +qui ne gênaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de +Gounod, dont Emile Augier avait fait le poëme. Et si vous voulez monter +plus haut encore dans la région de l'art, vous reconnaîtrez que le _Dies +irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style à la couleur sombre +et large du texte latin. + +--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers +lyriques soient faits d'une certaine façon, car c'est de ceux-là qu'on a +dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier +ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne +pas les avoir lus. + +LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-là peuvent être lus +sans musique; ils sont de la musique par eux-mêmes, et quand même le +musicien ne se serait pas trouvé, par un rare bonheur, à la hauteur de +leur interprétation, ces poëmes n'en resteraient pas moins exquis. + +--Des poëmes! dit Julie; j'avais pris ça pour des couplets. +Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_? + +Théodore lut les dix pièces de vers dont ce livre-album se compose. +Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fûmes encore émus +comme au premier jour. Théodore ne les lut pas très-bien; mais je les +entendais encore par le souvenir, à travers le suave organe et +l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures +femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en +écoutant ces doux chants récités par cette douce muse, j'avais été +attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-même essuyait ses beaux yeux à +chaque strophe. C'était un prestige dont il eût fallu peut-être se +défendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'étais pas défendu. Je fus donc +enchanté de retrouver mon émotion lorsque Théodore, sans art et sans +charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre à +tous les beaux enfants intelligents, comme un catéchisme moral et +littéraire. + +--Eh bien, dit Théodore à Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre: +c'est indigne de vos sublimes régions? + +--Non pas, répondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne +m'attendais pas; un chemin sans abîmes et sans vertige; un sentier de +fleurs et de gazon où, d'abord, je me suis impatienté de voir des +madones et des angelots, figures trop jolies pour n'être pas usées en +poésie, mais qui se sont trouvées rajeunies tout à coup par un +symbolisme clair et pénétrant. Et puis voilà ces deux pièces vraiment +admirables, la _Mère providence_, limpide et tendre comme un cantique +chanté par un chérubin; le _Père_, un poème biblique, une parabole +d'Évangile racontée par un patriarche. Et je me trouve remontée au grand +ciel de ma croyance nouvelle, à travers les images qui plaisaient jadis +à mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon +imagination lassée. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en +pente douce, où je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire, +m'a-t-il menée si haut que j'ai quitté la terre et regardé encore une +fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des élans +de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire? + +--C'est peut-être, répondit Louise, que les idées vraies sont _unes_. +Les formes allégoriques ou philosophiques dont on les revêt nous +paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degré de +conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au +fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est +au sommet du temple, nous n'avons point à critiquer les figures et les +ornements de l'édifice. L'auteur de ces gracieux poëmes est-il un +philosophe ou un mystique? croit-il réellement aux anges et à la vierge +Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'âme la révélation des vrais +attributs de la divinité: l'amour infini, la miséricorde sans limites +qui, chez l'être parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le +langage de la légende. Il a gardé de ce symbolisme ce qui sera +éternellement frais pour l'imagination, éternellement chaud pour le +coeur; mais, fils du siècle, il n'est pas resté en arrière du progrès de +la révélation et du développement de la vraie doctrine; et, si vous y +regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la même que +celle des _Contemplations_: + + ...Hélas! c'est qu'au dehors de la maison en fête, + Le fils rebelle est là, qui, d'un oeil ébloui, + Contemple le festin, et de la voix arrête + Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui. + Mais, dans son ombre même, + Le père a reconnu + Ce premier-né qu'il aime, + Ce révolté vaincu! + Oh! dit-il, qui l'enchaîne + Loin de moi, dans ce jour? + A-t-il donc plus de haine + Que mon coeur n'a d'amour? + Il sait qu'un seul regret à jamais me désarme, + Que je souffre avec lui de son iniquité; + Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme, + Et que je l'attendrai toute une éternité! + +Comparez cette conclusion, d'une suavité et d'une simplicité adorables, +avec le grandiose tableau de la dernière apocalypse annoncée par la +_Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour: + + Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure, + Lui dira: C'est donc toi? + +Vous verrez que, chez les poëtes vraiment inspirés de ce temps-ci, la +réhabilitation par l'expiation est annoncée, et que cette doctrine, +sortant victorieuse de la démonstration philosophique, a trouvé dans +l'art son expression éloquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la +prédiction du progrès indéfini, c'est la bonne nouvelle des âges futurs, +l'accomplissement des temps, le règne du bien vainqueur du mal par la +douceur et la pitié; c'est la porte de l'enfer arrachée de ses gonds, et +les condamnés rendus à l'espérance, les aveugles à la lumière; c'est la +loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du véritable +Évangile; c'est en même temps les prisons de l'inquisition rasées et +semées de sel; ce sont les chaînes, les carcans et les chevalets à +jamais réduite en poussière; c'est l'échafaud politique renversé, la +peine de mort abolie; c'est la révolte de Satan apaisée, le jour où +finira son inexorable et inique supplice. + +Le dix-neuvième siècle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la +Révolution dans ses idées premières. Avant que la fièvre du combat eût +enivré nos pères, ce monde nouveau leur était apparu; puis il s'effaça +dans le sang. Nos poëtes descendent aujourd'hui dans l'arène du progrès +pour purifier le siècle nouveau, et cette fois leur tâche est à la +hauteur d'un apostolat. + +THÉODORE.--Puisque votre thèse favorite revient toujours sur le +tapis.... + +JULIE.--Il faut vous attendre à cela! + +THÉODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie +de prendre connaissance de quelques poëmes que vous avez là sous la +main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli, +un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littéraire. + +JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour être juge d'une forme plus +ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que +Foscolo, parce que mes premières études ont été classiquement tournées +de ce côté, et je suis un peu, à l'égard de cette langue, comme certains +Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que +nous, et nos écrivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en +peu de mots le poëme de Montanelli. + +THÉODORE.--Raconter un poëme? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez +assez la langue pour voir que c'est très-beau, comme sujet et comme +pensée; et, quant au dénouement, vous serez servie à votre goût: Satan +se repent et se convertit. + +JULIE.--Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le +plus intéressant des personnages? + +THÉODORE--Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté, +de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type +de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les +royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond +simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant, +Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre +le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres +du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant, +nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au +milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du +pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les +esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du +monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te +voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!» + +De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ +pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante. +L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens: +Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée, +etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses; +mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art, +la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et, +dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape +Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître: +cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse. +Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers +Luther.... Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le +déflorer. Arrivons au dénouement. + +--Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique? + +THÉODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une +large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique. + +JULIE.--Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur, +intitulé: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses +espérances_. J'ai lu cela dernièrement dans la _Revue de Paris_. C'est +très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois, +à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme +Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité +italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme? + +THÉODORE.--Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par +l'embrassement final du Sauveur et du démon. + +Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira. + +--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore. + +--Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant +César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je +vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je +sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des +autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume +à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant +peuple sarde. Ma!... comme ils disent là-bas! + +--Eh bien! dit Théodore, qu'ont-ils de mieux à faire, ces pauvres +Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles? + +JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus. + +--Pourquoi avez-vous ri? + +JULIE.--Que sais-je? Jésus, cet éternel martyr, ouvrant ses bras à celui +dont le métier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer +souvent ceux qu'il place sur les trônes.... J'ai fait un rapprochement, +et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas +politique.... Donc, dans le poëme, Satan se convertit? + +THÉODORE.--N'est-ce pas votre rêve? La fin du règne de Satan, +c'est-à-dire la vraie lumière du progrès chassant les ténèbres de la +fausse science? + +JULIE.--Oui; le mal considéré comme un accident passager dans l'histoire +des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumière, qui, seule, +est une chose absolue et impérissable; c'est là l'avenir, ou bien la +race humaine disparaîtra de la terre sans mériter un regret. +Racontez-nous le dernier chant de Montanelli. + +THÉODORE.--Satan est seul sur la montagne où, jadis, il essaya de tenter +le Christ. Il est seul à jamais, car les autres esprits de ténèbres ont +cessé de lui obéir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie +civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, résiste encore; +mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'égoïsme l'ont +saisi. Pour la première fois il se rend compte de son épouvantable +souffrance. Jésus a pitié et vient à lui. «J'ai vaincu tes sujets, lui +dit-il; j'ai fait la lumière dans les âmes; j'ai plié les puissants de +la terre au _droit_, et le droit à la charité. Souviens-toi que tu es né +de la lumière, et reviens à la lumière.» Satan, ébranlé, s'écrie: «O +Nazaréen! à ton tour, voudrais-tu tenter Satan?» Mais il se débat dans +sa douleur jusqu'à ce qu'une larme tombe des yeux de Jésus. Cette larme +divine transforme le diable en chérubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu: +j'aime_! s'écrie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est +dit en vers nerveux, pleins de pensées, c'est-à-dire gros de vérités. +Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos poëtes. + +--Accordé, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'était pas le seul: où +prenez-vous les autres? + +THÉODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort +du Diable_, de Maxime du Camp[2]. + +[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.] + +JULIE.--Nous voulons +bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que +c'était un poëme burlesque. + +THÉODORE.--Vous vous êtes trompée. La forme est un mélange de tristesse, +d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de +l'_humour_, et vous verrez que cela mène à une conclusion philosophique +aussi forte que vous pouvez la souhaiter. + +Théodore nous lut ce poëme remarquable, abondant, facile, un peu trop +facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetées par des traits +brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le +soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle Ève. +Condamné à avoir la tête écrasée par elle, le tentateur vient, à la fin +des temps, subir l'arrêt céleste. La femme s'avance, et Satan, + + En voyant s'approcher l'Ève du premier jour, + Sentit une lueur, dernier rayon d'amour, + Adieu suprême et doux, glisser sur sa paupière. + La femme contemplait, dans la pleine lumière + Avec un sentiment d'ineffable pitié, + Son antique ennemi, pantelant, châtié, + Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle; + Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle; + Une larme coula de son oeil éperdu, + Satan cria: Merci!... + Alors chacun cria dans un immense choeur: + Il est mort! Il est mort!... + ...Et puis.... + On entendit un cri terrible, à tout courber: + C'était l'arbre du mal qui venait de tomber. + +--Dans ce poëme, le diable n'est pas réhabilité, dit Théodore; mais il +est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'être +débarrassé de l'éternité. Vous voyez que votre utopie est à la mode en +poésie. + +--Eh bien, dit Louise, c'est là un bon et grand symptôme; et, dans la +bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend +beaucoup de portée. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est +par lui, en effet, bien plus que par Jésus, que l'Église romaine a +gouverné les esprits, c'est-à-dire par la personnification du mal +absolu, menaçant l'homme d'une éternelle société avec lui et d'une +torture éternelle sous ses lois. Cette création des âges de barbarie a +fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la risée du peuple, +il est permis aux poëtes de la conduire au tombeau avec tous les +honneurs dus à un symbole qui a tant vécu; mais il est bien temps que +l'homme soit guidé vers le bien par l'idée du beau, et que le laid +périsse en prose comme en vers. + +--Ainsi, dit Théodore, vous arrivez toujours à votre conclusion que +l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en être +aussi persuadé que vous. + +--Si vous voulez que ce ne soit pas un rêve, dit Julie, partagez-le, +vous tous qui vous en défendez! C'est par la foi, ce rêve sublime, que +tout ce à quoi l'homme aspire devient une certitude, une conquête, une +réalité. + +Montfeuilly, 20 septembre 1853. + + + + +I + +ESSAI +SUR LE DRAME FANTASTIQUE + +GOETHE--BYRON--MICKIEWICZ + + +Le vrai nom qui conviendrait à ces productions étranges et audacieuses, +nées d'un siècle d'examen philosophique, et auxquelles rien dans le +passé ne peut être comparé, serait celui du _drame métaphysique_. Parmi +plusieurs essais plus ou moins remarquables, trois se placent au premier +rang: _Faust_, que Goethe intitule _tragédie, Manfred_, que Byron nomme +_poëme dramatique_, et la troisième partie des _Dziady_, que Mickiewicz +désigne plus légèrement sous le titre d'_acte_. + +Ces trois ouvrages sont, j'ose le dire, fort peu connus en France. +_Faust_ n'est bien compris que de ce qu'on appelle l'aristocratie des +intelligences; _Manfred_ n'a guère contribué, même en Angleterre, à la +gloire de Byron, quoique ce soit peut-être le plus magnifique élan de +son génie. Jeté comme complément dans le recueil de ses oeuvres, s'il a +été lu, il a été déclaré inférieur au _Corsaire_, au _Giaour_, à +_Childe-Harold_, qui n'en sont pourtant que des reflets arrangés à la +taille de lecteurs plus vulgaires, ou des essais encore incomplets dans +la pensée du poëte. Quant à cet acte des _Dziady_, d'Adam Mickiewicz, je +crois pouvoir affirmer qu'il n'a pas eu cent lecteurs français, et je +sais de belles intelligences qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas voulu le +comprendre. + +Est-ce que la France est indifférente ou antipathique aux idées +sérieuses qui ont inspiré ces ouvrages? Non, sans doute. Dieu me +préserve d'accorder à l'Allemagne cette supériorité philosophique à +laquelle le moindre de nos progrès politiques donne un si éclatant +démenti, car je ne comprends rien à une sagesse qui ne rend pas sage, à +une force qui ne rend pas fort, k une liberté qui ne rend pas libre; +mais je crains que la France ne soit beaucoup trop classique pour +apprécier de longtemps le fond des choses, quand la forme ne lui est pas +familière. Quand _Faust_ a paru, l'esprit académicien qui régnait encore +s'est récrié sur le désordre, sur la bizarrerie, sur le décousu, sur +l'obscurité de ce chef-d'oeuvre, et tout cela, parce que la forme était +une innovation, parce que le plan, libre et hardi, ne rentrait dans +aucune de nos habitudes consacrées par la règle, parce que _Faust_ ne +pouvait pas être mis à la scène, que sais-je? parce que l'Académie en +était encore à l'_Art poétique_ de Boileau, qui certes n'eût pas +compris, et eût été très-bien fondé, de son temps, à ne pas comprendre +ce mélange de la vie métaphysique et de la vie réelle qui fait la +nouveauté et la grandeur de la forme de _Faust_. + +Il ne fut peut-être donné qu'à un seul contemporain de Goethe de +comprendre l'importance et la beauté de cette forme, et ce contemporain, +ce fut le plus grand poëte de l'époque, ce fut lord Byron. Aussi +n'hésita-t-il pas à s'en emparer; car, aussitôt émise, toute forme +devient une propriété commune que tout poëte a droit d'adapter à ses +idées; et ceci est encore la source d'une grave erreur, dans laquelle +est tombée trop souvent la critique de ces derniers temps. Elle s'est +imaginé devoir crier à l'imitation ou au plagiat, quand elle a vu les +nouveaux poëtes essayer ce nouveau vêtement que leur avait taillé le +maître, et qui leur appartenait cependant aussi bien que le droit de +s'habiller à la mode appartient au premier venu, aussi bien que le droit +d'imiter la forme de Corneille ou de Racine appartient encore, sans que +personne le conteste, à ceux qui s'intitulent aujourd'hui les +conservateurs de l'art. + +Et cependant on n'avait pas crié au plagiat lorsque Molière et Racine +avaient traduit littéralement des pièces quasi-entières d'Aristophane et +des tragiques grecs. C'est que le siècle de nos vrais classiques avait +été plus tolérant et plus naïf que le nôtre, et c'est pourquoi ce fut un +grand siècle. + +Byron prit donc la forme du _Faust_, à son insu sans doute, par instinct +ou par réminiscence; mais, quoiqu'il ait récusé la véritable source de +son inspiration pour la reporter au _Prométhée_ d'Eschyle (qui, +disons-le en passant, lui a inspiré la plus faible partie de _Manfred_), +il n'en est pas moins certain que la forme appartient tout entière à +Goethe: la forme et rien de plus. Mais pour faire comprendre la +distinction que j'établirai plus tard entre ces poëmes, je dois remettre +sous les yeux des lecteurs le jugement de Goethe sur _Manfred_, et celui +de Byron sur lui-même. + +JUGEMENT DE GOETHE + +TIRÉ DU JOURNAL L'ART ET L'ANTIQUITÉ + + +La tragédie de Byron, _Manfred_, me paraît un phénomène merveilleux et +m'a vivement touché. Ce poëte métaphysicien s'est approprié mon _Faust_, +et il en a tiré une puissante nourriture pour son amour hypocondriaque. +Il s'est servi pour ses propres passions des motifs qui poussaient le +docteur, de telle façon qu'aucun d'eux ne paraît identique, et c'est +précisément cause de cette transformation que je ne puis assez admirer +son génie. Le tout est si complètement renouvelé, que ce serait une +tâche intéressante pour la critique, non-seulement de noter ces +altérations, mais leur degré de ressemblance ou de dissemblance avec +l'original. L'on ne peut nier que cette sombre véhémence et ce désespoir +exubérant ne deviennent, à la fin, accablants pour le lecteur; mais, +malgré cette fatigue, on se sent toujours pénétré d'estime et +d'admiration pour l'auteur. + + +FRAGMENT DE LETTRE DE LORD BYRON A SON ÉDITEUR + +Juin 1820 + + +Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas l'allemand; mais +Matthew Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie +de vive voix, et j'en fus naturellement très-frappé; mais c'est le +Steinbach, la Jungfrau et quelques autres montagnes, bien plutôt que +_Faust_, qui m'ont inspiré _Manfred_. La première scène, cependant, se +trouve ressembler à celle de _Faust_. + + +AUTRE FRAGMENT + +1817 + + +J'aimais passionnément le _Prométhée_ d'Eschyle. Lorsque j'étais enfant, +c'était une des pièces grecques que nous lûmes trois fois dans une année +à Harrow. Le _Prométhée, Médée_ et _les Sept chefs devant Thèbes_ sont +les seules tragédies qui m'aient jamais plu. Le _Prométhée_ a toujours +été tellement présent à ma mémoire, que je puis facilement concevoir son +influence sur tout ce que j'ai écrit; mais je récuse Marlow et sa +progéniture, vous pouvez m'en croire sur parole. + +Je ne comprends pas plus l'assertion de Goethe se croyant imité, que les +dénégations de Byron craignant d'être accusé d'imitation. D'abord la +ressemblance des deux drames, quant à la forme, ne me paraît pas aussi +frappante qu'il plaît à Goethe de le dire. Cette forme n'est qu'un essai +dans _Faust_, essai magnifique, il est vrai, mais que l'on voit élargi +et complété dans _Manfred_. Ce qui fait la nouveauté et l'originalité de +cette forme, c'est l'association du monde métaphysique et du monde réel. +Ces deux mondes gravitent autour de _Faust_ et de _Manfred_ comme autour +d'un pivot. Ce sont deux milieux différents, et cependant étroitement +unis et habilement liés, où se meuvent tantôt la pensée, tantôt la +passion du type Faust ou du type Manfred. Pour me servir de la langue +philosophique, je pourrais dire que Faust et Manfred représentent le +_moi_ ou le sujet; que Marguerite, Astarté et toutes les figures réelles +des deux drames représentent l'objet de la vie, du _moi_; enfin que +Méphistophélès, Némésis, le sabbat, l'esprit de Manfred et tout le monde +fantastique qu'ils traînent après eux, sont le rapport du _moi_ au _non +moi_, la pensée, la passion, la réflexion, le désespoir, le remords, +toute la vie du moi, toute la vie de l'âme, produite aux yeux, selon le +privilège de la poésie, sons des formes allégoriques et sous des noms +consacrés par les croyances religieuses chrétiennes ou païennes, ou par +les superstitions du moyen âge. Cette représentation du monde intérieur, +ce grand combat de la conscience avec elle-même, avec l'effet produit +sur elle par le monde extérieur dramatisé sous des formes visibles, est +d'un effet très-ingénieux et très-neuf. + +Oui, neuf, malgré le Prométhée d'Eschyle, malgré les furies d'Oreste et +tout le monde fantastique des anciens, malgré les spectres d'Hamlet, de +Banco et de Jules César, malgré, enfin, le don Juan de Molière et le don +Juan de Mozart. Toute cette intervention du remords ou de la fatalité +dans l'action dramatique sous la forme de larves et de démons a été de +tout temps du domaine de la poésie, et Voltaire, le plus froid et le +plus positif des écrivains dramatiques, n'a pas dédaigné de reproduire à +la scène l'ombre de Ninus. Mais dans les anciens comme dans les modernes +qui les ont imitées ou reproduites, ces apparitions n'ont pas le +caractère purement métaphysique que Goethe leur a donné. Elles tiennent +à des croyances ou à des superstitions contemporaines, et si les +intelligences supérieures en ont saisi le sens allégorique, les masses +qui ont assisté à leur représentation scénique les ont prises au +sérieux. Les femmes enceintes avortaient à la représentation d'Oreste +tourmenté par les furies. Au temps de Shakespeare, l'ombre d'Hamlet +produisait plus d'effroi et d'émotion qu'elle n'éveillait de réflexions +philosophiques, et au temps de Molière, la statue du commandeur, malgré +le comique au milieu duquel elle se présentait, faisait encore passer un +certain frisson dans les veines des spectateurs. Quelle qu'ait été la +pensée frivole ou sérieuse de tous ceux qui, avec Goethe, avaient fait +intervenir des êtres surnaturels dans l'action dramatique, il est +certain qu'ils ont eu recours à cette intervention comme moyen +dramatique bien plus que comme moyen philosophique. Ils ont eu, sans +doute, en ceci, une pensée de haute moralité ou de critique incisive; +mais cette pensée n'était pas la pensée fondamentale de leur oeuvre, +comme il a plu à la critique moderne de le croire. Il n'en pouvait pas +être ainsi, et le temps montrera que nos interprétations du XIXe siècle +sur les mystères des poésies antérieures, comme sur les mythes +historiques, ont manqué de circonspection, et sont, en grande partie, +très-arbitraires. Malgré l'ingénieuse explication d'Hamlet par Goethe, +je suis persuadé que Shakespeare a conçu son magnifique drame beaucoup +plus naïvement que Goethe ne put se le persuader, et que ce qui semblait +à celui-ci si subtil et si mystérieux dans le héros de Shakespeare, +avait une explication très-claire et très-ingénue dans les idées +superstitieuses de son temps. Autrement, comment concevoir l'immense +popularité des drames les plus profonds de Shakespeare? Il faudrait +supposer un public composé de métaphysiciens et de philosophes, +assistant à la première représentation d'_Hamlet_ ou de _Macbeth_. Or, +malgré le progrès des temps, John Bull serait encore aujourd'hui fort +scandalisé des interprétations fines et poétiques de Goethe; et le bon +Shakespeare, lui-même, beaucoup plus artiste et beaucoup moins sceptique +qu'on ne le croit en Allemagne et en France, serait sans doute +émerveillé, s'il revenait à la vie, de lire tout ce qui s'est publié en +tête ou en marge de nos traductions depuis vingt ans. + +Tout _Hamlet_, tel qu'il est analysé dans _Wilhem Meister_, appartient +donc à Goethe, et non à Shakespeare, de même que tout le _Don Juan_ de +Mozart, tel qu'il est analysé dans le conte d'Hoffmann, appartient à +Hoffmann et nullement à Mozart, nullement à Molière, nullement à la +chronique espagnole, de même encore que _Faust_ n'appartient ni à la +chronique germanique, ni à Marlow, ni à Widmann, ni à Klinger, mais à +Goethe seul. Et c'est ici le lieu de dire que _Faust_ est né de +l'_Hamlet_ de Shakespeare indirectement, vu qu'il est né directement de +l'_Hamlet_ de Goethe dans _Wilhem Meister_, heureux témoignage du génie +puissant et créateur de Goethe, qui, ne trouvant pas encore suffisante +la grandeur d'_Hamlet_, a su s'élever à la taille du génie de son siècle +et lui donner un héritier tel que _Faust_! + +Le drame de _Faust_ marque donc, à mes yeux, une limite entre l'ère du +fantastique _naïf_ employé de _bonne foi_ comme ressort et effet +dramatique, et l'ère du fantastique profond employé philosophiquement +comme expression métaphysique, et... dirai je religieuse? Je le dirai, +car ces grands ouvrages dont j'ai à parler appartiennent à la +philosophie, c'est-à-dire à la religion de l'avenir, le scepticisme de +Goethe, comme le désespoir de Byron, comme la sublime fureur de +Mickiewicz. + +Mais nous n'en sommes pas encore là. Je demande hardiment, vu mon +inaptitude à écrire sur ces matières, qu'on me pardonne la longueur de +ces développements sur une simple question de forme. Il ne me semble pas +que ma tache soit frivole. Il ne s'agit de rien moins que de restituer à +deux des plus grands poëtes qui aient jamais existé, la part +d'originalité qu'ils ont eue chacun en refaisant ce qu'il a plu à la +critique d'appeler le même ouvrage. Je m'imagine accomplir un devoir +religieux envers Mickiewicz en suppliant la critique de bien peser ses +arrêts quand de tels noms sont dans la balance. + +Ainsi toute l'Europe littéraire a cru Goethe sur parole lorsqu'il a +décrété, avec une bienveillance superbe, que Byron s'était _approprié +son Faust, et qu'il s'était servi pour ses propres passions, des motifs +qui poussaient le docteur_. Byron lui-même était effrayé de cette +ressemblance qui frappait Goethe, lorsqu'il écrivait avec une légèreté +affectée: «Sa première scène, cependant, se trouve ressembler à celle de +Faust.» Ainsi le peu de critiques français qui ont daigné jeter les yeux +sur la magnifique improvisation de Mickiewicz, ont dit à la hâte: «Ceci +est encore une contrefaçon de _Faust_,» comme Goethe avait dit que +_Faust_ était l'_original_ de _Manfred_. Eh bien! soit: _Faust_ a servi +de modèle dans l'art du dessin dramatique à Byron et à Mickiewicz, comme +Eschyle à Sophocle et à Euripide, comme Cimabue dans l'art de la +peinture à Raphaël et à Corrége, et leurs drames rassemblent à celui de +Goethe beaucoup moins qu'une pièce classique quelconque en cinq actes et +en vers ne rassemble à une autre pièce classique quelconque en vers et +en cinq actes, comme _Athalie_ ressemble au _Cid_, comme _Polyeucte_ +ressemble à _Bajazet_, etc. Le drame métaphysique est une forme. Elle a +été donnée; elle est retombée dans le domaine public le jour où elle a +été conçue, et il ne dépendait pas plus de Goethe de s'en faire le +gardien jaloux, qu'il ne dépend de ceux qui s'en serviront après lui +d'ôter quelque chose à la gloire de l'avoir trouvée. C'est une invention +dont l'honneur revient à Goethe et qui lui a été payée par d'assez +magnifiques apothéoses. Maintenant elle appartient à l'avenir, et +l'avenir lui donnera, comme Byron et Mickiewicz ont déjà commencé à le +faire, les développements dont elle est susceptible. + +J'ai essayé de prouver qu'il n'y avait ni plagiat ai servilité à modeler +son oeuvre sur une forme connue. Il me reste à prouver que le fond, la +portée et l'exécution des trois drames métaphysiques dont je m'occupe +diffèrent essentiellement. Je ne reviendrai plus au point de vue de la +défense des deux grands poëtes prétendus imitateurs du premier. Je +m'efforcerai de faire ressortir, quant au fond et quant à la forme, le +grand progrès philosophique et religieux que signalent ces trois poëmes, +nés pourtant à des époques très-rapprochées. + + + + +FAUST + + +Goethe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalité; +soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s'élevât par la science, +l'homme lui sembla devoir être le jouet des passions et la victime de +l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible +réalité. Goethe ferma le siècle de Voltaire avec un éclat qui effaça +Voltaire lui-même. «On sent dans cette pièce, dit madame de Staël on +parlant de _Faust_ et en le comparant _à plusieurs écrits de Voltaire_, +une imagination d'une toute autre nature; ce n'est pas seulement le +monde moral tel qu'il est qu'on y voit anéanti, main c'est l'enfer qui +est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée de +mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui +fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un +moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous +tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie +tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature +humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une pitié +douloureuse.» + +Ce passage est beau et bien senti. Goethe, tout disciple de Voltaire +qu'il est, le laisse bien loin derrière lui dans l'art de rapetisser +Dieu et d'écraser l'homme: c'est que Goethe a de plus que Voltaire la +science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'esprit, et +auxquelles il joint encore l'esprit, dernière flèche acérée qu'il tourne +contre la patience de Dieu aussi bien que contre la misère de l'homme. + +Certes, Goethe passe pour un grand poëte, et le nier semblerait un +blasphème. Cependant, dans les idées que nous nous faisons d'un idéal de +poëte, Goethe serait plutôt un grand artiste; car nous, nous ne +concevons pas un poëte sans enthousiasme, sans croyance ou sans +passions, et la puissance de Goethe, agissant dans l'absence de ces +éléments de poésie, est un de ces prodiges isolés qui impriment une +marche au talent plus qu'aux idées. Goethe est le vrai père de cette +théorie, tant discutée et si mal comprise de part et d'autre, de l'_art +pour l'art_. C'est un si puissant artiste que ses défauts seuls peuvent +être imités, et qu'en faisant, à son exemple, de l'_art pour l'art_, ses +idolâtres sont arrivés à ne rien faire du tout. Cette théorie de Goethe +ne devait pas et ne pouvait pas avoir d'application puissante dans +d'autres mains que les siennes: ceci exige quelques développements. + +Je ne sais plus qui a défini le poëte, un composé d'artiste et de +philosophe: cette définition est la seule que j'entende. Du sentiment du +beau transmis à l'esprit par le témoignage des sens, autrement dit _du +beau matériel_, et du sentiment du beau conçu par les seules facultés +métaphysiques de l'âme, autrement dit _du beau intellectuel_, s'engendre +la poésie, expression de la vie en nous, ingénieuse ou sublime, suivant +la puissance de ces deux ordres de facultés en nous. L'idéal du poëte +serait donc, à mes yeux, d'arriver à un magnifique équilibre des +facultés artistiques et philosophiques; un tel poëte a-t-il jamais +existé? Je pense qu'il est encore à naître. Faibles que nous sommes, en +ces jours de travail inachevé, nous sentons toujours en nous un ordre de +facultés se développer aux dépens de l'autre. La société ne nous offre +pas un milieu où nos idées et nos sentiments puissent s'asseoir et +travailler de concert. Une lutte acharnée, douloureuse, funeste, divise +les éléments de notre être et nous force à n'embrasser qu'une à une les +faces de cette vie troublée, où notre idéal ne peut s'épanouir. Tantôt, +froissés dans les aspirations de notre âme et remplis d'un doute amer, +nous sentons le besoin de fuir la réflexion positive et le spectacle des +sociétés humaines; nous nous rejetons alors dans le soin de la nature +éternellement jeune et belle, nous nous laissons bercer dans le vague +des rêveries poétiques, et, nous plaçant pour ainsi dire tête à tête +avec le créateur au sein de la création, aspirant par tous nos pores ce +qu'Oberman appellerait _l'impérissable beauté des choses_, nous nous +écrions avec Faust, dans la scène intitulée _Forêts et Cavernes_: +«Sublime esprit, tu m'as donné, tu m'as donné tout, dès que je te l'ai +demandé... tu m'as livré pour royaume la majestueuse nature et la force +de la sentir, d'en jouir. Non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une +admiration froide et interdite: en m'accordant de regarder dans son sein +profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amené devant moi la longue +chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le +buisson, tranquille, dans l'air, dans les eaux....» + +Dans cette disposition nous sommes artistes; dans cette disposition +Goethe était panthéiste, ce qui n'est qu'une certaine manière +d'envisager la nature en artiste, en grand artiste, il est vrai. + +Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus à nos besoins +qu'elles ne suffisent à ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de +Méphistophélès qui vient nous arracher à ces retraites, c'est la voix +même de l'humanité qui vient nous crier comme lui: _Comment donc +aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi_? En effet, +nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinité sont +impuissantes, que nous travaillons à nous élever jusqu'à elle hors de la +voie qu'elle nous a assignée. Nous sentons que cette belle nature n'est +rien sans l'action de l'humanité, à qui Dieu a confié le soin de +continuer l'oeuvre de la création. En vain notre imagination peuple ces +solitudes de rêves enchantés: les anges du ciel ne descendent pas à +notre voix. Notre puissance ne peut évoquer ni les génies de l'air, ni +les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le génie qui protège +la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fécondité, que l'ange +qui forme un lien entre la beauté intelligente de la matière et la +sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme, +c'est l'être voué ici-bas au travail persévérant, et investi de +l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement à +la faculté de voir et d'admirer le monde extérieur. Il faut qu'il aime, +qu'il souffre, qu'il cherche la vérité à travers le travail et +l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui +grondent sur sa tête; l'orage éclate dans son coeur, la société ou la +famille le réclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il +lui faut retourner à la vie! + +Et bientôt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientôt les +sentiments humains s'agitent en nous plus héroïques ou plus misérables +que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entraîne, les pensées de +notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une +vertu, une sagesse, un idéal quelconque, nos travaux d'esprit prennent +une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matériel, dont l'art était +pour nous l'expression naguère, s'applique désormais, riche des formes +que l'art nous inspire, à des sujets plus étendus et plus graves. Dans +cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment poëtes +si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de +notre vie métaphysique aussi bien que celle de notre vie poétique. + +Mais cela serait un progrès que l'art n'a pu porter encore à un degré +assez éminent pour vaincre les résistances du préjugé qui veut limiter +la tache de l'artiste-poëte à la peinture de la vie extérieure, lui +permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour +y surprendre le mystère de ses passions. Goethe, le plus grand artiste +littéraire qui ait jamais existé, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire. +Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans +_Faust_, on le voit trop préoccupé de l'art pour être complètement ou du +moins suffisamment philosophe. Dans ce poème magnifique où rien ne +manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret +du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire. +C'est l'homme en général, c'est la lutte entre l'austérité et les +passions, entre l'idéal et l'athéisme. Mais que cette lutte est faible, +et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisément sur cet homme +mûri dans l'étude et la réflexion! Comme on voit le néant de cet homme, +que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puéril et de +mauvais goût, étroit portique d'un monument grandiose[3]! + +[Note 3: Sauf les strophes chantées dès le début par les trois +archanges, qui sont d'une poésie sublime.] + + Il me cherche ardemment dans l'obscurité, et je veux + bientôt le conduire à la lumière. + +Si c'est de l'homme en général que la Divinité parle ainsi, il faut +avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'à +effleurer la terre de son aile pour que la terre entière tombe en sa +puissance. Si le fameux docteur Faust est là seulement en question, Dieu +et le lecteur se trompent grandement au début, sur la puissance +intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Méphistophélès +va déconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va +précipiter dans l'abîme. Si c'est _Goethe_ lui-même dont la grande +figure nous apparaît à travers celle du docteur, nous voici éclairés, et +nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre, +l'artiste est resté incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se +révéler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le +triomphe de Méphistophélès si naïf. Nous pensions assister à la lutte +de l'idéal divin contre la réalité cynique; nous voyons que cette lutte +ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité +la plus froide. La où il n'y avait pas de désirs exaltés, il ne peut +arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voilà +pourquoi Goethe ne m'apparaît pas comme l'idéal d'un poëte, car c'est un +poëte sans idéal. + +Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de +Goethe. Alors que le poëte nous est connu, le poëme nous est expliqué. +Sans cela, Faust est une énigme, il est empreint de ce défaut capital +que l'auteur ne pouvait pas éviter, celui de ne pas agir conformément à +la nature historique du personnage et au plan du poëme. Il y avait +longtemps que Goethe était intimement lié avec Méphistophélès lorsqu'il +imagina de raconter les prouesses de celui-ci à l'endroit du docteur +Faust, et, s'il lui fut aisé de faire agir et parler le malin démon avec +toute la supériorité de son génie, il lui fut impossible de faire de +Faust un disciple de l'idéal détourné de sa route. Faust, entre ses +mains, est devenu un être sans physionomie bien arrêtée, un caractère +flottant, tourmenté, insaisissable à lui-même; il n'a pas la conscience +de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son +abaissement et de sa faiblesse. Il est sans résistance contre la +tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est +l'ennui; il est le frère aîné du spleenétique et dédaigneux Werther. +Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la +réflexion: à peine s'est-il associé ce compagnon _froid et fier_, qu'il +s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui +permet de s'abandonner naïvement ni à ses rêveries, ni à ses passions. +Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède, +il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le +vide de toutes les choses humaines, et c'est Méphistophélès qui vient le +rappeler à sa maîtresse: _Il me semble qu'au lieu de régner dans les +forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre fille +trompée de son amour_. A quoi Faust répond: _Qu'est-ce que les joies du +ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me réchauffer contre son sein, en +sentirai-je moins sa misère? Ne suis-je pas le fugitif, l'exilé_? + +Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et +cette loyauté naturelle, que le démon ne peut vaincre en lui, est encore +un trait distinctif du caractère de Goethe, qui rend le personnage de +Faust plus étrange et plus inconséquent. Où est le crime de Faust? Il +est impossible d'imaginer en quoi il a pu mériter l'abandon où Dieu le +laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son +cerveau poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance +surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin; il n'est ni assouvi ni +entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. On ne voit +pas en quoi il a trompé Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de +sa part, ni d'aucune exigence intéressée de celle de la jeune fille. +S'il se laisse ravir loin d'elle par les beautés de la solitude, +quelques mots de Méphistophélès, instincts de concupiscence que Faust +sait ennoblir par le remords, le ramènent auprès d'elle. Si Marguerite +lui manifeste ses naïves terreurs, loin de la détacher de ses croyances, +il tâche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il +semble chérir en elle la candeur naïve et la pieuse ignorance. Si, +bientôt entraîné de nouveau loin d'elle par l'inquiète curiosité, il +s'élance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est-à-dire au +milieu des passions délirantes, de la débauche et de la fausse gloire +humaine (si spirituellement chantée par des girouettes et des étoiles +tombées); l'horreur que lui inspirent le blasphème et l'obscénité vient +le saisir dans les bras d'une impure beauté, pour faire passer devant +ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de +Faust est étincelant d'esprit et admirable de terreur. + + MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.--Pourquoi + as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si + agréablement à la danse? + + FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge + s'est élancée de sa bouche. + + MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'était bien naturel. Il ne faut pas + faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise. + Qui peut y attacher de l'importance, à l'heure du berger? + + FAUST.--Que vois-je? + + MÉPHISTOPHÉLÈS.--Quoi? + + FAUST.--Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui + demeure dans l'éloignement? Elle se retire languissamment + de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je + crois m'apercevoir qu'elle ressemble à la bonne Marguerite. + + MÉPHISTOPHÉLÈS.--Laissons cela! personne ne s'en + trouve bien. C'est une figure magique, sans vie, une + idole. Il n'est pas bon de la rencontrer; son regard fixe + engourdit le sang de l'homme et le change presque en + pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse? + + FAUST.--Ce sont vraiment les yeux d'un mort qu'une + main chérie n'a point fermés. C'est bien là le sein que + Marguerite m'abandonna; c'est bien le corps si doux que + je possédai! + + MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'est de la magie, pauvre fou! car + chacun croit y retrouver celle qu'il aime. + + FAUST.--Quelles délices! et quelles souffrances! Je ne + puis m'arracher à ce regard. Qu'il est singulier, cet unique + ruban rouge qui semble parer ce beau cou... pas plus + large que le dos d'un couteau! + + MÉPHISTOPHÉLÈS.--Fort bien! je le vois aussi; elle + peut bien porter sa tête sous son bras, car Persée la lui a + coupée. Toujours cette chimère dans l'esprit? Viens donc + sur cette colline, etc. + + +Et quand Faust, revenu du sabbat, apprend le malheur où Marguerite est +tombée, il exprime sa douleur et sa colère contre le démon en un style +digne des plus beaux élans de Shakespeare. Son âme s'élance vers la +Divinité, et il fait entendre ce cri de juste reproche: «Sublime esprit! +toi qui m'as jugé digne de te contempler, pourquoi m'avoir accouplé à ce +compagnon d'opprobre qui se nourrit de carnage et se délecte de +destruction?» Dans son indignation véhémente, Faust, se dessinant pour +la première fois, est animé de cette puissance de droiture et de cette +franchise grande et simple qui rachètent si admirablement dans Goethe +l'absence des facultés idéalistes. Il terrasse l'insolence du démon, et +le force à le conduire auprès de Marguerite pour la sauver. Ici le rôle +de l'amant ayant cessé, et celui de l'homme commençant, on ne s'aperçoit +plus de tout ce qui a manqué à Faust pour répondre à l'amour de +Marguerite, on voit seulement la probité et le zèle qui s'efforcent de +racheter des crimes bien involontaires, car il n'a pas dépendu de Faust +que l'amour d'une femme comblât le vide de son coeur, et Méphistophélès +s'empare de lui au dénouement d'une façon bien arbitraire. D'où il faut +conclure que Goethe, grand artiste, sublime lyrique, savant ingénieux et +profond, noble et intègre caractère, mais non pas philosophe, mais non +pas idéaliste, mais non pas tendre ou passionné dans un sens délicat, +n'a pas pu ou n'a pas voulu exécuter Faust tel qu'il l'avait conçu. +Toute cette histoire, tout ce drame, tous ces personnages, tous ces +événements si admirablement posés, si pleins d'intérêt, de grâce, +d'énergie et de pathétique, n'encadrent pas le sujet qu'ils devaient +encadrer, c'est-à-dire la lutte du sentiment divin contre le souffle de +l'athéisme. Ce n'est pas le drame de _Faust_ tel que nous le concevrions +aujourd'hui, et tel que Goethe l'avait rêvé sans doute avant d'y mettre +la main: c'est l'histoire du cerveau de Goethe esquissée moitié d'après +nature, moitié d'après sa fantaisie; c'est l'histoire du siècle dernier, +c'est l'existence de Voltaire et de son école; c'est le résultat des +systèmes de Descartes, de Leibnitz et de Spinosa, dont Goethe est le +lyrique et l'admirable vulgarisateur; et voici comment je résumerais +_Faust_:--Le culte idolâtre de la _nature déifiée_ (comme l'entendait le +XVIIIe siècle), troublant un cerveau puissant jusqu'à le dégoûter de la +condition humaine, et lui rendant impossible le sentiment des affections +et des devoirs humains.--Pour châtiment terrible à cette aberration de +la science et de la philosophie qui divinise la matière et oublie la +cause pour l'effet, le principe pour le résultat, Goethe, poussé par un +instinct prophétique qu'il n'a pas compris lui-même, a infligé au +disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent désespoir, contre lequel +échouent la raillerie voltairienne, l'orgueil scientifique et la +puissante sérénité de la propre organisation de Goethe. + +Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre +résultat. Après l'enivrement de la victoire remportée sur la +superstition du catholicisme, après le bien-être que doit éprouver +l'esprit humain lorsqu'il vient de se débarrasser d'un obstacle et de +faire un grand pas dans sa vie de perfectibilité le besoin d'idéal se +manifeste, et pour quiconque se refuse à reconnaître ce besoin, +l'absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, non avoué, +non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satiété, +spleen, misère humaine, mais qui s'explique facilement pour les +disciples de l'idéal. Le culte de la nature, renouvelé par Goethe de +J.-J. Rousseau et de l'école du XVIIIe siècle, étendu et ennobli par le +génie synthétique qu'il manifesta dans l'étude des sciences naturelles, +ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste +et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette création sublime qu'il +chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, privée de la pensée +d'amour créatrice, que Dante appelle _il primo amor_, dut bientôt lasser +le désir de son âme, et se montrer à son imagination effrayée, muette, +insensible, terrible, _inconsciente_, comme la fatalité qui l'avait +produite et qui présidait à sa durée. Son génie fit te tour de +l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de +l'infini; mais, quand son vol l'eut ramené sur la terre, il sentit ses +ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il +n'avait compris et senti que matière, cl ça n'était pas la peine d'avoir +franchi de tels espaces pour ne rien découvrir de mieux. Il eût consenti +a mourir pour en savoir davantage: + + Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides + s'abattent près de moi. Je me sens prêt à tenter des chemins + nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de + l'activité des sphères nouvelles; mais cette existence + sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, + peux-tu les mériter? C'est en cessant d'exposer ton corps + au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces + portes devant lesquelles chacun frémit.... Ose d'un pas + hardi aborder ce passage, au risque même d'y rencontrer + le néant! + +Il faudrait citer d'un bout à l'autre tous ces monologues de _Faust_, où +Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de +l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette +soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment +d'amour divin, à peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien +mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la +physionomie de la légende et l'esprit du moyen âge, mais qui sont si mal +enchâssés, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur, +qu'ils y répandent une obscurité et une contradiction évidentes. Il faut +bien le dire: le sentiment de l'amour a manqué à Goethe; ses passions +de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés, +qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu'une +allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour +divin. Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abîme des cieux +dont le mystère écrase son ambition. Qu'il croie à la providence, à la +sagesse, à la bonté, à l'amour du créateur; qu'au lieu de traduire ainsi +le texte de la Genèse: _Au commencement était la force_, il écrive: _Au +commencement était l'amour_, il ne se sentira plus seul dans l'univers +en lutte avec un esprit jaloux dont, à son tour, il jalouse la +puissance; l'amour lui révélera dans son être une autre faculté que +celle de dominer tous les êtres; cette royauté du souverain esprit qui +l'étonne et l'indigne lui semblera légitime et paternelle; il n'aura +plus ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers, l'égal +de Dieu; il reconnaîtra une puissance devant laquelle il est doux de se +prosterner dès cette vie, et dans le sein de laquelle il est délicieux +de s'abîmer en espérance lorsqu'on s'élance vers l'avenir. + +Privé de cet instinct sublime, Goethe a-t-il été vraiment poëte? Non, +quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et +le premier artiste des deux siècles qu'il a illustrés. A-t-il été +philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences +naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres +naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique +langage poétique les idées d'une métaphysique assez abstraite. + +La longue et riche chaîne des travaux de Goethe me confirme dans cette +conviction, qu'il est artiste plus que poëte. Nulle part je ne le vois +enthousiasmé, entraîné par le sentiment du beau idéal dans le caractère +humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la réalité, +il tracera d'une main chaste et froide les obscénités qui doivent +caractériser la plaisanterie de Méphistophélès; il assujettira le génie +de Faust aux formes étroites et grossières de l'art cabalistique dont il +est aisé de voir qu'il a fait _ad hoc_ une étude consciencieuse. S'il +crée l'intéressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous +la montrer sous une forme trop angélique. Ce sera toujours une simple +fille de village, vaine au point de se laisser séduire par des présents, +soumise à l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et +son infortune nous émeuvent profondément, mais nous comprenons fort bien +que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait +parler le préjugé implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est +par la bouche grossière et cruelle d'un soudard, ou par la voix amère et +médisante d'une méchante villageoise. Qui est le coupable dans la +tragédie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mère? Est-ce +Marguerite parce qu'elle a tué son enfant? Est-ce son frère Valentin +parce qu'il l'a maudite et déshonorée? Est-ce sa compagne Lisette parce +qu'elle l'a décriée et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines +qu'il faut détester pour avoir poussé Marguerite à ce crime? Est-ce la +vanité ou la lâcheté de cette infortunée qu'il faut maudire? Est-ce +l'indifférence du ciel qui abandonne cette faible victime à +Méphistophélès, et la voix effrayante des prêtres catholiques qui la +pousse au désespoir? En vérité, Faust me paraît le moins coupable de +tous, et le diable, qui sans cesse ramène Faust auprès de Marguerite, +est beaucoup moins haïssable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe, +esclave du _vraisemblable_, c'est-à-dire de la vérité vulgaire, ennemi +juré d'un héroïsme romanesque, comme d'une perversité absolue, n'a pu se +décider à faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout à fait +méchant. Enchaîné au présent, il a peint les choses telles qu'elles +sont, et non pas telles qu'elles doivent être. Toute la moralité de ses +oeuvres a consisté à ne jamais donner tout à fait raison ni tout à fait +tort à aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il +vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais +complètement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses, +les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses héros, le noble +Berlichingen, se laisse entraîner à une trahison qui ternit la fin de sa +carrière, et le misérable Weislingen expire dans des remords qui +l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion +morale, d'une certitude quelconque. + +Aussi malheur à qui a voulu imiter Goethe! En dépouillant +systématiquement toute espèce de conviction, en déclarant la guerre dans +son propre coeur à toute sympathie, pour se soumettre à la loi étroite +du _vraisemblable_ vulgaire, qui pourrait être grand? Goethe seul a pu +le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais écrire une ligne +qui dût devenir funeste à un esprit droit, à un coeur honnête. C'est que +Goethe (je veux le répéter) n'était pas seulement un grand écrivain, +c'était un beau caractère, une noble nature, un coeur droit, +désintéressé. Je ne le juge d'après aucune de ses biographies, je sais +le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la +veille. Je n'ai pas même encore lu les Mémoires de Goethe; je me méfie +un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur +lui-même et sur les faits de sa vie passée; je ne veux juger Goethe que +sur ses créations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther, +sur le comte d'Egmont. Dans tous ces héros je vois des défauts, des +faiblesses, des erreurs qui m'empêchent de me prosterner; mais j'y vois +aussi un fonds de grandeur, de probité, de justice, qui me les fait +aimer et plaindre. Ce ne sont pas des héros de roman, mais ce sont des +hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon céleste +qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais +qu'ils ne peuvent pas avoir été éclairés de cette lumière nouvelle. Elle +n'était pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son +génie dans le creuset du siècle. C'est une grande figure sereine au +milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au +portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faîte, mais +où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. Une autre +figure est placée immédiatement au-dessus, moins grandiose et moins +parfaite; elle va pourtant l'éclipser, car déjà la nuit se dissipe, le +soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets. +L'idéal, un instant éclipsé par le travail rénovateur du siècle, +réparait dégagé des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur +de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui +sont placés pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne. + + +MANFRED + + +J'ai omis, à dessein, de mentionner Schiller à propos de Goethe. Ce +continuel parallélisme entre eux, ces partialités ardentes pour l'un ou +pour l'autre, cette sorte de rivalité qu'on a voulu établir entre deux +grands coeurs unis par l'amitié, ne sont pas de mon goût. Je ne puis me +résoudre à troubler, par une indiscrète analyse, la majesté de ces mânes +illustres qui s'embrassent maintenant dans le sein de Dieu, après avoir, +sur la terre, oublié souvent leurs dissidences dans l'échange d'une +noble sympathie. Sans doute, sous un point de vue important, je sens, +moi aussi, mon coeur se porter plus vivement vers Schiller; mais parce +que la nature de son génie répond plus directement aux aspirations de +mon âme, oublierai-je la grandeur de Goethe et sa bonté calme et +patriarcale à laquelle le jugement d'aucune vanité blessée, d'aucune +médiocrité jalouse ne saurait m'empêcher de croire? Il put être vain, il +dut être orgueilleux, cet homme si favorisé du ciel! Il dut surtout +sembler tel à de grossiers adulateurs ou à de lâches envieux; et quelle +gloire échappe à cette poussière que le char du triomphe soulève sur les +chemins? Mais Goethe aima Schiller, ce génie si différent du sien. Il +l'aima tendrement, délicatement, paternellement, il supporta les +inégalités de son humeur, il sut adoucir les orages de son âme, il +comprit, apprécia et chérit les facultés exquises de son coeur. O +Goethe! je vous aime pour cette amitié que vous avez sentie, et dont les +devoirs difficiles peut-être ont été du moins une religion dans votre +vie superbe. Je ne puis vous haïr pour l'absence de cet idéal qui eut +élevé votre immense génie au-dessus des lois régulières maintenues dans +notre progrès humain par la sagesse divine. Cette sagesse ne l'a pas +voulu ainsi. Mais elle vous a trop donné d'ailleurs, pour que notre +impatience de l'avenir et notre soif de religion aient le droit de +disputer vos couronnes. Nous ne sommes pas encore assez initiés aux +mystérieux desseins de cette Providence pour savoir ce que sera un jour +l'importance de certains travaux de pure intelligence qui nous semblent +frivoles aujourd'hui, préoccupés que nous sommes de besoins moraux et +religieux plus pressants. Un temps viendra, sans doute, où tous les +efforts de l'esprit humain auront leur application, leur emploi +nécessaire. Rien n'est inutile, rien ne sera perdu dans ce grand +laboratoire où l'humanité entasse lentement et avec ordre ses matériaux +divers pour le grand oeuvre d'une régénération universelle. Déjà une +appréciation plus philosophique de l'histoire nous montre qu'aucune +grande intelligence n'a été vraiment funeste au progrès de l'humanité, +mais qu'au contraire toutes ont été des instruments plus ou moins +directs que la Providence a suscités à ce progrès, même celles qui, +relativement aux contemporains et relativement à leurs propres idées sur +le progrès, semblaient agir en un sens contraire; ce qui est applicable +aux hommes politiques du passé l'est aussi aux hommes philosophiques, et +conséquemment aux poëtes et aux artistes. Les erreurs et les +aveuglements des grandes intelligences dans les sciences exactes n'ont +même pas nui au progrès de la vérité scientifique. En limitant ou en +suspendant l'essor de l'esprit humain vers certains points de vue, ces +erreurs le poussaient irrésistiblement vers d'autres horizons jusque-là +négligés, et où des découvertes imprévues l'attendaient. + +Ainsi, laissons à la postérité le soin d'assigner à nos grands +contemporains leur véritable place. Gardons-nous d'imiter les jugements +étroits et les absurdes proscriptions du catholicisme, en rejetant du +sein de notre nouveau temple les grands hommes dont les formules ne +s'accordent pas encore avec notre orthodoxie idéaliste. Contemplons avec +respect ces faces augustes, qu'un nuage nous dérobe encore à demi. +Gardons notre foi et préservons-nous de ce qui pourrait la détruire; que +les brillantes séductions du génie ne nous fascinent pas et ne nous +détournent pas du chemin où nous devons marcher; mais que notre rigidité +de nouvelle date ne s'attaque pas insolemment à ces vastes génies qui, +sans formules de principes, ont servi du moins à nous faire aimer, +désirer et chercher la perfection. Une belle forme dans l'art est encore +un bienfait pour nos intelligences. Elle élève notre jugement, elle +aiguise et retrempe notre goût, elle ennoblit nos habitudes et ravive +nos sentiments. Il n'appartient qu'aux organisations grossières et +lâches de se laisser corrompre par les richesses matérielles; une âme +noble sait en faire un usage noble. Les richesses intellectuelles +doivent-elles appauvrir l'intelligence qui s'en nourrit? Non, sans +doute, et dans ce sens Goethe nous a légué un précieux héritage. Quelle +qu'ait été la pensée du testateur, recevons ses bienfaits avec +reconnaissance, et tâchons qu'ils nous profitent. + +Si cette manière de sentir et de raisonner est juste, c'est à Byron +encore plus qu'à Goethe qu'il nous faut l'appliquer, à _Manfred_ encore +plus qu'à _Faust_. Dans ce poëme, successeur du premier, nous voyons au +premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux, encore plus +coupable, encore plus damné que Faust. Historiquement c'est le même +homme que Faust, car c'est Faust délivré de l'odieuse compagnie de +Méphistophélès, c'est Faust résistant à toute l'armée infernale, c'est +Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosité, de la vaine +gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le +même homme, c'est un homme nouveau, car c'est Faust transformé, Faust +ayant subi les tortures de la vie active. Faust meurtrier involontaire, +mais désolé, Faust veuf de Marguerite, veuf d'espérances et de +consolations. Ce n'est plus l'ennui et l'inquiétude qui dévorent son +âme, c'est le remords et le désespoir. Il est entré dans une nouvelle +phase de sa terrible existence. Le milieu fatal qui l'enveloppait a +changé de nature; son être a changé de nature aussi. Ce n'est plus le +railleur Méphisto qui l'aiguillonne de ses sarcasmes et l'enivre de +voluptés pour le forcer à vivre sous la loi du hasard; c'est toute +l'armée des ténèbres, ce sont les dews d'Ahriman, c'est le roi des +démons en personne, qui vient avec Némésis et les funestes destinées +entamer une lutte à mort d'où Faust-Manfred sortira vainqueur, mais où +des tortures plus affreuses encore que les précédentes assiégeront son +agonie. Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase +expiatoire de Faust, le grand criminel, le maudit sublime n'a plus à +subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide; +l'intelligence s'est arrêtée dans son vol audacieux le jour où le coeur +a été brisé. Mais dans ses déchirements ce coeur qui, chez Faust, +n'avait pas vécu, puise chez Manfred une vie intense, toute de regret et +de repentir, supplice incessant, inexprimable, inouï. Ce nouveau Faust +est bien plus vivant, bien plus accessible à nos sympathies, bien plus +noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les +contradictions qui, chez Faust, nous remplissaient d'étonnement et de +doute. Le mystère qui enveloppe sa vie passée ne porte plus que sur des +faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue, +mais son coeur nous est dévoilé. Ce coeur est entr'ouvert et saignant +devant nous; il souffre, et dès lors nous le comprenons, nous le savons, +car la souffrance est notre partage à tous, et il n'est pas besoin que +nous ayons commis ou causé un crime pour savoir ce que c'est que pleurer +éternellement et souffrir sans remède. + +Manfred est donc un homme bien supérieur à Faust. Il n'a pas moins que +lui le sentiment et l'enthousiasme lyrique des beautés de la création; +mais il les sent d'une autre manière, il les divinise autrement que +Spinosa et Goethe; il ne matérialise pas la pensée divine, il +spiritualise, au contraire, la création matérielle. Lui aussi _reconnaît +ses frères dans le buisson tranquille, dans l'air, dans les eaux_; mais +ce n'est pas en s'annihilant au niveau de la matière, ce n'est pas en +abjurant l'immortalité de sa pensée pour fraterniser dans un désespoir +résigné avec les éléments grossiers de la vie physique. Au contraire, +Manfred, à la manière des païens pythagoriciens, prête du moins une vie +divine aux muettes beautés de la nature, ou leur attribue une +intelligence supérieure à celle de l'homme. Il évoque les fées dans la +blancheur immaculée des neiges et dans la vapeur irisée des cataractes. +Au son de la flûte des montagnes, il s'écrie: _Ah! que ne suis-je l'âme +invisible d'un son délectable, une voix vivante, une jouissance +incorporelle_! C'est que l'idéal qui manquait à Faust déborde dans +Manfred; c'est que le sentiment, la certitude de l'immortalité de +l'esprit le transportent sans cesse du monde évident au monde abstrait. + +Je ne pense pas que personne vienne faire ici la grossière objection que +ce fantastique de _Manfred_ est un jeu d'esprit, un caprice de +l'imagination, et que Byron n'a jamais cru à la fée du Mont-Blanc, au +palais d'Ahriman, à l'évocation d'Éros et d'Antéros, etc. Chacun sait de +reste que dans la poésie fantastique toutes ces figures sont de libres +allégories. Mais, dans le choix et l'action de ces allégories, la portée +de l'idéal du poëte se révèle clairement. Où Faust ne rencontre que +sorciers montés sur des boucs et des escargots, que monstres rampants et +venimeux, laides et grotesques visions d'une mémoire délirante, obsédée +de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la montagne de +_beaux génies_ sur le front _calme et pur_ desquels se _reflète +l'immortalité_. C'est-à-dire qu'Éros, le principe du bien, la pensée +d'amour et d'harmonie dont l'univers est la manifestation, apparaît à +Manfred à travers la beauté des choses visibles; tandis qu'Antéros, +l'esprit de haine et d'oubli, c'est-à-dire la muette indifférence d'une +loi physique, qui n'a pour cause et pour but que sa propre existence et +sa propre durée, apparaît à Faust à travers la bizarrerie, le désordre +et l'effroi de la vie universelle. Le fantastique de Faust est donc le +désordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beauté +divines. + +Voilà pourquoi Byron, moins artiste que Goethe, c'est-à-dire moins +habile, moins correct, moins logique à beaucoup d'égards, me semble +beaucoup plus poëte que lui, et beaucoup plus religieux que la plupart +de nos poëtes spiritualistes modernes.--Et même, j'en demande humblement +pardon au grand lyrique qui a adressé à Byron ces vers fameux: + + Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon, + Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie!... + +Byron me semble beaucoup plus préoccupé de la science des choses divines +que M. de Lamartine lui-même. M. de Lamartine accepte une religion toute +faite, et la chante admirablement, sans se donner la peine d'examiner +cette philosophie, beaucoup trop étroite et beaucoup trop erronée pour +pénétrer et convaincre réellement sa haute intelligence. Né à la gloire +dans une époque de réaction contre l'athéisme grossier, le chantre des +_Méditations_, poussé par de nobles instincts, a été une des grandes +voix qui ont prêché avec fruit, avec honneur, avec puissance, le retour +au spiritualisme. _Tout était juste alors_ pour la défense du grand +principe; mais, après la première chaleur du combat, il est impossible +que le lyrique n'ait pas jeté un regard profond sur cette croyance +catholique dont il s'était fait l'apôtre. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas +abjurée ouvertement, à l'exemple de ce grand homme qui, de nos jours, +donne au monde le spectacle d'une sincérité si sublime, et d'un courage +si vénérable, en disant: _Jusqu'alors je m'étais cru catholique; il +paraît que je m'étais trompé_. A coup sûr l'absurde et l'odieux de ces +doctrines catholiques n'ont point échappé à la sagacité et à la loyauté +de M. de Lamartine. Cependant, au lieu d'entrer dans une nouvelle phase +d'inspiration et de lumière, il a continué à accorder sa lyre sur le +même mode. Il nous a vanté en de très-beaux vers l'excellence de ces +sacrifices humains dont Jocelyn est un exemple funeste; il a lancé plus +que jamais l'anathème sur notre grande révolution française, où pourtant +il eût à coup sûr joué un rôle, non à l'étranger, dans un honteux exil, +mais sur le banc des girondins peut-être. La soif d'action politique qui +dévore aujourd'hui le poëte sacré prouve bien qu'il n'est pas l'homme du +passé, le Jérémie de la Restauration. Aujourd'hui les nouveaux vers de +M. de Lamartine ont été, dit-on, mis à l'index par le Saint-Père, par le +chef suprême de la religion qu'il a si vaillamment défendue, si +généreusement servie. Cette nouvelle sottise du Vatican ébranlera-t-elle +la foi du chantre des _Méditations_? Nous pensons bien que la chose est +faite depuis longtemps, car les hérésies du dernier poëme de M. de +Lamartine nous montrent la révolte irrésistible de son intelligence +contre le joug catholique; mais nous ne croyons pas que M. de Lamartine, +absorbé par les soucis parlementaires, ait beaucoup de temps de reste +pour se demander désormais s'il est philosophe ou chrétien. Il est +député! c'est une autre affaire; ce n'est pas tout à fait le chemin de +l'idéal. + +Quel regret pour nous, pauvres rêveurs! faudra-t-il donc conclure que +notre grand lyrique ne se soucie plus guère de la philosophie du Christ, +et que peut-être il ne s'en est jamais tourmenté bien profondément? A +voir comme il entre ardemment dans les questions positives du siècle, +nous sommes bien persuadé que la raison, l'esprit d'analyse et la +tranquillité d'âme ne lui ont jamais manqué au point d'accepter +aveuglément le catholicisme. A-t-il donc chanté tout simplement pour +chanter, comme il agit aujourd'hui tout simplement pour agir? Poëte, il +lui fallait un dieu. Il accepta celui qui était alors au pouvoir; homme +politique, il lui a fallu un parti, il a accepté celui qui est au +pouvoir aujourd'hui. + +A Dieu ne plaise qu'entraîné par des dissidences d'opinions, nous +venions à dessein analyser ici le fond des croyances de M. de Lamartine. +Quand même ce droit appartiendrait à la critique, nous ne pourrons +jamais oublier les larmes que les _Méditations_ autrefois, et, récemment +encore, certaines pages de _Jocelyn_ nous ont fait verser. Nous ne +dirons jamais que l'idéal a tenu peu de place dans la vie intellectuelle +de M. de Lamartine, lui qui a fait vibrer si souvent dans nos âmes les +cordes de l'enthousiasme, et qui ravivait en nous le sentiment de +l'idéal, alors que le déchaînement du matérialisme s'efforçait de nous +le ravir. Nous dirons seulement, parce que nous devons le dire ici, que +M. de Lamartine s'est montré, en poésie comme en politique, peu +scrupuleux sur les moyens de connaître et de saisir son idéal. M. de +Lamartine est peut-être un homme de _sentiment_ plus qu'un homme de +_connaissance_; tout lui a été bon, la royauté dévote et la royauté +bourgeoise, pourvu qu'il exerçât sa royauté à lui, sa seule royauté +légitime, celle du génie[4]. + +[Note 4: J'écrivais ceci en 1839. Depuis M. de Lamartine s'est noblement +vengé de nos doutes et de nos reproches sur sa religion et sa politique, +en écrivant d'admirables vers remplis du sentiment de la vraie religion +de l'avenir et en s'asseyant sur les bancs de l'opposition à la Chambre +(_Note_ de 1845).] + +Ainsi, qu'on me permette de le dire, lord Byron, cet autre roi légitime +qui ne dédaignait pas non plus les succès littéraires et les succès +parlementaires, était beaucoup plus préoccupé de la science de Dieu que +M. de Lamartine ne l'a jamais été. Il n'a jamais accepté l'erreur +coupable du catholicisme; il n'a rien accepté à la légère, la chose lui +paraissait trop grave pour n'être pas discutée chaudement et amèrement +dans le sanctuaire de son âme. Il se souciait fort peu de passer pour un +athée ou pour un sceptique, lui, le plus instinctivement religieux des +poëtes! Condamné, par la nature même de ce sentiment religieux, à une +sincérité farouche, il cédait à tous les mouvements anarchiques de sa +conscience. Lorsque, lassé de chercher en vain, à travers ce siècle +superstitieux d'une part et incrédule de l'autre, une formule qui +éclairât sa croyance, il succombait à un désespoir sublime, il écrivait +d'une main brûlante de fièvre: «_Mourir_! redevenir le rien que j'étais +avant de naître à la vie et à la douleur vivante!»... «Le silence de ce +sommeil sans rêve, je l'envie trop pour le déplorer!»... «Les hommes +deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, ce qu'ils n'osent se +confier les uns aux autres.» Mais ces heures de découragement +n'attestent-elles pas la lassitude douloureuse d'une âme qui s'épuise à +la recherche d'une certitude d'immortalité? Dans son dialogue avec la +fée des Alpes, Manfred raconte ainsi sa vie; je cite ce passage a +dessein, pour montrer que cette vie passée de Manfred est bien celle de +Faust, mais que celui qui la raconte n'est plus Faust, car il croit à +l'immortalité de l'intelligence. + + Dans mes rêveries solitaires, je descendais dans les caveaux + de la mort, recherchant ses causes dans ses effets; + et de ces ossements, de ces crânes desséchés, de cette + poussière amoncelée, j'osais tirer de criminelles conclusions. + Pendant des années entières, je passai mes nuits + dans l'étude des sciences autrefois connues, maintenant + oubliées; à force de temps et de travail, après de terribles + épreuves et des austérités telles qu'elles donnent à celui + qui les pratique autorité sur l'air, et sur les esprits de + l'air et de la terre, de l'espace et de l'infini peuplé, je + rendis mes yeux familiers avec l'éternité.... Et, avec ma + science, s'accrut en moi la soif de connaître et la puissance + et la joie de cette brillante intelligence, jusqu'à ce + que.... + +Ici, Manfred raconte l'épisode d'Astarté qui a le tort de ressembler à +l'histoire de René et d'Amélie de M. de Chateaubriand; mais ceci s'est +fait, à coup sûr, à l'insu de Byron: son génie était fait de telle sorte +que les réminiscences y prenaient souvent la forme de l'inspiration. +Puis Manfred reprend: + + Je me suis plongé dans les profondeurs et les magnificences + de _mon imagination_ autrefois si riche en créations; + mais, _comme la vague qui se soulève, elle m'a rejeté dans le + gouffre sans fond de ma pensée_. Je me suis plongé dans le + monde, j'ai cherché l'oubli partout, excepté là où il se + trouve, et c'est ce qu'il me reste à apprendre. Mes sciences, + ma longue étude des connaissances surnaturelles, + tout cela n'est qu'un art mortel:--J'habite dans mon désespoir, + _et je vis et vis pour toujours_! + +Lorsque Manfred approche de son agonie, il s'adresse au soleil, et, +admirant la nature comme Faust, il lui parle pourtant comme Faust n'eût +pas su le faire: + + Astre glorieux! tu fus adoré avant que fût révélé le + mystère de ta création! Dieu matériel! tu es le représentant + de _l'inconnu_, qui t'a choisi pour son ombre! + +Dans la scène du commencement, qui ressemble si peu à celle de Faust, +quoique Byron ait avoué cette ressemblance, Byron proclame encore +l'immortalité de l'âme, en des termes plus clairs que les précédents: + + LES GÉNIES.--Que veux-tu de nous, fils des mortels? + parle! + + MANFRED.--L'oubli... l'oubli de moi-même. + + * * * * * + + LE GÉNIE.--Cela n'est point dans notre essence, dans + notre pouvoir, mais tu peux mourir. + + MANFRED.--La mort me le donnera-t-elle? + + LE GÉNIE.--Nous sommes immortels et nous n'oublions + pas. Le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. + Tu as notre réponse. + + MANFRED.--Vous vous raillez de moi... esclaves, ne + vous jouez pas de ma volonté. L'âme, l'esprit, l'étincelle + de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant + que le vôtre, et... répondez! + + LE GÉNIE.--Tes propres paroles contiennent notre + réponse. + + MANFRED.--Que voulez-vous dire? + + LE GÉNIE.--Si, comme tu le dis, ton essence est semblable + à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce + que les mortels appellent la mort n'a rien de commun + avec nous. + + MANFRED.--C'est donc en vain que je vous ai fait + venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me + donner l'oubli? + +Ici les esprits cherchent à séduire Manfred par l'appât de la prospérité +humaine. Ils lui offrent «l'empire, la puissance, la force, et de longs +jours.» Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et +désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le +néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le +craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas +trouver! + +Permettez-moi une dernière citation de Manfred. Vous connaissez tous +cette dernière scène, incomparablement supérieure à tous les dénoûments +de ce genre; mais vous n'avez peut-être pas _Faust_ et _Manfred_ sous +la main. Mon office est de vous les mettre en parallèle sous les yeux. +Rappelez-vous qu'à la fin de _Faust_, Méphistophélès s'écrie: +_Maintenant, viens à moi_! et que Faust, toujours esclave du démon, se +laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lâcheté +à la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rôle que joue chez +Byron l'homme animé d'un souffle divin, en regard avec tout le rôle +qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des ténèbres, +c'est-à-dire avec sa propre misère privée de toute assistance céleste. + + + Manfred est dans la tour. Entre l'abbé de Saint-Maurice. + + L'ABBÉ.--Mon bon seigneur, pardonne-moi cette + seconde visite; ne sois point offensé de l'importunité de + mon zèle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi + seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets + descende sur ta tête,--que ne puis-je dire ton coeur!--Oh! + si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais à + toucher ce coeur, je ramènerais au bercail un noble esprit + qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour! + + MANFRED.--Tu ne me connais pas, mes jours sont + comptés, et mes actes enregistrés! Retire-toi! ta présence + ici pourrait te devenir fatale. Sors! + + L'ABBÉ.--Ton intention, sans doute, n'est pas de me + menacer? + + MANFRED.--Non, certes; je t'avertis seulement qu'il + y a péril pour toi à rester ici, et je voudrais t'en préserver. + + L'ABBÉ.--Que veux-tu dire? + + MANFRED.--Regarde là. Que vois-tu? + + L'ABBÉ.--Rien. + + MANFRED.--Regarde attentivement, te dis-je.--Maintenant, + dis-moi ce que tu vois. + + L'ABBÉ.--Un objet qui devrait me faire trembler. + Pourtant, je ne le crains pas.--Je vois sortir de terre un + spectre sombre et terrible qui ressemble à une divinité + infernale; son visage est caché dans les plis d'un manteau + et des nuages sinistres forment son vêtement. Il se tient + debout entre nous deux, mais je ne le crains pas. + + MANFRED.--Tu n'as aucune raison de le craindre; mais + sa vue peut frapper de paralysie ton corps vieux et débile; + Je te le répète, retire-toi. + + L'ABBÉ.--Et moi je réponds: Jamais. Je veux livrer + combat à ce démon. Que fait-il ici? + + MANFRED.--Mais oui, effectivement, que fait-il ici? Je + ne l'ai pas appelé. Il est venu sans mon ordre. + + L'ABBÉ.--Hélas! homme perdu! quels rapports peux-tu + avoir avec de pareils hôtes? Je tremble pour toi. Pourquoi + ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui? + Ah! le voilà qui laisse voir son visage; son front porte + encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux + brille l'immortalité de l'enfer.--Arrière! + + MANFRED.--Parle; quelle est ta mission? + + L'ESPRIT.--Viens! + + L'ABBÉ.--Qui es-tu, être inconnu? Réponds! Parle! + + L'ESPRIT.--Le génie de ce mortel.--Viens! il est temps. + + MANFRED.--Je suis préparé à tout; mais je ne reconnais + pas le pouvoir qui m'appelle. Qui t'envoie ici? + + L'ESPRIT.--Tu le sauras plus tard. Viens! viens! + + MANFRED.--J'ai commandé à des êtres d'une essence + bien supérieure à la tienne; je me suis mesuré avec tes + maîtres. Va-t'en. + + L'ESPRIT.--Mortel, ton heure est venue. Partons, te + dis-je. + + MANFRED.--Je savais et je sais que mon heure est + venue, mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai + mon âme. Arrière! Je mourrai seul, ainsi que j'ai + vécu. + + L'ESPRIT.--En ce cas, je vais appeler mes frères.--Paraissez! + (D'autres esprits s'élèvent). + + L'ABBÉ.--Arrière! maudits!--arrière! vous dis-je,--Là + où la pitié a autorité, vous n'en avez aucune, et je vous + somme au nom de.... + + L'ESPRIT.--Vieillard! nous savons ce que nous sommes, + nous connaissons notre mission et ton ministère; ne + prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait + en vain: cet homme est condamné. Une fois encore je le + somme de venir.--Partons! partons! + + MANFRED.--Je vous défie tous.--Quoique je sente mon + âme prête à me quitter, je vous défie tous; je ne partirai + pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer + mon mépris,--une ombre de force pour lutter contre + vous, tout esprit que vous êtes; vous ne m'arracherez + d'ici que morceaux par morceaux. + + L'ESPRIT.--Mortel obstiné à vivre! Voilà donc le magicien + qui osait s'élancer dans le monde invisible et se + faisait presque notre égal? Se peut-il que tu sois si épris + de la vie,--cette vie qui t'a rendu si misérable! + + MANFRED.--Démon imposteur, tu mens! ma vie est + arrivée à sa dernière heure;--cela, je le sais, et je ne + voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je + ne combats point contre la mort, mais contre toi et les + anges qui t'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à + un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures,--à + mes austérités,--à mon audace,--à mes + longues veilles,--à ma force intellectuelle et à la science + de nos pères,--alors que la terre voyait les hommes et + les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous + cédions en rien! Je m'appuie sur ma force,--je vous + défie,--vous dénie--et vous méprise! + + L'ESPRIT.--Mais tes crimes nombreux t'ont rendu.... + + MANFRED.--Que font mes crimes à des êtres tels que + toi? Doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de + plus grands coupables?--Retourne dans ton enfer! tu + n'as aucun pouvoir sur moi, _cela_ je le sens; tu ne me + posséderas jamais, _cela_ je le sais: ce que j'ai fait est fait; + je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien + ajouter. L'urne immortelle récompense ou punit elle-même + ses pensées vertueuses ou coupables; elle est tout à la fois + l'origine et la fin du mal qui est en elle; indépendante des + temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de + ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses + fugitives du monde extérieur; mois elle est absorbée dans + la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience + de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté et tu ne pouvais me + tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;--je + fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous + démons impuissants! La main de la mort est étendue + sur moi,--mais non la vôtre! (Les démons disparaissent). + + L'ABBÉ.--Hélas! comme tu es pâle!... tes lèvres sont + décolorées, ta poitrine se soulève... et, dans ton gosier, ta + vois ne forme plus que des sons rauques et étouffés.... + Adresse au ciel tes prières... prie... ne fût-ce que par la + pensée; mais ne meurs point ainsi. + + MANFRED.--Tout est fini, mes yeux ne te voient plus + qu'à travers un nuage; tous les objets semblent nager + Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu! + donne-moi ta main. + + L'ABBÉ.--Froide! froide!... et le coeur aussi.... Une + seule prière!... Hélas! comment te trouves-tu? + + MANFRED.--Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir. + (Manfred expire). + + L'ABBÉ.--Il est parti!... son âme a pris congé de la + terre, pour aller où? je tremble d'y penser; mais il est + parti. + +Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être +traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on +n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de +l'Esprit, que le vieux prêtre n'aperçoit pas d'abord, et qu'il +contemple avec douleur mais sans effroi, à mesure qu'elle se dessine +entre Manfred et lui, est d'une gravité lugubre. Je crois qu'il n'y +avait rien de si difficile au monde que d'évoquer le démon sérieusement. +Goethe, après avoir rendu Méphistophélès étincelant d'esprit et +d'ironie, avait été obligé, pour le rendre terrible à l'imagination, de +faire jouer tous les ressorts de son invention féconde en tableaux +hideux, en cauchemars épouvantables. Après lui, rien dans ce genre +n'était plus possible, et marcher sur ses traces n'eût produit qu'une +parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son génie sombre et majestueux +méprisait les petits moyens que le génie à mille facettes de Goethe +savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la +personnification du désespoir qu'il portait en lui-même, et pourtant, +dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand +artiste que Goethe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne +donnant à aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui +sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par +l'idée qu'elles représentent, et cependant ce ne sont pas de froides +allégories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent +l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui _sèment et +consacrent_ autour des gibets, lorsque Faust, à cheval, traverse avec +Méphistophélès la nuit mystérieuse. Elles font d'autant plus +d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de +maître que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre +insaisissable la nuance qui sépare l'allégorie philosophique de la +fantaisie poétique. Le rôle de l'abbé de Saint-Maurice est un +chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prêtre Pierre, que +nous verrons tout à l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier +jet de la composition de _Manfred_, Byron voulait rendre ce personnage +odieux ou ridicule. Il sentit bientôt qu'il avait un meilleur parti à en +tirer, que _Manfred_ était un ouvrage de trop haute philosophie pour +descendre à lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna +à personnifier, dans l'abbé de Saint-Maurice, la bonté, l'humble zèle, +la foi, la charité. Pas une seule déclamation de sa part; aussi, pas la +moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bonté du vieillard n'est +pas stérile pour Manfred; elle l'aide à triompher des angoisses et des +terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime +orgueil de sa puissance. _Que fait-il ici_? dit le vieillard.--_Mais +oui, effectivement_, s'écrie Manfred, _que fait-il ici? Je ne l'ai pas +appelé_. + +Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression +que cette invincible puissance de Manfred à l'heure de sa mort, +méprisant le désespoir qui lui dispute son dernier souffle, et +triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les +souffrances de la vie, à l'aide de cette grande notion de la sagesse et +de la justice éternelles: _L'âme immortelle récompense ou punit +elle-même ses pensées vertueuses ou coupables_? Il y a là tout un dogme, +et un dogme de vérité. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des +prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrédité ce +préjugé que Byron était le poëte de l'impiété? Mais nous, qui, je +l'espère, sommes suffisamment dégagés de l'affreuse croyance à la +damnation éternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la +Divinité; nous, qui n'admettons pas qu'à l'heure suprême un démon, +ministre tout-puissant d'une étroite et basse vengeance, et un ange, +faible appui d'une créature plus faible encore, viennent se disputer +l'âme des mortels, comment avons-nous pu répéter ces niaises +accusations, qu'il faudrait renvoyer à leurs auteurs? N'est-ce pas le +plus vraiment inspiré des poëtes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble +disciple de l'idéal, celui qui, au sein d'une époque gouvernée par les +cagots et les royales prostituées qui leur servaient d'agents, a osé +jeter ce grand cri de révolte contre le fanatisme, en lui disant: Non, +l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance +céleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugué. Le +mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet +archange, c'est l'homme, éclairé enfin du rayon divin que Dieu a mis en +lui; car son oeuvre à lui homme inspiré, à lui archange, à lui savant, +philosophe ou poëte, est de dégager ce rayon des ténèbres dont vous +imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine, +l'avez enveloppé. + +Il ne faut pas oublier qu'à cette époque où Byron était traduit devant +l'inquisition protestante et catholique, à cette époque où Béranger, +avec cette religion sage et naïve qui lui inspirait _le Dieu des bonnes +gens_ et tant d'odes touchantes et admirables, était cité à la barre des +tribunaux civils comme écrivain impie et immoral; il ne faut pas +oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule à des cours de +philosophie et de science d'où elle ne rapportait que la croyance au +matérialisme, la certitude glaciale que l'âme de l'homme n'existait pas, +parce qu'elle n'était saisissante ni à l'analyse métaphysique, ni à la +dissection chirurgicale; et Byron osait dire à cette génération +d'hypocrites ou d'athées:--Non! l'âme ne meurt pas; un instinct divin, +supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques, me l'a révélé. Je +sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort. +L'ennui et la douleur ont ravagé ma vie, au point que le repos est le +besoin le plus impérieux qui me soit resté de tous mes besoins +gigantesques. J'aspire au néant, tant je suis las de souffrir; mais le +néant se refuse à m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, éternelle, +invincible, se révolte contre les découragements de ma pensée; elle me +poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas +abattu et couché sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et +les ténèbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchaîne +à la poursuite de mystères impénétrables, elle proteste contre moi-même +de mon immortalité, elle défie les terreurs de la superstition; mais +elle s'approche tristement de l'heure où, dégagée de ses liens, elle +entrera dans une sphère d'intelligence supérieure, où elle comprendra +les mérites ou les torts de son existence précédente, où elle _punira ou +récompensera elle-même_, par la connaissance d'elle-même et de la vérité +divine, _ses pensées coupables ou vertueuses_! + +O misérable vulgaire! troupeau imbécile et paresseux qui te traînes à +la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures, +combien te faut-il de temps pour reconnaître ceux qui te guident et pour +démasquer ceux qui t'égarent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, où tu +vas cesser de vénérer les hommes qui te méprisent, et d'outrager ceux +qui travaillent à ton émancipation? Entraîné malgré toi par une loi +divine, tu recueilles à ton insu les bienfaits que de grands coeurs et +de grandes intelligences ont semés sur ton chemin; mais tu ignores la +reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamné à être ta propre +dupe, tu te nourris de ces bienfaits du génie, mais en continuant de +blasphémer contre lui et de répéter, à l'instigation de tes ennemis, les +amères accusations qui portent sur la vie privée de tes libérateurs. Que +savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait +ses enfants à l'hôpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la +grande révolution française, qui a commencé leur émancipation, +savent-ils, les enfants du peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la +doivent? De même pour Byron; la plèbe des lettrés sait fort bien que le +poëte avait dissipé les biens de sa femme, qu'il était puérilement +humilié de sa claudication, qu'il s'irritait immodérément des critiques +absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations +de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient à répandre, et que le +grand Goethe lui-même répétait avec une certaine complaisance. En toutes +occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dépouille des +victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pièce à pièce ces +trophées dont ils étaient jaloux et dont il leur est facile de nier +l'éclat quand ils les ont traînés dans la poussière. Semblable à ces +anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:--Nous avons cherché sur +ce cadavre le siège de l'âme et nous ne l'avons pas trouvé; donc cet +homme n'était que matière,--le vulgaire dit en se partageant des +lambeaux de vêtement: Ce grand homme n'était pas d'une autre taille que +nous; il connaissait, comme nous, la vanité, la colère; il avait toutes +nos petites passions. «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de +chambre.» Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprécier dans le +grand homme que ce que le grand homme a de misérable; mais les nobles +passions, les inspirations sublimes, les mystérieuses douleurs de +l'intelligence divine comprimée dans l'étroite et dure prison de la vie +humaine, ce sont là des énigmes pour les esprits grossiers. Rien, +d'ailleurs, ne s'oppose à la publicité de ces misères du foyer +domestique; tout y aide au contraire, et, dans le même jour, mille voix +diffamatoires s'élèvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides +de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pensée neuve, +hardie, généreuse, bien qu'émise par la voix irréfrénable de la presse, +combien lui faut-il d'années pour se populariser? Les préjugés, les +haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent +enchaîner l'essor de la vérité, sont là, toujours éveillées, toujours +ingénieuses à dénaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les +interprétations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisément séduit par cet +appel à sa conscience, se range naïvement du côté de l'injure et de la +calomnie. + +Et cependant le vulgaire est généralement bon. Il a des instincts de +justice; il est crédule parce qu'il est foncièrement loyal. Il se tourne +avec indignation contre ceux qui l'ont trompé, quand ils viennent à +lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille. +On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices +inouïs, insensés, qu'il est sujet a des réactions inexplicables, et +qu'en conséquence il faut le craindre et l'enchaîner. Dernière +hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la +brute elle-même n'a point de fureurs qui ne soient motivées par ses +besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colères qui ne +soient justifiées par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses +dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut +pas être récompensé de sa confiance par la trahison. O médiocrité! ô +ignorance! peuple dans toutes les conditions, infériorité dans toutes +les sphères de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens, +essaye tes forces! Le génie n'est pas une caste dont aucun de tes +membres doive être exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui +t'enchaîne à la rudesse de tes pères. Le génie n'est pas non plus un +privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts, et qui les +autorise à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie +n'est digne d'hommages et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au +progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la +Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenir. Mais cette +lumière, qui marche en avant des générations, tout homme la porte +virtuellement dons son sein. Déjà le moindre d'entre nous en sait plus +long sur les fins de l'humanité, sur la vérité en religion, en +philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquité. Le bon +et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les +enfants du peuple, serait émerveillé de ses réponses. Un jour viendra +donc où les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront +victorieusement réfutés comme de vieilles erreurs par les enfants de nos +moindres prolétaires. Prenons donc patience. La postérité redressera +bien des erreurs et réparera bien des injustices. A toi, Byron, prophète +désolé, poëte plus déchiré que Job et plus inspiré que Jérémie, les +peuples de toutes les nations ouvriront le panthéon des libérateurs de +la pensée et des amants de l'idéal! + + + + +KONRAD + + +Konrad étant le nom du type privilégié de Mickiewicz, et en particulier +celui du héros des _Dziady_, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz +dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point +de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement +désigné: _Troisième partie des Dziady_, acte Ier. C'est donc un simple +fragment que je vais mettre en regard de _Faust_ et de _Manfred_. Mais +qu'importe une lacune entre le travail publié en 1833 et celui que +l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension +dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces +événements et ces caractères sont déjà posés et tracés d'une main si +ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le poëte l'égal +de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame métaphysique n'étant pas +astreint, dans sa forme, à la marche régulière des événements, mais +suivant à loisir les phases de la pensée qu'il développe, le lecteur se +préoccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pensée +soit suffisamment développée. Les deux premiers actes de _Faust_ +feraient une oeuvre complète, et l'arrivée de Marguerite dans le drame +ouvre déjà un drame nouveau où _Faust_ n'a guère à se développer, et ne +se développe guère en effet. La fin de _Faust_ reste en suspens, et +c'est Byron qui s'est chargé de terminer cette grande carrière d'une +manière digne de son début.--Mais encore, dans _Manfred_, la première et +la dernière scène suffiraient rigoureusement au développement de l'idée. +Contentons-nous donc, quant à présent, du fragment de Mickiewicz. Nous +verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternité du poëte avec ses +deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions +qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui +perdront en français tout autant que celles de _Faust_ et de _Manfred_. +Ainsi, la pensée, dépouillée de toute la pompe du style, mise à nu, et +passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose, +n'aura de mérite que par elle-même et dans l'ordre purement +philosophique. Je dirai seulement quelques mots préliminaires sur la +forme qui sert de cadre à cette pensée. + +Nous avons dit que la nouveauté de cette forme créée par Goethe +consistait dans l'association du monde métaphysique et du monde +extérieur. Chez _Faust_, le mélange est très-habilement combiné. Il y a +presque toutes les qualités d'un drame propre à la représentation +scénique, et on conçoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et +en ne faisant du sabbat qu'une scène de ballet, les théâtres aient pu +s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre +des lecteurs est une qualité dans _Faust_, nous paraît un défaut, si +nous considérons la véritable nature du drame métaphysique. Celui-là +entre beaucoup trop dans la réalité. Faust devient trop aisément un +homme pareil aux autres, et Méphistophélès n'est bientôt lui-même qu'un +habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement +son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a porté le drame +dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde réel. Ce +dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans _Manfred_, et, par +une admirable logique de sentiments, il y apparaît pur, paisible, +presque idéal dans sa candeur. C'est bien là le regard qu'un grand et +courageux désespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes +simples. Le chasseur de chamois et l'abbé de Saint-Maurice caractérisent +l'innocence et la piété. Ce rôle du chasseur égale en beauté et +rappelle, pour le sentiment général, le Guillaume Tell de Schiller; mais +ce qui rend la scène particulièrement touchante, c'est la douceur et la +sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mépriser ce naïf +montagnard, comme eût fait peut-être Faust, sympathise avec lui par la +mémoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la +beauté morale. Le même sentiment se retrouve dans la scène avec le +prêtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes +infernales, c'est-à-dire avec ses propres passions et ses propres +pensées. C'est pourquoi son orgueil est toujours légitime et +respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalité, de +la mort même, pour s'élever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais +avec une force surhumaine, à la connaissance de la justice divine. Là +est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred, +ni dans les exhortations du prêtre. Ces accessoires servent +rigoureusement à marquer le contraste entre l'existence mystérieuse de +Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements, +nécessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer +l'effet et en détacher les profondeurs sur un fond brillant. + +Mais peut-être serait-on en droit de dire que Byron a été trop loin dans +l'opposition avec _Faust_; tandis que celui-ci est trop dans la réalité, +Manfred est peut-être trop dans le rêve. La donnée de Mickiewicz me +semble la meilleure. Il ne mêle pas le cadre avec l'idée, comme Goethe +l'a fait dans _Faust_. Il ne détache pas non plus le cadre de l'idée, +comme Byron dans _Manfred_. La vie réelle est elle-même un tableau +énergique, saisissant, terrible, et l'idée est au centre. Le monde +fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au +fond de tout, il meut tout, il est l'âme de toute réalité, il habite +dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et +le manifeste à sa manière. L'enfer tout entier est déchaîné; mais +l'armée céleste est là aussi; et, tandis que les démons triomphent dons +l'ordre matériel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la +puissance temporelle, les ukases du czar _Knutopotent_, les tortures, +les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice. +Aux anges, le règne spirituel, l'âme héroïque, les pieux élans, la +sainte indignation, les songes prophétiques, les divines extases des +victimes. Mais ces récompenses célestes sont arrachées par le martyre, +et c'est à des scènes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz +nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni +Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-être pour +Mickiewicz lui-même qu'un moment dans sa vie où cette inspiration +vraiment surnaturelle lui ait été donnée. Du moins la persécution, la +torture et l'exil ont développé en lui des puissances qui lui étaient +inconnues auparavant; car rien, dans ses premières productions, +admirables déjà, mais d'un ordre moins sévère, ne faisait soupçonner +dans le poëte cette corde de malédiction et de douleur que la ruine de +sa patrie a fait vibrer, tonner et gémir en même temps. Depuis les +larmes et les imprécations des prophètes de Sion, aucune voix ne s'était +élevée avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de +la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et là magnificence des chants +sacrés n'ont pu être surpassés à aucune époque, il y a de nos jours une +face de l'esprit humain qui n'était pas éclairée au temps des prophètes +hébreux, et qui jette sur la poésie moderne un immense éclat: c'est le +sentiment philosophique qui agrandit jusqu'à l'infini l'étroit horizon +du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les +habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cité +sainte qui, par la bouche du poëte, invoque la justice et la clémence +des cieux. + +Telle est l'immense pensée du drame polonais: on y peut voir l'extension +qu'a prise le sentiment de l'idéal depuis _Faust_ jusqu'à _Konrad_, en +passant par _Manfred_. On pourrait appeler _Faust_ la chute, _Manfred_ +l'expiation, _Konrad_ la réhabilitation; mais c'est une réhabilitation +sanglante, c'est le purgatoire, où l'ange de l'espérance se promène au +milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes; +c'est un holocauste où la moitié du genre humain est immolée par l'autre +moitié, où l'innocence est en cause au tribunal du crime, où la liberté +est sacrifiée par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la +barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les démons rient et +triomphent, les anges prient et gémissent; Dieu se tait! Alors le poëte +exhale un cri de désespoir et de fureur; il rassemble toutes les +puissances de son coeur et de son génie, pour arracher à Dieu la grâce +de l'humanité qui va périr. Rien n'est sublime comme cet appel désespéré +de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanité tout entière qui invoque +l'intercession divine et proteste contre le règne de Satan.... Mais +Konrad est, comme l'ange rebelle, tombé dans le péché d'orgueil. Le ciel +se ferme, Dieu se voile;, un simple prêtre, que les anges bénissent en +l'appelant _serviteur humble, doux_, a seul le pouvoir de chasser les +démons qui l'obsèdent, et c'est à ce pieux serviteur, dont les lèvres +pures n'ont jamais blasphémé, que Dieu révélera les mystères de +l'avenir. + +Ici la critique serait facile, trop facile même. On pourrait dire que +les révélations inintelligibles du dieu rappellent un peu les énigmes +sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours +accordé à la foi et à la prière, que cette vision où dans un chiffre +mythique la patrie du poëte se voit délivrée par une réunion de +quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de +quarante-quatre lettres, ou par une armée composée de quarante-quatre +phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette +prédiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous +abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs +des _Dziady_, que ne rachèteraient pas, pour nous autres Français, le +mérite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de +superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer +silence à toute censure pédantesque: la Pologne est catholique, et +Mickiewicz est son poëte mystique. Son idéal n'a pas encore conçu une +forme nouvelle. La majorité de la race slave est rangée sons la loi +sincère de l'Évangile. Respectons une foi naïve, qui ne s'est pas +dégradée, comme chez nous, par une restauration jésuitique, et que +d'ailleurs le saint-siège a réhabilitée pour longtemps peut-être en se +détachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en +parlant de la concession infâme faite par le souverain Pontife aux +puissances coalisées: _Tiens-toi là près de l'échafaud, lui a-t-on dit, +et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes_! N'imitons pas le +pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas +les décime et que Capellari les anathématise. Ne les citons pas à la +barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie +chrétienne à une philosophie plus avancée, la France a passé par la +glorieuse expiation d'une révolution terrible. La Pologne subit +maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable. +Il serait aussi lâche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme, +qu'il l'eût été alors de nous reprocher notre athéisme. + +Nous regrettons sans doute qu'après d'aussi magnifiques élans vers la +vérité, Mickiewicz soit forcé, par les convictions auxquelles il est +patriotiquement fidèle, de proclamer de pieux mensonges, à la manière +des sibylles. Avec une idée plus hardie de la justice éternelle et des +fins providentielles de l'humanité, il eût résolu plus clairement la +question. Il eût pu prophétiser que la défaite de la Pologne sera pour +la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire +romain a subi le triomphe intellectuel de la Grèce terrassée, l'empire +russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans +aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme +sous la liberté. Ce ne sera peut-être pas par la force des armes que +s'opérera la résurrection de cette nation sacrifiée aujourd'hui au +brutal instinct de la haine et de la violence, mais, à coup sûr, la main +de Dieu s'étendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les +oppresseurs. La Russie se fera justice elle-même. Croit-on que dans ce +vaste empire tout ce qui mérite le nom de peuple ne nourrit pas une +profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les +victimes? C'est par là que la Pologne retrouvera sa nationalité, et +l'étendra des rives de la Vistule aux rives du Tanaïs. Il y a +certainement dans cette moitié de l'Europe une puissance formidable qui +gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout +ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mérite le nom +d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprimée encore, +cette puissance éclatera. Elle aura de terribles luttes à soutenir +contre la force matérielle; mais que sont les machines contre le génie +de l'homme? Les armées du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un +rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à +l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour +les besoins de l'industrie humaine. + +Mais qu'importe la langue dans laquelle le génie rend ses oracles! la +langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que +pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y +ait pas dans les formules un sens plus étendu que les mots ne le +comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincère qu'il soit, +se prête à l'allégorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust, +et le fantastique païen de Manfred. La foudre qui tombe à la fin de +l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y +peut voirie symbole du châtiment céleste qui est suspendu sur le trône +du czar. Il y a, dans les prédictions du prêtre Pierre, une légende +profonde dans sa naïveté. Interrogé par le sénateur et ses complices +sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte +que plusieurs malfaiteurs étaient endormis au pied d'un mur. Le plus +scélérat d'entre eux fut éveillé par un ange qui lui annonça que la +muraille allait s'écrouler. Il s'éloigna au plus vite, et, comme il vit +en effet ses compagnons écrasés, il se hâta de remercier l'ange qui +l'avait sauvé; mais celui-ci lui répondit: «Garde-toi de me remercier. +Ton châtiment est réservé pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel +de tous.» + +On voit qu'il y a loin de ce catholicisme énergique et menaçant à la +résignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus +opposé à ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-être, +mais à coup sûr indigne de l'Europe. Sa brûlante énergie déborde en +accents qui feraient pâlir Dieu même, si Dieu était ce misérable Jéhovah +qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'échecs avec des +rois et des pions sur un échiquier. Aussi, le silence de cette divinité +dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la +fureur et dans l'égarement, remarquable protestation du poëte catholique +contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation à laquelle le +catholicisme n'a rien à répondre, et que Mickiewicz lui-même ne peut +réfuter après l'avoir lancée! O grand poëte! philosophe malgré vous! +vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'Église vous a donné! Mais +pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphème +nous paraît l'élan le plus religieux de votre âme généreuse! Nous +mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'étendue de +laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de +bien mériter de lui en lui faisant connaître cet incomparable morceau de +l'_Improvisation_, précédé de la scène des prisonniers. Ces deux scènes +résument les deux faces du génie de Mickiewicz, le génie du récit +dramatique, et le génie de la poésie philosophique. La scène s'ouvre à +Wilna, dans le cloître des prêtres Basiliens, transformé en prison +d'État. _Un prisonnier_ (Konrad) s'endort appuyé sur la fenêtre. Son +ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil: + + Méchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par + ses prières dans le ciel, ta mère a longtemps préservé ton + jeune âge de la tentation et des malheurs.... Que de fois, + à sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu + vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses + ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais + sur sa tête. Quand la nuit te berçait, moi, j'étais là, + penché sur ton rêve passionné comme un lit blanc sur + une source troublée.... + + L'ange rappelle à Konrad ses révoltes, son oubli des + cieux. + + Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage + dans mes mains... je voulais... et je n'osais pas retourner + vers le ciel. Ta mère était là pour me demander: + Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane? + Quel a été le rêve de mon fils? + + A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle + placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques + des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,» + disent-ils, «chantons... bien doucement... ne l'effrayons + pas!» + + UN ESPRIT du côté gauche.--La nuit est triste dans ta prison.... + Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des + instruments anime les convives, la coupe pleine en main, + les ménestrels entonnent des chansons.... + + KONRAD s'éveille.--Toi qui égorges tes semblables, toi + qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets, + te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?... Et quand + tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?... Il s'endort. + + L'ANGE.--La liberté te sera rendue.... Dieu nous envoie + te l'annoncer.... + + KONRAD s'éveillant.--Je serai libre... oui... j'ignore d'où + m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que + donnent les Moscovites!... Les infâmes!... ils me briseront + les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront + peser sur l'âme!... L'exil, voilà ma liberté!... Il me faudra + errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!... + et personne ne saisira rien de mes chants... rien, qu'un + bruit vain et confus! Les infâmes!... c'est la seule arme + qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée + dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie, + et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon + âme, comme le diamant dans la pierre. + +Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien +la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de +l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre, +la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer. + + UN ESPRIT.--Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue + de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme + l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore, + elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile, + ou la foudre et la tempête. + + * * * * * + + Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu + lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans + savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous + qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la + foi, faire crouler ou relever les trônes. + +On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien +philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui +lira en entier le petit volume des _Dziady_, traduit en français, ces +diables paraîtront au premier abord empruntés à Callot ou aux légendes +du moyen âge, beaucoup plus qu'à l'allégorie poétique. Mais, qu'on y +réfléchisse, cet enfer est approprié au sujet et renferme une sanglante +satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la +poésie religieuse fait l'emblème de tous les vices et de tous les maux, +il est diverses hiérarchies. Le démon moqueur de Goethe est un Français +voltairien. Le sombre génie de Byron est l'esprit romantique du XIXe +siècle. Le Belzébuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le +patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, féroce +et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Méphistophélès, il ne +serait guère compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et +sa rage. S'il se montrait à eux menaçant et terrible, comme le génie de +Manfred, il ramènerait le remords et la crainte dans ces âmes lâches et +superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rêves. +_N'épouvante pas mon _gibier_, dit-il à ses acolytes rangés autour du +lit d'un sénateur endormi.--_Quand il dort, le brigand, son sommeil +n'est-il pas à moi_? répond le diable subalterne.--_Si tu l'effrayes +trop pour une fois_, lui dit le maître, _il va se rappeler son rêve et +nous duper.--Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu +éternellement debout_?--Alors le sénateur rêve, et s'imagine être dans +la faveur du czar. Créé grand-maréchal, il s'enfle, il se promène avec +orgueil dans les salons, puis tout à coup il est disgracié. On le +raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire. + + Ah! je meurs! je suis mort! Me voilà dans la tombe, + rongé par les vers, par les sarcasmes.... On me fuit! Ah! + quelle solitude! quel silence....--Quel bruit! Ah! c'est + un calembour.--O laide mouche!... Des épigrammes, des + railleries.... Des insectes qui m'entrent dans l'oreille.... Ah! + mon oreille!...--Les Kameriumkiers crient comme des + hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent + comme des serpents à sonnettes.--Quel horrible + vacarme! Des cris... des rires.... Le sénateur est en disgrâce! + en disgrâce! en disgrâce! + + Il tombe de son lit par terre, les diables descendent + sur lui. + + Détachons son âme des sens, comme on détache un chien + hargneux du collier. + +La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait +aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et +mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec les knouts. Aussi +l'armée diabolique qu'il a évoquée est-elle pour lui, non un jeu de +l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture réelle des turpitudes +et des atrocités du régime moscovite. Tous les soldats de Belzébuth sont +des bourreaux, des geôliers, des blasphémateurs, des cannibales. Ils ne +parlent que de tortures physiques, ils lèchent le sang sur les lèvres +des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les maîtres et les +dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prêtres, ils +cherchent à les vaincre par le désespoir, par la vengeance, par l'appât +des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jeûnes augmentent le +besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prosterné auprès de Konrad +évanoui, prie pour conjurer le démon, l'un d'eux lui murmure à l'oreille +des paroles de menace... _Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans +deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman_? + +Je m'arrête, car je citerais tout le poëme, et, ne voulant pas retirer +au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux +scènes que j'ai annoncées, et qui sont indispensables pour lui faire +connaître le génie de Mickiewicz. + + SCÈNE I + + Un corridor.--La sentinelle se tient au loin la carabine au bras. + --Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des + chandelles.--Il est minuit. + + JACOB.--Vraiment, nous allons nous réunir? + + ADOLPHE.--La sentinelle boit la goutte, le caporal est + des nôtres. + + JACOB.--Quelle heure est-il? + + ADOLPHE.--Près de minuit. + + JACOB.--Mais si la garde nous surprend, notre pauvre + caporal est perdu. + + ADOLPHE.--Éteins donc la chandelle: tu vois comme la + lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La + ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps, + échanger le mot d'ordre, chercher les clefs.... Puis + les corridors sont longs.... Avant d'être surpris nous nous + séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit + et ronfle. + + Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles. + + FREJEND.--Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est + la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous + pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise. + Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours + à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent + de l'église, c'est demain Noël.... Eh! camarades, j'ai quelques + bouteilles aussi. + + JACOB.--A l'insu du caporal? + + FREJEND.--Le brave caporal aura sa part aux bouteilles; + c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires + que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal + est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer + ensemble la soirée les veilles des fêtes. + + JACOB.--Si on l'apprend, nous le payerons cher. + + Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du + feu et allument la chandelle. + + JACOB.--Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne + s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers + un éternel adieu. + + FREJEND.--Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en + couches, et il ne verse pas une larme. + + FÉLIX KOLAKOWSKI.--Pourquoi en verserait-il? Qu'il + rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, + je lui prédirai son avenir.... Donne-moi ta main; j'ai quelque + talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton + fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement + moscovite, il fera infailliblement connaissance avec + les juges et la kibitka.... Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il + encore tous ici?--Vivent les fils! ce sont nos compagnons + pour l'avenir. + + JEGOTA.--Êtes-vous ici depuis longtemps? + + FREJEND.--Comment le savoir? Nous n'avons pas de + calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer + quand nous en sortirons. + + SUZIN.--Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux + de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour. + + THOMAS.--J'aimerais mieux être sous terre, affamé, + malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition, + que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!... + Ils veulent nous enfouir tous dans la même + tombe!... + + FREJEND.--Quoi! c'est peut-être pour moi que tu + pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle + utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai + quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les + reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi + bon vivrais-je une centaine d'années?... Pour maudire les + Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre, + j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le + vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la + poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille + ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme + le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme + la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne, + chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se + diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà + notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends, + Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait + pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le + monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par + sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi + ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir + comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas + le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles + aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires + le sentiment, l'enthousiasme!... mais nous, nous + buvons, nous sentons..., et toi, tu décrois, tu te dessèches. + A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on + peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse; + car, si je m'attendris une fois et si je me mets a + larmoyer, alors plus de feu, plus de thé. + + Il fait le thé.--Un moment de silence. + + JACOB.--Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles + de la ville? + + TOUS.--Des nouvelles! + + ADOLPHE.--Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire; + il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et + triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de + parler. + + UN DES PRISONNIERS.--Eh bien! Jean, des nouvelles? + + JEAN SOBOLEWSKI, tristement.--Rien de bon aujourd'hui.... + On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie. + + JEGOTA.--De qui? des nôtres? + + JEAN.--D'étudiants de Samogitie. + + TOUS.--En Sibérie! + + JEAN.--Et en grande pompe; il y avait affluence de + spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant, + il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les + colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait + de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte, + puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique, + et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais + le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de + choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un + rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en + tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande + cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance + un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer + à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant + un grand triomphe... oui... le triomphe du czar du + Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour, + on ouvre les portes de l'hôtel de ville... ils sortent.... + Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la + baïonnette au fusil. Pauvres enfants!... ils avaient tous, + comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!... Le + plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever + ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés. + L'officier de police passe, demande le motif de + ces plaintes.... L'officier de police, homme plein d'humanité, + examine lui-même les chaînes.... Dix livres... c'est + conforme au poids prescrit!... On entraîna Jancewski: je + l'ai reconnu!... les souffrances l'avaient fait laid, noir, + maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an + auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon; + aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher + isolé le grand empereur!... Tantôt, d'un oeil fier, sec, + serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité; + tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais + calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font + pas tant de mal!... Soudain j'ai cru voir son regard tomber + sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me + tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa + main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous + les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de + toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je + me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les + gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait + en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds + comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter. + La kibitka s'élance... il arrache son chapeau de la tête, se + dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est + pas encore morte!...» et il disparaît derrière la foule. + Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le + ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette + tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête + sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous + l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du + milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein + des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main, + cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées + dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront + le chemin de la vie et me guideront à la vertu.... + Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel! + + LWOWICZ.--Que Dieu soit avec vous! + + CHAQUE PRISONNIER.--Et avec toi! + + JEAN SOBOLEWSKI.--Cependant les voitures défilaient, + on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard + dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages + étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule + immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque + pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient + l'horreur du supplice!... Le peuple et l'armée le sentaient, + mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar.... Enfin + le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux! + il se traînait avec effort et chancelait à chaque + pas.--On lui fait descendre lentement les degrés; à peine + a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe: + c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire, + qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur + le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une + main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes + larmes.... Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti, + mais il était roide comme une colonne. Ses mains + engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix, + s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les + yeux hagards, hâves, largement ouverts!... Et le peuple + aussi a ouvert les yeux et les lèvres.... Et soudain un seul + soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous, + un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement + qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies + sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement + du tambour et par le commandement: «Aux armes! + marche!...» On se met en mouvement, et les kibitka fendent + la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule + paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier, + mais un prisonnier invisible!... Seulement, au-dessus de + la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main + de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.--La + kibitka s'enfonce dans la mêlée....--Avant que le + fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église.... + Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là.... Je + jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du + prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je + dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as + versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille + cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni + aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!» + (Long silence.) + + L'Abbé Lwowicz.--Frère, ce prisonnier peut vivre encore. + Dieu seul le sait.... Peut-être nous le dérobera-t-il + un jour. Je prierai.... Joignez vos prières aux miennes + pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous + attend tous demain? + + Frejend.--Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière + de mes larmes.... Je sens que ma raison s'égare.... + Félix, console-nous un peu...! O toi, si l'envie t'en prenait, + ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers? + + Plusiers Prisonniers.--Oui, Félix, une chanson!... + Versez-lui du thé, du vin. + + Félix.--Vous le voulez tous: il faut que je sois gai + quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez + ma chanson. (Il chante.) + + «Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie + ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai + pour le czar. + + «Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette + mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache + pour le czar! + + «Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en + mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il + un Pahlen pour le czar. + + «Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je + creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que + du lin et du chanvre. + + «Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera + d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir + un jour d'écharpe au czar.» + + Les prisonniers chantent en choeur. + + «Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?» + + SUZIN.--Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé, + comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession. + --Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.--Konrad!... + Voyez!... son visage pâlit... il se colore de nouveau.... Est-il + malade? + + Félix.--Attends!... silence!... Je l'avais prévu!... Oh! + pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.--Minuit + est son heure! silence, Félix!... nous + allons entendre une autre chanson! + + JOSEPH, regardant Konrad.--Frères, son âme est envolée... + elle erre dans une contrée lointaine.... Peut-être lit-elle + l'avenir dans les cieux?... Peut-être aborde-t-elle les esprits + familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris + dans les étoiles!... Quels yeux étranges!... la flamme + brille sous ses paupières... et ses yeux ne disent rien, ne + demandent rien... ils n'ont pas d'âme... ils brillent comme + les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et + dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine: + avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses + quartiers. + + KONRAD chante.--Mon chant gisait moite dans le tombeau, + mais il a senti le sang!... Le voilà qui regarde de + dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide, + de sang!... Oui!... vengeance!... vengeance!... vengeance + contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!... + + Et le chant dit: + + «Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes + compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans + l'âme, se dressera, comme moi, vampire... et criera: «Oui, + vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux, + avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!» + + «Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de + l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons + les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il + ne reparaisse plus même comme spectre. + + «Nous suivrons son âme aux enfers!... Tous, nous lui + pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité + s'en échappe... et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!... + Oui!... vengeance! vengeance! vengeance contre + nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré + Dieu!» + + L'ABBÉ LWOWICZ.--Konrad, arrête, au nom de Dieu! + c'est une chanson païenne. + + LE CAPORAL.--Quel regard affreux!... C'est une chanson + satanique! + + KONRAD.--Je m'élève!... je m'envole!... Là, au sommet + du rocher... je plane au-dessus de la race des hommes, + dans les rangs des prophètes!... De là, ma prunelle fend, + comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes + mains, comme les vents, déchirent les brouillards!... Il + fait clair... il fait jour!... J'abaisse un regard sur la terre: + là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!... + Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles + futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!... + Moi, je suis l'aigle dans les cieux!... Vois-les sur la terre + s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le + sable!... + + QUELQUES PRISONNIERS.--Que dit-il?... Quoi?... Qu'est-ce + donc?... Vois, vois quelle pâleur! + + Ils saisissent Konrad. + + Calme-toi! + + KONRAD.--Arrêtez! arrêtez!... arrêtez! je recueillerai + mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!... + + LWOWICZ.--Assez! assez! + + D'AUTRES.--Assez! + + LE CAPORAL.--Assez! que Dieu vous bénisse!... La + sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde + est à la porte... éteignez la chandelle: chacun chez soi!... + + UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.--La porte est + ouverte... les voilà....--Konrad est évanoui: laissez-le + seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.) + + SCÈNE II + + KONRAD, après un long silence. + + Je suis seul!... Eh! que m'importe la foule? Suis-je + poëte pour la foule?... Où est l'homme qui embrassera + toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous + les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la + foule sa voix ou sa langue!... La langue ment à la voix, et + la voix ment aux pensées... La pensée s'envole rapide de + l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la + pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol + sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du + sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle + le secret de son cours? + + Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase + comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles. + Les hommes découvriront autant de sentiment dans + mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage. + + Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du + monde!... L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut + étendre ses ailes... jamais il ne t'atteindra... il frappera + seulement la voie lactée... Il devinera qu'il y a des soleils, + mais non quel est leur nombre et leur immensité!... + + A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles + des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez + sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, + comme des étoiles sublunaires. + + Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!... Voici une musique + digue de vous, des chants dignes de vous!--Moi, + grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les + étends jusqu'au ciel.... Je pose les doigts sur les étoiles + comme sur les cercles de verre d'un harmonica. + + Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt + lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent; + c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les + assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel, + en accords, en strophes; je les répands en sons et + en rubans de flamme. + + J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des + arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé + de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs, + traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans + toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la + douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les + accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle + à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil; + c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends + son vol dans ses sifflements, je le vois dans son + vêtement de nuages. + + Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!... C'est + un chant grand, un chant créateur!... Ce chant, c'est la + force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité.... Que + pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?... Vois comme + je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots; + elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent + et étincellent.... Elles sont déjà loin, et je les sens encore; + je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la + main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous + aime, mes enfants poétiques!... mes pensées!... mes + étoiles!... mes sentiments!... mes orages!... Au milieu + de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille; + vous m'appartenez tous!... + + Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous, + sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler + les créations de vos âmes!--Que vos oreilles et vos + coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements + des hommes, que vos fronts rayonnent de tout + l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges, + tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant + de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité + et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette + nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme, + quand je ne chante que pour moi seul. + + Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison; + jamais je n'ai senti comme dans ces instants.--Ce jour + est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son + apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus + grand de tous... ou seulement un orgueilleux. Ce jour est + l'instant de la prédestination.--J'étends plus puissamment + les ailes de mon âme.--C'est le moment de Samson, + quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied + d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai + des ailes! Oui, je m'envolerai!... je m'envolerai de + la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai + que la _où se séparent le créateur et la nature_. + + Les voila... les voilà... les voila ces deux ailes... elles + suffiront... je les étendrai du couchant à l'aurore; de la + gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir... je + m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!... et + mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on, + sont dans les cieux. Me voilà... me voilà: tu vois quelle + est ma puissance;--vois où s'élèvent mes ailes: je suis + homme, et là sur la terre... est resté mon corps!... C'est + là que j'ai aimé, dans ma patrie!... là que j'ai laissé mon + coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé + sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est + reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!... Moi, j'aime + toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations + passées et à venir; je les ai pressées ici sur le + coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un + père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur, + je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces + me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance + de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la + foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes + des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les + hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme + un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles. + + Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden, + dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni + dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des + problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né + créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes, + car toi, tu ne les as pas cherchées... tu les possèdes, tu ne + crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non + plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où + tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans + mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les + traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer + à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir, + et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet + la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que + je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.--Si + je regarde une comète de toute la puissance de mon âme, + tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place.... + Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais + immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas.... + Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici + chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance + que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les + coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et + les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables, + non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les + chants, ils sont longs à se développer; non par la science, + elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop + éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est + en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement + et pour l'éternité!--Quelle que soit ma volonté, + qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur + bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et + succombent!--Que les hommes deviennent pour moi comme + les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un + édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!... + Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que + je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais + sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation + comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges + que toi, j'entonnerais le chant du bonheur! + + Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette + construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans + cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient + pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et + faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre + cent étoiles et en faire surgir cent autres... car je suis + immortel!... Oh! dans la sphère de la création, il y a + bien d'autres immortels.... Mais je n'en ai pas rencontré + de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!... + Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des + êtres vivants sur la vallée terrestre.... Je ne t'ai pas encore + rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi + sentir ta supériorité.... Moi, je veux de la puissance, + donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il + exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes.... + Je le crois.... Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je + veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les + âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.--Aveu + ironie.) Tu gardes le silence!... Toujours le silence! Je le + vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment + tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le + nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non + le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la + pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as + déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres, + dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a + seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il + reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra + tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité + et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux + pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les + coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus + courte vie et le sentiment le plat puissant. + + Un moment de silence, + + Qu'est mon sentiment? + Ah! rien qu'une étincelle. + Qu'est ma vie? + Un instant. + + Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils + aujourd'hui. + Une étincelle. + Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous + révéle? + Un instant. + D'où sort chaque homme, ce petit monde? + D'une étincelle. + Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes + pensées? + Un instant. + Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein? + Une étincelle. + Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira? + Un instant. + + VOIX DES DÉMONS. + Je sauterai sur ton âme comme + sur en coursier. Marche, marche! + + VOIX DES ANGES. + Quel délira! Défendons-le! défendons-la! + couvrons-lui les tempes + de nos ailes! + + Instant!... étincelle!... quand il se prolonge, quand elle + s'enflamme, ils créent et détruisent.... Courage!... courage!... + étendons, prolongeons cet instant!... Courage!... + courage!... étendons, enflammons cette étincelle.... + --Maintenant... bien... oui... une fois encore, je t'appelle, + je te dévoile mon âme.... Tu gardes te silence! N'ai-je pas + combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel! + Ne me méprise pas!... Seul je me suis élevé jusqu'ici. + Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre + avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les + puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je + te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te + livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat + de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices + et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans + mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi! + + + LES DÉMONS. + + Coursier, je te changerai en + oiseau; sur tes ailes d'aigle, va, + monte, vole. + + LES ANGES. + + L'astre tombe; quel délire!... Il + se perd dans les abîmes. + + Mon âme est incarnée dans ma patrie; j'ai englouti + dans mon corps toute l'âme de ma patrie!... Moi, la + patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle _Million_, car j'aime et + je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma + patrie infortunée comme un fils regarde son père livré + au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une + nation, comme la mère ressent dans son sein les souffrances + de son enfant. Je souffre! je délire!... Et toi, gai, + sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit + que tu n'erres pas!... Écoute, si c'est vrai, ce que j'ai + appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si + c'est vrai que tu aimes, si tu chérissais le monde en le + créant, si tu as pour tes créatures un amour de père, si + un coeur sensible était compris dans le nombre des animaux + que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du + déluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le + hasard et qui meurt avant l'âge, si sous ton empire la + sensibilité n'est pas une anomalie, si des millions d'infortunés, + criant: «Secours!» n'attirent pas plus tes yeux + qu'une équation difficile à résoudre; si l'amour est de + quelque utilité dans le monde, et s'il n'est pas de ta part + une erreur de calcul.... + + VOIX DES DÉMONS. + + Que l'aigle se fasse hydre! Au + combat! marche!... La fumée!... + le feu!... les rugissements!... le + tonnerre!... + + VOIX DES ANGES. + + Comète vagabonde, issue d'un + brillant soleil, où est la fin de ton + vol? Il est sans fin... sans fin.... + + Tu gardes le silence!... moi, je t'ai dévoilé les abîmes + de mon coeur. Je t'en conjure, donne-moi la puissance, + une part chétive, une part de ce que sur la terre a conquis + l'orgueil! Avec cette faible part, que je créerais de + bonheur! Tu gardes le silence!... Tu n'accordes rien au + coeur, accorde donc à la raison. Tu le vois, je suis le premier + des hommes et des anges, je te connais mieux que + les archanges, je suis digne que tu me cèdes la moitié de + ta puissance.... Réponds.... Toujours le silence!... Je ne + mens pas, tu gardes le silence et tu te crois un bras puissant!... + Ignores-tu que le sentiment dévorera ce que n'a + pu briser la pensée? Vois mon brasier, mon sentiment; + je le resserre pour qu'il brûle avec plus de violence; je le + comprime dans le cercle de fer de ma volonté, comme la + charge dans un canon destructeur. + + VOIX DES DÉMONS. + + Flamme!... incendie!... + + VOIX DES ANGES + + Pitié! Repentir!... + + Réponds... car j'insulte à ta majesté; si je ne la réduis + pas en décombres, j'ébranlerai du moins toute l'immensité + de tes domaines: je lancerai une voix jusqu'aux dernières + limites de la création; d'une voix qui retentira de + génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas + le père du monde... mais.... + + VOIX DU DIABLE.--Le czar! + + Konrad s'arrête un instant, chancelle et tombe. + + ESPRITS DU CÔTÉ GAUCHE + + LES PREMIERS.--Foule-le aux pieds, saisis-le.--Il est + évanoui, il est évanoui; avant son réveil nous l'aurons + étouffé. + + LES SECONDS--Il est encore haletant! + + ESPRITS DU CÔTÉ DROIT + + Loin d'ici... on prie pour lui. + +Telle est la forme et la pensée du drame fantastique de Minkiewicz. La +forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une +philosophie plus audacieuse et plus avancée que le catholicisme +légendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice +et la bonté qui se sont éclipsées pour lui de la terre, ne recule pas +devant le blasphème. Son énergie sauvage, tout empreinte de la poésie du +Nord, s'en prend à la sagesse suprême des maux affreux qu'endure +l'espèce humaine; cette sombre figure du poëte dans les fers est posée +là comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa généreuse +et brûlante fureur à la résignation évangélique! Certes, Konrad n'est +pas le disciple du patient philosophe essénien. Konrad est bien l'homme +de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthéistique +dont l'ordre et la beauté froide le consolent de l'absence de Dieu. Il +ne se dévore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystérieuse +révélation de Dieu et de son être que la mort seule va réaliser. Konrad +n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du désespoir: il est +l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois +plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage; +mais il n'hésite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge +plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un +être souverainement puissant; mais il veut connaître et comprendre la +nature de cet être; il veut savoir s'il doit le haïr, l'adorer on le +craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pénétrer +les éléments et les attributs de la Divinité. Il n'y parvient pas, lui +incomplet, lui orgueilleux de son génie et de son patriotisme jusqu'au +délire, lui représentant de la race humaine au point où elle est arrivée +de son temps, c'est-à-dire croyante et sceptique à la fois, vaine de sa +force, irritée de sa misère, pénétrée du sentiment de la justice et de +la fraternité, empressée de briser ses entraves, mais ignorante encore, +moralisée à peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son +salut, et demandant encore au ciel, par habitude du passé et par +impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme +attribuait à Dieu en dehors de l'humanité. Le ciel est sourd, et le +poëte tombe accablé en attendant que son esprit s'éclaire, que son +orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre à la vraie +connaissance des voies divines. + +Pour nous résumer, nous dirons que nous voyons dans _Faust_ le besoin de +poétiser la nature _déifiée_ de Spinosa; dans _Manfred_, le désir de +faire jouer à l'homme, au sein de cette nature divinisée, un rôle digne +de ses facultés et de ses aspirations; dans _Konrad_, une tentative pour +moraliser l'oeuvre de la création dans la pensée de l'homme, en +moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces poëmes n'a +réalisé suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et +douloureuses sortiront encore de la fièvre poétique avant que l'humanité +puisse produire le chantre de l'espérance et de la certitude! + +Décembre 1830. + + + + +III + +HONORÉ DE BALZAC + + +Dire d'un homme de génie qu'il était essentiellement bon, c'est le plus +grand éloge que je sache faire. Toute supériorité est aux prises avec +tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec +patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque +façon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la +force: nul n'a été plus fort que Balzac. + +Avant de rappeler tous ses titres à l'attention de la postérité, j'ai +hâte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas été assez rendu par ses +contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices, +soit littéraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du +mal de personne. Il a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans +l'âme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa +manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté +d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous +l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose +que l'enthousiasme de son oeuvre. + +La vie intime de Balzac a été fort mystérieuse, et, par-dessus le +marché, elle a été, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux +qui y ont été initiés. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences, +est d'une grande originalité et ne renferme aucune noirceur. Mais ces +révélations, qui n'auraient aucun inconvénient pour sa mémoire, +exigeraient des développements qui ne peuvent trouver place ici et qui +ne rempliraient pas le but, principalement littéraire, que je me +propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant +sa vie et ses démarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre, +c'était sa liberté, la possession de ses heures, le charme de ses +veilles laborieuses: c'était la création de la COMÉDIE HUMAINE, en un +mot. + +On a défini Balzac durant sa vie: le plus fécond des romanciers.--Depuis +sa mort, on l'a appelé le premier des romanciers. Nous ne voulons pas +faire de catégorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous +serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas là un +assez grand éloge pour une puissance comme la sienne. + +Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les +livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par +excellence de la vie humaine; c'est lui qui a écrit, non pas pour le +seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des +moeurs, les mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Il a fait, +pour cette période historique, ce qu'un autre grand travailleur moins +complet, Alexis Monteil, avait essayé de faire pour la France du passé. + +Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque +universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la +législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin +de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui, +nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que +ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque +demi-siècle écoulé nous eût été transmis tout vivant par un Balzac! Nous +faisons lire à nos enfants un fragment du passé, reconstruit à grand +renfort d'érudition, dans un ouvrage moderne: _Rome au siècle +d'Auguste_; un temps viendra où les érudits composeront des résumés +historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette +idée: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre, +ayant été puisés à la source même de l'authenticité. + +Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans +les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions +et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà, +des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette +oeuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la +pensée humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de +détails qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront +peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité +des lecteurs de l'avenir. + +Disons-le donc tous, à ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui +ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrès +qu'ils aient pu faire, à ces esprits perfectionnés qui auront encore nos +besoins, nos passions et nos rêves, comme, malgré nos progrès, nous +avons les rêves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont +précédés: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'être appelés +en témoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: «Ceci est la vérité!» +non pas la vérité philosophique absolue que Balzac n'a pas cherchée et +que nous n'avons pas trouvée; mais la réalité vraie de notre situation +intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de récits très-simples, +cette fabulation peu compliquée, cette multitude de personnages fictifs, +ces intérieurs, ces châteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la +terre et de la cité, tout ce travail de la fantaisie, c'est grâce à un +prodige de lucidité et à un effort de conscience extraordinaire, un +miroir où la fantaisie a saisi la réalité. Ne cherchez pas dans +l'histoire des faits le nom des modèles qui ont passé devant cette glace +magique, elle n'a conservé que des types anonymes; mais sachez que +chacun de ces types résumait à lui seul toute une variété de l'espèce +humaine: là est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherché +l'absolu dans un certain ordre de découvertes, avait presque trouvé, +dans son oeuvre même, la solution d'un problème inconnu avant lui, la +réalité complète dans la complète fiction. + +Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 étaient aussi mauvais, +aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi +stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi +âpres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas +tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous étonner; cependant ils ont +dévoré ces ouvrages où ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec +colère ou avec ivresse. + +On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme et que son +appréciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point +exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas +d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche +un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui +nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route, +et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois +il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit +avec une auréole; parfois il fait éclater tout aussi brusquement celle +qu'il avait laissée dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque +sujet et chaque rôle. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige +souvent par l'inattendu des catastrophes morales où il précipite ses +personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe à un moment donné; +mais c'est bien plutôt parce qu'il sent peser sur lui la réalité +poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis à cette fatalité de +son génie qui lui commande de peindre d'après nature; il craint de +s'attacher trop à ses créations et de gâter, comme on dit, ses enfants. +Sceptique envers l'humanité (et en cela il était bien lui-même la +personnification de l'époque), il frappe les anges sortis de son cerveau +du même fouet dont il a déchiré les démons, et il leur dit, moitié +riant, moitié pleurant: «Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il +faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la +séquelle!» + +Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette +exécution. Si on lui en faisait reproche et qu'il découvrit en vous +l'_hypocrisie du beau_, comme il disait un jour devant moi, il ergotait +avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau +n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche +du coeur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf +et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se +taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose. + +Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dîner où il était placé +près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de +l'autorité absolue. Son idéal était là, dans ce moment-là. Il raconta un +trait féroce dont il avait été témoin et fut pris d'un rire qui avait +quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille: «Ça vous donne envie +de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si +un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la +soirée et ne dit plus un mot sur la Russie. + +Si l'on juge Balzac en détail, pas plus lui qu'aucun des plus grands +maîtres du présent et du passé ne résiste à une sévérité absolue. Mais, +quand on examine dans son ensemble l'oeuvre énorme de Balzac, que l'on +soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près +d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette +oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau +d'un écrivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un +à un et jour par jour ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les +produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué +nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit: +«C'est trop long,» et tantôt: «C'est trop court.» Quelques-uns nous ont +semblé bizarres et nous ont fait dire en nous-même, avec chagrin: «Mais +pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?» + +Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de +l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond: _la +Comédie humaine_; quand, par des efforts de classement laborieux et +ingénieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique +et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous au +début, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun +de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait +incomplet s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait +entrepris devait être l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point +parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il +s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place. + +Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indifférent dans son oeuvre +générale, et l'on s'aperçoit bientôt que, dans cette incommensurable +haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifié à la fantaisie. Chaque +ouvrage a été pour lui une étude effrayante. Et quand on pense qu'il +n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mémoire merveilleuse; comme +M. de Lamartine, la facilité et l'abondance du style; comme Alphonse +Karr, la poésie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le +parallélisme serait long et puéril à établir, une qualité dominante +gratuitement accordée par la nature; qu'au contraire il avait eu +longtemps le travail d'exécution fort pénible, que la forme lui était +constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient été sacrifiés à des +tâtonnements extrêmes; qu'enfin il était continuellement aux prises avec +des soucis matériels, et faisait des tours de force pour arriver à +pouvoir vivre à sa guise; on se demande quel ange et quel démon ont +veillé à ses côtés pour lui révéler tout l'idéal et tout le positif, +tout le bien et tout le mal dont il nous a légué la peinture. + +Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui précède, qu'aucun de ses +ouvrages n'ait une valeur intrinsèque. Il a produit bon nombre de +chefs-d'oeuvre qui pourraient être isolés de l'ensemble: _Eugénie +Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents +pauvres_, et beaucoup d'autres dont la popularité n'a jamais pu être +discutée sérieusement. + +Nous ne saurions donner de ce grand écrivain une biographie plus exacte +que celles qui ont paru déjà. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui +a été publié de plus complet, à notre connaissance, dans un ouvrage +intitulé: «_Honoré de Balzac_; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par +Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury.» C'est un +excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui +n'auraient pas encore pris connaissance de cette appréciation complète +et détaillée. J'y trouve bien quelques duretés inutiles ou injustes pour +les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac eût +désavouées. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui +attribuant un sentiment de vengeance. «Non, s'écriait-il, si j'avais +pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon +type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas +rancunier, et, quand j'écris, j'oublie tous les individus. Je cherche +l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.» + +Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un +intérêt extrême, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je +prendrai la liberté de m'en aider pour mettre en ordre les notions +éparses que j'ai, et celles que je n'avais pas. + +Balzac naquit à Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honoré. +S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac, +mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la +particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce +qui était, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que +la postérité ne s'amusera pas, je pense, à la lui contester. Il a dit +lui-même un grand mot d'artiste et de plébéien, le jour où il a répondu +à quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac +d'Entragues: «Eh bien, tant pis pour eux!» Dans l'intimité, il avait +pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, était +passé en habitude, il s'appelait _dom Mar_. + +Il entra à sept ans au collège de Vendôme, et y écrivit un _Traité de la +volonté_, qui fut brûlé par un régent. Un de mes amis, qui était sur les +bancs avec lui (j'ignore si c'était à Vendôme, ou, plus tard, à Paris, +où il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'était un enfant +très-absorbé, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises études +classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve +d'un génie précoce ou d'une forte individualité aux yeux mêmes de la +personne qui me parlait ainsi. + +Lorsque sa famille s'établit à Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit +son droit et suivit avec assiduité les cours de la Sorbonne et du +collège de France. Il passa ensuite dans l'étude d'un avoué, puis dans +celle d'un notaire, et fit de la procédure pendant deux ans. + +En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il +arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne, +près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la +bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec +persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut +soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur, +déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs. + +De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs +quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai +pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de +ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que +personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient +appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières +dont il ne faut pas se servir. + +En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères. +Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous +a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa +les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la +Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et +c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles +l'endettèrent encore plus. + +En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimité s'établit entre +le maître et l'élève. C'était alors de Latouche qui était le maître. Il +se versa tout entier à Balzac dans ces brillantes et intarissables +conversations où il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans +jamais arriver à dire ce qu'il faut faire. L'élève était déjà fort sur +ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'école de de Latouche était +à la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que +j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se +trouva, comme moi plus tard, mortellement brouillé avec de Latouche sans +savoir pourquoi; mais ils ne se réconcilièrent jamais. Le pauvre de +Latouche avait aimé Balzac et l'aima encore en le haïssant. Il était +malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune +amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua à fulminer contre +lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui eût ouvert les bras si Balzac eût +voulu. + +En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reçut dans l'intimité +plusieurs amis. C'était, en somme, un maître plus utile que de Latouche. +Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au +délire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec +feu ses ouvrages à mesure qu'on les lui apportait en épreuves. Il nous a +lu ainsi _la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme +abandonnée, l'Élixir de longue vie, l'Auberge rouge_, etc. Il racontait +son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant +et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. «Ah! j'ai +trouvé bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une idée mirobolante! +une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil!» C'était +une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut +donner l'idée. Et cela après des nuits sans sommeil et des jours sans +repos. + +En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il +acheta la _Chronique de Paris_ et fut un des premiers appréciateurs de +M. Théophile Gautier. + +Il a ensuite voyagé beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a acheté +une petite maison de campagne à Ville-d'Avray, les Jardies, et a daté de +là beaucoup de lettres écrites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a +habité cependant beaucoup cette retraite et y a travaillé énormément. Il +a passé aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en +Angoumois, à Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a été en +Sardaigne; il a dû ou voulu aller en Sicile. Il y a été peut-être. Il a +cru ou feint de croire à des choses étranges. Il a cherché des trésors +et n'en a pas trouvé d'autres que ceux qu'il portait en lui-même: son +intelligence, son esprit d'observation, sa mobilité, sa capacité +merveilleuse, sa force, sa gaieté, sa honte, son génie, en un mot. + +Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour résultat; +mais le pauvre _dom Mar_ n'a pas joui longtemps du bonheur domestique. +Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parlé et dont il se +croyait guéri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 août 1850, à +Paris, dans sa maison de la rue Fortunée, aujourd'hui rue Balzac. C'est +une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force +de l'âge, dans toute la splendeur du talent. Initié tard aux douceurs de +la vie domestique, le rêveur solitaire avait déjà vu sans doute de +nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide +s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le +ménage, l'intérieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait +tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observé. Mais il eût +mieux peint encore, et le calme des félicités conjugales, une vie enfin +régulière et la sécurité du bien-être eussent donné à son esprit une +gaieté moins cruelle, à ses dénoûments des réalités moins désolantes. + +Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie, +il avait aspiré à épouser une femme de qualité, à n'avoir plus de +dettes, à trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une +société intellectuelle. Il méritait d'atteindre son but, car il avait +accompli des travaux gigantesques, fourni une carrière splendide, et +n'avait abusé que d'une chose: le travail. Sobre à tous autres égards, +il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre +comme la mort du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement +par le coeur ou la tête; même dans sa jeunesse, sa vie était, à +l'habitude, celle d'un anachorète, et, bien qu'il ait écrit beaucoup de +gravelures, bien qu'il ait passé pour expert en matières de galanteries, +fait la _Physiologie du mariage_ et les _Contes drôlatiques_, il était +bien moins rabelaisien que bénédictin. Il aimait la chasteté comme une +recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait +une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations +avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce +chapitre. Mais, quand il rencontrait la santé de l'esprit et du corps, +je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir +parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du +sentiment. + +Il était un peu quintessencié, mais naïvement, et ce grand anatomiste de +la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par +l'observation du fait ou la contemplation de l'idée, nullement par +l'expérience. + +Attaché, je ne sais pourquoi, à la cause du passé, dont il voulait se +croire solidaire, il était si impartial par nature, que les plus beaux +personnages de ses livres se sont trouvés être des républicains ou des +socialistes. Il a paru quelquefois avoir des goûts de parvenu: il +n'avait au fond que des goûts d'artiste. Il aimait les curiosités bien +plus que le luxe. Il rêvait l'avarice et se ruinait sans cesse. Il se +vantait de savoir dépouiller les antres, et n'a jamais dépouillé que +lui-même. Il écrivait et pensait le pour, tout en disant le contre en +toute chose. Il a, dans certains livres, mis son idéal dans le boudoir +des duchesses; ailleurs, il l'a mis dans les moeurs de l'atelier. Il a +vu le côté riant ou grand de toutes les destinées sociales, de tous les +partis, de tous les systèmes. Il a raillé les bonapartistes bêtes, il a +plaint les bonapartistes malheureux; il a respecté toutes les +convictions désintéressées. Il a flatté la jeunesse ambitieuse du siècle +par des rêves d'or; il l'a jetée dans la poussière ou dans la boue en +lui montrant à nu le but de l'ambition, des femmes dissolues, des amis +perfides, des hontes, des remords. Il a marqué au front ces grandes +dames dont il forçait les jeunes gens à s'éprendre; il a abattu ces +montagnes de millions et détruit ces temples de délices où s'égarait sa +pensée, pour montrer, derrière des chimères longtemps caressées, le +travail et la probité seuls debout au milieu des ruines. Il a dit avec +amour les séductions du vice, et avec vigueur les laideurs de sa +contagion. Il a tout dit et tout vu, tout compris et tout deviné: +comment eût-il pu être immoral? L'impartialité est éminemment sainte +pour les bons esprits, et les gens qu'elle peut corrompre n'existent +pas. Ils étaient tout corrompus d'avance, et si corrompus, qu'elle n'a +pu les guérir. + +On lui a reproché d'être sans principes, parce qu'en somme il a été, +selon moi, sans convictions absolues sur les questions de fait dans la +religion, dans l'art, dans la politique, dans l'amour même; mais nulle +part; dans ses livres, je ne vois le mal réhabilité ou le bien pour le +lecteur. Si la vertu succombe, et si le vice triomphe, la pensée du +livre n'est pas douteuse: c'est la société qui est condamnée. Quant à +ses opinions relatives aux temps qu'il a traversés, celles qu'il +affectait sont radicalement détruites et balayées, à chaque ligne, par +la puissance de son propre souffle. Il est bien heureux qu'elles n'aient +pas tenu davantage, et que, sans y songer, il ait montré partout +l'esprit montant d'en bas et dévorant le vieux monde jusqu'au faîte, par +la science, par le courage, par l'amour, par le talent, par la volonté, +par toutes les flammes qui sortaient de Balzac lui-même. + +Il serait fort puéril de le donner pour un écrivain sans défaut. Il eût +été, en ce cas, le premier que la nature eût produit, et le dernier +probablement de son espèce. Il a donc, et il le savait mieux que tous +ceux qui l'ont dit, des défauts essentiels: un style tourmenté et +pénible, des expressions d'un goût faux, un manque sensible de +proportion dans la composition de ses oeuvres. Il ne trouvait +l'éloquence et la poésie que quand il ne les cherchait plus. Il +travaillait trop et gâtait souvent en corrigeant; ce sont là de grands +défauts en effet; mais, quand on les rachète par de si hautes qualités, +il faut être, comme il le disait ingénument de lui-même, et comme il +avait le droit de le dire, diablement fort! + +«Un type peut se définir la personnification réelle d'un genre parvenu à +sa plus haute puissance.» + +Voilà une excellente définition; elle est de M. Armand Baschet, le +biographe et le critique de Balzac. + +«Saisir vivement un type, ajoute-t-il, le prendre sur nature, +l'étreindre, le reproduire avec vigueur, c'est ravir un rayon de plus à +ce merveilleux soleil de l'art.» + +Oui, certes, voilà la grande et la vraie puissance de l'artiste. +Personne ne l'a encore possédée avec l'universalité de Balzac; personne +n'a autant créé de types complets, et c'est là ce qui donne tant de +valeur et d'importance aux innombrables détails de la vie privée, qui +lasseraient chez un autre, mais qui chez lui sont empreints de la vie +même de ses personnages, et par là indispensables. + +On a fait le relevé bibliographique des cent ouvrages que Balzac a +produits dans une période de moins de vingt années. Faire le relevé +numérique et caractériser exactement les innombrables types, tous bien +vivants et bien complets, qu'il a créés dans cet espace de temps, serait +un travail dont le tableau surprendrait la pensée. A n'en supposer que +cinq par roman, nous verrions arriver un chiffre d'environ cinq cents; +or, certains romans en contiennent et en développent trente. + +Tous sont nouveaux dans chaque fragment de la comédie humaine, puisqu'en +reprenant les mêmes personnages il les modifie et les transforme avec le +milieu où il les transplante. Cette idée de créer un monde de +personnages que l'on retrouve dans tous les actes de cette comédie en +mille tableaux est toute à Balzac; elle est neuve, hardie et d'un si +haut intérêt, qu'elle vous force à tout lire et à tout retenir. + +Nohant, octobre 1853. + + + + +IV + +BÉRANGER + + +On a reconnu le droit incontestable des écrivains qui, au point de vue +de la critique et de l'histoire contemporaine, ont jugé rigoureusement +la vie et le caractère de Béranger: on voudra bien reconnaître le droit +d'une conviction différente et me permettre, non de le défendre avec ou +contre personne, mais de dire tout simplement mon opinion. + +J'en écarterai toute préoccupation politique, comme étrangère à mon +sujet. Vivant loin de toute notion d'actualité, j'avoue n'avoir pas bien +compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre; je n'ai donc pas +le droit d'établir un jugement sur l'opportunité de cette polémique, et +on me permettra de ne m'en occuper en aucune façon. + +Je dois avouer aussi que je n'ai pas encore reçu, par conséquent pas +encore lu la correspondance de Béranger. Je me sens d'autant plus libre +de parler de lui et de le retrouver dans mes souvenirs tel qu'il m'est +apparu, Qu'à telle ou telle époque de nos relations il ait été bien ou +mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment +sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin +en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant. Je l'ai beaucoup +écouté, en réfléchissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et +sur chacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je ne les ai pas +prises en note sur un calepin, comme font certains Anglais, séance +tenante, sous les yeux de la personne célèbre qu'il viennent examiner. +Si ma mémoire m'eût permis de les retenir toutes, je ne me croirais pas +le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse +circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et +veux communiquer. C'est un devoir de conscience à l'heure qu'il est. + +Il faut que l'on me pardonne ici l'emploi disgracieux du _moi_. +D'habiles circonlocutions, toujours faciles à trouver, n'aboutiraient en +somme qu'au même fait, qui est de soumettre à l'appréciation personnelle +de chacun de mes lecteurs une opinion toute personnelle. + +Il y avait dans Béranger, comme dans la plupart des grandes +individualités, deux hommes nés l'un de l'autre, mais souvent en +contradiction et en lutte l'un contre l'autre. Il y avait le poëte +convaincu, attendri, passionné, croyant fortement en lui-même et ne se +moquant que du mal. Là, cette moquerie, la terrible ironie de sa muse, +était du mépris, le cri vengeur de l'historien et du patriote. + +Et puis, il y avait de l'homme du dehors, l'homme du monde, car il +était très homme du monde en dépit de sa vie retiré. Il n'aimait pas la +foule, mais je l'ai vu dans des cercles choisis, après un peu de silence +et de tâtonnement, prendre le premier rôle et se faire écouter avec une +certaine jalousie très-légitime. + +Cet homme-là était éblouissant d'esprit, très-mordant, cruel même dans +son jeu, mais s'arrêtant et se reprenant à propos quand il sentait vous +avoir blessé dans la personne d'un absent. Il voulait faire rire et rien +de plus. Il voulait rire lui-même; il était gai, il avait une certaine +exubérance de vie qui ne lui permettait pas de réfléchir avant de parler +ou d'écrire des lettres familières. Et puis, il était né chanteur, et +quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes +du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de +changer de mode et de siffler comme le merle qui est encore un très-bon +musicien, mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson +moqueuse plus vaudeville que poëme. Béranger avait la figure +très-rustique, mais son oeil était d'un oiseau, tour à tour puissant et +léger. + +Car son caractère extérieur était d'une légèreté excessive, et sa +bonhomie, faussée par la coquetterie de l'esprit, était pourtant réelle +au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu +de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont +exploité, et qu'il était charmé quand, sans amertume et sans injure, on +l'appelait en face _faux bonhomme_. Il eût été désolé de passer pour un +niais, et il était pourtant extrêmement naïf en ceci qu'il livrait +facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui +en tenir compte comme d'une grâce de plus dans son babil éblouissant. + +Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. Il voulait leur plaire +toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer. +Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux et jeté +des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères +et tourmentées. Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à Lamennais, +c'est possible, c'est vrai. Mais Lamennais ne les a pas suivis, et +Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que +ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a +répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a +fait, les amis de Lamennais doivent bénir l'influence que Béranger a eue +sur lui. + +Béranger avait, disons-nous, une douce philosophie, c'est dire qu'il +n'avait pas de théorie philosophique à l'état de religion sociale. Il +n'avait que des instincts de droiture, de tolérance et de liberté. Son +coeur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent +en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses +démarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre, +qu'il est hors de doute pour nous que la charité et le dévouement y +étaient quand même. Quant aux moqueries dont il assaisonnait toutes +choses, éloges et bienfaits, il fallait être bien simple pour en être +dupe, et véritablement, pour qui sait ce que parler veut dire, Béranger +n'était nullement inquiétant. + +On l'a jugé très-perfide, et moi-même, frappé de quelques +inconséquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel +pendant un certain temps. Depuis, je l'ai vu mieux, j'ai saisi ce côté +facile et fuyant de son caractère qui venait bien d'un fond d'amertume, +mais qui l'emportait comme une vague. + +Que Béranger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses +relations avec ses amis, cela nous paraît prouvé par beaucoup de lettres +inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à différentes époques. +J'entends dire que dans l'intérêt de son caractère sa correspondance +privée n'eut peut-être pas dû être entièrement publiée. Nous répétons +que nous ne pouvons encore juger le fait; mais que ces lettres fussent +tenues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas +moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu Béranger la certitude +qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une +si belle habitude de railler que ses meilleurs amis eux-mêmes n'étaient +pas préservés. Les aimait-il moins pour cela? Voilà ce qu'il serait plus +difficile de prouver, et l'ensemble de sa conduite atteste une grande +fidélité dans ses relations. N'est-ce point sur cet ensemble de la vie +de l'homme qu'il faut le juger? Et devant des lettres, ne faut-il pas +dire quelquefois comme Hamlet: _words, words, words_! Le proverbe est +vrai: _Verba volant_! et beaucoup de lettres familières rentrent dans la +catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui +prouvent réellement sont ceux où l'âme de l'artiste s'est exhalée dans +l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger est vraiment un des +grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chanté la +patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps où le +prêtre, devenu un instrument politique, marchait sur la pensée, sur la +liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le +courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante +l'étincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la +souffrance et de l'indignation; il a démasqué des vices honteux, il les +a flagellés jusqu'au sang. Là est son oeuvre, là est sa vie véritable, +là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose. Béranger +aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu +feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas, voilà l'homme +extérieur qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits +d'eux-mêmes. Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie, +de la France et de l'histoire: c'était le travers de l'enfant gâté par +le succès. Mais enfin ce travers jugé si charmant, et, selon nous, si +regrettable, les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a +vieilli sous le poids d'une si écrasante et périlleuse popularité? +Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une +renommée qui a fait le tour du monde, et ne demandez pas au chantre qui +a entendu les échos de l'univers répéter ses moindres notes d'être un +esprit absolument calme et maître de lui-même à tout heure. Ce n'est pas +sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la +vanité, d'autant plus que sa nature, quoi qu'on en puisse dire, était +portée à l'exubérance intellectuelle. + +Il le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure, un +combat acharné à cette ivresse naturelle. Il sentait le ridicule de +l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres, avec âpreté, afin +de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout: et la +députation, et l'Académie, et la fortune, afin de ne pas perdre la tête +et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et +populaire. Coquetterie pure, oui, mais coquetterie de bon goût, il faut +en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté. Il y avait +là-dessous un immense orgueil et pas si bien caché qu'on a voulu le +dire. Cet orgueil de maître sautait aux yeux de quiconque sait observer +une figure et lire dans les détours d'une parole ou d'un sourire; mais +n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, en fait, de +toutes les séductions et de toutes les ambitions? Nous en avons souri +nous-même plus d'une fois, mais d'un sourire très-respectueux et même +attendri. Et pourtant Béranger ne nous aimait pas d'instinct; nous le +savions de reste. Il voyait (nous dirons encore _je_) qu'il ne +_m'amusait_ pas, et il ne voyait pas que je cherchais en lui son génie +et sa force beaucoup plus que son fameux bon sens et son esprit +frondeur. + +Du bon sens à lui! C'était bien autre chose que du bon sens qui le +guidait! C'était une réaction d'énergie extraordinaire; c'était une +haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de +lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme. Il a beaucoup voulu paraître +sage, et il a été réellement ce qu'il paraissait, c'est-à-dire l'homme +que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci +vraiment, ce très-grand poëte a su être un très-grand homme, un modèle +que l'on pourra proposer toujours à la jeunesse et sans la tromper. + +Car il y aurait quelque subtilité à dire que la modestie est de +l'orgueil raffiné. A ce compte on en pourrait trouver jusque dans +l'humilité évangélique la plus sincère. L'humanité n'est point si +parfaite qu'il faille exiger d'elle l'amour du bien sans l'amour de soi +dans le bien. Serait-ce d'ailleurs une vertu réelle que le dédain de +soi-même après une vie de travaux et de sacrifices? Nous ne le croyons +pas. Le chrétien le plus sanctifié ne se hait pas dans son union avec +Dieu, à moins d'une terreur maladive de l'enfer qui le fait douter de +Dieu même. + +Béranger fut d'autant plus fort dans cette lutte de son orgueil contre +sa vanité qu'il ne sut jamais vivre hors de lui-même et se reposer de sa +spécialité. Tourmenté par la poésie, son impérieuse et infidèle +maîtresse, il ne se consola jamais de l'impuissance dans laquelle il +était tombé. Comprenez-vous, me disait-il un jour qu'il ne riait pas +trop, le supplice d'un homme qui éprouve toujours le besoin de produire, +et qui ne produit plus rien qui le satisfasse? + +Je lui proposai l'idée du tourment de quelqu'un qui dominé par l'élan +irrésistible de la production, se sentirait attiré sans cesse vers la +contemplation, ou vers des études sérieuses, sans pouvoir s'y plonger et +s'y perdre. L'ineffable jouissance d'abandonner sa personnalité et de +s'oublier entièrement pour regarder et comprendre la vie autour de soi +dans ses lois régulières et vraiment divines, dans la nature expliquée +par science ou idéalisée dans des chefs-d'oeuvre d'art; enfin, l'état +supérieur au _moi_, où le _moi_ s'absorbe et dépose le rôle actif pour +savourer le beau et le vrai; n'était-ce pas là la véritable plénitude de +l'existence et la suave récompense du poëte qui a beaucoup produit? + +--Pour savourer tout cela, répondit-il, il faut être poëte encore, et je +ne le suis plus! + +Était-ce vrai? Je ne l'ai pas cru alors, mais je le croirais presque +aujourd'hui en me rappelant l'obstination avec laquelle il chercha +depuis l'aliment de la vitalité dans la critique un peu aigre de toute +vitalité autour de lui. Il s'immobilisa et se dessécha dans cette sorte +de négation systématique. Le rire prit le dessus, et il devint tout à +coup très-vieux. + +Quand nous disons qu'il se dessécha, nous ne voulons parler que de +l'artiste. L'homme resta très-bon, très-humain et beaucoup plus sensible +qu'il ne voulait le paraître. Il avait tellement peur de poser pour quoi +que ce soit, qu'il cachait même sa sensibilité ou s'en moquait devant +les autres comme d'une faiblesse de vieillard. + +Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette +planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparaît encore comme le +bonheur et la récompense du génie fatigué: je veux parler de la faculté +de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau +en grand artiste, il avait même compris la nature en grand maître. +Quelques traits descriptifs, larges et simples, jetés à travers son +oeuvre, révèlent, parfois en deux vers d'une étonnante ampleur dans leur +concision, que la rêverie et la contemplation ont possédé pleinement, à +de certaines heures, ce vaste et pénétrant esprit. Mais il sembla se +brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il +railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut +que la vie n'était pas là, et, sentant toujours le besoin de la vie, il +la chercha dans les courants fugitifs des événements qui se produisent +au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car +il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthèse, +ne la sentant plus applicable au temps présent, et il cherchait à la +reconstruire sur chaque détail éphémère de la vie politique, littéraire +ou sociale, ce qui était une grave erreur. Il ne sut point se placer à +la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses +appréciations des faits et des personnes. La légèreté qui était dans son +humour emporta donc souvent le grand sérieux qui était dans son esprit. +Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps où je l'ai vu; +mais cette gaieté, où le coeur ne trouvait plus son compte, m'a semblé +le faire beaucoup souffrir. Il était devenu inquiet et questionneur. On +le sentait malheureux, dévié, roidi contre le temps qui marche et +l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces +chemins avec une certaine anxiété, à travers la bonne humeur de sa +résignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut +très-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances +perdues et tous ses rêves évanouis, il se cramponnait à l'honneur, au +désintéressement, et, si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son +rôle, avec une rare énergie. + +Voilà mon impression. Je n'ai pas la prétention de la déclarer plus +concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincère, et je +l'ai reçue très-vivement à chaque entrevue. Je devais donc le dire dans +ces jours où chacun semble douter de tout, et où plusieurs, même parmi +les meilleurs esprits, doutent de Béranger comme il a douté des autres. +C'était la maladie d'un grand caractère, et la nôtre prépare peut-être +la santé d'un grand siècle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne +nous tue pas tous avant que nous n'ayons salué les horizons de l'avenir. + +Les jours présents répondent peut-être, dans l'humanité, à ces époques +géologiques où le travail de la nature consistait à dissoudre des +formations récentes pour en établir de nouvelles avec leurs cendres et +leur poussière. Si c'est une loi éternelle, comprenons-la, tout en la +subissant. La critique est l'opérateur qui, en détruisant, recompose, +car, pas plus que les grands agents de la création, l'homme ne peut rien +anéantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont +il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu +veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme +première, il n'en répandra pas moins autour de lui les principes +fécondants placés dans son sein. Brisez la statue, vous ne détruirez pas +l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit! +dites au peuple républicain: «Tu t'es grandement trompé lorsque tu as +voulu faire de celui-ci un tribun; à quoi songeais-tu quand tu lui +confias une part du gouvernement de la république? Il n'aima jamais +cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa +tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction.» Ceci +est la vérité et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au +peuple, pour le désabuser de certaines illusions dont il est avide: «Tu +crois trop à la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la +psychologie du talent. Tu n'imagines pas à quel point le génie peut +s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre à lui-même. Tu crois que la +spontanéité ne subit pas le poids des années et des fatigues, que le sol +fécond ne s'épuise pas. Il en pourrait être ainsi, mais il en est +rarement ainsi, car la durée de la foi et la conservation des forces +vives sont subordonnées à des influences extérieures que l'homme ne peut +pas toujours vaincre, ne fût-ce que dans l'ordre physique! L'âge ou la +maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le +vieillard célèbre, reposé de son oeuvre, avait marché avec toi dans +l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même après +t'avoir si bien chanté, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu +t'es trompé. Il se croisait les bras, et il riait. + +Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces +vérités tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il +passe aisément d'un excès d'amour à un excès de désaffection injuste. Et +ce n'est pas le peuple républicain seulement, c'est tout le peuple, +c'est toute la société, c'est toute l'humanité qui est ainsi mobile et +sans frein moral. Disons donc aussi les vérités qui consolent, car elles +sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand +homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux, +soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigué, mais non le +détruire, puisque rien ne se détruit qu'en apparence. Rappelons les +grands côtés des nobles existences et les bienfaits de leur action sur +les masses, et ne croyons pas aisément qu'il ne soit rien resté de bon +et de grand à celui qui a souffert quelque défaut d'équilibre, quelque +choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bonté. Cela n'est pas possible, +cela n'est pas. Béranger n'a plus senti en lui le don de servir le +peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cessé de les aimer, +et j'ai vu en lui la charité et l'honneur encore débout à côté de la foi +presque morte. + +Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est +vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et décourageant autant +que découragé, séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des +chants sacrés. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pensée jeune et +fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de +liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le +jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, +très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la conversation +pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les +précipitations; pensées d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetées +à l'imprévu de la vie comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre, +s'éparpille à tous les vents du ciel. + +Gargilesse, 8 mai 1860. + + + + +V + +H. DE LATOUCHE + + +Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a +quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à +ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus +besoin d'y songer que d'en parler. + +Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront +la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette +époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans +un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans +le _Journal de l'Indre_. Ils trouveront également dans ce travail une +excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide +mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des +détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront +comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge +funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi. + +Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci +de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je +n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le +monde, _un peu de tout, rien en somme_. Je tenais beaucoup à trouver un +travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune +chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire, +j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien +approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours +le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a +moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du +ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une +spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me +paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les +autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et +avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les +sentiments de l'âme. + +Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de +lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais +d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for +intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et +mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent, +sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans +connaître et sans chercher le moyen de les accorder. + +C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à +tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant +entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits +à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un +roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois +demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le +moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits +plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres, +chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais +pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai +résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été +de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je +ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me +nommer pour être assuré d'un bon accueil. + +Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure +pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que +j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa +manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire +autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle +eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole. + +Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire +de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à +l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et +ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les +fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai +à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité. + +Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais, +si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût +ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter +la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière, +intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être +pour moi qu'un plaisir sans profit. + +Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait _au cabinet_ mes +premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison, +le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées, +mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens. +Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de +l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse +pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et +pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la +fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le +défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une +sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait, +lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique. + +M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se +lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en +compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il +trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait +affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de +feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son +esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de +dévouement et de générosité. + +Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il +avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni +devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était +si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait +me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi, +et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend +pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le +vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il +m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement, +il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un +livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une +couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais +plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la +donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé, +sans y songer, un chef-d'oeuvre. + +Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière +d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais +quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce +temps-là le _Figaro_, un petit journal petillant d'esprit d'opposition +et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre +autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables +couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de +lui fournir ce qu'on appelle la _copie_, terme très-impropre pour dire +du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût +paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher +un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces _entre-filets_ +de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de +_Bigarrures_, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour +de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et +les épigrammes. + +Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier +entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et +heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes. + +Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de +mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si +vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien +les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir +quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais +trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni +commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je _commençais à +commencer_, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me +mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre +l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on +appelle un _article_ en quelques heures, et, quand on me demande, pour +ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas +qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes. + +Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce +besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de +Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les +vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je +lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps +allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la +facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont +courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien. + +Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez +par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du +_pastiche_, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On +ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez +vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.» + +En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman +intitulé _Indiana_, qui commençait à être l'expression d'une +individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire +de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur, +et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas +voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre +vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et, +puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans +regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un +manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je +fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le +nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les +douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi. +J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me +pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux +affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait. + +Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais +de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la +table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages +avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant: +«Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac _si ça peut_!» +Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, +il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses +qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter +les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et +puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il +fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui +m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas +malheureusement le débit. + +Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse +nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance +de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai +une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que +j'ai toujours conservé: + +«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous +ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.» + +Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule peut dicter, mais qu'il +y aurait mauvais goût de ma part à transcrire ici. Et le billet se +termine par ce mot paternel: + +«Oh! mon enfant! que je suis content de vous!» + +C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois +pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait +du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait +presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une +grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse. + +Comment donc arriva-t-il qu'un an après environ, je perdais l'amitié de +M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce +qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma reconnaissance +pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai +ignoré les motifs de cette désaffection jusqu'en 1844, et quand ils +m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux +connus. Seulement, l'état maladif de son coeur et de son organisation +m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à des motifs si nuls, que +j'aurais pu les appeler imaginaires. + +Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay. +Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu +quitter ma mansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit +appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait +su rendre plus confortable. C'était ce même appartement, quai Malaqnais, +où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la +rédaction du Figaro. La maison appartenait à M. Hennequin, le célèbre +avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la +campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami occuper +cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de +la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos +rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps +après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter +pour un gîte un peu plus spacieux. Elle était retirée, silencieuse, +donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manière très-affaiblie +les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait +envahi ma fenêtre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au +printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus +tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée +entre M. de Latouche et moi. + +Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay. +Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à +Sceaux ou à Antony. De là, prenant, à travers les prés et les champs, +un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied +l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette +Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay. +Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi +avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses +méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison, +auprès de quelques ressources de bien-être; à la qualité du terrain, où +il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, où il +pourrait échapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localités et des +sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir +en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être +dans un endroit qui s'appelait la Vallée-aux-Loups, non loin de Fontenay +aux Roses. + +Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait +une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur +des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de +clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des +maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poëte: mais +aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien +misanthrope. + +Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persévérance et qu'il +choyait avec tant d'amour, devait arriver à lui être funeste. La +retraite est certainement la plus précieuse et la plus légitime +récompense d'un vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la +famille: autrement, cette muette beauté de la nature nous tue, et le +recueillement, ce loisir ininterrompu de l'âme, devient un poison lent +qui nous mine sans relâche, en nous trompant par ses douceurs. + +M. de Latouche avait déjà, de longue date, un fonds de chagrin qui +tendait à l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait en un, un +garçon prodigieux d'intelligence et de beauté, m'a-t-on dit. Il l'avait +perdu, il ne s'en était jamais consolé, il ne s'en consola jamais. Dans +ses dernières années, il m'écrivait: + +«Ah! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie à lui +faire plaisir! Je ne demanderai plus rien.» + +En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être +l'homme du monde le moins fait pour la solitude. À en juger par les +nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail +pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le +fini à son oeuvre, avec de grands efforts ou après de nombreuses +indécisions. Sa spontanéité, je l'ai déjà dit, sa véritable +manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la +parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à l'instant par le +trait de l'observation juste ou de la comparaison poétique; dans la +réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins +d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans l'esprit, +l'amour des choses naïves avec le goût de l'arrangement de toutes +choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort +avec lui fut, je crois, de l'écouter toujours sans songer à le +combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il +pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au +marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda +quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La +demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner +le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser +sous une grêle de lardons si comiques que le pauvre homme, étourdi de +verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout +l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa +raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces +esprits illettrés et qu'en même temps elle-ne pouvait blesser aucune +oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de +saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son +facétieux journal _Figaro_. Il est vrai qu'il avait cédé son journal, et +que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la +main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les +salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire +remarquer. Toute sa vie a été un soin extrême de se soustraire aux +vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette +_humeur_ secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si +bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette +scène avec l'homme à la charrette. + +Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la +solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si +sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, où il venait +lui-même pour vous dire de ne pas venir. «Ne venez pas, disait-il, je +suis triste, maussade, malade.» Et il restait avec vous, il s'oubliait, +il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay. +Ou bien, s'il vous avait seulement écrit pour vous donner contre-ordre, +et qu'un hasard eût retardé sa lettre, il était charmé de vous voir +arriver malgré lui à l'heure dite. Il se préoccupait d'abord de n'avoir +ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire +déjeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin, +il mettait le couvert lui-même, il vous grondait quand vous dérangiez sa +symétrie, il riait; puis on se mettait à table; il causait, on se +promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu'à la nuit, et il +avait autant de peine à vous laisser partir qu'on en avait à le quitter. + +Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans +ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amitié accoutumée, et il ne +revint plus, et je ne le revis que dix ans après. Il me fit dire qu'il +me haïssait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions +furent vaines. Je lui dédiai le roman que j'étais en train d'écrire, +croyant lui donner par là une preuve de fidèle gratitude quand même. Il +prit cela pour une injure, et prétendit que je lui lançais _la flèche du +Parthe_.--Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais, +craignant d'avoir à traverser, pour arriver à son coeur, des influences +inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se +faisant petit soi-même; ne comprenant pas la légèreté de ses griefs et +en supposant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je +ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si +j'avais été droit à lui, peut-être aurais-je vaincu son injustice. +Peut-être aussi fallait-il que le temps passât sur cette crise de son +mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause. + +Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait +longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit. +Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû +beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me +retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques +hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de +coeur en lettres et billets, il se retrouva à Vaise dans notre amitié, +et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires, +petites choses encore par elles-mêmes; mais l'affection grandit le prix +de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte, le retrouvai son +coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais +été. Mais, hélas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable, +cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement! Je +l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par +accès. Désormais, c'était le contraire. La gaieté était l'exception, +l'effort; le chagrin était l'habitude, le naturel. Il était +continuellement frappé de l'idée de la mort; il disait là-dessus des +choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche +d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin +de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude, +et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien +entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas +alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines +inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la +maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment +j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant +un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom +de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre. +Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il eût fallu le +voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous +les points irritables de ses blessures cachées. + +Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie +infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens +de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai +jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice +envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer, +pour l'absoudre. + +Car cette âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était +navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et +personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche +avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté, +d'affection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes +qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son +idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le +plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal +physique vint le saisir dans sa maturité, et, ses nerfs ébranlés, son +équilibra détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et +par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et +les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par +moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli +et de repos nécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans +l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de +notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation +quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de +ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre +qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec +moins de force pour lui résister. Nous ne voulons plus, parce que, +hélas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins +facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est +qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes +effrayés de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la +maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces +animales qui nous ôte le contre-poids d'une égale clairvoyance pour le +bien. + +Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la même chose) sont donc +bien à plaindre, et surtout bien à respecter, lorsque, comme celui dont +je parle, leur désespérance a pour point de départ l'amour du bien, du +beau, du vrai. + +«Il est bon, m'écrivait M. de Latouche en août 1845, que je prenne +congé du cercle humain où nous vivons; car une foule de choses me +blessent sans remède, et, sans parler de la politique que souffrent les +héritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'égoïsme +public, je comprends peu les excès où tombe la littérature. Il faut +échouer dans la moderne arène, ou écrire pour les consommateurs +d'émotions triviales, l'amusement des épiciers, les besoins de +l'arrière-boutique. Je m'arrête, car je me sens hypocondriaque et +misanthrope, à voir que toutes les dignités de la France sont bien en +péril à l'époque où nous sommes gouvernés.» + +Et puis il revenait à un rayon de douce tendresse et de paternelle +gaieté: + +«Si vous étiez venu l'autre jour à Aulnay, j'aurais montré à +mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se +cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais +raconté que, lui demandant son avis sur la bonté des fruits de l'arbuste +qu'elle avait à peu près dépouillé, elle ne me répondit que ceci: +«Mène-moi sous un rouge.» + +Toutes les lettres et même les plus courts billets de M. de Latouche +étaient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout à fait +l'éclat de sa conversation, mais ils en donnaient une idée. Je les ai +tous gardés, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus +intéressants que cet article, où il m'est impossible de mettre de +l'ordre et du soin, au milieu de l'émotion qui ressort pour moi du +sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait +à mes ouvrages était égale celle qu'il m'accordait personnellement, et +on pourrait croire que je publie en vue de moi-même ces louanges +continuelles dont la douceur, pour être pure, doit rester secrète. Et +puis les accès de sa maladie l'emportaient en brûlantes critiques contre +le monde entier, et ceux qui ne connaîtraient pas le fond de son coeur, +comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il était méchant par boutades. +Il ne l'était pas. Le lendemain du jour où il avait fustigé un écrit ou +une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes +qualités de l'homme, des nécessités de sa situation, de tout ce qui +devait rendre indulgent; il était prêt à le croire, à le défendre; il +l'aimait, il arrivait à la parfaite mansuétude. S'il se blessait vite, +s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inappréciable qualité +qu'il ne résistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui. +Si j'en avais eu, je lui en aurais demandé pardon, et nous n'eussions +pas été brouillés seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais +pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion où il oubliait tout et où +il pardonnait sans arrière-pensée. + +Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'être +conservés. Voici une boutade contre la critique qui ne fâchera personne, +puisqu'elle ne s'adresse qu'à moi: + +«J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre préface de _Werther_, mais à +condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux +de _Werther_, et que _vos considérations_ ne seront mêlées en rien au +naïf souvenir de la saison au j'ai découvert ce petit livre, cette +innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri. +_Werther_, voyez-vous, est une médaille frappée dans l'imagination de +dix-huit ans: on ne la vaut voir changée, ni pour être éclaircie, ni +pour être dorée. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes, +critiques, esprits d'analyse, _aigles de revues_, vous êtes admirables à +votre point d'observation. Mais, mêlés aux rêveries de Werther sur la +_charrue_, aux émotions de la fenêtre où l'orage se déploie, vous êtes +des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez +les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Staël, de +Voltaire, de _Faust_, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne +s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez, +profanes, allez plus loin disserter sur l'esthétique! Vous dispersez les +oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la +douane littéraire aux dentelles de la fantaisie. + +»Je ne veux point, en vérité (moi qui recevrais de vous une couronne), +accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dorées, avec +ses annotations précieuses.... Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a +venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le _Werther_ que je garde est un +petit bouquin in-douze, format commode à mettre dans la poche, écorné +aux angles, mystérieux livre jusque dans la prose boursouflée d'un +traducteur anonyme. Là, dans ses vagues interprétations, je puis rêver +comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une +édition de 1560, où ma mère m'a appris à connaître mes lettres. Que +voulez-vous! mes premières amours étaient du village. Je ne méprise +point les beautés parées de la ville; mais _reprenez votre Paris_! Votre +Paris est fort embelli, j'en conviens; mais _j'aime mieux ma mie, ô +gué_!» + +En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et eût fait plus de +plaisir à Goethe que toutes les préfaces, passées, présentes ou futures. + +Souvent, il revenait sur nos années de séparation. + +«Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons été séparés +pendant des années, des siècles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez +aux majestés l'odieuse devise: _Diviser pour régner._ Mais je me soucie +aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime, à réparer +le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.» + + * * * * * + +«Vous demandez quelques rimes du paysan de la Vallée-aux-Loups pour +mettre dans ce journal, à côté de la prose du paysan de la Vallée-Noire. +Demande-t-on au _peilleroux_[5] si l'on peut disposer de sa blouse, +quand il voudrait vous vêtir de son coeur et de son âme? Vous parlez de +couronne; vous êtes donc jaloux de celle de Jésus-Christ! Je ne puis +vous offrir que des ronces et des épines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout +ce que je rêve est à vous. + +[Note 5: Couvert de _teilles_, de _guenilles_; vieux français encore +usité en Berri.] + + * * * * * + + +«Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il +faudrait avoir l'espérance de vous rendre le plus minime des bons +offices pour déroger à l'habitude de ne plus se faire la barbe et de +garder ses pantoufles. Voilà vingt jours que je n'ai descendu l'escalier +de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous êtes +ma première pensée de la matinée, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui +décide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de +triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments où je me laisse +persuader par vous d'être indulgent septante-sept fois par jour! Mais +pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes idées mélancoliques? +Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu'à la +fin....» + +«...Pensez-vous à Nohant? J'espérais y voir les seigles en fleur. Mais +je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetière d'Aulnay....» + +«On n'est bien que dans les bois, en présence des arbres noirs, au pied +des sapins dont les rameaux courbés par le vent imitent le bruissement +des vagues. Je ne dirai pas que c'est là qu'il faut vivre (il ne faut +vivre nulle part); mais c'est là qu'il faut mourir....» + +«Je me suis réfugié à Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la +solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence +et ses causes pour que vous ne rêviez ni redoublement de mal physique, +ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!... Je cherche dans +l'étude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits.... +Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rêvé cette nuit que j'étais +en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir +les grues voyageuses. J'écoutais ces âmes en peine! Les grues ont fait +naufrage!...» + +«Merci de votre gracieuse invitation à venir jouer avec les enfants. +Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est +désenchanté et incurable. Je ne veux me réconcilier avec personne +qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intérêts personnels qui me blessent, +mais le tort que mes idoles se font à elles-mêmes. Je leur en veux de se +déprécier; c'est là que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas +plus loin.--Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le +talent et le caractère; mais pourrez-vous m'empêcher de regretter que la +vanité gâte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils étaient médiocres! +J'ai bien le droit d'être maussade dans ma conscience, et plus +misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie.... Vous-même, +si je reviens à vous adorer, soyez bien sûr que c'est malgré moi, et +parce que vos qualités surpassent vos défauts. Adieu; je vous aime, et +les bouleaux sont verts: voilà les nouvelles du village.» + +On a pu voir par ces courts échantillons combien il y avait d'élévation, +de charme et de tendresse dans les épanchements de M. de Latouche. Il +avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur +tenait de près par l'intimité ou par le sang, plus il avait avec eux une +susceptibilité incurable. Il nous avait tous boudés pendant des séries +d'années plus ou moins longues, et cependant nous étions tous revenus à +lui, plus attachés, peut-être, après ses torts involontaires. Voici ce +que m'écrivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent, +son ami dévoué, qui est aussi mon ami d'enfance: + +«Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on réellement +fait cette existence empoisonnée, ou bien cherche-t-il lui-même par +quelles tortures il éprouvera son esprit? C'est un problème, mais c'est +aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance +révèle une exquise délicatesse et une âme tendre à l'excès.» + +Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures appréciations +sont celles qui partent du coeur dans l'intimité. Il n'y a pas de plus +tendre éloge à faire d'un homme que de reconnaître qu'il est digne qu'on +lui pardonne tout. + +M. de Latouche était amoureux de la forme en littérature. Pour lui, la +forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre +raison plus que sur le reste. + +«Vous êtes trop indulgent, mon cher camarade, m'écrivait-il une fois. +Vous admirez si naïvement un _tas_ de choses que, si je ne vous +connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un +bon coeur plus qu'un beau poème, et un noble caractère est plus pour moi +qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de +prose, on n'est pas forcé d'en faire. Aimez ces gens-là, ne les +encouragez pas à se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon +pauvre enfant! votre grondeur, votre éplucheur, votre censeur s'apprête +au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir? +Peut-être que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de +choses qui m'oppriment et qui semblent vous être légères! Vous, aussi, +vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le +monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages, +et vous dites toujours: _C'est vrai_, quand on vous le démontre; puis +vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce +gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison? +Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres, +quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on +pardonne facilement aux envieux et aux méchants? est-on bien capable de +sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fût si bon marché de +soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts? L'art doit +être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour +l'artiste, c'est la seule affaire de la vie.... Ah! vous allez médire +que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres.... +Oui, c'est vrai. Hélas! si j'en avais!...» + +Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La +tendresse sons le blâme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et +qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du +principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur brisé! il s'en +allait réellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous +flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela +dépendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de +ressources dans l'esprit, de tels accès d'activité des organes, qui +reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait +d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes +le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. «Ne +restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous +entendre, ni vous parler.» Cependant, au bout des cinq minutes, cette +nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il +souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé +d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute +en minute, il se ranimait, il s'épanouissait. Il prétendait ne pas +reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce +vrai; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas +éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit: «Ah! +voilà les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des +_mignons_. Je ne les verrai pas mûrir.» Nous regardâmes les noisetiers, +les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les +distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus +développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il +eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé. + +Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite +supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner +et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut +savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un +caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un +désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline +Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant +jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche, +elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les +entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale. +Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies, +la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur: + +[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et +qui a paru dans le _Dictionnaire de la Conversation_, 121e livraison.] + + Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années, + Assombrit de mes jours les mornes destinées, + M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil, + Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil! + J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude, + Sa visible indulgence et sa sollicitude, + Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord, + Les sentiers escarpés qui mènent à la mort! + D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie, + Il a rouvert l'asile où me riait la vie: + Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit, + Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit. + Humble séjour, payé du denier de l'artiste! + Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste. + Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis, + Les passages frayés; là, mes pas sont admis, + Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère + Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère. + +A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards +d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en +renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes +côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La +fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit +la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle +tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de +Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu. + +A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues, +penchée au chevet du moribond, répondait ainsi: + + Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs, + Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs! + Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile, + Les suaves lueurs de la plus pure étoile! + + Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux + Versant à tes yeux clos la molle rêverie! + Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie, + Des concerts à te dire au travers des roseaux! + + Elle n'est du palmier que la liane aimée, + Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui; + La source qui scintille, un moment transformée, + Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui. + +Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès +de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne +sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou +de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis +l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe, +et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le +poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de +persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois, +pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et +moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit +bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide +Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le +souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de +Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte +passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne +pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui +l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une +indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de +cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la +Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la +tombe du poëte: + + MATINÉE DE MAI 1851 + + Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte, + Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prés? + Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il déserte, + Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprés? + + Et vous jasmins d'Espagne, aux étoiles sans nombre, + Écartez vos festons qui nous charmaient jadis! + + Qui vous demande, à vous, des parfums et de l'ombre, + Jeunes acacias si promptement grandis? + + Pourquoi viens-tu suspendre, ô frêle clématite, + Ta blanche draperie à sa croisée en deuil? + Ne sais-tu pas qu'ici le désespoir habite, + Que le poëte aimé dort sous un froid linceul? + + L'ébénier rajeuni balance, gracieuses, + A la brise de mai, ses riches grappes d'or, + L'oiseau remplit de chants les nuits mélodieuses, + Comme si deux amis les admiraient encor. + + Pour qui vous parez-vous ainsi, chère retraite? + Revêtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours: + Vous ne le verrez plus, le docte anachorète, + Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours. + + Nous ne l'entendrons plus, cette voix adorée, + Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis, + Qui naguère, plus grave et du ciel inspirée, + Forma de saints accords, des anges accueillis. + + Aux goûts simples et purs, à ces vallons fidèle, + Par un rayon d'avril il était réjoui; + Ses regards épiaient la première hirondelle + Et le premier bouton à l'aube épanoui. + + Et moi, quand s'apaisait cette fièvre brûlante, + Qui sur ta couche, hélas! souvent te retenait, + Que j'aimais à guider ta marche faible et lente, + A sentir à mon bras ton bras qui s'enchaînait! + + Quoi! pour jamais absent, tendre ami que je pleure, + En vain je crois te voir aux lieux où tu n'es pas, + Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure, + C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas! + + Et le printemps revient avec son gai cortège, + On voit les fruits germer, le feuillage frémir, + La vigne couronner le pin qui la protège: + Dans cet ingrat séjour, je suis seule à gémir! + + Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie! + Pour mes yeux qu'ont brûlés tant de veille et de pleurs. + Pour ce coeur dévasté, plein de ton agonie, + Que font saigner encor tes dernières douleurs! + + Oh! viennent les frimas, l'inclémente froidure, + Et, dans les bois flétris, les longs soupirs du nord! + Et la neige étendant sur la molle verdure + Son suaire glacé, d'une pâleur de mort! + + L'âme stérilisée où toute joie expire + Du retour des saisons ne comprend plus la loi. + Mes pleurs sont plus amers à voir le ciel sourire, + Et la vallée en fleurs s'épanouir sans toi! + + PAULINE. + +M. de Latouche me disait souvent que je ne me connaissais pas en vers. +C'est possible; mais je crois que, pour ceux-ci, nous n'eussions pas été +en désaccord. Il me semble que la manière de mademoiselle Flaugergues, +comme celle de notre ami, appartient à l'école d'André Chénier; qu'il y +a plus de clarté et de correction chez elle que chez M. de Latouche, et +qu'il y a toute la grâce, toute la richesse descriptive de Chénier, avec +ce précieux don de la tendresse d'une femme, de la douleur bien réelle +d'une fille pieuse. Voyez comme elle pleure, comme elle regrette celui +auprès duquel tant de coeurs blessés disaient qu'on ne pouvait plus +vivre; et voyez comme il y a encore de belles et bonnes âmes qu'on ne +connaît pas, et dont on ne s'occupe pas! + +Nohant, 15 juin 1831. + + + + +V + +FENIMORE COOPER + + +On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont +Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile +et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment. + +Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de +Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière, +quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la +manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en +s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne +n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au +contraire, plus à l'aise. + +Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme +excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures +qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un +seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie +parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et +bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû +concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme +on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et +des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un +langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir +l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et +sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de +moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus +grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et +qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le +flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance +dans le sol de la pensée vaste et solide. + +Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de +rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était +également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il +n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et +ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott. +Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son +individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance. + +Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en +lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la +méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes, +en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes +contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires +sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la +flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers +sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la +prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race, +ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est +cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui +caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives. + +Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille +peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté +individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces +tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la +triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les +plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique. + +C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les +paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien +ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal +de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de +lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle +au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de +seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent +ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par +la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière +fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la _gipsy_ +devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un +monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la +loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste. +Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée +avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé +Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble +qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence, +qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du +drame. + +Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus +grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le +procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien +tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans, +s'appelle d'abord _l'Espion_, et puis le _Bravo_, et enfin _le Chasseur +des Prairies_, est la révélation complète de la véritable pensée, du +constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité +de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott +lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et +magistral Scott conserve le premier rang. + +Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce +Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'_Éclaireur_, +de _Guide_, de _Chercheur de sentiers_, de _Tueur de daims_, +d'_Oeil-de-Faucon_, de _Longue-Carabine_, de _Bas-de-Cuir_, est une +création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a +rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le +quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes +du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé, +mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers +les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien +décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont +l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour +nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que +reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent +que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance: +le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, _bonhomme_. Ses +naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui +appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins +d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment +qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr +que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu. + +Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de +Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités +d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui +fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le +_Robinson américain_, dans _les Lions de mer_, etc., le mouvement des +voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des +relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés +des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite, +qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur +pour imposer son émotion au lecteur. + +Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits, +l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne +cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne +connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers +polaires, au chapitre où les deux goëlettes, _les Lions de mer_, +quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces +flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du +doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On +croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte +et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à +point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui, +par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient +aussi pénible qu'un événement _arrivé_. + +Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une +grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous +impressionne ainsi. Dans _Satanstoe_ (un des meilleurs romans de Cooper, +que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres +publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager +sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de +dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à +la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces +descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes +qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu +compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble. +On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme +d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y +ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti +franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop +peu estimée chez nous. + +Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le _beau_, qui est +la _splendeur du vrai_ et dont, comme les peuples artistes de l'autre +rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce +que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se +moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du +vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine, +il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres +nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long +cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude +effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de +pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs +adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis +encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit +au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre +pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les +volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature +elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires. + +C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette +personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de +Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux, +ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme, +de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de +nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les +missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de +la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et +à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union, +par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste +conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit +et la fidélité du sentiment patriotique. + +Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas +toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour +pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration +isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle +qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du +désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis, +l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de +l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains +avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le +côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des +instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme +primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand +spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et +de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc, +pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur +la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à +la cognée et à la charrue. + +Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe +éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les +iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait +hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et +l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa +douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant +traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans +sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide _Nathaniel_. +C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son +amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations +vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la +liberté absolue. + +Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis +parmi des sauvages. Le _Mohican_ est aussi un grand type, et, en faisant +de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au +christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation, +plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné, +d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer, +il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie +sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans +sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du +romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la +conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une +grande race et ravager une grande nature.» + +Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas +laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque +instant, le vieux philosophe s'écrie: + +«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos +monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est +beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau +temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux +élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je +ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont +égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que +vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve +moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous +environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous, +qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes +représailles.» + +Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela à son héros, il le +fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le +chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutées +qui menacent les établissements des blancs dans le désert. C'est +toujours pour défendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se +fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauvé tous ceux +auxquels il se sentait nécessaire, il s'en va, par goût, vieillir et +mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le récit de cette mort +du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre siècle +littéraire ait produites. + +Cooper a donc entrevu et senti, au delà de cette vie de réalité et +d'utilité matérielle qui fait la force de l'Amérique du Nord, quelque +chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la +croyance officielle: la civilisation pénétrant dans la barbarie par +d'autres moyens que les balles et l'_eau-de-feu_; la conquête par +l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation +d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a +frappé son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgré le calme +de son organisation et de son talent, il a exhalé comme un chant de mort +sur les restes épars et mutilés des grandes familles et des grandes +forêts du sol envahi. C'est à cet élan d'admiration et de regret qu'il a +dû l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par là qu'il a osé +et vibré, à un moment donné, plus que Walter Scott, dont le calme +impartial s'est moins vaillamment démenti. Scott est pourtant un noble +barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'Écosse; mais +l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le +méconnaître) a moins de portée. Il pleure une nationalité, une +puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper, +c'est une noble race exterminée; c'est une nature sublime dévastée; +c'est la nature, c'est l'homme. + +Nous manquons de détails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu +d'événements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle +émigra en Amérique en 1769. + +James Fenimore Cooper est né en 1789 à Burlington, sur la Delawarre, +État de New-York. À treize ans, il fut placé au collège d'Yale, à +New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, après +quelques voyages, sa santé l'obligea de renoncer à cette carrière. En +1810, il se retira à Cooper's-Town, ville fondée par son père, et il ne +s'occupa plus que de littérature. Il fit, dans le but de rassembler des +matériaux à son usage, plusieurs voyages, et remplit à Lyon, de 1826 à +1829, les fonctions de consul des États-Unis. Il avait trente-deux ans +lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort à Cooper's-Town, en +1851. + +On s'accorde à dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme +son caractère lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et +l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces +impressions, résumées en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris, +sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les +admirateurs de Cooper de très-précieux documents. On le comprend, on le +voit, on l'estime et on l'aime à travers ces réflexions sobres et +concises, où un inébranlable fonds de bon sens juge les hommes et les +choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement +entraîner aux séductions du vieux monde. Cette antithèse paraît animer +la vie et l'intelligence du romancier américain sans lui créer trop ces +tourments intérieurs. Il est charmé par les douceurs paresseuses, par le +luxe libéral et les tolérances philosophiques de la vie florentine, sans +cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicité et +d'austérité démocratiques dont il porte en lui l'ineffaçable cachet. +L'indépendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en +quelques endroits: + +«J'ai quelquefois formé le désir, dit-il en contemplant la cathédrale de +Liége, d'avoir été élevé dans la religion catholique, afin d'unir la +poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle +nécessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment +assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite, +et se passer du secours de l'imagination?... Pourquoi avoir rejeté le +pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes +et les pieux concerts?... + +«Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité +l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments +religieux aux États-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous +un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté +principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de +bancs; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la +suprématie de la Divinité.... + +«Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de +l'église forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison +de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa +protection. Les dômes, les flèches, les dentelles des cathédrales +gothiques s'élancent au-dessus des murailles de la ville. Partout où il +y a une réunion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de +l'église.... + +«Les plus hautes maisons d'une ville américaine sont invariablement ses +tavernes. Nous ne bâtissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons +alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de +noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de +_Pari-Banou_ ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais +mieux de grandes églises et de petites tavernes.» + +Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste, +triomphant de toute étroitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages +en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de compréhension du beau sous +ses divers aspects, et un touchant élan de sympathie pour les différents +caractères des peuples. Il est né généreux et bienveillant, on le voit à +chaque page, sans qu'il paraisse songer à en faire montre. Il peint +toutes choses à sa manière, et cette manière américaine est +très-remarquable et très-intéressante, surtout appliquée à +l'appréciation des pays les plus opposés aux types que le voyageur avait +pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est à Rome +surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du _Robinson_ _américain_. +Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre +de clous et de chevrons nécessaires à la moindre construction, tout +aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles détails d'un +navire, va-t-il regarder, comprendre et définir cette profusion +d'oeuvres d'art où la pensée de l'utilité matérielle ne s'est présentée +que comme accessoire? + +«On m'avait prédit que je serais désappointé à l'aspect de Saint-Pierre, +que je m'abuserais sur ses véritables dimensions. Je les vis telles +qu'elles étaient, sans doute parce que j'avais travaillé depuis +longtemps à me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent +trompé sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand +il s'agit d'un édifice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse, +je ne connaissais rien de semblable, rien qui pût me servir de point de +comparaison. Toutefois, si je ne possédais pas de règles certaines pour +juger la nature, je m'étais exercé à calculer exactement la grandeur des +édifices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'église de +Saint-Pierre était le plus colossal de tous. + +«Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes +créations de Michel-Ange; mais je hâtai le pas. Gravissant les degrés du +temple, j'étreignis dans mes bras une des colonnes engagées de la +façade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son +diamètre. Cette épreuve matérielle confirma mes premières impressions. +Poussant ensuite une porte latérale, je me trouvai dans le temple le +plus grandiose ou des cérémonies religieuses aient jamais été +célébrées. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrêtai; +ayant l'habitude de soumettre les monuments à un examen analytique, +j'avais compté mes pas à mesure que j'avançais, et il m'était facile +d'évaluer en pieds la route que j'avais faite.» + +En voyant le poëte de la _Prairie_ prendre de si naïves précautions pour +ne pas se tromper sur la véritable dimension d'une église (procédé que, +du reste, beaucoup d'Anglais et d'Américains emploient encore en +visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de +l'Italie), n'est-on pas tenté de se moquer un peu de cette prudence +caractéristique qui commence par se défendre de toute admiration, et qui +ne veut apprécier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'après +avoir bien calculé en mesure leur grandeur matérielle? Il faut pourtant +s'abstenir de ce dédain pour la lenteur des impressions de certaines +races, quand on voit le grand Cooper, ce bon maître et cet excellent +peintre, en subir l'habitude, et même la proclamer ingénument comme une +règle de conscience. Après tout, ce n'est qu'un procédé inverse de celui +des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au même résultat, l'émotion. +Un Français artiste, ou un Italien artiste commence par chercher +l'impression générale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la +proportion. Il voit tout d'un coup par où elle brille, et les sublimes +harmonies qu'elle lui révèle ne lui font pas désirer de se rendre compte +trop vite du plan géométrique. Quand il en vient là, sa jouissance est à +peu près épuisée, et même, si cette jouissance a été vive, il aime mieux +l'emporter vierge de tout calcul matériel. + +L'Américain Cooper commence par où nous finissons, et quand il s'est +bien assuré qu'il a devant les yeux la plus vaste église qui existe, il +s'aperçoit qu'elle est belle, il s'échauffe et s'enthousiasme. + +Mais c'est encore à sa manière. Il ne cherche pas à peindre son émotion +par des phrases. Quand il a bien constaté que des chérubins de marbre, +qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre +fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du maître-autel +est _plus élevé que la tour de la Trinité de New-York_, et que le trône +de marbre, «sorte de siége poétique à l'usage des papes, a de même +l'élévation d'un clocher,» il s'abandonne, se dégèle et se détend; et le +voilà qui, avec sa bonhomie accoutumée, décrit en peu de mots +très-simples, mais parfaitement sentis, son émotion et celle de son +enfant, qui, par parenthèse, met là, dans la couleur sobre et douce du +maître, un point lumineux très-charmant. + +«En contemplant cet édifice immense, _si admirablement combiné dans +toutes ses parties_ (le voilà frappé par la véritable grandeur de +l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit Édouard +lui-même fut ému, quoiqu'il eût passé la moitié de sa vie à voir des +monuments. Il se serra contre moi en murmurant: _Qu'est-ce que c'est? +qu'est-ce que c'est? Est-ce une église_? + +«La nuit s'avançait et l'obscurité ajoutait à l'effet de la basilique. +L'atmosphère avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacré a son +atmosphère différente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction +que si jamais la main de l'homme a élevé un temple digne de la majesté +divine, c'est incontestablement celui-ci.» + +Suivons encore un peu Cooper dans son voyage à travers Rome, puisque +c'est la meilleure révélation que nous avons de son caractère et de sa +nature d'esprit. Il se moque gaiement des émotions de commande et de +pompeuses descriptions. + +«Des descriptions peuvent-elles donner une idée du Colisée? Ce n'est pas +la grâce, ce n'est pas la beauté qu'il faut chercher dans ces travaux +des Romains: c'est l'immensité, la grandeur gigantesque, panthéiste, que +ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.» + +Et puis, il ajoute, pour résumer ses rêveries: + +«Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de +charmes à l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les +bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai passé +d'un extrême à l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un +peuple mort. J'ai vu des forêts encore vierges, des cités naissantes, +des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant à +se constituer, ayant leur carrière de gloire ou de honte à parcourir, +tournant le dos au passé, et les yeux fixés sur l'avenir. Et me voilà +entouré de colonnes renversées, de temples démolis, de palais de niveau +avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son +temps et qui est enseveli. Là, je sentais en mon coeur l'espérance vive +et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.» + +On le voit, c'est toujours l'Américain qui compare, ce qui ne l'empêche +pas de sentir. En parlant du Panthéon de Rome: «Une vaste rotonde +voûtée, solidement construite, sans soubassement, éclairée par une +ouverture élégante qui permet de voir le ciel à découvert, offre un +ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les +impressions de l'extérieur. La conception de cet édifice est une des +plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre +laisse entrer assez le jour, et l'oeil, après avoir parcouru la noble +voûte, sonde le vide azuré de l'espace infini. La disposition matérielle +du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus +loin, entraîne l'imagination vers la puissance et la majesté suprêmes. +L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'éternité.» + +Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des +choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprécié ou critiqué presque +toujours avec un très-remarquable discernement. Quand on songe que +c'était en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reçu, dans +son pays, une éducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la +considération, aucun sujet de dépit byronien contre sa patrie, et ce +calme de tempérament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de +Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnaît qu'il est doué d'une +organisation très-complète et très-saine; et cette sorte d'universalité +d'esprit, cette grande logique éclairée d'une sereine lumière, ce +contraste même de la prudence et de l'entraînement qui trouvent le moyen +d'aller ensemble, expliquent la fécondité de son talent, la pureté de +ses conceptions et la puissance de cette belle création de Nathaniel qui +résume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la +primitive liberté. + +Cooper fut assez intimement lié, à Paris, avec la Fayette. Il traversa +sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du choléra; +il assista aux événements du cloître Saint-Merry; il lut reçu en visite +particulière par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la +franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, datées de +Paris, 1832, le détail piquant de cette entrevue et les conversations +intéressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'époque. +Tout cela est fort bien résumé, et les quelques traits descriptifs qui +encadrent ces entrevues sont de ceux qui font très-bien _voir_ en peu de +mots. Dans ses romans, Cooper est sujet à des longueurs; dans ses +souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie +les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il +raconte la cérémonie du lavement des pieds, à Rome, il rencontre une +figure intéressante et l'esquisse largement. «Chose étrange, que ces +nobles oppresseurs pensant réparer toute une année d'inflexible orgueil +par une seule soirée d'humilité!... J'entrai dans la salle du bain. Je +vis six pèlerins sales et en haillons qui ôtaient leurs souliers et +leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent à +l'oeuvre. Mon oeil s'arrêta sur un des mendiants les plus laids et les +plus déguenillés, et de là s'abaissa sur le grand seigneur agenouillé +devant lui. Ce dernier avait un costume ecclésiastique; sa figure était +belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient à tous ses traits une +expression sinistre. + +«Monsieur, demandai-je à mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du +gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant? + +--Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face? + +--Précisément. + +--C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.» + +Cooper a eu et a encore une véritable foule d'imitateurs. Le succès +européen de ses romans sur l'Amérique a fait éclore par centaines, sous +la même forme, les récits de voyages, les événements maritimes, les +combats avec les Indiens, les établissements de colons dans le désert, +et l'on ne s'est même pas gêné pour tâcher de reproduire la solennelle +figure de Nathaniel. Grâce à toutes ces imitations, nous nous promenons +en esprit, à cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et +nous connaissons les moeurs des animaux les plus féroces ou des hommes +les plus étranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que +nous puissions trouver dans ces récits, les copistes de Cooper auraient +tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons +pas que, faute d'une grande et forte personnalité, on s'adonne à +l'imitation d'un bon maître. Si l'on a pour soi de l'observation, de la +mémoire, et un fonds de souvenirs de voyages intéressants et de +spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosité, et si on ne +fait de l'art, on répand au moins des notions instructives sous une +forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces +ouvrages, pour sentir la supériorité incomparable du modèle. On est +pourtant aujourd'hui plus _habile_ que Cooper dans son propre genre; on +a pénétré plus avant dans les déserts; on a vu plus de choses et on sait +mieux le métier de conteur, devenu, en Amérique, une sorte de +concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-même, et on +n'est pas Cooper. On a plus de verve et on précipite les incidents +dramatiques; mais, par cela même, on n'attache pas, on ne persuade pas +autant; et ce grand fonds de vérité saine, cette pureté d'âme et de +forme, cette individualité tranquille d'un génie fécond et bien portant, +on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer. + + +Août 1836. + + + + +VII + +GEORGE DE GUÉRIN + + +«George-Maurice Guérin du Cayla naquit au château du Cayla, département +du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était une des plus anciennes du +Languedoc. Il commença ses études à Toulouse, et les acheva au collège +Stanislas, à Paris, sortit du collège de 1829 à 1830, passa près d'une +année en Bretagne[7], revint à Paris, y développa ses facultés, mais par +un travail sans suite, abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son +mariage, qui eut lieu en 1838, fut très-simple, nullement littéraire +dans le sens extérieur que l'on donne à ce mot. Il n'aborda jamais aucun +journal, ne publia rien, et partagea son temps entre ses lectures, ses +secrètes études poétiques, et te monde qu'il aimait beaucoup. Il mourut +l'année dernière, au château du Cayla, chez son père, ne laissant que +des fragments, et en très-petit nombre.» + +[Note 7: Chez M. de Lamennais, qui s'occupait alors de l'éducation de +plusieurs jeunes gens. George Guérin fut confié à ses soins, et +perfectionna chez lui ses études. M. de Lamennais a conservé de cet +élève un souvenir affectueux et bienveillant. «C'était, nous a-t-il dit, +un jeune homme timide, d'une piété douce et timorée, d'une organisation +si frêle qu'on l'eût crue près de se briser à chaque instant, et ne +montrant point encore les facultés d'une intelligence remarquable.»] + +Telle est la courte notice biographique qui nous a été transmise sur un +talent ignoré du lui-même, et révélé seulement à quelques amis, +aujourd'hui désireux de rendre hommage à sa mémoire par la publication +d'un ou deux fragments de poésie, seul héritage qu'il ait laissé, comme +malgré lui, à la postérité. Après avoir lu ces Fragments, nous nous +sommes engagé à cette publication avec ce sentiment de profonde +sympathie que chacun éprouve pour le génie moissonné dans sa fleur, et +croyant fermement accomplir un devoir envers le poëte comme envers le +public. Après la mort à la fois pénible et dramatique d'Hégésippe +Moroau, cette notice et ces citations méritent quelque attention. S'il y +a une certaine similitude dans ces mélancoliques destinées, dans ces +gloires méritées, mais non couronnées, dans ces morts prématurées et +obscures, il y a contraste dans la nature du talent, dans le caractère +de l'individu, dans les causes du dégoût de la vie (car il y a spleen +chez l'un et chez l'autre), il y a surtout matière à des réflexions +différentes. Les nôtres seront courtes et respectueuses, car la douleur +de George Guérin fut silencieuse et noblement portée jusqu'à la tombe. + +Devant tant d'exemples de poésies et de morts _spleeniques_ que notre +siècle voit éclore et inhumer, le moraliste a un triste devoir à +remplir. Le désir inquiet des jouissances matérielles de la vie et le +besoin des vulgaires satisfactions de là vanité, devenus des causes +d'amertume, de colère et de suicide, ne sauraient être réprimés par de +trop sévères arrêts, et la pitié sympathique qu'inspirent de telles +catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austère et +courageuse. L'auteur du poétique drame de _Chatterton_ l'a bien senti; +car il a placé auprès du martyr de l'ambition littéraire un quaker +rigide dans ses moeurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de +relever tantôt par la sagesse, tantôt par l'amour, ce coeur amer et +brisé. Mais en face d'une douleur muette, comprimée, sans orgueil et +sans fiel, au spectacle d'une vie qui se consume faute d'aliments +nobles, et qui s'éteint sans lâche blasphème, il y a des enseignements +profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-même dans l'état social +ou nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens humain peut alors +remonter aux causes et prononcer, entre le poëte qui s'en va et la +société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible. + +George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres +confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher, +montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence en tout ce qui +touche à la gloire éphémère des lettres. «Il portait dans le monde +(c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières +pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait +pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je +n'ai vu qu'en lui, et dont l'effet était irrésistible, il aimait +extrêmement la conversation; et quand il rencontrait par hasard des +gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils +disaient comme il jouissait de la musique, des parfums et de la +lumière.» Il était malade, et sa paresse à produire, sa paresse à vivre, +s'il est permis de dire ainsi, sans hâter sa mort, empêchèrent peut-être +l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'arrêt. Ce n'est donc pas +directement à la société qu'on peut imputer cette fin prématurée, mais +c'est bien à elle qu'on doit reprocher hautement et fortement cette +langueur profonde, cet abattement douloureux où ses forces se +consumèrent, sans qu'aucune révélation de l'idéal qu'il cherchait +ardemment vint à son secours, sans qu'aucun enseignement solide et +vivifiant pénétrât de force dans sa solitude intellectuelle. Mais avant +de signaler l'horrible insensibilité, ou, pour mieux dire, la déplorable +nullité du rôle maternel de cette société à l'égard de ses plus nobles +enfants, nous peindrons davantage le caractère de celui-ci, et l'on +comprendra dès lors ce qui lui a manqué pour réchauffer dans ses veines +l'amour de la vie. + +C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement +éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre +insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses +souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces +différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de George Guérin que +nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non +moins belle que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés +à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car +c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs +et sans art; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur +instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent +pas les oeuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves +d'imprimerie. Nous on citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup +que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire +en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus +délicate à révéler qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie. +Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous regrettons le +plus de passer sous silence. + + * * * * * + +«Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui où je suis plongé, +_de profundis clamarem ad te_; mais il faut que je m'interdise ces +folies. Elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de +se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas, +qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui +sont manifestes. Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je +devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé +toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais +vrai, et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah; n'en doutez pas; si +je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon +sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout +à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble +assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là; et si j'affectais quelque +chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur +de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas, +_voilà la ressemblance_. A cette époque de mon ennui, j'en disais plus +qu'il n'y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, _voilà la +différence_. + + * * * * * + +«Le jour est triste, et je suis comme le jour; ah[8], mon ami, que +sommes-nous; ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de +toutes choses autour de moi et voir mon humeur suivre les variations de +la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était +un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès +des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et +qui va s'aigrissant. Los journées les plus unies, les plus paisibles, +sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui +n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez +croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si léger +qui soit plus mobile que mon âme? J'ai à peine écrit quelques pages de +ce travail qui avait d'abord tant d'attraits; qui sait quand je le +terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas +accepter le dédit cent fois offert par ce mien esprit, le plus +inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que +vaille, vous aurez cette pièce, pièce en effet, et des plus pesantes. + +[Note 8: Nous avons conservé scrupuleusement la ponctuation de l'original. +Une particularité digne de remarque dans un texte rempli de si +douloureuses exclamations, c'est l'absence de _points d'exclamation_. Il +nous semble que la ponctuation d'un manuscrit est comme l'allure de +l'homme, l'inflexion de la voix, le geste, la prononciation, une manière +d'être par laquelle le caractère se révèle, et que l'observation +psychologique ne devrait point négliger. Dans les premiers jours de +notre _invasion_ romantique, de critiques malins remarquèrent l'abus des +signes apostrophiques. C'est peut-être la crainte et l'horreur de cette +sorte d'emphase qui suggéra à George Guérin le besoin de supprimer +entièrement le _point admiratif_, même dans les endroits où la règle +grammaticale l'exige.] + +«...Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute ma +vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme +(l'idéal) s'élève et devient insaisissable. Ce mot propre, cette +expression, la _seule_ qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai +jamais reconnu, au contentement de mon esprit, que je l'eusse trouvé: +et, l'eusse-je attrapé, reste l'arrangement et les combinaisons +infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, et la nouveauté +dans les termes usés; l'imprévu, l'image dans le mot, et le contour, la +justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent; et de +tout cela, je n'ai guère que la bonne volonté.--Pardonnez-moi ce cours +de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le +pédant.» + +Pour qui aura lu attentivement _le Centaure_, cette recherche +scrupuleuse et hardie dont la prétendue insuffisance est confessée ici +avec trop de modestie, est clairement révélée. Mais, au risque de passer +pour un pédant nous-même, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire +deux et même trois fois _le Centaure_ pour en apprécier les beautés, la +nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais +raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du +contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les +termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, +profonde et mystérieuse, comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa +fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans la placenta divin. C'est +en cela que la nature de ce petit chef-d'oeuvre nous semble différer +essentiellement de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes +poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes, +et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté +et comme la beauté sculpturale des Grecs[9]. + +[Note 9: Un vieux ami de province, que j'ai consulté avant de me +déterminer à publier _le Centaure_, m'a écrit à ce sujet une lettre trop +remarquable pour que je ne me fasse pas un devoir de la citer en entier. +C'est un renseignement que je lui demandais, et qu'il a eu la bonté de +me donner pour moi seul. Je ne crois pas lui déplaire en insérant ici +cet examen rapide, mais exact et important, des tentatives d'imitation +grecque qui ont enrichi notre littérature. Ce petit travail pourrait +servir de canevas aux critiques qui voudraient le développer. Il servira +aussi d'excellente préface aux fragments de M. de Guérin, et +l'approbation d'un juge aussi érudit aurait, au besoin, plus de poids +que la mienne: + +«Cette ébauche du _Centaure_ me frappe surtout comme exprimant le +sentiment grec grandiose, primitif, retrouvé et un peu _refait_ à +distance par une sorte de réflexion poétique et philosophique. Ce +sentiment-là, par rapport à la Grèce, ne se retrouve dans la littérature +française que depuis l'école moderne. Avant l'_Homère_ d'André Chénier, +les _Martyrs_ de Chateaubriand, l'_Orphée_ et l'Antigone_ de Ballanche, +quelques pages de Quinet (_Voyage en Grèce_ et _Prométhée_), on en +chercherait les traces et l'on n'en trouverait qu'à peine dans notre +littérature classique. + +1° Il n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaule et la Grèce que +par la colonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le +midi de la Gaule n'ont pas été vaines. Il y eut tout une culture, et +dans le chapitre v de son _Histoire littéraire_. + +M. Ampère a très-bien suivi cette veine grecque légère, comme une petite +veine d'argent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui, il y a +quelques mots grecs restés dans le provençal actuel, il y a des tours +grammaticaux qui ont pu venir de là; mais ce sont de minces détails. Au +moyen âge, toute trace fut interrompue. A la renaissance du seizième +siècle, la langue et la littérature grecques rentrèrent presque +violemment et à torrent dans la littérature française: il y eut comme +engorgement au confluent. L'école de Ronsard et de Baïf se fit grecque +en français par le calque des compositions et même la fabrique des mots; +il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou grandes furent +senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs +prosateurs du seizième siècle et des plus grands érudits, a fait un +petit traité de la _conformité_ de la langue française et de la langue +grecque: il a relevé une grande quantité de locutions, de tours de +phrase, d'idiotismes communs aux deux langues, et qui semblent indiquer +bien moins une communication directe qu'une certaine ressemblance de +génie. M. de Maistre, dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, est de +l'avis de Henri Estienne, et croit à la ressemblance du génie des deux +langues. Pourtant, il faut le dire, toute cette renaissance grecque du +seizième siècle, en France, fut érudite, pédantesque, pénible; le seul +Amyot, par l'élégance facile de sa traduction de Plutarque, semble +préluder à la Fontaine et à Fénelon. + +«2° Avec l'école de Malherbe et de ses successeurs classiques, la +littérature française se rapprocha davantage du caractère latin, quelque +chose de clair, de précis, de concis, une langue d'affaires, du +politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau, n'avaient que +très-peu ou pas du tout le sentiment _grec_. Corneille adorait Lucain et +ce genre latin, Boileau s'attache à Juvénal. Racine sent bien plus les +Grecs; mais, en bel esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du +second et du troisième âge, non pas Eschyle, non pas même Sophocle, mois +plutôt Euripide; ses Grecs, à lui, ont monté l'escalier de Versailles et +ont fait antichambre à l'Oeil-de-Boeuf. On voit dans la querelle des +anciens et des modernes, où Racine et Boileau défendent Homère contre +Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai +de l'antique. Mais la Fontaine, sans y songer, était alors bien plus +Grec que tous de sentiment et de génie; dans _Philémon et Baucis_, par +exemple, dans certains passages de la _Mort d'Adonis_ ou de _Psyché_. +Surtout Fénelon l'est par le goût, le délicat, la fin, le négligent d'un +tour simple et divin; il l'est dans son _Télémaque_, dans ses essais de +traduction d'Homère, ses _Aventures d'Aristonoüs_; il l'est partout par +une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et charme: c'est +comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages. +Massillon aussi, né à Hyères, a reçu un souffle de l'antique Massilie, +et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate. + +»3° Au dix-huitième siècle, en France, on est moins près du sentiment +grec que jamais. Les littérateurs ne savent plus même le grec pour la +plupart. Quelques critiques, comme l'abbé Arnaud, qui semblent se vouer +à ce genre d'érudition avec enthousiasme, donnent plutôt une idée +fausse. Bernardin de Saint-Pierre, sans tant d'étude, y atteint mieux +par simple génie; héritier en partie de Fénelon, il a, dans _Paul et +Virginie_, dans bien des pages de ses _Études_, dans cette page (par +exemple) où il fait gémir Ariane abandonnée à Naxos et consolée par +Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette muse heureuse; +mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand qu'il en retrouve +et en exprime. L'abbé Barthélémy, dans le _Voyage d'Anarcharsis_ (si +agréable et si utile d'ailleurs), accrédita un sentiment grec un peu +maniéré et très-parisien, qui ne remontait pas au grand et ne rendait +pas même le simple et le pur. Heureusement, André Chénier était né, et +par lui la veine grecque est retrouvée. + +»4° Au moment où l'école de David essaie, un peu en tâtonnant et en se +guindant, de revenir à l'art grec, André Chénier y atteint en poésie. +Dans son _Homère_, l'idée du grand et du primitif se retrouve et se +découvre même pour la première fois. Dans l'étude de la statuaire +grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux, à l'art joli et +léché des derniers âges: ce n'est que tard qu'on a découvert la majesté +reculée des marbres d'Égine, les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de +Milo. + +»Peu après André Chénier, et, avant qu'on eût publié ses poëmes, M. de +Chateaubriand, dans les _Martyrs_, retrouvait de grands traits de la +beauté grecque antique; dans son _Itinéraire_, il a surtout peint +admirablement le rivage de l'Attique. Il sent à merveille le Sophocle et +le Périclès. + +»Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fin du dix-huitième +siècle, est M. Joubert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donné un article +dans la _Revue des Deux-Mondes_: quelques pensées de lui sont ce qu'on a +écrit de mieux en fait de critique littéraire des Grecs. Il aurait aimé +_le Centaure_. + +»Vous connaissez l'_Orphée_, et je n'ai point à vous en parler; mais à +Ballanche, à Quinet (dans son _Voyage en Grèce_), il manque un peu trop, +pour correctif de leur philosophie concevant et refaisant la Grèce, +quelque chose de cette qualité grecque fine, simple et subtile, négligée +et élégante, railleuse et réelle, de Paul-Louis Courier, ce vrai Grec, +dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles, +ressemblait un peu à celle d'un faune.»] [FIN DE LA NOTE 9.] + +Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous +défendre de considérer comme un notable défaut cette ressource technique +qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui détruit +l'harmonie et la plastique de son stylo, d'ailleurs si beau, si large et +si coloré d'originalité _primitive_. La pièce de vers, malheureusement +inachevée, qui est placée à la suite du _Centaure_, ne me paraît pas non +plus, comme il pourra sembler à quelques-uns au premier abord, une +imitation de la manière de Chénier. Ces doux essais de M. de Guérin ne +sont point des pastiches de Ballanche et de Chénier, mais bien des +développements et des perfectionnements tentés dans la voie suivie par +eux. Il ne semble même pas s'être préoccupé de l'un ou de l'autre, car +nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses +lectures, il n'a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis, +mais il a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son +entraînement prononcé, et l'on peut dire passionné, vers les secrets de +la nature. Il ne l'a point aimée en poëte seulement, il l'a idolâtrée. +Il a été panthéiste à la manière de Goethe sans le savoir, et peut-être +s'est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-t-il vu en eux que +les dépositaires des mythes sacrés de Cybèle, sans trop se demander si +leurs poëtes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition +n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers +versets du _Centaure_ révèlent assez le tourment d'une ardente +imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui +interroge avec ferveur les mystères de la création. Il ne lui faut rien +moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphère +des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter +comme Chénier, il ne se contenterait pas d'interpréter systématiquement +comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens +caché des signes divins imprimés sur la face de la terre; mais il n'a +embrassé que des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte +au-dessus des forces humaines. C'est être déjà bien grand que d'avoir +entrepris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de détrôner +Jupiter. Un autre fragment de ses lettres exprimera avec grandeur et +simplicité cet amour à la fois instinctif et abstrait de la nature. + +«11 _avril 1838_.--Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui, +faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres; le ciel +est pur et le soleil magnifique. + + Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des forets! + +«Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux +arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de +Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein +des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des +rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans +l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous +voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles, +invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des +enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de +songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien +de savant. Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran, +devrais-je dira, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans +relâche, et l'entraînera je ne sais où: c'est le mot de vie. Mon amour +des choses naturelles ne va pas au détail et aux recherches analytiques +et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la +manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de +passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute +l'Allemagne, et la France en assoupissement.» + +Dans une autre lettre, il exprime l'identification de son être avec la +nature d'une manière encore plus vive et plus matériellement +sympathique. + +«J'ai le coeur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je +cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je +déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement des larmes des +autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute +mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me +comble de biens et de maux, mon étrange coeur, d'incroyables combats, +des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et +tout ce que je puis être; la beauté du jour, la puissance de l'air et du +soleil, _all_, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me +remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais +s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la _Pastorale_. +Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts +tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble +qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon +existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre +infime d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas +au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de +souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont +plus riches que la présence même du bonheur: enfin ce qui est, à ce +qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que +senties.--Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et +en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir. + + Caddi come corpo inorto cade. + +Adieu; la soirée est admirable; que la nuit qui s'apprête vous comble de +sa beauté.» + +Est-il beaucoup de pages de _Werther_ qui soient supérieures à cette +lettre écrite rapidement, non relue, car elle est à peine ponctuée, et +jetée à la poste, dont elle porte le timbre comme toutes les autres? + +Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il +m'est permis de publier. + +«Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces +belles fêtes de l'air et de la lumière? Je suis inquiet et ne sais trop +à quoi me dévouer; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le +calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes +d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre +davantage et les limites sont plus cruelles; que sais-je enfin? je ne +vous répéterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai +bercé jusqu'au sommeil.--J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous +faisions de nos jours; je ne parle pas de l'ambition, c'est dans ce +temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si +ridicules, qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au +milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité: je veux +dire que nous vivons plus tourmentés par notre imagination que ne +l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait ses lèvres et le +charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de +mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas +trop, le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel esprit et +pour son service bien compris; car disait Shéridan, si la pensée est +lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue, +un bon verre de vin la récompense. Ah! oui, n'en déplaise aux +spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de +notre âme, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les +chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau, +moi qui voulais dira simplement que la vie ne vaut pas une libation.... + + * * * * * + +Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi, grâce à Dieu, je +commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer on moi, et veux +enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un +mot disgracieux et une manie de notre siècle.» + + * * * * * + +Il avait pourtant la conscience de son génie, car il dit quelque part: + + * * * * * + +«Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant, +j'en suis sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix; c'est la +destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la +plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière!» + +Ailleurs il se raille lui-même et sans amertume, sans dépit contre la +gloire qui ne vient pas à lui, et qu'il ne veut pas chercher. + +«Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce +ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art, ni l'histoire ne s'en +trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et +l'histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son +endroit. N'importe, je vous obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le +public et la _postérité_? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce +mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront +fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre +pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre +suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité +comprise, pour être aussi sage que le renard gascon.» + +Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une +_Revue_ «pour battra un peu monnaie,» et presque aussitôt il abandonne +ce projet en disant: «Mais je n'ai dans la tête que des sujets +insensés!... Hélas! rien n'est beau comme l'idéal; mais aussi quoi de +plus délicat et de plus dangereux à toucher! Ce rêve si léger se change +en plomb souvente fois dont on est rudement froissé. Je finirai ma +complainte aujourd'hui par un vers de celle du Juif errant: + +«Hélas! mon Dieu!» + + * * * * * + +Il y a des mots admirables jetés ça et là dans ses lettres, de ceux que +les écrivains de profession mettent en réserve pour les enchâsser au +bout de leurs périodes comme le gros diamant au faîte du diadème. Il dit +quelque part: + +«Quand je goûte cette sorte de bien-être dans l'irritation, je ne puis +comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à +l'horizon entre deux mondes.» + +Et, vers la un de la même lettre, il raconte que ses parentes +s'inquiètent de l'altération de ses traits; cependant il leur cache le +ravage intérieur de la maladie. + +«Ah! disent-elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux +qui vous rend d'une mine si austère.--Les cheveux repousseront, et il +n'y aura que plus d'ombre.» + +J'ai cité autant que possible, main j'ai dû taire tout ce qui tient à la +vie intérieure. C'est pourtant là que se révèle le coeur du poëte. Ce +coeur, je puis l'attester, quoi qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse +et se tourmente sans cesse comme à plaisir, est aussi délicat, aussi +affectueux, aussi large que son intelligence. L'amitié est sentie et +exprimée par lui de la façon la plus exquise et la plus profonde. +L'amour aussi est placé là comme une religion; mais peut-être cet amour +de poëte ne se contente-t-il absolument que dans les choses incréées. +Quoi qu'il en soit, et bien qu'à toute page un gémissement lui échappe, +cet homme qui, dans son culte de l'idéal, voudrait n'idéaliser lui-même +et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature, cet homme +est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme, +esclave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un +camélia, résigné à la maladie, heureux d'être couché, tranquille +derrière ses rideaux, «et plus près naturellement du pays des songes.» +Il n'a d'amertume que contre la mobilité de son humeur et la +susceptibilité excessive d'une organisation sans doute trop exquise pour +supporter la vie telle qu'elle est arrangée en ce triste monde. +Qu'a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du ciel? Qu'eût-il donc +fallu pour que cette sensitive, si souvent froissée et repliée sur +elle-même, s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est +précisément le soleil de l'intelligence, c'est la foi; c'est une +religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des +causes et des fins de l'humanité, des devoirs de l'homme par rapport a +ses semblables et des droits de ce même homme envers la société +universelle. C'est là ce secret terrible que le Centaure cherchait sur +les lèvres de Cybèle endormie, ce son mystérieux qu'il eût voulu +recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. Il +sentait l'infini dans l'univers, mais il ne le sentait pas en lui-même. +Effrayé de ce néant imaginaire qui a tant posé sur l'âme de Byron et des +grands poëtes sceptiques, il eût voulu se réfugier dans les demeures +profondes des antiques divinités, symboles imparfaits de la vie partout +féconde, éternelle et divine; il eût voulu dissoudre son être dans les +éléments, dans les bois, dans les eaux, dans ce qu'il appelle les +_choses naturelles_; il eût voulu dépouiller son être comme un vêtement +trop lourd, et remonter comme une essence subtile dans le sein du +Créateur, pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre +et ce silence qui règne en deçà du berceau comme au delà de la tombe. + +Dira-t-on que ce fut là un rêveur, un insensé, et que cette existence +flétrie, cette mort désolée sont des faits individuels, des maladies de +l'esprit qui ne prouvent rien contre l'organisation de la société +humaine? Où donc est le tort, dira-t-on peut-être, si les individus +agitent de telles questions dans leur sein, que la société ne puisse les +résoudre? En admettant l'humanité aussi continuellement progressive que +vous la rêvez, n'y aura-t-il pas, dans des âges plus avancés, des +individus qui seront encore en avant de leur siècle? N'y en aura-t-il +pas tant que l'humanité subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois +qu'une avidité dévorante poussera quelques-uns de ses membres à troubler +son cours auguste et mesuré par l'impatience de leur idéal et le mépris +dos croyances reçues? + +Il serait facile de répondre à de telles questions; mais les esprits qui +condamnent ainsi les idéalistes impatients du temps présent n'ont pas +mission pour juger de la société future. Ont-ils le droit d'y jeter +seulement un regard, eux qui n'ont pas la volonté de moraliser et +d'élever les intérêts de la vie actuelle? eux qui n'ont ni respect, ni +sympathie, ni pitié pour les tortures des âmes tendres et religieuses, +veuves de toute religion et de toute charité? eux qui vivent des +bienfaits de la terre sans rechercher la source d'où ils découlent? eux +qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l'athéisme, regardant +naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essaient +d'éclore et celles qui sont à leur déclin? eux qui consacrent en théorie +le principe du dogme éternel de l'égalité, de la liberté et de la +fraternité, en maintenant dans le fait l'esclavage, l'inégalité, la +discorde? Qu'a-t-elle donc fait pour notre éducation morale, et que +fait-elle pour nos enfants, cette société conservée avec tant d'amour et +de soin? Pour nous, ce furent des prêtres investis de la puissance +gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre +l'exercice de la raison humaine. Pour nos enfants, ce sont des athées +qui, ne s'inquiétant ni de la raison ni de la conscience, leur prêchent +pour toute doctrine le maintien d'un ordre monstrueux, inique, +impossible. Étonnez-vous donc que cette génération produise des +intelligences qui avariant faute d'un enseignement fuit pour elles, et +des cerveaux qui se brisent dans la rechercha d'une vérité que vous +flétrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable et +d'inaptitude à la vie sociale? Il vous sied mal, en vérité, de dire que +ceux-là sont des fous, car vous êtes insensés vous-mêmes du croire à un +ordre basé sur l'absence de tout principe de justice et de vérité. Nos +enfants n'accepteront pas vos enseignements, et, si vous réussissez à +les corrompre, ce ne sera pas à votre profit. + +Peut-être un jour vous diront-ils à leur tour:--Laissez-nous pleurer nos +martyrs, nous autres poëtes sans patrie, lyres brisées, qui savons bien +la cause de leur gémissement et du nôtre. Vous ne comprenez pas le mal +qui les a tués; eux-mêmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en +soi-même, pour s'expliquer ces langueurs, ces découragements, pour +trouver un nom à ces ennuis sans fin, à ces désirs insaisissables et +sans forme connue, il faudrait avoir déjà une première initiation; et, +dans ce temps de décadence et de transformation, les plus grandes +intelligences ne l'ont eue que bien tard et ne l'ont conquise qu'après +de bien rudes souffrances. Saint Augustin n'avait-il pas le spleen, lui +aussi, et savait-il, avant d'ouvrir les yeux au christianisme, quelle +lumière lui manquait pour dissiper les ténèbres de son âme? Si +quelques-uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux à une +lumière nouvelle, n'est-ce pas que la Providence les favorise +étrangement? et ne leur faut-il pas chercher, ce grain de foi dans +l'obscurité, dans la tourmente, assaillis par le doute, l'absence de +toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel, de toute +protection dans les hautes régions de la puissance? Où sont donc les +hommes forts qui se sont levés dans un concile nouveau pour dire: «Il +importe de s'enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort, et de +dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont à faire en ce monde.» Ils +savent bien déjà que Dieu n'est pas un vain mot, et qu'il ne les a pas +créés pour servir, pour mendier ou pour conquérir leur vie par le +meurtre et le pillage. Essayez de parler enfin à vos frères coeur à +coeur, conscience à conscience; vous verrez bien que des langues que +vous croyez muettes se délieront, et que de grands enseignements +monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumière d'en haut descendra +sur vos têtes. Essayez... mais vous ne le pouvez pas, occupés que vous +êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot +envahit; l'existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins +et dépasse toutes vos forces. En attendant, les puissances de l'esprit +se développent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces +spectres menaçants, quelques-uns s'effacent et rentrent dans la nuit, +parce que l'heure de la vie n'a pas sonné, et que le souffle impétueux +qui les animait ne pouvait lutter plus longtemps dans l'horreur de ce +chaos; mais il en est d'autres qui sauront attendre, et vous les +retrouverez debout pour vous dire: Vous avez laissé mourir nos frères, +et nous, nous ne voulons pas mourir. + + + + +LE CENTAURE. + + +J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le +fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque +roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie +tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. +Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les +cavernes, et, dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre, +elles enfantent sans élever une plainte des fruits silencieux comme +elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni +lutte douteuse les premières difficultés de la vie; et cependant nous +sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il +est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers +temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon +accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais +né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la +montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant +quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des +fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait +environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle +fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais +des vallons et des fleuves, mais suivie de leurs émanations, +inquiétaient mes esprits et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels +sont-ils, me disais-je, ces _dehors_[10] où ma mère s'emporte, et qu'y +règne-t-il de si puissants qui l'appelle à soi si fréquemment? + +[Note 10: Cette expression est étrange, peu grammaticale, peut-être; +mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre +le sentiment mystérieux d'un monde inconnu. Un tel écrivain eût été +contesté sans doute, mais il eût fait faire de grands progrès à notre +langue, quoi qu'on eût pu dire.] + +Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour +diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, +et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle +rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et +s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout +mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et +m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se +portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y +reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et, me +prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les +ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les +coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y +faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds +m'emporter.... Depuis j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, +et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les +rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles +impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes +pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour +augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Mélampe, comme ils sont usés! Et +cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est +des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses +de ma jeunesse dans la caverne, et, pour le même dessein, brandissant +mes bras et employant tous les restes de ma rapidité. + +Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement +inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être +entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient +dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement et retiré dans un +repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se +répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du +châtiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, +je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement +nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure et telle +qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre +asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car +elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une +liqueur soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, +jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de +lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents. + +O Mélampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté +des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste +de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien dans leur vie. Je ne +quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes +flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs +tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je +vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus +d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare +en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les +premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'était la +vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans +peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô +Mélampe! + +L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation, Je vivais de +mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de +mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. +Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je +découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était +le premier qui s'offrit à ma vue; je le méprisai. Voilà tout au plus, me +dis-je, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche +malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute, +c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se +traîner ainsi. + +Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une +moitié de moi-même cachée dans les eaux, s'agitait pour le surmonter, +tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras +oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des +ondes, cédant aux entraînements de leur cours, qui m'emmenait au loin et +conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de +fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui +se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence +nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne +laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout +mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les +lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse +regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent +leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus +bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, +j'étais suivi de leurs dons, qui m'accompagnaient des jours entiers et +ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums. + +Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des +courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon +galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu +debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma +vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans +les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête; la +vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage, qui ne rendait +plus qu'un frémissement léger; mais, au moindre repos, le vent et +l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses +murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières +impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans +tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu +qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés +luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et +goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages +de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble +et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le +frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en +quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, +celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de +la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis au souffle de +l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement +libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces +vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes +pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les +plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement +du centaure errant et qui se guide lui-même.» Ainsi, tandis que mes +flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en +ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque +temps à considérer ma croupe fumante. + +La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les +vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et +toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec +l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des +vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une +vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des +dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à +l'entrée des cavernes, et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de +la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient +le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, +les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le +spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant +le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible +de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux +feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux +marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et, +s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. +Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la +mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait +que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient +conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, +comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite. + +Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus +éloignés. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du +couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là +survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là, je +voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le +choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes +enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient +le haut du Ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou +sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait +soudainement le calme des vieux chênes. + +Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe! qui est la science de la volonté +des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par +les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la +touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se +rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau +dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette +mélodie. O Mélampe, les dieux errants ont posé leur lyre sur les +pierres, mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais +dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les +rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les +songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des +sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots +inarticulés comme le bouillonnement des fleuves. + +«O Macarée, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la +vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos +pratiques sont opposées! Vous le voyez, tous les soins de mes journées +consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à +ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à +leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès +lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit +sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les +déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux +montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées +par les vents dans la Scythie la plus lointaine, ne sont ni plus +farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est +retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée, et d'où sont issus les +hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil +Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les +nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un choeur éternel devant +lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes +par le sommeil. Les mortels qui toucheront les dieux par leur vertu, ont +reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences +nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable. + +»Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à +dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gardé +fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me +détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus +que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide +l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée! les demi-dieux, +enfants des dieux, étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et +se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent +le sang reçu des immortels! Et nous, centaures engendrés par un mortel +audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse, +qu'attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de +notre race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de +l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée! hommes et centaures +reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège +des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes +n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature +emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant +du destin. On publie qu'Égée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une +roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils +pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui +quelque part les témoignages de la descendance des choses; mais au bord +de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée!» + +Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la +dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus +hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses +flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un +chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine +de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de +l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce +dieu. + +Pour moi, ô Mélampe, je décline dans la vieillesse, calme comme le +coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour +gagner le haut des rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages +sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les Ilyades +pluvieuses, les Pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me +réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et +que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste +sein de la terre. + + * * * * * + + + + +FRAGMENT + + Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine + Où mes jours, consumés à contempler les mers, + Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne + A suivre aveuglément l'attrait des flots amers. + Il me faut sur le bord une grotte profonde + Que l'orage remplit d'écume et de clameurs, + Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde, + L'oeil règne et se contente au vaste soin de l'onde, + Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs. + J'aime Thétis, ses bords ont des sables humbles; + La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus; + Son haleine a gonflé mes songes trop timides, + Et je vogue, en dormant, à des points inconnus. + L'amour, qui dans la sein des roches les plus dures + Tire de son sommeil la source des ruisseaux, + Du désir de la mer émeut ses faibles eaux, + La conduit vers le jour par des veines obscures, + Et qui, précipitant sa pente et ses murmures, + Dans l'abîme cherché termine ses travaux; + C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage. + Le secret de mon mal est au sein de Thétis. + J'irai, je goûterai les plantes du rivage, + Et peut-être en mon sein tombera le breuvage + Qui change en dieux des mers les mortels engloutis. + Non, je transporterai mon chaume des montagnes + Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur; + Là, je verrai Thétis, répandant sa blancheur, + A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes; + Là, ma pensée aura ses humides campagnes; + J'aurai même une barque et je serai pêcheur. + Ah! le dieux retirés aux antres qu'on ignore, + Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux, + Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux, + Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux, + Pour charger mon esprit du mal qui le dévore. + J'étais berger; j'avais plus de mille brebis. + Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles; + Mais qu'aux champs refroidis languissent tes épis, + Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles, + Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas; + Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!... + J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes. + + * * * * * + + Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit + Les racines des bois et le cours des fontaines, + Qui nourrissent les airs de fécondes haleines, + Et des sources que Pan entretient toujours pleines, + Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit, + Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines, + Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés, + De qui le charme vient à tous lieux solitaires; + Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés, + Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères, + Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés, + De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire, + Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire + Aux perfides attraits dans la mer enfermés. + Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage, + Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois. + J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage, + Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage + Me découvrit le ciel pour la première fois. + Les faveurs da nos dieux m'ont touché dès l'enfance; + Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts, + Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence + Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets. + Mais le jour où, du haut d'une cime perdue, + Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil!) + Le monde parcouru par les feux du soleil, + Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue, + L'étendue enivra mon esprit et mes yeux; + Je voulus égaler mes regards à l'espace, + Et posséder sans borne, en égarant ma trace, + L'ouverture des champs avec celle des cieux. + Aux bergers appartient l'espace et la lumière, + En parcourant les monts ils épuisent le jour; + Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière + A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière + Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour. + Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes, + Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux; + Et sur le haut des monts comme au sein des retraites, + Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes, + Dans des piéges divins prenaient mes sons nouveaux. + Dans les réduits secrets que le gazon recèle + Un vers, du jour éteint recueillant les débris, + Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle, + Et, plein des traits perdus de la flamme éternelle, + Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris. + Ainsi.... + + +_Le Centaure_, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait +intituler _Glaucus_, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir. +Si les parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'autres, +nous les engageons à les réunir et à les publier. + + + + +VIII + +HARRIETT BEECHER STOWE + + * * * * * + +LA CASE DE L'ONCLE TOM + + +Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux. Il aura, il +a déjà des éditions dans tous les formats[11]. On le dévore, on le +couvre de larmes. Il n'est déjà plus permis aux personnes qui savent +lire de ne l'avoir pas lu, et on regrette qu'il y ait tant de gens +condamnés à ne le lire jamais: ilotes par la misère, esclaves par +l'ignorance, pour lesquels les lois politiques ont été impuissantes +jusqu'à ce jour à résoudre le double problème du pain de l'âme et du +pain du corps. + +[Note 11: En Amérique seulement, il a été tiré, la première année (1852), à +plus de 200,000 exemplaires.] + +Ce n'est donc pas, ce ne peut pas être une réclame officieuse que de +revenir sur le livre de madame Stowe. Nous le répétons, c'est un +hommage, et jamais oeuvre généreuse et pure n'en mérita un plus tendre +et plus spontané. Elle est loin d'ici; nous ne la connaissons pas, celle +qui a fait pénétrer dans nos coeurs des émotions si tristes et pourtant +si douces. Remercions-la d'autant plus! Que la voix attendrie des +femmes, que la voix généreuse des hommes et celle dos enfants, si +adorablement glorifiés dans ce livre, et celle des opprimés de ce +monde-ci, traversent les mers et aillent lui dire qu'elle est estimée, +qu'elle est aimée! + +Si le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est de l'aimer; +le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les défauts. +Il ne faut pas les passer sous silence, il ne faut pas en éluder la +discussion, et il ne faut pas vous en inquiéter, vous qu'on raille de +pleurer naïvement sur le sort des victimes au récit des événements +simples et vrais. + +Ces défauts-là n'existent que relativement à des conventions d'art qui +n'ont jamais été, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, épris de +ce que l'on appelle la _facture_, trouvent des longueurs, des redites, +de l'inhabileté dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur +votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous +leur en lirez un chapitre pris au hasard. + +Ils vous rappelleront bientôt ce sénateur de l'Ohio qui soutient à sa +petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et +de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitôt, en prend deux dans sa +carriole et les conduit lui-même, en pleine nuit, dans des chemins +affreux où il se met plusieurs fois dans la boue jusqu'à la ceintura +pour pousser à la roue et les empêcher de verse. Cet épisode charmant de +l'_Oncle Tom_ (hors'd'oeuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la +situation de la plupart des hommes placés entre l'usage, le préjugé et +leur propre coeur, bien autrement naïf et généreux que leurs +institutions et leurs coutumes. + +C'est l'histoire attendrissante et plaisante a la fois du grand nombre +des critiques indépendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou +de questions littéraires, ceux qui prétendent juger froidement et au +point de vue de la règle pure sont bien souvent aux prises avec +l'émotion intérieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir +l'avouer. J'ai toujours été frappé et charmé de l'anecdote de Voltaire, +raillant et méprisant les fables de la Fontaine, prenant le livre et +disant: «Attendez, vous allez voir! la première venue!» Il en lit une: +«Celle-là est passable; mais vous allez voir comme celle-ci est +stupide!» + +Il passe à une seconde. Il se trouve qu'elle est assez jolie. Une +troisième le désarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume +en s'écriant avec un dépit ingénu: «_Ce n'est qu'un ramassis de +chefs-d'oeuvre_!» Les grands esprits peuvent être bilieux et +vindicatifs, mais dès qu'ils réfléchissent, il leur est impossible +d'être injustes et insensibles. + +Il en faut dire autant, proportion gardée, de tous les gens d'esprit qui +font profession de juger avec l'esprit. Si leur esprit est de bon aloi, +leur coeur ne résistera jamais à un sentiment vrai. Voilà pourquoi ce +livre, mal fait suivant les règles du roman moderne en France, +passionne tout le monde et triomphe de toutes les critiques, de toutes +les discussions qu'il soulève dans les familles. + +Car il est essentiellement domestique et _familial_, ce bon livre aux +longues causeries, aux portraits soigneusement étudiés. Les mères de +famille, les jeunes personnes, les enfants, les serviteurs, peuvent le +lire et le comprendre, et les hommes, même les hommes supérieurs, ne +peuvent pas le dédaigner. Nous ne dirons pas que c'est à cause des +immenses qualités qui en rachètent les défauts; nous disons que c'est +aussi à cause de ses prétendus défauts. + +On a longtemps lutté en France contre les prolixités d'exposition de +Walter Scott; on s'est récrié ensuite contre celles de Balzac, et, tout +bien considéré, on s'est aperçu que, dans la peinture des moeurs et des +caractères, il n'y avait jamais trop, quand chaque coup de pinceau était +à sa place et concourait à l'effet général. Ce n'est pas que la sobriété +et la rapidité ne soient aussi des qualités éminentes; mais apprenons +donc à aimer toutes les manières, quand elles sont bonnes et quand elles +portent le cachet d'une _maestria_ savante ou instinctive. + +Madame Stowe est tout instinct. C'est pour cela qu'elle paraît d'abord +n'avoir pas de talent. + +Elle n'a pas de talent!--Qu'est-ce que le talent?--Rien, sans doute, +devant le génie; mais a-t-elle du génie? Je ne sais pas si elle a du +talent comme on l'entend dans le monde lettré, mais elle a du génie +comme l'humanité sent le besoin d'en avoir: elle a le génie du bien. Ce +n'est peut-être pas un homme de lettres; mais savez-vous ce que c'est? +c'est une sainte: pas davantage. + +Oui, une sainte! Trois fois sainte est l'âme qui aime, bénît et console +ainsi les martyrs! Pur, pénétrant et profond est l'esprit qui sonde +ainsi les replis de l'être humain! Grand, généreux et vaste est le coeur +qui embrasse de sa pitié, de son amour, de son respect tout une race +couchée dans le sang et la fange, sous le fouet des bourreaux, sous la +malédiction des impies. + +Il faut bien qu'il en soit ainsi; il faut bien que nous valions mieux +que nous ne le savons nous-mêmes; il faut bien que, malgré nous, nous +sentions que le génie c'est le coeur, que la puissance c'est la foi, que +le talent c'est la sincérité, et que, finalement, le succès c'est la +sympathie, puisque ce livre-là nous bouleverse, nous serre la gorge, +nous navre l'esprit et nous laisse un étrange sentiment de tendresse et +d'admiration pour la figure d'un pauvre nègre lacéré de coups, étendu +dans la poussière, et râlant sous un hangar son dernier souffle exhalé +vers Dieu. + +En fait d'art, d'ailleurs, il n'y a qu'une règle, qu'une loi, montrer et +émouvoir. Où trouverons-nous des créations plus complètes, des types +plus vivants, des situations plus touchantes et même plus originales que +dans l'_Oncle Tom_? Ces douces relations de l'esclave avec l'enfant du +maître signalent un état de choses inconnu chez nous; la protestation du +maître lui-même contre l'esclavage durant toute la phase de sa vie où +son âme appartient à Dieu seul. La société s'en empare ensuite, la loi +chasse Dieu, l'intérêt dépose la conscience. En prenant l'âge d'homme, +l'enfant cesse d'être nomme; il devient _maître_: Dieu meurt dans son +sein. + +Quelle main expérimentée a jamais tracé un type plus saisissant et plus +attachant que Saint-Clair, cette nature d'élite, aimante, noble, +généreuse, mais trop douce et trop nonchalante pour être grande? +N'est-ce pas l'homme en général, l'homme avec ses qualités innées, ses +bons élans et ses déplorables imprévoyances, ce charmant maître qui +aime, qui est aimé, qui pense, qui raisonne, et qui ne conclut et n'agit +jamais? Il dépense en un jour des trésors d'indulgence, de raison, de +justice et de bonté; il meurt sans avoir rien sauvé. Sa vie précieuse à +tous se résume dans un mot: aspirer et regretter. Il n'a pas su vouloir. +Hélas! est-ce qu'il n'y a pas un peu de cela chez les meilleurs et les +plus forts des hommes! + +La vie et la mort d'un enfant, la vie et la mort d'un nègre, voilà tout +le livre. Ce nègre et cet enfant, ce sont deux saints pour le ciel. +L'amitié qui les unit, le respect de ces deux perfections l'une pour +l'autre, c'est tout l'amour, tonte la passion du drame. Je ne sais pas +quel autre génie que celui de la sainteté même eût pu répandre sur cette +affection et sur cette situation un charme si puissant et si soutenu. + +L'enfant lisant la Bible sur les genoux de l'esclave, rêvant à ses +cantiques en jouant au milieu de sa maturité exceptionnelle, le parant +de fleurs comme une poupée, puis le saluant comme une chose sacrée, et +passant de la familiarité tendre à la tendre vénération; puis +dépérissant d'un mal mystérieux qui n'est autre que le déchirement de +la pitié dans un être trop pur et trop divin pour accepter la _loi_; +mourant enfin dans les bras de l'esclave, en l'appelant après elle dans +le sein de Dieu. Tout cela est si neuf et si beau, qu'on se demande en y +pensant si le succès est à la hauteur de l'oeuvre. + +Les enfants sont les véritables héros de madame Stowe. Son âme, la plus +maternelle qui fût jamais, a conçu tous ces petits êtres dans un rayon +de la grâce. Georges Shelby, le petit Harry, le cousin d'Éva, le marmot +regretté de la petite femme du sénateur, et Topsy, la pauvre, la +diabolique et excellente Topsy, ceux qu'on voit et ceux même qu'on ne +voit pas dans ce roman, mais dont il est dit seulement trois mots par +leurs mères désolées, c'est un monde de petits anges blancs et noirs, où +toute femme reconnaît l'objet de son amour, la source de ses joies ou de +ses larmes. En prenant une forme dans l'esprit de madame Stowe, ces +enfants, sans cesser d'être des enfants, prennent aussi des proportions +idéales, et arrivent à nous intéresser plus que tous les personnages des +romans d'amour. + +Les femmes y sont jugées et dessinées aussi de main de maître, non pas +seulement les mères, qui y sont sublimes, mais celles qui ne sont mères +ni de coeur ni de fait, et dont l'infirmité est traitée avec indulgence +ou avec rigueur. A côté de la méthodique miss Ophélia, qui finit par +s'apercevoir que le devoir ne sert à rien sans l'affection, Marie +Saint-Clair est un portrait d'une vérité effrayante. + +On frissonne en songeant qu'elle existe, cette lionne américaine qui +n'est qu'une lâche panthère; qu'elle est partout; que chacun de nous l'a +rencontrée; qu'il la voit peut-être non loin de lui, car il n'a manqué à +cette femme charmante que des esclaves à faire torturer pour qu'elle se +révélât complète à travers ses vapeurs et ses maux de nerfs. + +Les saints ont aussi leur griffe, c'est celle du lion. Elle respecte la +chair humaine, mais elle s'enfonce dans la conscience, et un peu +d'ardente indignation, un peu de terrible moquerie ne messied pas à +cette bonne Harriett Stowe, à cette femme si douce, si humaine, si +religieuse et si pleine de l'onction évangélique. Oui, c'est une femme +bien bonne, mais ce n'est pas ce que nous appelons dérisoirement une +bonne femme: c'est un coeur fort, courageux, et qui en bénissant les +malheureux, en caressant des fidèles, en attirant les faibles, secoue +les irrésolus, et ne craint pas de lier au poteau les pécheurs endurcis +pour montrer leur laideur au monde. + +Elle est dans le vrai sens de la lettre sacrée. Son christianisme +fervent chante le martyre, mais il ne permet pas à l'homme d'en +perpétuer le droit et la coutume. Il réprouve cette étrange +interprétation de l'Évangile qui tolère l'iniquité des bourreaux pour se +réjouir de les voir peupler le calendrier de victimes. Elle en appelle à +Dieu même, elle menace en son nom. Elle nous montre la loi d'un côté, +l'homme et Dieu de l'autre. + +Qu'on ne dise donc pas que, puisqu'elle exhorte à tout souffrir, elle +accepte le droit de ceux qui font souffrir. Lisez cette belle page où +elle vous montre Georges, l'esclave blanc, embrassant pour la première +fois le rivage d'une terre libre, et pressant contre son coeur la femme +et l'enfant qui sont enfin à lui! Quelle belle page que celle-là, quelle +large palpitation, quelle protestation triomphante du droit éternel et +inaliénable de l'homme sur la terre: la liberté! + +Honneur et respect à vous, madame Stowe. Un jour ou l'autre, votre +récompense, qui est marquée aux archives du ciel, sera aussi de ce +monde. + +Décembre 1832. + + + + +IX + +EUGÈNE FROMENTIN + + +I. + +UN ÉTÉ DANS LE SAHARA + + +Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou +troisième fois, un voyage en Afrique, et il écrivait à un de ses amis: + +«Tu dois connaître, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de +facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes +tes fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié rayonnant, +qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de crépuscule où +à l'état violent d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont +trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à gauche, une +plaine à perte de vue, un grand ciel où descend une immense nuée +d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui +cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y là toutes les transes +de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique qui m'a +toujours fortement préoccupé; parfois même il m'est arrivé d'y voir +comme une signification qui me serait personnelle. C'est à la pluie que +j'ai dû de connaître, une première fois, le pays du perpétuel été; c'est +en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume.... + +«Je crois avoir un but bien défini. Si je l'atteignais jamais, il +s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te +l'exposer ici? + +«--Admets seulement que j'aime passionnément le bien, et qu'il y a deux +choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du désert +sans ombre.» + +Parti de Médéah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24, à _Elyonëa_ (la +Clairière), et alla souper chez le caïd, dans sa maison fortifiée. Le +31, il était à Djelta; il racontait à son ami un de ses bivouacs dans le +désert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un +marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchâtres, hérissés de joncs +verts à l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze +lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une +étendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de +corbeaux monstrueux occupait la source à notre arrivée. Immobiles, le +dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de +loin, pour des gens comme nous pressés de boire. Il fallut un coup de +fusil pour disperser ces fauves et noirs pèlerins.--Les oiseaux partis, +nous demeurâmes seuls.--Était-ce fatigue? était-ce l'effet du lieu? Je +ne sais, mais le premier aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un +singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays frappé +de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était plus le +squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit; +c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le +vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des +ondulations indécises; derrière, au-delà, partout, la même couverture +d'un vert pâle étendue sur la terre.--Et là-dessus, un ciel balayé, +brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se retirait +sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence +profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de +légers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entière, +couché près de la source, à regarder ce pays pâle, ce soleil pâle; a +écouter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni +la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable désolation de ce lieu.» + +Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la +journée, un petit garçon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour +suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. «Doux +oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que +font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc +chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie +des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux, +il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se +lèvent.» + +Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche, +l'idiot en vénération de la tribu. Il le raconte et le décrit à son ami +en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumière. Il en exprime ainsi la +puissante suavité: «Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, le soleil +a atteint le maximum de 52 degrés, et la lumière, d'une incroyable +vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous +baigne également, comme une seconde atmosphère, en flots impalpables; +elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'éclat du ciel s'adoucit +par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si +tendre, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de +reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque de +la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.» + +A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cessé de monter le +plateau du Sahara, est à 800 mètres au-dessus de la mer. Puis il +traverse le Bordj, c'est-à-dire un des sanctuaires de la vie féodale de +l'Arabe. A travers des tableaux étranges, à la fois grandioses et +misérables, il arrive, le 3 mai, à Elaghouat, une de nos conquêtes, +«ville à moitié morte, et de mort violente.» Il y reste jusqu'en +juillet. De là, il s'enfonce encore plus dans le désert; il va de +Tadjemond à Aïn-Mahdy, revient à Elaghouat et repart pour Médéah, +écrivant toujours à son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il +comprend, ce qu'il éprouve. Il faudrait tout citer, car aucune page +n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantôt, +c'est la danseuse arabe à la lueur d'un feu de bivouac; tantôt +l'importune hospitalité de Tadjemont ou la dédaigneuse réception +d'Aïn-Mahdy, la ville sainte, la Rome du désert. C'est la tribu en +déplacement, magnifique et immense tableau qui résume l'étude attentive +et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue héroïque de Delacroix. +C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est +le cheval qui attend son maître, «cloué sur place comme un cheval de +bois.» Douce et vaillante bête, dès que l'homme est en selle, il n'a pas +besoin de lui faire sentir l'éperon. Il secoue la tête un moment, fait +résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en +arrière et se renfle en un pli superbe, puis le voilà qui s'élance, +emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne +aux statues équestres des Césars victorieux. + +Et puis, c'est l'été terrible, l'heure de midi, «où le désert, à force +d'être éclairé, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs +fuyantes de la perspective et prend la _couleur du vide_, tandis +qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amassés par le vent, ont +passé par-dessus le mur d'enceinte: c'est le désert qui essaye d'envahir +les jardins.» Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses +sous le soleil de feu; c'est la soif intolérable et continue; c'est le +rêve, l'idée fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le +paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence, +la fatigue, l'éblouissement, la rêverie. C'est tout ce qui se passe, +saisi sur le fait et _montré_, je ne veux pas dire _décrit_. Ce voyageur +ne songe qu'à rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement +dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de +la nature où rien ne passe, pas même la brise, où rien n'apparaît que le +soleil, qui tout à coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend +aveugle. + +Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnément le +bleu. Il veut être peintre. Il est né pour voir, il regarde, et, en +regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le résultat? Rapporte-t-il des +chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait +du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui +demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le +savoir lui-même, il a produit un chef-d'oeuvre littéraire. Ces simples +lettres, en forme de journal, adressé à son ami, et aujourd'hui publiées +en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les +écrivains les plus exercés peuvent, je ne dis pas se proposer pour +modèle, cette manière de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que +les individualités gagneraient à se copier les unes les autres, mais +examiner et approuver comme critérium des qualités les plus essentielles +dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre +d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a +pas visé à autre chose. Il ne raconte pas sa vie privée. Il ne faut +chercher là ni récits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet, +rien pour le succès. Il s'est satisfait lui-même en prenant des notes +sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis. +Études de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les +mots. J'ignore ce que lui a donné sa palette, mais ce que notre langue +lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le +place d'emblée aux premiers rangs parmi les écrivains. + +C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualités +qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance +dans l'exquise sobriété, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjouée et +spirituelle du Français jeune, dans le sérieux d'une conscience d'élite; +l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer à parler de soi; +le goût dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse +d'idées et de sensations; la touche énergique et délicate; le juste, le +vrai, mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très-supérieures, +selon moi, à celles de Jacquemont, sont appelées a un immense succès +parmi les artistes, et, comme la France est artiste, espérons que ce +sera un succès populaire. + +Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est +bon de l'avertir que ce n'est point là son affaire. Mais si, dans un +jour de calme et de réflexion, il lui plaît de se faire une idée large +et nette de ce désert, théâtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite +peupler de ses propres rêves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir +la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grâce au travail rapide +d'une intelligence puissante à résumer l'immensité, faire le long et +pénible voyage du Sahara en deux heures. + +Mai 1857. + + +II. + +UNE ANNÉE DANS LE SAHEL + +JOURNAL D'UN ABSENT + + +Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais la plus agréable lecture qu'il +y ait, me semble être celle des voyages. Il y a là plus d'intérêt que +dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En général, +tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout +s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idéal; l'histoire +nous abreuve de trop de réalité. + +Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les +misères, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurés +d'un heureux dénoûment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu +que les aventures aient été périlleuses, garde tout le charme de +l'invraisemblance et de l'inattendu. + +Le voyage de découverte est si intéressant par lui-même que l'on n'exige +pas du narrateur les beautés de la forme. Par exemple, les récits que, +sous le titre de _Voyageurs anciens et modernes_, M. Édouard Charton a +récemment publiés n'ont point été accueillis dans un but littéraire, +mais en vue de l'instruction sérieuse que, sous tous les rapports, les +grands voyages apportent à chaque période de l'histoire des hommes. +Traduits ou textuels, rédigés avec élégance ou bonhomie, ces récits +sont tous attachants et laissent loin derrière eux, même au point de vue +de la simple lecture, l'intérêt des romans et des poëmes. + +Le voyage est une chose si attrayante, qu'à tous les points de vue, +l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une +excursion dans des régions connues de tous, est toujours suivi dans sa +narration par la pensée de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf à +être contredit après coup par ceux qui ont la prétention plus ou moins +fondée d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on +parcoure l'Italie avec Théophile Gautier, et qu'à travers les diamants +de sa parole, on voie toutes choses se revêtir d'un éclat et d'une grâce +que ne vous avait pas toujours offerts la réalité dans vos jours de +spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller à rire sur les +ruines du monde grec, un peu scandalisé de soi-même, un peu chagrin +d'avoir à rejeter tant d'illusions caressées dans l'enfance, mais dominé +par la gaieté française et l'esprit entraînant d'Edmond About; soit +enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de désolation, on +suive l'expédition périlleuse et sérieusement scientifique dans les mers +du nord, racontée par Charles Edmond avec tant de couleur, d'_humour_ et +de sentiment poétique; il est bien certain que le voyage aventureux, +contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit +comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de +découverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la +simplicité. Aux voyages d'art, de poésie ou d'études de moeurs, on ne +demande ni périls, ni événements, sauf à être enchanté quand il s'en +trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration. + +Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorité et +d'attrait, c'est M. Eugène Fromentin, Déjà, en 1857, nous l'avons suivi +au Sahara; cette année, ou du moins à la fin de l'année dernière, nous +l'avons retrouvé avec joie, complétant son voyage, ou, pour mieux dire, +son séjour en Afrique, dont l'_Été dans le Sahara_ n'était qu'une partie +détachée. + +Le nouveau récit de M. Fromentin est intitulé: _Une année dans le Sahel. +Journal d'un absent_. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara; +c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible été, on pourrait +dire se désaltérer, car la soif, à l'état d'idée fixe, est le principal +fléau de ces régions formidables. C'est donc le séjour dans le nord de +l'Afrique, avant et après cette dure campagne vers le centre, que nous +raconte le voyageur. + +C'est malgré lui que nous l'appelons ainsi, car il se défend, avec une +rare modestie, d'être autre chose qu'un _homme errant qui aime +passionnément le bleu_, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de +rester où il lui plaît, qui tantôt veut essayer du _chez soi_ sur cette +terre étrangère, et tantôt obéit à une curiosité de locomotion tout +instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir +de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affectée. On sent, à +chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai poëte qui a vécu +sa vie intérieure au milieu de scènes qui venaient s'y encadrer comme +dans un miroir, mais qu'il a savourées profondément pour son compte +avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le +savez, il a voyagé et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la +bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni +l'homme ni ses toiles. D'autres apprécieront donc l'artiste qui peint. +Je reviens à celui qui écrit, et dont la forme est une des plus belles +peintures que nous ayons jamais lues. + +Dans une appréciation des plus ingénieuses et des plus justes à propos +de la peinture précisément, cet éminent écrivain nous dit qu'il y a deux +hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre +qui voyage. Et il ajoute humblement: «Le jour où je saurai positivement +si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends +faire de ce pays.» + +La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est +rétablie ensuite avec une clarté lumineuse. Le premier est celui qui +reproduit avec amour la couleur particulière d'un pays et des hommes qui +l'habitent, beauté ou étrangeté, n'importe: il fait le portrait de la +nature qu'il explore; il est fidèle, attentif, épris de son modèle. Il +rapporte des documents véridiques; homme de plus ou moins de talent, il +révèle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux. + +Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il était peintre avant de +voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son +individualité puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les +grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas. +Sa personnalité domine le sujet, et, sans trop s'inquiéter de traduire +littéralement ce qui, après tout, ne saurait l'être d'une manière +absolue, il exprime à sa manière ce qui le frappe. Du premier, l'on peut +dire: _Comme il a bien vu_! de l'autre: _Comme il a fortement senti_! + +Tel est, en termes vulgaires, l'abrégé de cette excellente dissertation, +écrite de main de maître et appuyée d'exemples saisissants. Nous devions +nous y reporter justement pour caractériser le talent littéraire de +l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement à la +littérature, et nous ne nous sommes pas longtemps demandé, en le lisant, +s'il devait être classé parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres +voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration +dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration +généreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel +et général tout à la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en +même temps au monde extérieur et à soi-même. Eh bien, nous croyons que +la question est déjà résolue pour M. Eugène Fromentin. Il a beau +craindre d'échouer dans la grande entreprise et dire: «Il est possible +que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois +entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le +penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que +les théories.» Nous pensons sincèrement pouvoir le rassurer. En tant +qu'écrivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vérité +ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous +les objets de son examen. + +Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles +ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue, et je +ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être +senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la +fois riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M. +Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara. + +Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa +palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle +richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir +si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre +de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation qui est la vie du +paysage, et à l'activité qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas +ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé. +Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance +d'une âme rêveuse et contemplative, mariée pour ainsi dire avec +l'éternel spectacle de la nature; mais cette nature adorée, il la suit +de l'oeil et de l'âme dans son éternelle mobilité et se l'approprie +merveilleusement, en même temps qu'il s'abandonne à elle avec un parti +pris généreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous déranger, +lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu, à travers ses yeux, +quelque chose de grand et de réel, d'écrasant et de délicieux, de +sublime et de charmant, d'amusant même, car les races ont toutes leur +côté comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main +légère, les appétits naïfs de gourmandise, de vanité et de coquetterie +de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat, +brillants caprices de l'atmosphère, beauté touchante ou imposante des +lignes, grâce ou singularité des accidents, effet et nature pittoresque +des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles, +et, par-dessus tout cela, définition magistrale des idées et des +sentiments qui dominent les êtres, c'est un examen saisissant de tout ce +qui fait le caractère d'un monde et de ses habitants. + +A ces tableaux variés et splendides, ajoutez, cette fois, un épisode +dramatique raconté d'une manière éblouissante d'art et de goût: l'amour +tranquille et la mort tragique de la belle Haoûa. Jamais aventura ne fut +plus chastement voilée et plus solennellement dénouée. C'est là que l'on +sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est +peut-être un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander à +l'auteur si Haoûa a vécu, aimé et péri de cette manière. «Qu'importe! +vous répondrait-il, si vous êtes incertain, c'est que j'ai été vrai. Qui +se soucie de savoir quels êtres réels ont posé pour les figures des +grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai songé ni à faire une +immortelle, ni à raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre +dans ma pensée une femme arabe, telle qu'elle était dans la réalité, et +j'en ai fait une abstraction qui résume un type général.» + +Oui, en vérité, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout +aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est +que, pour la première fois, nous nous sommes fait une idée de ces types +inconnus et mystérieux dont Eugène Delacroix nous avait montré la +figure dans l'admirable tableau des _Femmes d'Alger_. Je dis mystérieux, +parce qu'en grand maître, Eugène Delacroix avait laissé planer sur ces +étranges beautés le sentiment insaisissable qui les anime. En les +regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demandé à lui-même: +_A quoi pensent-elles_? + +Voici Eugène Fromentin qui est entré dans le sanctuaire d'une de ces +existences cachées, et qui nous répond: Elles ne pensent pas, mais elles +font penser, comme les figures des grands maîtres, comme les immortelles +statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles +ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que +les dédaigner serait une folie, les briser un sacrilége. Aussi le +meurtre d'Haoûa vous laisse-t-il, dans ce récit, une impression profonde +d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se +fait dans l'âme à cette dernière page, comme si, au moment où vous +contemplez, dans une tranquille extase, la Vénus de Milo, la voûte qui +l'abrite s'effondrait et l'écrasait sous vos yeux. + +N'oublions pas, en parlant de la partie épisodique de ce livre, l'autre +figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Aïchouna avec sa petite +négresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa démarche solennelle et +son goût pour la pâtisserie. A côté de ces admirables animaux, se +dessine la figure intelligente et forte du voyageur européen Vandell, +personnage réel ou imaginaire, espèce de Bas-de-Cuir savant des savanes +de feu de l'Afrique; une aussi belle création, dans son genre, que celle +d'Haoûa et de son entourage. De tous les personnages mis en scène +sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe +italien: _Se non è vero, è ben trovato_, c'est-à-dire à ce qu'il nous +sembla: «Si ce n'est pas arrivé, tant pis pour la réalité.» + +Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle étude; ce serait la +déflorer. _L'Été au Sahara_ a eu ses lecteurs satisfaits et charmés; +_l'Année dans le Sahel_ a déjà eu ses lecteurs avides; et si nous +rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est +tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir à lui +adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons +mentionnés plus haut, et à tous ceux qui ont reçu du publie l'accueil +qu'ils méritaient. Demandons-leur à tous, à tous ceux qui savent bien +voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe où. Tout le mal qu'on +voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun, +c'est-à-dire une vérité bien acquise et bonne à se répéter pour se +consoler du mal qui tarde à disparaître de notre pauvre petite planète. +L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui +cherche à résoudre les problèmes sociaux d'une manière générale devrait +avoir fait le tour du monde et interrogé tous les types de la famille +humaine. Mais qui peut faire le tour du monde à son aise et en +conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de +science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que +chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rêveries ou vos +émotions, vos découvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur +la montagne ou une larme versée sur un désastre, un chant recueilli, le +vol d'un oiseau observé, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La +mémoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procédé +magique, donne la vie aux images qui l'ont traversé, et cette vie, ce +n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et +particulier à chaque manifestation de la vie générale, c'est le +_pourquoi_ de la pensée appliquée au _comment_ de l'examen. + +Mars 1859. + + + + +X + +BÊTES ET GENS + +PAR + +P.-J. STAHL + + +Nommer Stahl, c'est rappeler une série de ravissantes études, légères +dans la forme, sérieuses dans le fond. Nommer Hetzel, c'est renouveler +les regrets qu'inspire à de nombreux amis et à une foule de personnes +haut placées dans les arts et dans la société parisienne, l'éloignement +d'un homme à la fois utile et charmant comme ses travaux, comme les +livres qu'il a publiés et comme les pages qu'il a écrites. + +A quoi profite l'absence d'Hetzel? Nous ne saurions répondre qu'à la +question ainsi renversée: A quoi cette absence ne nuit-elle pas? Elle +nuit à quelque chose de plus général que les sympathies de l'amitié; +elle nuit à l'art, puisqu'elle creuse dans la littérature contemporaine +une lacune que personne ne pourra combler. + +Hetzel n'avait pas seulement un emploi et un rôle important dans la +librairie élégante, il avait une mission toute spéciale qui consistait +à mettre le commerce des livres au service de la poésie et du sentiment. +Sous les titres modestes d'éditeur et de libraire, cet esprit gracieux, +sensible et actif poursuivait l'exécution de l'oeuvre de goût, et nous +avons dû à ça goût, qui faisait de son entreprise un fait exceptionnel, +les seuls livres de luxe et de fantaisie qui, depuis vingt ans, aient +été mis à la portée et appropriés à l'usage de nombreux lecteurs. Il a +cherché à initier à la poésie et à l'esprit, par le dessin et la +gravure, toute une classe nouvelle de consommateurs, les bourgeois et +les enfants. + +Si, jeune lui-même, il n'a pas eu le temps (hélas! on ne le lui a pas +laissé) de produire de jeunes talents, il a du moins su réveiller les +talents qui s'endormaient, ou ranimer ceux qui se croyaient lassés de +produire. Ayant en lui seul ce qu'il faut pour produire soi-même, il +était tout capable, par ses idées riantes, sa sympahie aimable et son +courage désintéressé, de rafraîchir des imaginations attristées, que la +commande brutale ou la demande absurde de l'exploiteur achève souvent de +paralyser. + +Si l'artiste avait une intention à émettre, une fantaisie à réaliser, il +se chargeait d'en fournir le texte, d'en faire accepter l'originalité, +et réciproquement, il courait de l'écrivain au dessinateur pour que l'un +sût ou voulût élever son imagination au niveau de celle de l'autre. +C'est ainsi qu'il a su marier le génie de Balzac à celui de Meissonnier +et de Granville, celui d'Alfred de Musset à celui de Tony Johannot, et +ainsi de beaucoup d'autres. Tantôt il faisait paraître une magnifique +création déjà classique comme _Werther_ ou _le Vicaire de Wakefield_, +tantôt il réunissait les adorables études satiriques de Gavarni et les +lançait dans le monde revêtues de tout l'attrait et de toute la +fraîcheur d'un cadre digne d'elles. Enfin, il était essentiellement +fécondant pour des puissances isolées ou fatiguées qu'il savait grouper +ou renouveler, suggérant à l'une une idée pour sa forme, à l'autre une +forme pour son idée, se chargeant de trouver le traducteur pour chacune, +et se faisant traducteur lui-même au besoin, faute de mieux, disait-il +modestement. + +Ce faute de mieux nous a valu un charmant recueil de poésies en prose +qui méritaient de ne pas rester à l'état de fragments épars, et qui ont +été réunies dernièrement en un volume sous le véritable nom de l'auteur. +Ces pages remarquables ne sauraient être analysées; elles sont trop +concises et trop nerveuses dans leur allure pour ne pas perdre même à +être fragmentées. Elles sont d'une légèreté diaphane au premier abord, +mais elles vous saisissent bientôt par une certaine profondeur de +sentiment et une certaine vigueur d'indignation qui ont l'air de +s'échapper involontairement comme un cri du coeur et de la conscience à +travers une chanson moqueuse ou mélancolique. + +C'est quelque chose de très-individuel que cette manière à la fois douce +et brusque de dire les choses: ce n'est pas de l'humour, c'est de la +douleur qui prend son parti, c'est un mélange de colère ironique contre +le mal et le faux, et de tendresse enthousiaste pour le bien et le vrai. +C'est du Sterne germanisé par le sentiment, francisé par l'esprit, et +cela a une forme recherchée et naïve en même temps qui ne ressemble +qu'à elle-même. La style est rapide, l'idée est serrée, et tout porte, +dans cette manière gui semble s'être proposé de dire sans dire, et de +vous faire frissonner devant le problème de la vie en ayant l'air de +vous chatouiller l'oreille avec un lien commun spirituellement tourné. +Le sentiment poétique y est exquis, comme par-dessus le marché. Il n'y a +ni longueurs ni défaillances; ce livra si court trouve, d'un bout à +l'autre, le secret de vous faire approfondir les suiets qu'il a l'air +d'effleurer. + +Nohant, 14 mars 1834 + + + + +XI + +LE +THÉÂTRE-ITALIEN DE PARIS +ET +MLLE PAULINE GARCIA[12] + + +Voici donc notre scène italienne-française atteinte dans son principe +vital par une double mesure législative[13]. Cette mesure a été motivée +par la nécessité d'encourager exclusivement le genre national en +musique, et une profonde indifférence pour l'art _exotique_ a présidé à +son arrêt de mort en place de l'Odéon. + +[Note 12: Madame Viardot.] + +[Note 13: Après l'incendie de leur théâtre de la salle Favart, les artistes +italiens avaient été relégués provisoirement à l'Odéon; mais le +provisoire menaçait de devenir définitif, et de plus on venait de +supprimer leur subvention administrative.] + +Si ce motif était bien fondé, nous serions les premiers à y souscrire. +Mais la haute sagesse de la chambre des députés n'est peut-être pas ici +sans appel. Et d'abord nous pensons que le genre italien est tout à fait +naturalisé en France, à tel point qu'il n'y a plus de musique française, +si tant est qu'il y en ait jamais eu. Messieurs les députés ne peuvent +pas croire sans doute que la musique change de nationalité suivant la +langue à laquelle elle est adaptée. Ils ne pensent pas que Rossini soit +Français pour avoir écrit en tête de sa sublime partition _Guillaume +Tell_ au lieu de _Guglielmo Tello_, pas plus que Meyerbeer pour nous +avoir donné deux beaux opéras en paroles françaises. Ils savent fort +bien que la musique qu'on chante à l'Opéra-comique est tout italianisée, +depuis Nicolo jusqu'à Donizetti; que les plus remarquables productions +de nos compositeurs français, _la Muette_, par exemple, ont été +inspirées par le génie italien, et que si Berlioz est chez nous le roi +de la symphonie, ce n'est ni chez Rameau ni chez Grétry, mais dans la +science de Beethoven et de Weber qu'il a puisé la sienne. + +_Le Devin du Village_ n'a-t-il pas été dans son temps une réaction +énergique et applaudie contre la soi-disant musique française, qui +n'était, suivant Rousseau et les gens de goût ses contemporains, qu'une +musique infernale et diabolique? Lulli, Gluck et Mozart, que nous +invoquons aujourd'hui comme nos maîtres, étaient-ils donc Français? Et +parce que nous avons un peu profité à leur école, aurons-nous +l'ingratitude de prétendre que nos intelligences musicales se soient +éveillées d'elles-mêmes, tandis que nos oreilles le sont à peine encore +à leurs savantes mélodies? + +Où donc s'est réfugiée cette musique française que vous voulez +ressusciter et conserver comme un art national! Non pas même chez +mademoiselle Loïsa Puget, et je gage que, _le Postillon de Lonjumeau_ +serait fort blessé si vous lui disiez qu'il ne chante pas ses couplets +dans le goût italien le plus pur. Et il ferait bien; l'orgueil de +l'artiste français, comme son vrai mérite, ne consiste-t-il pas dans +cette merveilleuse aptitude qui le porte à vaincre les obstacles que la +nature lui a créés, et à s'assimiler l'intelligence, les études, et +jusqu'à l'innéité des arts étrangers? Où donc est la grandeur et la +priorité de la France entre toutes les nations civilisées, si ce n'est +d'avoir attiré à elle et de s'être approprié dans tous les temps les +fruits précieux de toutes les civilisations étrangères? Sa vie s'est +formée de la vie du monde entier, et le monde entier a trouvé en elle +une vie que sans elle il n'eût pas sentie. C'est nous qui apprenons à +nos voisins l'importance et la beauté de leurs conceptions en les +mettant en pratique sous leurs yeux éblouis. En politique, n'avons-nous +pas accompli les révolutions que l'Angleterre avait essayées? En +philosophie, n'avons-nous pas opéré ces transformations d'idées que +l'Allemagne signalait immobile et comme effrayée elle-même de ce que son +cerveau enfantait à l'insu de sa conscience? Et pour ne parler que de +l'art qui est le cercle où nous devons nous renfermer ici, n'avons-nous +pas légitimement et saintement volé l'architecture, la statuaire, la +peinture et la musique aux plus puissantes et aux plus ingénieuses +nations de la terre? Notre poésie, enfin, ne l'avons-nous pas conquise +par droit divin sur tous les peuples qui viennent aujourd'hui nous +redemander humblement les leçons qu'ils nous ont données? N'avons-nous +pas importé chez nous, et ceci à l'exclusion des nations que nous avons +bien réellement dépossédées, la peinture qui ne fleurit plus que chez +nous? Où est l'école romaine aujourd'hui? Dans l'atelier de M. Ingres. +Où est la couleur vénitienne? Sur la palette de Delacroix. Où est +l'énergie du pinceau flamand? sur les toiles de Decamps. Où est la +gravure anglaise? A Paris, dans la mansarde de Galamatta ou de Mercurj, +dont le génie s'est naturalisé français; car les plus grands artistes +étrangers l'ont dit, et ce mot est devenu proverbial: La France est la +vraie patrie des artistes. Et maintenant nous voudrions répudier nos +maîtres! Mais cela n'est pas dans l'esprit de la nation, et jamais on +n'a plus profondément méconnu le caractère ardemment sympathique du +Français, et son généreux enthousiasme pour toute espèce d'éducation, +que le jour où on a prononcé dans l'assemblée représentative de la +France, qu'il n'y aurait plus d'art étranger en France. N'envoyez donc +plus vos peintres et vos musiciens se former à Rome, anéantissez donc +les trésors de vos musées, rayez donc _Guillaume Tell_ et _le Comte Ory_ +du répertoire de votre Académie Royale; faites plus si vous pouvez, +détruisez toute notion d'art dans le monde élégant et chez le peuple. +Brûlez tous les magasins de musique qui vivent de partitions allemandes +et italiennes; fermez le Conservatoire, qui a le mauvais goût de nous +faire entendre un peu de Beethoven, de Haydn et de Mozart! de temps en +temps condamnez à mort le patriarche Cherubini, car celui-là ne se +soumettra pas volontiers à l'arrêt. Confirmez la sentence qui a exilé +Spontini; faites déporter Lablache, Rubini, Tamburini; défendez à +mademoiselle Grisi de nous montrer le type le plus pur et le plus +parfait de la beauté grecque; envoyez le génie de Pauline Garcia se +glacer en Russie, et quand vous aurez fait tout cela, tâchez d'interdire +à nos gamins de Paris de chanter dans la rue le rataplan des +_Huguenots_; brisez enfin jusqu'aux orgues de Barbarie, qui jouent sous +vos fenêtres le choeur des chasseurs de _Robin des Bois_ ou le _Di tanti +palpiti_, aussi populaire que _la Marseillais_ et _Vive Henri IV_. + +Ne dites pas, à ce propos, que la musique étrangère est suffisamment +connue en France. Elle n'est encore que vulgarisée, ce qui ne veut pas +du tout dire qu'elle soit comprise; et je le répète, notre éducation +musicale, loin d'être achevée, commence tout au plus. Aura-t-elle un +succès aussi rapide que la peinture? Je ne le pense pas. Il est de la +nature même de la musique de suivre une marche plus lente, parce qu'elle +est le plus idéal de tous les arts. Pouvons-nous même nous flatter que +nous arriverons à surpasser les Allemands et les Italiens en composition +et en exécution musicale, comme nous surpassons en peinture nos +contemporains étrangers? Je n'oserais vous le promettre. Peut-être la +nature, qui jusqu'ici leur a été plus généreuse qu'à nous sous ce +rapport, continuera-t-elle à les placer au-dessus de nous, comme des +maîtres chéris et vénérés. Raison de plus de les retenir chez nous, car, +privés d'eux, nous n'avons plus guère de progrès à espérer. Ne dites pas +non plus que les maîtres écriront pour notre scène, ou que nous +traduirons leurs oeuvres lyriques. Tons savez bien que Rossini ne se +fût pas arrêté au milieu de sa gloire et de sa puissance sans les +dégoûts dont l'abreuva la légèreté avec laquelle on traita son dernier +chef-d'oeuvre et le morcellement de ses représentations à l'Opéra. Vous +savez bien que le _Don Juan_ n'a pu être exprimé à ce même théâtre d'une +manière satisfaisante, et qu'il a fallu changer l'emploi des voix pour +lesquelles il fut écrit. Quand vous voulez l'entendre, c'est à +l'Opéra-Italien et non à l'Opéra-Français que vous courez. Vous savez +bien que nous ne connaissons en France ni _Fidelio_, ni _Oberon_, ni +même _Freyschütz_. Le zèle et l'habileté de M. Véron ont échoué à faire +entendre véritablement _Euryanthe_ sur la scène française. Vous savez +bien, ou du moins vous devriez savoir qu'au lieu de nous retirer l'opéra +italien, il faudrait pouvoir nous doter d'un opéra allemand, et vous +verrez que quelque jour vous y viendrez, entraînés que vous serez par le +progrès de l'art et le mouvement des idées, vainement entravés pour +quelques années peut-être par votre arrêt. + +Mais vous faites-là précisément ce que vous reprochez à un certain +radicalisme étroit et aveugle. Vous nous privez, comme d'autant de +superfluités coûteuses, des sources où la vie intellectuelle se retrempe +et se purifie. Vous nous poussez à la barbarie, vous faites des lois +somptuaires pour ce monde opulent que vous voulez vous conserver et qui +ne s'y laisse guère prendre; car il commence à voir que nous ne sommes +pas aussi ennemis de la civilisation que pourraient le faire croire les +nécessités austères d'un passé que nous ne renions pas, mais que nous ne +voulons pas ressusciter. + +Quand cela vous arrange, vous revenez à l'esprit de la convention, et +vous vous emparée des idées d'économie que nous vous présentons quand +nous demandons de sages réductions ou de généreux sacrifices dans +l'emploi des deniers publics. Mais si vous voulez retourner contre nous +nos propres arguments, ne le faites donc pas à propos des choses qui +nous sont utiles et bonnes et qui vous le sont aussi, car nos besoins +sont les mêmes, et un peu d'idéal dans votre vie ne vous ferait pas de +mal. Il y a bien d'autres choses qui nous sont préjudiciables à tous et +que vous votez haut la main pour des raisons que je ne veux pas vous +dire, non pas que vous manquiez de courtoisie pour les entendre, mais +parce que vous avez trop d'esprit pour ne pas les deviner. Je suis sûr +que la jeunesse française, qui est tout artiste, se résignera plutôt à +des privations qui porteraient sur sa vie matérielle qu'à celles qui +l'atteindraient dans sa vie intellectuelle, et que les vexations de la +douane, auxquelles chacun de nous se résigne, nous deviendront +insupportables le jour où elles prohiberont les beaux-arts à la +frontière comme les cotons et les tabacs étrangers. + +Si la réforme électorale qui doit s'accomplir était déjà accomplie, si +je parlais à des députés qui représentassent véritablement le peuple, +j'oserais encore leur demander des mesures protectrices pour les arts, +même au profit, en apparence exclusif, des classes riches. Je leur +dirais que si le Théâtre-Italien est dans l'état des choses réservé aux +plaisirs du grand monde, c'est chose assez légitime, vu qu'il est +alimenté et ne peut l'être que par la richesse des hautes classes. Le +jour où la troupe italienne sera installée dans une salle convenable et +où la subvention pourra obvier aux dépenses de première nécessité, l'art +lyrique marchera, comme il faisait naguère, dans un progrès brillant, et +arrivera peut-être à se passer des secours de la subvention. C'est du +moins une épreuve qu'il serait impardonnable de ne pas tenter, et +l'abandon des moyens de civilisation les plus nobles et les plus exquis +est le signe le plus effrayant de la décadence d'une société. D'ailleurs +il serait faux de dire que la salle des Italiens est accaparée par ce +qu'on appelle le grand monde. Dans la vaste enceinte d'un théâtre il y a +place pour les fortunes moyennes, place aussi pour les fortunes +étroites, place enfin pour ceux qui n'ont pas de fortune. Le parterre +des Italiens a toujours été composé de pauvres artistes et de jeunes +gens passionnés pour la musique plus que pour toutes les autres +satisfactions de la vie. Nous sommes quelques-uns qui nous souvenons +bien d'avoir retranché souvent la bagatelle d'un dîner pour aller +entendre la Malibran ou la Pasta, et qui disions bien gaiement à minuit +en retrouvant dans la mansarde un morceau de pain dédaigné la veille: +_Panem et circenses_. Nous savons bien, nous autres, que si nous avons +eu dans notre vie un élan poétique, un sentiment généreux, c'est parce +qu'on ne nous a fermé ni l'église, ni le théâtre, c'est parce qu'on ne +nous a pas interdit la poésie comme un luxe dangereux ou frivole, c'est +parce que qui dit Français dit sobre comme Épictète et idéaliste comme +Platon. + +Trouvez donc simple que le grand monde (qui ne sera ni plus ni moins +porté à l'économie et à la charité si vous lui ôtez ses plaisirs +honnêtes) alimente la splendeur d'une école d'art où le pauvre artiste +peut aller rêver et concevoir son idéal. Et croyez aussi que ces classes +riches à qui vous réclamez, et de qui vous obtiendrez, peut-être plus +tôt qu'on ne pense, une libre et loyale adhésion à de meilleures +applications de la loi d'égalité, ont besoin comme vous d'une vie +intellectuelle plus élevée que celle qu'elles puiseraient à de méchantes +écoles et à de fausses théories dans les arts comme dans toute autre +source d'éducation. + +Maintenant que j'ai dit, un peu plus longuement que je ne l'avais prévu, +la haute importance du Théâtre-Italien, je vous rappellerai une des +grandes pertes que vous allez faire si vous laissez périr ce théâtre. La +France entière sait aujourd'hui combien serait cruel et irréparable le +départ définitif de Lablache et de Rubini; mais la gloire de Pauline +Garcia est encore assez fraîche pour que la province, qui n'a pas eu le +temps, dans l'espace d'une saison, de venir la juger, se croie dispensée +de regretter la grande artiste qu'elle ne connaît pas encore. Il ne faut +pas craindre de revenir sur les éloges pleins de justesse et +d'intelligence qui lui ont été donnés déjà dans cette _Revue_. Ceci, +d'ailleurs, doit intéresser sous un autre rapport. L'apparition de +mademoiselle Garcia sera un fait éclatant dans l'histoire de l'art +traité par les femmes. Le génie de cette musicienne à la fois consommée +et inspirée constate un progrès d'intelligence qui ne s'était point +encore manifesté dans le sexe féminin d'une manière aussi concluante. +Jusqu'ici on avait dû accorder aux cantatrices une part de puissance +égale à celle des plus grands chanteurs. On a dit et écrit souvent que +les femmes artistes pouvaient dans l'exécution s'élever au niveau des +hommes, mais que, dans la conception des oeuvres d'art, elles ne +pouvaient dépasser une certaine portée de talent. On l'a dit moins haut +peut-être depuis que les efforts de quelques-unes d'entre elles ont +montré une aptitude plus ou moins estimable pour la composition +musicale. Pour le chant, il faut placer au premier rang quelques +charmantes mélodies qu'a écrites madame Malibran; pour la scène, les +partitions de mademoiselle Bertin. Mais voici une fille de dix-huit ans +qui écrit de la musique vraiment belle et forte, et de qui des artistes +très-compétents et des plus sévères ont dit: «Montrez-nous ces pages, et +dites-nous qu'elles sont inédites de Weber ou de Schubert, nous dirons +qu'elles sont dignes d'être signées par l'un ou l'autre de ces grands +noms, et plutôt encore par le premier que par le second.» C'est là, ce +nous semble, le premier titre de mademoiselle Garcia à une gloire +impérissable. Supérieure à toutes les jeunes cantatrices aujourd'hui +connues en France par la beauté de sa voix et la perfection de son +chant, elle peut mourir et ne pas s'envoler comme ces apparitions de +chanteurs et de virtuoses qui, renfermés dans une grande puissance +d'exécution, ne laissent après eux que des souvenirs et des regrets; +gloires qui s'effacent comme un beau rêve en disparaissant de la scène +chargées de trophées, mais condamnées à périr tout entières, et de qui +l'on peut dire ce qui est écrit dans le livre divin à propos des heureux +de ce monde: «Ils ont reçu dès cette vie leur récompense.» + +Mademoiselle Garcia est donc plus qu'une actrice, plus qu'une +cantatrice, En l'écoutant, il y a plus que du plaisir et de l'émotion à +se promettre; il y a là un véritable enseignement, et nous ne doutons +pas qu'avec le temps, la haute intelligence qu'elle manifeste en +chantant la musique des maîtres, ne soit d'une heureuse influence sur le +goût et l'instruction du public et des artistes. Elle est un de ces +esprits créateurs qui ne s'embarrassent guère de la tradition et des +usages introduits par les exigences de la voix ou la fantaisie +maladroite des exécutants ses devanciers. Elle entre dans l'esprit des +auteurs; elle est seule avec eux dans sa pensée, et si elle adopte un +trait, si elle prononce une phrase, elle en rétablit le sens corrompu, +elle en retrouve la lettre perdue. Le public qui l'aime, mais qui n'a +pas encore en elle toute la confiance qu'elle mérite, s'étonne et +s'effraie quelquefois de ce qu'il prend pour une innovation. Le public +n'est pas assez savant pour lui contester avec certitude la liberté de +ses allures. La plupart des journalistes ne le sont pas davantage, et +moi qui écris ceci, je le suis moins que le dernier d'entre eux. Mais ce +que le public, ce que les critiques, ce que moi-même pouvons examiner +sans craindre de faire rire les vrais savants, et sans autre conseil que +celui de notre logique et de notre sentiment, c'est précisément le +sentiment et la logique qui président à ce travail consciencieux auquel +mademoiselle Garcia soumet l'oeuvre qu'elle chante. Jamais elle ne +dénature l'idée, jamais elle ne substitue son esprit à l'esprit du +compositeur. Le jour où vous direz: Mozart n'eût pas écrit cela, ce +jour-là seulement vous serez en droit de dire que Mozart ne l'a point +écrit; mais si vous retrouvez toujours et partout l'esprit et le +sentiment du maître, vous pouvez dire que si le maître ne l'a pas écrit +ainsi, c'est ainsi du moins qu'il l'a senti dans le moment de +l'inspiration, et c'est ainsi qu'il l'aurait écrit peut-être la veille +ou le lendemain. Ainsi c'est bien toujours du Mozart, c'est bien +toujours du Rossini que nous entendons, lors même que, pour satisfaire +aux exigences de la voix qui devait lui servir d'interprète, Rossini ou +Mozart ont consenti à modifier leur premier jet. + +Je ne prétends pas que cette liberté d'interprétation doive être +illimitée; mais plus une composition vieillit, plus il devient +nécessaire d'avoir de grandes intelligences pour interpréter fidèlement +les points contestables. Sans cette part d'indépendance, l'esprit du +chanteur n'aurait plus à s'exercer que dans les gestes et le costume, et +encore faudrait-il qu'il n'y apportât point son propre caprice, mais le +goût et la vraisemblance. Il faudrait prononcer que le talent +d'exécution exclut le talent de création, et les artistes dramatiques en +tous genres deviendraient de pures machines, fonctionnant plus ou moins +bien, suivant une impulsion mécanique à jamais donnée. Alors plus de +progrès possible, et le mot _goût_ n'a plus de sens. De plus, il suffit +d'une erreur innocemment commise par un chanteur et inaperçue de +l'auditoire pendant un certain temps, pour que cette erreur devienne loi +sans qu'aucun autre chanteur ait le droit de la redresser et d'en purger +l'oeuvre du maître. C'est ainsi que l'ignorance des commentateurs ou +seulement des copistes a altéré pendant des siècles l'esprit de textes +bien autrement sérieux que ceux des partitions musicales. + +Si la simple raison, si un sentiment de l'art qui n'est point refusé +même aux gens privés d'éducation spéciale peuvent servir de guide pour +juger les artistes avec quelque justice et quelque utilité, nous devons +attendre de mademoiselle Garcia plus que nous ne pouvons lui donner. Si +le public comprend l'importance d'un pareil talent, il apprendra +beaucoup de lui, et ne cherchera plus à entraver, par la méfiance ou la +timidité de ses jugements, l'essor de facultés aussi rares et aussi +précieuses. La critique ne cherchera point à l'intimider. On peut +analyser froidement le talent le plus consommé; mais on doit de grands +égards au génie même le plus novice. Il y a pour lui un certain respect +auquel ne se refusent pas les artistes vraiment éminents. J'ai vu Rubini +essayer docilement avec Pauline Garcia, dans l'entr'acte, un trait +qu'elle lui avait soumis, et que l'admirable chanteur répétait avec un +plaisir naïf et généreux. Lablache est fier d'elle comme un père l'est +de son enfant, et Liszt sera plus heureux de l'entendre chanter +Desdemona et Tancrède, lui dont elle est, comme pianiste, une des +meilleures élèves, que de toutes les ovations que sa bonne Hongrie lui +décerne. + +Nous n'analyserons pas le talent dramatique de mademoiselle Garcia, pas +plus que l'étendue et la puissance extraordinaire de sa voix. Peu nous +importerait la qualité de timbre de cet instrument magnifique, si le +coeur et l'intelligence ne l'animaient pas; mais c'est un prodige dont +l'honneur revient à Dieu, que de voir une faculté d'expression aussi +riche au service d'une intelligence aussi puissante. Cette voix part de +l'âme et va à l'âme. Dès les premiers sons qu'elle vous jette, on +pressent un esprit généreux, on attend un courage indomptable, on sent +une âme forte qui va se communiquer à vous. Le talent de l'actrice est +analogue. Toutes les facultés désirables et toutes les qualités innées +l'inspirent presque spontanément; mais ce talent n'a pas été soumis, +comme le chant, à de rigoureuses études, et il brille encore par ce qui +lui manque: heureux défaut jusqu'à présent, qui attendrit plus qu'il ne +le fâche, un public paternel aux grands artistes. Il est remarquable que +ce même public qui se montre si scrupuleux pour les choses qu'il ne +comprend pas bien encore, se montre si délicatement et si sagement +indulgent pour celles qu'il juge sainement au premier coup d'oeil. On a +remarqué que la jeune actrice avait parfois une certaine gaucherie +pleine de grâce et de pudeur, parfois aussi une énergie pleine de +sentiment et d'irréflexion, et on lui a su bon gré de se laisser +gouverner par ses impressions sans prendre conseil que d'elle-même, et +sans chercher trop devant son miroir l'habitude que les planches lui +donneront assez vite. On a remarqué aussi que sa taille était +admirablement belle; dans ses gestes faciles et naturellement gracieux, +les peintres admirent la poésie instinctive qui préside à ses attitudes, +même les moins prévues par elle. Elle est toujours dans les conditions +d'un dessin correct et dans celles d'un mouvement plein d'élégance et +de vérité. + +Elle ne plaît pas seulement, on l'aime. Le public le prouve en ne +l'applaudissant pas avec frénésie; il faudra cependant, pour son propre +intérêt, qu'il apprenne à l'applaudir avec discernement et à ne pas +rester froid devant une phrase admirablement dite, quand il bat des +mains pour une cadence effrayante de durée et de netteté. Ce sont là des +tours de force que mademoiselle Garcia exécute avec une liberté +surprenante, car elle peut tout ce qu'elle veut. Mais le public ne +voudra-t-il pas la dispenser quelque jour de cet horrible agrément qui +n'aboutit qu'à imiter parfaitement le bruit d'une bouilloire à thé, et +qui suspend le sens de la mélodie devant une niaiserie désagréable à +l'oreille? Pauvres grands artistes, vous avez bien besoin qu'on vous +laisse corriger les sottises de la mode! + +Il n'y a qu'une cadence au monde que je voudrais conserver, si tout +autre après Rubini pouvait la reproduire; c'est celle qu'il a introduite +dans l'air de _Don Juan: Il mio tesoro intanto_, et qui est devenue +célèbre. Elle est courte, premier mérite, puis elle est énergique, +vaillante, et complète l'idée musicale au lieu de l'altérer. Enfin elle +est écrite par Mozart dans l'accompagnement, et le public, entraîné par +l'audace et le goût du chanteur, a eu le bon esprit de ne pas la +contester. + +Avec Rubini, avec Lablache, avec Tamburini, avec mesdames Garcia, Grisi +et Persiani, l'opéra italien va nous quitter si on perd le temps à +délibérer froidement et lentement. On sera toujours forcé par la suite +de rendre le Théâtre-Italien à la capitale; mais si on tarde, ces +grands artistes seront dispersés, et nous aurons des talents de second +ordre avec plus d'exigences peut-être. Conservons donc ces généreux +chanteurs que nous aimons, que nous connaissons, qui nous connaissent et +nous aiment aussi, et qui se prodiguent avec tant de zèle. Dans aucun +théâtre de Paris, on n'a jamais vu régner la paix, l'obligeance et le +dévouement comme parmi la troupe italienne. C'est qu'ils sont tous +grands et laborieux; ils n'ont ni le droit ni la temps d'être jaloux les +uns des autres. Rubini, malade et fatigué d'une longue suite de +représentations que divers accidents ont accumulés sur lui, prodigue sa +puissance avec une vaillante ardeur. Le public qui entend cette voix si +fraîche et ce sentiment si énergique, sans se douter que l'homme +souffre, croit-il payer avec de l'or tant de dévouement et de +conscience? Lablache, à l'école duquel nos premiers chanteurs, nos +premiers tragiques et nos premiers comiques voudraient longtemps encore +prendre des leçons, blessé il y a quelques jours sur la scène pendant la +représentation, quitte ses béquilles et reparaît sans égard pour la +défense du médecin. Vous avez vu naguère un fait plus remarquable +encore. Pauline Garcia, pour ne pas faire manquer la représentation de +_Don Juan_, avertie que madame Persiani était malade, a étudié un rôle +nouveau et improvisé son costume dans l'espace de deux heures. Elle +était mise à ravir, et elle a joué et chanté Zerline comme, depuis sa +soeur, personne ne l'avait ni joué ni chanté. Elle regardait à peine le +cahier pour suivre le récitatif; elle a exprimé Mozart comme Mozart +serait heureux de s'entendre exprimer, s'il pouvait un soir s'échapper +de la tombe pour y rentrer au coup de minuit. Vraiment nous aurions +grand besoin de semblables artistes dans nos théâtres nationaux, et nous +avons encore besoin des artistes italiens pour former nos artistes et +nous. + +Février 1840. + + + + +XII + +LA JOCONDE +DE LÉONARD DE VINCI + +GRAVÉE PAR M. LOUIS CALAMATTA + + +Quelle est cette femme sans sourcils, aux mâchoires développées sous +leur luxuriante rondeur, aux cheveux extrêmement fins ou très-peu +fournis, au front très-découvert ou très-puissant, à l'oeil sans éclat, +mais d'une limpidité surhumaine? La tradition nous dit que c'est madame +Lise (Mona Lisa), femme del signor Francesco del Giocondo. Vasari ajoute +qu'elle était _bellissima_, et semble nous avouer qu'elle était fort +mélancolique de caractère ou fort impatiente de ses mouvements, +puisqu'il prétend que Léonard, en faisant son portrait, tenait autour +d'elle des chanteurs, des joueurs d'instruments et des bouffons, pour la +rendre gaie et lui conserver ce divin sourire qu'après _quatre ans +d'efforts_ le maître parvint à saisir. + +En vérité, ces divins maîtres du passé eussent été de grands paresseux +ou de grands maladroits s'il leur eût fallu tant de temps et de peine +pour s'emparer du beau et du vrai; outre que l'âge de Mathusalem n'eût +pas suffi aux longues hésitations que leur prêtent, devant chacune de +leurs oeuvres, leurs naïfs biographes. Est-ce pour relever, dans +l'esprit du public, la grandeur et la difficulté de l'art, qu'on l'a si +longtemps nourri de pareilles légendes? Il est fort à présumer, au +contraire, que l'expression de la Joconde fut saisie au vol par un coup +d'oeil d'aigle, et que les chanteurs et les bouffons n'auraient pas +réussi à mettre tant d'idéal sur les traits du modèle, tant de flamme et +de science dans le pinceau de l'artiste; à moins pourtant qu'il n'y eût +là quelque voix aussi belle que les lèvres de la Joconde, ou quelque +_senatore_ aussi merveilleux dans son art que Léonard dans le sien. +Pourquoi non, après tout? c'était le temps des grands artistes. + +Il est peu de figures aussi connues que celle de Mona Lisa del Giocondo, +et, chose étrange, il est peu de physionomies moins devinées. Cette +beauté célèbre offre, dans son expression un tel problème, que personne +ne l'a regardée sans émotion, et que personne, après l'avoir vue un +instant, ne l'a oubliée. Le modèle n'offrait-il aux regards le même +mystère que le portrait? Était-_elle_ belle ou seulement agréable? Pour +certaines personnes qui lui trouvent un dessous de malice froide dans le +sourire, c'est une laide séduisante, comme on en connaît. Pour d'autres, +c'est un idéal de jeunesse, de candeur, d'intelligence et de bonté. Tel +était l'avis de Gustave Planche, qui a écrit avec beaucoup de +prédilection sur Léonard de Vinci. Tel est aussi celui de M. Calamatta. +«Quand je dessinais cette suave figure,» écrivait-il à un de ses amis, +«seul, sous les voûtes du Musée, je me surprenais à rire avec elle.» Une +autre fois, il écrivait: «J'ai fini la Joconde. C'est une douleur pour +moi. Il y a si longtemps que j'étais heureux et tranquille avec elle.» + +Donc, cette tête charmante, en dépit de la couleur verdâtre et +mélancolique que le temps (et peut-être les dangereuses inventions de +Léonard dans les matériaux de sa peinture) ont répandue sur elle, est, +pour ceux qui s'absorbent à la contempler, une rose mystique, un sourire +du ciel. + +Nous avouerons que notre impression personnelle est plutôt mélancolique +que riante. Est-ce ce ton de clair de lune, cet étrange paysage de flots +et de rochers glauques, dont nous ne pouvons faire abstraction? Il y a +quelque chose dans ce chef-d'oeuvre qui nous jette dans l'étonnement et +dans la rêverie. Les types et les paysages de Léonard nous ont toujours +tourmenté. On aura beau me dire qu'il était grand ingénieur, qu'il avait +passé sa vie à étudier les eaux au point de vue des travaux de la +canalisation, à parcourir des terrains impraticables pour y établir des +ponts et des routes; je me rappelle aussi qu'il écoutait certaines +fontaines comme une douce musique, et qu'il était poëte au moins autant +que savant. Ces sites, tourmentés jusqu'à la puérilité, qui sont là +derrière ses figures et qui se perdent dans des horizons accumulés +jusqu'aux nuages, comme s'il eût placé ses modèles sur la flèche d'une +cathédrale, afin de leur donner pour cadre l'immensité, est-ce l'amour +du plan géographique qui les lui a inspirés, et n'y faut-il voir que la +signature de l'ingénieur inquiet d'être oublié pour le peintre? + +Dans tous les cas, ceci n'est pas gai. Peut-être l'effet en était-il +chatoyant, alors que la peinture était fraîche, pleine de roses tendres +et de pourpres vives, comme nous la décrivent les contemporains. Mais, à +coup sûr, la composition en est austère, et l'aspect aujourd'hui en est +refroidissant. On se figure beaucoup plus les _fiords_ déchiquetés de la +Norwége et son ciel d'opale faits ainsi, que le beau soleil d'Italie et +les riants paysages de l'Arno. Ce n'est même point là le caractère des +lacs charmants de la Toscane et du Milanais. Le Trasimène est semé +d'ilots qui le divisent en perspectives infinies; mais quelle douceur de +lignes et quelle splendeur de ton sur ces lointains mous et chauds! Il +n'y a pas à dire, si la Joconde est gaie, c'est qu'elle tourne le dos à +un pays bien triste; et, malgré les routes et les ponts que l'artiste +ingénieur semble y avoir creusés et jetés pour ses promenades, elle ne +me semble nullement disposée à s'y risquer. + +Quant aux types de Léonard, les avis sont bien partagés. Ils paraissent +le vrai beau à certains artistes; à d'autres, ils semblent la laideur +embellie par l'art. Personne ne peut leur refuser la noblesse et +l'originalité. + +C'est le privilège de beaucoup de grandes choses d'être mystérieuses, et +d'exercer sans cesse l'imagination. On commentera éternellement +l'_Hamlet_ de Shakspeare, l'_Enfer_ du Dante, le _Faust_ de Goethe, la +_Nuit_ de Michel-Ange, et, à un autre degré d'intérêt et d'admiration, +la _Joconde_ de Léonard. + +Elle n'était pas du tout belle, cette Joconde. Vasari ne l'a jamais +vue. C'était une grasse et douce personne, fine, prudente, ravissante +d'amabilité, de savoir-vivre et de distinction. Léonard en était +passionnément amoureux. L'histoire n'en dit rien, mais qu'importe? Il ne +s'en vanta jamais, parce que la dame était sage ou qu'elle aimait son +mari. D'autres peuvent penser qu'elle était froide, tant il y a que le +beau Léonard y perdit ses soupirs et ses brûlants regards, et qu'il fit, +en vain, durer longtemps le portrait. Il n'était pas très-modeste. Ce +n'était pas la mode en ce temps-là pour les grands artistes. Il fut donc +très-surpris d'échouer: de là son silence et celui de ses contemporains +sur cette passion inexaucée. De là peut-être, pour un homme habitué à +vaincre en amour, une estime particulière pour cette femme tranquille, +et une prédilection fidèle pour l'expression de cette figure sereine qui +devint, sous sa main et dans son cerveau, le type de la beauté +surnaturelle, puisque toutes ses figures de sainteté lui ressemblent. + +Ceci est un roman de notre façon; mais il est tout aussi vrai que mille +légendes bien autrement risquées qui remplissent la biographie des +artistes et des héros du temps passé. + +Pour nous, la Joconde est le portrait idéalisé d'une femme charmante, et +le grand secret de cette indéfinissable expression de calme qui arrive à +effrayer, comme tout ce qui est la force immatérielle, est un sentiment +qui exista beaucoup moins en elle que dans le peintre. Il fit là ce +qu'ont fait tous les maîtres véritables: il donna sa propre puissance à +son oeuvre, en croyant la surprendre dans l'âme de son modèle. + +En effet, on aura beau admirer avec Vasari le réalisme à _faire trembler +(una maniera da far tremare)_ avec lequel Léonard de Vinci a rendu «les +moindres détails de la peau, des cils, des pores, toutes les minuties, +toutes les subtilités de la nature,» ce qui fait encore plus trembler +dans cette figure, c'est l'âme qui luit à travers, qui semble contempler +la vôtre du haut de sa sérénité et lire dans vos yeux tandis que vous +interrogez vainement les siens. + +L'espèce d'effroi que nous avons toujours ressenti en regardant un +portrait de maître, vient de ce qu'à travers ces figures, c'est le +génie, c'est l'âme du maître, que nous voyons. Cette âme est dans la +toile, n'en doutez pas. Michel-Ange n'est-il pas toujours palpitant dans +le marbre du Moïse? Qui donc oserait le railler et le critiquer, face à +face avec lui? + +Il y a, à Florence, une tête de Méduse, de Léonard de Vinci, qui exerce +une sorte de fascination. Gustave Planche, que nous citions tout à +l'heure, a dit de cette tête: «La Méduse est à la fois belle et +terrible.... Le regard immobile et le sourire menaçant restent gravés +dans notre âme et défient toutes les distractions. Aucune des images qui +passent devant nos yeux ne réussit à la détrôner.» Et il ajoute que le +germe de la _Joconde_ est dans la _Méduse_. Seulement, c'est au point de +vue de la manière et de l'entente du sentiment qu'il trouve que _l'une +fait présager l'autre_. Nous irons plus loin que lui; nous dirons que la +Joconde, avec sa douceur souriante, est tout aussi effrayante que la +Méduse. Au premier abord, c'est l'aimable et paisible créature que le +peintre a vue et aimée. A la longue, c'est une fascination qui a pris +corps. Ce n'est plus une personne, c'est une idée et une idée fixe. Un +homme supérieur a mis là sa plus ardente et en même temps sa plus tenace +aspiration. Il était bien impossible qu'une si grande dépense de force +fût perdue, et elle l'eût été si elle n'eût produit que la +représentation exacte d'une jolie femme. Elle a produit une figure qui, +après plus de trois siècles, en dépit d'une couleur altérée qui +l'étouffe et la plombe, s'empare encore invinciblement des yeux et de la +pensée, soit qu'elle égaye, soit qu'elle rende mélancolique, soit qu'on +s'en éprenne, soit qu'on s'en défie, soit enfin, qu'en raison de sa +propre individualité, on contemple avec ou sans sympathie l'idéal +idéalisé d'un génie idéaliste. + +Rendre avec le burin les finesses insaisissables de cette peinture +devenue elle-même mystérieuse comme la pensée du modèle, sous les +sombres transparences de la couleur éteinte, c'était un problème à +résoudre, et il nous semble que M. Calamatta l'a résolu. Nous ne sommes +pas compétent pour parler du mérite de la gravure au point de vue du +métier. C'est une spécialité dont nous connaissons mal les termes, et +nous craindrions de les mal employer. Ce qui nous frappe dans cette +gravure, c'est son aspect général qui rend fidèlement le tableau sans +chercher à l'expliquer ou à le traduire. Certes, il y eût eu une sorte +de sacrilège à vouloir interpréter ce que, dans certaines parties, +l'oeil peut à peine saisir. L'effet en est donc sombre comme la +peinture, et, pour notre part, nous ne sommes pas de ceux qui ne se +consolent pas des outrages que les années ou les vernis lui ont fait +subir. Nous ne haïssons pas cette lumière pâle et ce reflet général de +je ne sais quel astre argentin qui tombe sans miroitage sur l'ensemble. +C'est austère et doux à la fois; c'est à la fois limpide et voilé comme +l'expression de la _Joconde_, que M. Calamatta a si consciencieusement +et si délicatement reproduite. + +Décembre 1858. + + +FIN + + + +TABLE + + Pages. + + I.--AUTOUR DE LA TABLE. 1 + II.--ESSAI SUR LE DRAME FANTASTIQUE--Goethe, + Byron, Mickiewicz. 117 + III.--HONORÉ DE BALZAC. 197 + IV.--BÉRANGER. 215 + V.--H. DE LATOUCHE. 229 + VI.--FENIMORE COOPER. 261 + VII.--GEORGE DE GUÉRIN. 279 +VIII.--HARRIETT BEECHER STOWE. 315 + IX.--EUGÈNE FROMENTIN.--Un été dans le Sahara. 325 + --Une année dans le Sahel 336 + X.--BÊTES ET GENS, par P.-J. Stahl. 343 + XI.--LE THÉÂTRE ITALIEN DE PARIS ET MADEMOISELLE + PAULINE GARCIA. 347 +XII.--LA JOCONDE DE LÉONARD DE VINCI, gravée par + M. Louis Calamatta. 365 + + + +F. Aureau.--Imprimerie de Lagny + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la table, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA TABLE *** + +***** This file should be named 14372-8.txt or 14372-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/3/7/14372/ + +Produced by Chuck Greif and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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