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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:44:19 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Autour de la table, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Autour de la table
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: December 17, 2004 [EBook #14372]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA TABLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+ AUTOUR DE LA TABLE
+
+ PAR
+
+ GEORGE SAND
+
+(L.-A. AURORE DUPIN)
+VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
+
+
+M · L
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
+
+LIBRAIRIE NOUVELLE
+BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
+AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
+
+1876
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+ AUTOUR DE LA TABLE
+
+
+
+I
+
+
+Quelle table? C'est chez les Montfeuilly qu'elle se trouve; c'est une
+grande, une vilaine table. C'est Pierre Bonnin, le menuisier de leur
+village, qui l'a faite, il y a tantôt vingt ans. Il l'a faite avec un
+vieux merisier de leur jardin. Elle est longue, elle est ovale, il y a
+place pour beaucoup de monde. Elle a des pieds à mourir de rire; des
+pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand
+inventeur de formes incommodes et inusitées.
+
+Enfin c'est une table qui ne paie pas de mine, mais c'est une solide,
+une fidèle, une honnête table, elle n'a jamais voulu tourner; elle ne
+parle pas, elle n'écrit pas, elle n'en pense peut-être pas moins, mais
+elle ne fait pas connaître de quel esprit elle est possédée: elle cache
+ses opinions.
+
+Si c'est un être, c'est un être passif, une bête de somme. Elle a prêté
+son dos patient à tant de choses! Écritures folles ou ingénieuses,
+dessins charmants ou caricatures échevelées, peinture à l'aquarelle ou à
+la colle, maquettes de tout genre, études de fleurs d'après nature, à la
+lampe, croquis de _chic_ ou souvenirs de la promenade du matin,
+préparations entomologiques, cartonnage, copie de musique, prose
+épistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laines et de
+soies de toutes couleurs pour la broderie, appliques de décors pour un
+théâtre de marionnettes, costumes _ad hoc_, parties d'échecs ou de
+piquet, que sais-je? tout ce que l'on peut faire à la campagne, en
+famille, à travers la causerie, durant les longues veillées de l'automne
+et de l'hiver.
+
+La table du soir (c'est ainsi qu'on la nomme, parce que, durant le jour,
+chacun vaquant à ses occupations ou courant à sa fantaisie, elle reste
+seule et tranquille dans le salon) a donc, chez les Montfeuilly, un rôle
+assez important. Que ferait-on sans elle, bon Dieu, même tes soirs
+d'été, quand l'orage emplit le ciel et que la pluie précipite au dedans
+de la maison les hôtes et les papillons de nuit? Alors chacun apporte
+son travail ou son délassement, et on se querelle, on se pousse, on se
+serre pour que tout le monde tienne sur la grande table. On a
+quelquefois parlé d'en avoir plusieurs petites, mais la grand'mère,
+Louise de Montfeuilly, qui est le chef actuel de la famille, a repoussé
+cette innovation perverse. Elle a bien fait; où serait la vie, où
+seraient l'attention, l'enjouement, l'union, l'unité dans ces travaux ou
+dans ces amusements éparpillés, la nuit, dans une vaste pièce? La
+grande pièce réunit toutes les études et toutes les pensées, elle en est
+le centre et le lien. Elle est à la fois la classe et la récréation de
+la famille, l'harmonie et l'âme de la maison. C'est un sanctuaire
+d'intimité, c'est presque un autel domestique, et la grand'mère dit
+souvent: «Le jour où la table sera au grenier et moi _à la cave_, il y
+aura du changement ici.»
+
+Mais le plus grand charme de la table, c'est la lecture en commun, à
+tour de rôle. Si peu qu'on ait de poumons, on peut bien lire chacun
+quelques pages, et l'on n'exige du lecteur aucun talent: on est si
+habitué au bredouillage de l'un, aux _lapsus_ de l'autre, que l'on ne
+s'arrête plus à se railler ou à se quereller. Je connais peu de plaisirs
+aussi doux, aussi soutenus, aussi attachants que celui d'avoir les mains
+occupées d'un travail quelconque, pendant qu'une voix amie (sonore ou
+voilée, peu importe!) vous fait entendre simplement, sans emphase et
+sans prétention, un beau et bon livre. Le feu pétille dans l'âtre. Le
+vent chante dans les arbres; les phalènes on la grêle battent les
+vitres; quelque _cri-cri_ familier vient, aux jours d'hiver, jusque sous
+la table, comme pour applaudir à sa manière, et personne n'ose remuer,
+dans la crainte d'écraser l'hôte menu et confiant du foyer. Le papier se
+couvre de dessins ou de peintures; le canevas, la mousseline ou la soie
+se remplissent de fleurs ou d'arabesques, et si quelque pas inusité se
+fait entendre dans la salle voisine, si une main incertaine cherche à
+ouvrir la porte, on tressaille, on se regarde consterné, on redoute
+l'arrivée d'un étranger, d'une conversation quelconque venant
+interrompra la lecture chérie. Mais, grâce au ciel, les Montfeuilly ne
+sont point gens du monde; c'est presque toujours un bon voisin, un ami
+qui vient nous surprendre. «Ah! c'est toi! A la bonne heure! Tu nous as
+fait bien peur, nous lisions....--Oui, oui, dit-il, j'en suis,» et il
+prend le livre.
+
+Vous m'avez autorisé à vous rendre compte, dans la forme sérieuse ou
+familière qui se présentera, de l'impression produite sur nous par ces
+lectures. Elles ne sont pas tellement fréquentes et tellement suivies
+que je ne puisse vous parler de temps en temps de tout ce que nous
+aurons lu ou _relu_; car je ne saurais, en aucune façon, m'astreindre
+exclusivement à un compte rendu d'ouvrages nouveaux, et il pourra bien
+m'arriver de vous parler de choses anciennes et consacrées. Pour vous
+faire agréer mes réflexions, il faut que je vous dise et que je vous
+fasse agréer aussi l'entière liberté de choix, le manque absolu de
+méthode avec lesquels on procède ici. Il y a quelque chose de plus
+capricieux et de plus inconstant qu'un lecteur, c'est plusieurs lecteurs
+réunis. Ce qui charme l'un ennuie ou fatigue souvent l'autre, et
+réciproquement. On abandonne quelquefois de bons livres pour en prendre
+de moins bons. C'est que beaucoup d'ouvrages, qui ont un certain charme
+dans l'isolement, en manquent tout à fait, on ne sait trop pourquoi,
+dans l'audition collective. Le style y est pour beaucoup, mais il y a
+encore d'autres raisons que je saurai peut-être vous dire en leur lien.
+Ce préambule est déjà trop long, et je me hâte de remplir mon
+engagement.
+
+Toutefois, un mot encore pour en rafraîchir les termes dans notre
+mémoire. Il est convenu que lorsqu'on aura causé pendant un certain
+temps en lieu de lire, je vous parlerai de ce qui aura fait le sujet de
+la causerie, pour peu qu'elle ait eu rapport à des impressions, a des
+souvenirs d'art quelconques, et qu'il en soit sorti quelque chose
+d'assez précis et d'assez bien résumé pour être recueilli ou commenté.
+Ce genre de causerie surgit rarement dans la complète intimité de la
+famille. Quand le nid est bien chaudement blotti sous le toit, on
+discute peu, on vit; c'est-à-dire qu'on lit ensemble et qu'on avance
+dans l'émotion ou dans l'intérêt sans s'interrompre pour juger. Mais
+quand l'été, sans vous éloigner de la table, agrandit le cercle
+affectueux des commensaux, les uns parlent, les autres écoutent. Je suis
+souvent parmi les derniers, sauf à discuter après coup avec moi-même.
+
+Ainsi je vous parlerai de tout ce qui nous aura frappés, mais non pas de
+tout ce qui aurait mérité de nous frapper ou de nous occuper dans la vie
+en commun, car cette vie, lorsqu'elle se passe aux champs, est pleine de
+lacunes et d'imprévus. Un rayon de soleil emporte toutes choses et
+toutes gens dans le domaine de la rêverie et des contemplations.
+
+_Contemplations_! Voilà un mot qui me presse! car c'est la plus fraîche,
+la plus récente de nos lectures, et c'est un beau sujet pour entrer en
+matière.
+
+Il est rare que nous lisions des vers autour de la table. Les vers
+veulent être lus tout haut beaucoup mieux que nous ne savons lire, et
+ceux-ci ont fait exception. Bien ou mal, nous étions impatients de nous
+les communiquer, sauf à relire chacun pour soi après l'audition.
+
+Il eût fallu procéder avec ordre, mais les recueils de poésies sont
+exposés à cette profanation d'être ouverts au hasard, comme s'ils
+avaient été faits pour servir de rafraîchissements entre deux
+contredanses. Les plus fervents ou les plus consciencieux commettent
+cette faute tout comme les autres, et pourtant, s'il est un recueil de
+vers qui mérite le nom de _livre_ et qui soit un _ouvrage_, c'est
+celui-ci.
+
+C'est hier que la grand'mère nous apporta ces deux volumes. Comme on se
+les arrachait, elle m'en mit un dans les mains, en me priant de le lire
+haut, là où elle l'ouvrirait avec son aiguille à tapisserie. Nous
+tombâmes sur la pièce intitulée _Villequier_, un vrai chef-d'oeuvre.
+
+--Attendez, dit Théodore, l'aîné des Montfeuilly; avant que vous
+commenciez, je vous avertis que je ne suis pas un séide et que je ne
+vais pas suivre l'auteur dans ses fantaisies avec un plaisir sans
+mélange: il a de trop grandes jambes pour cela.
+
+--C'est peut-être aussi que vous avez le pas trop court, lui répondit la
+belle Julie, la fille enthousiaste et généreuse du vieux voisin.
+
+--C'est possible, répliqua Théodore. Je ne suis pourtant pas de ceux qui
+se gendarment contre l'emploi des mots. Je sais que M. Victor Hugo
+impose son choix, son goût, son vocabulaire, ses contrastes, sa raison
+d'agir avec une _maestria_ si heureuse, qu'après un peu de grimace on
+arrive à dire naïvement: Au fait, pourquoi pas? Il a raison. Tu
+l'emportes, Galiléen, c'est-à-dire tu triomphes, novateur. Pour ma part,
+je n'ai jamais défendu la vieille césure inflexible, et je trouve celle
+de Victor Hugo excellente. Ses rimes me paraissent merveilleusement
+belles la plupart du temps. Quant au bon ou mauvais goût, qui en décide?
+Le goût de chaque lecteur, c'est-à-dire personne. On pourra donner des
+théories, des définitions du goût, tout le monda tombera d'accord; mais
+apportez des preuves, citez des exemples, tout le monde disputera.
+
+--Alors, pourquoi disputez-vous d'avance? dit Julie.
+
+--Je tiens, reprit Théodore, à vous dire que je reconnais ceci: que le
+goût d'un maître peut s'imposer et faire loi. Est-ce un droit _légal_?
+Non, c'est le droit du _plus fort_. En fait d'art, tous les autres
+droits comptent peu. Qu'un autre maître arrive, aussi châtié, aussi
+austère, aussi retenu que celui-ci est indépendant, fougueux,
+indomptable, il imposera sa manière, s'il en a la puissance, et il
+n'aura ni plus tort ni plus raison en théorie. Il s'agira d'être fort
+dans la pratique. Sous ce rapport-là, je ne vois pas que personne puisse
+lutter aujourd'hui contre M. Victor Hugo; mais ceux que l'on traita de
+cuistres parce qu'ils défendaient Racine et Boileau ne furent pas
+cuistres pour cela. Ils furent cuistres parce qu'apparemment ils les
+défendirent faiblement et à contre-sens. Racine et Boileau avaient eu
+leur droit comme M. Victor Hugo à le sien.
+
+--Finissons-en, s'écria Julie; dites-nous votre critique afin qu'il n'en
+soit plus question.
+
+--Je vais vous la dire, bien à regret.
+
+--Oh ciel! quel est donc le critique qui souffre d'égorger les gens?
+
+--Moi, s'écria Théodore avec conviction. D'abord, je ne suis pas de
+force à égorger une victime de cette taille; ensuite, je n'en aurais
+pas le goût. Je tiens pour une vérité vraie que, de toutes les joies que
+l'esprit peut goûter, celle de savourer les grandes oeuvres d'art est la
+plus douce et la plus vive. Il est donc ennemi de soi-même, il tue sa
+propre flamme, celui qui se refuse ou se dérobe à la vivifiante chaleur
+de l'admiration, et il est donc très-vrai pour moi de dire que, quand je
+ne peux pas entrer entièrement dans l'embrasement du génie d'un maître,
+c'est une souffrance, un chagrin, une angoisse dont je me prends à
+lui....
+
+--Quand vous devriez ne vous en prendre qu'à vous-même, répliqua Julie.
+
+--Soit, reprit-il; mais soyez-en juge! J'ai été souvent choqué d'un
+manque de proportion entre l'imagination et la pensée du poëte. Enchanté
+qu'il nous ait débarrassés des petits dieux gracieux ou badins qui, sous
+la plume des modernes, resserraient à leur image et à leur taille les
+grandes scènes de la création et les grands aspects de la beauté, je
+trouve pourtant qu'en se servant parfois de comparaisons trop
+familières, il nous rapetisse encore davantage ces grandes choses. Et
+ces caprices d'artiste sont d'autant plus sensibles que le sentiment du
+grand dans la peinture est souvent élevé chez lui à la plus haute
+puissance qu'ait jamais atteinte la parole humaine. Cela me fait donc
+l'effet d'une grimace comique passant tout à coup sur une face sublime.
+On est tenté de lui dire: Qu'est-ce que nous vous avons fait, pour que
+vous vous moquiez de nous, au moment où nous vous suivions avec docilité
+ou avec enthousiasme?
+
+--Est-ce tout? dit Julie.
+
+--Non; attendez! d'autres fois, cette malice du poëte ressemble à une
+mièvrerie. C'est comme un Titan qui, tout à coup, se mettrait une boucle
+d'oreille dans le nez. La perle en est fine, c'est vrai, mais que diable
+fait-elle là?
+
+Enfin, c'est comme un parti pris de vous éblouir de merveilles, et de
+vous jeter du sable par la figure, pour vous tirer brusquement du charme
+ou de l'extase.
+
+Et ce n'est pas au mot, je le répète, que je fais résistance. Le mot
+s'élève et prend son droit, dès qu'il sert à donner de l'énergie à la
+pensée. C'est l'image qui se déplace d'une magnifique apparition des
+choses, grandement évoquée, et qui fait descendre la vue sur des objets
+trop petits pour la satisfaire, ou trop vulgaires pour l'intéresser. Je
+comprends, et je suis le poëte quand, usant du procédé inverse, il part
+du petit pour s'élever au grand. Quand l'examen de la petite fleur
+l'emporte jusqu'aux astres, ces immenses harmonies qui le pénètrent si
+rapidement m'emportent avec lui, parce qu'alors il me semble dans son
+rôle, dans sa mission, qui est, sans doute, de nous prendre où nous
+sommes et de nous faire monter avec lui aux sommets de la pensée.
+
+Enfin, je trouve aussi en lui un manque de mesure et de proportion dans
+l'expansion, un trop grand dédain pour l'ordonnance de la composition.
+Si quelque chose doit être sévèrement composé, c'est une pièce de vers.
+Béranger a la sagesse et l'art de la composition par excellence. Chaque
+idée a, en lui, son développement nécessaire et modestement arrêté à sa
+limite rationnelle. L'ordre et la clarté, ces qualités exquises,
+sont-elles donc presque toujours inconciliables avec l'abondance et
+l'intensité de la flamme sacrée? M. Victor Hugo semble tout le premier
+être la preuve de cet accord possible. Certains chefs-d'oeuvre de lui
+l'attestent. Il ne lui plaît donc pas toujours de faire de _son mieux_,
+et quelque désordre qu'il ait dans la pensée, il ne peut donc se
+défendre de nous en imposer le trouble et l'étonnement.
+
+Je sais, chère et impérieuse Julie, ce que vous allez me dire: Ce poëte
+est un intrépide cavalier. Son _Pégase_, à lui, est un cheval terrible,
+un dragon de feu: convenez donc qu'il ne peut pas toujours le gouverner.
+Qu'il lui plaise ou non d'augmenter son allure ou de la modérer pour
+traverser le monde de ses rêves, il est parfois emporté majestueusement
+dans l'espace, parfois ralenti et enchaîné dans le vague de son rêve,
+comme un paladin dans quelque forêt enchantée. Cette lyre merveilleuse
+n'obéit donc pas toujours à la main, cependant merveilleusement habile,
+qui la fait vibrer. Elle se met quelquefois à jouer toute seule comme la
+harpe de ce maître chanteur d'Hoffmann, qui s'était laissé posséder d'un
+esprit terrible; et on l'écoute alors comme on écoutait Henri de
+Ofterdingen, c'est-à-dire avec stupeur, avec effroi, avec souffrance. On
+se demande les uns aux autres: Où va-t-il? qu'a-t-il voulu nous dire, ou
+plutôt que refuse-t-il de nous dire? Est-ce de l'enfer qu'après ces
+chants sublimes lui viennent tout à coup ces rugissements mystérieux et
+ces ricanements amers?
+
+Eh bien, il s'est passé des années pendant lesquelles le poëte, livré
+aux soins du monde réel, a paru quitter le désert de la rêverie pour
+traverser le _désert des hommes_, et voici que, toujours portant en
+croupe son génie familier, _ange ou démon, qu'importe?_ il reparaît à
+la Wartbourg, pour remporter le pris du chant: voyons, lisez.
+
+On le voit, c'était ici, autour de la table, comme partout dans le
+monde, un grand événement littéraire. Et c'est plus que cela pour
+quiconque réfléchit: c'est un événement social et philosophique. Un
+grand changement a dû s'opérer chez le poëte. Il a franchi des mers, il
+a traversé des abîmes, il a dû vieillir, se calmer ou se lasser, devenir
+sage.
+
+Eh bien, pas du tout, et voilà le merveilleux de la chose; il est resté
+_lui_, il n'a pas vieilli d'un jour, quoi qu'il dise; il est plus
+fougueux, plus agité que jamais. Seulement, il a énormément grandi, et,
+en s'éloignant toujours des routes frayées, il a laissé toute critique
+sous ses pieds, parce qu'il a monté jusqu'aux cimes de son olympe
+romantique. Qui pouvait l'empêcher? Théodore en convient tout le
+premier: personne! Si c'est une énormité, une chose effroyable et
+désespérante, comment et pourquoi n'a-t-on pas su l'arrêter? Où sont les
+poëtes que l'école classique a poussés contre lui? Où est son rival? Qui
+a osé se mesurer contre un tel champion? Qui mettra-t-on en regard de
+lui dans une voie opposée? Tout ce qui écrit ou pense est, aujourd'hui,
+partisan de la liberté absolue de conscience et d'allure dans les arts.
+L'école classique existe-t-elle encore? D'où vient qu'elle n'a trouvé
+personne pour la représenter dans un combat singulier contre ce Cid
+superbe? Il a eu beau crier: _Paraisses, Navarrois_!... Personne n'a
+voulu se montrer.
+
+Ce poëte nous donne donc aujourd'hui un très-grand spectacle, qui est
+d'avoir triomphé de son vivant, sans avoir fait la moindre concession
+aux exigences plus au moins légitimes de ses contemporains. Il a eu
+raison contre ceux qui avaient tort, et aussi contre ceux qui pouvaient
+avoir raison.
+
+--Et voyez! nous disait Julie, le coude appuyé sur la _table du soir_ et
+le menton dans sa main, encore pâle d'enthousiasme et l'oeil brillant;
+voyez si ce n'est pas heureux qu'il ait eu foi en lui-même? On a eu beau
+lui crier _casse-cou_, il n'a rien évité, rien tourné, et le voilà au
+sommet qu'il avait rêvé, vous disant son fameux _eh bien_? et vous
+invitant à le suivre... si vous pouvez!
+
+On avait lu _Villequier_, _Réponse à un acte d'accusation_ (les deux
+articles), la _Réponse au marquis_, et cette étrange vision baptisée
+d'un nom étrange: _Ce que dit la bouche d'Ombre_. Nous disions tous
+comme Julie, et Louise relisait tout bas Villequier. Elle posa ensuite
+le livre sur la table sans rien dire, et reprit sa tapisserie; mais des
+larmes coulaient furtivement sur ses fleurs, et elle laissa discuter
+sans rien entendre. J'aimais assez, moi qui l'observais, cette manière
+d'avoir son avis.
+
+Théodore avait accaparé les deux volumes, et il les feuilletait. Quand
+il nous eut laissé dire tout ce que nous avions dans l'âme, il prit la
+parole à son tour.
+
+--Julie, dit-il, je vous accorde qu'il est colossal; mais ne me soutenez
+pas qu'il soit raisonnable.
+
+--Monsieur veut de grands poëtes bien sages, bien peignés, bien gentils?
+reprit l'ardente fille avec ironie.
+
+--Non, répliqua Théodore. Je sais que sans le délire sacré il n'est pas
+de poëte sublime. Un grain de folie ne déplaît pas chez ces exaltés
+éloquents. Je leur passe quelques accès. Celui-ci a de si beaux éclairs
+de raison que je lui rends les armes à chaque instant; mais je le trouve
+tout d'un coup exagéré dans la sagesse, après l'avoir trouvé excessif
+dans le désespoir. C'est une magnifique intelligence qui manque de
+synthèse. Vous direz tout ce que vous voudrez, cela est ainsi.
+
+Et, sans laisser à personne le temps de lui répondre, Théodore continua:
+
+--Les grands poëtes, comme les prophètes, comme les oracles antiques
+eux-mêmes sur le trépied fatidique, ont toujours abouti à un grande
+synthèse. Or, montrez-moi celle de votre poëte? Je lis une page de
+résignation vraiment céleste; au _verso_, je trouve un cri de révolte
+plus terrible que tous ceux du Satan de Milton. Je tourne encore une
+page, me voici dans le doute désespéré d'Hamlet. Tournons encore, nous
+sommes avec Magdeleine éperdue aux pieds du divin Sauveur. Tournons
+toujours: voici l'amour terrestre avec tous ses emportements, tous ses
+abandons, toutes ses voluptés; et plus loin, la famille avec ses
+austères douceurs et ses devoirs rigides. Et plus loin, nous crions:
+_J'irai_! et nous voulons monter l'échelle de Jacob après avoir terrassé
+l'esprit mystérieux. Et plus loin, nous retombons dans un touchant et
+sublime aveu de la faiblesse humaine et du néant de notre intelligence.
+Et plus loin, nous raillons amèrement la révolte du sceptique; et plus
+loin, nous proclamons la nôtre. Ici, nous attaquons amèrement la
+cruauté, l'insensibilité de la divinité. Là, prosterné devant elle, nous
+bénissons l'amour divin; le tout se termine par une réhabilitation de
+Bélial, après une étrange métempsycose où, par parenthèse, le supplice
+des damnés, murés tout chauds et pensants dans la matière inerte, n'est
+pas éternel, il est vrai, mais dure si longtemps que je m'en fâche, vu
+que je ne trouve aucune proportion entre les fautes qui peuvent
+s'accumuler dans le cours d'une vie humaine et la durée effrayante d'un
+silex....
+
+Théodore fut interrompu par des huées. Nous le trouvions archipédant
+d'avoir pris au pied de la lettre d'ingénieux et poétiques symboles. Il
+n'était pas en train de se repentir et acheva ainsi son réquisitoire:
+
+--N'importe, n'importe! je soutiens mon dire: il n'a pas de synthèse. Il
+en a d'autant moins que, dans chaque émotion à laquelle il s'abandonne,
+je le crois maintenant naïf et convaincu. Oui, le traître, il est de
+bonne foi puisqu'il est inspiré, puisqu'il est admirable dans toutes ses
+inconséquences!
+
+Julie était si courroucée qu'elle ne nous permit pas de rire du courroux
+de Théodore.
+
+--Vous n'êtes qu'un maître d'école! s'écria-t-elle; vous êtes farci de
+synthèses, qu'on vous a fourrées, bon gré mal gré, à la place des
+entrailles. Grand Dieu! qu'avons-nous à faire de vos synthèses, et quel
+poëte serait celui qui n'aurait jamais souffert, jamais aimé, jamais
+douté, jamais vécu? Faites-nous des vers, _de grâce, et l'on vous
+répondra_. Mais vous ne voyez donc pas qu'il n'y a pas de grands
+artistes sans tous ces contrastes dont vous vous plaignez? Raphaël, que
+je vous entends toujours citer comme le génie le plus synthétique, a eu
+trois manières, c'est-à-dire que deux fois il a tout remis en question
+dans sa croyance, dans son art, dans sa vie. Et qui vous dit que, s'il
+eût vécu plus longtemps, il n'eût pas encore trois fois labouré et
+bouleversé le champ de sa pensée? La vie des grandes intelligences n'est
+pas autre chose qu'un orage sublime, et quiconque fait son lit bien
+symétrique et bien uni, pour s'étendre à jamais dans une bonne position
+bien correcte et bien commode, s'endort là du sommeil des morts et n'est
+jamais réveillé par l'inspiration. Allez, synthétique personnage, dormez
+sur le triste et humide grabat de votre saine logique, et, au lieu
+d'extases et de rêves, vous n'aurez là que les délices du ronflement
+monotone.
+
+--Voyons, voyons! calmez-vous, répliqua Théodore. Je vous accorde que
+votre poëte doit de grandes beautés d'art à cette merveilleuse abondance
+d'émotions diverses. S'il n'était pas sceptique à ses heures, nous
+n'aurions pas les plus beaux cris de scepticisme que ce siècle ait jetés
+vers le ciel. Je regretterais bien aussi qu'il n'eût pas des élans
+religieux qui élèvent l'âme et la vivifient. Quand il est doux, je suis
+charmé qu'il ne soit plus en colère, parce qu'il me rend doux comme lui,
+et quand il redevient passionné, je suis passionné à mon tour avec une
+vivacité qui me réveille et me rajeunit. Enfin, je vous accorde que,
+dans tous les modes et sur tous les tons, c'est un instrument qu'on ne
+se lasse pas d'entendre; mais c'est un plaisir qui vous torture un peu,
+et, quoi que vous en disiez, on a le droit de demander à un homme de
+génie de vous faire du bien, surtout quand il est arrivé à la maturité
+de son talent, et, qu'ayant acquis beaucoup de gloire, il doit aspirer à
+prendre beaucoup d'autorité.
+
+Je vous fais grâce du reste de la discussion, qui fut très-animée. Ce
+n'est pas avec calme que l'on parle des choses hors ligne, et celui dont
+la vie littéraire et philosophique a été un combat contre les autres et
+contre lui-même a dû semer le vent et récolter la tempête.
+
+Il me tardait, ce soir-là, d'être seul et de lire l'ouvrage en entier.
+Il me semblait que la lecture, sans ordre, d'un drame intellectuel de
+cette nature et de cette portée conduisait à des disputes sans issue.
+Julie avait raison d'admirer avec passion toutes les pierreries de cet
+écrin, de cette mine. Théodore avait raison aussi de vouloir que tant de
+choses brillantes et précieuses dussent être employées à un ouvrage, à
+un monument quelconque.
+
+--Je n'exige pas, disait-il, que la synthèse du poëte réponde à la
+mienne. Je n'accepte pas celle de Michel-Ange, mais je reconnais qu'elle
+existe, qu'elle est complète, solide, magistrale.
+
+--Oh! le malheureux! s'écriait Julie, il avoue qu'il n'aime pas
+Michel-Ange. Qu'il aille se coucher, vite, vite! qu'on ne le voie plus
+ici!
+
+Et l'on chanta à ce pauvre Théodore, qui est bien le plus sincère et le
+plus honnête des hommes: _Buona sera, don Basilio_!
+
+Me voici seul, après avoir lu les deux volumes d'un bout à l'autre; le
+jour perce à travers mes rideaux, et les rossignols chantent déjà. Je
+vous dirai demain ma pensée, à moins que quelque autre ne la formule
+mieux, _autour de la table_, que je ne saurais le faire; auquel cas,
+vous aurez cette formule. Je ne regrette pas de vous avoir rapporté
+fidèlement les révoltes de Théodore, parce que je les sens anéanties par
+un grand fait, la puissance de l'individualité, puissance irrésistible,
+qui détruit parfois toutes les notions générales préexistantes les mieux
+établies en apparence, mais établies en raison d'un ordre de choses qui
+se trouve tout à coup dépassé par l'individu.
+
+A demain donc.
+
+6 juin 1856.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'est autour de la table, en effet, que l'on reprit la causerie de la
+veille, et c'est là que je me permis d'avoir l'opinion que je vais vous
+soumettre.
+
+--Il est faux, ma chère Julie, qu'une grande intelligence _doive_ se
+passer de synthèse, car hier vous avez poussé l'esprit de révolte
+jusqu'à dire cela; mais il n'est pas vrai, mon cher Théodore, que le
+poëte des _Contemplations_ manque de synthèse, vous le reconnaîtrez en
+lisant son livre d'un bout à l'autre.
+
+Mais avant de répondre à une critique qui semblait porter sur la
+nature, sur le principe même de cette grande intelligence, je voudrais
+vider avec vous les questions de détail que vous souleviez hier soir:
+d'abord le choix de certaines images qui vous semblent tantôt
+choquantes, tantôt puériles; ensuite l'absence de composition, le
+_manque de proportion_, comme vous disiez.
+
+Sur ces deux points, je ne trouve pas à vous répondre par un de ces
+plaidoyers en règle qui tendent à disculper à tout prix l'accusé par un
+système de dénégations d'une ingénieuse mauvaise foi. Je suis franc, et
+je trouve ces défauts, que vous signalez, évidents si je me place à
+votre point de vue; mais j'ai beau chercher dans l'histoire des arts un
+ouvrage de premier ordre qui ne pèche point par quelque endroit contre
+ce que les uns appellent les règles, contre ce que les autres appellent
+la saine logique, je ne les trouve pas. Le pur Racine a tous les défauts
+du milieu où il a vécu, à commencer par le ton de cour française qu'il
+donne à ses héros antiques, ce qui fut une adorable qualité pour
+les amateurs de son temps, ce qui est un hiatus de couleur
+très-répréhensible aujourd'hui à nos yeux, et ce qui ne l'empêche
+pourtant pas d'être un beau génie, selon vous, selon moi aussi.
+
+D'où vient donc que, malgré l'école romantique et l'immense progrès
+qu'elle nous a fait faire, Racine restera debout? C'est que les qualités
+sérieuses et vraies survivent aux défauts inhérents à l'époque et au
+milieu où l'on vit. A mesure que les siècles suivants se débarrassent de
+ces défauts, ils les pardonnent au passé. La première réaction est amère
+et parfois injuste: il faut de la passion pour vaincre l'habitude et
+implanter le progrès. Cela fait, la guerre cesse, les combattants
+s'apaisent, et les vainqueurs sont les premiers à tendre la main aux
+morts illustres. Cette nouvelle réaction en leur faveur est quelquefois
+aussi ardente que l'a été celle qui les a dépossédés du rôle de modèles.
+En deux ou trois siècles, les grands noms sont faits, défaits ou
+refaits. Ils ne sont réellement consacrés qu'après l'épuisement des
+réactions contraires; et alors, on sent pour eux une indulgence absolue,
+qui n'est que justice absolue. De même qu'il n'est pas de grand
+personnage historique qui n'ait eu dans sa vie quelque erreur ou quelque
+tache, il n'est pas de grand artiste qui n'ait eu son côté faible ou
+désordonné, et dont on ne puisse dire: il fut homme; ce qui n'empêche
+pas d'ajouter: il fut grand.
+
+Quand vous regardez les _Noces_ de Paul Véronèse, songez-vous à
+critiquer les costumes, le local, les accessoires si peu appropriés au
+temps et au sujet? La _Diane_ de Jean Goujon ne pèche-t-elle pas contre
+toutes les règles de la statuaire du Parthénon? Sa riche et étrange
+coiffure est-elle en rapport logique avec sa nudité? Les _Grâces_ de
+Germain Pilon ne sont-elles pas de pure convention, comme formes et
+comme ajustement? Quels sont les habitants d'une planète supérieure à la
+nôtre qui ont posé pour _Moïse_, pour les _Sibylles_, pour l'_Adonis_ de
+Michel-Ange? Si vous jugez avec le compas et avec le raisonnement, tous
+ces chefs-d'oeuvre sont inadmissibles dans votre musée. Vous y recevrez
+tout au plus l'Apollon du Belvédère, un bien joli petit monsieur, mais
+qui ne pèse pas beaucoup auprès du _Christ vengeur_ de Michel-Ange. Il
+est cependant plus élégant, plus correct. Il dut être l'idéal des dames
+de son temps, alors qu'on se représentait le dieu des vers frisé et
+parfumé comme Alcibiade. Il est charmant, ne vous fâchez pas, et le
+Christ de la chapelle Sixtine, avec ses formes athlétiques et sa pose
+terrifiante, n'est que sublime.
+
+Permettez-moi de vous dire: Oui, Victor Hugo a des fantaisies Watteau
+tout au beau milieu de ses fièvres dantesques; oui, ses statues ont des
+jambes trop longues ou des poitrines trop étroites, comme celles des
+divinités de Jean Goujon, ou des têtes trop grosses et des jambes trop
+courtes, comme quelques-uns des personnages de Michel-Ange; oui,
+l'ornement est quelquefois trop capricieux et trop prodigué chez lui,
+comme chez Paul Véronèse, Titien, Giorgione et tous les artistes de la
+Renaissance. Et c'est pour cela qu'il est un maître que l'on peut, que
+l'on doit nommer à côté de ceux-là; c'est pour cela que, n'étant pas
+toujours correct et charmant, il a, lui aussi, le malheur de n'être que
+sublime.
+
+--Allons, dit Théodore, je me laisse aller à tout ce que vous voudrez,
+pourvu que vous me prouviez par quels endroits il est synthétique. Au
+moins tous ceux que vous venez de me citer ont été d'accord avec
+eux-mêmes; mais Victor Hugo ne me semble pas être _quelqu'un_, tant il
+est multiple dans sa fantaisie. Je vous accorde qu'il a résumé par la
+parole la grande peinture et la grande sculpture, qui ne semblaient pas
+pouvoir y être contenues: c'est pardieu bien pour cela que je lui
+reproche de n'avoir rien à lui en fait d'idées. Le talent est immense,
+mais l'âme est incomplète, incertaine ou insaisissable. Voyons quelle
+définition vous me donnerez d'un génie si chatoyant et si déréglé?
+
+--Je vous répondrai comme je viens de le faire, en vous donnant, jusqu'à
+un certain point, gain de cause, sauf à vous dire qu'on perd plus
+souvent les bons procès qu'on ne les gagne, quand on plaide contre une
+idée qui fait loi dans certains esprits. Je voudrais en vain vous
+convaincra; si vous avez un parti pris contre les organisations à grande
+extension, vous me direz toujours, et de tous, même de Shakspeare, et
+surtout de Shakspeare: «Je veux qu'il se résume, qu'il se retienne,
+qu'il se prononce, qu'il se fixe... ou qu'il se taise!»
+
+--Ce serait dommage quant à celui-ci, dit avec aménité le bon Théodore;
+et j'aime mieux lui passer ses excès. Mais expliquez-moi ce que vous
+entendez par génie à grande extension?
+
+--L'extension dans tous les sens, et c'est là ce qui caractérise les
+véritable maîtres. Quand le divin Homère, au moment de mettre en
+présence ses héros de cent coudées, s'interrompt tout à coup pour
+décrire minutieusement le bouclier chargé de sujets et de figures, et
+non-seulement l'objet d'art, mais encore les sept couches de cuir ou de
+métal qui en assurent la solidité, il est certain qu'il pèche contre la
+règle de la composition et contre l'intérêt dramatique, impitoyablement
+suspendu pour faire place au goût de l'artiste et à la science de
+l'armurier. Si quelqu'un se permettait aujourd'hui pareille chose....
+
+--Victor Hugo se le permet! il vous arrête sur un détail, sur un
+incident, et, après avoir bien posé son idée, il vous leurre de la
+conclusion ou vous la fait attendre, par une véritable promenade de
+propriétaire dans tous les palais de sa fantaisie.
+
+--C'est vrai! répondit Julie. Qu'il soit donc maudit, le maladroit, et
+qu'il s'en aille au panier de Théodore, avec ce bavard d'Homère, cet
+insensé de Dante et ce possédé de Michel-Ange.
+
+Et, comme Théodore riait de l'indignation de notre belle amie,
+j'ajoutai:
+
+--J'ai fini mon plaidoyer, car je ne vois rien de mieux que la
+conclusion de Julie. A toutes vos critiques, nous répondrons: _c'est
+vrai_; et vous voilà empaillé, cristallisé, momifié dans votre victoire
+avec deux ou trois grands noms, Boileau, Voltaire, Racine, tout au plus.
+
+--Et Raphaël, s'il vous plaît! et La Fontaine, et Béranger, et tant
+d'autres qui ont du se contenir et se coordonner!
+
+--Oh! certes, vous êtes en bonne compagnie, et vous nous rendriez jaloux
+si vous en aviez le monopole: mais vous ne l'avez pas; nous réclamons.
+
+--Vous n'en avez pas le droit; si vous admirez sincèrement les miens,
+vous ne pouvez pas admirer les vôtres sans restriction.
+
+--Il en est pourtant ainsi, et notre tolérance pour ce que vous appelez
+nos défauts nous rend plus heureux et plus riches que vous puisque à la
+liste de votre Panthéon, que nous signons des deux mains, nous pouvons
+ajouter celle de tous ces pauvres qui s'appellent saint Jean, Homère,
+Shakspeare, Michel-Ange, Puget, Beethoven, Byron, Mozart....
+
+--Celui-là est à moi, je le retiens! s'écria Théodore.
+
+--Allons donc! Est-ce qu'il est digne de votre sanctuaire? dit Julie. Et
+don Juan? Vous ne voyez donc pas que c'est du romantisme?
+
+--Je ne veux pas, répondit Théodore, que vous m'enrégimentiez dans une
+école. Je ne suis pas si pédant que vous croyez, belle anarchiste. Je
+n'ai jamais fait la guerre qu'à l'étiquette placée sur l'oeuvre du
+romantisme, et si l'on n'eût jamais traité Racine de crétin, et
+Despréaux de _monsieur_ Boileau, j'aurais laissé dire qu'il ne fallait
+plus de lisières à la forme. Mais, sortons de ces distinctions qui
+deviendraient trop subtiles et insolubles, si nous voulions ranger les
+grands noms du passé, et même ceux du présent, en deux classes
+tranchées. C'est au point de vue philosophique que je veux envisager les
+choses: c'est à ce point de vue que je vous avoue ma préférence pour les
+génies à idées nettes et à volontés soutenues; c'est à ce point de vue
+que je vous demande si, en fait de génie, le premier rang appartient,
+selon vous, à ceux qui ont le plus de défauts et non à ceux qui en ont
+le moins?
+
+--Voilà une question insidieuse et mal posée, dit Julie. Il faut nous
+demander lequel nous préférons, du génie qui a le plus de qualités ou de
+celui qui a le moins de défauts. Alors nous vous répondrons, c'est le
+premier. Prenez vos balances, homme sage, et pesez la Nuit de
+Michel-Ange avec la Vénus de Médicis; vous trouverez la première
+beaucoup plus lourde d'invraisemblances et de sublimités; la seconde,
+beaucoup plus légère de toutes façons; l'une réelle et jolie, qui vous
+porte à la sensualité, l'autre impossible, mais idéale, et qui vous
+porte à l'enthousiasme.
+
+--Est-ce donc à dire, reprit Théodore, qu'il n'est possible d'avoir de
+grandes puissances qu'à la condition d'avoir de grandes erreurs?
+
+--Eh! eh! peut-être, dit Louise, qui semblait lire le journal et ne pas
+écouter la conversation. L'inspiration n'est peut-être jamais complète
+si elle ne s'est permis, à ses heures, d'être excessive; et il y a
+longtemps que quelqu'un a dit; Là où il n'y a pas trop, il n'y a jamais
+assez. Je crois que si l'on épluchait tes idoles, mon cher Théodore, on
+y trouverait plus d'incorrections et de disproportions que tu n'en veux
+avouer; et si, dans ce musée que tu t'es arrangé, il s'est glissé
+quelqu'un d'incontesté, je crains fort qu'il ne soit pas incontestable,
+ou qu'il ne soit pas tout à fait digne d'y prendre place.
+
+--Allons, dit Théodore, me voilà battu, puisque la grand'mère s'en mêle.
+Qui croirait à tant d'enthousiasme révolutionnaire sous ces bons et
+chers cheveux blancs? Mais encore une fois laissons la question
+littéraire, puisque vous voilà tous contre moi. Résolvez-moi seulement
+la question philosophique. Dites-moi où est la synthèse par vous aperçue
+dans ces deux nouveaux volumes.
+
+Sommé de répondre, je répondis:
+
+--Ces deux volumes sont une histoire personnelle. Vous demandez une
+synthèse; eh bien, l'odyssée intellectuelle d'une existence de poëte,
+c'est, j'espère, une synthèse qui se dégage et s'affirme. Faut-il y
+trouver un titre plus explicite pour vous que celui de _Contemplations_;
+appelons cela, si vous voulez, «Journal d'une âme.» Toute analyse bien
+faite implique une synthèse prochaine, inévitable. Toutes les fois que
+vous me peindrez admirablement et fidèlement comment une certitude vous
+est apparue, j'en conclurai que cette certitude vous est déjà acquise;
+et, quelle qu'elle soit, je ne vous accuserai plus de n'en avoir et de
+n'en vouloir aucune.
+
+Or, cette analyse s'est faite lentement, à travers de grandes agitations
+et de terribles désespoirs; raison de plus pour qu'elle prouve. Il ne
+faut point parler de ces choses-là trop à son aise. La plupart des
+intellects humains est portée à une certaine docilité qui n'est pas le
+fait des grands poëtes. Ceux qui, comme vous, s'absorbent de bonne heure
+dans les études philosophiques vivent de bonne heure sur le fonds amassé
+par les autres, et se font aisément un ensemble d'idées à leur usage.
+Tout adepte d'une science posée et définie procède du connu à l'inconnu,
+et, traîné sans secousse dans la voiture suspendue et arrangée par ses
+maîtres, avance avec une tranquillité sage vers les sublimes horizons.
+Le vrai poëte n'est pas né métaphysicien. Ce qu'il a appris facilement,
+il l'oublie de même. Emporté par ses propres ailes, il veut aller au
+hasard, tout tirer de son propre fonds et découvrir tout sans rien
+chercher. Il ne médite guère; il rêve et contemple, il s'agite et il
+souffre. Instrument exquis, il ne peut vibrer que sous un souffle libre
+et divin. Nulle main humaine ne peut effleurer ses cordes sans les
+briser ou les faire détonner.
+
+Souvenez-vous que la poésie ne s'enseigne pas. Vous ferez des savants,
+des industriels, des érudits, des géomètres, des théologiens, des
+administrateurs, des virtuoses même; vous donnerez tout par
+l'éducation, hormis la haute révélation de l'art, hormis l'inspiration
+de la véritable poésie. Aucun livre, aucun professeur, aucun
+enseignement, aucun conseil même, n'a jamais pu et ne pourra jamais
+faire un poëte, un artiste; ne vous étonnez donc pas qu'un vrai poëte
+vibre et frissonne à tous les vents qui passent. Plus il est grand, plus
+le tressaillement est profond et invincible.
+
+Vous vous levez tranquille et serein, vous, mon digne et cher ami. Vous
+mettez votre manteau ou votre chapeau de paille, selon le temps qu'il
+fait. Vous sortez avec un livre ou avec le souvenir d'un livre pour
+regarder la nature et vous-même; et si votre propre logique s'en mêle,
+c'est grâce à une foule de notions acquises qui vous ont fait un
+tempérament doux, une philosophie soutenue, une individualité arrêtée:
+je ne dis pas arrêtée stupidement et à jamais, Dieu m'en garde! mais
+sagement et patiemment expectante. Tel n'est pas le poëte.
+
+Il n'a dans l'arsenal de sa rêverie ni parapluie, ni paratonnerre, ni
+livre qui lui serve d'arbitre, ni fonds de souvenirs classiques vénérés
+et redoutés qui lui soit un thermomètre. Il s'en va à travers les champs
+et les bois, ne commandant à aucun être, à aucune chose, attendant, naïf
+et fièrement désarmé, que les choses et les êtres lui parlent, que
+l'orage le ploie, que la fleur l'enivre, que le soleil l'embrase, que
+les flots de la mer l'accablent; et ce qu'il aura vu, ce qu'il aura
+senti, il vous le dira au retour; mais ne lui demandez pas au départ ce
+qu'il vous rapportera de sourires ou de larmes, d'enthousiasme ou de
+désolation. Il ne s'appartient pas. Si son âme est souffrante, il
+remplira de deuil l'univers qui le force à chanter en mineur ou en
+majeur, selon l'accord de sa lyre. S'il est heureux pour un moment, la
+création lui révélera son éternelle beauté, son éternelle sagesse; mais
+n'exigez pas que demain confirme aujourd'hui, ni qu'aujourd'hui soit la
+conséquence apparente d'hier.
+
+L'âme du poëte est mobile; si elle renfermait Minerve tout armée, elle
+ne serait plus inspirée. Elle est faible et changeante à votre point de
+vue: c'est-à-dire qu'elle est douée d'une force et d'une ténacité dont
+vous ne pouvez distinguer et définir la source cachée. Il y a en elle un
+mystère qui échappe à votre analyse et que peut seule vous révéler l'âme
+qui possède et subit cette fatalité, tantôt délicieuse, tantôt
+effroyable.
+
+--Est-ce à dire, demanda Théodore, que le poëte soit un souverain
+absolu, irresponsable? C'est admettre une royauté de droit divin contre
+laquelle je vous avertis que je me révolte absolument.
+
+--Oh! vous êtes libre de vous révolter, s'écria Julie. La poésie manque
+absolument de mouchards et de gendarmes pour s'imposer aux
+récalcitrants; c'est ce qui fait la force de son empire.
+
+Le droit du poëte est toujours inoffensif, puisque chacun peut s'y
+soustraire. L'usage bon ou mauvais de ce droit est le châtiment ou la
+récompense de celui qui l'exerce. S'il ne soufflait que fureur et
+désespoir, il rétrécirait son influence à celle des passions du moment;
+mais quand il fait rayonner le beau et le vrai, il l'étend à jamais à
+toutes les âmes. Quand la sienne est foncièrement belle et magnanime,
+ses amertumes passent, Dieu les dissipe, et l'humanité toute entière
+reçoit le bienfait de son inspiration.
+
+--A la bonne heure! répondit Théodore; l'Apocalypse est une splendide
+vision, mais elle se complaît dans trop de châtiments qui font Dieu
+vindicatif et méchant. Saint Jean en rappela et prêcha l'amour, après eu
+avoir prêché la colère.
+
+--C'est, lui dit Julie en riant, qu'il avait trouvé sa synthèse.
+Est-elle moins belle et moins vraie, parce qu'il a prédit la chute des
+étoiles?
+
+--Je crois, dis-je à mon tour, que nous arrivons à être tous d'accord.
+Théodore nous accorde que les sibylles et les prophètes sont des esprits
+très-orageux, et qu'ils n'en sont pas moins une grande famille
+d'inspirés. Il me semble que Julie nous accorde aussi quelque chose:
+c'est que l'inspiration est un trépied ou la vérité ne se révèle pas à
+tout moment sereine et lucide, et que l'homme, quelque puissant, quelque
+excité qu'il soit, est toujours cet être _obscur_ et torturé dont le
+poëte lui-même nous exprime la douleur et la misère avec des cris si
+profonds et si vrais. Donc ce poème, cette vie si troublée, si
+_ondoyante et diverse_, comme eût dit Montaigne, est une suite de crises
+fatidiques où l'effort gigantesque retombe parfois sur lui-même en
+magnifiques divagations. C'est à ce prix que la lumière est aperçue dans
+de meilleures jours, et c'est alors que le poëte trouve de ces clartés
+grandioses qui couronnent son oeuvre et qui tout à coup le mettent
+d'accord avec les plus grands et les plus sérieux penseurs de
+l'humanité. Laissez-le donc lancer ces sinistres éclairs qui s'éteignent
+trop vite à votre gré dans d'imposantes ténèbres. Ardent et sombre par
+la nature de son génie, il a la flamme des volcans, leurs mystères
+effrayants, leurs terribles explosions, leurs fêtes infernales; mais
+ramené à Dieu par la douleur, après des crépuscules d'une suave
+mélancolie, il a des splendeurs de soleil. La sérénité de l'espérance ne
+peut habiter facilement cette âme froissée. Ne lui demandez pas les
+molles quiétudes de l'inexpérience, les faciles mansuétudes de l'oubli.
+C'est un archange foudroyé qui parle en elle, et ses heures de
+soumission sont comptées. Il est né pour la lutte, il luttera toujours;
+mais sa logique ardente consistera à savoir triompher toujours des
+noires pensées et des amers abattements qui le torturent. L'humilité
+chrétienne n'est pas son fait. Il est trop fort pour se soumettre avant
+d'avoir trouvé à sa soumission une raison supérieure. Écoutez-le
+constater la fatalité des choses suprêmes:
+
+ Je sais que vous avez bien autre chose à faire
+ Que de nous plaindre tous,
+ Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
+ Ne vous fait rien, à vous!
+
+ * * * * *
+
+ Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
+ Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum,
+ Que la création est une grande roue
+ Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un.
+
+ * * * * *
+
+ Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses,
+ Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit;
+ Vous ne pouvez avoir de subtiles clémences
+ Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!
+
+Voilà, sons la forme de la résignation un amer et sublime reproche que
+sentent bien ceux qui ont vu la grande roue du destin écraser l'objet de
+leurs plus saintes amours. Mais le poëte qui ose interroger Dieu et
+commenter ses arrêts implacables, reçoit de Dieu même une sublime
+réponse au fond de son coeur, et il s'écrie tout à coup:
+
+ Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
+ Au fond de cet azur immobile et dormant,
+ Peut-être faites-vous des choses inconnues,
+ Où la Couleur de l'homme entre comme élément!
+
+--Attendez! nous dit alors Louise; nous voici arrivés, vous et moi, je
+pense, aux mêmes conclusions. Moi aussi, j'ai lu tout le livre dans la
+journée; j'ai été si bouleversée et si pénétrée, que j'ai écrit à
+l'auteur sous le coup de mon émotion.
+
+--Quoi, mère! dirent les jeunes gens, vous avez écrit à Victor Hugo que
+vous ne connaissez pas? Montrez-nous votre lettre!
+
+--Va la chercher sur la table, me dit-elle, et tu nous la liras. Je n'ai
+jamais eu l'intention de la lui envoyer. Les gens célèbres sont écrasés
+de lettres indiscrètes. La mienne m'a soulagée; peut-être
+résumera-t-elle votre conversation.
+
+Voici la lettre de Louise; elle avait pour épigraphe les vers que je
+venais de citer:
+
+ Peut-être faites-vous des choses inconnues,
+ Où la douleur de l'homme entre comme élément!
+
+«Ne dites plus _peut-être_, ô poëte! Cette chose inconnue, c'est un
+monde meilleur, c'est un doux paradis parmi tous ces astres que votre
+génie peuple d'êtres plus ou moins punis, plus on moins rachetés. Oui,
+parmi ces mondes innombrables, où la vie prend tous les modes et toutes
+les formes de l'existence, il en est un pour nos enfants morts, pour ces
+êtres appelés dans toute la fleur de leur innocence et de leur beauté.
+C'est un monde heureux et plus élevé dans la sphère de l'esprit que le
+nôtre. Nos larmes, qui sont des prières, et notre foi, qui est un
+mérite, nous donneront le droit d'y pénétrer pour les y revoir. Elles
+sont le ciment du pont invisible jeté sur les abîmes du ciel entre cet
+Éden et notre terre d'exil.
+
+«Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au
+monde ne saurait le dire: nos désirs et nos aspirations sont, au-delà de
+ce monde étroit qui nous retient, le vrai monde, le monde réel; nos
+malheurs et nos désastres ici-bas sont le rêve qui passe; les choses
+célestes que nous croyons rêver sont le monde durable et assuré; et le
+jugement qui nous emporte vers les régions funestes ou délicieuses de
+l'univers, c'est notre liberté qui le prononce, c'est notre élan qui
+imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles
+divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les
+temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands poëtes.
+C'est celle de Byron et la vôtre; et quand votre pensée entrevoit cet
+espoir et s'y élance, elle est une puissante autorité de plus dans la
+somme de nos croyances et dans le trésor de notre foi.
+
+«Songez-y, là-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous éteindre et
+mourir comme les rois dans l'exil.
+
+Agité de fureurs prophétiques, il faut sortir de cette tourmente et vous
+oublier vous-même, pauvre père, homme désolé, souverain banni! Il ne
+faut penser à vous que pour penser à tous; et vous, le plus souffrant de
+tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du
+poëte, car le vrai poëte est un voyant, et c'est en vous que cette
+puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours.
+
+«Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des
+maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux égoïstes;
+elle n'est peut-être pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture
+effroyable de la vie humaine et des fatalités de l'histoire. Le cadre de
+vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sinaï, si vous
+voulez parler à tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler.
+
+«Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une révélation dans
+le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce
+temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait
+espérer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand,
+plus sérieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et
+vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littéraires qui sont d'instinct
+plus que de réflexion.
+
+«Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est
+saisi, à son insu, par la profondeur de votre pensée, il s'est élevé de
+beaucoup au-dessus de lui-même, et vous avez ébranlé en lui le petit
+édifice de sa froide raison au profit des croyances supérieures.
+
+«Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque
+vis-à-vis des événements, mais peut-être n'avez-vous pas encore,
+vis-à-vis de votre idéal, toute la confiance que vous lui devez. De là
+peut-être ces angoisses, ces troubles mortels à l'idée de la
+destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trépied sacré.
+Une sorte de panthéisme grandiose vous agite, la lumière vous inonde;
+puis l'horreur des ténèbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte
+impatient, vous demander d'apaiser ce désordre sublime? Quel oracle
+antique, parlant par la bouche des poëtes mystérieux et des prophètes
+terrifiés, a mieux dépeint cette fièvre de l'inconnu qui vous dévore,
+cette sueur froide que l'abîme côtoyé fait passer sur votre front, ces
+transports de Titan, ces abaissements de rêveur, cette audace désespérée
+et ces déchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette
+attraction des ténèbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la
+faiblesse humaine?
+
+«Qui a jamais révélé dans des mots aussi grands que l'idée, dans des
+images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des
+tourments intérieurs de cette portée? Personne! Le mal est nouveau, il
+appartient à notre génération placée entre la foi et la négation, entre
+l'espérance et le blasphème, entre la fureur sauvage et
+l'attendrissement divin. Vous êtes la plus impétueuse personnification
+de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous êtes l'Hamlet des
+temps modernes qui va s'arracher à la tombe d'Yorick et s'écrier, en
+laissant retomber dans la fosse muette le crâne vide: «L'âme est
+ailleurs!»
+
+«Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en
+vous-même. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre
+contre lequel vous avez si vaillamment lutté. Arrachez-vous de ces
+tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces
+régions éclatantes où des images célestes, souvent entrevues, vont se
+montrer à vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Béatrix
+dans les cercles divins. Toute vision de poëte emporté dans l'extase est
+une vérité pour qui sait lira à travers le symbole. Incompris, les
+prophètes sont des insensés, et c'est ainsi que, de leur temps, le
+vulgaire les juge.
+
+«La vision de Platon, contemplant les âmes cramponnées à la poulie qui
+les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs
+désirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas
+dégager l'esprit de la lettre. Ces figures naïves de l'antiquité ne font
+plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images à vous,
+empreintes de toute la poésie de l'art moderne, s'éclaircissent plus
+aisément pour laisser passer la vérité.
+
+«Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, déjà
+esquissée si magnifiquement:
+
+ Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
+ Lui dira: c'est donc toi!
+
+ * * * * *
+
+ Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes
+ Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes;
+ L'affreux gouffre inclément
+ Cessera d'être sourd et bégaîra: Qu'entends-je?
+ Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange
+ Crîra: COMMENCEMENT!
+
+«Soyez pour nous ce génie bienfaisant qui, dans la petite sphère du
+temps mesuré à nos destinées, nous fera entendre une de ces paroles qui
+ne meurent pas avec nous; et si une pensée de doute, une sueur de
+défaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation,
+recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincère,
+qui vous dit: «Marchez!»
+
+--Oui, oui! s'écria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie!
+
+Et Julie ajouta:
+
+--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent à sa surface, la
+mort, la corruption, le silence, l'effroi, le néant! Le ciel commence à
+se révéler à lui, et son oeil ardent interroge les destinées des astres.
+Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rêve des tourments et
+des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux
+encore plus haut, il y verra des lieux de délices, des sanctuaires de
+rémunération, où l'âme qui a souffert et pardonné aux hommes leurs
+clameurs, à Dieu son silence, trouvera dans une lumière toujours plus
+pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destinée
+d'aujourd'hui.
+
+--Vous voilà dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Théodore, et vous croyez
+que votre poëte y montera avec lui?
+
+--Il y montera de son côté par le chemin qui lui est ouvert, répondit
+Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent à une certaine
+hauteur, et là, le poëte voit clair dans la métaphysique comme le
+métaphysicien dans la poésie. Croyez bien que déjà leurs rayons se
+rencontrent et se pénètrent, à leur insu peut être, mais
+inévitablement. Quand ces lumières divines se rallument sur la terre,
+elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque
+simultanément.
+
+--Vous arrangez tout cela à votre guise, reprit Théodore. Ces inspirés
+ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet guère les
+purs esprits, et Victor Hugo veut anéantir la matière. Son monde futur
+n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux
+est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la
+sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son système, aussi beau, aussi
+ingénieux, aussi éloquemment exposé que les autres, me paraît le plus
+admissible.
+
+--Dieu ne dira jamais le fin mot à aucun homme d'ici-bas, si grand que
+cet homme puisse être, dit Ernest qui venait d'entrer et qui écoutait;
+mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rêves
+qui ne différent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le
+dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le
+fond paraît reposer sur un même foyer d'espérance, la liberté
+progressive pour tous les êtres, commençant à avoir conscience
+d'elle-même chez l'homme terrestre, et lui permettant de hâter ou de
+ralentir son développement à travers le temps et l'éternité;
+l'immortalité pour tous; la conscience, la mémoire, la joie au réveil
+des bons et des sages; le renouvellement des épreuves pour les mauvais
+et les fous, avec la réhabilitation pour tous après l'expiation. Moi,
+j'y crois beaucoup. Et vous autres?
+
+--Qui sait? dit Théodore.
+
+--Moi, j'y crois fermement, s'écria Julie.
+
+--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute,
+quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent
+une bonté et une justice divines, et quand les plus belles intelligences
+de ce monde prennent leur plus magnifique essor dès qu'elles entrent
+dans cette lumière?
+
+Nous en étions là quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent
+compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fûmes
+tous fiers d'être arrivés au même avis que cet écrivain éminent, quant à
+la question littéraire en général et au livre en particulier.
+
+Montfeuilly, 10 juin 1856.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un volume pieusement dédié à la mémoire d'une femme illustre fut l'objet
+des réflexions de ces jours-ci. C'est un recueil d'articles de journaux
+portant ces deux dates: 29 _juin_ 1855,--29 _juin_ 1856. La première est
+celle de la mort de Mme de Girardin; la seconde, celle de la publication
+du recueil. L'idée de célébrer ce douloureux anniversaire par la
+popularisation d'un éloge funèbre, signé des noms les plus célèbres ou
+les plus distingués de la littérature poétique et critique, est
+touchante et délicate.
+
+J'aime ces soins affectueux et ces tendres hommages rendus aux morts
+chéris. J'aime qu'on les honore et qu'on les bénisse comme s'ils étaient
+là pour respirer ce doux encens du souvenir et de l'affection, et que
+ces anniversaires, si douloureux pour nous, soient comme un jour de fête
+pour les nobles libérés de la vie. Du milieu plus pur et plus heureux
+qu'ils habitent désormais, il leur plaît peut-être de jeter les yeux, ce
+jour-là, sur leurs anciennes demeures et d'écouter parler leurs fidèles
+amis.
+
+La croyance aux ombres errantes, aux fantômes de ceux qui ne sont plus,
+cache peut-être, comme toutes les naïves erreurs de l'humanité, une
+révélation sous un symbole. Il n'est pas nécessaire que ces glorieuses
+âmes descendent au milieu de nous. Réfugiées dans un ordre de choses
+supérieur au nôtre, il n'est même pas probable qu'elles soient
+condamnées à revenir dans cet _ici-bas_ des douleurs humaines. Il est
+bien plus simple de penser que la vision des faits de notre monde monte
+vers elles lorsqu'elles l'évoquent, comme celle des choses lointaines se
+révèle, dit-on, par l'extase magnétique, à des individus doués d'un sens
+particulier. Ce sixième sens, mystérieusement aperçu chez nous, et non
+encore bien constaté parce qu'il ne peut être défini, est, sans aucun
+doute, un des attributs lucides des autres habitants du ciel, du moins
+de ceux qui ont mérité de _monter_ dans la sphère infinie des êtres.
+
+--Voilà pourquoi, nous disait Louise, je n'aime pas l'idolâtrie de la
+tombe. Cette terre muette, cette pierre insensible, et les matérielles
+idées de destruction sauvage qu'elles évoquent, me repoussent plutôt
+qu'elles ne m'attirent. Je veux que l'on respecte l'asile des morts; je
+veux bien aussi que leurs monuments et leurs épitaphes servent
+d'enseignement aux vivants, quand il s'agit de morts illustres; mais je
+comprends le désir de cette noble femme qui n'a point voulu d'ornements
+sur sa tombe. Elle sentait bien que son âme immortelle avait une autre
+demeure à faire resplendir, et que le mausolée, ce dernier lit de la
+forme, ne garderait même pas son image, cette suave beauté qui ne meurt
+qu'en apparence, et dont le type, conservé au sanctuaire de la pensée
+divine, refleurit maintenant dans quelque jardin du ciel.
+
+--Je suis comme vous, dit Julie, je n'aime pas que l'on s'enferme dans
+les monuments funéraires pour penser aux morts aimés. Ils ne sont pas
+là, et lorsqu'ils évoquent, comme vous dites, la vision de notre monde,
+je suis sûre que ce n'est pas dans les cimetières qu'ils la cherchent.
+Ils doivent sourire tristement de notre erreur, quand ils nous voient
+concentrer là notre culte et nos larmes. C'est sur le spectacle de la
+vie qu'ils arrêtent surtout leurs regards, ces vivants par excellence,
+devant qui nous sommes les ombres fugitives et les fantômes inachevés!
+C'est dans nos maisons, dans nos travaux, dans notre activité, dans
+notre oubli même (dans notre oubli apparent!) qu'ils regardent; tristes
+quand ils nous voient découragés de la vie et brisés lâchement par leur
+départ, satisfaits quand ils nous voient tendres envers leur mémoire,
+courageux devant nos devoirs, croyants dans l'avenir au-delà de la
+tombe.
+
+--J'avoue que, moi aussi, j'ai eu quelquefois cette pensée, dit
+Théodore; quand je perdis ma jeune soeur, je me surprenais à me défendre
+de pleurer, dans la crainte de troubler, par ma douleur, le repos dont
+elle jouissait. Je ne me rendais pas bien compte de ce sentiment qui me
+faisait étouffer mes sanglots comme si elle eût pu les entendre; mais il
+est certain que, me rappelant sa douce sensibilité et ses larmes qui
+coulaient à ma moindre souffrance, je me disais vaguement en moi-même:
+«Cachons-lui ce mortel chagrin qu'elle partagerait encore.» C'est par de
+telles impressions mystérieuses et profondes que je me laisse aller
+parfois à vos croyances exaltées. Si j'essaye d'y pénétrer par le
+raisonnement, elles m'échappent; mais l'émotion m'y ramène, et l'émotion
+pourrait bien être un élément de certitude aussi solide que la raison.
+
+--Peut-être plus solide, mon cher Théodore, répondit Louise. La raison
+humaine est une chose courte et bornée; l'émotion va plus loin, monte
+plus haut et voit dans l'infini. Cet élément de certitude que nous donne
+le sentiment s'appelle d'un beau nom.
+
+--Lequel?
+
+--_Confiance_ même dans la pratique des faits, la certitude
+expérimentale absolue est souvent insaisissable, tandis que la confiance
+qui est une certitude anticipée par le sentiment, fait des prodiges.
+
+Ici Ernest nous cita une belle parole de Saint Paul: _La foi est la
+réalité des choses de l'espérance; c'est l'argument de ce qui n'apparaît
+pas._
+
+On me demanda, à moi qui avais connu madame de Girardin dans les
+dernières années de sa vie, ce que je pensais de ses croyances
+religieuses.
+
+--La seule fois que j'ai causé avec elle sur ce sujet, répondis-je, ce
+fut le 21 mai, cinq semaines avant sa mort, et non pas la veille, comme
+le croit M. de Lamartine. J'étais depuis une heure avec elle, lorsqu'il
+arriva. Il est certain que je ne l'avais jamais vue si belle et si
+vivante. Je trouvais dernièrement cette date et cette réflexion sur mon
+journal, avec ces mots qui me serrent le coeur: _Elle est cependant
+toujours souffrante._ Combien j'étais loin de prévoir que je
+l'embrassais pour la dernière fois! Je partais le lendemain. Elle est
+morte pour ainsi dire debout, courageuse jusqu'à la dernière heure, et
+dans tout le rayonnement de sa beauté physique et morale.
+
+Il me sembla, dans cette dernière entrevue, que cette beauté de l'âme et
+du corps n'avait jamais été assez vantée: c'est peut-être qu'elle
+n'avait jamais été aussi complète. Par un étrange effet de la maladie
+qui la dévorait intérieurement, sa taille, sa figure et ses mains
+avaient perdu toute trace de l'effet des années. Elle était svelte, elle
+était pâle, elle n'avait plus, pour ainsi dire, d'âge. Ce n'était pas la
+fraîcheur rose de la jeunesse, mais c'était la transparente blancheur et
+le regard clair et pur de l'immortalité. C'est le plus beau et le plus
+durable souvenir d'elle qu'elle pût laisser dans l'âme de ses amis. On
+eût dit qu'elle le sentait et qu'elle voulût mettre son coeur et son
+esprit à l'unisson de cette idéalité, car jamais elle n'aborda devant
+moi des sphères aussi élevées, et elle y monta d'elle-même avec cette
+simplicité candide qui formait souvent en elle un puissant contraste
+avec l'ardente et charmante exubérance de son esprit de saillies. «Je ne
+crois, me dit-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou
+expliqués par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le
+seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à ma table tournante
+autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui écrit ce que ma
+pensée évoque. Je me sens très-bien avec Dieu; je ne crois ni au diable
+ni à l'enfer.» Et elle ajouta précisément quelque chose comme ce que
+vous disiez ici tout à l'heure: «Si je n'ai pas la foi, j'ai
+l'équivalent: j'ai la confiance.» Tel fut son résumé. Était-il d'un
+catholicisme orthodoxe? Quant à moi, sa religion me satisfit pleinement.
+Je me hâtai d'écarter l'idée de la mort qu'elle semblait évoquer, et que
+je ne pouvais croire si prochaine pour elle. Il y avait en elle une
+sérénité si aimable, un rayonnement si doux!
+
+Vous venez de lire tous ces hommages rendus à son génie littéraire.
+Aucun de nous ici n'a l'idée de les contester; donc je vous parlerai
+surtout du côté de son âme qu'elle montrait le moins, et que de funestes
+circonstances, à moi personnelles, m'avaient mis à même d'apprécier. Je
+parle de sa sensibilité ardente et de cette tendresse de coeur que la
+vie du monde couvrait d'un voile de discrétion et d'enjouement. On a dit
+avec raison qu'elle avait eu le don et le charme de rester femme. Eh
+bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son coeur et
+dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des
+douleurs de la maternité. Elle les connaissait, elle les sentait dans
+les autres. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur
+notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant,
+partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant
+en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant,
+sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas
+une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de
+_La joie fait peur_. Elle prit cette idée-là dans ses propres
+entrailles; elle eut le _droit_ de faire parler une mère, et ce fut là
+l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle.
+Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire,
+comme Tell à Gessler: _Ah! tu n'as pas d'enfants_! Il n'en fut point
+ainsi: elle toucha juste et profondément; elle fit pleurer jusqu'au
+sanglot, jusqu'à l'étouffement tous les hommes et, chose plus
+victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes.
+
+Déjà, dans _Lady Tartuffe_, elle avait peint la mère avec bonheur, avec
+vérité. Elle avait créé, avec ce type, un développement de talent
+extraordinaire chez une autre femme de coeur et de mérite; madame Allan,
+artiste ravissante d'esprit et de grâce, qui, avec elle et par elle,
+monta dans la région du drame passionné. Hélas! une même destinée, un
+même mal a emporté, à six mois de distance, ces deux femmes excellentes
+d'intelligence et de caractère: l'une qui avait le génie et l'autre le
+talent, toutes deux l'amour du beau et du vrai.
+
+Dans les commencements de nos relations, madame de Girardin me faisait
+un peu peur, et je me souviens de l'avoir dit à madame Allan, qui me
+répondit: «J'ai été comme vous; je craignais qu'elle n'eût trop
+d'esprit, mais depuis j'ai reconnu qu'elle avait au moins autant de
+coeur.» Je répétai ce mot plus tard à madame de Girardin. «Voilà, me
+dit-elle, l'éloge le plus agréable qu'on puisse faire de moi.»
+
+--Existe-t-il un portrait ressemblant de madame de Girardin parvenue à
+sa maturité? demanda Julie.
+
+--Oui, répondis-je, un dessin de Chasseriau, gravé par Blanchard. C'est
+ce que l'on pouvait _sentir_ de mieux pour résumer les deux types de
+beauté qui s'appellent Delphine Gay et madame de Girardin, la jeune
+fille dans la première fleur de son inspiration, et la femme de génie en
+possession de tout son éclat. Il y eut un moment dans sa vie, ce moment
+fatal dont je vous parlais tout à l'heure, où elle fut les deux types à
+la fois, confondus dans une auréole de suave mélancolie. C'est à ce
+moment sans doute qu'elle composa ces beaux vers de _la Nuit_.
+
+ Alors la douleur assouvie
+ Vous laisse un repos vague et doux,
+ On n'appartient plus à la vie,
+ L'idéal s'empare de vous.
+
+Julie nous demanda de lui relire tout ce morceau qui est un
+chef-d'oeuvre. C'est comme un résumé énergique et profond des peines et
+des joies de cette grande existence; c'est comme la clef d'or du
+sentiment mystérieux qui dicta le beau et charmant poème de _Napoline_,
+Madame de Girardin était enthousiaste. Le monde, où elle se sentit
+longtemps emprisonnée, gênait ses élans, et la nécessité de vivre dans
+ce monde, qui n'est parfois que convention et apparence, lui avait créé
+le devoir d'être brillante partout et avec tous. Heureuse fatalité sans
+doute! car cette femme de grande inspiration et de généreuse
+spontanéité devait à la société de son temps la vivifiante et saine
+chaleur de son âme. Elle avait tout ce qui constitue le véritable
+esprit, l'imagination toujours prête à peindre et à colorer les objets
+de sa pensée, le vif sentiment des choses et des êtres, la bonne foi
+virile, la gaieté candide. On était souvent tenté de la trouver trop
+moqueuse pour les absents; mais, que ces absents fussent attaqués devant
+elle, elle les défendait avec ardeur, et il ne fallait pas la voir plus
+de trois fois pour sentir qu'elle faisait à ses amis beaucoup de bien
+pour très-peu de mal. Ses véritables gaietés étaient à la fois
+étincelantes et douces, comme son regard, comme sa voix et comme son
+talent.
+
+Avec tant de charme et de vitalité dans l'expansion, la vie de retraite
+et de concentration eût été un contre-sens, une désobéissance envers
+elle-même. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double
+puissance. Elle devait doter son époque de beaux ouvrages, et, en même
+temps, elle devait à l'élite de la société intelligente de cette époque
+l'instruction ou le redressement qui découlent, dans les rapports
+directs de la vie, d'un esprit supérieur et d'une bouche éloquente et
+persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donné la
+peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la portée de
+son intelligence et profité du bienfait de son commerce, du moins l'on
+peut être sûr que tout ce qui était digne de l'approcher a reçu d'elle
+de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouvée à leur niveau
+dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais écoutée
+sans être plus sûrs d'eux-mêmes dans ce qu'ils avaient de bon et de
+vrai. Elle était donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui
+appartenir exclusivement.
+
+Comme elle se plaignait un jour à moi de n'avoir pas d'enfants, une idée
+m'apparut très-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous
+n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et
+n'a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrâce
+est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes.
+Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été
+perdus pour votre mission. Il vous eût fallu sacrifier ou les lettres,
+ou les relations dont vous êtes l'âme. Absorbée par la famille, vous
+n'eussiez plus été que la moitié de vous-même, c'est-à-dire femme du
+monde ou écrivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'eût pas suffi.
+
+--Avec quelle joie j'aurais sacrifié le monde! s'écriait-elle; le monde
+ne m'a servi qu'à me désennuyer de ma solitude!
+
+Je l'assurai de ce dont j'étais pénétré; c'est que la Providence ne
+s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en
+vue de notre utilité pour ses vues générales, et qu'il fallait la
+remercier de nous placer dans les conditions où nous pouvions la
+seconder.
+
+Ce que je disais à cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je
+en m'adressant à la grand-mère: elle devait être ce qu'elle a été,
+belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante,
+entourée, admirée. Elle a eu des éléments de sécurité, de calme et de
+puissance appropriés à l'influence heureuse qu'elle devait exercer.
+
+--Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de
+cette situation.
+
+--Elle en souffrait jusqu'au désespoir, parce qu'elle était trop
+complète pour ne pas désirer la vie complète. Mais la vie complète est
+impossible en ce monde, et, même préservée de l'absorption de la
+famille, le temps et la liberté lui manquaient souvent. Elle se trouvait
+trop sacrifiée aux relations extérieures; elle nous jalousait un coin où
+elle eût pu se réfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa
+propre vie intérieure. Son chant de la _Nuit_ est un cri de douleur, de
+fatigue et d'étouffement; mais on y sent la force quand même, car cette
+belle nature se retrempait dans ses combats.
+
+ Et l'on revient à sa nature
+
+s'écriait-elle,
+
+ Comme à son pays bien-aimé.
+
+Elle avait effectivement non-seulement un empire stoïque sur elle-même,
+mais encore, et grâce au ciel, une généreuse facilité à reprendre ses
+armes vaillantes, son inspiration, son souffle de poëte, sa parole
+entraînante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vécu,
+noblement lutté et légitimement triomphé. Il n'y a rien de trop dans les
+éloges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, réuni par
+une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fête et comme un
+remercîment de cette belle vie qu'elle nous a consacrée à tous,
+peut-être, hélas! aux dépens de la sienne en ce monde; car elle avouait,
+comme madame de Staël, qu'elle dépensait trop de sa flamme intérieure et
+qu'elle en était parfois brisée; mais là où elle vit maintenant, elle
+recueille les fruits de tant de fleurs jetées par elle sur nos chemins,
+et la nouvelle tâche qu'elle accomplit dans une autre station de la
+route éternelle est une récompense, c'est-à-dire une carrière plus
+glorieuse encore.
+
+Montfeuilly, 5 juillet 1856.
+
+
+
+
+IV
+
+
+On reçut le lendemain à Montfeuilly un livre déjà bien connu ailleurs,
+mais qui faisait partie d'un envoi en retard, l'_Oiseau_, par M.
+Michelet. On se réjouit d'avoir un ouvrage signé de ce beau nom à lire
+en famille, car les livres de pure science ou de pure philosophie, si
+clairs et si brillants qu'ils soient, ne peuvent être lus à haute voix
+que dans une sorte de tête-à-tête. Là où l'attention de tous ne peut se
+distraire un instant sans perdre le fruit de l'audition, il ne faut
+guère sortir du domaine de l'art et de la poésie.
+
+Ce livre plut surtout à la grand'mère; mais Julie, dont les instincts
+sont olympiens plutôt que terrestres, prit avec impétuosité la cause des
+aigles et de tous ces fiers _tyrans de l'air_ dont l'auteur accuse le
+rôle terrible, les penchants odieux.
+
+--Cela ne s'est jamais vu, s'écria-t-elle. Jamais on n'a songé à mettre
+le vautour au-dessus de l'aigle; c'est renverser toutes les notions
+humaines! Quoi! parce que certains oiseaux de proie tuent avec le bec,
+au lieu d'étouffer avec la griffe, les voila qualifiés de nobles! et
+l'oiseau de Jupiter sera traité de brigand et de tourmenteur!
+
+--C'est qu'il a, en effet, l'instinct cruel, répondit le curé qui
+n'avait pas entendu lire, mais qui s'éveilla pour la discussion; celui
+qui ne tue que pour se nourrir ne fait pas un plus grand crime que nous
+autres, qui sommes nés mangeurs de poulets; mais celui qui s'endort avec
+la victime râlant dans sa serre cruelle, jusqu'à ce que l'appétit
+revienne à monseigneur, celui-là est né bourreau. La souffrance de sa
+proie fait le fond de sa jouissance et les délices de sa réfection.
+Voyons, Théodore, vous ne dites donc rien aujourd'hui?
+
+--Je dis, répliqua Théodore, que le livre en question est une agréable
+fantaisie, rien de plus!
+
+JULIE.--Cette fois (et bien à regret, je vous jure, mon excellent ami!)
+je partage votre opinion.
+
+MOI.--Pourtant, M. Michelet pense avoir fait un livre dont l'idée est
+philosophique. Est-ce qu'il se serait trompé?
+
+THÉODORE.--Si vous voulez que je vous dise mon avis sur la nature du
+talent de M. Michelet, je vais m'en acquitter en deux mots: c'est encore
+un de vos hommes de génie incomplets et désordonnés.
+
+LOUISE.--Ah! prends garde, mon enfant, si tu généralises ainsi la
+question, Julie va se retourner contre toi.
+
+THÉODORE.--Je me moque bien de Julie!
+
+LE CURÉ.--Parlez, voyons! Je suis sûr d'avance que vous avez raison
+contre M. Michelet.
+
+MOI.--Monsieur l'abbé, vous avez dormi tout le temps de la lecture!
+
+L'ABBÉ.--Ça ne fait rien!
+
+LOUISE.--A la bonne heure! l'abbé appartient à la classe des jugeurs qui
+décrètent par présomption.
+
+THÉODORE.--Moi, j'écoute, et très-consciencieusement, je vous assure. Je
+ne me défends donc pas, par un parti pris d'avance, de l'_entraînement_,
+que je reconnais être le souverain par excellence en matière d'art et de
+sentiment; mais je m'obstine à vous dire que je ne veux être vraiment
+entraîné que par les choses que je comprends bien, et qu'à force d'être
+concise, pittoresque, originale, la forme de M. Michelet manque souvent
+de la clarté nécessaire. Telle phrase de lui, qui vous éblouit et vous
+charme par sa couleur, souffre deux ou trois interprétations
+différentes. C'est un esprit qui garde au dedans de lui-même la moitié
+de ce qu'il allait dire. Il suppose qu'on le devine. Ce procédé est
+celui de plusieurs autres grands esprits qui ont horreur du
+développement, et dont la manière consiste à peindre à grands traits.
+C'est une manière excellente quand l'idée est parfaitement nette. Elle
+réussit à M. Michelet dans le récit des faits. Il est bien certain que
+là l'émotion gagne à la rapidité colorée de l'expression; mais quand il
+discute, il est obscur et procède par des réticences qui arrivent à
+former de véritables lacunes dans son esprit, dans le mien par
+conséquent.
+
+Nous accordâmes tous à Théodore que ceci était vrai _quelquefois_, mais
+pas _toujours_.--Il faut bien, lui dit Louise, que tu reconnaisses
+toi-même que ce défaut fait exception, et non pas règle dans le talent
+de M. Michelet; autrement, tu ne le supporterais pas une minute, tandis
+que tu le goûtes presque toujours.
+
+--Oui, dit Théodore, mais pas _toujours_!
+
+Julie n'y put tenir, et désolée d'avoir approuvé Théodore un instant,
+elle revint à son indignation contre ceux qui cherchent les défauts
+avant les beautés, et qui, grâce à leurs habiles découvertes dans le
+côté faible, sont à jamais privés du bonheur de voir le côté fort.
+
+--Il en sera toujours ainsi, mes chers enfants, dit la grand'mère, et le
+jour où vous trouverez un ouvrage supérieur quelconque qui ne frappera
+pas par quelque côté faible ou erroné le sens critique de tous les
+Théodores dont la plus grande moitié du genre humain se compose, je me
+demanderai si nous sommes encore sur la terre ou si nous avons pris
+notre vol vers quelque planète d'un autre ordre. Ce jour-là, nous ne
+serions plus ce que nous sommes; la vérité éternelle et absolue nous
+serait révélée, c'en serait fait de la critique et de tout ce qui la
+motive, et c'en serait bientôt fait aussi de ce que nous appelons l'art
+et la science. Ce qu'un homme aurait pu trouver dans une branche
+quelconque des connaissances humaines, un autre homme le pourrait
+trouver bientôt dans une autre branche, et, en moins d'un demi-siècle,
+notre espèce, passant à l'état angélique, n'aurait plus rien de ce qui
+la caractérise. Il n'est pas probable qu'une pareille révélation nous
+soit donnée. Je vous conseille donc d'aimer la nature humaine et son
+génie incomplet, tels qu'il a plu à Dieu de les établir en ce monde.
+Faites comme moi, si vous pouvez, et vous vous sentirez plus jeunes et
+mieux portants dans vos âmes; commencez par chérir vos poëtes et vos
+artistes dès qu'ils ont saisi la notion et trouvé l'expression du beau
+sous quelque aspect, dans quelque forme que ce soit; et alors, pardonnez
+à tous leurs défauts. Il ne faut pas un grand effort de coeur pour cela,
+ce penchant naturel est dans toutes nos affections; il est dans l'amour,
+il est surtout dans l'amour maternel, qui est le plus naïf, le plus
+primitif de tous nos instincts. Nous autres mères, nous admirons notre
+enfant bossu, pour peu qu'il ait dans les yeux un rayon de cette flamme
+céleste qui divinise toute créature vivante.
+
+--C'est fort bien, répondit Théodore. Votre philosophie de l'art est, ma
+chère mère, une espèce de béatitude morale.
+
+--Ou de charité chrétienne, observa le curé.
+
+JULIE.--Non. Je comprends la grand'mère mieux que vous: elle veut qu'on
+soit d'une immense indulgence pour ceux qui voient, sentent et
+manifestent le beau. Elle ne proscrit point la critique, leçon
+nécessaire à ceux qui ne l'ont pas encore trouvé.
+
+LOUISE.--Et même à ceux qui, l'ayant trouvé, se négligent ou s'égarent
+par la faute de leur paresse ou de leur orgueil.
+
+THÉODORE.--Et comment savoir si c'est la faute de leur caractère ou de
+leur impuissance? Établirez-vous un tribunal pour peser les consciences?
+La critique aurait fort à faire!
+
+LOUISE.--La critique aurait fort à faire en effet, et ce ne serait pas
+un mal; elle est parfois si légère et si partiale qu'elle ne sert qu'à
+faire briller l'esprit de celui qui parle, sans être d'aucune utilité à
+celui dont on parle. Savez-vous ce qui fait qu'un homme est un critique
+sérieux, c'est-à-dire quelque chose de plus qu'un agréable causeur?
+C'est le tact qui le fait pénétrer dans l'âme de l'artiste ou du poëte.
+Il me semble possible, sinon facile, de plonger dans cette âme qui se
+livre à vous dans ce qui la résume le mieux, dans son oeuvre, dans le
+résultat de son imagination. On peut s'y tromper, je le sais. S'il y
+avait de ces critiques infaillibles, il y aurait de ces ouvrages dont
+nous parlions tout à l'heure, de ces chefs-d'oeuvre sur lesquels la
+critique ne peut rien, et nous appartiendrions à ce monde paradisiaque
+de l'intelligence dont il faut garder le rêve pour une vie meilleure que
+celle-ci. Mais, sans arriver à l'infaillibilité, on pourrait bien
+approcher de la justice et faire respecter la critique si peu efficace
+pour l'art, et si méprisée aujourd'hui par les artistes, que la plupart
+d'entre eux, m'a-t-on dit, sollicitent des louanges des journalistes, ce
+qui est la plus grande injure qu'on puisse leur faire.
+
+--Comment cela? dit le curé. Ne peut-on demander de l'indulgence à ces
+messieurs, comme on nous demande des messes pour le repos de l'âme de
+N... ou de N...?
+
+LOUISE.--Votre état, mon cher abbé, est de demander miséricorde pour
+les vivants et les morts, et c'est, selon nous, un grand mal que vous ne
+puissiez pas dire vos messes sans les faire payer. En fait de
+journalisme, on est plus fier et plus scrupuleux. Dans cette église-là,
+le prêtre qui _vit de l'autel_ est déshonoré. Mais il n'est point
+question de cela. On m'a dit seulement que l'orgueil de certains juges
+littéraires était flatté des supplications et génuflexions qu'on leur
+adresse; et moi, il me semble qu'à leur place je serais mortellement
+offensée de ces platitudes. Je considérerais mon verdict comme une chose
+sacrée; et, trouvant en moi-même la dose d'indulgence nécessaire pour ne
+condamner qu'à bon escient d'une manière absolue, je jetterais à la
+porte quiconque viendrait me demander de faire plus que ma conscience ne
+peut et ne doit. Mais ceci est une digression; revenons à notre propos.
+Je me résume en vous disant que la critique, telle que je la rêve,
+n'existe guère, et je ne m'en prends pas tant aux hommes qui la font
+qu'au milieu où ils vivent, aux artistes auxquels ils ont affaire, et
+surtout à ce travers ambitieux de l'esprit humain qui domine le public
+de tous les temps, travers qui consiste à vouloir l'impossible, des
+créations à la fois inspirées et calmes, excitantes et mesurées,
+ardentes et tranquilles; des oeuvres enfin qui puissent satisfaire
+entièrement les enthousiastes et les flegmatiques. J'avoue que ceci me
+paraît la recherche de la pierre philosophale.
+
+THÉODORE.--Mais cet insatiable désir du mieux, cette soif de la
+perfection en toutes choses, ce besoin d'un idéal absolu, ne sont-ils
+pas les conditions _sine qua non_ du progrès?
+
+JULIE.--La grand'mère voudrait faire marcher ces deux forces de l'esprit
+dans le même chemin: soif de l'idéal, amour et respect pour tout ce qui
+s'en rapproche.
+
+LOUISE.--Soit dans le passé, soit dans le présent, oui! Quant à
+l'avenir, c'est-à-dire au progrès, je voudrais que l'on y conduisît ceux
+qui le cherchent ardemment et sincèrement, comme on conduit par la main
+l'enfant ou le vieillard dont la marche est incertaine, avec douceur et
+patience, disant à l'enfant: «Espoir! tu marcheras encore mieux demain;»
+et au vieillard: «Courage! vous marchez presque aussi bien qu'hier...»
+Au lieu de cela, je vois qu'en général on gronde durement quand l'enfant
+tombe, et qu'on rit quand le vieillard trébuche. Les gens sévères comme
+toi, mon cher Théodore, ont bien des meurtres à se reprocher, et je ne
+vois pas ce que l'art peut gagner à tous ces coups de poignard qui
+blessent mortellement l'intelligence lorsqu'elle n'est pas défendue par
+une philosophie solide ou par un vaillant caractère.
+
+--Mais suis-je donc de ces assassins, s'écria le bon Théodore tout
+fâché. Ne puis-je dire ici mon opinion autour de la table sans froisser
+l'orgueil de ceux que je critique?
+
+--Que cela se chuchote autour de la table ou que cela soit crié sur les
+toits, c'est tout un, répondit Julie. On sort de chez soi tout empesé
+dans ce préjugé cruel qu'il ne faut rien passer à personne, et juger
+durement surtout ceux dont la tête dépasse la foule, et on sème le
+froid de la mort sur son passage. On glace l'inspiration chez ceux qui
+parlent, on étouffe la sympathie chez ceux qui écoutent, et chacun
+faisant, comme vous, la part du blâme plus large que celle de l'éloge,
+on arriverait bien vite à avoir un siècle de critique improductive, et
+un monde de jugeurs qui n'auraient plus rien à juger.
+
+LOUISE.--Tandis que l'oeuvre de la critique devrait être de pousser à la
+production et de semer la vie avec la confiance. Ainsi, voilà un grand
+esprit, M. Michelet, que tu condamnes lestement parce qu'il a
+quelquefois des élans vagues, des définitions obscures, des conclusions
+brusquées. Moi, si j'avais l'honneur de lui parler, je lui parlerais
+sans banale complaisance de coeur et sans vaniteuse irrévérence
+d'esprit.
+
+JULIE.--Voyons, voyons, grand'mère, comment lui parleriez-vous?
+
+LOUISE.--Je lui dirais: «Tous n'avez peut-être pas cédé assez ingénument
+au sentiment poétique et tendre qui vous a fait écrire ce livre de
+l'_Oiseau_. Vous avez cru devoir rattacher votre rêve inspiré à une
+théorie religieuse et philosophique; vous avez craint de n'avoir pas le
+droit de chanter pour chanter; vous vous êtes imposé une sorte de
+discussion. Eh bien! ces deux grandes facultés d'artiste et de
+philosophe qui sont en vous se sont fait ici un peu la guerre. De là
+quelques contradictions dans ce beau livre. Une suave vision de la
+réconciliation de l'homme avec les animaux gracieux et faibles, et un
+droit accordé à l'homme de proscrire et d'écraser d'autres créatures
+(d'autres oiseaux même) également faibles devant lui; un hardi
+plaidoyer en faveur de l'âme des bêtes, et une malédiction implacable
+sur un grand nombre de ces bêtes dont l'âme est peut-être tout aussi
+précieuse devant Dieu; d'ingénieux efforts de talent et de génie pour
+lever ce voile mystérieux qui couvre le sens littéral de la création, et
+de vagues ténèbres tout à coup répandues comme à dessein sur
+l'impénétrable secret de la Providence.
+
+»Mais ce que vous n'avez pu résoudre, quelque autre l'eût-il résolu
+mieux que vous? Non, je ne le pense pas. Il est des vérités naissantes
+dans l'esprit de l'homme qui doivent rester encore longtemps à l'état de
+lueurs indécises, et qui, pour se révéler, ont besoin d'un état social
+complètement nouveau; à plus forte raison, les rêves de sentiment, qui
+ont besoin de l'intervention divine pour se réaliser. Il est hors de
+doute pour nous tous qu'à l'apparition de notre race sur la terre, elle
+put vivre en bonne intelligence avec une grande partie des créatures
+d'un ordre inférieur qui l'avaient précédée dans le jardin de la nature,
+et que sa vie physique et morale fut complétée par la douceur de ses
+relations avec la plupart des animaux environnants. La nécessité
+d'amoindrir ou d'éloigner les espèces nuisibles lui apprit le meurtre,
+et l'habitude de faire bon marché de l'existence de ces êtres qui
+n'avaient pas le don de la parole pour protester amena le meurtre
+inutile, le mépris de la vie animale, l'extermination brutale et cruelle
+de milliers d'êtres inoffensifs, dont la grâce et la douceur
+attendrissent encore les femmes et les poëtes....
+
+»Poëte et femme (car vous avez été deux pour rêver ce livre), vous avez
+entrevu cet idéal d'un paradis ramené sur la terre par le progrès de
+l'homme, et marquant le bout de la chaîne des temps commencée au paradis
+de l'innocence irresponsable. Dans ce paradis futur, vous faites rentrer
+les animaux inoffensifs exclus si longtemps de notre société barbare, et
+victimes de nos habitudes sanguinaires. Ce rêve est bien permis; il est
+bon et beau, mais il repose sur la réalisation de conditions nouvelles
+dans notre existence; car de quel droit se nourrira-t-on de la chair des
+animaux domestiques, le jour où l'on reconnaîtra les droits de la
+fauvette et du rossignol?
+
+»Cette objection si simple vous est apparue d'avance au spectacle du
+grand combat auquel la création terrestre tout entière sert d'arène.
+Tous avez vu la plante dévorée par l'insecte, l'insecte par le petit
+oiseau et le petit oiseau par l'oiseau de proie. Vous avez constaté la
+nécessité fatale de cette alimentation de tous les êtres les uns par les
+autres, et, devant cette échelle de destruction universelle, vous avez
+trouvé l'ingénieuse et intéressante distinction de la mort et de la
+douleur. Vous avez absous celui qui tue, condamné celui qui fait
+souffrir; mais si vous permettez la discussion, n'y a-t-il pas quelque
+chose de bien arbitraire dans la condamnation des animaux prétendus
+cruels et dans le verdict d'acquittement de ceux qui ne sont que
+voraces? Qui donc prononcera sur le degré de férocité que leur a départi
+la nature et qui n'est qu'un résultat fatal de leur organisation? Cette
+douce et intelligente fauvette, ce poétique et divin rossignol
+détruisent des millions d'insectes et des papillons splendides,
+merveilles des nuits et des jours, vivantes pierreries que l'artiste, le
+savant et le poëte ne peuvent se lasser d'admirer, et qui sont, en
+somme, des créatures non moins innocentes que les autres.
+
+»Qui sera l'arbitre? L'homme seul, à qui le royaume de la terre a été
+donné; mais pour quelle fin? voici la grande question. Est-ce pour la
+modifier et l'arranger à son usage, pour les satisfactions de sa propre
+vie physique et morale? Ou bien est-ce pour y établir un système de
+justice et de compensation entre les différents êtres qui l'y ont
+précédé? Vous paraissez dire que c'est pour l'une et l'autre fin. Elles
+semblent cependant inconciliables, ces deux justices souveraines, l'une
+qui commande de protéger la société humaine contre les animaux
+pernicieux, petits ou grands, l'autre qui regarderait comme
+d'institution divine le soin de maintenir, par une sage prévoyance,
+l'équilibre entre les forces rivales de la création animée. Nous ne
+voyons nullement le moyen d'associer dans ce monde la loi de douceur et
+de tolérance, qui entraîne le respect de toute vie, avec la nécessité
+d'une terrible répression; et notez que le jour où la terre n'aura plus
+de cimes ou de déserts inaccessibles à l'homme, la répression sera
+forcément l'extermination totale d'un nombre immense de races animales.
+
+»Pour admettre l'idée de domestication de tous les êtres, il faut
+d'ailleurs admettre celle d'une modification si profonde des conditions
+de la vie terrestre, que les instincts de férocité et de destruction
+disparaîtraient devant un mode d'alimentation tout nouveau et
+impossible à prévoir. Vous semblez tourner la difficulté en permettant à
+l'homme d'aider, par certaines chasses, au travail d'épuration que fait
+la culture (et la nature elle-même) sur notre planète. Vous l'instituez
+protecteur du faible contre le fort. Vous reléguez le monde des
+_monstres_ aux archives de la création inachevée; vous supposez une ère
+de calme et de sécurité où tout être insociable aura disparu, puisque
+vous dites à la fin du livre: «_L'art de la domestication doit sortir_
+_principalement de la considération de l'utilité dont_ l'homme peut
+être aux animaux; de son devoir d'initier_ TOUS LES HOTES _de ce globe
+à une société plus douce_, _pacifique et supérieure_.» J'avoue que je
+ne vois point la solution du terrible problème: le droit absolu de
+l'homme sur toute vie inférieure à la sienne, servant de base et de
+chemin à votre conclusion: _le ralliement de toute vie et la
+conciliation des êtres_. La création, telle que nous la connaissons, ne
+nous offre pas cette espérance, à moins de quelque cataclysme
+indescriptible....
+
+Louise s'arrêta, comme entraînée dans un rêve.
+
+--Eh bien! chère mère, lui dit en riant Théodore, il me semble que vous
+faites justement ce que vous me reprochez: vous vous livrez à la
+critique du livre que je conteste, et vous le prenez par la moelle pour
+nous en montrer les os vides.
+
+--Non pas, répondit Louise. Je discute la donnée générale pour y
+signaler des contradictions inévitables dans toute idée hardie et
+nouvelle. Certains esprits chercheurs et ardents s'éprennent
+particulièrement de ces idées-là, et il convenait à notre auteur, qui
+est de cette royale et précieuse famille, de s'y jeter avec vaillance,
+au risque de se trouver aux prises avec d'inextricables difficultés.
+S'il est des ouvrages dont la charpente est moins forte que le
+revêtement, ce sont précisément ceux qui cherchent le point d'appui
+périlleux du sentiment tendre et du rêve enthousiaste. Il faut admettre
+et accepter la délicatesse fragile de ces beaux édifices et laisser
+faire l'artiste. Notre logique intérieure nous force à un peu d'examen
+préalable, car il faut veiller sur soi-même devant les séductions du
+génie, et se défendre d'accepter à la lettre les paradoxes poétiques
+dont l'auteur naïf et généreux s'enivre peut-être; mais quant à moi, si
+je vous dis, comme je les lui dirais, mes objections et mes doutes,
+c'est pour me débarrasser de ce qui gêne mon adhésion, et, cette réserve
+faite, je me livre au plaisir infini de l'admiration pour le détail.
+
+Dans ce détail, je trouve le beau, c'est-à-dire de solides et touchantes
+vérités, revêtues d'une forme originale et charmante, souvent
+magnifique; des pages de sentiment et de poésie qui sont des modèles et
+qui vous restent dans l'esprit comme des miroirs tournés vers un monde
+de prestiges divins, où notre oeil n'eût su ou osé se fixer. Le rude et
+ardent historien des annales humaines nous montre là toute la tendresse
+de ce coeur indigné et généreux qui résout ses colères contre le fort et
+le violent en larmes de pitié sainte, pour tous les petits quels qu'ils
+soient; et ce qui ressort pour moi de cette lecture, c'est comme une
+insufflation de la force réelle, c'est-à-dire de la bonté intelligente.
+Qu'exigerez-vous donc de plus d'un écrivain? Communiquer sa chaleur a
+l'âme d'autrui, n'est-ce pas là le vrai _criterium_ de l'excellence d'un
+ouvrage de cette nature? Critique et juge, mon fils Théodore, cela t'est
+bien permis, pourvu que tu aimes quand même! et si c'est grâce à
+l'artiste discuté que tu sens ton être retrempé et meilleur, ôte-lui ton
+chapeau, et demande-lui pardon d'avoir trouvé quelques _si_ et quelques
+_mais_ à lui présenter.
+
+--J'avoue, dit Théodore, qu'une face de ce livre m'a touché et frappé
+particulièrement: c'est celle qui est comme un récit de la vie privée.
+La description des lieux successivement habités par le couple illustre
+est faite de main de maître, et devrait servir d'idéal à tous les
+romanciers _dont c'est l'état_. Il y a là tout ce qu'il faut pour nous
+faire voir la physionomie complète des contrées et des êtres observés,
+le fond et la forme. M. Michelet a la pensée profonde qui creuse, l'oeil
+artiste qui colore, le sentiment généreux qui explique: il écoute et
+regarde en philosophe, en peintre et en musicien, en moraliste et en
+homme de coeur. Il fait tout cela sans avoir l'air d'y toucher, et,
+saisissant les points culminants de chaque aspect des choses, il a
+souvent, dans sa concision pittoresque, une sûreté de pinceau et une
+_maestria_ de touche qui, dans la prose française, n'appartiennent qu'à
+lui seul. Il est très-certain qu'un court paragraphe de lui, quand il
+est réussi, résume les impressions de cent voyageurs, et vous initie aux
+secrets de la vie et aux scènes de la nature par le grand côté.
+
+--A la bonne heure! reprit Louise; tu vois bien qu'on n'est pas un génie
+si _incomplet_ et si _désordonné_ quand on peut t'arracher un pareil
+éloge. Pour moi, une pensée, jetée à travers ce livre, exprime
+admirablement le livre et l'auteur lui-même. La voici: elle est bonne à
+relire et à méditer: «_La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser
+son objet et de faire plus qu'il ne veut, et toute autre chose, de
+passer par-dessus le but, de traverser le possible et de voir encore au
+delà_».
+
+Montfeuilly, 12 juillet
+
+
+
+V
+
+
+Théodore nous parla beaucoup d'un livre qu'il venait de lire et que
+j'avais lu aussi. Ce n'était pas un ouvrage à bien entendre à la
+veillée; mais le sujet fournissait naturellement à la conversation, car
+il intéresse tout le monde, et même il n'est personne qui ne se croie
+plus ou moins fondé à émettre son opinion en pareille matière.
+
+Cette matière est l'esthétique ou la philosophie du beau. Le livre en
+question est de M. Adolphe Pictet, et porte pour titre: _Du beau dans la
+nature, l'art et la poésie; études esthétiques_.
+
+Avant de faire parler Théodore, il doit m'être permis de dire mon
+opinion personnelle. L'ouvrage est, selon moi, excellent. C'est un vrai
+livre, qui doit faire fonds, sinon règle, et qui _restera_ comme un
+important travail à méditer. Il n'est pas de ceux qui, dans notre temps
+et dans notre pays, sont enlevés de la boutique du libraire en
+vingt-quatre heures; mais il est bien certainement de ceux que les
+esprits d'élite rechercheront toujours comme un des plus précieux
+documents des notions de notre époque sur la philosophie de l'art. Nous
+dirons même, en dépit de l'auteur lui-même, qui ne veut faire
+l'application du mot sacré de _beau_ qu'à des oeuvres d'art de la plus
+haute portée, que son oeuvre est un beau livre. L'élévation et la
+chaleur du sentiment avec l'ordre et la clarté des idées, une grande
+raison et un noble enthousiasme, voilà des qualités non-seulement rares
+mais brillantes, et qui méritent d'être placées au premier rang.
+
+Ce livre a donc la haute valeur des beaux livres en même temps que leur
+profonde utilité, qui est de soulever dans l'esprit les questions les
+plus vivifiantes, et de le faire pénétrer sans trop d'efforts dans une
+immense étendue d'idées. Le style est limpide et pur, assez savant et
+assez familier pour que tout le monde puisse en faire son profit.
+D'excellentes définitions y résument avec un rare bonheur les parties
+délicates de la discussion, et restent dans l'esprit comme des lumières
+acquises une fois pour toutes. On y sent l'autorité d'une intelligence
+remplie d'ordre et de goût, fruit précieux d'une vie à la fois artiste
+et savante, sérieusement investigatrice et poétiquement sensitive.
+
+Tout ceci dit avec conviction et sans complaisance, nous ferons pourtant
+quelques réserves en causant avec Théodore, et nous laisserons parler,
+sur le sentiment du _beau_, l'enthousiaste Julie et la sensible Louise,
+bien que ni l'une ni l'autre n'ait encore lu le livre qui nous occupe.
+Ceci nous conduira plus tard à examiner la théorie du _réalisme_, à
+laquelle M. Pictet dit un mot en passant, et qui n'est peut-être pas une
+antithèse aussi _réelle_ de l'_esthétique_ que son titre semblerait
+l'indiquer. Nous verrons ce qu'en penseront nos amis autour de la table.
+Aujourd'hui et demain, nous sommes à la recherche pure et simple du beau
+dans la nature, l'art et la poésie.
+
+Théodore, voulant donner à Louise, à Julie et à l'abbé une idée du livre
+de M. Pictet, essaya de le résumer ainsi:
+
+«L'auteur commence par rechercher l'origine et la source du beau. Il les
+trouve dans le procédé divin, dans ce qu'il appelle les _idées_, qu'il
+ne faut point confondre avec les _abstractions_, et qu'il entend à peu
+près comme Platon, en ce sens que le beau est la révélation de l'idée
+par la forme, et que la forme le constitue aussi bien que l'idée.»
+
+--Si vous voulez que je vous suive avec attention, dit Julie, évitez les
+formules et parlez-moi comme à une femme.
+
+--Et puis, dites-nous, avant tout, ajouta le curé, si votre auteur croit
+en Dieu.
+
+THÉODORE.--Il y croit, puisqu'il attribue, comme vous et moi, toutes
+choses à une conception et à un procédé divins: «Si quelqu'un, dit-il,
+s'avisait de demander pourquoi l'idée se revêt de beauté en se révélant
+dans la forme sensible, il n'y aurait qu'une réponse à faire à cette
+question, et cette réponse est: _Dieu_.»
+
+--Alors, continuez, dit l'abbé.
+
+--Et parlez familièrement ou poétiquement, dit Julie
+
+THÉODORE.--C'est à vous de tirer le sens poétique à votre usage de cette
+simple définition, l'idée divine. Si je vous disais, avec d'autres
+philosophes, que le monde des essences a précédé celui des substances,
+me comprendriez-vous mieux?
+
+JULIE.--Oui, mais je vous dirais que je n'en sais rien du tout.
+
+THÉODORE.--Peu importe en ce moment. Disons, si vous voulez, que
+l'essence a nécessairement revêtu la substance, et que cette substance a
+revêtu la beauté extérieure, comme une expression de la beauté
+immatérielle de l'idée.
+
+JULIE.--Soit; je comprends tout cela à ma manière, et je dis que Dieu,
+étant le foyer du sublime, a fait le beau nécessairement. Il l'a laissé
+tomber sur son oeuvre comme un reflet de lui-même.
+
+--Bien! dit l'abbé; mais ne serait-il pas nécessaire de nous dire
+d'abord, mon cher Théodore, ce que vous, entendez par le beau proprement
+dit?
+
+THÉODORE.--Ah! voilà une question que le livre ne résout pas d'un seul
+terme. Pour un esprit étendu comme celui de mon auteur, toute question a
+plusieurs faces. Il tient compte des deux théories qui sont en présence
+dans l'histoire de l'esthétique: «l'une, qui ne fait consister le beau
+que dans l'impression que nous en recevons, et qui lui conteste ainsi
+toute réalité en dehors de l'âme humaine; l'autre, qui ne saisit, dans
+le beau, que le principe général et invariable, et néglige, comme
+indigne d'attention, la partie changeante du phénomène. Toutes deux,
+ajoute M. Pictet, renferment à la fois de la vérité et de l'erreur.» Il
+ne veut point que l'on enlève au beau sa réalité, «ce qui le livrerait
+sans défense aux attaques du scepticisme. Sans le beau naturel, les
+facultés esthétiques de l'homme seraient demeurées inactives; sans le
+regard admirateur de l'homme, le beau naturel serait resté sans but et
+comme perdu dans cette nuit de la réalité que n'éclaire point la lumière
+de la conscience.... Dans le phénomène intuitif du beau, c'est l'esprit
+qui parle à l'esprit, c'est l'idée à l'intérieur, qui saisit l'idée à
+l'extérieur, c'est l'élément divin en nous qui reconnaît l'élément divin
+hors de nous.»
+
+--Voilà, en effet, d'excellentes définitions, dit le curé.
+
+THÉODORE.--Elles sont de mon auteur. Je cite en abrégeant pour ne pas
+fatiguer l'impatiente Julie.
+
+JULIE.--Je ne m'impatiente plus, j'écoute. Tout cela me rend compte du
+phénomène, si phénomène il y a, mais ne me définit pas l'essence du
+beau. Votre auteur semble n'en faire qu'une chose extérieure, un
+vêtement, pour ainsi dire. Est-ce, selon lui ou selon vous, un attribut
+de la divinité, ou une pure faculté de l'esprit humain?
+
+LOUISE.--On t'a répondu, ma chère; c'est l'un et l'autre.
+
+JULIE.--Relativement à nous, j'admets cette explication; mais mon
+imagination va plus loin et demande davantage. Dans nos petites
+conceptions humaines, nous pouvons, en effet, prétendre que, sans notre
+admiration, la beauté de la création manquerait son but, parce que,
+hors de nous, elle n'a pas conscience d'elle-même; mais c'est bientôt
+dit, cela, et je n'en suis pas aussi persuadée que Théodore. Je ne
+jurerai jamais que les bêtes, les plantes, les pierres même soient
+privées de sentiment.
+
+LE CURÉ.--Mais vous ne jureriez pas le contraire?
+
+JULIE.--Je jurerais, du moins, que si elles sentent quelque chose, c'est
+le beau répandu comme un souffle de vie dans la nature, et si vous me
+demandez ce que c'est que le beau, je vais vous répondre sans façon: le
+beau, c'est la vie de Dieu, comme le bien, c'est la vie de l'homme. Hors
+du beau et du bien, il n'y a que le néant dans les cieux et le délire
+sur la terre. Donc le beau existe indépendamment de toute notion et de
+toute appréciation humaines. Il est absolu, il est éternel, il est
+indestructible en tant que la loi de création et de renouvellement. Que
+l'homme disparaisse de notre planète, l'herbe en poussera mieux, les
+arbres se remettront en forêt vierge, tous les animaux, redevenus libres
+et forts, vivront en paix avec leur espèce, et la guerre que les espèces
+se font entre elles pour vivre les unes des autres maintiendra
+l'équilibre nécessaire. Cette guerre providentielle redeviendra l'état
+de paix et d'innocence irresponsable ordonné par la nature elle-même, et
+le soleil éclairera le paradis des âges antérieurs à l'homme. Est-ce
+donc lui, ce pauvre être vaniteux et vantard, qui a fait le ciel et les
+soleils? Et croyez-vous réellement que Dieu ait eu besoin d'un chef de
+claque tel que lui pour applaudir le sublime décor et l'immense drame de
+la création?
+
+--Allez toujours! dit Théodore; pendant que vous êtes montée, ne vous
+gênez pas; méprises l'idée de Dieu en vous-même et foulez aux pieds
+l'âme qu'il vous a donnée, pour attribuer aux cailloux et aux ronces une
+âme plus pure et un sens plus net! Rêvez la nature affranchie du joug de
+l'homme, et les astres du ciel brillant pour les lézards et les
+scarabées. Toute aberration est permise quand on prétend embrasser
+l'absolu à votre manière.
+
+--N'exagérons rien, dit Louise. Julie ne parle ainsi que par boutade. Je
+vois qu'elle est vivement pénétrée de la réalité du beau par lui-même,
+et qu'elle s'indigne contre ceux qui ont voulu en faire une simple
+convention à l'usage de l'homme. Si j'ai bien compris ce que votre
+auteur conclut, c'est que le beau est l'expression la plus élevée de la
+vie divine, et que le sentiment du beau est l'expression la plus élevée
+de la vie humaine. Or, comme la vie et la pensée de l'homme se
+rattachent, plus qu'aucune autre en ce monde, à celle de Dieu, dont
+elles émanent, le beau se compose de sa propre existence et de ce qui
+répond en nous à cette existence du beau.
+
+--Vous y êtes, dit Théodore.
+
+--Oui, vous êtes sur la terre! reprit Julie avec dédain.
+
+L'ABBÉ.--Eh! que diantre! il le faut bien! Quand nous serons ailleurs,
+nous jugerons peut-être mieux l'oeuvre divine; mais ici-bas, on ne peut
+voir qu'avec les yeux qu'on a!
+
+JULIE.--Nous avons dans l'âme des yeux plus lucides que ceux du corps.
+Nous pénétrons par la pensée dans tous les mondes de l'univers. Nous y
+supposons naturellement une hiérarchie d'êtres analogue à celle qui
+occupe notre planète, et nous sommes conduits à penser que l'homme ou
+son analogue est partout à la tête de la création....
+
+THÉODORE.--Admettez-vous cela? En ce cas, vous convenez que, dans cet
+infini d'univers soumis probablement à une certaine unité de plan,
+l'idée divine s'est faite pensée dans un être supérieur aux autres, et
+que cet être soit par vous qualifié d'homme ou d'ange. Il n'en est pas
+moins le principal appréciateur, sinon le seul, des merveilles de la
+nature qu'il habite. Donc, _ailleurs_ comme ici, le beau existe, mais à
+la condition d'être vu des yeux de l'âme autant que de ceux du corps.
+
+JULIE.--Mais, que savez-vous de l'existence de ce principal appréciateur
+dans tous les mondes? Je n'admets pas du tout cette hypothèse comme une
+certitude, moi! Je dis que c'est une supposition qui se présente à nous
+naturellement, parce que nous vivons dans un monde d'inégalités où nous
+nous sommes faits tyrans et bourreaux du reste de la création. Il n'est
+pas du tout prouvé que, dans de meilleures demeures, la vie ne soit pas
+manifestée par des formes toutes également belles, quoique variées,
+revêtant des idées toutes également lucides, quoique spéciales, et qu'au
+lieu d'une monarchie à l'usage de l'homme, il n'existe pas des
+républiques à l'usage de tous les êtres qu'elles renferment.
+
+THÉODORE.--Ce sera comme vous voudrez, ma chère devineresse: le beau
+n'en sera pas moins un phénomène qui n'existera qu'à la condition
+d'être vu et compris, et la proposition de mon auteur ne reçoit de vos
+rêveries qu'une nouvelle confirmation.
+
+JULIE.--Mais pourtant toutes vos notions sur le beau et le laid tombent
+à plat dans le monde de mes rêveries. Ne voyez-vous pas d'ici que rien
+n'est laid, que tout est beau dans l'oeuvre divine, et que cette notion
+du laid dans la nature, posée comme une antithèse à celle du beau, est
+une pure fiction de notre pauvre cervelle? Vous me direz en vain que
+sans le laid le beau n'existerait pas, et réciproquement: je tiens pour
+le beau absolu comme pour le bien absolu dans l'idée divine. Le laid et
+le mal n'existent pas en Dieu; nous les créons dans notre existence;
+c'est là où commence notre fiction, notre convention, notre erreur,
+notre blasphème; c'est là le fruit amer de notre liberté sur la terre,
+liberté un peu funeste, puisqu'elle est incomplète, lentement
+progressive, et qu'elle ne nous sert encore qu'à gâter, à mutiler, à
+enchaîner, à avilir les autres habitants de notre monde, et nous-mêmes
+encore plus que nos victimes!
+
+THÉODORE.--Voilà une déclamation très-morose. Sur quelle herbe a donc
+marché notre enthousiaste? Elle s'en prend aujourd'hui à Dieu et lui
+reproche d'avoir fait l'homme libre!
+
+JULIE.--Non! il ne l'a pas fait libre, puisque partout l'homme exerce ou
+subit la tyrannie du fait ou de l'idée. Dieu lui a donné l'aspiration à
+la liberté pour moyen, et la liberté pour but; mais Dieu tient l'homme
+sous le poids de mystères insondables et de problèmes insolubles où il
+s'agitera jusqu'à je ne sais quelle transformation de son intelligence.
+Et, jusque-là, faites donc des théories sur le beau et sur le bien; je
+ne demande pas mieux, si c'est un moyen d'approcher de la vérité; mais
+laissez-moi vous dire que toute votre science me paraît bien peu de
+chose, et que votre antithèse du beau et du laid répond mal à ma
+religion intellectuelle. Pour me résumer, je vous dis que, par le
+sentiment ou par l'imagination, je vois, en songe, Dieu également
+satisfait de toutes ses oeuvres, puisque toutes répondent à des idées
+qui viennent de lui; je vois belles, dans l'univers et même dans notre
+petit monde, toutes les choses et toutes les créatures libres, soit que
+l'homme les admire, soit qu'il les calomnie. Le laid, bien défini,
+devrait s'appeler accident, comme le mal devrait s'appeler ignorance; et
+avec vos décrets arbitraires, vous arrivez à inventer la peine de mort
+et l'enfer par-dessus le marché, ce qui est très-logique et parfaitement
+odieux.
+
+Là-dessus, le curé fit une semonce à Julie, et Louise eut beaucoup de
+peine à rétablir la paix. Mais la discussion s'était égarée et ne put
+être reprise que le lendemain.
+
+Montfeuilly, 15 août 1856
+
+
+
+
+VI
+
+
+Si vous êtes calmée et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit
+Théodore à Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous
+descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un
+sens exact qui répond en nous au sens exact des choses.
+
+--Je connais peu de ces mots-là, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou
+de vague comme les mots.
+
+--Encore! s'écria Théodore impatienté. Il n'y a pas moyen de causer avec
+elle!
+
+--Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rêve, mais elle
+vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous
+tâcherons de penser.
+
+--_Amen_! dit le curé.
+
+--Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur définit-il le
+laid?
+
+THÉODORE.--D'une manière à la fois juste et ingénieuse. Il le fait
+consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un
+être et l'idée du type qu'il exprime. «En quoi, dit-il, un être organisé
+nous paraît-il décidément laid? En ce qu'il ne reproduit son idée ou son
+type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui
+s'émancipe d'une façon désordonnée. Un degré moindre de laideur est
+celui où la forme reste en arrière de son type et ne le révèle
+qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est
+mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chétif dans son
+développement. Nous les comparons alors au type de leur espèce
+seulement, et la forme ici pèche par défaut. Mais la laideur, au
+contraire, est bien plus prononcée quand la forme pèche par excès,
+s'écarte violemment du type et entre en révolte contre l'idée. Il en
+résulte alors ce que nous appelons une difformité, une caricature, un
+monstre.... C'est le caractère que nous offrent certaines organisations
+des animaux inférieurs, parce qu'elles s'écartent le plus du type
+général de l'animalité.»
+
+--Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette définition du type
+particulier confondu avec celle de l'idée générale. Si toute création
+est une idée divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que
+quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends très-bien comme
+elle, et comme l'auteur du livre dans la première partie de sa
+définition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avortée, ou
+un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de
+son espèce soit qualifié de nain, de géant, de caricature et de monstre.
+Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une déformation, une
+_dénaturation_ de l'être ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine
+du laid dans la création jusqu'à y faire entrer des espèces entières, et
+décréter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne réalise
+pas l'idée d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me
+paraît une concession trop grande au préjugé et à la convention de la
+part d'un esprit aussi largement éclairé que ton auteur semble l'être.
+
+THÉODORE.--Il ne va pas jusque-là. Il n'admet la laideur que comme une
+chose relative. Il aime la nature et comprend la grâce, l'éclat
+extérieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le détail
+enfin qui rachète jusqu'à un certain point chez certains animaux
+l'infériorité du type comparé à d'autres types. Voyons (ajouta Théodore
+en s'adressant à moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les
+lois de l'esthétique n'entraînent pas l'auteur au mépris des caprices
+apparents du beau naturel?
+
+--C'est vrai, répondis-je. Il proclame que, «dans l'ensemble de la
+nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur
+n'est qu'une exception, un détail.» Pourtant, si vous voulez que je dise
+toute ma pensée, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre;
+et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de
+_disharmonie_ entre la théorie et l'application. L'auteur me paraît
+quelquefois un peu emprisonné dans son rôle de professeur d'esthétique;
+il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de poëte se
+révoltent contre les arrêts de son enseignement, et qu'après avoir posé
+une règle, un _critère_, comme il dit, il ait besoin de s'écrier: _Et
+pourtant_!... Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser
+de faire la cour à Julie. J'admire et j'estime sincèrement la recherche
+des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais,
+en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'école de Hugo et
+de Michelet plus que de celle de M. Pictet.
+
+--Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les poëtes que les
+théoriciens?
+
+--Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se
+laissent aller à leurs impressions, et même, si Théodore le veut, à
+leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les
+raisonneurs les plus éclairés. La théorie de M. Michelet sur l'âme des
+oiseaux, sur les douloureuses rêveries de la fauvette captive, sur les
+extases poétiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc.,
+prêtent tant que vous voudrez à la critique des gens sérieux; mais si
+l'homme a besoin de quelque chose dans son éducation esthétique, ce
+n'est pas tant de démonstration que d'émotion, ce n'est pas tant de
+raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant à moi,
+il m'est absolument indifférent de savoir que l'Apollon du Belvédère est
+le prototype du beau, parce que son angle facial dépasse 80 degrés. J'ai
+vu cet Apollon tant vanté, et il m'a laissé froid comme un marbre qu'il
+est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son
+_archétypisme raisonné_? Après l'avoir bien regardé, je rêvai toute la
+nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me
+montrer ses beaux bras et ses belles jambes académiques. Or, j'étais
+furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, ô
+Théodore; mais en rêve on est si naïf et si grossier! je m'éveillai, ce
+matin-là, sous le ciel de Rome, en m'écriant brutalement: «Va-t'en!
+va-t'en dans ton musée, pédant de beauté, tu m'ennuies!»
+
+Théodore entra dans une si grande colère qu'il me traita, je crois, de
+réaliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de
+continuer.
+
+--Tout à l'heure, dis-je à Théodore, quand votre indignation s'apaisera,
+je reviendrai à vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander,
+quant à présent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un
+court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des
+champs, j'oublie absolument si la poésie me fait un conte de fées ou si
+elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais,
+c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux
+et grands ces coins de paysage et ces divins petits êtres qui animent le
+ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait
+aimer passionnément l'oeuvre divine dans la moindre de ses idées; que
+dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus
+étendue et peut-être plus équitable du beau dans la nature que celle de
+mon éducation positive; c'est enfin qu'en me poétisant la créature,
+quelle qu'elle soit, l'imagination émue m'initie à une puissance, tandis
+qu'en classant la beauté des créatures par rapport à l'homme, le
+raisonnement critique me la retire.
+
+THÉODORE.--_Et pourtant_! comme tu disais tout à l'heure, M. Michelet
+s'égare continuellement à chercher d'assez puériles ressemblances entre
+ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M.
+Pictet.
+
+MOI.--Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: «Des
+écarts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de
+l'inspiration!»
+
+THÉODORE.--Vous voulez qu'un traité soit une affaire d'engouement et
+d'enthousiasme déréglé?
+
+JULIE.--Nous voulons, au contraire, que les traités soient bien
+raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire.
+
+MOI.--Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traités bien faits,
+et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le
+professeur le plus ingénieux qu'il soit possible de désirer. Mais
+est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la
+science qu'il traite, qu'il se défend ou semble se défendre de certaines
+admirations? Il y a peut-être bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi,
+en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hérésie qui a
+dû lui coûter certainement: il affirme, à plusieurs reprises, que la
+statuaire grecque n'a jamais été dépassée, et moi, je sens qu'elle l'a
+été de cent coudées par Michel-Ange. Jamais, avant le _Moïse_ et la
+chapelle des Médicis, la statuaire n'avait réalisé l'idée de la vie
+divine dans la vie humaine avec cette sublimité. Il y a, entre
+Michel-Ange et Phidias, la différence qui sépare l'idée chrétienne de
+l'idée païenne; et, par une puissance et une universalité de génie
+incomparables, Michel-Ange a résumé les deux idées, donnant à la forme
+toutes les splendeurs de la matière, et à l'idée tout l'éclat du
+rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large
+compréhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane
+encore son individualité de penseur passionné; si bien que ses
+personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses
+de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange, à nulle
+autre pareille, à nulle autre comparable dans le domaine de son art.
+
+THÉODORE.--Mais où prends-tu que mon auteur n'apprécie pas Michel-Ange?
+
+MOI.--Il ne le nomme nulle part, et à propos de statuaire, dans son
+chapitre du _Sublime_, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le
+connais pas et n'en dis point de mal; mais le _Moïse_! N'était-ce pas
+l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M.
+Pictet ne le range dans les aberrations du génie.
+
+THÉODORE.--Tu lui fais là un procès de tendance.
+
+MOI.--Alors, je m'arrête, et après avoir fraternisé avec votre
+satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet
+qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthétique et celle de
+l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que
+colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment
+réussie), j'arrive à sa conclusion, qui peut-être satisfera mieux Julie
+que son exposition. «Émanée, comme un pur rayon, de l'intelligence
+suprême, l'idée de l'universalité du beau, dit M. Pictet, se révèle
+d'abord dans la nature; puis reflétée par l'art, qui la dégage des
+accidents de la matière, pour la ramener à sa pureté primitive, elle
+éclate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanité.»
+
+--Attendez, dit Julie, voilà encore une définition, la définition de
+l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par
+_accidents de la matière_, M. Pictet entend, non-seulement les formes
+individuelles qui ne réalisent pas le type de l'espèce à laquelle l'être
+appartient, mais celles qui entrent en révolte contre le type général de
+beauté défini, préconçu et arrêté par les esthétiques. Dans ce cas-là,
+j'enverrais promener toute cette prétendue philosophie du beau, parce
+qu'elle condamnerait la grenouille à être laide de par la Vénus de Milo,
+et que la grenouille est aussi jolie dans son espèce que la plus grande
+déesse dans la sienne. Il y a dans ces règles d'esthétique des choses
+qui me paraissent dangereuses pour le progrès de l'art, et contre
+lesquelles les réalistes ont le droit de réclamer: c'est qu'en partant
+d'un prototype convenu pour déclarer inférieures toutes les autres idées
+divines, on pousse des générations d'élèves à faire de l'art grec à
+contre-sens et sans inspiration, et à dédaigner l'étude du vrai qui sert
+de base à tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste
+que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur
+du vrai.
+
+LOUISE.--Moi, je suis de ton avis, chère fille: la laideur est une
+création humaine, et l'antithèse nécessaire qu'elle apporte dans nos
+conventions est inutile au procédé divin. Cette antithèse a été apportée
+dans notre monde par les tâtonnements de la liberté de l'homme. Condamné
+par ses instincts d'imitation à devenir créateur à son tour, l'homme
+n'arrive à la notion du beau et du bien qu'en commençant par gâter
+souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a
+fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps où nous sommes,
+il se trompe encore à chaque instant et dans son oeuvre et dans son
+jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne
+rentre dans l'harmonie générale. L'homme seul s'en écarte par ignorance
+et par vanité. N'a-t-il pas réussi à se faire laid lui-même? Lui, le
+chef-d'oeuvre de la création, il détruit, il avilit, il torture par tous
+les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la
+laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Dès qu'il s'est vu
+affermi dans sa royauté sur le reste du monde organique, il s'est
+empressé de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de
+paresse physique et de nourriture matérielle, de là l'obésité et toutes
+ses disgrâces; là, trop de fatigue et de misère, c'est-à-dire la
+maigreur et l'étiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle
+échelle sociale inventée par lui, des excès de sentiment, d'intelligence
+ou de sensualité; des désordres de vice ou de vertu; des abus de
+jouissance et des abus d'austérité qui engendrent mille maladies et
+mille difformités inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres.
+De là la laideur qui se transmet à l'enfant dans le sein de sa mère,
+même après des générations exemptes de misère ou de vice. L'homme s'en
+prendra-t-il à Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir
+donné à la tortue des pieds trop courts et à l'araignée des jambes trop
+longues, lui qui a réussi à introduire dans son propre type des
+ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux?
+
+Vous avez d'autant plus raison, dis-je à la grand'mère que, pour être
+logique avec son principe _qu'il y a du laid dans la création_[1], M.
+Pictet pense rehausser le prix de la beauté en disant qu'elle est une
+magnificence gratuite de la nature et une superfluité généreuse du
+Créateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien
+contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait
+peut-être dû nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en
+tant que solidarité contre notre race insensée. Elle est un sceau,
+parfois indélébile, de quelque châtiment infligé à nos pères pour l'abus
+qu'ils firent sans doute de la beauté primitive départie à tous. Dieu,
+qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'âme s'en ressente
+au point d'être enchaînée et rabaissée au niveau de sa forme disgraciée,
+mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est
+attristée, si cette laideur est infligée à un être raisonnable et
+clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un être vaniteux
+qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne à un profond ridicule,
+et toute sa destinée sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup,
+estimons infiniment les êtres humains qui supportent la laideur,
+personnellement imméritée, sans amertume pusillanime et sans grotesque
+illusion. En général, ces êtres-là sont si bien doués du côté de l'âme
+ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beauté intérieure rachète en eux la
+sévérité des destinées et illumine leur visage d'une expression qui
+arrive à plaire et à charmer autant, quelquefois plus, que la beauté.
+
+[Note 1: Il le dit à regret avec mille ménagements. Il dit que la
+Providence cache soigneusement les écarts de la nature aux regards de
+l'homme; que ces écarts sont des exceptions, etc.]
+
+Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant
+l'âge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids,
+c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la
+peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'échappe pas,
+comme la société, à la loi de solidarité. Si les maladies nous
+défigurent, si la petite vérole a labouré de ses affreux stigmates tant
+de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas
+aussi vite que les fléaux qui nous atteignent. La laideur est donc une
+plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la création.
+Tout être qui vit dans des conditions normales de son existence est beau
+dans son espèce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant
+_comparer_ ce que Dieu a simplement _distingué_, et _graduer_ ce qu'il
+s'est contenté d'enchaîner, que nous sommes arrivés à critiquer avec
+plus d'orgueil que de clairvoyance la création, l'idée divine elle-même.
+
+--Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est
+notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en liberté n'est pas
+moins beau que tout autre chardonneret de son espèce, c'est qu'aucun
+reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il
+n'y a point de gazelle bossue.
+
+--Mais le dromadaire a des bosses! s'écria Théodore, et vous ne sauriez
+dire que le rhinocéros ou l'hippopotame soient d'agréables personnages!
+
+JULIE.--Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon
+dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la création primitive
+ont leur caractère de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent à
+des rochers ou à des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas
+mesquins, j'espère, ils réalisent pleinement leur type monumental; ils
+expriment les idées violentes ou paisibles des premiers efforts de la
+création organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les
+yeux qu'un Cupidon ou un Zéphire sur un candélabre de l'Empire, ou qu'un
+troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les
+prétendus écarts de la création divine me jettent dans la rêverie ou
+dans l'émotion; ils me font réfléchir ou trembler: mais vos objets
+d'art manqués me rendraient imbécile.
+
+--Allons, dit Louise qui écoutait Julie avec une complaisance
+maternelle, tout en feuilletant le livre esthétique placé sur la table;
+j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer à M. Pictet les
+goûts contre lesquels tu déclames. Je vois, en lisant au hasard, des
+pages superbes, et en voici une à la fin du livre qui doit clore la
+discussion et te réconcilier avec lui:
+
+«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à
+l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop
+portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la
+possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite
+demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans
+l'univers, qu'un instant dans l'éternité.... Qui nous dit que l'univers
+ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes
+vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment
+supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que
+nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de
+notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout
+autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient
+beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il
+devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons
+nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi
+chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où
+elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie,
+comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.»
+
+JULIE.--Certes, cette page est belle.
+
+THÉODORE.--Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur
+que parce qu'il consent à monter un instant votre _dada_ du monde
+stellaire.
+
+JULIE.--Mon _dada_! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en
+courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces
+beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du
+paradis.
+
+THÉODORE.--Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient
+et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous
+vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela
+vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de
+ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser.
+
+--Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai
+avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de
+lumière et de liberté: _Des ailes_!
+
+Montfeuilly, 16 août 1856.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nous allions entrer dans une sorte de dispute sur la doctrine du
+_réalisme_ dans l'art, lorsqu'un article de la _Presse_, signé Alexandre
+Bonneau, donna ce soir-là un autre cours à nos pensées. Il ne
+s'agissait plus seulement d'une question de goût, mais d'une question de
+civilisation sociale, et l'intérêt de celle-ci nous domina au point de
+nous faire oublier et ajourner la première.
+
+C'est Julie qui nous avait interrompus en nous demandant de loi
+expliquer ce que c'était que le _columbarium_ des anciens.
+
+--Je vais te le dire, sans être savante, répondit Louise. Quand on a été
+à Rome, on s'habitue tellement à l'idée de ce genre de sépulture, que
+l'on ne peut plus admettre sans répugnance la méthode d'ensevelissement
+adoptée dans le monde moderne: méthode barbare, hideuse, funeste, contre
+laquelle le genre humain devrait protester avec l'auteur de l'article
+excellent que tu viens de lire.
+
+Mais, d'abord, je te recommande la lecture d'un autre article sur les
+_columbarium_, par M. Laurent-Pichat. Tu y trouveras la description
+extérieure de ces chambres-cimetières, ou plutôt de ces chapelles
+païennes qui n'ont rien d'incompatible dans la forme et même dans
+l'usage primitif chrétien avec le culte orthodoxe de nos jours. La
+promenade de M. Laurent-Pichat à la vigne de Pietro est une relation
+charmante et très-exacte.
+
+JULIE.--Qu'est-ce que la vigne de Pietro?
+
+LOUISE.--Pietro est un facétieux vigneron de la banlieue de Rome, qui
+trouva dans son enclos, il y a quelques années, un columbarium
+très-intéressant, et qui sacrifia gaiement ses ceps de vigne à l'espoir
+de trouver d'autres antiquités. Cet espoir s'est réalisé. J'ai vu cet
+intéressant enclos, depuis la visite qu'y a faite M. Pichat, et Pietro
+n'avait pas fini d'exhumer ses richesses. Il pensait avoir cinq ou six
+de ces chapelles dans sa vigne, et ne regrettait pas son raisin,
+remplacé par un musée de bijoux antiques beaucoup plus fructueux. Mais,
+pour ne te parler que d'un de ces curieux monuments, je te décrirai
+celui dans lequel j'ai passé une heure, et qui est récemment déblayé et
+remis en ordre. Je me disais, en l'examinant, que c'est quelque chose de
+bien étrange de retrouver, après tant de siècles d'ensevelissement et
+d'oubli, une collection d'objets en apparence aussi fragiles que des
+urnes de terre et des cendres humaines; et, en y réfléchissant, j'ai
+reconnu que cette poussière qui fut des hommes, et ces vases qui furent
+de la poussière, sont, grâce à l'action du feu, les deux choses qui
+survivent à tous les orages et à tous les cataclysmes du monde social.
+Les plus antiques témoignages de l'existence des sociétés perdues dans
+la nuit des temps sont des débris de terre cuite, qui ont servi de
+tombeaux à des générations dont le nom s'est effacé de la mémoire des
+hommes.
+
+Le _columbarium_ dont je te parle est une chapelle en carré long assez
+profonde, et retrouvée intacte depuis le fond jusqu'à fleur de terre, où
+commençait son toit, lequel a été remplacé par un toit nouveau assez
+rustique. Il ne paraît pas que ce monument ait été jamais autre chose
+qu'une cave; on ne trouve, au fond, aucune ouverture indiquant que l'on
+soit de niveau avec l'ancien sol. Peut-être qu'un édifice plus solennel
+s'élevait au-dessus de celui-ci; c'est même très-vraisemblable. On
+devait apporter les cendres dans une sorte de temple ou reposoir, et
+descendre ensuite, avec cérémonie, dans le caveau funéraire.
+
+Ce caveau est sombre et n'a jamais reçu la lumière que d'en haut. Il
+est, de la base au faîte, creusé de niches à plein cintre d'un à deux
+pieds d'élévation. C'est là que l'on déposait les petites urnes; c'est
+là qu'elles sont encore, en grande partie, avec les mêmes cendres
+blanchâtres et les infimes petits débris d'ossements calcinés qu'elles
+contenaient. L'élégance et la diversité de ces récipients, les uns en
+marbre, les autres en poterie, quelques-uns en matière plus précieuse,
+forment une charmante galerie, avec les lampes, les statuettes, les
+petits bustes, les monnaies, et ces fioles lacrymatoires, dont le verre
+est devenu, par reflet du temps, d'une si belle irisation, qu'il
+n'existe pas de pierres précieuses plus brillantes. Les épitaphes,
+parfaitement conservées, sont au bas de chaque niche, quelquefois
+accompagnées d'un petit bas-relief d'un travail exquis. Un buste de
+jeune fille, de grandeur naturelle, est l'objet d'art colossal de cette
+galerie: c'est un véritable chef-d'oeuvre. Par le type et par
+l'arrangement des cheveux, cette tête ravissante rappelle la jeunesse de
+madame Récamier.
+
+--Ainsi, dit Julie, _columbarium_ veut dire tout bonnement colombier; et
+l'on appelait ainsi ces chapelles funéraires, parce que les niches
+rappellent celles que l'on fait pour les pigeons?
+
+--Il y a encore dans ce même caveau que j'ai examiné, reprit Louise, une
+tombe collective que l'on pourrait appeler une ruche. C'est un banc de
+marbre blanc dans lequel on a creusé des capsules pour y déposer les
+cendres. Chacune est protégée par un petit couvercle. C'est le mausolée
+des membres d'une école de chant. Les clients, les affranchis et les
+esclaves avaient leur place dans les columbaires des familles
+patriciennes. Les voûtes étaient ornées de peintures à fresque
+représentant des fleurs, des oiseaux et des papillons. Cette riante
+décoration se retrouve aussi dans les catacombes chrétiennes. Elles sont
+très-complètes dans celles de Sainte-Calyxte, mais plus jolies et d'un
+ton plus frais dans un des columbaires de Pietro, qui n'est encore qu'à
+demi-déblayé.
+
+JULIE.--Il me semble que, dans ces conditions-là, la sépulture manque de
+la solennité des cimetières.
+
+LOUISE.--Elle manque d'horreur, voilà tout; mais elle m'a semblé revêtir
+le véritable caractère sacré, celui qui s'attache aux souvenirs
+inaltérables. La création des cimetières est le résultat d'un âge de
+barbarie succédant aux civilisations épuisées. Ce n'est pas une
+institution qui tienne à l'établissement du christianisme. Si les
+premiers chrétiens ne brûlèrent pas leurs morts, ils les embaumèrent,
+et, quand ils ne purent le faire, ils ne les rendirent pas à la terre
+pour cela. L'idée de les conserver à l'état de cendres leur fit chercher
+dans le tuf friable des catacombes un système de columbarium plus vaste,
+mais où le cadavre était isolé de l'air respiré par les vivants; car on
+creusait des lits dans ce tuf, et on y murait hermétiquement les
+cadavres. Ces lits mortuaires sont superposés, le long des galeries
+souterraines, comme ceux des passagers dans un navire, ou comme les
+rayons d'une armoire. Un sous-sol favorable à ce genre de sépulture le
+rendait plus expéditif que tout autre dans un moment de persécution;
+mais le tuf volcanique de Rome est une condition toute particulière, que
+nos terrains humides ne peuvent offrir. L'effet de la terre et des
+cercueils de bois sera toujours la pourriture et les miasmes
+pestilentiels qu'elle répand.
+
+--La législation chrétienne, dit Théodore, ne peut jamais avoir eu en
+vue de produire la mort par la mort, et je ne pense pas qu'aujourd'hui
+elle s'opposât à l'incinération des cadavres, soit par le feu, soit par
+des moyens chimiques que M. Alexandre Bonneau eût pu nous indiquer.
+
+JULIE.--Moi je trouve que cette opération de brûler ceux qui respiraient
+tout à l'heure a quelque chose d'effrayant pour la pensée.
+
+THÉODORE.--Il y a quelque chose de bien plus effrayant, c'est l'idée
+d'enterrer des vivants, et cela arrive souvent, beaucoup plus souvent
+peut-être qu'on ne se l'imagine. On ne fouille pas un cimetière sans en
+trouver la preuve, et tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une
+loi nouvelle qui remédie à l'horreur des inhumations précipitées. Nous
+savons bien tous que le court délai imposé à l'enterrement n'est pas
+même observé dans les campagnes. Les paysans ont peur de leurs morts.
+Aucun médecin n'est appelé à constater les décès; on trompe les curés
+sur l'heure du dernier soupir; on porte le cadavre au cimetière au bout
+de douze heures, et moins si l'on peut. Souvent l'autorité l'apprend
+après coup, mais tant pis pour ceux, qui n'étaient pas bien morts. On ne
+recherche pas le délit, le crime peut-être, car il est des retours à la
+vie qui contrarieraient des intérêts cupides ou des passions coupables.
+
+Quelquefois, le vivant s'éveille dans la tombe. Imaginez l'épouvante de
+ce réveil, le désespoir, la rage de cette seconde agonie! Il crie, il
+frappe les parois étroites de sa bière. Un passant l'entend par hasard;
+mais il croit aux âmes en peine; il promet une messe et s'enfuit.
+
+Hélas! si jamais _âme en peine_ mérita ce nom, c'est celle du pauvre
+martyr enfermé dans ce hideux instrument de torture. Il s'était
+peut-être endormi avec calme, croyant s'endormir pour toujours; il avait
+fait ses adieux à la vie, à la famille; résigné, au seuil de l'éternité,
+il avait édifié ses proches par sa foi ou par son repentir. Il avait
+expié ou réparé ses fautes. Il était absous par la croyance catholique;
+il était marqué par elle pour le ciel. Et le voilà qui s'éveille, qui
+s'étonne, qui s'effraye, qui a froid, et faim, et peur de la mort sous
+cette forme atroce. Le voilà qui rugit, qui devient fou et furieux, qui
+ronge ses mains ou déchire sa gorge avec ses ongles, pour finir par le
+suicide au milieu des hurlements étouffés du blasphème. Et quels
+regrets, quelle douleur pour ceux qui se savent aimés! O ma mère! ô ma
+femme! ô ma soeur! si vous pouviez m'entendre! si vous me saviez là
+vivant!
+
+--Vous me donnez froid, taisez-vous! s'écria Julie. Jamais la mort ne
+m'a fait peur. Cette idée est, au contraire, très-douce en moi, pleine
+de poésie, d'espérance religieuse et même d'enthousiasme. Vous me la
+gâtez, car j'avoue ne me sentir aucune force contre la pensée d'un
+réveil dans le cercueil et d'une seconde mort dans les accès d'une
+insurmontable frénésie. Cela se présente à moi comme un cauchemar
+effroyable. Ah! mes amis, si je meurs près de vous, faites-moi
+embaumer!... Mais non! L'idée de cette dissection répugne à la pudeur
+d'une femme. Celle dont nous parlions dernièrement, cette femme illustre
+qui était le type des distinctions exquises de l'esprit et du sentiment,
+avait défendu que l'on touchât à son corps.
+
+--Et elle avait raison, dit Théodore. L'embaumement est accompagné de
+circonstances dégoûtantes; et l'autopsie, qui n'est pas nécessaire à la
+science ou à la légalité, devrait être considérée comme une profanation.
+Précisément, dans les magnifiques vers que madame de Girardin a fait
+dire à Cléopâtre, elle peignait rapidement le côté antihumain, et, pour
+ainsi dire, _antivivant_ de la vieille Egypte absorbée par l'_art
+monstrueux_ de la momification:
+
+ On dirait un pays de meurtre et de remords:
+ Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts;
+ Partout dans la chaudière, un corps qui se consume;
+ Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;
+ Partout l'orgueil humain follement excité,
+ Luttant, dans sa misère, avec l'éternité!
+
+--D'ailleurs, reprit Julie, la conservation de nos restes par ces
+procédés est quelque chose de si laid, que, pour rien au monde, je ne
+voudrais prévoir que l'on me verra encore dans cinq cents ans.
+
+LOUISE.--Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le
+moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire après leur vie. Si
+nous étions tous riches, nous arriverions très-facilement à ne pas
+rendre nos sépultures dangereuses pour les populations; mais comme les
+riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forcé de faire
+de ses dépouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait
+grand temps de réformer ce fatal système.
+
+--C'est une réforme où il y aurait donc trois choses à détruire, dit le
+méthodique Théodore. D'abord, et avant tout, le malheur ou le crime
+fréquent des inhumations précipitées; deuxièmement, le manque de respect
+aux morts; troisièmement, l'effet désastreux, constant et certain, pour
+la santé publique, de la méthode actuelle. Donc, il y aurait à trouver:
+
+1° La certitude de la cessation de la vie, problème que la médecine n'a
+pas résolu, et qu'il serait nécessaire de suppléer par une certitude de
+la mort, c'est-à-dire par l'épreuve d'un délai sérieux et par une
+constatation légale réelle. Comme on n'obtiendra jamais ce dernier point
+dans les campagnes, il faudrait soustraire les morts à l'aversion
+superstitieuse du paysan, en les plaçant dans un local d'attente,
+semblable à celui qui est en usage dans d'autres contrées. Ce délai
+n'offrirait pas de dangers pour la santé publique; les fonctionnaires
+particuliers, payés par les communes, veilleraient aux premiers
+symptômes de la putréfaction, _seul indice certain de la mort_, les
+médecins l'avouent et plusieurs le déclarent. Les cérémonies du culte
+conduiraient ce corps à son lit d'attente, comme elles le conduisent au
+lit définitif de la tombe. Quelle belle cérémonie à instituer que celle
+de son retour parmi les vivants quand le cas se présenterait!
+
+2° Le système le plus économique, le plus décent et le plus religieux
+pour la conservation des restes humains, entassés aujourd'hui, et demain
+éparpillés et profanés, soit dans les fosses communes des grandes
+villes, soit dans les cimetières de campagne, où manquent l'ordre et
+l'espace, et où les enfants sentent craquer sous leurs pieds les
+ossements de leur grand-père, avec la plus cynique insouciance ou avec
+le plus insultant dégoût. L'incinération ou la dessication, par le feu
+ou par les agents chimiques qui viendraient à le remplacer sans grandes
+dépenses, est le meilleur mode, car l'urne est le meilleur tombeau; le
+plus portatif, si l'on autorise les parents pauvres et les amis à ne pas
+se séparer des restes sacrés (liberté que je n'accorderais pourtant pas,
+si j'étais législateur, dans une société aussi peu religieuse que la
+nôtre); et le plus durable, parce qu'il est le moins volumineux, le plus
+facile à préserver des outrages de la préoccupation, de la brutalité des
+effervescences politiques, et des empiétements des sépultures les unes
+sur les autres, créés par la nécessité, par le manque d'espace ou de
+temps.
+
+3° Le moyen le plus efficace de préserver les vivants de la contagion de
+la mort par les exhalaisons des cadavres, par l'assimilation de l'air,
+des eaux et des plantes aux principes putrides de ces dissolutions. Je
+me souviens d'avoir vu, au cimetière Montmartre, la forme d'un corps
+humain comme tracé en relief sur la terre humide. En me baissant, je vis
+que ce relief était le résultat d'une couche épaisse de petits
+champignons vénéneux. Le pauvre mort était dessiné là, tête, corps, bras
+et jambes, et comme revenu à la surface du terrain, sous forme de
+végétation hideuse et infecte. Et pourtant c'était un particulier aisé,
+il avait, pour dernière demeure, son petit carré de terre, sa barrière
+peinte, sa croix sculptée, son banc de gazon, sa plate-bande de fleurs.
+Il avait été probablement enterré honorablement, à la profondeur voulue,
+dans un caveau cimenté et dans un cercueil convenable. La putréfaction
+avait percé le bois, la pierre et l'épaisseur du sol. Elle avait fait
+surgir, en dépit des soins donnés à cette sépulture, l'immonde
+végétation qu'on eût pu appeler le poison vital de la mort, et qui, en
+se desséchant, devait se répandre en poussière impalpable dans l'air
+respiré par les vivants.
+
+JULIE.--Vous avez, ce soir, d'abominables historiettes. Dites-nous vite
+votre remède, et parlons d'autre chose.
+
+--Julie! dit Théodore d'un ton rude et triste, vous n'avez encore perdu
+aucun de ceux que vous aimez. Quand ce malheur vous arrivera, vous
+sentirez se joindre à vos regrets je ne sais quel effroi, quelle
+angoisse physique, et vos genoux trembleront en s'appuyant sur cette
+terre ou sur ce marbre, au sein desquels s'accomplira la terrible et
+repoussante transformation de l'être aimé. Alors, vous comprendrez que
+les restes humains ne devraient pas subir, comme ceux des animaux
+inutiles, cette opération lente de la destruction par le ver de la
+tombe. Vous frémirez à l'idée de ce que vous éprouveriez s'il vous
+fallait revoir ces traits chéris ou vénérés devenus des objets
+d'épouvante ou de répulsion. Vous aurez besoin de fuir ces sépulcres
+barbares qui matérialisent l'idée de la mort, qui dégradent et
+défigurent l'image restée dans nos souvenirs. Alors, vous regretterez
+de ne pouvoir pleurer sur une cendre purifiée par le feu, sur un cadavre
+dont l'annihilation subite laisserait intacte, en vous, la beauté des
+formes de votre enfant, ou la majesté des traits de votre mère.
+
+--Vous avec raison! dit Julie. L'homme doit disparaître, il ne doit pas
+pourrir; il ne doit devenir ni une momie ridiculement parée, objet
+d'horreur grotesque, ni une couche d'immondes champignons, poison
+répandu dans l'atmosphère. Il doit devenir cendre. S'il pouvait ne rien
+devenir du tout et se consumer entièrement, ce serait encore mieux, car
+le rôle de son corps est fini au moment ou celui de son âme recommence;
+et, pour se pénétrer de l'instinct de l'immortalité, ceux qui lui
+survivent devraient ne pas même savoir ce que la putréfaction peut faire
+de la beauté de cette forme. Il faudrait l'anéantir comme un vêtement
+que l'on a vu porter à un ami, et que l'on brûle, plutôt que de le voir
+traîner dans la boue. J'adopte donc l'idée de l'incinération, et je la
+trouve religieuse, morale et civilisatrice.
+
+--Oui, oui, dit Julie, demandons qu'on érige le _columbarium_, qui
+mettra nos morts plus près de nous, et qu'on ferme le cimetière qui nous
+en sépare à jamais. Dans le _columbarium_, point de corruption, point
+d'animaux carnassiers attirés par l'odeur de la chair. Une poussière
+inodore, inaltérable. Pas de terreur laissée après soi, pas de dégoût
+autour de la dernière demeure. Des flammes purifiantes pour linceul, une
+petite urne pour sépulcre, relique sacrée qui peut recevoir les baisers
+et les larmes maternelles tant que la mère existe. Et, dans les
+fantasmagories de la nuit, que le moyen âge a rêvées si atroces et que
+l'imagination populaire voit encore sous des couleurs si noires et si
+grossières, au lieu d'une danse macabre de squelettes grimaçants, des
+ombres douces et poétiques qui gardent l'apparence et la beauté de la
+vie, de suaves ou d'imposantes apparitions qui ne viennent pas menacer
+des tourments éternels le pauvre hors d'état de payer la messe, mais
+qui, prévoyants et généreux amis au delà de la mort, viennent consoler
+des maux du présent et préserver des fatalités de l'avenir.
+
+--Sur ce, dit Julie, prions pour que le plaidoyer de M. Alexandre
+Bonneau ait le retentissement qu'il mérite, et pour que la civilisation
+l'emporte de nos jours sur la barbarie.
+
+Montfeuilly, 20 octobre 1836.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos
+lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule
+d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la consécration d'une
+célébrité retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse
+l'honneur de les lire et d'en causer.
+
+Ainsi parla Théodore. Julie lui objecta la beauté du temps.
+
+--On se promène et on travaille dehors tant que le jour dure, lui
+dit-elle, et, à force d'avaler de l'air, on est un peu grisé et
+somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tête pour
+essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de
+plus médiocre et de s'endormir tout à fait sur sa chaise; au lieu que,
+comme des mets de haut goût réveillent l'appétit, les livres éminents
+qui font naître des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si
+vous avez, dans toutes ces nouveautés, quelque chose de bon à nous lire,
+faites, nous écoutons.
+
+THÉODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveautés sont
+vieilles. Ainsi, voilà un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore
+obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano
+depuis six mois.
+
+JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'Édouard Plouvier? J'ai lu la
+musique.
+
+THÉODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier?
+
+JULIE.--Oui.
+
+THÉODORE.--Est-elle jolie?
+
+JULIE.--Oui.
+
+LOUISE.--Elle est même charmante en plusieurs endroits. Celle de la
+lune, par exemple, est tout à fait à la hauteur des paroles, et ce n'est
+pas peu dire.
+
+JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mère? Moi, je ne lis jamais
+cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand même je
+chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et
+sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours semblé
+que, dans l'association du chant et de la poésie, cette dernière devait
+être sacrifiée et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'écoutent.
+Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prétexte pour chanter, et
+plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office.
+
+THÉODORE.--C'est un tort grave. Ce préjugé-là sert à conserver des
+libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits
+que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles
+doivent être très-simples, parce que la musique étant une succession
+d'idées et de sentiments par elle-même, n'a pas besoin du développement
+littéraire, et que ce développement, recherché et orné, lui créerait une
+entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de
+Beethoven sur des vers de Goethe (à moins qu'ils n'eussent été faits _ad
+hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais
+de ce que j'avoue qu'il faut que le poëte s'assouplisse et se contienne
+pour porter le musicien, il n'en résulte pas que j'abandonne, comme
+vous, le texte littéraire à un crétinisme de commande. Nous sommes, du
+reste, en progrès sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers
+temps, des opéras très-bien écrits et d'excellents ou de charmants vers
+qui ne gênaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de
+Gounod, dont Emile Augier avait fait le poëme. Et si vous voulez monter
+plus haut encore dans la région de l'art, vous reconnaîtrez que le _Dies
+irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style à la couleur sombre
+et large du texte latin.
+
+--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers
+lyriques soient faits d'une certaine façon, car c'est de ceux-là qu'on a
+dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier
+ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne
+pas les avoir lus.
+
+LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-là peuvent être lus
+sans musique; ils sont de la musique par eux-mêmes, et quand même le
+musicien ne se serait pas trouvé, par un rare bonheur, à la hauteur de
+leur interprétation, ces poëmes n'en resteraient pas moins exquis.
+
+--Des poëmes! dit Julie; j'avais pris ça pour des couplets.
+Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_?
+
+Théodore lut les dix pièces de vers dont ce livre-album se compose.
+Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fûmes encore émus
+comme au premier jour. Théodore ne les lut pas très-bien; mais je les
+entendais encore par le souvenir, à travers le suave organe et
+l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures
+femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en
+écoutant ces doux chants récités par cette douce muse, j'avais été
+attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-même essuyait ses beaux yeux à
+chaque strophe. C'était un prestige dont il eût fallu peut-être se
+défendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'étais pas défendu. Je fus donc
+enchanté de retrouver mon émotion lorsque Théodore, sans art et sans
+charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre à
+tous les beaux enfants intelligents, comme un catéchisme moral et
+littéraire.
+
+--Eh bien, dit Théodore à Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre:
+c'est indigne de vos sublimes régions?
+
+--Non pas, répondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne
+m'attendais pas; un chemin sans abîmes et sans vertige; un sentier de
+fleurs et de gazon où, d'abord, je me suis impatienté de voir des
+madones et des angelots, figures trop jolies pour n'être pas usées en
+poésie, mais qui se sont trouvées rajeunies tout à coup par un
+symbolisme clair et pénétrant. Et puis voilà ces deux pièces vraiment
+admirables, la _Mère providence_, limpide et tendre comme un cantique
+chanté par un chérubin; le _Père_, un poème biblique, une parabole
+d'Évangile racontée par un patriarche. Et je me trouve remontée au grand
+ciel de ma croyance nouvelle, à travers les images qui plaisaient jadis
+à mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon
+imagination lassée. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en
+pente douce, où je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire,
+m'a-t-il menée si haut que j'ai quitté la terre et regardé encore une
+fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des élans
+de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire?
+
+--C'est peut-être, répondit Louise, que les idées vraies sont _unes_.
+Les formes allégoriques ou philosophiques dont on les revêt nous
+paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degré de
+conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au
+fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est
+au sommet du temple, nous n'avons point à critiquer les figures et les
+ornements de l'édifice. L'auteur de ces gracieux poëmes est-il un
+philosophe ou un mystique? croit-il réellement aux anges et à la vierge
+Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'âme la révélation des vrais
+attributs de la divinité: l'amour infini, la miséricorde sans limites
+qui, chez l'être parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le
+langage de la légende. Il a gardé de ce symbolisme ce qui sera
+éternellement frais pour l'imagination, éternellement chaud pour le
+coeur; mais, fils du siècle, il n'est pas resté en arrière du progrès de
+la révélation et du développement de la vraie doctrine; et, si vous y
+regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la même que
+celle des _Contemplations_:
+
+ ...Hélas! c'est qu'au dehors de la maison en fête,
+ Le fils rebelle est là, qui, d'un oeil ébloui,
+ Contemple le festin, et de la voix arrête
+ Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui.
+ Mais, dans son ombre même,
+ Le père a reconnu
+ Ce premier-né qu'il aime,
+ Ce révolté vaincu!
+ Oh! dit-il, qui l'enchaîne
+ Loin de moi, dans ce jour?
+ A-t-il donc plus de haine
+ Que mon coeur n'a d'amour?
+ Il sait qu'un seul regret à jamais me désarme,
+ Que je souffre avec lui de son iniquité;
+ Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme,
+ Et que je l'attendrai toute une éternité!
+
+Comparez cette conclusion, d'une suavité et d'une simplicité adorables,
+avec le grandiose tableau de la dernière apocalypse annoncée par la
+_Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour:
+
+ Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
+ Lui dira: C'est donc toi?
+
+Vous verrez que, chez les poëtes vraiment inspirés de ce temps-ci, la
+réhabilitation par l'expiation est annoncée, et que cette doctrine,
+sortant victorieuse de la démonstration philosophique, a trouvé dans
+l'art son expression éloquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la
+prédiction du progrès indéfini, c'est la bonne nouvelle des âges futurs,
+l'accomplissement des temps, le règne du bien vainqueur du mal par la
+douceur et la pitié; c'est la porte de l'enfer arrachée de ses gonds, et
+les condamnés rendus à l'espérance, les aveugles à la lumière; c'est la
+loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du véritable
+Évangile; c'est en même temps les prisons de l'inquisition rasées et
+semées de sel; ce sont les chaînes, les carcans et les chevalets à
+jamais réduite en poussière; c'est l'échafaud politique renversé, la
+peine de mort abolie; c'est la révolte de Satan apaisée, le jour où
+finira son inexorable et inique supplice.
+
+Le dix-neuvième siècle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la
+Révolution dans ses idées premières. Avant que la fièvre du combat eût
+enivré nos pères, ce monde nouveau leur était apparu; puis il s'effaça
+dans le sang. Nos poëtes descendent aujourd'hui dans l'arène du progrès
+pour purifier le siècle nouveau, et cette fois leur tâche est à la
+hauteur d'un apostolat.
+
+THÉODORE.--Puisque votre thèse favorite revient toujours sur le
+tapis....
+
+JULIE.--Il faut vous attendre à cela!
+
+THÉODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie
+de prendre connaissance de quelques poëmes que vous avez là sous la
+main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli,
+un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littéraire.
+
+JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour être juge d'une forme plus
+ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que
+Foscolo, parce que mes premières études ont été classiquement tournées
+de ce côté, et je suis un peu, à l'égard de cette langue, comme certains
+Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que
+nous, et nos écrivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en
+peu de mots le poëme de Montanelli.
+
+THÉODORE.--Raconter un poëme? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez
+assez la langue pour voir que c'est très-beau, comme sujet et comme
+pensée; et, quant au dénouement, vous serez servie à votre goût: Satan
+se repent et se convertit.
+
+JULIE.--Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le
+plus intéressant des personnages?
+
+THÉODORE--Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté,
+de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type
+de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les
+royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond
+simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant,
+Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre
+le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres
+du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant,
+nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au
+milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du
+pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les
+esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du
+monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te
+voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!»
+
+De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ
+pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante.
+L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens:
+Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée,
+etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses;
+mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art,
+la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et,
+dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape
+Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître:
+cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse.
+Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers
+Luther.... Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le
+déflorer. Arrivons au dénouement.
+
+--Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique?
+
+THÉODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une
+large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.
+
+JULIE.--Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur,
+intitulé: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses
+espérances_. J'ai lu cela dernièrement dans la _Revue de Paris_. C'est
+très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois,
+à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme
+Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité
+italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme?
+
+THÉODORE.--Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par
+l'embrassement final du Sauveur et du démon.
+
+Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira.
+
+--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore.
+
+--Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant
+César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je
+vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je
+sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des
+autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume
+à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant
+peuple sarde. Ma!... comme ils disent là-bas!
+
+--Eh bien! dit Théodore, qu'ont-ils de mieux à faire, ces pauvres
+Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles?
+
+JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus.
+
+--Pourquoi avez-vous ri?
+
+JULIE.--Que sais-je? Jésus, cet éternel martyr, ouvrant ses bras à celui
+dont le métier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer
+souvent ceux qu'il place sur les trônes.... J'ai fait un rapprochement,
+et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas
+politique.... Donc, dans le poëme, Satan se convertit?
+
+THÉODORE.--N'est-ce pas votre rêve? La fin du règne de Satan,
+c'est-à-dire la vraie lumière du progrès chassant les ténèbres de la
+fausse science?
+
+JULIE.--Oui; le mal considéré comme un accident passager dans l'histoire
+des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumière, qui, seule,
+est une chose absolue et impérissable; c'est là l'avenir, ou bien la
+race humaine disparaîtra de la terre sans mériter un regret.
+Racontez-nous le dernier chant de Montanelli.
+
+THÉODORE.--Satan est seul sur la montagne où, jadis, il essaya de tenter
+le Christ. Il est seul à jamais, car les autres esprits de ténèbres ont
+cessé de lui obéir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie
+civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, résiste encore;
+mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'égoïsme l'ont
+saisi. Pour la première fois il se rend compte de son épouvantable
+souffrance. Jésus a pitié et vient à lui. «J'ai vaincu tes sujets, lui
+dit-il; j'ai fait la lumière dans les âmes; j'ai plié les puissants de
+la terre au _droit_, et le droit à la charité. Souviens-toi que tu es né
+de la lumière, et reviens à la lumière.» Satan, ébranlé, s'écrie: «O
+Nazaréen! à ton tour, voudrais-tu tenter Satan?» Mais il se débat dans
+sa douleur jusqu'à ce qu'une larme tombe des yeux de Jésus. Cette larme
+divine transforme le diable en chérubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu:
+j'aime_! s'écrie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est
+dit en vers nerveux, pleins de pensées, c'est-à-dire gros de vérités.
+Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos poëtes.
+
+--Accordé, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'était pas le seul: où
+prenez-vous les autres?
+
+THÉODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort
+du Diable_, de Maxime du Camp[2].
+
+[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.]
+
+JULIE.--Nous voulons
+bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que
+c'était un poëme burlesque.
+
+THÉODORE.--Vous vous êtes trompée. La forme est un mélange de tristesse,
+d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de
+l'_humour_, et vous verrez que cela mène à une conclusion philosophique
+aussi forte que vous pouvez la souhaiter.
+
+Théodore nous lut ce poëme remarquable, abondant, facile, un peu trop
+facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetées par des traits
+brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le
+soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle Ève.
+Condamné à avoir la tête écrasée par elle, le tentateur vient, à la fin
+des temps, subir l'arrêt céleste. La femme s'avance, et Satan,
+
+ En voyant s'approcher l'Ève du premier jour,
+ Sentit une lueur, dernier rayon d'amour,
+ Adieu suprême et doux, glisser sur sa paupière.
+ La femme contemplait, dans la pleine lumière
+ Avec un sentiment d'ineffable pitié,
+ Son antique ennemi, pantelant, châtié,
+ Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle;
+ Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle;
+ Une larme coula de son oeil éperdu,
+ Satan cria: Merci!...
+ Alors chacun cria dans un immense choeur:
+ Il est mort! Il est mort!...
+ ...Et puis....
+ On entendit un cri terrible, à tout courber:
+ C'était l'arbre du mal qui venait de tomber.
+
+--Dans ce poëme, le diable n'est pas réhabilité, dit Théodore; mais il
+est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'être
+débarrassé de l'éternité. Vous voyez que votre utopie est à la mode en
+poésie.
+
+--Eh bien, dit Louise, c'est là un bon et grand symptôme; et, dans la
+bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend
+beaucoup de portée. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est
+par lui, en effet, bien plus que par Jésus, que l'Église romaine a
+gouverné les esprits, c'est-à-dire par la personnification du mal
+absolu, menaçant l'homme d'une éternelle société avec lui et d'une
+torture éternelle sous ses lois. Cette création des âges de barbarie a
+fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la risée du peuple,
+il est permis aux poëtes de la conduire au tombeau avec tous les
+honneurs dus à un symbole qui a tant vécu; mais il est bien temps que
+l'homme soit guidé vers le bien par l'idée du beau, et que le laid
+périsse en prose comme en vers.
+
+--Ainsi, dit Théodore, vous arrivez toujours à votre conclusion que
+l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en être
+aussi persuadé que vous.
+
+--Si vous voulez que ce ne soit pas un rêve, dit Julie, partagez-le,
+vous tous qui vous en défendez! C'est par la foi, ce rêve sublime, que
+tout ce à quoi l'homme aspire devient une certitude, une conquête, une
+réalité.
+
+Montfeuilly, 20 septembre 1853.
+
+
+
+
+I
+
+ESSAI
+SUR LE DRAME FANTASTIQUE
+
+GOETHE--BYRON--MICKIEWICZ
+
+
+Le vrai nom qui conviendrait à ces productions étranges et audacieuses,
+nées d'un siècle d'examen philosophique, et auxquelles rien dans le
+passé ne peut être comparé, serait celui du _drame métaphysique_. Parmi
+plusieurs essais plus ou moins remarquables, trois se placent au premier
+rang: _Faust_, que Goethe intitule _tragédie, Manfred_, que Byron nomme
+_poëme dramatique_, et la troisième partie des _Dziady_, que Mickiewicz
+désigne plus légèrement sous le titre d'_acte_.
+
+Ces trois ouvrages sont, j'ose le dire, fort peu connus en France.
+_Faust_ n'est bien compris que de ce qu'on appelle l'aristocratie des
+intelligences; _Manfred_ n'a guère contribué, même en Angleterre, à la
+gloire de Byron, quoique ce soit peut-être le plus magnifique élan de
+son génie. Jeté comme complément dans le recueil de ses oeuvres, s'il a
+été lu, il a été déclaré inférieur au _Corsaire_, au _Giaour_, à
+_Childe-Harold_, qui n'en sont pourtant que des reflets arrangés à la
+taille de lecteurs plus vulgaires, ou des essais encore incomplets dans
+la pensée du poëte. Quant à cet acte des _Dziady_, d'Adam Mickiewicz, je
+crois pouvoir affirmer qu'il n'a pas eu cent lecteurs français, et je
+sais de belles intelligences qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas voulu le
+comprendre.
+
+Est-ce que la France est indifférente ou antipathique aux idées
+sérieuses qui ont inspiré ces ouvrages? Non, sans doute. Dieu me
+préserve d'accorder à l'Allemagne cette supériorité philosophique à
+laquelle le moindre de nos progrès politiques donne un si éclatant
+démenti, car je ne comprends rien à une sagesse qui ne rend pas sage, à
+une force qui ne rend pas fort, k une liberté qui ne rend pas libre;
+mais je crains que la France ne soit beaucoup trop classique pour
+apprécier de longtemps le fond des choses, quand la forme ne lui est pas
+familière. Quand _Faust_ a paru, l'esprit académicien qui régnait encore
+s'est récrié sur le désordre, sur la bizarrerie, sur le décousu, sur
+l'obscurité de ce chef-d'oeuvre, et tout cela, parce que la forme était
+une innovation, parce que le plan, libre et hardi, ne rentrait dans
+aucune de nos habitudes consacrées par la règle, parce que _Faust_ ne
+pouvait pas être mis à la scène, que sais-je? parce que l'Académie en
+était encore à l'_Art poétique_ de Boileau, qui certes n'eût pas
+compris, et eût été très-bien fondé, de son temps, à ne pas comprendre
+ce mélange de la vie métaphysique et de la vie réelle qui fait la
+nouveauté et la grandeur de la forme de _Faust_.
+
+Il ne fut peut-être donné qu'à un seul contemporain de Goethe de
+comprendre l'importance et la beauté de cette forme, et ce contemporain,
+ce fut le plus grand poëte de l'époque, ce fut lord Byron. Aussi
+n'hésita-t-il pas à s'en emparer; car, aussitôt émise, toute forme
+devient une propriété commune que tout poëte a droit d'adapter à ses
+idées; et ceci est encore la source d'une grave erreur, dans laquelle
+est tombée trop souvent la critique de ces derniers temps. Elle s'est
+imaginé devoir crier à l'imitation ou au plagiat, quand elle a vu les
+nouveaux poëtes essayer ce nouveau vêtement que leur avait taillé le
+maître, et qui leur appartenait cependant aussi bien que le droit de
+s'habiller à la mode appartient au premier venu, aussi bien que le droit
+d'imiter la forme de Corneille ou de Racine appartient encore, sans que
+personne le conteste, à ceux qui s'intitulent aujourd'hui les
+conservateurs de l'art.
+
+Et cependant on n'avait pas crié au plagiat lorsque Molière et Racine
+avaient traduit littéralement des pièces quasi-entières d'Aristophane et
+des tragiques grecs. C'est que le siècle de nos vrais classiques avait
+été plus tolérant et plus naïf que le nôtre, et c'est pourquoi ce fut un
+grand siècle.
+
+Byron prit donc la forme du _Faust_, à son insu sans doute, par instinct
+ou par réminiscence; mais, quoiqu'il ait récusé la véritable source de
+son inspiration pour la reporter au _Prométhée_ d'Eschyle (qui,
+disons-le en passant, lui a inspiré la plus faible partie de _Manfred_),
+il n'en est pas moins certain que la forme appartient tout entière à
+Goethe: la forme et rien de plus. Mais pour faire comprendre la
+distinction que j'établirai plus tard entre ces poëmes, je dois remettre
+sous les yeux des lecteurs le jugement de Goethe sur _Manfred_, et celui
+de Byron sur lui-même.
+
+JUGEMENT DE GOETHE
+
+TIRÉ DU JOURNAL L'ART ET L'ANTIQUITÉ
+
+
+La tragédie de Byron, _Manfred_, me paraît un phénomène merveilleux et
+m'a vivement touché. Ce poëte métaphysicien s'est approprié mon _Faust_,
+et il en a tiré une puissante nourriture pour son amour hypocondriaque.
+Il s'est servi pour ses propres passions des motifs qui poussaient le
+docteur, de telle façon qu'aucun d'eux ne paraît identique, et c'est
+précisément cause de cette transformation que je ne puis assez admirer
+son génie. Le tout est si complètement renouvelé, que ce serait une
+tâche intéressante pour la critique, non-seulement de noter ces
+altérations, mais leur degré de ressemblance ou de dissemblance avec
+l'original. L'on ne peut nier que cette sombre véhémence et ce désespoir
+exubérant ne deviennent, à la fin, accablants pour le lecteur; mais,
+malgré cette fatigue, on se sent toujours pénétré d'estime et
+d'admiration pour l'auteur.
+
+
+FRAGMENT DE LETTRE DE LORD BYRON A SON ÉDITEUR
+
+Juin 1820
+
+
+Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas l'allemand; mais
+Matthew Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie
+de vive voix, et j'en fus naturellement très-frappé; mais c'est le
+Steinbach, la Jungfrau et quelques autres montagnes, bien plutôt que
+_Faust_, qui m'ont inspiré _Manfred_. La première scène, cependant, se
+trouve ressembler à celle de _Faust_.
+
+
+AUTRE FRAGMENT
+
+1817
+
+
+J'aimais passionnément le _Prométhée_ d'Eschyle. Lorsque j'étais enfant,
+c'était une des pièces grecques que nous lûmes trois fois dans une année
+à Harrow. Le _Prométhée, Médée_ et _les Sept chefs devant Thèbes_ sont
+les seules tragédies qui m'aient jamais plu. Le _Prométhée_ a toujours
+été tellement présent à ma mémoire, que je puis facilement concevoir son
+influence sur tout ce que j'ai écrit; mais je récuse Marlow et sa
+progéniture, vous pouvez m'en croire sur parole.
+
+Je ne comprends pas plus l'assertion de Goethe se croyant imité, que les
+dénégations de Byron craignant d'être accusé d'imitation. D'abord la
+ressemblance des deux drames, quant à la forme, ne me paraît pas aussi
+frappante qu'il plaît à Goethe de le dire. Cette forme n'est qu'un essai
+dans _Faust_, essai magnifique, il est vrai, mais que l'on voit élargi
+et complété dans _Manfred_. Ce qui fait la nouveauté et l'originalité de
+cette forme, c'est l'association du monde métaphysique et du monde réel.
+Ces deux mondes gravitent autour de _Faust_ et de _Manfred_ comme autour
+d'un pivot. Ce sont deux milieux différents, et cependant étroitement
+unis et habilement liés, où se meuvent tantôt la pensée, tantôt la
+passion du type Faust ou du type Manfred. Pour me servir de la langue
+philosophique, je pourrais dire que Faust et Manfred représentent le
+_moi_ ou le sujet; que Marguerite, Astarté et toutes les figures réelles
+des deux drames représentent l'objet de la vie, du _moi_; enfin que
+Méphistophélès, Némésis, le sabbat, l'esprit de Manfred et tout le monde
+fantastique qu'ils traînent après eux, sont le rapport du _moi_ au _non
+moi_, la pensée, la passion, la réflexion, le désespoir, le remords,
+toute la vie du moi, toute la vie de l'âme, produite aux yeux, selon le
+privilège de la poésie, sons des formes allégoriques et sous des noms
+consacrés par les croyances religieuses chrétiennes ou païennes, ou par
+les superstitions du moyen âge. Cette représentation du monde intérieur,
+ce grand combat de la conscience avec elle-même, avec l'effet produit
+sur elle par le monde extérieur dramatisé sous des formes visibles, est
+d'un effet très-ingénieux et très-neuf.
+
+Oui, neuf, malgré le Prométhée d'Eschyle, malgré les furies d'Oreste et
+tout le monde fantastique des anciens, malgré les spectres d'Hamlet, de
+Banco et de Jules César, malgré, enfin, le don Juan de Molière et le don
+Juan de Mozart. Toute cette intervention du remords ou de la fatalité
+dans l'action dramatique sous la forme de larves et de démons a été de
+tout temps du domaine de la poésie, et Voltaire, le plus froid et le
+plus positif des écrivains dramatiques, n'a pas dédaigné de reproduire à
+la scène l'ombre de Ninus. Mais dans les anciens comme dans les modernes
+qui les ont imitées ou reproduites, ces apparitions n'ont pas le
+caractère purement métaphysique que Goethe leur a donné. Elles tiennent
+à des croyances ou à des superstitions contemporaines, et si les
+intelligences supérieures en ont saisi le sens allégorique, les masses
+qui ont assisté à leur représentation scénique les ont prises au
+sérieux. Les femmes enceintes avortaient à la représentation d'Oreste
+tourmenté par les furies. Au temps de Shakespeare, l'ombre d'Hamlet
+produisait plus d'effroi et d'émotion qu'elle n'éveillait de réflexions
+philosophiques, et au temps de Molière, la statue du commandeur, malgré
+le comique au milieu duquel elle se présentait, faisait encore passer un
+certain frisson dans les veines des spectateurs. Quelle qu'ait été la
+pensée frivole ou sérieuse de tous ceux qui, avec Goethe, avaient fait
+intervenir des êtres surnaturels dans l'action dramatique, il est
+certain qu'ils ont eu recours à cette intervention comme moyen
+dramatique bien plus que comme moyen philosophique. Ils ont eu, sans
+doute, en ceci, une pensée de haute moralité ou de critique incisive;
+mais cette pensée n'était pas la pensée fondamentale de leur oeuvre,
+comme il a plu à la critique moderne de le croire. Il n'en pouvait pas
+être ainsi, et le temps montrera que nos interprétations du XIXe siècle
+sur les mystères des poésies antérieures, comme sur les mythes
+historiques, ont manqué de circonspection, et sont, en grande partie,
+très-arbitraires. Malgré l'ingénieuse explication d'Hamlet par Goethe,
+je suis persuadé que Shakespeare a conçu son magnifique drame beaucoup
+plus naïvement que Goethe ne put se le persuader, et que ce qui semblait
+à celui-ci si subtil et si mystérieux dans le héros de Shakespeare,
+avait une explication très-claire et très-ingénue dans les idées
+superstitieuses de son temps. Autrement, comment concevoir l'immense
+popularité des drames les plus profonds de Shakespeare? Il faudrait
+supposer un public composé de métaphysiciens et de philosophes,
+assistant à la première représentation d'_Hamlet_ ou de _Macbeth_. Or,
+malgré le progrès des temps, John Bull serait encore aujourd'hui fort
+scandalisé des interprétations fines et poétiques de Goethe; et le bon
+Shakespeare, lui-même, beaucoup plus artiste et beaucoup moins sceptique
+qu'on ne le croit en Allemagne et en France, serait sans doute
+émerveillé, s'il revenait à la vie, de lire tout ce qui s'est publié en
+tête ou en marge de nos traductions depuis vingt ans.
+
+Tout _Hamlet_, tel qu'il est analysé dans _Wilhem Meister_, appartient
+donc à Goethe, et non à Shakespeare, de même que tout le _Don Juan_ de
+Mozart, tel qu'il est analysé dans le conte d'Hoffmann, appartient à
+Hoffmann et nullement à Mozart, nullement à Molière, nullement à la
+chronique espagnole, de même encore que _Faust_ n'appartient ni à la
+chronique germanique, ni à Marlow, ni à Widmann, ni à Klinger, mais à
+Goethe seul. Et c'est ici le lieu de dire que _Faust_ est né de
+l'_Hamlet_ de Shakespeare indirectement, vu qu'il est né directement de
+l'_Hamlet_ de Goethe dans _Wilhem Meister_, heureux témoignage du génie
+puissant et créateur de Goethe, qui, ne trouvant pas encore suffisante
+la grandeur d'_Hamlet_, a su s'élever à la taille du génie de son siècle
+et lui donner un héritier tel que _Faust_!
+
+Le drame de _Faust_ marque donc, à mes yeux, une limite entre l'ère du
+fantastique _naïf_ employé de _bonne foi_ comme ressort et effet
+dramatique, et l'ère du fantastique profond employé philosophiquement
+comme expression métaphysique, et... dirai je religieuse? Je le dirai,
+car ces grands ouvrages dont j'ai à parler appartiennent à la
+philosophie, c'est-à-dire à la religion de l'avenir, le scepticisme de
+Goethe, comme le désespoir de Byron, comme la sublime fureur de
+Mickiewicz.
+
+Mais nous n'en sommes pas encore là. Je demande hardiment, vu mon
+inaptitude à écrire sur ces matières, qu'on me pardonne la longueur de
+ces développements sur une simple question de forme. Il ne me semble pas
+que ma tache soit frivole. Il ne s'agit de rien moins que de restituer à
+deux des plus grands poëtes qui aient jamais existé, la part
+d'originalité qu'ils ont eue chacun en refaisant ce qu'il a plu à la
+critique d'appeler le même ouvrage. Je m'imagine accomplir un devoir
+religieux envers Mickiewicz en suppliant la critique de bien peser ses
+arrêts quand de tels noms sont dans la balance.
+
+Ainsi toute l'Europe littéraire a cru Goethe sur parole lorsqu'il a
+décrété, avec une bienveillance superbe, que Byron s'était _approprié
+son Faust, et qu'il s'était servi pour ses propres passions, des motifs
+qui poussaient le docteur_. Byron lui-même était effrayé de cette
+ressemblance qui frappait Goethe, lorsqu'il écrivait avec une légèreté
+affectée: «Sa première scène, cependant, se trouve ressembler à celle de
+Faust.» Ainsi le peu de critiques français qui ont daigné jeter les yeux
+sur la magnifique improvisation de Mickiewicz, ont dit à la hâte: «Ceci
+est encore une contrefaçon de _Faust_,» comme Goethe avait dit que
+_Faust_ était l'_original_ de _Manfred_. Eh bien! soit: _Faust_ a servi
+de modèle dans l'art du dessin dramatique à Byron et à Mickiewicz, comme
+Eschyle à Sophocle et à Euripide, comme Cimabue dans l'art de la
+peinture à Raphaël et à Corrége, et leurs drames rassemblent à celui de
+Goethe beaucoup moins qu'une pièce classique quelconque en cinq actes et
+en vers ne rassemble à une autre pièce classique quelconque en vers et
+en cinq actes, comme _Athalie_ ressemble au _Cid_, comme _Polyeucte_
+ressemble à _Bajazet_, etc. Le drame métaphysique est une forme. Elle a
+été donnée; elle est retombée dans le domaine public le jour où elle a
+été conçue, et il ne dépendait pas plus de Goethe de s'en faire le
+gardien jaloux, qu'il ne dépend de ceux qui s'en serviront après lui
+d'ôter quelque chose à la gloire de l'avoir trouvée. C'est une invention
+dont l'honneur revient à Goethe et qui lui a été payée par d'assez
+magnifiques apothéoses. Maintenant elle appartient à l'avenir, et
+l'avenir lui donnera, comme Byron et Mickiewicz ont déjà commencé à le
+faire, les développements dont elle est susceptible.
+
+J'ai essayé de prouver qu'il n'y avait ni plagiat ai servilité à modeler
+son oeuvre sur une forme connue. Il me reste à prouver que le fond, la
+portée et l'exécution des trois drames métaphysiques dont je m'occupe
+diffèrent essentiellement. Je ne reviendrai plus au point de vue de la
+défense des deux grands poëtes prétendus imitateurs du premier. Je
+m'efforcerai de faire ressortir, quant au fond et quant à la forme, le
+grand progrès philosophique et religieux que signalent ces trois poëmes,
+nés pourtant à des époques très-rapprochées.
+
+
+
+
+FAUST
+
+
+Goethe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalité;
+soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s'élevât par la science,
+l'homme lui sembla devoir être le jouet des passions et la victime de
+l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible
+réalité. Goethe ferma le siècle de Voltaire avec un éclat qui effaça
+Voltaire lui-même. «On sent dans cette pièce, dit madame de Staël on
+parlant de _Faust_ et en le comparant _à plusieurs écrits de Voltaire_,
+une imagination d'une toute autre nature; ce n'est pas seulement le
+monde moral tel qu'il est qu'on y voit anéanti, main c'est l'enfer qui
+est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée de
+mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui
+fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un
+moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous
+tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie
+tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
+humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une pitié
+douloureuse.»
+
+Ce passage est beau et bien senti. Goethe, tout disciple de Voltaire
+qu'il est, le laisse bien loin derrière lui dans l'art de rapetisser
+Dieu et d'écraser l'homme: c'est que Goethe a de plus que Voltaire la
+science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'esprit, et
+auxquelles il joint encore l'esprit, dernière flèche acérée qu'il tourne
+contre la patience de Dieu aussi bien que contre la misère de l'homme.
+
+Certes, Goethe passe pour un grand poëte, et le nier semblerait un
+blasphème. Cependant, dans les idées que nous nous faisons d'un idéal de
+poëte, Goethe serait plutôt un grand artiste; car nous, nous ne
+concevons pas un poëte sans enthousiasme, sans croyance ou sans
+passions, et la puissance de Goethe, agissant dans l'absence de ces
+éléments de poésie, est un de ces prodiges isolés qui impriment une
+marche au talent plus qu'aux idées. Goethe est le vrai père de cette
+théorie, tant discutée et si mal comprise de part et d'autre, de l'_art
+pour l'art_. C'est un si puissant artiste que ses défauts seuls peuvent
+être imités, et qu'en faisant, à son exemple, de l'_art pour l'art_, ses
+idolâtres sont arrivés à ne rien faire du tout. Cette théorie de Goethe
+ne devait pas et ne pouvait pas avoir d'application puissante dans
+d'autres mains que les siennes: ceci exige quelques développements.
+
+Je ne sais plus qui a défini le poëte, un composé d'artiste et de
+philosophe: cette définition est la seule que j'entende. Du sentiment du
+beau transmis à l'esprit par le témoignage des sens, autrement dit _du
+beau matériel_, et du sentiment du beau conçu par les seules facultés
+métaphysiques de l'âme, autrement dit _du beau intellectuel_, s'engendre
+la poésie, expression de la vie en nous, ingénieuse ou sublime, suivant
+la puissance de ces deux ordres de facultés en nous. L'idéal du poëte
+serait donc, à mes yeux, d'arriver à un magnifique équilibre des
+facultés artistiques et philosophiques; un tel poëte a-t-il jamais
+existé? Je pense qu'il est encore à naître. Faibles que nous sommes, en
+ces jours de travail inachevé, nous sentons toujours en nous un ordre de
+facultés se développer aux dépens de l'autre. La société ne nous offre
+pas un milieu où nos idées et nos sentiments puissent s'asseoir et
+travailler de concert. Une lutte acharnée, douloureuse, funeste, divise
+les éléments de notre être et nous force à n'embrasser qu'une à une les
+faces de cette vie troublée, où notre idéal ne peut s'épanouir. Tantôt,
+froissés dans les aspirations de notre âme et remplis d'un doute amer,
+nous sentons le besoin de fuir la réflexion positive et le spectacle des
+sociétés humaines; nous nous rejetons alors dans le soin de la nature
+éternellement jeune et belle, nous nous laissons bercer dans le vague
+des rêveries poétiques, et, nous plaçant pour ainsi dire tête à tête
+avec le créateur au sein de la création, aspirant par tous nos pores ce
+qu'Oberman appellerait _l'impérissable beauté des choses_, nous nous
+écrions avec Faust, dans la scène intitulée _Forêts et Cavernes_:
+«Sublime esprit, tu m'as donné, tu m'as donné tout, dès que je te l'ai
+demandé... tu m'as livré pour royaume la majestueuse nature et la force
+de la sentir, d'en jouir. Non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une
+admiration froide et interdite: en m'accordant de regarder dans son sein
+profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amené devant moi la longue
+chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le
+buisson, tranquille, dans l'air, dans les eaux....»
+
+Dans cette disposition nous sommes artistes; dans cette disposition
+Goethe était panthéiste, ce qui n'est qu'une certaine manière
+d'envisager la nature en artiste, en grand artiste, il est vrai.
+
+Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus à nos besoins
+qu'elles ne suffisent à ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de
+Méphistophélès qui vient nous arracher à ces retraites, c'est la voix
+même de l'humanité qui vient nous crier comme lui: _Comment donc
+aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi_? En effet,
+nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinité sont
+impuissantes, que nous travaillons à nous élever jusqu'à elle hors de la
+voie qu'elle nous a assignée. Nous sentons que cette belle nature n'est
+rien sans l'action de l'humanité, à qui Dieu a confié le soin de
+continuer l'oeuvre de la création. En vain notre imagination peuple ces
+solitudes de rêves enchantés: les anges du ciel ne descendent pas à
+notre voix. Notre puissance ne peut évoquer ni les génies de l'air, ni
+les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le génie qui protège
+la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fécondité, que l'ange
+qui forme un lien entre la beauté intelligente de la matière et la
+sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme,
+c'est l'être voué ici-bas au travail persévérant, et investi de
+l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement à
+la faculté de voir et d'admirer le monde extérieur. Il faut qu'il aime,
+qu'il souffre, qu'il cherche la vérité à travers le travail et
+l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui
+grondent sur sa tête; l'orage éclate dans son coeur, la société ou la
+famille le réclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il
+lui faut retourner à la vie!
+
+Et bientôt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientôt les
+sentiments humains s'agitent en nous plus héroïques ou plus misérables
+que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entraîne, les pensées de
+notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une
+vertu, une sagesse, un idéal quelconque, nos travaux d'esprit prennent
+une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matériel, dont l'art était
+pour nous l'expression naguère, s'applique désormais, riche des formes
+que l'art nous inspire, à des sujets plus étendus et plus graves. Dans
+cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment poëtes
+si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de
+notre vie métaphysique aussi bien que celle de notre vie poétique.
+
+Mais cela serait un progrès que l'art n'a pu porter encore à un degré
+assez éminent pour vaincre les résistances du préjugé qui veut limiter
+la tache de l'artiste-poëte à la peinture de la vie extérieure, lui
+permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour
+y surprendre le mystère de ses passions. Goethe, le plus grand artiste
+littéraire qui ait jamais existé, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire.
+Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans
+_Faust_, on le voit trop préoccupé de l'art pour être complètement ou du
+moins suffisamment philosophe. Dans ce poème magnifique où rien ne
+manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret
+du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire.
+C'est l'homme en général, c'est la lutte entre l'austérité et les
+passions, entre l'idéal et l'athéisme. Mais que cette lutte est faible,
+et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisément sur cet homme
+mûri dans l'étude et la réflexion! Comme on voit le néant de cet homme,
+que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puéril et de
+mauvais goût, étroit portique d'un monument grandiose[3]!
+
+[Note 3: Sauf les strophes chantées dès le début par les trois
+archanges, qui sont d'une poésie sublime.]
+
+ Il me cherche ardemment dans l'obscurité, et je veux
+ bientôt le conduire à la lumière.
+
+Si c'est de l'homme en général que la Divinité parle ainsi, il faut
+avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'à
+effleurer la terre de son aile pour que la terre entière tombe en sa
+puissance. Si le fameux docteur Faust est là seulement en question, Dieu
+et le lecteur se trompent grandement au début, sur la puissance
+intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Méphistophélès
+va déconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va
+précipiter dans l'abîme. Si c'est _Goethe_ lui-même dont la grande
+figure nous apparaît à travers celle du docteur, nous voici éclairés, et
+nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre,
+l'artiste est resté incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se
+révéler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le
+triomphe de Méphistophélès si naïf. Nous pensions assister à la lutte
+de l'idéal divin contre la réalité cynique; nous voyons que cette lutte
+ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité
+la plus froide. La où il n'y avait pas de désirs exaltés, il ne peut
+arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voilà
+pourquoi Goethe ne m'apparaît pas comme l'idéal d'un poëte, car c'est un
+poëte sans idéal.
+
+Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de
+Goethe. Alors que le poëte nous est connu, le poëme nous est expliqué.
+Sans cela, Faust est une énigme, il est empreint de ce défaut capital
+que l'auteur ne pouvait pas éviter, celui de ne pas agir conformément à
+la nature historique du personnage et au plan du poëme. Il y avait
+longtemps que Goethe était intimement lié avec Méphistophélès lorsqu'il
+imagina de raconter les prouesses de celui-ci à l'endroit du docteur
+Faust, et, s'il lui fut aisé de faire agir et parler le malin démon avec
+toute la supériorité de son génie, il lui fut impossible de faire de
+Faust un disciple de l'idéal détourné de sa route. Faust, entre ses
+mains, est devenu un être sans physionomie bien arrêtée, un caractère
+flottant, tourmenté, insaisissable à lui-même; il n'a pas la conscience
+de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son
+abaissement et de sa faiblesse. Il est sans résistance contre la
+tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est
+l'ennui; il est le frère aîné du spleenétique et dédaigneux Werther.
+Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la
+réflexion: à peine s'est-il associé ce compagnon _froid et fier_, qu'il
+s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui
+permet de s'abandonner naïvement ni à ses rêveries, ni à ses passions.
+Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède,
+il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le
+vide de toutes les choses humaines, et c'est Méphistophélès qui vient le
+rappeler à sa maîtresse: _Il me semble qu'au lieu de régner dans les
+forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre fille
+trompée de son amour_. A quoi Faust répond: _Qu'est-ce que les joies du
+ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me réchauffer contre son sein, en
+sentirai-je moins sa misère? Ne suis-je pas le fugitif, l'exilé_?
+
+Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et
+cette loyauté naturelle, que le démon ne peut vaincre en lui, est encore
+un trait distinctif du caractère de Goethe, qui rend le personnage de
+Faust plus étrange et plus inconséquent. Où est le crime de Faust? Il
+est impossible d'imaginer en quoi il a pu mériter l'abandon où Dieu le
+laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son
+cerveau poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance
+surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin; il n'est ni assouvi ni
+entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. On ne voit
+pas en quoi il a trompé Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de
+sa part, ni d'aucune exigence intéressée de celle de la jeune fille.
+S'il se laisse ravir loin d'elle par les beautés de la solitude,
+quelques mots de Méphistophélès, instincts de concupiscence que Faust
+sait ennoblir par le remords, le ramènent auprès d'elle. Si Marguerite
+lui manifeste ses naïves terreurs, loin de la détacher de ses croyances,
+il tâche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il
+semble chérir en elle la candeur naïve et la pieuse ignorance. Si,
+bientôt entraîné de nouveau loin d'elle par l'inquiète curiosité, il
+s'élance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est-à-dire au
+milieu des passions délirantes, de la débauche et de la fausse gloire
+humaine (si spirituellement chantée par des girouettes et des étoiles
+tombées); l'horreur que lui inspirent le blasphème et l'obscénité vient
+le saisir dans les bras d'une impure beauté, pour faire passer devant
+ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de
+Faust est étincelant d'esprit et admirable de terreur.
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.--Pourquoi
+ as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si
+ agréablement à la danse?
+
+ FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge
+ s'est élancée de sa bouche.
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'était bien naturel. Il ne faut pas
+ faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise.
+ Qui peut y attacher de l'importance, à l'heure du berger?
+
+ FAUST.--Que vois-je?
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS.--Quoi?
+
+ FAUST.--Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui
+ demeure dans l'éloignement? Elle se retire languissamment
+ de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je
+ crois m'apercevoir qu'elle ressemble à la bonne Marguerite.
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS.--Laissons cela! personne ne s'en
+ trouve bien. C'est une figure magique, sans vie, une
+ idole. Il n'est pas bon de la rencontrer; son regard fixe
+ engourdit le sang de l'homme et le change presque en
+ pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse?
+
+ FAUST.--Ce sont vraiment les yeux d'un mort qu'une
+ main chérie n'a point fermés. C'est bien là le sein que
+ Marguerite m'abandonna; c'est bien le corps si doux que
+ je possédai!
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'est de la magie, pauvre fou! car
+ chacun croit y retrouver celle qu'il aime.
+
+ FAUST.--Quelles délices! et quelles souffrances! Je ne
+ puis m'arracher à ce regard. Qu'il est singulier, cet unique
+ ruban rouge qui semble parer ce beau cou... pas plus
+ large que le dos d'un couteau!
+
+ MÉPHISTOPHÉLÈS.--Fort bien! je le vois aussi; elle
+ peut bien porter sa tête sous son bras, car Persée la lui a
+ coupée. Toujours cette chimère dans l'esprit? Viens donc
+ sur cette colline, etc.
+
+
+Et quand Faust, revenu du sabbat, apprend le malheur où Marguerite est
+tombée, il exprime sa douleur et sa colère contre le démon en un style
+digne des plus beaux élans de Shakespeare. Son âme s'élance vers la
+Divinité, et il fait entendre ce cri de juste reproche: «Sublime esprit!
+toi qui m'as jugé digne de te contempler, pourquoi m'avoir accouplé à ce
+compagnon d'opprobre qui se nourrit de carnage et se délecte de
+destruction?» Dans son indignation véhémente, Faust, se dessinant pour
+la première fois, est animé de cette puissance de droiture et de cette
+franchise grande et simple qui rachètent si admirablement dans Goethe
+l'absence des facultés idéalistes. Il terrasse l'insolence du démon, et
+le force à le conduire auprès de Marguerite pour la sauver. Ici le rôle
+de l'amant ayant cessé, et celui de l'homme commençant, on ne s'aperçoit
+plus de tout ce qui a manqué à Faust pour répondre à l'amour de
+Marguerite, on voit seulement la probité et le zèle qui s'efforcent de
+racheter des crimes bien involontaires, car il n'a pas dépendu de Faust
+que l'amour d'une femme comblât le vide de son coeur, et Méphistophélès
+s'empare de lui au dénouement d'une façon bien arbitraire. D'où il faut
+conclure que Goethe, grand artiste, sublime lyrique, savant ingénieux et
+profond, noble et intègre caractère, mais non pas philosophe, mais non
+pas idéaliste, mais non pas tendre ou passionné dans un sens délicat,
+n'a pas pu ou n'a pas voulu exécuter Faust tel qu'il l'avait conçu.
+Toute cette histoire, tout ce drame, tous ces personnages, tous ces
+événements si admirablement posés, si pleins d'intérêt, de grâce,
+d'énergie et de pathétique, n'encadrent pas le sujet qu'ils devaient
+encadrer, c'est-à-dire la lutte du sentiment divin contre le souffle de
+l'athéisme. Ce n'est pas le drame de _Faust_ tel que nous le concevrions
+aujourd'hui, et tel que Goethe l'avait rêvé sans doute avant d'y mettre
+la main: c'est l'histoire du cerveau de Goethe esquissée moitié d'après
+nature, moitié d'après sa fantaisie; c'est l'histoire du siècle dernier,
+c'est l'existence de Voltaire et de son école; c'est le résultat des
+systèmes de Descartes, de Leibnitz et de Spinosa, dont Goethe est le
+lyrique et l'admirable vulgarisateur; et voici comment je résumerais
+_Faust_:--Le culte idolâtre de la _nature déifiée_ (comme l'entendait le
+XVIIIe siècle), troublant un cerveau puissant jusqu'à le dégoûter de la
+condition humaine, et lui rendant impossible le sentiment des affections
+et des devoirs humains.--Pour châtiment terrible à cette aberration de
+la science et de la philosophie qui divinise la matière et oublie la
+cause pour l'effet, le principe pour le résultat, Goethe, poussé par un
+instinct prophétique qu'il n'a pas compris lui-même, a infligé au
+disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent désespoir, contre lequel
+échouent la raillerie voltairienne, l'orgueil scientifique et la
+puissante sérénité de la propre organisation de Goethe.
+
+Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre
+résultat. Après l'enivrement de la victoire remportée sur la
+superstition du catholicisme, après le bien-être que doit éprouver
+l'esprit humain lorsqu'il vient de se débarrasser d'un obstacle et de
+faire un grand pas dans sa vie de perfectibilité le besoin d'idéal se
+manifeste, et pour quiconque se refuse à reconnaître ce besoin,
+l'absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, non avoué,
+non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satiété,
+spleen, misère humaine, mais qui s'explique facilement pour les
+disciples de l'idéal. Le culte de la nature, renouvelé par Goethe de
+J.-J. Rousseau et de l'école du XVIIIe siècle, étendu et ennobli par le
+génie synthétique qu'il manifesta dans l'étude des sciences naturelles,
+ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste
+et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette création sublime qu'il
+chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, privée de la pensée
+d'amour créatrice, que Dante appelle _il primo amor_, dut bientôt lasser
+le désir de son âme, et se montrer à son imagination effrayée, muette,
+insensible, terrible, _inconsciente_, comme la fatalité qui l'avait
+produite et qui présidait à sa durée. Son génie fit te tour de
+l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de
+l'infini; mais, quand son vol l'eut ramené sur la terre, il sentit ses
+ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il
+n'avait compris et senti que matière, cl ça n'était pas la peine d'avoir
+franchi de tels espaces pour ne rien découvrir de mieux. Il eût consenti
+a mourir pour en savoir davantage:
+
+ Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides
+ s'abattent près de moi. Je me sens prêt à tenter des chemins
+ nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de
+ l'activité des sphères nouvelles; mais cette existence
+ sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif,
+ peux-tu les mériter? C'est en cessant d'exposer ton corps
+ au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces
+ portes devant lesquelles chacun frémit.... Ose d'un pas
+ hardi aborder ce passage, au risque même d'y rencontrer
+ le néant!
+
+Il faudrait citer d'un bout à l'autre tous ces monologues de _Faust_, où
+Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de
+l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette
+soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment
+d'amour divin, à peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien
+mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la
+physionomie de la légende et l'esprit du moyen âge, mais qui sont si mal
+enchâssés, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur,
+qu'ils y répandent une obscurité et une contradiction évidentes. Il faut
+bien le dire: le sentiment de l'amour a manqué à Goethe; ses passions
+de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés,
+qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu'une
+allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour
+divin. Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abîme des cieux
+dont le mystère écrase son ambition. Qu'il croie à la providence, à la
+sagesse, à la bonté, à l'amour du créateur; qu'au lieu de traduire ainsi
+le texte de la Genèse: _Au commencement était la force_, il écrive: _Au
+commencement était l'amour_, il ne se sentira plus seul dans l'univers
+en lutte avec un esprit jaloux dont, à son tour, il jalouse la
+puissance; l'amour lui révélera dans son être une autre faculté que
+celle de dominer tous les êtres; cette royauté du souverain esprit qui
+l'étonne et l'indigne lui semblera légitime et paternelle; il n'aura
+plus ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers, l'égal
+de Dieu; il reconnaîtra une puissance devant laquelle il est doux de se
+prosterner dès cette vie, et dans le sein de laquelle il est délicieux
+de s'abîmer en espérance lorsqu'on s'élance vers l'avenir.
+
+Privé de cet instinct sublime, Goethe a-t-il été vraiment poëte? Non,
+quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et
+le premier artiste des deux siècles qu'il a illustrés. A-t-il été
+philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences
+naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres
+naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique
+langage poétique les idées d'une métaphysique assez abstraite.
+
+La longue et riche chaîne des travaux de Goethe me confirme dans cette
+conviction, qu'il est artiste plus que poëte. Nulle part je ne le vois
+enthousiasmé, entraîné par le sentiment du beau idéal dans le caractère
+humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la réalité,
+il tracera d'une main chaste et froide les obscénités qui doivent
+caractériser la plaisanterie de Méphistophélès; il assujettira le génie
+de Faust aux formes étroites et grossières de l'art cabalistique dont il
+est aisé de voir qu'il a fait _ad hoc_ une étude consciencieuse. S'il
+crée l'intéressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous
+la montrer sous une forme trop angélique. Ce sera toujours une simple
+fille de village, vaine au point de se laisser séduire par des présents,
+soumise à l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et
+son infortune nous émeuvent profondément, mais nous comprenons fort bien
+que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait
+parler le préjugé implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est
+par la bouche grossière et cruelle d'un soudard, ou par la voix amère et
+médisante d'une méchante villageoise. Qui est le coupable dans la
+tragédie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mère? Est-ce
+Marguerite parce qu'elle a tué son enfant? Est-ce son frère Valentin
+parce qu'il l'a maudite et déshonorée? Est-ce sa compagne Lisette parce
+qu'elle l'a décriée et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines
+qu'il faut détester pour avoir poussé Marguerite à ce crime? Est-ce la
+vanité ou la lâcheté de cette infortunée qu'il faut maudire? Est-ce
+l'indifférence du ciel qui abandonne cette faible victime à
+Méphistophélès, et la voix effrayante des prêtres catholiques qui la
+pousse au désespoir? En vérité, Faust me paraît le moins coupable de
+tous, et le diable, qui sans cesse ramène Faust auprès de Marguerite,
+est beaucoup moins haïssable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe,
+esclave du _vraisemblable_, c'est-à-dire de la vérité vulgaire, ennemi
+juré d'un héroïsme romanesque, comme d'une perversité absolue, n'a pu se
+décider à faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout à fait
+méchant. Enchaîné au présent, il a peint les choses telles qu'elles
+sont, et non pas telles qu'elles doivent être. Toute la moralité de ses
+oeuvres a consisté à ne jamais donner tout à fait raison ni tout à fait
+tort à aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il
+vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais
+complètement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses,
+les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses héros, le noble
+Berlichingen, se laisse entraîner à une trahison qui ternit la fin de sa
+carrière, et le misérable Weislingen expire dans des remords qui
+l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion
+morale, d'une certitude quelconque.
+
+Aussi malheur à qui a voulu imiter Goethe! En dépouillant
+systématiquement toute espèce de conviction, en déclarant la guerre dans
+son propre coeur à toute sympathie, pour se soumettre à la loi étroite
+du _vraisemblable_ vulgaire, qui pourrait être grand? Goethe seul a pu
+le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais écrire une ligne
+qui dût devenir funeste à un esprit droit, à un coeur honnête. C'est que
+Goethe (je veux le répéter) n'était pas seulement un grand écrivain,
+c'était un beau caractère, une noble nature, un coeur droit,
+désintéressé. Je ne le juge d'après aucune de ses biographies, je sais
+le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la
+veille. Je n'ai pas même encore lu les Mémoires de Goethe; je me méfie
+un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur
+lui-même et sur les faits de sa vie passée; je ne veux juger Goethe que
+sur ses créations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther,
+sur le comte d'Egmont. Dans tous ces héros je vois des défauts, des
+faiblesses, des erreurs qui m'empêchent de me prosterner; mais j'y vois
+aussi un fonds de grandeur, de probité, de justice, qui me les fait
+aimer et plaindre. Ce ne sont pas des héros de roman, mais ce sont des
+hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon céleste
+qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais
+qu'ils ne peuvent pas avoir été éclairés de cette lumière nouvelle. Elle
+n'était pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son
+génie dans le creuset du siècle. C'est une grande figure sereine au
+milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au
+portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faîte, mais
+où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. Une autre
+figure est placée immédiatement au-dessus, moins grandiose et moins
+parfaite; elle va pourtant l'éclipser, car déjà la nuit se dissipe, le
+soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets.
+L'idéal, un instant éclipsé par le travail rénovateur du siècle,
+réparait dégagé des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur
+de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui
+sont placés pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne.
+
+
+MANFRED
+
+
+J'ai omis, à dessein, de mentionner Schiller à propos de Goethe. Ce
+continuel parallélisme entre eux, ces partialités ardentes pour l'un ou
+pour l'autre, cette sorte de rivalité qu'on a voulu établir entre deux
+grands coeurs unis par l'amitié, ne sont pas de mon goût. Je ne puis me
+résoudre à troubler, par une indiscrète analyse, la majesté de ces mânes
+illustres qui s'embrassent maintenant dans le sein de Dieu, après avoir,
+sur la terre, oublié souvent leurs dissidences dans l'échange d'une
+noble sympathie. Sans doute, sous un point de vue important, je sens,
+moi aussi, mon coeur se porter plus vivement vers Schiller; mais parce
+que la nature de son génie répond plus directement aux aspirations de
+mon âme, oublierai-je la grandeur de Goethe et sa bonté calme et
+patriarcale à laquelle le jugement d'aucune vanité blessée, d'aucune
+médiocrité jalouse ne saurait m'empêcher de croire? Il put être vain, il
+dut être orgueilleux, cet homme si favorisé du ciel! Il dut surtout
+sembler tel à de grossiers adulateurs ou à de lâches envieux; et quelle
+gloire échappe à cette poussière que le char du triomphe soulève sur les
+chemins? Mais Goethe aima Schiller, ce génie si différent du sien. Il
+l'aima tendrement, délicatement, paternellement, il supporta les
+inégalités de son humeur, il sut adoucir les orages de son âme, il
+comprit, apprécia et chérit les facultés exquises de son coeur. O
+Goethe! je vous aime pour cette amitié que vous avez sentie, et dont les
+devoirs difficiles peut-être ont été du moins une religion dans votre
+vie superbe. Je ne puis vous haïr pour l'absence de cet idéal qui eut
+élevé votre immense génie au-dessus des lois régulières maintenues dans
+notre progrès humain par la sagesse divine. Cette sagesse ne l'a pas
+voulu ainsi. Mais elle vous a trop donné d'ailleurs, pour que notre
+impatience de l'avenir et notre soif de religion aient le droit de
+disputer vos couronnes. Nous ne sommes pas encore assez initiés aux
+mystérieux desseins de cette Providence pour savoir ce que sera un jour
+l'importance de certains travaux de pure intelligence qui nous semblent
+frivoles aujourd'hui, préoccupés que nous sommes de besoins moraux et
+religieux plus pressants. Un temps viendra, sans doute, où tous les
+efforts de l'esprit humain auront leur application, leur emploi
+nécessaire. Rien n'est inutile, rien ne sera perdu dans ce grand
+laboratoire où l'humanité entasse lentement et avec ordre ses matériaux
+divers pour le grand oeuvre d'une régénération universelle. Déjà une
+appréciation plus philosophique de l'histoire nous montre qu'aucune
+grande intelligence n'a été vraiment funeste au progrès de l'humanité,
+mais qu'au contraire toutes ont été des instruments plus ou moins
+directs que la Providence a suscités à ce progrès, même celles qui,
+relativement aux contemporains et relativement à leurs propres idées sur
+le progrès, semblaient agir en un sens contraire; ce qui est applicable
+aux hommes politiques du passé l'est aussi aux hommes philosophiques, et
+conséquemment aux poëtes et aux artistes. Les erreurs et les
+aveuglements des grandes intelligences dans les sciences exactes n'ont
+même pas nui au progrès de la vérité scientifique. En limitant ou en
+suspendant l'essor de l'esprit humain vers certains points de vue, ces
+erreurs le poussaient irrésistiblement vers d'autres horizons jusque-là
+négligés, et où des découvertes imprévues l'attendaient.
+
+Ainsi, laissons à la postérité le soin d'assigner à nos grands
+contemporains leur véritable place. Gardons-nous d'imiter les jugements
+étroits et les absurdes proscriptions du catholicisme, en rejetant du
+sein de notre nouveau temple les grands hommes dont les formules ne
+s'accordent pas encore avec notre orthodoxie idéaliste. Contemplons avec
+respect ces faces augustes, qu'un nuage nous dérobe encore à demi.
+Gardons notre foi et préservons-nous de ce qui pourrait la détruire; que
+les brillantes séductions du génie ne nous fascinent pas et ne nous
+détournent pas du chemin où nous devons marcher; mais que notre rigidité
+de nouvelle date ne s'attaque pas insolemment à ces vastes génies qui,
+sans formules de principes, ont servi du moins à nous faire aimer,
+désirer et chercher la perfection. Une belle forme dans l'art est encore
+un bienfait pour nos intelligences. Elle élève notre jugement, elle
+aiguise et retrempe notre goût, elle ennoblit nos habitudes et ravive
+nos sentiments. Il n'appartient qu'aux organisations grossières et
+lâches de se laisser corrompre par les richesses matérielles; une âme
+noble sait en faire un usage noble. Les richesses intellectuelles
+doivent-elles appauvrir l'intelligence qui s'en nourrit? Non, sans
+doute, et dans ce sens Goethe nous a légué un précieux héritage. Quelle
+qu'ait été la pensée du testateur, recevons ses bienfaits avec
+reconnaissance, et tâchons qu'ils nous profitent.
+
+Si cette manière de sentir et de raisonner est juste, c'est à Byron
+encore plus qu'à Goethe qu'il nous faut l'appliquer, à _Manfred_ encore
+plus qu'à _Faust_. Dans ce poëme, successeur du premier, nous voyons au
+premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux, encore plus
+coupable, encore plus damné que Faust. Historiquement c'est le même
+homme que Faust, car c'est Faust délivré de l'odieuse compagnie de
+Méphistophélès, c'est Faust résistant à toute l'armée infernale, c'est
+Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosité, de la vaine
+gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le
+même homme, c'est un homme nouveau, car c'est Faust transformé, Faust
+ayant subi les tortures de la vie active. Faust meurtrier involontaire,
+mais désolé, Faust veuf de Marguerite, veuf d'espérances et de
+consolations. Ce n'est plus l'ennui et l'inquiétude qui dévorent son
+âme, c'est le remords et le désespoir. Il est entré dans une nouvelle
+phase de sa terrible existence. Le milieu fatal qui l'enveloppait a
+changé de nature; son être a changé de nature aussi. Ce n'est plus le
+railleur Méphisto qui l'aiguillonne de ses sarcasmes et l'enivre de
+voluptés pour le forcer à vivre sous la loi du hasard; c'est toute
+l'armée des ténèbres, ce sont les dews d'Ahriman, c'est le roi des
+démons en personne, qui vient avec Némésis et les funestes destinées
+entamer une lutte à mort d'où Faust-Manfred sortira vainqueur, mais où
+des tortures plus affreuses encore que les précédentes assiégeront son
+agonie. Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase
+expiatoire de Faust, le grand criminel, le maudit sublime n'a plus à
+subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide;
+l'intelligence s'est arrêtée dans son vol audacieux le jour où le coeur
+a été brisé. Mais dans ses déchirements ce coeur qui, chez Faust,
+n'avait pas vécu, puise chez Manfred une vie intense, toute de regret et
+de repentir, supplice incessant, inexprimable, inouï. Ce nouveau Faust
+est bien plus vivant, bien plus accessible à nos sympathies, bien plus
+noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les
+contradictions qui, chez Faust, nous remplissaient d'étonnement et de
+doute. Le mystère qui enveloppe sa vie passée ne porte plus que sur des
+faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue,
+mais son coeur nous est dévoilé. Ce coeur est entr'ouvert et saignant
+devant nous; il souffre, et dès lors nous le comprenons, nous le savons,
+car la souffrance est notre partage à tous, et il n'est pas besoin que
+nous ayons commis ou causé un crime pour savoir ce que c'est que pleurer
+éternellement et souffrir sans remède.
+
+Manfred est donc un homme bien supérieur à Faust. Il n'a pas moins que
+lui le sentiment et l'enthousiasme lyrique des beautés de la création;
+mais il les sent d'une autre manière, il les divinise autrement que
+Spinosa et Goethe; il ne matérialise pas la pensée divine, il
+spiritualise, au contraire, la création matérielle. Lui aussi _reconnaît
+ses frères dans le buisson tranquille, dans l'air, dans les eaux_; mais
+ce n'est pas en s'annihilant au niveau de la matière, ce n'est pas en
+abjurant l'immortalité de sa pensée pour fraterniser dans un désespoir
+résigné avec les éléments grossiers de la vie physique. Au contraire,
+Manfred, à la manière des païens pythagoriciens, prête du moins une vie
+divine aux muettes beautés de la nature, ou leur attribue une
+intelligence supérieure à celle de l'homme. Il évoque les fées dans la
+blancheur immaculée des neiges et dans la vapeur irisée des cataractes.
+Au son de la flûte des montagnes, il s'écrie: _Ah! que ne suis-je l'âme
+invisible d'un son délectable, une voix vivante, une jouissance
+incorporelle_! C'est que l'idéal qui manquait à Faust déborde dans
+Manfred; c'est que le sentiment, la certitude de l'immortalité de
+l'esprit le transportent sans cesse du monde évident au monde abstrait.
+
+Je ne pense pas que personne vienne faire ici la grossière objection que
+ce fantastique de _Manfred_ est un jeu d'esprit, un caprice de
+l'imagination, et que Byron n'a jamais cru à la fée du Mont-Blanc, au
+palais d'Ahriman, à l'évocation d'Éros et d'Antéros, etc. Chacun sait de
+reste que dans la poésie fantastique toutes ces figures sont de libres
+allégories. Mais, dans le choix et l'action de ces allégories, la portée
+de l'idéal du poëte se révèle clairement. Où Faust ne rencontre que
+sorciers montés sur des boucs et des escargots, que monstres rampants et
+venimeux, laides et grotesques visions d'une mémoire délirante, obsédée
+de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la montagne de
+_beaux génies_ sur le front _calme et pur_ desquels se _reflète
+l'immortalité_. C'est-à-dire qu'Éros, le principe du bien, la pensée
+d'amour et d'harmonie dont l'univers est la manifestation, apparaît à
+Manfred à travers la beauté des choses visibles; tandis qu'Antéros,
+l'esprit de haine et d'oubli, c'est-à-dire la muette indifférence d'une
+loi physique, qui n'a pour cause et pour but que sa propre existence et
+sa propre durée, apparaît à Faust à travers la bizarrerie, le désordre
+et l'effroi de la vie universelle. Le fantastique de Faust est donc le
+désordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beauté
+divines.
+
+Voilà pourquoi Byron, moins artiste que Goethe, c'est-à-dire moins
+habile, moins correct, moins logique à beaucoup d'égards, me semble
+beaucoup plus poëte que lui, et beaucoup plus religieux que la plupart
+de nos poëtes spiritualistes modernes.--Et même, j'en demande humblement
+pardon au grand lyrique qui a adressé à Byron ces vers fameux:
+
+ Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon,
+ Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie!...
+
+Byron me semble beaucoup plus préoccupé de la science des choses divines
+que M. de Lamartine lui-même. M. de Lamartine accepte une religion toute
+faite, et la chante admirablement, sans se donner la peine d'examiner
+cette philosophie, beaucoup trop étroite et beaucoup trop erronée pour
+pénétrer et convaincre réellement sa haute intelligence. Né à la gloire
+dans une époque de réaction contre l'athéisme grossier, le chantre des
+_Méditations_, poussé par de nobles instincts, a été une des grandes
+voix qui ont prêché avec fruit, avec honneur, avec puissance, le retour
+au spiritualisme. _Tout était juste alors_ pour la défense du grand
+principe; mais, après la première chaleur du combat, il est impossible
+que le lyrique n'ait pas jeté un regard profond sur cette croyance
+catholique dont il s'était fait l'apôtre. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas
+abjurée ouvertement, à l'exemple de ce grand homme qui, de nos jours,
+donne au monde le spectacle d'une sincérité si sublime, et d'un courage
+si vénérable, en disant: _Jusqu'alors je m'étais cru catholique; il
+paraît que je m'étais trompé_. A coup sûr l'absurde et l'odieux de ces
+doctrines catholiques n'ont point échappé à la sagacité et à la loyauté
+de M. de Lamartine. Cependant, au lieu d'entrer dans une nouvelle phase
+d'inspiration et de lumière, il a continué à accorder sa lyre sur le
+même mode. Il nous a vanté en de très-beaux vers l'excellence de ces
+sacrifices humains dont Jocelyn est un exemple funeste; il a lancé plus
+que jamais l'anathème sur notre grande révolution française, où pourtant
+il eût à coup sûr joué un rôle, non à l'étranger, dans un honteux exil,
+mais sur le banc des girondins peut-être. La soif d'action politique qui
+dévore aujourd'hui le poëte sacré prouve bien qu'il n'est pas l'homme du
+passé, le Jérémie de la Restauration. Aujourd'hui les nouveaux vers de
+M. de Lamartine ont été, dit-on, mis à l'index par le Saint-Père, par le
+chef suprême de la religion qu'il a si vaillamment défendue, si
+généreusement servie. Cette nouvelle sottise du Vatican ébranlera-t-elle
+la foi du chantre des _Méditations_? Nous pensons bien que la chose est
+faite depuis longtemps, car les hérésies du dernier poëme de M. de
+Lamartine nous montrent la révolte irrésistible de son intelligence
+contre le joug catholique; mais nous ne croyons pas que M. de Lamartine,
+absorbé par les soucis parlementaires, ait beaucoup de temps de reste
+pour se demander désormais s'il est philosophe ou chrétien. Il est
+député! c'est une autre affaire; ce n'est pas tout à fait le chemin de
+l'idéal.
+
+Quel regret pour nous, pauvres rêveurs! faudra-t-il donc conclure que
+notre grand lyrique ne se soucie plus guère de la philosophie du Christ,
+et que peut-être il ne s'en est jamais tourmenté bien profondément? A
+voir comme il entre ardemment dans les questions positives du siècle,
+nous sommes bien persuadé que la raison, l'esprit d'analyse et la
+tranquillité d'âme ne lui ont jamais manqué au point d'accepter
+aveuglément le catholicisme. A-t-il donc chanté tout simplement pour
+chanter, comme il agit aujourd'hui tout simplement pour agir? Poëte, il
+lui fallait un dieu. Il accepta celui qui était alors au pouvoir; homme
+politique, il lui a fallu un parti, il a accepté celui qui est au
+pouvoir aujourd'hui.
+
+A Dieu ne plaise qu'entraîné par des dissidences d'opinions, nous
+venions à dessein analyser ici le fond des croyances de M. de Lamartine.
+Quand même ce droit appartiendrait à la critique, nous ne pourrons
+jamais oublier les larmes que les _Méditations_ autrefois, et, récemment
+encore, certaines pages de _Jocelyn_ nous ont fait verser. Nous ne
+dirons jamais que l'idéal a tenu peu de place dans la vie intellectuelle
+de M. de Lamartine, lui qui a fait vibrer si souvent dans nos âmes les
+cordes de l'enthousiasme, et qui ravivait en nous le sentiment de
+l'idéal, alors que le déchaînement du matérialisme s'efforçait de nous
+le ravir. Nous dirons seulement, parce que nous devons le dire ici, que
+M. de Lamartine s'est montré, en poésie comme en politique, peu
+scrupuleux sur les moyens de connaître et de saisir son idéal. M. de
+Lamartine est peut-être un homme de _sentiment_ plus qu'un homme de
+_connaissance_; tout lui a été bon, la royauté dévote et la royauté
+bourgeoise, pourvu qu'il exerçât sa royauté à lui, sa seule royauté
+légitime, celle du génie[4].
+
+[Note 4: J'écrivais ceci en 1839. Depuis M. de Lamartine s'est noblement
+vengé de nos doutes et de nos reproches sur sa religion et sa politique,
+en écrivant d'admirables vers remplis du sentiment de la vraie religion
+de l'avenir et en s'asseyant sur les bancs de l'opposition à la Chambre
+(_Note_ de 1845).]
+
+Ainsi, qu'on me permette de le dire, lord Byron, cet autre roi légitime
+qui ne dédaignait pas non plus les succès littéraires et les succès
+parlementaires, était beaucoup plus préoccupé de la science de Dieu que
+M. de Lamartine ne l'a jamais été. Il n'a jamais accepté l'erreur
+coupable du catholicisme; il n'a rien accepté à la légère, la chose lui
+paraissait trop grave pour n'être pas discutée chaudement et amèrement
+dans le sanctuaire de son âme. Il se souciait fort peu de passer pour un
+athée ou pour un sceptique, lui, le plus instinctivement religieux des
+poëtes! Condamné, par la nature même de ce sentiment religieux, à une
+sincérité farouche, il cédait à tous les mouvements anarchiques de sa
+conscience. Lorsque, lassé de chercher en vain, à travers ce siècle
+superstitieux d'une part et incrédule de l'autre, une formule qui
+éclairât sa croyance, il succombait à un désespoir sublime, il écrivait
+d'une main brûlante de fièvre: «_Mourir_! redevenir le rien que j'étais
+avant de naître à la vie et à la douleur vivante!»... «Le silence de ce
+sommeil sans rêve, je l'envie trop pour le déplorer!»... «Les hommes
+deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, ce qu'ils n'osent se
+confier les uns aux autres.» Mais ces heures de découragement
+n'attestent-elles pas la lassitude douloureuse d'une âme qui s'épuise à
+la recherche d'une certitude d'immortalité? Dans son dialogue avec la
+fée des Alpes, Manfred raconte ainsi sa vie; je cite ce passage a
+dessein, pour montrer que cette vie passée de Manfred est bien celle de
+Faust, mais que celui qui la raconte n'est plus Faust, car il croit à
+l'immortalité de l'intelligence.
+
+ Dans mes rêveries solitaires, je descendais dans les caveaux
+ de la mort, recherchant ses causes dans ses effets;
+ et de ces ossements, de ces crânes desséchés, de cette
+ poussière amoncelée, j'osais tirer de criminelles conclusions.
+ Pendant des années entières, je passai mes nuits
+ dans l'étude des sciences autrefois connues, maintenant
+ oubliées; à force de temps et de travail, après de terribles
+ épreuves et des austérités telles qu'elles donnent à celui
+ qui les pratique autorité sur l'air, et sur les esprits de
+ l'air et de la terre, de l'espace et de l'infini peuplé, je
+ rendis mes yeux familiers avec l'éternité.... Et, avec ma
+ science, s'accrut en moi la soif de connaître et la puissance
+ et la joie de cette brillante intelligence, jusqu'à ce
+ que....
+
+Ici, Manfred raconte l'épisode d'Astarté qui a le tort de ressembler à
+l'histoire de René et d'Amélie de M. de Chateaubriand; mais ceci s'est
+fait, à coup sûr, à l'insu de Byron: son génie était fait de telle sorte
+que les réminiscences y prenaient souvent la forme de l'inspiration.
+Puis Manfred reprend:
+
+ Je me suis plongé dans les profondeurs et les magnificences
+ de _mon imagination_ autrefois si riche en créations;
+ mais, _comme la vague qui se soulève, elle m'a rejeté dans le
+ gouffre sans fond de ma pensée_. Je me suis plongé dans le
+ monde, j'ai cherché l'oubli partout, excepté là où il se
+ trouve, et c'est ce qu'il me reste à apprendre. Mes sciences,
+ ma longue étude des connaissances surnaturelles,
+ tout cela n'est qu'un art mortel:--J'habite dans mon désespoir,
+ _et je vis et vis pour toujours_!
+
+Lorsque Manfred approche de son agonie, il s'adresse au soleil, et,
+admirant la nature comme Faust, il lui parle pourtant comme Faust n'eût
+pas su le faire:
+
+ Astre glorieux! tu fus adoré avant que fût révélé le
+ mystère de ta création! Dieu matériel! tu es le représentant
+ de _l'inconnu_, qui t'a choisi pour son ombre!
+
+Dans la scène du commencement, qui ressemble si peu à celle de Faust,
+quoique Byron ait avoué cette ressemblance, Byron proclame encore
+l'immortalité de l'âme, en des termes plus clairs que les précédents:
+
+ LES GÉNIES.--Que veux-tu de nous, fils des mortels?
+ parle!
+
+ MANFRED.--L'oubli... l'oubli de moi-même.
+
+ * * * * *
+
+ LE GÉNIE.--Cela n'est point dans notre essence, dans
+ notre pouvoir, mais tu peux mourir.
+
+ MANFRED.--La mort me le donnera-t-elle?
+
+ LE GÉNIE.--Nous sommes immortels et nous n'oublions
+ pas. Le passé nous est présent aussi bien que l'avenir.
+ Tu as notre réponse.
+
+ MANFRED.--Vous vous raillez de moi... esclaves, ne
+ vous jouez pas de ma volonté. L'âme, l'esprit, l'étincelle
+ de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant
+ que le vôtre, et... répondez!
+
+ LE GÉNIE.--Tes propres paroles contiennent notre
+ réponse.
+
+ MANFRED.--Que voulez-vous dire?
+
+ LE GÉNIE.--Si, comme tu le dis, ton essence est semblable
+ à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce
+ que les mortels appellent la mort n'a rien de commun
+ avec nous.
+
+ MANFRED.--C'est donc en vain que je vous ai fait
+ venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me
+ donner l'oubli?
+
+Ici les esprits cherchent à séduire Manfred par l'appât de la prospérité
+humaine. Ils lui offrent «l'empire, la puissance, la force, et de longs
+jours.» Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et
+désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le
+néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le
+craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas
+trouver!
+
+Permettez-moi une dernière citation de Manfred. Vous connaissez tous
+cette dernière scène, incomparablement supérieure à tous les dénoûments
+de ce genre; mais vous n'avez peut-être pas _Faust_ et _Manfred_ sous
+la main. Mon office est de vous les mettre en parallèle sous les yeux.
+Rappelez-vous qu'à la fin de _Faust_, Méphistophélès s'écrie:
+_Maintenant, viens à moi_! et que Faust, toujours esclave du démon, se
+laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lâcheté
+à la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rôle que joue chez
+Byron l'homme animé d'un souffle divin, en regard avec tout le rôle
+qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des ténèbres,
+c'est-à-dire avec sa propre misère privée de toute assistance céleste.
+
+
+ Manfred est dans la tour. Entre l'abbé de Saint-Maurice.
+
+ L'ABBÉ.--Mon bon seigneur, pardonne-moi cette
+ seconde visite; ne sois point offensé de l'importunité de
+ mon zèle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi
+ seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets
+ descende sur ta tête,--que ne puis-je dire ton coeur!--Oh!
+ si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais à
+ toucher ce coeur, je ramènerais au bercail un noble esprit
+ qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour!
+
+ MANFRED.--Tu ne me connais pas, mes jours sont
+ comptés, et mes actes enregistrés! Retire-toi! ta présence
+ ici pourrait te devenir fatale. Sors!
+
+ L'ABBÉ.--Ton intention, sans doute, n'est pas de me
+ menacer?
+
+ MANFRED.--Non, certes; je t'avertis seulement qu'il
+ y a péril pour toi à rester ici, et je voudrais t'en préserver.
+
+ L'ABBÉ.--Que veux-tu dire?
+
+ MANFRED.--Regarde là. Que vois-tu?
+
+ L'ABBÉ.--Rien.
+
+ MANFRED.--Regarde attentivement, te dis-je.--Maintenant,
+ dis-moi ce que tu vois.
+
+ L'ABBÉ.--Un objet qui devrait me faire trembler.
+ Pourtant, je ne le crains pas.--Je vois sortir de terre un
+ spectre sombre et terrible qui ressemble à une divinité
+ infernale; son visage est caché dans les plis d'un manteau
+ et des nuages sinistres forment son vêtement. Il se tient
+ debout entre nous deux, mais je ne le crains pas.
+
+ MANFRED.--Tu n'as aucune raison de le craindre; mais
+ sa vue peut frapper de paralysie ton corps vieux et débile;
+ Je te le répète, retire-toi.
+
+ L'ABBÉ.--Et moi je réponds: Jamais. Je veux livrer
+ combat à ce démon. Que fait-il ici?
+
+ MANFRED.--Mais oui, effectivement, que fait-il ici? Je
+ ne l'ai pas appelé. Il est venu sans mon ordre.
+
+ L'ABBÉ.--Hélas! homme perdu! quels rapports peux-tu
+ avoir avec de pareils hôtes? Je tremble pour toi. Pourquoi
+ ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui?
+ Ah! le voilà qui laisse voir son visage; son front porte
+ encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux
+ brille l'immortalité de l'enfer.--Arrière!
+
+ MANFRED.--Parle; quelle est ta mission?
+
+ L'ESPRIT.--Viens!
+
+ L'ABBÉ.--Qui es-tu, être inconnu? Réponds! Parle!
+
+ L'ESPRIT.--Le génie de ce mortel.--Viens! il est temps.
+
+ MANFRED.--Je suis préparé à tout; mais je ne reconnais
+ pas le pouvoir qui m'appelle. Qui t'envoie ici?
+
+ L'ESPRIT.--Tu le sauras plus tard. Viens! viens!
+
+ MANFRED.--J'ai commandé à des êtres d'une essence
+ bien supérieure à la tienne; je me suis mesuré avec tes
+ maîtres. Va-t'en.
+
+ L'ESPRIT.--Mortel, ton heure est venue. Partons, te
+ dis-je.
+
+ MANFRED.--Je savais et je sais que mon heure est
+ venue, mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai
+ mon âme. Arrière! Je mourrai seul, ainsi que j'ai
+ vécu.
+
+ L'ESPRIT.--En ce cas, je vais appeler mes frères.--Paraissez!
+ (D'autres esprits s'élèvent).
+
+ L'ABBÉ.--Arrière! maudits!--arrière! vous dis-je,--Là
+ où la pitié a autorité, vous n'en avez aucune, et je vous
+ somme au nom de....
+
+ L'ESPRIT.--Vieillard! nous savons ce que nous sommes,
+ nous connaissons notre mission et ton ministère; ne
+ prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait
+ en vain: cet homme est condamné. Une fois encore je le
+ somme de venir.--Partons! partons!
+
+ MANFRED.--Je vous défie tous.--Quoique je sente mon
+ âme prête à me quitter, je vous défie tous; je ne partirai
+ pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer
+ mon mépris,--une ombre de force pour lutter contre
+ vous, tout esprit que vous êtes; vous ne m'arracherez
+ d'ici que morceaux par morceaux.
+
+ L'ESPRIT.--Mortel obstiné à vivre! Voilà donc le magicien
+ qui osait s'élancer dans le monde invisible et se
+ faisait presque notre égal? Se peut-il que tu sois si épris
+ de la vie,--cette vie qui t'a rendu si misérable!
+
+ MANFRED.--Démon imposteur, tu mens! ma vie est
+ arrivée à sa dernière heure;--cela, je le sais, et je ne
+ voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je
+ ne combats point contre la mort, mais contre toi et les
+ anges qui t'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à
+ un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures,--à
+ mes austérités,--à mon audace,--à mes
+ longues veilles,--à ma force intellectuelle et à la science
+ de nos pères,--alors que la terre voyait les hommes et
+ les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous
+ cédions en rien! Je m'appuie sur ma force,--je vous
+ défie,--vous dénie--et vous méprise!
+
+ L'ESPRIT.--Mais tes crimes nombreux t'ont rendu....
+
+ MANFRED.--Que font mes crimes à des êtres tels que
+ toi? Doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de
+ plus grands coupables?--Retourne dans ton enfer! tu
+ n'as aucun pouvoir sur moi, _cela_ je le sens; tu ne me
+ posséderas jamais, _cela_ je le sais: ce que j'ai fait est fait;
+ je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien
+ ajouter. L'urne immortelle récompense ou punit elle-même
+ ses pensées vertueuses ou coupables; elle est tout à la fois
+ l'origine et la fin du mal qui est en elle; indépendante des
+ temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de
+ ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses
+ fugitives du monde extérieur; mois elle est absorbée dans
+ la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience
+ de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté et tu ne pouvais me
+ tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;--je
+ fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous
+ démons impuissants! La main de la mort est étendue
+ sur moi,--mais non la vôtre! (Les démons disparaissent).
+
+ L'ABBÉ.--Hélas! comme tu es pâle!... tes lèvres sont
+ décolorées, ta poitrine se soulève... et, dans ton gosier, ta
+ vois ne forme plus que des sons rauques et étouffés....
+ Adresse au ciel tes prières... prie... ne fût-ce que par la
+ pensée; mais ne meurs point ainsi.
+
+ MANFRED.--Tout est fini, mes yeux ne te voient plus
+ qu'à travers un nuage; tous les objets semblent nager
+ Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu!
+ donne-moi ta main.
+
+ L'ABBÉ.--Froide! froide!... et le coeur aussi.... Une
+ seule prière!... Hélas! comment te trouves-tu?
+
+ MANFRED.--Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir.
+ (Manfred expire).
+
+ L'ABBÉ.--Il est parti!... son âme a pris congé de la
+ terre, pour aller où? je tremble d'y penser; mais il est
+ parti.
+
+Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être
+traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on
+n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de
+l'Esprit, que le vieux prêtre n'aperçoit pas d'abord, et qu'il
+contemple avec douleur mais sans effroi, à mesure qu'elle se dessine
+entre Manfred et lui, est d'une gravité lugubre. Je crois qu'il n'y
+avait rien de si difficile au monde que d'évoquer le démon sérieusement.
+Goethe, après avoir rendu Méphistophélès étincelant d'esprit et
+d'ironie, avait été obligé, pour le rendre terrible à l'imagination, de
+faire jouer tous les ressorts de son invention féconde en tableaux
+hideux, en cauchemars épouvantables. Après lui, rien dans ce genre
+n'était plus possible, et marcher sur ses traces n'eût produit qu'une
+parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son génie sombre et majestueux
+méprisait les petits moyens que le génie à mille facettes de Goethe
+savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la
+personnification du désespoir qu'il portait en lui-même, et pourtant,
+dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand
+artiste que Goethe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne
+donnant à aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui
+sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par
+l'idée qu'elles représentent, et cependant ce ne sont pas de froides
+allégories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent
+l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui _sèment et
+consacrent_ autour des gibets, lorsque Faust, à cheval, traverse avec
+Méphistophélès la nuit mystérieuse. Elles font d'autant plus
+d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de
+maître que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre
+insaisissable la nuance qui sépare l'allégorie philosophique de la
+fantaisie poétique. Le rôle de l'abbé de Saint-Maurice est un
+chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prêtre Pierre, que
+nous verrons tout à l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier
+jet de la composition de _Manfred_, Byron voulait rendre ce personnage
+odieux ou ridicule. Il sentit bientôt qu'il avait un meilleur parti à en
+tirer, que _Manfred_ était un ouvrage de trop haute philosophie pour
+descendre à lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna
+à personnifier, dans l'abbé de Saint-Maurice, la bonté, l'humble zèle,
+la foi, la charité. Pas une seule déclamation de sa part; aussi, pas la
+moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bonté du vieillard n'est
+pas stérile pour Manfred; elle l'aide à triompher des angoisses et des
+terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime
+orgueil de sa puissance. _Que fait-il ici_? dit le vieillard.--_Mais
+oui, effectivement_, s'écrie Manfred, _que fait-il ici? Je ne l'ai pas
+appelé_.
+
+Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression
+que cette invincible puissance de Manfred à l'heure de sa mort,
+méprisant le désespoir qui lui dispute son dernier souffle, et
+triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les
+souffrances de la vie, à l'aide de cette grande notion de la sagesse et
+de la justice éternelles: _L'âme immortelle récompense ou punit
+elle-même ses pensées vertueuses ou coupables_? Il y a là tout un dogme,
+et un dogme de vérité. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des
+prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrédité ce
+préjugé que Byron était le poëte de l'impiété? Mais nous, qui, je
+l'espère, sommes suffisamment dégagés de l'affreuse croyance à la
+damnation éternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la
+Divinité; nous, qui n'admettons pas qu'à l'heure suprême un démon,
+ministre tout-puissant d'une étroite et basse vengeance, et un ange,
+faible appui d'une créature plus faible encore, viennent se disputer
+l'âme des mortels, comment avons-nous pu répéter ces niaises
+accusations, qu'il faudrait renvoyer à leurs auteurs? N'est-ce pas le
+plus vraiment inspiré des poëtes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble
+disciple de l'idéal, celui qui, au sein d'une époque gouvernée par les
+cagots et les royales prostituées qui leur servaient d'agents, a osé
+jeter ce grand cri de révolte contre le fanatisme, en lui disant: Non,
+l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance
+céleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugué. Le
+mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet
+archange, c'est l'homme, éclairé enfin du rayon divin que Dieu a mis en
+lui; car son oeuvre à lui homme inspiré, à lui archange, à lui savant,
+philosophe ou poëte, est de dégager ce rayon des ténèbres dont vous
+imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine,
+l'avez enveloppé.
+
+Il ne faut pas oublier qu'à cette époque où Byron était traduit devant
+l'inquisition protestante et catholique, à cette époque où Béranger,
+avec cette religion sage et naïve qui lui inspirait _le Dieu des bonnes
+gens_ et tant d'odes touchantes et admirables, était cité à la barre des
+tribunaux civils comme écrivain impie et immoral; il ne faut pas
+oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule à des cours de
+philosophie et de science d'où elle ne rapportait que la croyance au
+matérialisme, la certitude glaciale que l'âme de l'homme n'existait pas,
+parce qu'elle n'était saisissante ni à l'analyse métaphysique, ni à la
+dissection chirurgicale; et Byron osait dire à cette génération
+d'hypocrites ou d'athées:--Non! l'âme ne meurt pas; un instinct divin,
+supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques, me l'a révélé. Je
+sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort.
+L'ennui et la douleur ont ravagé ma vie, au point que le repos est le
+besoin le plus impérieux qui me soit resté de tous mes besoins
+gigantesques. J'aspire au néant, tant je suis las de souffrir; mais le
+néant se refuse à m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, éternelle,
+invincible, se révolte contre les découragements de ma pensée; elle me
+poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas
+abattu et couché sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et
+les ténèbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchaîne
+à la poursuite de mystères impénétrables, elle proteste contre moi-même
+de mon immortalité, elle défie les terreurs de la superstition; mais
+elle s'approche tristement de l'heure où, dégagée de ses liens, elle
+entrera dans une sphère d'intelligence supérieure, où elle comprendra
+les mérites ou les torts de son existence précédente, où elle _punira ou
+récompensera elle-même_, par la connaissance d'elle-même et de la vérité
+divine, _ses pensées coupables ou vertueuses_!
+
+O misérable vulgaire! troupeau imbécile et paresseux qui te traînes à
+la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures,
+combien te faut-il de temps pour reconnaître ceux qui te guident et pour
+démasquer ceux qui t'égarent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, où tu
+vas cesser de vénérer les hommes qui te méprisent, et d'outrager ceux
+qui travaillent à ton émancipation? Entraîné malgré toi par une loi
+divine, tu recueilles à ton insu les bienfaits que de grands coeurs et
+de grandes intelligences ont semés sur ton chemin; mais tu ignores la
+reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamné à être ta propre
+dupe, tu te nourris de ces bienfaits du génie, mais en continuant de
+blasphémer contre lui et de répéter, à l'instigation de tes ennemis, les
+amères accusations qui portent sur la vie privée de tes libérateurs. Que
+savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait
+ses enfants à l'hôpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la
+grande révolution française, qui a commencé leur émancipation,
+savent-ils, les enfants du peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la
+doivent? De même pour Byron; la plèbe des lettrés sait fort bien que le
+poëte avait dissipé les biens de sa femme, qu'il était puérilement
+humilié de sa claudication, qu'il s'irritait immodérément des critiques
+absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations
+de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient à répandre, et que le
+grand Goethe lui-même répétait avec une certaine complaisance. En toutes
+occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dépouille des
+victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pièce à pièce ces
+trophées dont ils étaient jaloux et dont il leur est facile de nier
+l'éclat quand ils les ont traînés dans la poussière. Semblable à ces
+anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:--Nous avons cherché sur
+ce cadavre le siège de l'âme et nous ne l'avons pas trouvé; donc cet
+homme n'était que matière,--le vulgaire dit en se partageant des
+lambeaux de vêtement: Ce grand homme n'était pas d'une autre taille que
+nous; il connaissait, comme nous, la vanité, la colère; il avait toutes
+nos petites passions. «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de
+chambre.» Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprécier dans le
+grand homme que ce que le grand homme a de misérable; mais les nobles
+passions, les inspirations sublimes, les mystérieuses douleurs de
+l'intelligence divine comprimée dans l'étroite et dure prison de la vie
+humaine, ce sont là des énigmes pour les esprits grossiers. Rien,
+d'ailleurs, ne s'oppose à la publicité de ces misères du foyer
+domestique; tout y aide au contraire, et, dans le même jour, mille voix
+diffamatoires s'élèvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides
+de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pensée neuve,
+hardie, généreuse, bien qu'émise par la voix irréfrénable de la presse,
+combien lui faut-il d'années pour se populariser? Les préjugés, les
+haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent
+enchaîner l'essor de la vérité, sont là, toujours éveillées, toujours
+ingénieuses à dénaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les
+interprétations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisément séduit par cet
+appel à sa conscience, se range naïvement du côté de l'injure et de la
+calomnie.
+
+Et cependant le vulgaire est généralement bon. Il a des instincts de
+justice; il est crédule parce qu'il est foncièrement loyal. Il se tourne
+avec indignation contre ceux qui l'ont trompé, quand ils viennent à
+lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille.
+On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices
+inouïs, insensés, qu'il est sujet a des réactions inexplicables, et
+qu'en conséquence il faut le craindre et l'enchaîner. Dernière
+hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la
+brute elle-même n'a point de fureurs qui ne soient motivées par ses
+besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colères qui ne
+soient justifiées par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses
+dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut
+pas être récompensé de sa confiance par la trahison. O médiocrité! ô
+ignorance! peuple dans toutes les conditions, infériorité dans toutes
+les sphères de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens,
+essaye tes forces! Le génie n'est pas une caste dont aucun de tes
+membres doive être exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui
+t'enchaîne à la rudesse de tes pères. Le génie n'est pas non plus un
+privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts, et qui les
+autorise à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie
+n'est digne d'hommages et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au
+progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la
+Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenir. Mais cette
+lumière, qui marche en avant des générations, tout homme la porte
+virtuellement dons son sein. Déjà le moindre d'entre nous en sait plus
+long sur les fins de l'humanité, sur la vérité en religion, en
+philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquité. Le bon
+et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les
+enfants du peuple, serait émerveillé de ses réponses. Un jour viendra
+donc où les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront
+victorieusement réfutés comme de vieilles erreurs par les enfants de nos
+moindres prolétaires. Prenons donc patience. La postérité redressera
+bien des erreurs et réparera bien des injustices. A toi, Byron, prophète
+désolé, poëte plus déchiré que Job et plus inspiré que Jérémie, les
+peuples de toutes les nations ouvriront le panthéon des libérateurs de
+la pensée et des amants de l'idéal!
+
+
+
+
+KONRAD
+
+
+Konrad étant le nom du type privilégié de Mickiewicz, et en particulier
+celui du héros des _Dziady_, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz
+dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point
+de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement
+désigné: _Troisième partie des Dziady_, acte Ier. C'est donc un simple
+fragment que je vais mettre en regard de _Faust_ et de _Manfred_. Mais
+qu'importe une lacune entre le travail publié en 1833 et celui que
+l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension
+dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces
+événements et ces caractères sont déjà posés et tracés d'une main si
+ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le poëte l'égal
+de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame métaphysique n'étant pas
+astreint, dans sa forme, à la marche régulière des événements, mais
+suivant à loisir les phases de la pensée qu'il développe, le lecteur se
+préoccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pensée
+soit suffisamment développée. Les deux premiers actes de _Faust_
+feraient une oeuvre complète, et l'arrivée de Marguerite dans le drame
+ouvre déjà un drame nouveau où _Faust_ n'a guère à se développer, et ne
+se développe guère en effet. La fin de _Faust_ reste en suspens, et
+c'est Byron qui s'est chargé de terminer cette grande carrière d'une
+manière digne de son début.--Mais encore, dans _Manfred_, la première et
+la dernière scène suffiraient rigoureusement au développement de l'idée.
+Contentons-nous donc, quant à présent, du fragment de Mickiewicz. Nous
+verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternité du poëte avec ses
+deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions
+qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui
+perdront en français tout autant que celles de _Faust_ et de _Manfred_.
+Ainsi, la pensée, dépouillée de toute la pompe du style, mise à nu, et
+passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose,
+n'aura de mérite que par elle-même et dans l'ordre purement
+philosophique. Je dirai seulement quelques mots préliminaires sur la
+forme qui sert de cadre à cette pensée.
+
+Nous avons dit que la nouveauté de cette forme créée par Goethe
+consistait dans l'association du monde métaphysique et du monde
+extérieur. Chez _Faust_, le mélange est très-habilement combiné. Il y a
+presque toutes les qualités d'un drame propre à la représentation
+scénique, et on conçoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et
+en ne faisant du sabbat qu'une scène de ballet, les théâtres aient pu
+s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre
+des lecteurs est une qualité dans _Faust_, nous paraît un défaut, si
+nous considérons la véritable nature du drame métaphysique. Celui-là
+entre beaucoup trop dans la réalité. Faust devient trop aisément un
+homme pareil aux autres, et Méphistophélès n'est bientôt lui-même qu'un
+habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement
+son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a porté le drame
+dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde réel. Ce
+dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans _Manfred_, et, par
+une admirable logique de sentiments, il y apparaît pur, paisible,
+presque idéal dans sa candeur. C'est bien là le regard qu'un grand et
+courageux désespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes
+simples. Le chasseur de chamois et l'abbé de Saint-Maurice caractérisent
+l'innocence et la piété. Ce rôle du chasseur égale en beauté et
+rappelle, pour le sentiment général, le Guillaume Tell de Schiller; mais
+ce qui rend la scène particulièrement touchante, c'est la douceur et la
+sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mépriser ce naïf
+montagnard, comme eût fait peut-être Faust, sympathise avec lui par la
+mémoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la
+beauté morale. Le même sentiment se retrouve dans la scène avec le
+prêtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes
+infernales, c'est-à-dire avec ses propres passions et ses propres
+pensées. C'est pourquoi son orgueil est toujours légitime et
+respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalité, de
+la mort même, pour s'élever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais
+avec une force surhumaine, à la connaissance de la justice divine. Là
+est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred,
+ni dans les exhortations du prêtre. Ces accessoires servent
+rigoureusement à marquer le contraste entre l'existence mystérieuse de
+Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements,
+nécessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer
+l'effet et en détacher les profondeurs sur un fond brillant.
+
+Mais peut-être serait-on en droit de dire que Byron a été trop loin dans
+l'opposition avec _Faust_; tandis que celui-ci est trop dans la réalité,
+Manfred est peut-être trop dans le rêve. La donnée de Mickiewicz me
+semble la meilleure. Il ne mêle pas le cadre avec l'idée, comme Goethe
+l'a fait dans _Faust_. Il ne détache pas non plus le cadre de l'idée,
+comme Byron dans _Manfred_. La vie réelle est elle-même un tableau
+énergique, saisissant, terrible, et l'idée est au centre. Le monde
+fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au
+fond de tout, il meut tout, il est l'âme de toute réalité, il habite
+dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et
+le manifeste à sa manière. L'enfer tout entier est déchaîné; mais
+l'armée céleste est là aussi; et, tandis que les démons triomphent dons
+l'ordre matériel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la
+puissance temporelle, les ukases du czar _Knutopotent_, les tortures,
+les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice.
+Aux anges, le règne spirituel, l'âme héroïque, les pieux élans, la
+sainte indignation, les songes prophétiques, les divines extases des
+victimes. Mais ces récompenses célestes sont arrachées par le martyre,
+et c'est à des scènes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz
+nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni
+Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-être pour
+Mickiewicz lui-même qu'un moment dans sa vie où cette inspiration
+vraiment surnaturelle lui ait été donnée. Du moins la persécution, la
+torture et l'exil ont développé en lui des puissances qui lui étaient
+inconnues auparavant; car rien, dans ses premières productions,
+admirables déjà, mais d'un ordre moins sévère, ne faisait soupçonner
+dans le poëte cette corde de malédiction et de douleur que la ruine de
+sa patrie a fait vibrer, tonner et gémir en même temps. Depuis les
+larmes et les imprécations des prophètes de Sion, aucune voix ne s'était
+élevée avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de
+la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et là magnificence des chants
+sacrés n'ont pu être surpassés à aucune époque, il y a de nos jours une
+face de l'esprit humain qui n'était pas éclairée au temps des prophètes
+hébreux, et qui jette sur la poésie moderne un immense éclat: c'est le
+sentiment philosophique qui agrandit jusqu'à l'infini l'étroit horizon
+du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les
+habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cité
+sainte qui, par la bouche du poëte, invoque la justice et la clémence
+des cieux.
+
+Telle est l'immense pensée du drame polonais: on y peut voir l'extension
+qu'a prise le sentiment de l'idéal depuis _Faust_ jusqu'à _Konrad_, en
+passant par _Manfred_. On pourrait appeler _Faust_ la chute, _Manfred_
+l'expiation, _Konrad_ la réhabilitation; mais c'est une réhabilitation
+sanglante, c'est le purgatoire, où l'ange de l'espérance se promène au
+milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes;
+c'est un holocauste où la moitié du genre humain est immolée par l'autre
+moitié, où l'innocence est en cause au tribunal du crime, où la liberté
+est sacrifiée par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la
+barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les démons rient et
+triomphent, les anges prient et gémissent; Dieu se tait! Alors le poëte
+exhale un cri de désespoir et de fureur; il rassemble toutes les
+puissances de son coeur et de son génie, pour arracher à Dieu la grâce
+de l'humanité qui va périr. Rien n'est sublime comme cet appel désespéré
+de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanité tout entière qui invoque
+l'intercession divine et proteste contre le règne de Satan.... Mais
+Konrad est, comme l'ange rebelle, tombé dans le péché d'orgueil. Le ciel
+se ferme, Dieu se voile;, un simple prêtre, que les anges bénissent en
+l'appelant _serviteur humble, doux_, a seul le pouvoir de chasser les
+démons qui l'obsèdent, et c'est à ce pieux serviteur, dont les lèvres
+pures n'ont jamais blasphémé, que Dieu révélera les mystères de
+l'avenir.
+
+Ici la critique serait facile, trop facile même. On pourrait dire que
+les révélations inintelligibles du dieu rappellent un peu les énigmes
+sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours
+accordé à la foi et à la prière, que cette vision où dans un chiffre
+mythique la patrie du poëte se voit délivrée par une réunion de
+quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de
+quarante-quatre lettres, ou par une armée composée de quarante-quatre
+phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette
+prédiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous
+abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs
+des _Dziady_, que ne rachèteraient pas, pour nous autres Français, le
+mérite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de
+superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer
+silence à toute censure pédantesque: la Pologne est catholique, et
+Mickiewicz est son poëte mystique. Son idéal n'a pas encore conçu une
+forme nouvelle. La majorité de la race slave est rangée sons la loi
+sincère de l'Évangile. Respectons une foi naïve, qui ne s'est pas
+dégradée, comme chez nous, par une restauration jésuitique, et que
+d'ailleurs le saint-siège a réhabilitée pour longtemps peut-être en se
+détachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en
+parlant de la concession infâme faite par le souverain Pontife aux
+puissances coalisées: _Tiens-toi là près de l'échafaud, lui a-t-on dit,
+et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes_! N'imitons pas le
+pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas
+les décime et que Capellari les anathématise. Ne les citons pas à la
+barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie
+chrétienne à une philosophie plus avancée, la France a passé par la
+glorieuse expiation d'une révolution terrible. La Pologne subit
+maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable.
+Il serait aussi lâche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme,
+qu'il l'eût été alors de nous reprocher notre athéisme.
+
+Nous regrettons sans doute qu'après d'aussi magnifiques élans vers la
+vérité, Mickiewicz soit forcé, par les convictions auxquelles il est
+patriotiquement fidèle, de proclamer de pieux mensonges, à la manière
+des sibylles. Avec une idée plus hardie de la justice éternelle et des
+fins providentielles de l'humanité, il eût résolu plus clairement la
+question. Il eût pu prophétiser que la défaite de la Pologne sera pour
+la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire
+romain a subi le triomphe intellectuel de la Grèce terrassée, l'empire
+russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans
+aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme
+sous la liberté. Ce ne sera peut-être pas par la force des armes que
+s'opérera la résurrection de cette nation sacrifiée aujourd'hui au
+brutal instinct de la haine et de la violence, mais, à coup sûr, la main
+de Dieu s'étendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les
+oppresseurs. La Russie se fera justice elle-même. Croit-on que dans ce
+vaste empire tout ce qui mérite le nom de peuple ne nourrit pas une
+profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les
+victimes? C'est par là que la Pologne retrouvera sa nationalité, et
+l'étendra des rives de la Vistule aux rives du Tanaïs. Il y a
+certainement dans cette moitié de l'Europe une puissance formidable qui
+gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout
+ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mérite le nom
+d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprimée encore,
+cette puissance éclatera. Elle aura de terribles luttes à soutenir
+contre la force matérielle; mais que sont les machines contre le génie
+de l'homme? Les armées du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un
+rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à
+l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour
+les besoins de l'industrie humaine.
+
+Mais qu'importe la langue dans laquelle le génie rend ses oracles! la
+langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que
+pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y
+ait pas dans les formules un sens plus étendu que les mots ne le
+comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincère qu'il soit,
+se prête à l'allégorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust,
+et le fantastique païen de Manfred. La foudre qui tombe à la fin de
+l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y
+peut voirie symbole du châtiment céleste qui est suspendu sur le trône
+du czar. Il y a, dans les prédictions du prêtre Pierre, une légende
+profonde dans sa naïveté. Interrogé par le sénateur et ses complices
+sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte
+que plusieurs malfaiteurs étaient endormis au pied d'un mur. Le plus
+scélérat d'entre eux fut éveillé par un ange qui lui annonça que la
+muraille allait s'écrouler. Il s'éloigna au plus vite, et, comme il vit
+en effet ses compagnons écrasés, il se hâta de remercier l'ange qui
+l'avait sauvé; mais celui-ci lui répondit: «Garde-toi de me remercier.
+Ton châtiment est réservé pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel
+de tous.»
+
+On voit qu'il y a loin de ce catholicisme énergique et menaçant à la
+résignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus
+opposé à ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-être,
+mais à coup sûr indigne de l'Europe. Sa brûlante énergie déborde en
+accents qui feraient pâlir Dieu même, si Dieu était ce misérable Jéhovah
+qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'échecs avec des
+rois et des pions sur un échiquier. Aussi, le silence de cette divinité
+dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la
+fureur et dans l'égarement, remarquable protestation du poëte catholique
+contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation à laquelle le
+catholicisme n'a rien à répondre, et que Mickiewicz lui-même ne peut
+réfuter après l'avoir lancée! O grand poëte! philosophe malgré vous!
+vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'Église vous a donné! Mais
+pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphème
+nous paraît l'élan le plus religieux de votre âme généreuse! Nous
+mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'étendue de
+laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de
+bien mériter de lui en lui faisant connaître cet incomparable morceau de
+l'_Improvisation_, précédé de la scène des prisonniers. Ces deux scènes
+résument les deux faces du génie de Mickiewicz, le génie du récit
+dramatique, et le génie de la poésie philosophique. La scène s'ouvre à
+Wilna, dans le cloître des prêtres Basiliens, transformé en prison
+d'État. _Un prisonnier_ (Konrad) s'endort appuyé sur la fenêtre. Son
+ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil:
+
+ Méchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par
+ ses prières dans le ciel, ta mère a longtemps préservé ton
+ jeune âge de la tentation et des malheurs.... Que de fois,
+ à sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu
+ vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses
+ ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais
+ sur sa tête. Quand la nuit te berçait, moi, j'étais là,
+ penché sur ton rêve passionné comme un lit blanc sur
+ une source troublée....
+
+ L'ange rappelle à Konrad ses révoltes, son oubli des
+ cieux.
+
+ Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage
+ dans mes mains... je voulais... et je n'osais pas retourner
+ vers le ciel. Ta mère était là pour me demander:
+ Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane?
+ Quel a été le rêve de mon fils?
+
+ A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle
+ placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques
+ des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,»
+ disent-ils, «chantons... bien doucement... ne l'effrayons
+ pas!»
+
+ UN ESPRIT du côté gauche.--La nuit est triste dans ta prison....
+ Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des
+ instruments anime les convives, la coupe pleine en main,
+ les ménestrels entonnent des chansons....
+
+ KONRAD s'éveille.--Toi qui égorges tes semblables, toi
+ qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets,
+ te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?... Et quand
+ tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?... Il s'endort.
+
+ L'ANGE.--La liberté te sera rendue.... Dieu nous envoie
+ te l'annoncer....
+
+ KONRAD s'éveillant.--Je serai libre... oui... j'ignore d'où
+ m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que
+ donnent les Moscovites!... Les infâmes!... ils me briseront
+ les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront
+ peser sur l'âme!... L'exil, voilà ma liberté!... Il me faudra
+ errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!...
+ et personne ne saisira rien de mes chants... rien, qu'un
+ bruit vain et confus! Les infâmes!... c'est la seule arme
+ qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée
+ dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie,
+ et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon
+ âme, comme le diamant dans la pierre.
+
+Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien
+la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de
+l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre,
+la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer.
+
+ UN ESPRIT.--Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue
+ de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme
+ l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore,
+ elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile,
+ ou la foudre et la tempête.
+
+ * * * * *
+
+ Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu
+ lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans
+ savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous
+ qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la
+ foi, faire crouler ou relever les trônes.
+
+On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien
+philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui
+lira en entier le petit volume des _Dziady_, traduit en français, ces
+diables paraîtront au premier abord empruntés à Callot ou aux légendes
+du moyen âge, beaucoup plus qu'à l'allégorie poétique. Mais, qu'on y
+réfléchisse, cet enfer est approprié au sujet et renferme une sanglante
+satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la
+poésie religieuse fait l'emblème de tous les vices et de tous les maux,
+il est diverses hiérarchies. Le démon moqueur de Goethe est un Français
+voltairien. Le sombre génie de Byron est l'esprit romantique du XIXe
+siècle. Le Belzébuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le
+patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, féroce
+et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Méphistophélès, il ne
+serait guère compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et
+sa rage. S'il se montrait à eux menaçant et terrible, comme le génie de
+Manfred, il ramènerait le remords et la crainte dans ces âmes lâches et
+superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rêves.
+_N'épouvante pas mon _gibier_, dit-il à ses acolytes rangés autour du
+lit d'un sénateur endormi.--_Quand il dort, le brigand, son sommeil
+n'est-il pas à moi_? répond le diable subalterne.--_Si tu l'effrayes
+trop pour une fois_, lui dit le maître, _il va se rappeler son rêve et
+nous duper.--Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu
+éternellement debout_?--Alors le sénateur rêve, et s'imagine être dans
+la faveur du czar. Créé grand-maréchal, il s'enfle, il se promène avec
+orgueil dans les salons, puis tout à coup il est disgracié. On le
+raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire.
+
+ Ah! je meurs! je suis mort! Me voilà dans la tombe,
+ rongé par les vers, par les sarcasmes.... On me fuit! Ah!
+ quelle solitude! quel silence....--Quel bruit! Ah! c'est
+ un calembour.--O laide mouche!... Des épigrammes, des
+ railleries.... Des insectes qui m'entrent dans l'oreille.... Ah!
+ mon oreille!...--Les Kameriumkiers crient comme des
+ hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent
+ comme des serpents à sonnettes.--Quel horrible
+ vacarme! Des cris... des rires.... Le sénateur est en disgrâce!
+ en disgrâce! en disgrâce!
+
+ Il tombe de son lit par terre, les diables descendent
+ sur lui.
+
+ Détachons son âme des sens, comme on détache un chien
+ hargneux du collier.
+
+La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait
+aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et
+mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec les knouts. Aussi
+l'armée diabolique qu'il a évoquée est-elle pour lui, non un jeu de
+l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture réelle des turpitudes
+et des atrocités du régime moscovite. Tous les soldats de Belzébuth sont
+des bourreaux, des geôliers, des blasphémateurs, des cannibales. Ils ne
+parlent que de tortures physiques, ils lèchent le sang sur les lèvres
+des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les maîtres et les
+dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prêtres, ils
+cherchent à les vaincre par le désespoir, par la vengeance, par l'appât
+des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jeûnes augmentent le
+besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prosterné auprès de Konrad
+évanoui, prie pour conjurer le démon, l'un d'eux lui murmure à l'oreille
+des paroles de menace... _Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans
+deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman_?
+
+Je m'arrête, car je citerais tout le poëme, et, ne voulant pas retirer
+au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux
+scènes que j'ai annoncées, et qui sont indispensables pour lui faire
+connaître le génie de Mickiewicz.
+
+ SCÈNE I
+
+ Un corridor.--La sentinelle se tient au loin la carabine au bras.
+ --Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des
+ chandelles.--Il est minuit.
+
+ JACOB.--Vraiment, nous allons nous réunir?
+
+ ADOLPHE.--La sentinelle boit la goutte, le caporal est
+ des nôtres.
+
+ JACOB.--Quelle heure est-il?
+
+ ADOLPHE.--Près de minuit.
+
+ JACOB.--Mais si la garde nous surprend, notre pauvre
+ caporal est perdu.
+
+ ADOLPHE.--Éteins donc la chandelle: tu vois comme la
+ lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La
+ ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps,
+ échanger le mot d'ordre, chercher les clefs.... Puis
+ les corridors sont longs.... Avant d'être surpris nous nous
+ séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit
+ et ronfle.
+
+ Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.
+
+ FREJEND.--Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est
+ la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous
+ pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise.
+ Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours
+ à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent
+ de l'église, c'est demain Noël.... Eh! camarades, j'ai quelques
+ bouteilles aussi.
+
+ JACOB.--A l'insu du caporal?
+
+ FREJEND.--Le brave caporal aura sa part aux bouteilles;
+ c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires
+ que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal
+ est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer
+ ensemble la soirée les veilles des fêtes.
+
+ JACOB.--Si on l'apprend, nous le payerons cher.
+
+ Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du
+ feu et allument la chandelle.
+
+ JACOB.--Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne
+ s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers
+ un éternel adieu.
+
+ FREJEND.--Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en
+ couches, et il ne verse pas une larme.
+
+ FÉLIX KOLAKOWSKI.--Pourquoi en verserait-il? Qu'il
+ rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils,
+ je lui prédirai son avenir.... Donne-moi ta main; j'ai quelque
+ talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton
+ fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement
+ moscovite, il fera infailliblement connaissance avec
+ les juges et la kibitka.... Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il
+ encore tous ici?--Vivent les fils! ce sont nos compagnons
+ pour l'avenir.
+
+ JEGOTA.--Êtes-vous ici depuis longtemps?
+
+ FREJEND.--Comment le savoir? Nous n'avons pas de
+ calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer
+ quand nous en sortirons.
+
+ SUZIN.--Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux
+ de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.
+
+ THOMAS.--J'aimerais mieux être sous terre, affamé,
+ malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition,
+ que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!...
+ Ils veulent nous enfouir tous dans la même
+ tombe!...
+
+ FREJEND.--Quoi! c'est peut-être pour moi que tu
+ pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle
+ utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai
+ quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les
+ reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi
+ bon vivrais-je une centaine d'années?... Pour maudire les
+ Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre,
+ j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le
+ vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la
+ poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille
+ ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme
+ le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme
+ la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne,
+ chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se
+ diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà
+ notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends,
+ Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait
+ pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le
+ monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par
+ sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi
+ ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir
+ comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas
+ le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles
+ aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires
+ le sentiment, l'enthousiasme!... mais nous, nous
+ buvons, nous sentons..., et toi, tu décrois, tu te dessèches.
+ A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on
+ peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse;
+ car, si je m'attendris une fois et si je me mets a
+ larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.
+
+ Il fait le thé.--Un moment de silence.
+
+ JACOB.--Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles
+ de la ville?
+
+ TOUS.--Des nouvelles!
+
+ ADOLPHE.--Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire;
+ il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et
+ triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de
+ parler.
+
+ UN DES PRISONNIERS.--Eh bien! Jean, des nouvelles?
+
+ JEAN SOBOLEWSKI, tristement.--Rien de bon aujourd'hui....
+ On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie.
+
+ JEGOTA.--De qui? des nôtres?
+
+ JEAN.--D'étudiants de Samogitie.
+
+ TOUS.--En Sibérie!
+
+ JEAN.--Et en grande pompe; il y avait affluence de
+ spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant,
+ il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les
+ colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait
+ de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte,
+ puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique,
+ et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais
+ le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de
+ choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un
+ rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en
+ tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande
+ cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance
+ un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer
+ à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant
+ un grand triomphe... oui... le triomphe du czar du
+ Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour,
+ on ouvre les portes de l'hôtel de ville... ils sortent....
+ Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la
+ baïonnette au fusil. Pauvres enfants!... ils avaient tous,
+ comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!... Le
+ plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever
+ ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés.
+ L'officier de police passe, demande le motif de
+ ces plaintes.... L'officier de police, homme plein d'humanité,
+ examine lui-même les chaînes.... Dix livres... c'est
+ conforme au poids prescrit!... On entraîna Jancewski: je
+ l'ai reconnu!... les souffrances l'avaient fait laid, noir,
+ maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an
+ auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon;
+ aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher
+ isolé le grand empereur!... Tantôt, d'un oeil fier, sec,
+ serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité;
+ tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais
+ calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font
+ pas tant de mal!... Soudain j'ai cru voir son regard tomber
+ sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me
+ tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa
+ main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous
+ les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de
+ toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je
+ me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les
+ gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait
+ en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds
+ comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter.
+ La kibitka s'élance... il arrache son chapeau de la tête, se
+ dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est
+ pas encore morte!...» et il disparaît derrière la foule.
+ Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le
+ ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette
+ tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête
+ sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous
+ l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du
+ milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein
+ des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main,
+ cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées
+ dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront
+ le chemin de la vie et me guideront à la vertu....
+ Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!
+
+ LWOWICZ.--Que Dieu soit avec vous!
+
+ CHAQUE PRISONNIER.--Et avec toi!
+
+ JEAN SOBOLEWSKI.--Cependant les voitures défilaient,
+ on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard
+ dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages
+ étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule
+ immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque
+ pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient
+ l'horreur du supplice!... Le peuple et l'armée le sentaient,
+ mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar.... Enfin
+ le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux!
+ il se traînait avec effort et chancelait à chaque
+ pas.--On lui fait descendre lentement les degrés; à peine
+ a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe:
+ c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire,
+ qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur
+ le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une
+ main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes
+ larmes.... Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti,
+ mais il était roide comme une colonne. Ses mains
+ engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix,
+ s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les
+ yeux hagards, hâves, largement ouverts!... Et le peuple
+ aussi a ouvert les yeux et les lèvres.... Et soudain un seul
+ soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous,
+ un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement
+ qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies
+ sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement
+ du tambour et par le commandement: «Aux armes!
+ marche!...» On se met en mouvement, et les kibitka fendent
+ la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule
+ paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier,
+ mais un prisonnier invisible!... Seulement, au-dessus de
+ la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main
+ de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.--La
+ kibitka s'enfonce dans la mêlée....--Avant que le
+ fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église....
+ Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là.... Je
+ jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du
+ prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je
+ dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as
+ versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille
+ cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni
+ aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!»
+ (Long silence.)
+
+ L'Abbé Lwowicz.--Frère, ce prisonnier peut vivre encore.
+ Dieu seul le sait.... Peut-être nous le dérobera-t-il
+ un jour. Je prierai.... Joignez vos prières aux miennes
+ pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous
+ attend tous demain?
+
+ Frejend.--Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière
+ de mes larmes.... Je sens que ma raison s'égare....
+ Félix, console-nous un peu...! O toi, si l'envie t'en prenait,
+ ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?
+
+ Plusiers Prisonniers.--Oui, Félix, une chanson!...
+ Versez-lui du thé, du vin.
+
+ Félix.--Vous le voulez tous: il faut que je sois gai
+ quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez
+ ma chanson. (Il chante.)
+
+ «Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie
+ ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai
+ pour le czar.
+
+ «Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette
+ mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache
+ pour le czar!
+
+ «Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en
+ mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il
+ un Pahlen pour le czar.
+
+ «Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je
+ creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que
+ du lin et du chanvre.
+
+ «Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera
+ d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir
+ un jour d'écharpe au czar.»
+
+ Les prisonniers chantent en choeur.
+
+ «Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?»
+
+ SUZIN.--Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé,
+ comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession.
+ --Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.--Konrad!...
+ Voyez!... son visage pâlit... il se colore de nouveau.... Est-il
+ malade?
+
+ Félix.--Attends!... silence!... Je l'avais prévu!... Oh!
+ pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.--Minuit
+ est son heure! silence, Félix!... nous
+ allons entendre une autre chanson!
+
+ JOSEPH, regardant Konrad.--Frères, son âme est envolée...
+ elle erre dans une contrée lointaine.... Peut-être lit-elle
+ l'avenir dans les cieux?... Peut-être aborde-t-elle les esprits
+ familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris
+ dans les étoiles!... Quels yeux étranges!... la flamme
+ brille sous ses paupières... et ses yeux ne disent rien, ne
+ demandent rien... ils n'ont pas d'âme... ils brillent comme
+ les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et
+ dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine:
+ avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses
+ quartiers.
+
+ KONRAD chante.--Mon chant gisait moite dans le tombeau,
+ mais il a senti le sang!... Le voilà qui regarde de
+ dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide,
+ de sang!... Oui!... vengeance!... vengeance!... vengeance
+ contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!...
+
+ Et le chant dit:
+
+ «Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes
+ compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans
+ l'âme, se dressera, comme moi, vampire... et criera: «Oui,
+ vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux,
+ avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»
+
+ «Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de
+ l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons
+ les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il
+ ne reparaisse plus même comme spectre.
+
+ «Nous suivrons son âme aux enfers!... Tous, nous lui
+ pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité
+ s'en échappe... et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!...
+ Oui!... vengeance! vengeance! vengeance contre
+ nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré
+ Dieu!»
+
+ L'ABBÉ LWOWICZ.--Konrad, arrête, au nom de Dieu!
+ c'est une chanson païenne.
+
+ LE CAPORAL.--Quel regard affreux!... C'est une chanson
+ satanique!
+
+ KONRAD.--Je m'élève!... je m'envole!... Là, au sommet
+ du rocher... je plane au-dessus de la race des hommes,
+ dans les rangs des prophètes!... De là, ma prunelle fend,
+ comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes
+ mains, comme les vents, déchirent les brouillards!... Il
+ fait clair... il fait jour!... J'abaisse un regard sur la terre:
+ là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!...
+ Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles
+ futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!...
+ Moi, je suis l'aigle dans les cieux!... Vois-les sur la terre
+ s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le
+ sable!...
+
+ QUELQUES PRISONNIERS.--Que dit-il?... Quoi?... Qu'est-ce
+ donc?... Vois, vois quelle pâleur!
+
+ Ils saisissent Konrad.
+
+ Calme-toi!
+
+ KONRAD.--Arrêtez! arrêtez!... arrêtez! je recueillerai
+ mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!...
+
+ LWOWICZ.--Assez! assez!
+
+ D'AUTRES.--Assez!
+
+ LE CAPORAL.--Assez! que Dieu vous bénisse!... La
+ sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde
+ est à la porte... éteignez la chandelle: chacun chez soi!...
+
+ UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.--La porte est
+ ouverte... les voilà....--Konrad est évanoui: laissez-le
+ seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.)
+
+ SCÈNE II
+
+ KONRAD, après un long silence.
+
+ Je suis seul!... Eh! que m'importe la foule? Suis-je
+ poëte pour la foule?... Où est l'homme qui embrassera
+ toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous
+ les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la
+ foule sa voix ou sa langue!... La langue ment à la voix, et
+ la voix ment aux pensées... La pensée s'envole rapide de
+ l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la
+ pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol
+ sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du
+ sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle
+ le secret de son cours?
+
+ Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase
+ comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles.
+ Les hommes découvriront autant de sentiment dans
+ mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.
+
+ Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du
+ monde!... L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut
+ étendre ses ailes... jamais il ne t'atteindra... il frappera
+ seulement la voie lactée... Il devinera qu'il y a des soleils,
+ mais non quel est leur nombre et leur immensité!...
+
+ A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles
+ des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez
+ sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains,
+ comme des étoiles sublunaires.
+
+ Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!... Voici une musique
+ digue de vous, des chants dignes de vous!--Moi,
+ grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les
+ étends jusqu'au ciel.... Je pose les doigts sur les étoiles
+ comme sur les cercles de verre d'un harmonica.
+
+ Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt
+ lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent;
+ c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les
+ assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel,
+ en accords, en strophes; je les répands en sons et
+ en rubans de flamme.
+
+ J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des
+ arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé
+ de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs,
+ traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans
+ toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la
+ douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les
+ accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle
+ à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil;
+ c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends
+ son vol dans ses sifflements, je le vois dans son
+ vêtement de nuages.
+
+ Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!... C'est
+ un chant grand, un chant créateur!... Ce chant, c'est la
+ force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité.... Que
+ pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?... Vois comme
+ je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots;
+ elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent
+ et étincellent.... Elles sont déjà loin, et je les sens encore;
+ je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la
+ main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous
+ aime, mes enfants poétiques!... mes pensées!... mes
+ étoiles!... mes sentiments!... mes orages!... Au milieu
+ de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille;
+ vous m'appartenez tous!...
+
+ Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous,
+ sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler
+ les créations de vos âmes!--Que vos oreilles et vos
+ coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements
+ des hommes, que vos fronts rayonnent de tout
+ l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges,
+ tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant
+ de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité
+ et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette
+ nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme,
+ quand je ne chante que pour moi seul.
+
+ Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison;
+ jamais je n'ai senti comme dans ces instants.--Ce jour
+ est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son
+ apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus
+ grand de tous... ou seulement un orgueilleux. Ce jour est
+ l'instant de la prédestination.--J'étends plus puissamment
+ les ailes de mon âme.--C'est le moment de Samson,
+ quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied
+ d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai
+ des ailes! Oui, je m'envolerai!... je m'envolerai de
+ la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai
+ que la _où se séparent le créateur et la nature_.
+
+ Les voila... les voilà... les voila ces deux ailes... elles
+ suffiront... je les étendrai du couchant à l'aurore; de la
+ gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir... je
+ m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!... et
+ mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on,
+ sont dans les cieux. Me voilà... me voilà: tu vois quelle
+ est ma puissance;--vois où s'élèvent mes ailes: je suis
+ homme, et là sur la terre... est resté mon corps!... C'est
+ là que j'ai aimé, dans ma patrie!... là que j'ai laissé mon
+ coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé
+ sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est
+ reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!... Moi, j'aime
+ toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations
+ passées et à venir; je les ai pressées ici sur le
+ coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un
+ père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur,
+ je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces
+ me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance
+ de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la
+ foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes
+ des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les
+ hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme
+ un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.
+
+ Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden,
+ dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni
+ dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des
+ problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né
+ créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes,
+ car toi, tu ne les as pas cherchées... tu les possèdes, tu ne
+ crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non
+ plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où
+ tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans
+ mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les
+ traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer
+ à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir,
+ et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet
+ la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que
+ je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.--Si
+ je regarde une comète de toute la puissance de mon âme,
+ tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place....
+ Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais
+ immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas....
+ Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici
+ chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance
+ que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les
+ coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et
+ les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables,
+ non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les
+ chants, ils sont longs à se développer; non par la science,
+ elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop
+ éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est
+ en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement
+ et pour l'éternité!--Quelle que soit ma volonté,
+ qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur
+ bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et
+ succombent!--Que les hommes deviennent pour moi comme
+ les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un
+ édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!...
+ Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que
+ je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais
+ sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation
+ comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges
+ que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!
+
+ Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette
+ construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans
+ cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient
+ pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et
+ faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre
+ cent étoiles et en faire surgir cent autres... car je suis
+ immortel!... Oh! dans la sphère de la création, il y a
+ bien d'autres immortels.... Mais je n'en ai pas rencontré
+ de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!...
+ Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des
+ êtres vivants sur la vallée terrestre.... Je ne t'ai pas encore
+ rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi
+ sentir ta supériorité.... Moi, je veux de la puissance,
+ donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il
+ exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes....
+ Je le crois.... Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je
+ veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les
+ âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.--Aveu
+ ironie.) Tu gardes le silence!... Toujours le silence! Je le
+ vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment
+ tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le
+ nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non
+ le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la
+ pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as
+ déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres,
+ dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a
+ seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il
+ reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra
+ tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité
+ et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux
+ pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les
+ coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus
+ courte vie et le sentiment le plat puissant.
+
+ Un moment de silence,
+
+ Qu'est mon sentiment?
+ Ah! rien qu'une étincelle.
+ Qu'est ma vie?
+ Un instant.
+
+ Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils
+ aujourd'hui.
+ Une étincelle.
+ Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous
+ révéle?
+ Un instant.
+ D'où sort chaque homme, ce petit monde?
+ D'une étincelle.
+ Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes
+ pensées?
+ Un instant.
+ Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein?
+ Une étincelle.
+ Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira?
+ Un instant.
+
+ VOIX DES DÉMONS.
+ Je sauterai sur ton âme comme
+ sur en coursier. Marche, marche!
+
+ VOIX DES ANGES.
+ Quel délira! Défendons-le! défendons-la!
+ couvrons-lui les tempes
+ de nos ailes!
+
+ Instant!... étincelle!... quand il se prolonge, quand elle
+ s'enflamme, ils créent et détruisent.... Courage!... courage!...
+ étendons, prolongeons cet instant!... Courage!...
+ courage!... étendons, enflammons cette étincelle....
+ --Maintenant... bien... oui... une fois encore, je t'appelle,
+ je te dévoile mon âme.... Tu gardes te silence! N'ai-je pas
+ combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel!
+ Ne me méprise pas!... Seul je me suis élevé jusqu'ici.
+ Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre
+ avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les
+ puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je
+ te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te
+ livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat
+ de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices
+ et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans
+ mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!
+
+
+ LES DÉMONS.
+
+ Coursier, je te changerai en
+ oiseau; sur tes ailes d'aigle, va,
+ monte, vole.
+
+ LES ANGES.
+
+ L'astre tombe; quel délire!... Il
+ se perd dans les abîmes.
+
+ Mon âme est incarnée dans ma patrie; j'ai englouti
+ dans mon corps toute l'âme de ma patrie!... Moi, la
+ patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle _Million_, car j'aime et
+ je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma
+ patrie infortunée comme un fils regarde son père livré
+ au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une
+ nation, comme la mère ressent dans son sein les souffrances
+ de son enfant. Je souffre! je délire!... Et toi, gai,
+ sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit
+ que tu n'erres pas!... Écoute, si c'est vrai, ce que j'ai
+ appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si
+ c'est vrai que tu aimes, si tu chérissais le monde en le
+ créant, si tu as pour tes créatures un amour de père, si
+ un coeur sensible était compris dans le nombre des animaux
+ que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du
+ déluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le
+ hasard et qui meurt avant l'âge, si sous ton empire la
+ sensibilité n'est pas une anomalie, si des millions d'infortunés,
+ criant: «Secours!» n'attirent pas plus tes yeux
+ qu'une équation difficile à résoudre; si l'amour est de
+ quelque utilité dans le monde, et s'il n'est pas de ta part
+ une erreur de calcul....
+
+ VOIX DES DÉMONS.
+
+ Que l'aigle se fasse hydre! Au
+ combat! marche!... La fumée!...
+ le feu!... les rugissements!... le
+ tonnerre!...
+
+ VOIX DES ANGES.
+
+ Comète vagabonde, issue d'un
+ brillant soleil, où est la fin de ton
+ vol? Il est sans fin... sans fin....
+
+ Tu gardes le silence!... moi, je t'ai dévoilé les abîmes
+ de mon coeur. Je t'en conjure, donne-moi la puissance,
+ une part chétive, une part de ce que sur la terre a conquis
+ l'orgueil! Avec cette faible part, que je créerais de
+ bonheur! Tu gardes le silence!... Tu n'accordes rien au
+ coeur, accorde donc à la raison. Tu le vois, je suis le premier
+ des hommes et des anges, je te connais mieux que
+ les archanges, je suis digne que tu me cèdes la moitié de
+ ta puissance.... Réponds.... Toujours le silence!... Je ne
+ mens pas, tu gardes le silence et tu te crois un bras puissant!...
+ Ignores-tu que le sentiment dévorera ce que n'a
+ pu briser la pensée? Vois mon brasier, mon sentiment;
+ je le resserre pour qu'il brûle avec plus de violence; je le
+ comprime dans le cercle de fer de ma volonté, comme la
+ charge dans un canon destructeur.
+
+ VOIX DES DÉMONS.
+
+ Flamme!... incendie!...
+
+ VOIX DES ANGES
+
+ Pitié! Repentir!...
+
+ Réponds... car j'insulte à ta majesté; si je ne la réduis
+ pas en décombres, j'ébranlerai du moins toute l'immensité
+ de tes domaines: je lancerai une voix jusqu'aux dernières
+ limites de la création; d'une voix qui retentira de
+ génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas
+ le père du monde... mais....
+
+ VOIX DU DIABLE.--Le czar!
+
+ Konrad s'arrête un instant, chancelle et tombe.
+
+ ESPRITS DU CÔTÉ GAUCHE
+
+ LES PREMIERS.--Foule-le aux pieds, saisis-le.--Il est
+ évanoui, il est évanoui; avant son réveil nous l'aurons
+ étouffé.
+
+ LES SECONDS--Il est encore haletant!
+
+ ESPRITS DU CÔTÉ DROIT
+
+ Loin d'ici... on prie pour lui.
+
+Telle est la forme et la pensée du drame fantastique de Minkiewicz. La
+forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une
+philosophie plus audacieuse et plus avancée que le catholicisme
+légendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice
+et la bonté qui se sont éclipsées pour lui de la terre, ne recule pas
+devant le blasphème. Son énergie sauvage, tout empreinte de la poésie du
+Nord, s'en prend à la sagesse suprême des maux affreux qu'endure
+l'espèce humaine; cette sombre figure du poëte dans les fers est posée
+là comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa généreuse
+et brûlante fureur à la résignation évangélique! Certes, Konrad n'est
+pas le disciple du patient philosophe essénien. Konrad est bien l'homme
+de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthéistique
+dont l'ordre et la beauté froide le consolent de l'absence de Dieu. Il
+ne se dévore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystérieuse
+révélation de Dieu et de son être que la mort seule va réaliser. Konrad
+n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du désespoir: il est
+l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois
+plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage;
+mais il n'hésite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge
+plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un
+être souverainement puissant; mais il veut connaître et comprendre la
+nature de cet être; il veut savoir s'il doit le haïr, l'adorer on le
+craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pénétrer
+les éléments et les attributs de la Divinité. Il n'y parvient pas, lui
+incomplet, lui orgueilleux de son génie et de son patriotisme jusqu'au
+délire, lui représentant de la race humaine au point où elle est arrivée
+de son temps, c'est-à-dire croyante et sceptique à la fois, vaine de sa
+force, irritée de sa misère, pénétrée du sentiment de la justice et de
+la fraternité, empressée de briser ses entraves, mais ignorante encore,
+moralisée à peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son
+salut, et demandant encore au ciel, par habitude du passé et par
+impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme
+attribuait à Dieu en dehors de l'humanité. Le ciel est sourd, et le
+poëte tombe accablé en attendant que son esprit s'éclaire, que son
+orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre à la vraie
+connaissance des voies divines.
+
+Pour nous résumer, nous dirons que nous voyons dans _Faust_ le besoin de
+poétiser la nature _déifiée_ de Spinosa; dans _Manfred_, le désir de
+faire jouer à l'homme, au sein de cette nature divinisée, un rôle digne
+de ses facultés et de ses aspirations; dans _Konrad_, une tentative pour
+moraliser l'oeuvre de la création dans la pensée de l'homme, en
+moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces poëmes n'a
+réalisé suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et
+douloureuses sortiront encore de la fièvre poétique avant que l'humanité
+puisse produire le chantre de l'espérance et de la certitude!
+
+Décembre 1830.
+
+
+
+
+III
+
+HONORÉ DE BALZAC
+
+
+Dire d'un homme de génie qu'il était essentiellement bon, c'est le plus
+grand éloge que je sache faire. Toute supériorité est aux prises avec
+tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec
+patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque
+façon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la
+force: nul n'a été plus fort que Balzac.
+
+Avant de rappeler tous ses titres à l'attention de la postérité, j'ai
+hâte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas été assez rendu par ses
+contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices,
+soit littéraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du
+mal de personne. Il a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans
+l'âme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa
+manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté
+d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous
+l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose
+que l'enthousiasme de son oeuvre.
+
+La vie intime de Balzac a été fort mystérieuse, et, par-dessus le
+marché, elle a été, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux
+qui y ont été initiés. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences,
+est d'une grande originalité et ne renferme aucune noirceur. Mais ces
+révélations, qui n'auraient aucun inconvénient pour sa mémoire,
+exigeraient des développements qui ne peuvent trouver place ici et qui
+ne rempliraient pas le but, principalement littéraire, que je me
+propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant
+sa vie et ses démarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre,
+c'était sa liberté, la possession de ses heures, le charme de ses
+veilles laborieuses: c'était la création de la COMÉDIE HUMAINE, en un
+mot.
+
+On a défini Balzac durant sa vie: le plus fécond des romanciers.--Depuis
+sa mort, on l'a appelé le premier des romanciers. Nous ne voulons pas
+faire de catégorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous
+serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas là un
+assez grand éloge pour une puissance comme la sienne.
+
+Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les
+livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par
+excellence de la vie humaine; c'est lui qui a écrit, non pas pour le
+seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des
+moeurs, les mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Il a fait,
+pour cette période historique, ce qu'un autre grand travailleur moins
+complet, Alexis Monteil, avait essayé de faire pour la France du passé.
+
+Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque
+universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la
+législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin
+de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui,
+nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que
+ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque
+demi-siècle écoulé nous eût été transmis tout vivant par un Balzac! Nous
+faisons lire à nos enfants un fragment du passé, reconstruit à grand
+renfort d'érudition, dans un ouvrage moderne: _Rome au siècle
+d'Auguste_; un temps viendra où les érudits composeront des résumés
+historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette
+idée: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre,
+ayant été puisés à la source même de l'authenticité.
+
+Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans
+les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions
+et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà,
+des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette
+oeuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la
+pensée humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de
+détails qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront
+peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité
+des lecteurs de l'avenir.
+
+Disons-le donc tous, à ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui
+ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrès
+qu'ils aient pu faire, à ces esprits perfectionnés qui auront encore nos
+besoins, nos passions et nos rêves, comme, malgré nos progrès, nous
+avons les rêves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont
+précédés: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'être appelés
+en témoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: «Ceci est la vérité!»
+non pas la vérité philosophique absolue que Balzac n'a pas cherchée et
+que nous n'avons pas trouvée; mais la réalité vraie de notre situation
+intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de récits très-simples,
+cette fabulation peu compliquée, cette multitude de personnages fictifs,
+ces intérieurs, ces châteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la
+terre et de la cité, tout ce travail de la fantaisie, c'est grâce à un
+prodige de lucidité et à un effort de conscience extraordinaire, un
+miroir où la fantaisie a saisi la réalité. Ne cherchez pas dans
+l'histoire des faits le nom des modèles qui ont passé devant cette glace
+magique, elle n'a conservé que des types anonymes; mais sachez que
+chacun de ces types résumait à lui seul toute une variété de l'espèce
+humaine: là est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherché
+l'absolu dans un certain ordre de découvertes, avait presque trouvé,
+dans son oeuvre même, la solution d'un problème inconnu avant lui, la
+réalité complète dans la complète fiction.
+
+Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 étaient aussi mauvais,
+aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi
+stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi
+âpres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas
+tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous étonner; cependant ils ont
+dévoré ces ouvrages où ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec
+colère ou avec ivresse.
+
+On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme et que son
+appréciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point
+exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas
+d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche
+un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui
+nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route,
+et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois
+il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit
+avec une auréole; parfois il fait éclater tout aussi brusquement celle
+qu'il avait laissée dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque
+sujet et chaque rôle. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige
+souvent par l'inattendu des catastrophes morales où il précipite ses
+personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe à un moment donné;
+mais c'est bien plutôt parce qu'il sent peser sur lui la réalité
+poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis à cette fatalité de
+son génie qui lui commande de peindre d'après nature; il craint de
+s'attacher trop à ses créations et de gâter, comme on dit, ses enfants.
+Sceptique envers l'humanité (et en cela il était bien lui-même la
+personnification de l'époque), il frappe les anges sortis de son cerveau
+du même fouet dont il a déchiré les démons, et il leur dit, moitié
+riant, moitié pleurant: «Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il
+faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la
+séquelle!»
+
+Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette
+exécution. Si on lui en faisait reproche et qu'il découvrit en vous
+l'_hypocrisie du beau_, comme il disait un jour devant moi, il ergotait
+avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau
+n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche
+du coeur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf
+et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se
+taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose.
+
+Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dîner où il était placé
+près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de
+l'autorité absolue. Son idéal était là, dans ce moment-là. Il raconta un
+trait féroce dont il avait été témoin et fut pris d'un rire qui avait
+quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille: «Ça vous donne envie
+de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si
+un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la
+soirée et ne dit plus un mot sur la Russie.
+
+Si l'on juge Balzac en détail, pas plus lui qu'aucun des plus grands
+maîtres du présent et du passé ne résiste à une sévérité absolue. Mais,
+quand on examine dans son ensemble l'oeuvre énorme de Balzac, que l'on
+soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près
+d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette
+oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau
+d'un écrivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un
+à un et jour par jour ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les
+produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué
+nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit:
+«C'est trop long,» et tantôt: «C'est trop court.» Quelques-uns nous ont
+semblé bizarres et nous ont fait dire en nous-même, avec chagrin: «Mais
+pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?»
+
+Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de
+l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond: _la
+Comédie humaine_; quand, par des efforts de classement laborieux et
+ingénieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique
+et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous au
+début, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun
+de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait
+incomplet s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait
+entrepris devait être l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point
+parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il
+s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place.
+
+Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indifférent dans son oeuvre
+générale, et l'on s'aperçoit bientôt que, dans cette incommensurable
+haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifié à la fantaisie. Chaque
+ouvrage a été pour lui une étude effrayante. Et quand on pense qu'il
+n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mémoire merveilleuse; comme
+M. de Lamartine, la facilité et l'abondance du style; comme Alphonse
+Karr, la poésie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le
+parallélisme serait long et puéril à établir, une qualité dominante
+gratuitement accordée par la nature; qu'au contraire il avait eu
+longtemps le travail d'exécution fort pénible, que la forme lui était
+constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient été sacrifiés à des
+tâtonnements extrêmes; qu'enfin il était continuellement aux prises avec
+des soucis matériels, et faisait des tours de force pour arriver à
+pouvoir vivre à sa guise; on se demande quel ange et quel démon ont
+veillé à ses côtés pour lui révéler tout l'idéal et tout le positif,
+tout le bien et tout le mal dont il nous a légué la peinture.
+
+Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui précède, qu'aucun de ses
+ouvrages n'ait une valeur intrinsèque. Il a produit bon nombre de
+chefs-d'oeuvre qui pourraient être isolés de l'ensemble: _Eugénie
+Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents
+pauvres_, et beaucoup d'autres dont la popularité n'a jamais pu être
+discutée sérieusement.
+
+Nous ne saurions donner de ce grand écrivain une biographie plus exacte
+que celles qui ont paru déjà. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui
+a été publié de plus complet, à notre connaissance, dans un ouvrage
+intitulé: «_Honoré de Balzac_; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par
+Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury.» C'est un
+excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui
+n'auraient pas encore pris connaissance de cette appréciation complète
+et détaillée. J'y trouve bien quelques duretés inutiles ou injustes pour
+les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac eût
+désavouées. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui
+attribuant un sentiment de vengeance. «Non, s'écriait-il, si j'avais
+pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon
+type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas
+rancunier, et, quand j'écris, j'oublie tous les individus. Je cherche
+l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.»
+
+Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un
+intérêt extrême, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je
+prendrai la liberté de m'en aider pour mettre en ordre les notions
+éparses que j'ai, et celles que je n'avais pas.
+
+Balzac naquit à Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honoré.
+S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac,
+mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la
+particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce
+qui était, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que
+la postérité ne s'amusera pas, je pense, à la lui contester. Il a dit
+lui-même un grand mot d'artiste et de plébéien, le jour où il a répondu
+à quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac
+d'Entragues: «Eh bien, tant pis pour eux!» Dans l'intimité, il avait
+pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, était
+passé en habitude, il s'appelait _dom Mar_.
+
+Il entra à sept ans au collège de Vendôme, et y écrivit un _Traité de la
+volonté_, qui fut brûlé par un régent. Un de mes amis, qui était sur les
+bancs avec lui (j'ignore si c'était à Vendôme, ou, plus tard, à Paris,
+où il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'était un enfant
+très-absorbé, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises études
+classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve
+d'un génie précoce ou d'une forte individualité aux yeux mêmes de la
+personne qui me parlait ainsi.
+
+Lorsque sa famille s'établit à Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit
+son droit et suivit avec assiduité les cours de la Sorbonne et du
+collège de France. Il passa ensuite dans l'étude d'un avoué, puis dans
+celle d'un notaire, et fit de la procédure pendant deux ans.
+
+En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il
+arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne,
+près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la
+bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec
+persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut
+soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur,
+déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.
+
+De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs
+quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai
+pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de
+ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que
+personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient
+appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières
+dont il ne faut pas se servir.
+
+En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères.
+Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous
+a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa
+les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la
+Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et
+c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles
+l'endettèrent encore plus.
+
+En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimité s'établit entre
+le maître et l'élève. C'était alors de Latouche qui était le maître. Il
+se versa tout entier à Balzac dans ces brillantes et intarissables
+conversations où il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans
+jamais arriver à dire ce qu'il faut faire. L'élève était déjà fort sur
+ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'école de de Latouche était
+à la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que
+j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se
+trouva, comme moi plus tard, mortellement brouillé avec de Latouche sans
+savoir pourquoi; mais ils ne se réconcilièrent jamais. Le pauvre de
+Latouche avait aimé Balzac et l'aima encore en le haïssant. Il était
+malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune
+amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua à fulminer contre
+lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui eût ouvert les bras si Balzac eût
+voulu.
+
+En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reçut dans l'intimité
+plusieurs amis. C'était, en somme, un maître plus utile que de Latouche.
+Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au
+délire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec
+feu ses ouvrages à mesure qu'on les lui apportait en épreuves. Il nous a
+lu ainsi _la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme
+abandonnée, l'Élixir de longue vie, l'Auberge rouge_, etc. Il racontait
+son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant
+et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. «Ah! j'ai
+trouvé bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une idée mirobolante!
+une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil!» C'était
+une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut
+donner l'idée. Et cela après des nuits sans sommeil et des jours sans
+repos.
+
+En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il
+acheta la _Chronique de Paris_ et fut un des premiers appréciateurs de
+M. Théophile Gautier.
+
+Il a ensuite voyagé beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a acheté
+une petite maison de campagne à Ville-d'Avray, les Jardies, et a daté de
+là beaucoup de lettres écrites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a
+habité cependant beaucoup cette retraite et y a travaillé énormément. Il
+a passé aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en
+Angoumois, à Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a été en
+Sardaigne; il a dû ou voulu aller en Sicile. Il y a été peut-être. Il a
+cru ou feint de croire à des choses étranges. Il a cherché des trésors
+et n'en a pas trouvé d'autres que ceux qu'il portait en lui-même: son
+intelligence, son esprit d'observation, sa mobilité, sa capacité
+merveilleuse, sa force, sa gaieté, sa honte, son génie, en un mot.
+
+Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour résultat;
+mais le pauvre _dom Mar_ n'a pas joui longtemps du bonheur domestique.
+Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parlé et dont il se
+croyait guéri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 août 1850, à
+Paris, dans sa maison de la rue Fortunée, aujourd'hui rue Balzac. C'est
+une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force
+de l'âge, dans toute la splendeur du talent. Initié tard aux douceurs de
+la vie domestique, le rêveur solitaire avait déjà vu sans doute de
+nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide
+s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le
+ménage, l'intérieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait
+tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observé. Mais il eût
+mieux peint encore, et le calme des félicités conjugales, une vie enfin
+régulière et la sécurité du bien-être eussent donné à son esprit une
+gaieté moins cruelle, à ses dénoûments des réalités moins désolantes.
+
+Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie,
+il avait aspiré à épouser une femme de qualité, à n'avoir plus de
+dettes, à trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une
+société intellectuelle. Il méritait d'atteindre son but, car il avait
+accompli des travaux gigantesques, fourni une carrière splendide, et
+n'avait abusé que d'une chose: le travail. Sobre à tous autres égards,
+il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre
+comme la mort du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement
+par le coeur ou la tête; même dans sa jeunesse, sa vie était, à
+l'habitude, celle d'un anachorète, et, bien qu'il ait écrit beaucoup de
+gravelures, bien qu'il ait passé pour expert en matières de galanteries,
+fait la _Physiologie du mariage_ et les _Contes drôlatiques_, il était
+bien moins rabelaisien que bénédictin. Il aimait la chasteté comme une
+recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait
+une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations
+avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce
+chapitre. Mais, quand il rencontrait la santé de l'esprit et du corps,
+je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir
+parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du
+sentiment.
+
+Il était un peu quintessencié, mais naïvement, et ce grand anatomiste de
+la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par
+l'observation du fait ou la contemplation de l'idée, nullement par
+l'expérience.
+
+Attaché, je ne sais pourquoi, à la cause du passé, dont il voulait se
+croire solidaire, il était si impartial par nature, que les plus beaux
+personnages de ses livres se sont trouvés être des républicains ou des
+socialistes. Il a paru quelquefois avoir des goûts de parvenu: il
+n'avait au fond que des goûts d'artiste. Il aimait les curiosités bien
+plus que le luxe. Il rêvait l'avarice et se ruinait sans cesse. Il se
+vantait de savoir dépouiller les antres, et n'a jamais dépouillé que
+lui-même. Il écrivait et pensait le pour, tout en disant le contre en
+toute chose. Il a, dans certains livres, mis son idéal dans le boudoir
+des duchesses; ailleurs, il l'a mis dans les moeurs de l'atelier. Il a
+vu le côté riant ou grand de toutes les destinées sociales, de tous les
+partis, de tous les systèmes. Il a raillé les bonapartistes bêtes, il a
+plaint les bonapartistes malheureux; il a respecté toutes les
+convictions désintéressées. Il a flatté la jeunesse ambitieuse du siècle
+par des rêves d'or; il l'a jetée dans la poussière ou dans la boue en
+lui montrant à nu le but de l'ambition, des femmes dissolues, des amis
+perfides, des hontes, des remords. Il a marqué au front ces grandes
+dames dont il forçait les jeunes gens à s'éprendre; il a abattu ces
+montagnes de millions et détruit ces temples de délices où s'égarait sa
+pensée, pour montrer, derrière des chimères longtemps caressées, le
+travail et la probité seuls debout au milieu des ruines. Il a dit avec
+amour les séductions du vice, et avec vigueur les laideurs de sa
+contagion. Il a tout dit et tout vu, tout compris et tout deviné:
+comment eût-il pu être immoral? L'impartialité est éminemment sainte
+pour les bons esprits, et les gens qu'elle peut corrompre n'existent
+pas. Ils étaient tout corrompus d'avance, et si corrompus, qu'elle n'a
+pu les guérir.
+
+On lui a reproché d'être sans principes, parce qu'en somme il a été,
+selon moi, sans convictions absolues sur les questions de fait dans la
+religion, dans l'art, dans la politique, dans l'amour même; mais nulle
+part; dans ses livres, je ne vois le mal réhabilité ou le bien pour le
+lecteur. Si la vertu succombe, et si le vice triomphe, la pensée du
+livre n'est pas douteuse: c'est la société qui est condamnée. Quant à
+ses opinions relatives aux temps qu'il a traversés, celles qu'il
+affectait sont radicalement détruites et balayées, à chaque ligne, par
+la puissance de son propre souffle. Il est bien heureux qu'elles n'aient
+pas tenu davantage, et que, sans y songer, il ait montré partout
+l'esprit montant d'en bas et dévorant le vieux monde jusqu'au faîte, par
+la science, par le courage, par l'amour, par le talent, par la volonté,
+par toutes les flammes qui sortaient de Balzac lui-même.
+
+Il serait fort puéril de le donner pour un écrivain sans défaut. Il eût
+été, en ce cas, le premier que la nature eût produit, et le dernier
+probablement de son espèce. Il a donc, et il le savait mieux que tous
+ceux qui l'ont dit, des défauts essentiels: un style tourmenté et
+pénible, des expressions d'un goût faux, un manque sensible de
+proportion dans la composition de ses oeuvres. Il ne trouvait
+l'éloquence et la poésie que quand il ne les cherchait plus. Il
+travaillait trop et gâtait souvent en corrigeant; ce sont là de grands
+défauts en effet; mais, quand on les rachète par de si hautes qualités,
+il faut être, comme il le disait ingénument de lui-même, et comme il
+avait le droit de le dire, diablement fort!
+
+«Un type peut se définir la personnification réelle d'un genre parvenu à
+sa plus haute puissance.»
+
+Voilà une excellente définition; elle est de M. Armand Baschet, le
+biographe et le critique de Balzac.
+
+«Saisir vivement un type, ajoute-t-il, le prendre sur nature,
+l'étreindre, le reproduire avec vigueur, c'est ravir un rayon de plus à
+ce merveilleux soleil de l'art.»
+
+Oui, certes, voilà la grande et la vraie puissance de l'artiste.
+Personne ne l'a encore possédée avec l'universalité de Balzac; personne
+n'a autant créé de types complets, et c'est là ce qui donne tant de
+valeur et d'importance aux innombrables détails de la vie privée, qui
+lasseraient chez un autre, mais qui chez lui sont empreints de la vie
+même de ses personnages, et par là indispensables.
+
+On a fait le relevé bibliographique des cent ouvrages que Balzac a
+produits dans une période de moins de vingt années. Faire le relevé
+numérique et caractériser exactement les innombrables types, tous bien
+vivants et bien complets, qu'il a créés dans cet espace de temps, serait
+un travail dont le tableau surprendrait la pensée. A n'en supposer que
+cinq par roman, nous verrions arriver un chiffre d'environ cinq cents;
+or, certains romans en contiennent et en développent trente.
+
+Tous sont nouveaux dans chaque fragment de la comédie humaine, puisqu'en
+reprenant les mêmes personnages il les modifie et les transforme avec le
+milieu où il les transplante. Cette idée de créer un monde de
+personnages que l'on retrouve dans tous les actes de cette comédie en
+mille tableaux est toute à Balzac; elle est neuve, hardie et d'un si
+haut intérêt, qu'elle vous force à tout lire et à tout retenir.
+
+Nohant, octobre 1853.
+
+
+
+
+IV
+
+BÉRANGER
+
+
+On a reconnu le droit incontestable des écrivains qui, au point de vue
+de la critique et de l'histoire contemporaine, ont jugé rigoureusement
+la vie et le caractère de Béranger: on voudra bien reconnaître le droit
+d'une conviction différente et me permettre, non de le défendre avec ou
+contre personne, mais de dire tout simplement mon opinion.
+
+J'en écarterai toute préoccupation politique, comme étrangère à mon
+sujet. Vivant loin de toute notion d'actualité, j'avoue n'avoir pas bien
+compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre; je n'ai donc pas
+le droit d'établir un jugement sur l'opportunité de cette polémique, et
+on me permettra de ne m'en occuper en aucune façon.
+
+Je dois avouer aussi que je n'ai pas encore reçu, par conséquent pas
+encore lu la correspondance de Béranger. Je me sens d'autant plus libre
+de parler de lui et de le retrouver dans mes souvenirs tel qu'il m'est
+apparu, Qu'à telle ou telle époque de nos relations il ait été bien ou
+mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment
+sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin
+en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant. Je l'ai beaucoup
+écouté, en réfléchissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et
+sur chacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je ne les ai pas
+prises en note sur un calepin, comme font certains Anglais, séance
+tenante, sous les yeux de la personne célèbre qu'il viennent examiner.
+Si ma mémoire m'eût permis de les retenir toutes, je ne me croirais pas
+le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse
+circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et
+veux communiquer. C'est un devoir de conscience à l'heure qu'il est.
+
+Il faut que l'on me pardonne ici l'emploi disgracieux du _moi_.
+D'habiles circonlocutions, toujours faciles à trouver, n'aboutiraient en
+somme qu'au même fait, qui est de soumettre à l'appréciation personnelle
+de chacun de mes lecteurs une opinion toute personnelle.
+
+Il y avait dans Béranger, comme dans la plupart des grandes
+individualités, deux hommes nés l'un de l'autre, mais souvent en
+contradiction et en lutte l'un contre l'autre. Il y avait le poëte
+convaincu, attendri, passionné, croyant fortement en lui-même et ne se
+moquant que du mal. Là, cette moquerie, la terrible ironie de sa muse,
+était du mépris, le cri vengeur de l'historien et du patriote.
+
+Et puis, il y avait de l'homme du dehors, l'homme du monde, car il
+était très homme du monde en dépit de sa vie retiré. Il n'aimait pas la
+foule, mais je l'ai vu dans des cercles choisis, après un peu de silence
+et de tâtonnement, prendre le premier rôle et se faire écouter avec une
+certaine jalousie très-légitime.
+
+Cet homme-là était éblouissant d'esprit, très-mordant, cruel même dans
+son jeu, mais s'arrêtant et se reprenant à propos quand il sentait vous
+avoir blessé dans la personne d'un absent. Il voulait faire rire et rien
+de plus. Il voulait rire lui-même; il était gai, il avait une certaine
+exubérance de vie qui ne lui permettait pas de réfléchir avant de parler
+ou d'écrire des lettres familières. Et puis, il était né chanteur, et
+quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes
+du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de
+changer de mode et de siffler comme le merle qui est encore un très-bon
+musicien, mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson
+moqueuse plus vaudeville que poëme. Béranger avait la figure
+très-rustique, mais son oeil était d'un oiseau, tour à tour puissant et
+léger.
+
+Car son caractère extérieur était d'une légèreté excessive, et sa
+bonhomie, faussée par la coquetterie de l'esprit, était pourtant réelle
+au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu
+de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont
+exploité, et qu'il était charmé quand, sans amertume et sans injure, on
+l'appelait en face _faux bonhomme_. Il eût été désolé de passer pour un
+niais, et il était pourtant extrêmement naïf en ceci qu'il livrait
+facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui
+en tenir compte comme d'une grâce de plus dans son babil éblouissant.
+
+Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. Il voulait leur plaire
+toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer.
+Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux et jeté
+des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères
+et tourmentées. Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à Lamennais,
+c'est possible, c'est vrai. Mais Lamennais ne les a pas suivis, et
+Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que
+ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a
+répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a
+fait, les amis de Lamennais doivent bénir l'influence que Béranger a eue
+sur lui.
+
+Béranger avait, disons-nous, une douce philosophie, c'est dire qu'il
+n'avait pas de théorie philosophique à l'état de religion sociale. Il
+n'avait que des instincts de droiture, de tolérance et de liberté. Son
+coeur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent
+en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses
+démarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre,
+qu'il est hors de doute pour nous que la charité et le dévouement y
+étaient quand même. Quant aux moqueries dont il assaisonnait toutes
+choses, éloges et bienfaits, il fallait être bien simple pour en être
+dupe, et véritablement, pour qui sait ce que parler veut dire, Béranger
+n'était nullement inquiétant.
+
+On l'a jugé très-perfide, et moi-même, frappé de quelques
+inconséquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel
+pendant un certain temps. Depuis, je l'ai vu mieux, j'ai saisi ce côté
+facile et fuyant de son caractère qui venait bien d'un fond d'amertume,
+mais qui l'emportait comme une vague.
+
+Que Béranger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses
+relations avec ses amis, cela nous paraît prouvé par beaucoup de lettres
+inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à différentes époques.
+J'entends dire que dans l'intérêt de son caractère sa correspondance
+privée n'eut peut-être pas dû être entièrement publiée. Nous répétons
+que nous ne pouvons encore juger le fait; mais que ces lettres fussent
+tenues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas
+moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu Béranger la certitude
+qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une
+si belle habitude de railler que ses meilleurs amis eux-mêmes n'étaient
+pas préservés. Les aimait-il moins pour cela? Voilà ce qu'il serait plus
+difficile de prouver, et l'ensemble de sa conduite atteste une grande
+fidélité dans ses relations. N'est-ce point sur cet ensemble de la vie
+de l'homme qu'il faut le juger? Et devant des lettres, ne faut-il pas
+dire quelquefois comme Hamlet: _words, words, words_! Le proverbe est
+vrai: _Verba volant_! et beaucoup de lettres familières rentrent dans la
+catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui
+prouvent réellement sont ceux où l'âme de l'artiste s'est exhalée dans
+l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger est vraiment un des
+grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chanté la
+patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps où le
+prêtre, devenu un instrument politique, marchait sur la pensée, sur la
+liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le
+courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante
+l'étincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la
+souffrance et de l'indignation; il a démasqué des vices honteux, il les
+a flagellés jusqu'au sang. Là est son oeuvre, là est sa vie véritable,
+là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose. Béranger
+aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu
+feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas, voilà l'homme
+extérieur qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits
+d'eux-mêmes. Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie,
+de la France et de l'histoire: c'était le travers de l'enfant gâté par
+le succès. Mais enfin ce travers jugé si charmant, et, selon nous, si
+regrettable, les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a
+vieilli sous le poids d'une si écrasante et périlleuse popularité?
+Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une
+renommée qui a fait le tour du monde, et ne demandez pas au chantre qui
+a entendu les échos de l'univers répéter ses moindres notes d'être un
+esprit absolument calme et maître de lui-même à tout heure. Ce n'est pas
+sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la
+vanité, d'autant plus que sa nature, quoi qu'on en puisse dire, était
+portée à l'exubérance intellectuelle.
+
+Il le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure, un
+combat acharné à cette ivresse naturelle. Il sentait le ridicule de
+l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres, avec âpreté, afin
+de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout: et la
+députation, et l'Académie, et la fortune, afin de ne pas perdre la tête
+et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et
+populaire. Coquetterie pure, oui, mais coquetterie de bon goût, il faut
+en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté. Il y avait
+là-dessous un immense orgueil et pas si bien caché qu'on a voulu le
+dire. Cet orgueil de maître sautait aux yeux de quiconque sait observer
+une figure et lire dans les détours d'une parole ou d'un sourire; mais
+n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, en fait, de
+toutes les séductions et de toutes les ambitions? Nous en avons souri
+nous-même plus d'une fois, mais d'un sourire très-respectueux et même
+attendri. Et pourtant Béranger ne nous aimait pas d'instinct; nous le
+savions de reste. Il voyait (nous dirons encore _je_) qu'il ne
+_m'amusait_ pas, et il ne voyait pas que je cherchais en lui son génie
+et sa force beaucoup plus que son fameux bon sens et son esprit
+frondeur.
+
+Du bon sens à lui! C'était bien autre chose que du bon sens qui le
+guidait! C'était une réaction d'énergie extraordinaire; c'était une
+haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de
+lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme. Il a beaucoup voulu paraître
+sage, et il a été réellement ce qu'il paraissait, c'est-à-dire l'homme
+que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci
+vraiment, ce très-grand poëte a su être un très-grand homme, un modèle
+que l'on pourra proposer toujours à la jeunesse et sans la tromper.
+
+Car il y aurait quelque subtilité à dire que la modestie est de
+l'orgueil raffiné. A ce compte on en pourrait trouver jusque dans
+l'humilité évangélique la plus sincère. L'humanité n'est point si
+parfaite qu'il faille exiger d'elle l'amour du bien sans l'amour de soi
+dans le bien. Serait-ce d'ailleurs une vertu réelle que le dédain de
+soi-même après une vie de travaux et de sacrifices? Nous ne le croyons
+pas. Le chrétien le plus sanctifié ne se hait pas dans son union avec
+Dieu, à moins d'une terreur maladive de l'enfer qui le fait douter de
+Dieu même.
+
+Béranger fut d'autant plus fort dans cette lutte de son orgueil contre
+sa vanité qu'il ne sut jamais vivre hors de lui-même et se reposer de sa
+spécialité. Tourmenté par la poésie, son impérieuse et infidèle
+maîtresse, il ne se consola jamais de l'impuissance dans laquelle il
+était tombé. Comprenez-vous, me disait-il un jour qu'il ne riait pas
+trop, le supplice d'un homme qui éprouve toujours le besoin de produire,
+et qui ne produit plus rien qui le satisfasse?
+
+Je lui proposai l'idée du tourment de quelqu'un qui dominé par l'élan
+irrésistible de la production, se sentirait attiré sans cesse vers la
+contemplation, ou vers des études sérieuses, sans pouvoir s'y plonger et
+s'y perdre. L'ineffable jouissance d'abandonner sa personnalité et de
+s'oublier entièrement pour regarder et comprendre la vie autour de soi
+dans ses lois régulières et vraiment divines, dans la nature expliquée
+par science ou idéalisée dans des chefs-d'oeuvre d'art; enfin, l'état
+supérieur au _moi_, où le _moi_ s'absorbe et dépose le rôle actif pour
+savourer le beau et le vrai; n'était-ce pas là la véritable plénitude de
+l'existence et la suave récompense du poëte qui a beaucoup produit?
+
+--Pour savourer tout cela, répondit-il, il faut être poëte encore, et je
+ne le suis plus!
+
+Était-ce vrai? Je ne l'ai pas cru alors, mais je le croirais presque
+aujourd'hui en me rappelant l'obstination avec laquelle il chercha
+depuis l'aliment de la vitalité dans la critique un peu aigre de toute
+vitalité autour de lui. Il s'immobilisa et se dessécha dans cette sorte
+de négation systématique. Le rire prit le dessus, et il devint tout à
+coup très-vieux.
+
+Quand nous disons qu'il se dessécha, nous ne voulons parler que de
+l'artiste. L'homme resta très-bon, très-humain et beaucoup plus sensible
+qu'il ne voulait le paraître. Il avait tellement peur de poser pour quoi
+que ce soit, qu'il cachait même sa sensibilité ou s'en moquait devant
+les autres comme d'une faiblesse de vieillard.
+
+Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette
+planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparaît encore comme le
+bonheur et la récompense du génie fatigué: je veux parler de la faculté
+de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau
+en grand artiste, il avait même compris la nature en grand maître.
+Quelques traits descriptifs, larges et simples, jetés à travers son
+oeuvre, révèlent, parfois en deux vers d'une étonnante ampleur dans leur
+concision, que la rêverie et la contemplation ont possédé pleinement, à
+de certaines heures, ce vaste et pénétrant esprit. Mais il sembla se
+brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il
+railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut
+que la vie n'était pas là, et, sentant toujours le besoin de la vie, il
+la chercha dans les courants fugitifs des événements qui se produisent
+au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car
+il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthèse,
+ne la sentant plus applicable au temps présent, et il cherchait à la
+reconstruire sur chaque détail éphémère de la vie politique, littéraire
+ou sociale, ce qui était une grave erreur. Il ne sut point se placer à
+la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses
+appréciations des faits et des personnes. La légèreté qui était dans son
+humour emporta donc souvent le grand sérieux qui était dans son esprit.
+Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps où je l'ai vu;
+mais cette gaieté, où le coeur ne trouvait plus son compte, m'a semblé
+le faire beaucoup souffrir. Il était devenu inquiet et questionneur. On
+le sentait malheureux, dévié, roidi contre le temps qui marche et
+l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces
+chemins avec une certaine anxiété, à travers la bonne humeur de sa
+résignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut
+très-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances
+perdues et tous ses rêves évanouis, il se cramponnait à l'honneur, au
+désintéressement, et, si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son
+rôle, avec une rare énergie.
+
+Voilà mon impression. Je n'ai pas la prétention de la déclarer plus
+concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincère, et je
+l'ai reçue très-vivement à chaque entrevue. Je devais donc le dire dans
+ces jours où chacun semble douter de tout, et où plusieurs, même parmi
+les meilleurs esprits, doutent de Béranger comme il a douté des autres.
+C'était la maladie d'un grand caractère, et la nôtre prépare peut-être
+la santé d'un grand siècle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne
+nous tue pas tous avant que nous n'ayons salué les horizons de l'avenir.
+
+Les jours présents répondent peut-être, dans l'humanité, à ces époques
+géologiques où le travail de la nature consistait à dissoudre des
+formations récentes pour en établir de nouvelles avec leurs cendres et
+leur poussière. Si c'est une loi éternelle, comprenons-la, tout en la
+subissant. La critique est l'opérateur qui, en détruisant, recompose,
+car, pas plus que les grands agents de la création, l'homme ne peut rien
+anéantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont
+il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu
+veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme
+première, il n'en répandra pas moins autour de lui les principes
+fécondants placés dans son sein. Brisez la statue, vous ne détruirez pas
+l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit!
+dites au peuple républicain: «Tu t'es grandement trompé lorsque tu as
+voulu faire de celui-ci un tribun; à quoi songeais-tu quand tu lui
+confias une part du gouvernement de la république? Il n'aima jamais
+cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa
+tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction.» Ceci
+est la vérité et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au
+peuple, pour le désabuser de certaines illusions dont il est avide: «Tu
+crois trop à la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la
+psychologie du talent. Tu n'imagines pas à quel point le génie peut
+s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre à lui-même. Tu crois que la
+spontanéité ne subit pas le poids des années et des fatigues, que le sol
+fécond ne s'épuise pas. Il en pourrait être ainsi, mais il en est
+rarement ainsi, car la durée de la foi et la conservation des forces
+vives sont subordonnées à des influences extérieures que l'homme ne peut
+pas toujours vaincre, ne fût-ce que dans l'ordre physique! L'âge ou la
+maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le
+vieillard célèbre, reposé de son oeuvre, avait marché avec toi dans
+l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même après
+t'avoir si bien chanté, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu
+t'es trompé. Il se croisait les bras, et il riait.
+
+Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces
+vérités tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il
+passe aisément d'un excès d'amour à un excès de désaffection injuste. Et
+ce n'est pas le peuple républicain seulement, c'est tout le peuple,
+c'est toute la société, c'est toute l'humanité qui est ainsi mobile et
+sans frein moral. Disons donc aussi les vérités qui consolent, car elles
+sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand
+homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux,
+soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigué, mais non le
+détruire, puisque rien ne se détruit qu'en apparence. Rappelons les
+grands côtés des nobles existences et les bienfaits de leur action sur
+les masses, et ne croyons pas aisément qu'il ne soit rien resté de bon
+et de grand à celui qui a souffert quelque défaut d'équilibre, quelque
+choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bonté. Cela n'est pas possible,
+cela n'est pas. Béranger n'a plus senti en lui le don de servir le
+peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cessé de les aimer,
+et j'ai vu en lui la charité et l'honneur encore débout à côté de la foi
+presque morte.
+
+Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est
+vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et décourageant autant
+que découragé, séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des
+chants sacrés. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pensée jeune et
+fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de
+liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le
+jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs,
+très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la conversation
+pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les
+précipitations; pensées d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetées
+à l'imprévu de la vie comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre,
+s'éparpille à tous les vents du ciel.
+
+Gargilesse, 8 mai 1860.
+
+
+
+
+V
+
+H. DE LATOUCHE
+
+
+Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a
+quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à
+ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus
+besoin d'y songer que d'en parler.
+
+Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront
+la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette
+époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans
+un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans
+le _Journal de l'Indre_. Ils trouveront également dans ce travail une
+excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide
+mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des
+détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront
+comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge
+funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi.
+
+Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci
+de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je
+n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le
+monde, _un peu de tout, rien en somme_. Je tenais beaucoup à trouver un
+travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune
+chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire,
+j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien
+approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours
+le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a
+moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du
+ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une
+spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me
+paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les
+autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et
+avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les
+sentiments de l'âme.
+
+Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de
+lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais
+d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for
+intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et
+mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent,
+sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans
+connaître et sans chercher le moyen de les accorder.
+
+C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à
+tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant
+entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits
+à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un
+roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois
+demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le
+moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits
+plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres,
+chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais
+pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai
+résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été
+de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je
+ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me
+nommer pour être assuré d'un bon accueil.
+
+Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure
+pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que
+j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa
+manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire
+autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle
+eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole.
+
+Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire
+de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à
+l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et
+ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les
+fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai
+à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité.
+
+Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais,
+si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût
+ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter
+la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière,
+intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être
+pour moi qu'un plaisir sans profit.
+
+Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait _au cabinet_ mes
+premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison,
+le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées,
+mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens.
+Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de
+l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse
+pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et
+pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la
+fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le
+défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une
+sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait,
+lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique.
+
+M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se
+lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en
+compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il
+trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait
+affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de
+feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son
+esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de
+dévouement et de générosité.
+
+Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il
+avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni
+devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était
+si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait
+me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi,
+et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend
+pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le
+vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il
+m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement,
+il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un
+livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une
+couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais
+plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la
+donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé,
+sans y songer, un chef-d'oeuvre.
+
+Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière
+d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais
+quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce
+temps-là le _Figaro_, un petit journal petillant d'esprit d'opposition
+et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre
+autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables
+couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de
+lui fournir ce qu'on appelle la _copie_, terme très-impropre pour dire
+du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût
+paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher
+un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces _entre-filets_
+de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de
+_Bigarrures_, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour
+de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et
+les épigrammes.
+
+Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier
+entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et
+heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes.
+
+Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de
+mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si
+vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien
+les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir
+quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais
+trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni
+commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je _commençais à
+commencer_, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me
+mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre
+l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on
+appelle un _article_ en quelques heures, et, quand on me demande, pour
+ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas
+qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.
+
+Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce
+besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de
+Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les
+vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je
+lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps
+allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la
+facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont
+courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.
+
+Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez
+par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du
+_pastiche_, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On
+ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez
+vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.»
+
+En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman
+intitulé _Indiana_, qui commençait à être l'expression d'une
+individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire
+de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur,
+et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas
+voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre
+vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et,
+puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans
+regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un
+manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je
+fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le
+nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les
+douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi.
+J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me
+pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux
+affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.
+
+Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais
+de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la
+table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages
+avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant:
+«Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac _si ça peut_!»
+Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison,
+il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses
+qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter
+les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et
+puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il
+fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui
+m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas
+malheureusement le débit.
+
+Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse
+nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance
+de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai
+une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que
+j'ai toujours conservé:
+
+«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous
+ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.»
+
+Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule peut dicter, mais qu'il
+y aurait mauvais goût de ma part à transcrire ici. Et le billet se
+termine par ce mot paternel:
+
+«Oh! mon enfant! que je suis content de vous!»
+
+C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois
+pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait
+du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait
+presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une
+grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse.
+
+Comment donc arriva-t-il qu'un an après environ, je perdais l'amitié de
+M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce
+qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma reconnaissance
+pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai
+ignoré les motifs de cette désaffection jusqu'en 1844, et quand ils
+m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux
+connus. Seulement, l'état maladif de son coeur et de son organisation
+m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à des motifs si nuls, que
+j'aurais pu les appeler imaginaires.
+
+Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay.
+Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu
+quitter ma mansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit
+appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait
+su rendre plus confortable. C'était ce même appartement, quai Malaqnais,
+où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la
+rédaction du Figaro. La maison appartenait à M. Hennequin, le célèbre
+avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la
+campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami occuper
+cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de
+la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos
+rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps
+après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter
+pour un gîte un peu plus spacieux. Elle était retirée, silencieuse,
+donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manière très-affaiblie
+les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait
+envahi ma fenêtre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au
+printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus
+tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée
+entre M. de Latouche et moi.
+
+Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay.
+Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à
+Sceaux ou à Antony. De là, prenant, à travers les prés et les champs,
+un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied
+l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette
+Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay.
+Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi
+avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses
+méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison,
+auprès de quelques ressources de bien-être; à la qualité du terrain, où
+il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, où il
+pourrait échapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localités et des
+sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir
+en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être
+dans un endroit qui s'appelait la Vallée-aux-Loups, non loin de Fontenay
+aux Roses.
+
+Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait
+une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur
+des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de
+clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des
+maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poëte: mais
+aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien
+misanthrope.
+
+Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persévérance et qu'il
+choyait avec tant d'amour, devait arriver à lui être funeste. La
+retraite est certainement la plus précieuse et la plus légitime
+récompense d'un vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la
+famille: autrement, cette muette beauté de la nature nous tue, et le
+recueillement, ce loisir ininterrompu de l'âme, devient un poison lent
+qui nous mine sans relâche, en nous trompant par ses douceurs.
+
+M. de Latouche avait déjà, de longue date, un fonds de chagrin qui
+tendait à l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait en un, un
+garçon prodigieux d'intelligence et de beauté, m'a-t-on dit. Il l'avait
+perdu, il ne s'en était jamais consolé, il ne s'en consola jamais. Dans
+ses dernières années, il m'écrivait:
+
+«Ah! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie à lui
+faire plaisir! Je ne demanderai plus rien.»
+
+En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être
+l'homme du monde le moins fait pour la solitude. À en juger par les
+nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail
+pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le
+fini à son oeuvre, avec de grands efforts ou après de nombreuses
+indécisions. Sa spontanéité, je l'ai déjà dit, sa véritable
+manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la
+parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à l'instant par le
+trait de l'observation juste ou de la comparaison poétique; dans la
+réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins
+d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans l'esprit,
+l'amour des choses naïves avec le goût de l'arrangement de toutes
+choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort
+avec lui fut, je crois, de l'écouter toujours sans songer à le
+combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il
+pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au
+marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda
+quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La
+demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner
+le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser
+sous une grêle de lardons si comiques que le pauvre homme, étourdi de
+verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout
+l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa
+raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces
+esprits illettrés et qu'en même temps elle-ne pouvait blesser aucune
+oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de
+saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son
+facétieux journal _Figaro_. Il est vrai qu'il avait cédé son journal, et
+que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la
+main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les
+salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire
+remarquer. Toute sa vie a été un soin extrême de se soustraire aux
+vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette
+_humeur_ secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si
+bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette
+scène avec l'homme à la charrette.
+
+Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la
+solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si
+sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, où il venait
+lui-même pour vous dire de ne pas venir. «Ne venez pas, disait-il, je
+suis triste, maussade, malade.» Et il restait avec vous, il s'oubliait,
+il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay.
+Ou bien, s'il vous avait seulement écrit pour vous donner contre-ordre,
+et qu'un hasard eût retardé sa lettre, il était charmé de vous voir
+arriver malgré lui à l'heure dite. Il se préoccupait d'abord de n'avoir
+ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire
+déjeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin,
+il mettait le couvert lui-même, il vous grondait quand vous dérangiez sa
+symétrie, il riait; puis on se mettait à table; il causait, on se
+promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu'à la nuit, et il
+avait autant de peine à vous laisser partir qu'on en avait à le quitter.
+
+Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans
+ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amitié accoutumée, et il ne
+revint plus, et je ne le revis que dix ans après. Il me fit dire qu'il
+me haïssait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions
+furent vaines. Je lui dédiai le roman que j'étais en train d'écrire,
+croyant lui donner par là une preuve de fidèle gratitude quand même. Il
+prit cela pour une injure, et prétendit que je lui lançais _la flèche du
+Parthe_.--Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais,
+craignant d'avoir à traverser, pour arriver à son coeur, des influences
+inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se
+faisant petit soi-même; ne comprenant pas la légèreté de ses griefs et
+en supposant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je
+ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si
+j'avais été droit à lui, peut-être aurais-je vaincu son injustice.
+Peut-être aussi fallait-il que le temps passât sur cette crise de son
+mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause.
+
+Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait
+longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit.
+Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû
+beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me
+retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques
+hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de
+coeur en lettres et billets, il se retrouva à Vaise dans notre amitié,
+et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires,
+petites choses encore par elles-mêmes; mais l'affection grandit le prix
+de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte, le retrouvai son
+coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais
+été. Mais, hélas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable,
+cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement! Je
+l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par
+accès. Désormais, c'était le contraire. La gaieté était l'exception,
+l'effort; le chagrin était l'habitude, le naturel. Il était
+continuellement frappé de l'idée de la mort; il disait là-dessus des
+choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche
+d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin
+de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude,
+et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien
+entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas
+alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines
+inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la
+maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment
+j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant
+un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom
+de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre.
+Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il eût fallu le
+voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous
+les points irritables de ses blessures cachées.
+
+Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie
+infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens
+de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai
+jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice
+envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer,
+pour l'absoudre.
+
+Car cette âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était
+navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et
+personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche
+avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté,
+d'affection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes
+qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son
+idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le
+plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal
+physique vint le saisir dans sa maturité, et, ses nerfs ébranlés, son
+équilibra détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et
+par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et
+les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par
+moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli
+et de repos nécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans
+l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de
+notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation
+quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de
+ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre
+qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec
+moins de force pour lui résister. Nous ne voulons plus, parce que,
+hélas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins
+facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est
+qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes
+effrayés de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la
+maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces
+animales qui nous ôte le contre-poids d'une égale clairvoyance pour le
+bien.
+
+Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la même chose) sont donc
+bien à plaindre, et surtout bien à respecter, lorsque, comme celui dont
+je parle, leur désespérance a pour point de départ l'amour du bien, du
+beau, du vrai.
+
+«Il est bon, m'écrivait M. de Latouche en août 1845, que je prenne
+congé du cercle humain où nous vivons; car une foule de choses me
+blessent sans remède, et, sans parler de la politique que souffrent les
+héritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'égoïsme
+public, je comprends peu les excès où tombe la littérature. Il faut
+échouer dans la moderne arène, ou écrire pour les consommateurs
+d'émotions triviales, l'amusement des épiciers, les besoins de
+l'arrière-boutique. Je m'arrête, car je me sens hypocondriaque et
+misanthrope, à voir que toutes les dignités de la France sont bien en
+péril à l'époque où nous sommes gouvernés.»
+
+Et puis il revenait à un rayon de douce tendresse et de paternelle
+gaieté:
+
+«Si vous étiez venu l'autre jour à Aulnay, j'aurais montré à
+mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se
+cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais
+raconté que, lui demandant son avis sur la bonté des fruits de l'arbuste
+qu'elle avait à peu près dépouillé, elle ne me répondit que ceci:
+«Mène-moi sous un rouge.»
+
+Toutes les lettres et même les plus courts billets de M. de Latouche
+étaient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout à fait
+l'éclat de sa conversation, mais ils en donnaient une idée. Je les ai
+tous gardés, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus
+intéressants que cet article, où il m'est impossible de mettre de
+l'ordre et du soin, au milieu de l'émotion qui ressort pour moi du
+sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait
+à mes ouvrages était égale celle qu'il m'accordait personnellement, et
+on pourrait croire que je publie en vue de moi-même ces louanges
+continuelles dont la douceur, pour être pure, doit rester secrète. Et
+puis les accès de sa maladie l'emportaient en brûlantes critiques contre
+le monde entier, et ceux qui ne connaîtraient pas le fond de son coeur,
+comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il était méchant par boutades.
+Il ne l'était pas. Le lendemain du jour où il avait fustigé un écrit ou
+une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes
+qualités de l'homme, des nécessités de sa situation, de tout ce qui
+devait rendre indulgent; il était prêt à le croire, à le défendre; il
+l'aimait, il arrivait à la parfaite mansuétude. S'il se blessait vite,
+s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inappréciable qualité
+qu'il ne résistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui.
+Si j'en avais eu, je lui en aurais demandé pardon, et nous n'eussions
+pas été brouillés seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais
+pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion où il oubliait tout et où
+il pardonnait sans arrière-pensée.
+
+Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'être
+conservés. Voici une boutade contre la critique qui ne fâchera personne,
+puisqu'elle ne s'adresse qu'à moi:
+
+«J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre préface de _Werther_, mais à
+condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux
+de _Werther_, et que _vos considérations_ ne seront mêlées en rien au
+naïf souvenir de la saison au j'ai découvert ce petit livre, cette
+innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri.
+_Werther_, voyez-vous, est une médaille frappée dans l'imagination de
+dix-huit ans: on ne la vaut voir changée, ni pour être éclaircie, ni
+pour être dorée. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes,
+critiques, esprits d'analyse, _aigles de revues_, vous êtes admirables à
+votre point d'observation. Mais, mêlés aux rêveries de Werther sur la
+_charrue_, aux émotions de la fenêtre où l'orage se déploie, vous êtes
+des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez
+les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Staël, de
+Voltaire, de _Faust_, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne
+s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez,
+profanes, allez plus loin disserter sur l'esthétique! Vous dispersez les
+oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la
+douane littéraire aux dentelles de la fantaisie.
+
+»Je ne veux point, en vérité (moi qui recevrais de vous une couronne),
+accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dorées, avec
+ses annotations précieuses.... Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a
+venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le _Werther_ que je garde est un
+petit bouquin in-douze, format commode à mettre dans la poche, écorné
+aux angles, mystérieux livre jusque dans la prose boursouflée d'un
+traducteur anonyme. Là, dans ses vagues interprétations, je puis rêver
+comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une
+édition de 1560, où ma mère m'a appris à connaître mes lettres. Que
+voulez-vous! mes premières amours étaient du village. Je ne méprise
+point les beautés parées de la ville; mais _reprenez votre Paris_! Votre
+Paris est fort embelli, j'en conviens; mais _j'aime mieux ma mie, ô
+gué_!»
+
+En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et eût fait plus de
+plaisir à Goethe que toutes les préfaces, passées, présentes ou futures.
+
+Souvent, il revenait sur nos années de séparation.
+
+«Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons été séparés
+pendant des années, des siècles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez
+aux majestés l'odieuse devise: _Diviser pour régner._ Mais je me soucie
+aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime, à réparer
+le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.»
+
+ * * * * *
+
+«Vous demandez quelques rimes du paysan de la Vallée-aux-Loups pour
+mettre dans ce journal, à côté de la prose du paysan de la Vallée-Noire.
+Demande-t-on au _peilleroux_[5] si l'on peut disposer de sa blouse,
+quand il voudrait vous vêtir de son coeur et de son âme? Vous parlez de
+couronne; vous êtes donc jaloux de celle de Jésus-Christ! Je ne puis
+vous offrir que des ronces et des épines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout
+ce que je rêve est à vous.
+
+[Note 5: Couvert de _teilles_, de _guenilles_; vieux français encore
+usité en Berri.]
+
+ * * * * *
+
+
+«Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il
+faudrait avoir l'espérance de vous rendre le plus minime des bons
+offices pour déroger à l'habitude de ne plus se faire la barbe et de
+garder ses pantoufles. Voilà vingt jours que je n'ai descendu l'escalier
+de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous êtes
+ma première pensée de la matinée, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui
+décide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de
+triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments où je me laisse
+persuader par vous d'être indulgent septante-sept fois par jour! Mais
+pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes idées mélancoliques?
+Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu'à la
+fin....»
+
+«...Pensez-vous à Nohant? J'espérais y voir les seigles en fleur. Mais
+je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetière d'Aulnay....»
+
+«On n'est bien que dans les bois, en présence des arbres noirs, au pied
+des sapins dont les rameaux courbés par le vent imitent le bruissement
+des vagues. Je ne dirai pas que c'est là qu'il faut vivre (il ne faut
+vivre nulle part); mais c'est là qu'il faut mourir....»
+
+«Je me suis réfugié à Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la
+solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence
+et ses causes pour que vous ne rêviez ni redoublement de mal physique,
+ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!... Je cherche dans
+l'étude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits....
+Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rêvé cette nuit que j'étais
+en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir
+les grues voyageuses. J'écoutais ces âmes en peine! Les grues ont fait
+naufrage!...»
+
+«Merci de votre gracieuse invitation à venir jouer avec les enfants.
+Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est
+désenchanté et incurable. Je ne veux me réconcilier avec personne
+qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intérêts personnels qui me blessent,
+mais le tort que mes idoles se font à elles-mêmes. Je leur en veux de se
+déprécier; c'est là que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas
+plus loin.--Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le
+talent et le caractère; mais pourrez-vous m'empêcher de regretter que la
+vanité gâte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils étaient médiocres!
+J'ai bien le droit d'être maussade dans ma conscience, et plus
+misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie.... Vous-même,
+si je reviens à vous adorer, soyez bien sûr que c'est malgré moi, et
+parce que vos qualités surpassent vos défauts. Adieu; je vous aime, et
+les bouleaux sont verts: voilà les nouvelles du village.»
+
+On a pu voir par ces courts échantillons combien il y avait d'élévation,
+de charme et de tendresse dans les épanchements de M. de Latouche. Il
+avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur
+tenait de près par l'intimité ou par le sang, plus il avait avec eux une
+susceptibilité incurable. Il nous avait tous boudés pendant des séries
+d'années plus ou moins longues, et cependant nous étions tous revenus à
+lui, plus attachés, peut-être, après ses torts involontaires. Voici ce
+que m'écrivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent,
+son ami dévoué, qui est aussi mon ami d'enfance:
+
+«Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on réellement
+fait cette existence empoisonnée, ou bien cherche-t-il lui-même par
+quelles tortures il éprouvera son esprit? C'est un problème, mais c'est
+aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance
+révèle une exquise délicatesse et une âme tendre à l'excès.»
+
+Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures appréciations
+sont celles qui partent du coeur dans l'intimité. Il n'y a pas de plus
+tendre éloge à faire d'un homme que de reconnaître qu'il est digne qu'on
+lui pardonne tout.
+
+M. de Latouche était amoureux de la forme en littérature. Pour lui, la
+forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre
+raison plus que sur le reste.
+
+«Vous êtes trop indulgent, mon cher camarade, m'écrivait-il une fois.
+Vous admirez si naïvement un _tas_ de choses que, si je ne vous
+connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un
+bon coeur plus qu'un beau poème, et un noble caractère est plus pour moi
+qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de
+prose, on n'est pas forcé d'en faire. Aimez ces gens-là, ne les
+encouragez pas à se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon
+pauvre enfant! votre grondeur, votre éplucheur, votre censeur s'apprête
+au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir?
+Peut-être que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de
+choses qui m'oppriment et qui semblent vous être légères! Vous, aussi,
+vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le
+monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages,
+et vous dites toujours: _C'est vrai_, quand on vous le démontre; puis
+vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce
+gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison?
+Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres,
+quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on
+pardonne facilement aux envieux et aux méchants? est-on bien capable de
+sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fût si bon marché de
+soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts? L'art doit
+être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour
+l'artiste, c'est la seule affaire de la vie.... Ah! vous allez médire
+que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres....
+Oui, c'est vrai. Hélas! si j'en avais!...»
+
+Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La
+tendresse sons le blâme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et
+qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du
+principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur brisé! il s'en
+allait réellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous
+flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela
+dépendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de
+ressources dans l'esprit, de tels accès d'activité des organes, qui
+reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait
+d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes
+le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. «Ne
+restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous
+entendre, ni vous parler.» Cependant, au bout des cinq minutes, cette
+nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il
+souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé
+d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute
+en minute, il se ranimait, il s'épanouissait. Il prétendait ne pas
+reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce
+vrai; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas
+éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit: «Ah!
+voilà les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des
+_mignons_. Je ne les verrai pas mûrir.» Nous regardâmes les noisetiers,
+les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les
+distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus
+développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il
+eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé.
+
+Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite
+supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner
+et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut
+savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un
+caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un
+désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline
+Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant
+jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche,
+elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les
+entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale.
+Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies,
+la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur:
+
+[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et
+qui a paru dans le _Dictionnaire de la Conversation_, 121e livraison.]
+
+ Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années,
+ Assombrit de mes jours les mornes destinées,
+ M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil,
+ Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil!
+ J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude,
+ Sa visible indulgence et sa sollicitude,
+ Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord,
+ Les sentiers escarpés qui mènent à la mort!
+ D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie,
+ Il a rouvert l'asile où me riait la vie:
+ Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit,
+ Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit.
+ Humble séjour, payé du denier de l'artiste!
+ Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste.
+ Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis,
+ Les passages frayés; là, mes pas sont admis,
+ Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère
+ Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère.
+
+A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards
+d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en
+renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes
+côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La
+fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit
+la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle
+tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de
+Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.
+
+A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues,
+penchée au chevet du moribond, répondait ainsi:
+
+ Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs,
+ Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs!
+ Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile,
+ Les suaves lueurs de la plus pure étoile!
+
+ Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux
+ Versant à tes yeux clos la molle rêverie!
+ Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie,
+ Des concerts à te dire au travers des roseaux!
+
+ Elle n'est du palmier que la liane aimée,
+ Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui;
+ La source qui scintille, un moment transformée,
+ Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui.
+
+Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès
+de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne
+sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou
+de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis
+l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe,
+et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le
+poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de
+persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois,
+pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et
+moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit
+bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide
+Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le
+souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de
+Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte
+passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne
+pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui
+l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une
+indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de
+cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la
+Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la
+tombe du poëte:
+
+ MATINÉE DE MAI 1851
+
+ Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte,
+ Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prés?
+ Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il déserte,
+ Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprés?
+
+ Et vous jasmins d'Espagne, aux étoiles sans nombre,
+ Écartez vos festons qui nous charmaient jadis!
+
+ Qui vous demande, à vous, des parfums et de l'ombre,
+ Jeunes acacias si promptement grandis?
+
+ Pourquoi viens-tu suspendre, ô frêle clématite,
+ Ta blanche draperie à sa croisée en deuil?
+ Ne sais-tu pas qu'ici le désespoir habite,
+ Que le poëte aimé dort sous un froid linceul?
+
+ L'ébénier rajeuni balance, gracieuses,
+ A la brise de mai, ses riches grappes d'or,
+ L'oiseau remplit de chants les nuits mélodieuses,
+ Comme si deux amis les admiraient encor.
+
+ Pour qui vous parez-vous ainsi, chère retraite?
+ Revêtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours:
+ Vous ne le verrez plus, le docte anachorète,
+ Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours.
+
+ Nous ne l'entendrons plus, cette voix adorée,
+ Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis,
+ Qui naguère, plus grave et du ciel inspirée,
+ Forma de saints accords, des anges accueillis.
+
+ Aux goûts simples et purs, à ces vallons fidèle,
+ Par un rayon d'avril il était réjoui;
+ Ses regards épiaient la première hirondelle
+ Et le premier bouton à l'aube épanoui.
+
+ Et moi, quand s'apaisait cette fièvre brûlante,
+ Qui sur ta couche, hélas! souvent te retenait,
+ Que j'aimais à guider ta marche faible et lente,
+ A sentir à mon bras ton bras qui s'enchaînait!
+
+ Quoi! pour jamais absent, tendre ami que je pleure,
+ En vain je crois te voir aux lieux où tu n'es pas,
+ Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure,
+ C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas!
+
+ Et le printemps revient avec son gai cortège,
+ On voit les fruits germer, le feuillage frémir,
+ La vigne couronner le pin qui la protège:
+ Dans cet ingrat séjour, je suis seule à gémir!
+
+ Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie!
+ Pour mes yeux qu'ont brûlés tant de veille et de pleurs.
+ Pour ce coeur dévasté, plein de ton agonie,
+ Que font saigner encor tes dernières douleurs!
+
+ Oh! viennent les frimas, l'inclémente froidure,
+ Et, dans les bois flétris, les longs soupirs du nord!
+ Et la neige étendant sur la molle verdure
+ Son suaire glacé, d'une pâleur de mort!
+
+ L'âme stérilisée où toute joie expire
+ Du retour des saisons ne comprend plus la loi.
+ Mes pleurs sont plus amers à voir le ciel sourire,
+ Et la vallée en fleurs s'épanouir sans toi!
+
+ PAULINE.
+
+M. de Latouche me disait souvent que je ne me connaissais pas en vers.
+C'est possible; mais je crois que, pour ceux-ci, nous n'eussions pas été
+en désaccord. Il me semble que la manière de mademoiselle Flaugergues,
+comme celle de notre ami, appartient à l'école d'André Chénier; qu'il y
+a plus de clarté et de correction chez elle que chez M. de Latouche, et
+qu'il y a toute la grâce, toute la richesse descriptive de Chénier, avec
+ce précieux don de la tendresse d'une femme, de la douleur bien réelle
+d'une fille pieuse. Voyez comme elle pleure, comme elle regrette celui
+auprès duquel tant de coeurs blessés disaient qu'on ne pouvait plus
+vivre; et voyez comme il y a encore de belles et bonnes âmes qu'on ne
+connaît pas, et dont on ne s'occupe pas!
+
+Nohant, 15 juin 1831.
+
+
+
+
+V
+
+FENIMORE COOPER
+
+
+On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont
+Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile
+et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment.
+
+Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de
+Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière,
+quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la
+manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en
+s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne
+n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au
+contraire, plus à l'aise.
+
+Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme
+excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures
+qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un
+seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie
+parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et
+bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû
+concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme
+on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et
+des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un
+langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir
+l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et
+sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de
+moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus
+grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et
+qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le
+flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance
+dans le sol de la pensée vaste et solide.
+
+Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de
+rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était
+également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il
+n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et
+ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott.
+Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son
+individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance.
+
+Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en
+lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la
+méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes,
+en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes
+contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires
+sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la
+flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers
+sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la
+prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race,
+ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est
+cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui
+caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives.
+
+Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille
+peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté
+individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces
+tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la
+triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les
+plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique.
+
+C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les
+paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien
+ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal
+de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de
+lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle
+au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de
+seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent
+ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par
+la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière
+fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la _gipsy_
+devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un
+monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la
+loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste.
+Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée
+avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé
+Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble
+qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence,
+qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du
+drame.
+
+Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus
+grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le
+procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien
+tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans,
+s'appelle d'abord _l'Espion_, et puis le _Bravo_, et enfin _le Chasseur
+des Prairies_, est la révélation complète de la véritable pensée, du
+constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité
+de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott
+lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et
+magistral Scott conserve le premier rang.
+
+Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce
+Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'_Éclaireur_,
+de _Guide_, de _Chercheur de sentiers_, de _Tueur de daims_,
+d'_Oeil-de-Faucon_, de _Longue-Carabine_, de _Bas-de-Cuir_, est une
+création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a
+rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le
+quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes
+du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé,
+mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers
+les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien
+décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont
+l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour
+nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que
+reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent
+que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance:
+le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, _bonhomme_. Ses
+naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui
+appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins
+d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment
+qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr
+que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu.
+
+Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de
+Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités
+d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui
+fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le
+_Robinson américain_, dans _les Lions de mer_, etc., le mouvement des
+voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des
+relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés
+des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite,
+qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur
+pour imposer son émotion au lecteur.
+
+Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits,
+l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne
+cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne
+connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers
+polaires, au chapitre où les deux goëlettes, _les Lions de mer_,
+quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces
+flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du
+doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On
+croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte
+et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à
+point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui,
+par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient
+aussi pénible qu'un événement _arrivé_.
+
+Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une
+grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous
+impressionne ainsi. Dans _Satanstoe_ (un des meilleurs romans de Cooper,
+que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres
+publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager
+sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de
+dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à
+la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces
+descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes
+qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu
+compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble.
+On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme
+d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y
+ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti
+franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop
+peu estimée chez nous.
+
+Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le _beau_, qui est
+la _splendeur du vrai_ et dont, comme les peuples artistes de l'autre
+rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce
+que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se
+moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du
+vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine,
+il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres
+nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long
+cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude
+effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de
+pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs
+adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis
+encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit
+au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre
+pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les
+volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature
+elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires.
+
+C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette
+personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de
+Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux,
+ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme,
+de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de
+nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les
+missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de
+la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et
+à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union,
+par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste
+conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit
+et la fidélité du sentiment patriotique.
+
+Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas
+toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour
+pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration
+isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle
+qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du
+désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis,
+l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de
+l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains
+avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le
+côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des
+instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme
+primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand
+spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et
+de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc,
+pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur
+la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à
+la cognée et à la charrue.
+
+Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe
+éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les
+iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait
+hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et
+l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa
+douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant
+traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans
+sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide _Nathaniel_.
+C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son
+amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations
+vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la
+liberté absolue.
+
+Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis
+parmi des sauvages. Le _Mohican_ est aussi un grand type, et, en faisant
+de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au
+christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation,
+plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné,
+d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer,
+il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie
+sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans
+sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du
+romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la
+conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une
+grande race et ravager une grande nature.»
+
+Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas
+laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque
+instant, le vieux philosophe s'écrie:
+
+«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos
+monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est
+beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau
+temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux
+élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je
+ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont
+égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que
+vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve
+moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous
+environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous,
+qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes
+représailles.»
+
+Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela à son héros, il le
+fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le
+chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutées
+qui menacent les établissements des blancs dans le désert. C'est
+toujours pour défendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se
+fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauvé tous ceux
+auxquels il se sentait nécessaire, il s'en va, par goût, vieillir et
+mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le récit de cette mort
+du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre siècle
+littéraire ait produites.
+
+Cooper a donc entrevu et senti, au delà de cette vie de réalité et
+d'utilité matérielle qui fait la force de l'Amérique du Nord, quelque
+chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la
+croyance officielle: la civilisation pénétrant dans la barbarie par
+d'autres moyens que les balles et l'_eau-de-feu_; la conquête par
+l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation
+d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a
+frappé son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgré le calme
+de son organisation et de son talent, il a exhalé comme un chant de mort
+sur les restes épars et mutilés des grandes familles et des grandes
+forêts du sol envahi. C'est à cet élan d'admiration et de regret qu'il a
+dû l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par là qu'il a osé
+et vibré, à un moment donné, plus que Walter Scott, dont le calme
+impartial s'est moins vaillamment démenti. Scott est pourtant un noble
+barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'Écosse; mais
+l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le
+méconnaître) a moins de portée. Il pleure une nationalité, une
+puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper,
+c'est une noble race exterminée; c'est une nature sublime dévastée;
+c'est la nature, c'est l'homme.
+
+Nous manquons de détails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu
+d'événements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle
+émigra en Amérique en 1769.
+
+James Fenimore Cooper est né en 1789 à Burlington, sur la Delawarre,
+État de New-York. À treize ans, il fut placé au collège d'Yale, à
+New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, après
+quelques voyages, sa santé l'obligea de renoncer à cette carrière. En
+1810, il se retira à Cooper's-Town, ville fondée par son père, et il ne
+s'occupa plus que de littérature. Il fit, dans le but de rassembler des
+matériaux à son usage, plusieurs voyages, et remplit à Lyon, de 1826 à
+1829, les fonctions de consul des États-Unis. Il avait trente-deux ans
+lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort à Cooper's-Town, en
+1851.
+
+On s'accorde à dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme
+son caractère lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et
+l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces
+impressions, résumées en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris,
+sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les
+admirateurs de Cooper de très-précieux documents. On le comprend, on le
+voit, on l'estime et on l'aime à travers ces réflexions sobres et
+concises, où un inébranlable fonds de bon sens juge les hommes et les
+choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement
+entraîner aux séductions du vieux monde. Cette antithèse paraît animer
+la vie et l'intelligence du romancier américain sans lui créer trop ces
+tourments intérieurs. Il est charmé par les douceurs paresseuses, par le
+luxe libéral et les tolérances philosophiques de la vie florentine, sans
+cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicité et
+d'austérité démocratiques dont il porte en lui l'ineffaçable cachet.
+L'indépendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en
+quelques endroits:
+
+«J'ai quelquefois formé le désir, dit-il en contemplant la cathédrale de
+Liége, d'avoir été élevé dans la religion catholique, afin d'unir la
+poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle
+nécessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment
+assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite,
+et se passer du secours de l'imagination?... Pourquoi avoir rejeté le
+pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes
+et les pieux concerts?...
+
+«Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité
+l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments
+religieux aux États-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous
+un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté
+principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de
+bancs; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la
+suprématie de la Divinité....
+
+«Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de
+l'église forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison
+de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa
+protection. Les dômes, les flèches, les dentelles des cathédrales
+gothiques s'élancent au-dessus des murailles de la ville. Partout où il
+y a une réunion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de
+l'église....
+
+«Les plus hautes maisons d'une ville américaine sont invariablement ses
+tavernes. Nous ne bâtissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons
+alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de
+noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de
+_Pari-Banou_ ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais
+mieux de grandes églises et de petites tavernes.»
+
+Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste,
+triomphant de toute étroitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages
+en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de compréhension du beau sous
+ses divers aspects, et un touchant élan de sympathie pour les différents
+caractères des peuples. Il est né généreux et bienveillant, on le voit à
+chaque page, sans qu'il paraisse songer à en faire montre. Il peint
+toutes choses à sa manière, et cette manière américaine est
+très-remarquable et très-intéressante, surtout appliquée à
+l'appréciation des pays les plus opposés aux types que le voyageur avait
+pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est à Rome
+surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du _Robinson_ _américain_.
+Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre
+de clous et de chevrons nécessaires à la moindre construction, tout
+aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles détails d'un
+navire, va-t-il regarder, comprendre et définir cette profusion
+d'oeuvres d'art où la pensée de l'utilité matérielle ne s'est présentée
+que comme accessoire?
+
+«On m'avait prédit que je serais désappointé à l'aspect de Saint-Pierre,
+que je m'abuserais sur ses véritables dimensions. Je les vis telles
+qu'elles étaient, sans doute parce que j'avais travaillé depuis
+longtemps à me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent
+trompé sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand
+il s'agit d'un édifice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse,
+je ne connaissais rien de semblable, rien qui pût me servir de point de
+comparaison. Toutefois, si je ne possédais pas de règles certaines pour
+juger la nature, je m'étais exercé à calculer exactement la grandeur des
+édifices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'église de
+Saint-Pierre était le plus colossal de tous.
+
+«Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes
+créations de Michel-Ange; mais je hâtai le pas. Gravissant les degrés du
+temple, j'étreignis dans mes bras une des colonnes engagées de la
+façade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son
+diamètre. Cette épreuve matérielle confirma mes premières impressions.
+Poussant ensuite une porte latérale, je me trouvai dans le temple le
+plus grandiose ou des cérémonies religieuses aient jamais été
+célébrées. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrêtai;
+ayant l'habitude de soumettre les monuments à un examen analytique,
+j'avais compté mes pas à mesure que j'avançais, et il m'était facile
+d'évaluer en pieds la route que j'avais faite.»
+
+En voyant le poëte de la _Prairie_ prendre de si naïves précautions pour
+ne pas se tromper sur la véritable dimension d'une église (procédé que,
+du reste, beaucoup d'Anglais et d'Américains emploient encore en
+visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de
+l'Italie), n'est-on pas tenté de se moquer un peu de cette prudence
+caractéristique qui commence par se défendre de toute admiration, et qui
+ne veut apprécier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'après
+avoir bien calculé en mesure leur grandeur matérielle? Il faut pourtant
+s'abstenir de ce dédain pour la lenteur des impressions de certaines
+races, quand on voit le grand Cooper, ce bon maître et cet excellent
+peintre, en subir l'habitude, et même la proclamer ingénument comme une
+règle de conscience. Après tout, ce n'est qu'un procédé inverse de celui
+des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au même résultat, l'émotion.
+Un Français artiste, ou un Italien artiste commence par chercher
+l'impression générale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la
+proportion. Il voit tout d'un coup par où elle brille, et les sublimes
+harmonies qu'elle lui révèle ne lui font pas désirer de se rendre compte
+trop vite du plan géométrique. Quand il en vient là, sa jouissance est à
+peu près épuisée, et même, si cette jouissance a été vive, il aime mieux
+l'emporter vierge de tout calcul matériel.
+
+L'Américain Cooper commence par où nous finissons, et quand il s'est
+bien assuré qu'il a devant les yeux la plus vaste église qui existe, il
+s'aperçoit qu'elle est belle, il s'échauffe et s'enthousiasme.
+
+Mais c'est encore à sa manière. Il ne cherche pas à peindre son émotion
+par des phrases. Quand il a bien constaté que des chérubins de marbre,
+qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre
+fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du maître-autel
+est _plus élevé que la tour de la Trinité de New-York_, et que le trône
+de marbre, «sorte de siége poétique à l'usage des papes, a de même
+l'élévation d'un clocher,» il s'abandonne, se dégèle et se détend; et le
+voilà qui, avec sa bonhomie accoutumée, décrit en peu de mots
+très-simples, mais parfaitement sentis, son émotion et celle de son
+enfant, qui, par parenthèse, met là, dans la couleur sobre et douce du
+maître, un point lumineux très-charmant.
+
+«En contemplant cet édifice immense, _si admirablement combiné dans
+toutes ses parties_ (le voilà frappé par la véritable grandeur de
+l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit Édouard
+lui-même fut ému, quoiqu'il eût passé la moitié de sa vie à voir des
+monuments. Il se serra contre moi en murmurant: _Qu'est-ce que c'est?
+qu'est-ce que c'est? Est-ce une église_?
+
+«La nuit s'avançait et l'obscurité ajoutait à l'effet de la basilique.
+L'atmosphère avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacré a son
+atmosphère différente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction
+que si jamais la main de l'homme a élevé un temple digne de la majesté
+divine, c'est incontestablement celui-ci.»
+
+Suivons encore un peu Cooper dans son voyage à travers Rome, puisque
+c'est la meilleure révélation que nous avons de son caractère et de sa
+nature d'esprit. Il se moque gaiement des émotions de commande et de
+pompeuses descriptions.
+
+«Des descriptions peuvent-elles donner une idée du Colisée? Ce n'est pas
+la grâce, ce n'est pas la beauté qu'il faut chercher dans ces travaux
+des Romains: c'est l'immensité, la grandeur gigantesque, panthéiste, que
+ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.»
+
+Et puis, il ajoute, pour résumer ses rêveries:
+
+«Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de
+charmes à l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les
+bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai passé
+d'un extrême à l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un
+peuple mort. J'ai vu des forêts encore vierges, des cités naissantes,
+des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant à
+se constituer, ayant leur carrière de gloire ou de honte à parcourir,
+tournant le dos au passé, et les yeux fixés sur l'avenir. Et me voilà
+entouré de colonnes renversées, de temples démolis, de palais de niveau
+avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son
+temps et qui est enseveli. Là, je sentais en mon coeur l'espérance vive
+et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.»
+
+On le voit, c'est toujours l'Américain qui compare, ce qui ne l'empêche
+pas de sentir. En parlant du Panthéon de Rome: «Une vaste rotonde
+voûtée, solidement construite, sans soubassement, éclairée par une
+ouverture élégante qui permet de voir le ciel à découvert, offre un
+ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les
+impressions de l'extérieur. La conception de cet édifice est une des
+plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre
+laisse entrer assez le jour, et l'oeil, après avoir parcouru la noble
+voûte, sonde le vide azuré de l'espace infini. La disposition matérielle
+du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus
+loin, entraîne l'imagination vers la puissance et la majesté suprêmes.
+L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'éternité.»
+
+Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des
+choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprécié ou critiqué presque
+toujours avec un très-remarquable discernement. Quand on songe que
+c'était en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reçu, dans
+son pays, une éducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la
+considération, aucun sujet de dépit byronien contre sa patrie, et ce
+calme de tempérament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de
+Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnaît qu'il est doué d'une
+organisation très-complète et très-saine; et cette sorte d'universalité
+d'esprit, cette grande logique éclairée d'une sereine lumière, ce
+contraste même de la prudence et de l'entraînement qui trouvent le moyen
+d'aller ensemble, expliquent la fécondité de son talent, la pureté de
+ses conceptions et la puissance de cette belle création de Nathaniel qui
+résume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la
+primitive liberté.
+
+Cooper fut assez intimement lié, à Paris, avec la Fayette. Il traversa
+sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du choléra;
+il assista aux événements du cloître Saint-Merry; il lut reçu en visite
+particulière par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la
+franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, datées de
+Paris, 1832, le détail piquant de cette entrevue et les conversations
+intéressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'époque.
+Tout cela est fort bien résumé, et les quelques traits descriptifs qui
+encadrent ces entrevues sont de ceux qui font très-bien _voir_ en peu de
+mots. Dans ses romans, Cooper est sujet à des longueurs; dans ses
+souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie
+les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il
+raconte la cérémonie du lavement des pieds, à Rome, il rencontre une
+figure intéressante et l'esquisse largement. «Chose étrange, que ces
+nobles oppresseurs pensant réparer toute une année d'inflexible orgueil
+par une seule soirée d'humilité!... J'entrai dans la salle du bain. Je
+vis six pèlerins sales et en haillons qui ôtaient leurs souliers et
+leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent à
+l'oeuvre. Mon oeil s'arrêta sur un des mendiants les plus laids et les
+plus déguenillés, et de là s'abaissa sur le grand seigneur agenouillé
+devant lui. Ce dernier avait un costume ecclésiastique; sa figure était
+belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient à tous ses traits une
+expression sinistre.
+
+«Monsieur, demandai-je à mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du
+gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant?
+
+--Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face?
+
+--Précisément.
+
+--C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.»
+
+Cooper a eu et a encore une véritable foule d'imitateurs. Le succès
+européen de ses romans sur l'Amérique a fait éclore par centaines, sous
+la même forme, les récits de voyages, les événements maritimes, les
+combats avec les Indiens, les établissements de colons dans le désert,
+et l'on ne s'est même pas gêné pour tâcher de reproduire la solennelle
+figure de Nathaniel. Grâce à toutes ces imitations, nous nous promenons
+en esprit, à cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et
+nous connaissons les moeurs des animaux les plus féroces ou des hommes
+les plus étranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que
+nous puissions trouver dans ces récits, les copistes de Cooper auraient
+tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons
+pas que, faute d'une grande et forte personnalité, on s'adonne à
+l'imitation d'un bon maître. Si l'on a pour soi de l'observation, de la
+mémoire, et un fonds de souvenirs de voyages intéressants et de
+spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosité, et si on ne
+fait de l'art, on répand au moins des notions instructives sous une
+forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces
+ouvrages, pour sentir la supériorité incomparable du modèle. On est
+pourtant aujourd'hui plus _habile_ que Cooper dans son propre genre; on
+a pénétré plus avant dans les déserts; on a vu plus de choses et on sait
+mieux le métier de conteur, devenu, en Amérique, une sorte de
+concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-même, et on
+n'est pas Cooper. On a plus de verve et on précipite les incidents
+dramatiques; mais, par cela même, on n'attache pas, on ne persuade pas
+autant; et ce grand fonds de vérité saine, cette pureté d'âme et de
+forme, cette individualité tranquille d'un génie fécond et bien portant,
+on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer.
+
+
+Août 1836.
+
+
+
+
+VII
+
+GEORGE DE GUÉRIN
+
+
+«George-Maurice Guérin du Cayla naquit au château du Cayla, département
+du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était une des plus anciennes du
+Languedoc. Il commença ses études à Toulouse, et les acheva au collège
+Stanislas, à Paris, sortit du collège de 1829 à 1830, passa près d'une
+année en Bretagne[7], revint à Paris, y développa ses facultés, mais par
+un travail sans suite, abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son
+mariage, qui eut lieu en 1838, fut très-simple, nullement littéraire
+dans le sens extérieur que l'on donne à ce mot. Il n'aborda jamais aucun
+journal, ne publia rien, et partagea son temps entre ses lectures, ses
+secrètes études poétiques, et te monde qu'il aimait beaucoup. Il mourut
+l'année dernière, au château du Cayla, chez son père, ne laissant que
+des fragments, et en très-petit nombre.»
+
+[Note 7: Chez M. de Lamennais, qui s'occupait alors de l'éducation de
+plusieurs jeunes gens. George Guérin fut confié à ses soins, et
+perfectionna chez lui ses études. M. de Lamennais a conservé de cet
+élève un souvenir affectueux et bienveillant. «C'était, nous a-t-il dit,
+un jeune homme timide, d'une piété douce et timorée, d'une organisation
+si frêle qu'on l'eût crue près de se briser à chaque instant, et ne
+montrant point encore les facultés d'une intelligence remarquable.»]
+
+Telle est la courte notice biographique qui nous a été transmise sur un
+talent ignoré du lui-même, et révélé seulement à quelques amis,
+aujourd'hui désireux de rendre hommage à sa mémoire par la publication
+d'un ou deux fragments de poésie, seul héritage qu'il ait laissé, comme
+malgré lui, à la postérité. Après avoir lu ces Fragments, nous nous
+sommes engagé à cette publication avec ce sentiment de profonde
+sympathie que chacun éprouve pour le génie moissonné dans sa fleur, et
+croyant fermement accomplir un devoir envers le poëte comme envers le
+public. Après la mort à la fois pénible et dramatique d'Hégésippe
+Moroau, cette notice et ces citations méritent quelque attention. S'il y
+a une certaine similitude dans ces mélancoliques destinées, dans ces
+gloires méritées, mais non couronnées, dans ces morts prématurées et
+obscures, il y a contraste dans la nature du talent, dans le caractère
+de l'individu, dans les causes du dégoût de la vie (car il y a spleen
+chez l'un et chez l'autre), il y a surtout matière à des réflexions
+différentes. Les nôtres seront courtes et respectueuses, car la douleur
+de George Guérin fut silencieuse et noblement portée jusqu'à la tombe.
+
+Devant tant d'exemples de poésies et de morts _spleeniques_ que notre
+siècle voit éclore et inhumer, le moraliste a un triste devoir à
+remplir. Le désir inquiet des jouissances matérielles de la vie et le
+besoin des vulgaires satisfactions de là vanité, devenus des causes
+d'amertume, de colère et de suicide, ne sauraient être réprimés par de
+trop sévères arrêts, et la pitié sympathique qu'inspirent de telles
+catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austère et
+courageuse. L'auteur du poétique drame de _Chatterton_ l'a bien senti;
+car il a placé auprès du martyr de l'ambition littéraire un quaker
+rigide dans ses moeurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de
+relever tantôt par la sagesse, tantôt par l'amour, ce coeur amer et
+brisé. Mais en face d'une douleur muette, comprimée, sans orgueil et
+sans fiel, au spectacle d'une vie qui se consume faute d'aliments
+nobles, et qui s'éteint sans lâche blasphème, il y a des enseignements
+profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-même dans l'état social
+ou nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens humain peut alors
+remonter aux causes et prononcer, entre le poëte qui s'en va et la
+société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible.
+
+George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres
+confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher,
+montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence en tout ce qui
+touche à la gloire éphémère des lettres. «Il portait dans le monde
+(c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières
+pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait
+pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je
+n'ai vu qu'en lui, et dont l'effet était irrésistible, il aimait
+extrêmement la conversation; et quand il rencontrait par hasard des
+gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils
+disaient comme il jouissait de la musique, des parfums et de la
+lumière.» Il était malade, et sa paresse à produire, sa paresse à vivre,
+s'il est permis de dire ainsi, sans hâter sa mort, empêchèrent peut-être
+l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'arrêt. Ce n'est donc pas
+directement à la société qu'on peut imputer cette fin prématurée, mais
+c'est bien à elle qu'on doit reprocher hautement et fortement cette
+langueur profonde, cet abattement douloureux où ses forces se
+consumèrent, sans qu'aucune révélation de l'idéal qu'il cherchait
+ardemment vint à son secours, sans qu'aucun enseignement solide et
+vivifiant pénétrât de force dans sa solitude intellectuelle. Mais avant
+de signaler l'horrible insensibilité, ou, pour mieux dire, la déplorable
+nullité du rôle maternel de cette société à l'égard de ses plus nobles
+enfants, nous peindrons davantage le caractère de celui-ci, et l'on
+comprendra dès lors ce qui lui a manqué pour réchauffer dans ses veines
+l'amour de la vie.
+
+C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement
+éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre
+insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses
+souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces
+différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de George Guérin que
+nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non
+moins belle que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés
+à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car
+c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs
+et sans art; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur
+instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent
+pas les oeuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves
+d'imprimerie. Nous on citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup
+que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire
+en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus
+délicate à révéler qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie.
+Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous regrettons le
+plus de passer sous silence.
+
+ * * * * *
+
+«Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui où je suis plongé,
+_de profundis clamarem ad te_; mais il faut que je m'interdise ces
+folies. Elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de
+se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas,
+qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui
+sont manifestes. Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je
+devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé
+toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais
+vrai, et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah; n'en doutez pas; si
+je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon
+sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout
+à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble
+assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là; et si j'affectais quelque
+chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur
+de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas,
+_voilà la ressemblance_. A cette époque de mon ennui, j'en disais plus
+qu'il n'y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, _voilà la
+différence_.
+
+ * * * * *
+
+«Le jour est triste, et je suis comme le jour; ah[8], mon ami, que
+sommes-nous; ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de
+toutes choses autour de moi et voir mon humeur suivre les variations de
+la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était
+un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès
+des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et
+qui va s'aigrissant. Los journées les plus unies, les plus paisibles,
+sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui
+n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez
+croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si léger
+qui soit plus mobile que mon âme? J'ai à peine écrit quelques pages de
+ce travail qui avait d'abord tant d'attraits; qui sait quand je le
+terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas
+accepter le dédit cent fois offert par ce mien esprit, le plus
+inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que
+vaille, vous aurez cette pièce, pièce en effet, et des plus pesantes.
+
+[Note 8: Nous avons conservé scrupuleusement la ponctuation de l'original.
+Une particularité digne de remarque dans un texte rempli de si
+douloureuses exclamations, c'est l'absence de _points d'exclamation_. Il
+nous semble que la ponctuation d'un manuscrit est comme l'allure de
+l'homme, l'inflexion de la voix, le geste, la prononciation, une manière
+d'être par laquelle le caractère se révèle, et que l'observation
+psychologique ne devrait point négliger. Dans les premiers jours de
+notre _invasion_ romantique, de critiques malins remarquèrent l'abus des
+signes apostrophiques. C'est peut-être la crainte et l'horreur de cette
+sorte d'emphase qui suggéra à George Guérin le besoin de supprimer
+entièrement le _point admiratif_, même dans les endroits où la règle
+grammaticale l'exige.]
+
+«...Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute ma
+vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme
+(l'idéal) s'élève et devient insaisissable. Ce mot propre, cette
+expression, la _seule_ qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai
+jamais reconnu, au contentement de mon esprit, que je l'eusse trouvé:
+et, l'eusse-je attrapé, reste l'arrangement et les combinaisons
+infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, et la nouveauté
+dans les termes usés; l'imprévu, l'image dans le mot, et le contour, la
+justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent; et de
+tout cela, je n'ai guère que la bonne volonté.--Pardonnez-moi ce cours
+de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le
+pédant.»
+
+Pour qui aura lu attentivement _le Centaure_, cette recherche
+scrupuleuse et hardie dont la prétendue insuffisance est confessée ici
+avec trop de modestie, est clairement révélée. Mais, au risque de passer
+pour un pédant nous-même, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire
+deux et même trois fois _le Centaure_ pour en apprécier les beautés, la
+nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais
+raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du
+contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les
+termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste,
+profonde et mystérieuse, comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa
+fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans la placenta divin. C'est
+en cela que la nature de ce petit chef-d'oeuvre nous semble différer
+essentiellement de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes
+poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes,
+et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté
+et comme la beauté sculpturale des Grecs[9].
+
+[Note 9: Un vieux ami de province, que j'ai consulté avant de me
+déterminer à publier _le Centaure_, m'a écrit à ce sujet une lettre trop
+remarquable pour que je ne me fasse pas un devoir de la citer en entier.
+C'est un renseignement que je lui demandais, et qu'il a eu la bonté de
+me donner pour moi seul. Je ne crois pas lui déplaire en insérant ici
+cet examen rapide, mais exact et important, des tentatives d'imitation
+grecque qui ont enrichi notre littérature. Ce petit travail pourrait
+servir de canevas aux critiques qui voudraient le développer. Il servira
+aussi d'excellente préface aux fragments de M. de Guérin, et
+l'approbation d'un juge aussi érudit aurait, au besoin, plus de poids
+que la mienne:
+
+«Cette ébauche du _Centaure_ me frappe surtout comme exprimant le
+sentiment grec grandiose, primitif, retrouvé et un peu _refait_ à
+distance par une sorte de réflexion poétique et philosophique. Ce
+sentiment-là, par rapport à la Grèce, ne se retrouve dans la littérature
+française que depuis l'école moderne. Avant l'_Homère_ d'André Chénier,
+les _Martyrs_ de Chateaubriand, l'_Orphée_ et l'Antigone_ de Ballanche,
+quelques pages de Quinet (_Voyage en Grèce_ et _Prométhée_), on en
+chercherait les traces et l'on n'en trouverait qu'à peine dans notre
+littérature classique.
+
+1° Il n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaule et la Grèce que
+par la colonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le
+midi de la Gaule n'ont pas été vaines. Il y eut tout une culture, et
+dans le chapitre v de son _Histoire littéraire_.
+
+M. Ampère a très-bien suivi cette veine grecque légère, comme une petite
+veine d'argent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui, il y a
+quelques mots grecs restés dans le provençal actuel, il y a des tours
+grammaticaux qui ont pu venir de là; mais ce sont de minces détails. Au
+moyen âge, toute trace fut interrompue. A la renaissance du seizième
+siècle, la langue et la littérature grecques rentrèrent presque
+violemment et à torrent dans la littérature française: il y eut comme
+engorgement au confluent. L'école de Ronsard et de Baïf se fit grecque
+en français par le calque des compositions et même la fabrique des mots;
+il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou grandes furent
+senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs
+prosateurs du seizième siècle et des plus grands érudits, a fait un
+petit traité de la _conformité_ de la langue française et de la langue
+grecque: il a relevé une grande quantité de locutions, de tours de
+phrase, d'idiotismes communs aux deux langues, et qui semblent indiquer
+bien moins une communication directe qu'une certaine ressemblance de
+génie. M. de Maistre, dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, est de
+l'avis de Henri Estienne, et croit à la ressemblance du génie des deux
+langues. Pourtant, il faut le dire, toute cette renaissance grecque du
+seizième siècle, en France, fut érudite, pédantesque, pénible; le seul
+Amyot, par l'élégance facile de sa traduction de Plutarque, semble
+préluder à la Fontaine et à Fénelon.
+
+«2° Avec l'école de Malherbe et de ses successeurs classiques, la
+littérature française se rapprocha davantage du caractère latin, quelque
+chose de clair, de précis, de concis, une langue d'affaires, du
+politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau, n'avaient que
+très-peu ou pas du tout le sentiment _grec_. Corneille adorait Lucain et
+ce genre latin, Boileau s'attache à Juvénal. Racine sent bien plus les
+Grecs; mais, en bel esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du
+second et du troisième âge, non pas Eschyle, non pas même Sophocle, mois
+plutôt Euripide; ses Grecs, à lui, ont monté l'escalier de Versailles et
+ont fait antichambre à l'Oeil-de-Boeuf. On voit dans la querelle des
+anciens et des modernes, où Racine et Boileau défendent Homère contre
+Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai
+de l'antique. Mais la Fontaine, sans y songer, était alors bien plus
+Grec que tous de sentiment et de génie; dans _Philémon et Baucis_, par
+exemple, dans certains passages de la _Mort d'Adonis_ ou de _Psyché_.
+Surtout Fénelon l'est par le goût, le délicat, la fin, le négligent d'un
+tour simple et divin; il l'est dans son _Télémaque_, dans ses essais de
+traduction d'Homère, ses _Aventures d'Aristonoüs_; il l'est partout par
+une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et charme: c'est
+comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages.
+Massillon aussi, né à Hyères, a reçu un souffle de l'antique Massilie,
+et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate.
+
+»3° Au dix-huitième siècle, en France, on est moins près du sentiment
+grec que jamais. Les littérateurs ne savent plus même le grec pour la
+plupart. Quelques critiques, comme l'abbé Arnaud, qui semblent se vouer
+à ce genre d'érudition avec enthousiasme, donnent plutôt une idée
+fausse. Bernardin de Saint-Pierre, sans tant d'étude, y atteint mieux
+par simple génie; héritier en partie de Fénelon, il a, dans _Paul et
+Virginie_, dans bien des pages de ses _Études_, dans cette page (par
+exemple) où il fait gémir Ariane abandonnée à Naxos et consolée par
+Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette muse heureuse;
+mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand qu'il en retrouve
+et en exprime. L'abbé Barthélémy, dans le _Voyage d'Anarcharsis_ (si
+agréable et si utile d'ailleurs), accrédita un sentiment grec un peu
+maniéré et très-parisien, qui ne remontait pas au grand et ne rendait
+pas même le simple et le pur. Heureusement, André Chénier était né, et
+par lui la veine grecque est retrouvée.
+
+»4° Au moment où l'école de David essaie, un peu en tâtonnant et en se
+guindant, de revenir à l'art grec, André Chénier y atteint en poésie.
+Dans son _Homère_, l'idée du grand et du primitif se retrouve et se
+découvre même pour la première fois. Dans l'étude de la statuaire
+grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux, à l'art joli et
+léché des derniers âges: ce n'est que tard qu'on a découvert la majesté
+reculée des marbres d'Égine, les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de
+Milo.
+
+»Peu après André Chénier, et, avant qu'on eût publié ses poëmes, M. de
+Chateaubriand, dans les _Martyrs_, retrouvait de grands traits de la
+beauté grecque antique; dans son _Itinéraire_, il a surtout peint
+admirablement le rivage de l'Attique. Il sent à merveille le Sophocle et
+le Périclès.
+
+»Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fin du dix-huitième
+siècle, est M. Joubert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donné un article
+dans la _Revue des Deux-Mondes_: quelques pensées de lui sont ce qu'on a
+écrit de mieux en fait de critique littéraire des Grecs. Il aurait aimé
+_le Centaure_.
+
+»Vous connaissez l'_Orphée_, et je n'ai point à vous en parler; mais à
+Ballanche, à Quinet (dans son _Voyage en Grèce_), il manque un peu trop,
+pour correctif de leur philosophie concevant et refaisant la Grèce,
+quelque chose de cette qualité grecque fine, simple et subtile, négligée
+et élégante, railleuse et réelle, de Paul-Louis Courier, ce vrai Grec,
+dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles,
+ressemblait un peu à celle d'un faune.»] [FIN DE LA NOTE 9.]
+
+Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous
+défendre de considérer comme un notable défaut cette ressource technique
+qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui détruit
+l'harmonie et la plastique de son stylo, d'ailleurs si beau, si large et
+si coloré d'originalité _primitive_. La pièce de vers, malheureusement
+inachevée, qui est placée à la suite du _Centaure_, ne me paraît pas non
+plus, comme il pourra sembler à quelques-uns au premier abord, une
+imitation de la manière de Chénier. Ces doux essais de M. de Guérin ne
+sont point des pastiches de Ballanche et de Chénier, mais bien des
+développements et des perfectionnements tentés dans la voie suivie par
+eux. Il ne semble même pas s'être préoccupé de l'un ou de l'autre, car
+nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses
+lectures, il n'a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis,
+mais il a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son
+entraînement prononcé, et l'on peut dire passionné, vers les secrets de
+la nature. Il ne l'a point aimée en poëte seulement, il l'a idolâtrée.
+Il a été panthéiste à la manière de Goethe sans le savoir, et peut-être
+s'est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-t-il vu en eux que
+les dépositaires des mythes sacrés de Cybèle, sans trop se demander si
+leurs poëtes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition
+n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers
+versets du _Centaure_ révèlent assez le tourment d'une ardente
+imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui
+interroge avec ferveur les mystères de la création. Il ne lui faut rien
+moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphère
+des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter
+comme Chénier, il ne se contenterait pas d'interpréter systématiquement
+comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens
+caché des signes divins imprimés sur la face de la terre; mais il n'a
+embrassé que des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte
+au-dessus des forces humaines. C'est être déjà bien grand que d'avoir
+entrepris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de détrôner
+Jupiter. Un autre fragment de ses lettres exprimera avec grandeur et
+simplicité cet amour à la fois instinctif et abstrait de la nature.
+
+«11 _avril 1838_.--Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui,
+faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres; le ciel
+est pur et le soleil magnifique.
+
+ Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des forets!
+
+«Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux
+arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de
+Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein
+des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des
+rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans
+l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous
+voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles,
+invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des
+enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de
+songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien
+de savant. Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran,
+devrais-je dira, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans
+relâche, et l'entraînera je ne sais où: c'est le mot de vie. Mon amour
+des choses naturelles ne va pas au détail et aux recherches analytiques
+et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la
+manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de
+passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute
+l'Allemagne, et la France en assoupissement.»
+
+Dans une autre lettre, il exprime l'identification de son être avec la
+nature d'une manière encore plus vive et plus matériellement
+sympathique.
+
+«J'ai le coeur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je
+cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je
+déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement des larmes des
+autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute
+mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me
+comble de biens et de maux, mon étrange coeur, d'incroyables combats,
+des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et
+tout ce que je puis être; la beauté du jour, la puissance de l'air et du
+soleil, _all_, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me
+remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais
+s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la _Pastorale_.
+Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts
+tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble
+qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon
+existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre
+infime d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas
+au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de
+souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont
+plus riches que la présence même du bonheur: enfin ce qui est, à ce
+qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que
+senties.--Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et
+en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
+
+ Caddi come corpo inorto cade.
+
+Adieu; la soirée est admirable; que la nuit qui s'apprête vous comble de
+sa beauté.»
+
+Est-il beaucoup de pages de _Werther_ qui soient supérieures à cette
+lettre écrite rapidement, non relue, car elle est à peine ponctuée, et
+jetée à la poste, dont elle porte le timbre comme toutes les autres?
+
+Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il
+m'est permis de publier.
+
+«Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces
+belles fêtes de l'air et de la lumière? Je suis inquiet et ne sais trop
+à quoi me dévouer; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le
+calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes
+d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre
+davantage et les limites sont plus cruelles; que sais-je enfin? je ne
+vous répéterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai
+bercé jusqu'au sommeil.--J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous
+faisions de nos jours; je ne parle pas de l'ambition, c'est dans ce
+temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si
+ridicules, qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au
+milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité: je veux
+dire que nous vivons plus tourmentés par notre imagination que ne
+l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait ses lèvres et le
+charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de
+mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas
+trop, le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel esprit et
+pour son service bien compris; car disait Shéridan, si la pensée est
+lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue,
+un bon verre de vin la récompense. Ah! oui, n'en déplaise aux
+spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de
+notre âme, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les
+chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau,
+moi qui voulais dira simplement que la vie ne vaut pas une libation....
+
+ * * * * *
+
+Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi, grâce à Dieu, je
+commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer on moi, et veux
+enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un
+mot disgracieux et une manie de notre siècle.»
+
+ * * * * *
+
+Il avait pourtant la conscience de son génie, car il dit quelque part:
+
+ * * * * *
+
+«Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant,
+j'en suis sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix; c'est la
+destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la
+plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière!»
+
+Ailleurs il se raille lui-même et sans amertume, sans dépit contre la
+gloire qui ne vient pas à lui, et qu'il ne veut pas chercher.
+
+«Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce
+ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art, ni l'histoire ne s'en
+trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et
+l'histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son
+endroit. N'importe, je vous obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le
+public et la _postérité_? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce
+mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront
+fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre
+pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre
+suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité
+comprise, pour être aussi sage que le renard gascon.»
+
+Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une
+_Revue_ «pour battra un peu monnaie,» et presque aussitôt il abandonne
+ce projet en disant: «Mais je n'ai dans la tête que des sujets
+insensés!... Hélas! rien n'est beau comme l'idéal; mais aussi quoi de
+plus délicat et de plus dangereux à toucher! Ce rêve si léger se change
+en plomb souvente fois dont on est rudement froissé. Je finirai ma
+complainte aujourd'hui par un vers de celle du Juif errant:
+
+«Hélas! mon Dieu!»
+
+ * * * * *
+
+Il y a des mots admirables jetés ça et là dans ses lettres, de ceux que
+les écrivains de profession mettent en réserve pour les enchâsser au
+bout de leurs périodes comme le gros diamant au faîte du diadème. Il dit
+quelque part:
+
+«Quand je goûte cette sorte de bien-être dans l'irritation, je ne puis
+comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à
+l'horizon entre deux mondes.»
+
+Et, vers la un de la même lettre, il raconte que ses parentes
+s'inquiètent de l'altération de ses traits; cependant il leur cache le
+ravage intérieur de la maladie.
+
+«Ah! disent-elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux
+qui vous rend d'une mine si austère.--Les cheveux repousseront, et il
+n'y aura que plus d'ombre.»
+
+J'ai cité autant que possible, main j'ai dû taire tout ce qui tient à la
+vie intérieure. C'est pourtant là que se révèle le coeur du poëte. Ce
+coeur, je puis l'attester, quoi qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse
+et se tourmente sans cesse comme à plaisir, est aussi délicat, aussi
+affectueux, aussi large que son intelligence. L'amitié est sentie et
+exprimée par lui de la façon la plus exquise et la plus profonde.
+L'amour aussi est placé là comme une religion; mais peut-être cet amour
+de poëte ne se contente-t-il absolument que dans les choses incréées.
+Quoi qu'il en soit, et bien qu'à toute page un gémissement lui échappe,
+cet homme qui, dans son culte de l'idéal, voudrait n'idéaliser lui-même
+et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature, cet homme
+est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme,
+esclave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un
+camélia, résigné à la maladie, heureux d'être couché, tranquille
+derrière ses rideaux, «et plus près naturellement du pays des songes.»
+Il n'a d'amertume que contre la mobilité de son humeur et la
+susceptibilité excessive d'une organisation sans doute trop exquise pour
+supporter la vie telle qu'elle est arrangée en ce triste monde.
+Qu'a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du ciel? Qu'eût-il donc
+fallu pour que cette sensitive, si souvent froissée et repliée sur
+elle-même, s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est
+précisément le soleil de l'intelligence, c'est la foi; c'est une
+religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des
+causes et des fins de l'humanité, des devoirs de l'homme par rapport a
+ses semblables et des droits de ce même homme envers la société
+universelle. C'est là ce secret terrible que le Centaure cherchait sur
+les lèvres de Cybèle endormie, ce son mystérieux qu'il eût voulu
+recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. Il
+sentait l'infini dans l'univers, mais il ne le sentait pas en lui-même.
+Effrayé de ce néant imaginaire qui a tant posé sur l'âme de Byron et des
+grands poëtes sceptiques, il eût voulu se réfugier dans les demeures
+profondes des antiques divinités, symboles imparfaits de la vie partout
+féconde, éternelle et divine; il eût voulu dissoudre son être dans les
+éléments, dans les bois, dans les eaux, dans ce qu'il appelle les
+_choses naturelles_; il eût voulu dépouiller son être comme un vêtement
+trop lourd, et remonter comme une essence subtile dans le sein du
+Créateur, pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre
+et ce silence qui règne en deçà du berceau comme au delà de la tombe.
+
+Dira-t-on que ce fut là un rêveur, un insensé, et que cette existence
+flétrie, cette mort désolée sont des faits individuels, des maladies de
+l'esprit qui ne prouvent rien contre l'organisation de la société
+humaine? Où donc est le tort, dira-t-on peut-être, si les individus
+agitent de telles questions dans leur sein, que la société ne puisse les
+résoudre? En admettant l'humanité aussi continuellement progressive que
+vous la rêvez, n'y aura-t-il pas, dans des âges plus avancés, des
+individus qui seront encore en avant de leur siècle? N'y en aura-t-il
+pas tant que l'humanité subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois
+qu'une avidité dévorante poussera quelques-uns de ses membres à troubler
+son cours auguste et mesuré par l'impatience de leur idéal et le mépris
+dos croyances reçues?
+
+Il serait facile de répondre à de telles questions; mais les esprits qui
+condamnent ainsi les idéalistes impatients du temps présent n'ont pas
+mission pour juger de la société future. Ont-ils le droit d'y jeter
+seulement un regard, eux qui n'ont pas la volonté de moraliser et
+d'élever les intérêts de la vie actuelle? eux qui n'ont ni respect, ni
+sympathie, ni pitié pour les tortures des âmes tendres et religieuses,
+veuves de toute religion et de toute charité? eux qui vivent des
+bienfaits de la terre sans rechercher la source d'où ils découlent? eux
+qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l'athéisme, regardant
+naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essaient
+d'éclore et celles qui sont à leur déclin? eux qui consacrent en théorie
+le principe du dogme éternel de l'égalité, de la liberté et de la
+fraternité, en maintenant dans le fait l'esclavage, l'inégalité, la
+discorde? Qu'a-t-elle donc fait pour notre éducation morale, et que
+fait-elle pour nos enfants, cette société conservée avec tant d'amour et
+de soin? Pour nous, ce furent des prêtres investis de la puissance
+gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre
+l'exercice de la raison humaine. Pour nos enfants, ce sont des athées
+qui, ne s'inquiétant ni de la raison ni de la conscience, leur prêchent
+pour toute doctrine le maintien d'un ordre monstrueux, inique,
+impossible. Étonnez-vous donc que cette génération produise des
+intelligences qui avariant faute d'un enseignement fuit pour elles, et
+des cerveaux qui se brisent dans la rechercha d'une vérité que vous
+flétrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable et
+d'inaptitude à la vie sociale? Il vous sied mal, en vérité, de dire que
+ceux-là sont des fous, car vous êtes insensés vous-mêmes du croire à un
+ordre basé sur l'absence de tout principe de justice et de vérité. Nos
+enfants n'accepteront pas vos enseignements, et, si vous réussissez à
+les corrompre, ce ne sera pas à votre profit.
+
+Peut-être un jour vous diront-ils à leur tour:--Laissez-nous pleurer nos
+martyrs, nous autres poëtes sans patrie, lyres brisées, qui savons bien
+la cause de leur gémissement et du nôtre. Vous ne comprenez pas le mal
+qui les a tués; eux-mêmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en
+soi-même, pour s'expliquer ces langueurs, ces découragements, pour
+trouver un nom à ces ennuis sans fin, à ces désirs insaisissables et
+sans forme connue, il faudrait avoir déjà une première initiation; et,
+dans ce temps de décadence et de transformation, les plus grandes
+intelligences ne l'ont eue que bien tard et ne l'ont conquise qu'après
+de bien rudes souffrances. Saint Augustin n'avait-il pas le spleen, lui
+aussi, et savait-il, avant d'ouvrir les yeux au christianisme, quelle
+lumière lui manquait pour dissiper les ténèbres de son âme? Si
+quelques-uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux à une
+lumière nouvelle, n'est-ce pas que la Providence les favorise
+étrangement? et ne leur faut-il pas chercher, ce grain de foi dans
+l'obscurité, dans la tourmente, assaillis par le doute, l'absence de
+toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel, de toute
+protection dans les hautes régions de la puissance? Où sont donc les
+hommes forts qui se sont levés dans un concile nouveau pour dire: «Il
+importe de s'enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort, et de
+dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont à faire en ce monde.» Ils
+savent bien déjà que Dieu n'est pas un vain mot, et qu'il ne les a pas
+créés pour servir, pour mendier ou pour conquérir leur vie par le
+meurtre et le pillage. Essayez de parler enfin à vos frères coeur à
+coeur, conscience à conscience; vous verrez bien que des langues que
+vous croyez muettes se délieront, et que de grands enseignements
+monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumière d'en haut descendra
+sur vos têtes. Essayez... mais vous ne le pouvez pas, occupés que vous
+êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot
+envahit; l'existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins
+et dépasse toutes vos forces. En attendant, les puissances de l'esprit
+se développent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces
+spectres menaçants, quelques-uns s'effacent et rentrent dans la nuit,
+parce que l'heure de la vie n'a pas sonné, et que le souffle impétueux
+qui les animait ne pouvait lutter plus longtemps dans l'horreur de ce
+chaos; mais il en est d'autres qui sauront attendre, et vous les
+retrouverez debout pour vous dire: Vous avez laissé mourir nos frères,
+et nous, nous ne voulons pas mourir.
+
+
+
+
+LE CENTAURE.
+
+
+J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le
+fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque
+roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie
+tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence.
+Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les
+cavernes, et, dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre,
+elles enfantent sans élever une plainte des fruits silencieux comme
+elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni
+lutte douteuse les premières difficultés de la vie; et cependant nous
+sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il
+est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers
+temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon
+accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais
+né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la
+montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant
+quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des
+fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait
+environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle
+fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais
+des vallons et des fleuves, mais suivie de leurs émanations,
+inquiétaient mes esprits et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels
+sont-ils, me disais-je, ces _dehors_[10] où ma mère s'emporte, et qu'y
+règne-t-il de si puissants qui l'appelle à soi si fréquemment?
+
+[Note 10: Cette expression est étrange, peu grammaticale, peut-être;
+mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre
+le sentiment mystérieux d'un monde inconnu. Un tel écrivain eût été
+contesté sans doute, mais il eût fait faire de grands progrès à notre
+langue, quoi qu'on eût pu dire.]
+
+Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour
+diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde,
+et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle
+rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et
+s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout
+mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et
+m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se
+portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y
+reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et, me
+prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les
+ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les
+coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y
+faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds
+m'emporter.... Depuis j'ai noué mes bras autour du buste des centaures,
+et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les
+rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles
+impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes
+pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour
+augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Mélampe, comme ils sont usés! Et
+cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est
+des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses
+de ma jeunesse dans la caverne, et, pour le même dessein, brandissant
+mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.
+
+Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement
+inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être
+entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient
+dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement et retiré dans un
+repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se
+répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du
+châtiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes,
+je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement
+nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure et telle
+qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre
+asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car
+elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une
+liqueur soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être,
+jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de
+lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.
+
+O Mélampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté
+des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste
+de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien dans leur vie. Je ne
+quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes
+flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs
+tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je
+vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus
+d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare
+en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les
+premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'était la
+vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans
+peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô
+Mélampe!
+
+L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation, Je vivais de
+mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de
+mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts.
+Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je
+découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était
+le premier qui s'offrit à ma vue; je le méprisai. Voilà tout au plus, me
+dis-je, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche
+malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute,
+c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se
+traîner ainsi.
+
+Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une
+moitié de moi-même cachée dans les eaux, s'agitait pour le surmonter,
+tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras
+oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des
+ondes, cédant aux entraînements de leur cours, qui m'emmenait au loin et
+conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de
+fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui
+se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence
+nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne
+laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout
+mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les
+lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse
+regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent
+leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus
+bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein,
+j'étais suivi de leurs dons, qui m'accompagnaient des jours entiers et
+ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.
+
+Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des
+courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon
+galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu
+debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma
+vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans
+les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête; la
+vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage, qui ne rendait
+plus qu'un frémissement léger; mais, au moindre repos, le vent et
+l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses
+murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières
+impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans
+tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu
+qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés
+luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et
+goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages
+de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble
+et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le
+frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en
+quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves,
+celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de
+la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis au souffle de
+l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement
+libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces
+vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes
+pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les
+plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement
+du centaure errant et qui se guide lui-même.» Ainsi, tandis que mes
+flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en
+ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque
+temps à considérer ma croupe fumante.
+
+La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les
+vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et
+toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec
+l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des
+vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une
+vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des
+dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à
+l'entrée des cavernes, et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de
+la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient
+le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite,
+les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le
+spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant
+le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible
+de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux
+feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux
+marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et,
+s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots.
+Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la
+mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait
+que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient
+conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne,
+comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.
+
+Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus
+éloignés. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du
+couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là
+survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là, je
+voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le
+choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes
+enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient
+le haut du Ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou
+sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait
+soudainement le calme des vieux chênes.
+
+Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe! qui est la science de la volonté
+des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par
+les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la
+touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se
+rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau
+dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette
+mélodie. O Mélampe, les dieux errants ont posé leur lyre sur les
+pierres, mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais
+dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les
+rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les
+songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des
+sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots
+inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.
+
+«O Macarée, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la
+vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos
+pratiques sont opposées! Vous le voyez, tous les soins de mes journées
+consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à
+ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à
+leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès
+lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit
+sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les
+déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux
+montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées
+par les vents dans la Scythie la plus lointaine, ne sont ni plus
+farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est
+retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée, et d'où sont issus les
+hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil
+Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les
+nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un choeur éternel devant
+lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes
+par le sommeil. Les mortels qui toucheront les dieux par leur vertu, ont
+reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences
+nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.
+
+»Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à
+dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gardé
+fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me
+détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus
+que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide
+l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée! les demi-dieux,
+enfants des dieux, étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et
+se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent
+le sang reçu des immortels! Et nous, centaures engendrés par un mortel
+audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse,
+qu'attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de
+notre race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de
+l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée! hommes et centaures
+reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège
+des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes
+n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature
+emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant
+du destin. On publie qu'Égée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une
+roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils
+pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui
+quelque part les témoignages de la descendance des choses; mais au bord
+de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée!»
+
+Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la
+dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus
+hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses
+flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un
+chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine
+de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de
+l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce
+dieu.
+
+Pour moi, ô Mélampe, je décline dans la vieillesse, calme comme le
+coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour
+gagner le haut des rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages
+sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les Ilyades
+pluvieuses, les Pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me
+réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et
+que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste
+sein de la terre.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+FRAGMENT
+
+ Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine
+ Où mes jours, consumés à contempler les mers,
+ Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne
+ A suivre aveuglément l'attrait des flots amers.
+ Il me faut sur le bord une grotte profonde
+ Que l'orage remplit d'écume et de clameurs,
+ Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde,
+ L'oeil règne et se contente au vaste soin de l'onde,
+ Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs.
+ J'aime Thétis, ses bords ont des sables humbles;
+ La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus;
+ Son haleine a gonflé mes songes trop timides,
+ Et je vogue, en dormant, à des points inconnus.
+ L'amour, qui dans la sein des roches les plus dures
+ Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
+ Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
+ La conduit vers le jour par des veines obscures,
+ Et qui, précipitant sa pente et ses murmures,
+ Dans l'abîme cherché termine ses travaux;
+ C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage.
+ Le secret de mon mal est au sein de Thétis.
+ J'irai, je goûterai les plantes du rivage,
+ Et peut-être en mon sein tombera le breuvage
+ Qui change en dieux des mers les mortels engloutis.
+ Non, je transporterai mon chaume des montagnes
+ Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur;
+ Là, je verrai Thétis, répandant sa blancheur,
+ A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes;
+ Là, ma pensée aura ses humides campagnes;
+ J'aurai même une barque et je serai pêcheur.
+ Ah! le dieux retirés aux antres qu'on ignore,
+ Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux,
+ Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux,
+ Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux,
+ Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.
+ J'étais berger; j'avais plus de mille brebis.
+ Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles;
+ Mais qu'aux champs refroidis languissent tes épis,
+ Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles,
+ Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas;
+ Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!...
+ J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes.
+
+ * * * * *
+
+ Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
+ Les racines des bois et le cours des fontaines,
+ Qui nourrissent les airs de fécondes haleines,
+ Et des sources que Pan entretient toujours pleines,
+ Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,
+ Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines,
+ Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,
+ De qui le charme vient à tous lieux solitaires;
+ Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés,
+ Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères,
+ Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés,
+ De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire,
+ Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire
+ Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
+ Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
+ Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
+ J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
+ Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
+ Me découvrit le ciel pour la première fois.
+ Les faveurs da nos dieux m'ont touché dès l'enfance;
+ Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
+ Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
+ Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
+ Mais le jour où, du haut d'une cime perdue,
+ Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil!)
+ Le monde parcouru par les feux du soleil,
+ Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,
+ L'étendue enivra mon esprit et mes yeux;
+ Je voulus égaler mes regards à l'espace,
+ Et posséder sans borne, en égarant ma trace,
+ L'ouverture des champs avec celle des cieux.
+ Aux bergers appartient l'espace et la lumière,
+ En parcourant les monts ils épuisent le jour;
+ Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière
+ A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière
+ Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.
+ Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes,
+ Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux;
+ Et sur le haut des monts comme au sein des retraites,
+ Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes,
+ Dans des piéges divins prenaient mes sons nouveaux.
+ Dans les réduits secrets que le gazon recèle
+ Un vers, du jour éteint recueillant les débris,
+ Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle,
+ Et, plein des traits perdus de la flamme éternelle,
+ Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris.
+ Ainsi....
+
+
+_Le Centaure_, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait
+intituler _Glaucus_, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir.
+Si les parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'autres,
+nous les engageons à les réunir et à les publier.
+
+
+
+
+VIII
+
+HARRIETT BEECHER STOWE
+
+ * * * * *
+
+LA CASE DE L'ONCLE TOM
+
+
+Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux. Il aura, il
+a déjà des éditions dans tous les formats[11]. On le dévore, on le
+couvre de larmes. Il n'est déjà plus permis aux personnes qui savent
+lire de ne l'avoir pas lu, et on regrette qu'il y ait tant de gens
+condamnés à ne le lire jamais: ilotes par la misère, esclaves par
+l'ignorance, pour lesquels les lois politiques ont été impuissantes
+jusqu'à ce jour à résoudre le double problème du pain de l'âme et du
+pain du corps.
+
+[Note 11: En Amérique seulement, il a été tiré, la première année (1852), à
+plus de 200,000 exemplaires.]
+
+Ce n'est donc pas, ce ne peut pas être une réclame officieuse que de
+revenir sur le livre de madame Stowe. Nous le répétons, c'est un
+hommage, et jamais oeuvre généreuse et pure n'en mérita un plus tendre
+et plus spontané. Elle est loin d'ici; nous ne la connaissons pas, celle
+qui a fait pénétrer dans nos coeurs des émotions si tristes et pourtant
+si douces. Remercions-la d'autant plus! Que la voix attendrie des
+femmes, que la voix généreuse des hommes et celle dos enfants, si
+adorablement glorifiés dans ce livre, et celle des opprimés de ce
+monde-ci, traversent les mers et aillent lui dire qu'elle est estimée,
+qu'elle est aimée!
+
+Si le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est de l'aimer;
+le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les défauts.
+Il ne faut pas les passer sous silence, il ne faut pas en éluder la
+discussion, et il ne faut pas vous en inquiéter, vous qu'on raille de
+pleurer naïvement sur le sort des victimes au récit des événements
+simples et vrais.
+
+Ces défauts-là n'existent que relativement à des conventions d'art qui
+n'ont jamais été, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, épris de
+ce que l'on appelle la _facture_, trouvent des longueurs, des redites,
+de l'inhabileté dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur
+votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous
+leur en lirez un chapitre pris au hasard.
+
+Ils vous rappelleront bientôt ce sénateur de l'Ohio qui soutient à sa
+petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et
+de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitôt, en prend deux dans sa
+carriole et les conduit lui-même, en pleine nuit, dans des chemins
+affreux où il se met plusieurs fois dans la boue jusqu'à la ceintura
+pour pousser à la roue et les empêcher de verse. Cet épisode charmant de
+l'_Oncle Tom_ (hors'd'oeuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la
+situation de la plupart des hommes placés entre l'usage, le préjugé et
+leur propre coeur, bien autrement naïf et généreux que leurs
+institutions et leurs coutumes.
+
+C'est l'histoire attendrissante et plaisante a la fois du grand nombre
+des critiques indépendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou
+de questions littéraires, ceux qui prétendent juger froidement et au
+point de vue de la règle pure sont bien souvent aux prises avec
+l'émotion intérieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir
+l'avouer. J'ai toujours été frappé et charmé de l'anecdote de Voltaire,
+raillant et méprisant les fables de la Fontaine, prenant le livre et
+disant: «Attendez, vous allez voir! la première venue!» Il en lit une:
+«Celle-là est passable; mais vous allez voir comme celle-ci est
+stupide!»
+
+Il passe à une seconde. Il se trouve qu'elle est assez jolie. Une
+troisième le désarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume
+en s'écriant avec un dépit ingénu: «_Ce n'est qu'un ramassis de
+chefs-d'oeuvre_!» Les grands esprits peuvent être bilieux et
+vindicatifs, mais dès qu'ils réfléchissent, il leur est impossible
+d'être injustes et insensibles.
+
+Il en faut dire autant, proportion gardée, de tous les gens d'esprit qui
+font profession de juger avec l'esprit. Si leur esprit est de bon aloi,
+leur coeur ne résistera jamais à un sentiment vrai. Voilà pourquoi ce
+livre, mal fait suivant les règles du roman moderne en France,
+passionne tout le monde et triomphe de toutes les critiques, de toutes
+les discussions qu'il soulève dans les familles.
+
+Car il est essentiellement domestique et _familial_, ce bon livre aux
+longues causeries, aux portraits soigneusement étudiés. Les mères de
+famille, les jeunes personnes, les enfants, les serviteurs, peuvent le
+lire et le comprendre, et les hommes, même les hommes supérieurs, ne
+peuvent pas le dédaigner. Nous ne dirons pas que c'est à cause des
+immenses qualités qui en rachètent les défauts; nous disons que c'est
+aussi à cause de ses prétendus défauts.
+
+On a longtemps lutté en France contre les prolixités d'exposition de
+Walter Scott; on s'est récrié ensuite contre celles de Balzac, et, tout
+bien considéré, on s'est aperçu que, dans la peinture des moeurs et des
+caractères, il n'y avait jamais trop, quand chaque coup de pinceau était
+à sa place et concourait à l'effet général. Ce n'est pas que la sobriété
+et la rapidité ne soient aussi des qualités éminentes; mais apprenons
+donc à aimer toutes les manières, quand elles sont bonnes et quand elles
+portent le cachet d'une _maestria_ savante ou instinctive.
+
+Madame Stowe est tout instinct. C'est pour cela qu'elle paraît d'abord
+n'avoir pas de talent.
+
+Elle n'a pas de talent!--Qu'est-ce que le talent?--Rien, sans doute,
+devant le génie; mais a-t-elle du génie? Je ne sais pas si elle a du
+talent comme on l'entend dans le monde lettré, mais elle a du génie
+comme l'humanité sent le besoin d'en avoir: elle a le génie du bien. Ce
+n'est peut-être pas un homme de lettres; mais savez-vous ce que c'est?
+c'est une sainte: pas davantage.
+
+Oui, une sainte! Trois fois sainte est l'âme qui aime, bénît et console
+ainsi les martyrs! Pur, pénétrant et profond est l'esprit qui sonde
+ainsi les replis de l'être humain! Grand, généreux et vaste est le coeur
+qui embrasse de sa pitié, de son amour, de son respect tout une race
+couchée dans le sang et la fange, sous le fouet des bourreaux, sous la
+malédiction des impies.
+
+Il faut bien qu'il en soit ainsi; il faut bien que nous valions mieux
+que nous ne le savons nous-mêmes; il faut bien que, malgré nous, nous
+sentions que le génie c'est le coeur, que la puissance c'est la foi, que
+le talent c'est la sincérité, et que, finalement, le succès c'est la
+sympathie, puisque ce livre-là nous bouleverse, nous serre la gorge,
+nous navre l'esprit et nous laisse un étrange sentiment de tendresse et
+d'admiration pour la figure d'un pauvre nègre lacéré de coups, étendu
+dans la poussière, et râlant sous un hangar son dernier souffle exhalé
+vers Dieu.
+
+En fait d'art, d'ailleurs, il n'y a qu'une règle, qu'une loi, montrer et
+émouvoir. Où trouverons-nous des créations plus complètes, des types
+plus vivants, des situations plus touchantes et même plus originales que
+dans l'_Oncle Tom_? Ces douces relations de l'esclave avec l'enfant du
+maître signalent un état de choses inconnu chez nous; la protestation du
+maître lui-même contre l'esclavage durant toute la phase de sa vie où
+son âme appartient à Dieu seul. La société s'en empare ensuite, la loi
+chasse Dieu, l'intérêt dépose la conscience. En prenant l'âge d'homme,
+l'enfant cesse d'être nomme; il devient _maître_: Dieu meurt dans son
+sein.
+
+Quelle main expérimentée a jamais tracé un type plus saisissant et plus
+attachant que Saint-Clair, cette nature d'élite, aimante, noble,
+généreuse, mais trop douce et trop nonchalante pour être grande?
+N'est-ce pas l'homme en général, l'homme avec ses qualités innées, ses
+bons élans et ses déplorables imprévoyances, ce charmant maître qui
+aime, qui est aimé, qui pense, qui raisonne, et qui ne conclut et n'agit
+jamais? Il dépense en un jour des trésors d'indulgence, de raison, de
+justice et de bonté; il meurt sans avoir rien sauvé. Sa vie précieuse à
+tous se résume dans un mot: aspirer et regretter. Il n'a pas su vouloir.
+Hélas! est-ce qu'il n'y a pas un peu de cela chez les meilleurs et les
+plus forts des hommes!
+
+La vie et la mort d'un enfant, la vie et la mort d'un nègre, voilà tout
+le livre. Ce nègre et cet enfant, ce sont deux saints pour le ciel.
+L'amitié qui les unit, le respect de ces deux perfections l'une pour
+l'autre, c'est tout l'amour, tonte la passion du drame. Je ne sais pas
+quel autre génie que celui de la sainteté même eût pu répandre sur cette
+affection et sur cette situation un charme si puissant et si soutenu.
+
+L'enfant lisant la Bible sur les genoux de l'esclave, rêvant à ses
+cantiques en jouant au milieu de sa maturité exceptionnelle, le parant
+de fleurs comme une poupée, puis le saluant comme une chose sacrée, et
+passant de la familiarité tendre à la tendre vénération; puis
+dépérissant d'un mal mystérieux qui n'est autre que le déchirement de
+la pitié dans un être trop pur et trop divin pour accepter la _loi_;
+mourant enfin dans les bras de l'esclave, en l'appelant après elle dans
+le sein de Dieu. Tout cela est si neuf et si beau, qu'on se demande en y
+pensant si le succès est à la hauteur de l'oeuvre.
+
+Les enfants sont les véritables héros de madame Stowe. Son âme, la plus
+maternelle qui fût jamais, a conçu tous ces petits êtres dans un rayon
+de la grâce. Georges Shelby, le petit Harry, le cousin d'Éva, le marmot
+regretté de la petite femme du sénateur, et Topsy, la pauvre, la
+diabolique et excellente Topsy, ceux qu'on voit et ceux même qu'on ne
+voit pas dans ce roman, mais dont il est dit seulement trois mots par
+leurs mères désolées, c'est un monde de petits anges blancs et noirs, où
+toute femme reconnaît l'objet de son amour, la source de ses joies ou de
+ses larmes. En prenant une forme dans l'esprit de madame Stowe, ces
+enfants, sans cesser d'être des enfants, prennent aussi des proportions
+idéales, et arrivent à nous intéresser plus que tous les personnages des
+romans d'amour.
+
+Les femmes y sont jugées et dessinées aussi de main de maître, non pas
+seulement les mères, qui y sont sublimes, mais celles qui ne sont mères
+ni de coeur ni de fait, et dont l'infirmité est traitée avec indulgence
+ou avec rigueur. A côté de la méthodique miss Ophélia, qui finit par
+s'apercevoir que le devoir ne sert à rien sans l'affection, Marie
+Saint-Clair est un portrait d'une vérité effrayante.
+
+On frissonne en songeant qu'elle existe, cette lionne américaine qui
+n'est qu'une lâche panthère; qu'elle est partout; que chacun de nous l'a
+rencontrée; qu'il la voit peut-être non loin de lui, car il n'a manqué à
+cette femme charmante que des esclaves à faire torturer pour qu'elle se
+révélât complète à travers ses vapeurs et ses maux de nerfs.
+
+Les saints ont aussi leur griffe, c'est celle du lion. Elle respecte la
+chair humaine, mais elle s'enfonce dans la conscience, et un peu
+d'ardente indignation, un peu de terrible moquerie ne messied pas à
+cette bonne Harriett Stowe, à cette femme si douce, si humaine, si
+religieuse et si pleine de l'onction évangélique. Oui, c'est une femme
+bien bonne, mais ce n'est pas ce que nous appelons dérisoirement une
+bonne femme: c'est un coeur fort, courageux, et qui en bénissant les
+malheureux, en caressant des fidèles, en attirant les faibles, secoue
+les irrésolus, et ne craint pas de lier au poteau les pécheurs endurcis
+pour montrer leur laideur au monde.
+
+Elle est dans le vrai sens de la lettre sacrée. Son christianisme
+fervent chante le martyre, mais il ne permet pas à l'homme d'en
+perpétuer le droit et la coutume. Il réprouve cette étrange
+interprétation de l'Évangile qui tolère l'iniquité des bourreaux pour se
+réjouir de les voir peupler le calendrier de victimes. Elle en appelle à
+Dieu même, elle menace en son nom. Elle nous montre la loi d'un côté,
+l'homme et Dieu de l'autre.
+
+Qu'on ne dise donc pas que, puisqu'elle exhorte à tout souffrir, elle
+accepte le droit de ceux qui font souffrir. Lisez cette belle page où
+elle vous montre Georges, l'esclave blanc, embrassant pour la première
+fois le rivage d'une terre libre, et pressant contre son coeur la femme
+et l'enfant qui sont enfin à lui! Quelle belle page que celle-là, quelle
+large palpitation, quelle protestation triomphante du droit éternel et
+inaliénable de l'homme sur la terre: la liberté!
+
+Honneur et respect à vous, madame Stowe. Un jour ou l'autre, votre
+récompense, qui est marquée aux archives du ciel, sera aussi de ce
+monde.
+
+Décembre 1832.
+
+
+
+
+IX
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+
+I.
+
+UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
+
+
+Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou
+troisième fois, un voyage en Afrique, et il écrivait à un de ses amis:
+
+«Tu dois connaître, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de
+facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes
+tes fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié rayonnant,
+qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de crépuscule où
+à l'état violent d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont
+trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à gauche, une
+plaine à perte de vue, un grand ciel où descend une immense nuée
+d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui
+cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y là toutes les transes
+de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique qui m'a
+toujours fortement préoccupé; parfois même il m'est arrivé d'y voir
+comme une signification qui me serait personnelle. C'est à la pluie que
+j'ai dû de connaître, une première fois, le pays du perpétuel été; c'est
+en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume....
+
+«Je crois avoir un but bien défini. Si je l'atteignais jamais, il
+s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te
+l'exposer ici?
+
+«--Admets seulement que j'aime passionnément le bien, et qu'il y a deux
+choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du désert
+sans ombre.»
+
+Parti de Médéah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24, à _Elyonëa_ (la
+Clairière), et alla souper chez le caïd, dans sa maison fortifiée. Le
+31, il était à Djelta; il racontait à son ami un de ses bivouacs dans le
+désert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un
+marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchâtres, hérissés de joncs
+verts à l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze
+lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une
+étendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de
+corbeaux monstrueux occupait la source à notre arrivée. Immobiles, le
+dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de
+loin, pour des gens comme nous pressés de boire. Il fallut un coup de
+fusil pour disperser ces fauves et noirs pèlerins.--Les oiseaux partis,
+nous demeurâmes seuls.--Était-ce fatigue? était-ce l'effet du lieu? Je
+ne sais, mais le premier aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un
+singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays frappé
+de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était plus le
+squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit;
+c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le
+vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
+ondulations indécises; derrière, au-delà, partout, la même couverture
+d'un vert pâle étendue sur la terre.--Et là-dessus, un ciel balayé,
+brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se retirait
+sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence
+profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de
+légers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entière,
+couché près de la source, à regarder ce pays pâle, ce soleil pâle; a
+écouter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni
+la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable désolation de ce lieu.»
+
+Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la
+journée, un petit garçon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour
+suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. «Doux
+oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que
+font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
+chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
+des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux,
+il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se
+lèvent.»
+
+Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche,
+l'idiot en vénération de la tribu. Il le raconte et le décrit à son ami
+en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumière. Il en exprime ainsi la
+puissante suavité: «Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, le soleil
+a atteint le maximum de 52 degrés, et la lumière, d'une incroyable
+vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous
+baigne également, comme une seconde atmosphère, en flots impalpables;
+elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'éclat du ciel s'adoucit
+par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si
+tendre, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de
+reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque de
+la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.»
+
+A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cessé de monter le
+plateau du Sahara, est à 800 mètres au-dessus de la mer. Puis il
+traverse le Bordj, c'est-à-dire un des sanctuaires de la vie féodale de
+l'Arabe. A travers des tableaux étranges, à la fois grandioses et
+misérables, il arrive, le 3 mai, à Elaghouat, une de nos conquêtes,
+«ville à moitié morte, et de mort violente.» Il y reste jusqu'en
+juillet. De là, il s'enfonce encore plus dans le désert; il va de
+Tadjemond à Aïn-Mahdy, revient à Elaghouat et repart pour Médéah,
+écrivant toujours à son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il
+comprend, ce qu'il éprouve. Il faudrait tout citer, car aucune page
+n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantôt,
+c'est la danseuse arabe à la lueur d'un feu de bivouac; tantôt
+l'importune hospitalité de Tadjemont ou la dédaigneuse réception
+d'Aïn-Mahdy, la ville sainte, la Rome du désert. C'est la tribu en
+déplacement, magnifique et immense tableau qui résume l'étude attentive
+et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue héroïque de Delacroix.
+C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est
+le cheval qui attend son maître, «cloué sur place comme un cheval de
+bois.» Douce et vaillante bête, dès que l'homme est en selle, il n'a pas
+besoin de lui faire sentir l'éperon. Il secoue la tête un moment, fait
+résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
+arrière et se renfle en un pli superbe, puis le voilà qui s'élance,
+emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne
+aux statues équestres des Césars victorieux.
+
+Et puis, c'est l'été terrible, l'heure de midi, «où le désert, à force
+d'être éclairé, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs
+fuyantes de la perspective et prend la _couleur du vide_, tandis
+qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amassés par le vent, ont
+passé par-dessus le mur d'enceinte: c'est le désert qui essaye d'envahir
+les jardins.» Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses
+sous le soleil de feu; c'est la soif intolérable et continue; c'est le
+rêve, l'idée fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le
+paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence,
+la fatigue, l'éblouissement, la rêverie. C'est tout ce qui se passe,
+saisi sur le fait et _montré_, je ne veux pas dire _décrit_. Ce voyageur
+ne songe qu'à rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement
+dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de
+la nature où rien ne passe, pas même la brise, où rien n'apparaît que le
+soleil, qui tout à coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend
+aveugle.
+
+Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnément le
+bleu. Il veut être peintre. Il est né pour voir, il regarde, et, en
+regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le résultat? Rapporte-t-il des
+chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait
+du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui
+demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le
+savoir lui-même, il a produit un chef-d'oeuvre littéraire. Ces simples
+lettres, en forme de journal, adressé à son ami, et aujourd'hui publiées
+en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les
+écrivains les plus exercés peuvent, je ne dis pas se proposer pour
+modèle, cette manière de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que
+les individualités gagneraient à se copier les unes les autres, mais
+examiner et approuver comme critérium des qualités les plus essentielles
+dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre
+d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a
+pas visé à autre chose. Il ne raconte pas sa vie privée. Il ne faut
+chercher là ni récits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet,
+rien pour le succès. Il s'est satisfait lui-même en prenant des notes
+sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis.
+Études de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les
+mots. J'ignore ce que lui a donné sa palette, mais ce que notre langue
+lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le
+place d'emblée aux premiers rangs parmi les écrivains.
+
+C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualités
+qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance
+dans l'exquise sobriété, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjouée et
+spirituelle du Français jeune, dans le sérieux d'une conscience d'élite;
+l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer à parler de soi;
+le goût dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse
+d'idées et de sensations; la touche énergique et délicate; le juste, le
+vrai, mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très-supérieures,
+selon moi, à celles de Jacquemont, sont appelées a un immense succès
+parmi les artistes, et, comme la France est artiste, espérons que ce
+sera un succès populaire.
+
+Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est
+bon de l'avertir que ce n'est point là son affaire. Mais si, dans un
+jour de calme et de réflexion, il lui plaît de se faire une idée large
+et nette de ce désert, théâtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite
+peupler de ses propres rêves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir
+la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grâce au travail rapide
+d'une intelligence puissante à résumer l'immensité, faire le long et
+pénible voyage du Sahara en deux heures.
+
+Mai 1857.
+
+
+II.
+
+UNE ANNÉE DANS LE SAHEL
+
+JOURNAL D'UN ABSENT
+
+
+Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais la plus agréable lecture qu'il
+y ait, me semble être celle des voyages. Il y a là plus d'intérêt que
+dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En général,
+tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout
+s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idéal; l'histoire
+nous abreuve de trop de réalité.
+
+Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les
+misères, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurés
+d'un heureux dénoûment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu
+que les aventures aient été périlleuses, garde tout le charme de
+l'invraisemblance et de l'inattendu.
+
+Le voyage de découverte est si intéressant par lui-même que l'on n'exige
+pas du narrateur les beautés de la forme. Par exemple, les récits que,
+sous le titre de _Voyageurs anciens et modernes_, M. Édouard Charton a
+récemment publiés n'ont point été accueillis dans un but littéraire,
+mais en vue de l'instruction sérieuse que, sous tous les rapports, les
+grands voyages apportent à chaque période de l'histoire des hommes.
+Traduits ou textuels, rédigés avec élégance ou bonhomie, ces récits
+sont tous attachants et laissent loin derrière eux, même au point de vue
+de la simple lecture, l'intérêt des romans et des poëmes.
+
+Le voyage est une chose si attrayante, qu'à tous les points de vue,
+l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une
+excursion dans des régions connues de tous, est toujours suivi dans sa
+narration par la pensée de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf à
+être contredit après coup par ceux qui ont la prétention plus ou moins
+fondée d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on
+parcoure l'Italie avec Théophile Gautier, et qu'à travers les diamants
+de sa parole, on voie toutes choses se revêtir d'un éclat et d'une grâce
+que ne vous avait pas toujours offerts la réalité dans vos jours de
+spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller à rire sur les
+ruines du monde grec, un peu scandalisé de soi-même, un peu chagrin
+d'avoir à rejeter tant d'illusions caressées dans l'enfance, mais dominé
+par la gaieté française et l'esprit entraînant d'Edmond About; soit
+enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de désolation, on
+suive l'expédition périlleuse et sérieusement scientifique dans les mers
+du nord, racontée par Charles Edmond avec tant de couleur, d'_humour_ et
+de sentiment poétique; il est bien certain que le voyage aventureux,
+contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit
+comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de
+découverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la
+simplicité. Aux voyages d'art, de poésie ou d'études de moeurs, on ne
+demande ni périls, ni événements, sauf à être enchanté quand il s'en
+trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration.
+
+Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorité et
+d'attrait, c'est M. Eugène Fromentin, Déjà, en 1857, nous l'avons suivi
+au Sahara; cette année, ou du moins à la fin de l'année dernière, nous
+l'avons retrouvé avec joie, complétant son voyage, ou, pour mieux dire,
+son séjour en Afrique, dont l'_Été dans le Sahara_ n'était qu'une partie
+détachée.
+
+Le nouveau récit de M. Fromentin est intitulé: _Une année dans le Sahel.
+Journal d'un absent_. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara;
+c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible été, on pourrait
+dire se désaltérer, car la soif, à l'état d'idée fixe, est le principal
+fléau de ces régions formidables. C'est donc le séjour dans le nord de
+l'Afrique, avant et après cette dure campagne vers le centre, que nous
+raconte le voyageur.
+
+C'est malgré lui que nous l'appelons ainsi, car il se défend, avec une
+rare modestie, d'être autre chose qu'un _homme errant qui aime
+passionnément le bleu_, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de
+rester où il lui plaît, qui tantôt veut essayer du _chez soi_ sur cette
+terre étrangère, et tantôt obéit à une curiosité de locomotion tout
+instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir
+de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affectée. On sent, à
+chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai poëte qui a vécu
+sa vie intérieure au milieu de scènes qui venaient s'y encadrer comme
+dans un miroir, mais qu'il a savourées profondément pour son compte
+avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le
+savez, il a voyagé et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la
+bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni
+l'homme ni ses toiles. D'autres apprécieront donc l'artiste qui peint.
+Je reviens à celui qui écrit, et dont la forme est une des plus belles
+peintures que nous ayons jamais lues.
+
+Dans une appréciation des plus ingénieuses et des plus justes à propos
+de la peinture précisément, cet éminent écrivain nous dit qu'il y a deux
+hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre
+qui voyage. Et il ajoute humblement: «Le jour où je saurai positivement
+si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends
+faire de ce pays.»
+
+La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est
+rétablie ensuite avec une clarté lumineuse. Le premier est celui qui
+reproduit avec amour la couleur particulière d'un pays et des hommes qui
+l'habitent, beauté ou étrangeté, n'importe: il fait le portrait de la
+nature qu'il explore; il est fidèle, attentif, épris de son modèle. Il
+rapporte des documents véridiques; homme de plus ou moins de talent, il
+révèle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux.
+
+Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il était peintre avant de
+voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son
+individualité puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les
+grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas.
+Sa personnalité domine le sujet, et, sans trop s'inquiéter de traduire
+littéralement ce qui, après tout, ne saurait l'être d'une manière
+absolue, il exprime à sa manière ce qui le frappe. Du premier, l'on peut
+dire: _Comme il a bien vu_! de l'autre: _Comme il a fortement senti_!
+
+Tel est, en termes vulgaires, l'abrégé de cette excellente dissertation,
+écrite de main de maître et appuyée d'exemples saisissants. Nous devions
+nous y reporter justement pour caractériser le talent littéraire de
+l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement à la
+littérature, et nous ne nous sommes pas longtemps demandé, en le lisant,
+s'il devait être classé parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres
+voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration
+dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration
+généreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel
+et général tout à la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en
+même temps au monde extérieur et à soi-même. Eh bien, nous croyons que
+la question est déjà résolue pour M. Eugène Fromentin. Il a beau
+craindre d'échouer dans la grande entreprise et dire: «Il est possible
+que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois
+entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le
+penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que
+les théories.» Nous pensons sincèrement pouvoir le rassurer. En tant
+qu'écrivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vérité
+ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous
+les objets de son examen.
+
+Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles
+ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue, et je
+ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être
+senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la
+fois riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M.
+Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara.
+
+Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa
+palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle
+richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir
+si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre
+de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation qui est la vie du
+paysage, et à l'activité qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas
+ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé.
+Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance
+d'une âme rêveuse et contemplative, mariée pour ainsi dire avec
+l'éternel spectacle de la nature; mais cette nature adorée, il la suit
+de l'oeil et de l'âme dans son éternelle mobilité et se l'approprie
+merveilleusement, en même temps qu'il s'abandonne à elle avec un parti
+pris généreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous déranger,
+lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu, à travers ses yeux,
+quelque chose de grand et de réel, d'écrasant et de délicieux, de
+sublime et de charmant, d'amusant même, car les races ont toutes leur
+côté comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main
+légère, les appétits naïfs de gourmandise, de vanité et de coquetterie
+de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat,
+brillants caprices de l'atmosphère, beauté touchante ou imposante des
+lignes, grâce ou singularité des accidents, effet et nature pittoresque
+des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles,
+et, par-dessus tout cela, définition magistrale des idées et des
+sentiments qui dominent les êtres, c'est un examen saisissant de tout ce
+qui fait le caractère d'un monde et de ses habitants.
+
+A ces tableaux variés et splendides, ajoutez, cette fois, un épisode
+dramatique raconté d'une manière éblouissante d'art et de goût: l'amour
+tranquille et la mort tragique de la belle Haoûa. Jamais aventura ne fut
+plus chastement voilée et plus solennellement dénouée. C'est là que l'on
+sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est
+peut-être un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander à
+l'auteur si Haoûa a vécu, aimé et péri de cette manière. «Qu'importe!
+vous répondrait-il, si vous êtes incertain, c'est que j'ai été vrai. Qui
+se soucie de savoir quels êtres réels ont posé pour les figures des
+grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai songé ni à faire une
+immortelle, ni à raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre
+dans ma pensée une femme arabe, telle qu'elle était dans la réalité, et
+j'en ai fait une abstraction qui résume un type général.»
+
+Oui, en vérité, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout
+aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est
+que, pour la première fois, nous nous sommes fait une idée de ces types
+inconnus et mystérieux dont Eugène Delacroix nous avait montré la
+figure dans l'admirable tableau des _Femmes d'Alger_. Je dis mystérieux,
+parce qu'en grand maître, Eugène Delacroix avait laissé planer sur ces
+étranges beautés le sentiment insaisissable qui les anime. En les
+regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demandé à lui-même:
+_A quoi pensent-elles_?
+
+Voici Eugène Fromentin qui est entré dans le sanctuaire d'une de ces
+existences cachées, et qui nous répond: Elles ne pensent pas, mais elles
+font penser, comme les figures des grands maîtres, comme les immortelles
+statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles
+ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que
+les dédaigner serait une folie, les briser un sacrilége. Aussi le
+meurtre d'Haoûa vous laisse-t-il, dans ce récit, une impression profonde
+d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se
+fait dans l'âme à cette dernière page, comme si, au moment où vous
+contemplez, dans une tranquille extase, la Vénus de Milo, la voûte qui
+l'abrite s'effondrait et l'écrasait sous vos yeux.
+
+N'oublions pas, en parlant de la partie épisodique de ce livre, l'autre
+figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Aïchouna avec sa petite
+négresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa démarche solennelle et
+son goût pour la pâtisserie. A côté de ces admirables animaux, se
+dessine la figure intelligente et forte du voyageur européen Vandell,
+personnage réel ou imaginaire, espèce de Bas-de-Cuir savant des savanes
+de feu de l'Afrique; une aussi belle création, dans son genre, que celle
+d'Haoûa et de son entourage. De tous les personnages mis en scène
+sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe
+italien: _Se non è vero, è ben trovato_, c'est-à-dire à ce qu'il nous
+sembla: «Si ce n'est pas arrivé, tant pis pour la réalité.»
+
+Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle étude; ce serait la
+déflorer. _L'Été au Sahara_ a eu ses lecteurs satisfaits et charmés;
+_l'Année dans le Sahel_ a déjà eu ses lecteurs avides; et si nous
+rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est
+tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir à lui
+adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons
+mentionnés plus haut, et à tous ceux qui ont reçu du publie l'accueil
+qu'ils méritaient. Demandons-leur à tous, à tous ceux qui savent bien
+voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe où. Tout le mal qu'on
+voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun,
+c'est-à-dire une vérité bien acquise et bonne à se répéter pour se
+consoler du mal qui tarde à disparaître de notre pauvre petite planète.
+L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui
+cherche à résoudre les problèmes sociaux d'une manière générale devrait
+avoir fait le tour du monde et interrogé tous les types de la famille
+humaine. Mais qui peut faire le tour du monde à son aise et en
+conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de
+science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que
+chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rêveries ou vos
+émotions, vos découvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur
+la montagne ou une larme versée sur un désastre, un chant recueilli, le
+vol d'un oiseau observé, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La
+mémoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procédé
+magique, donne la vie aux images qui l'ont traversé, et cette vie, ce
+n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et
+particulier à chaque manifestation de la vie générale, c'est le
+_pourquoi_ de la pensée appliquée au _comment_ de l'examen.
+
+Mars 1859.
+
+
+
+
+X
+
+BÊTES ET GENS
+
+PAR
+
+P.-J. STAHL
+
+
+Nommer Stahl, c'est rappeler une série de ravissantes études, légères
+dans la forme, sérieuses dans le fond. Nommer Hetzel, c'est renouveler
+les regrets qu'inspire à de nombreux amis et à une foule de personnes
+haut placées dans les arts et dans la société parisienne, l'éloignement
+d'un homme à la fois utile et charmant comme ses travaux, comme les
+livres qu'il a publiés et comme les pages qu'il a écrites.
+
+A quoi profite l'absence d'Hetzel? Nous ne saurions répondre qu'à la
+question ainsi renversée: A quoi cette absence ne nuit-elle pas? Elle
+nuit à quelque chose de plus général que les sympathies de l'amitié;
+elle nuit à l'art, puisqu'elle creuse dans la littérature contemporaine
+une lacune que personne ne pourra combler.
+
+Hetzel n'avait pas seulement un emploi et un rôle important dans la
+librairie élégante, il avait une mission toute spéciale qui consistait
+à mettre le commerce des livres au service de la poésie et du sentiment.
+Sous les titres modestes d'éditeur et de libraire, cet esprit gracieux,
+sensible et actif poursuivait l'exécution de l'oeuvre de goût, et nous
+avons dû à ça goût, qui faisait de son entreprise un fait exceptionnel,
+les seuls livres de luxe et de fantaisie qui, depuis vingt ans, aient
+été mis à la portée et appropriés à l'usage de nombreux lecteurs. Il a
+cherché à initier à la poésie et à l'esprit, par le dessin et la
+gravure, toute une classe nouvelle de consommateurs, les bourgeois et
+les enfants.
+
+Si, jeune lui-même, il n'a pas eu le temps (hélas! on ne le lui a pas
+laissé) de produire de jeunes talents, il a du moins su réveiller les
+talents qui s'endormaient, ou ranimer ceux qui se croyaient lassés de
+produire. Ayant en lui seul ce qu'il faut pour produire soi-même, il
+était tout capable, par ses idées riantes, sa sympahie aimable et son
+courage désintéressé, de rafraîchir des imaginations attristées, que la
+commande brutale ou la demande absurde de l'exploiteur achève souvent de
+paralyser.
+
+Si l'artiste avait une intention à émettre, une fantaisie à réaliser, il
+se chargeait d'en fournir le texte, d'en faire accepter l'originalité,
+et réciproquement, il courait de l'écrivain au dessinateur pour que l'un
+sût ou voulût élever son imagination au niveau de celle de l'autre.
+C'est ainsi qu'il a su marier le génie de Balzac à celui de Meissonnier
+et de Granville, celui d'Alfred de Musset à celui de Tony Johannot, et
+ainsi de beaucoup d'autres. Tantôt il faisait paraître une magnifique
+création déjà classique comme _Werther_ ou _le Vicaire de Wakefield_,
+tantôt il réunissait les adorables études satiriques de Gavarni et les
+lançait dans le monde revêtues de tout l'attrait et de toute la
+fraîcheur d'un cadre digne d'elles. Enfin, il était essentiellement
+fécondant pour des puissances isolées ou fatiguées qu'il savait grouper
+ou renouveler, suggérant à l'une une idée pour sa forme, à l'autre une
+forme pour son idée, se chargeant de trouver le traducteur pour chacune,
+et se faisant traducteur lui-même au besoin, faute de mieux, disait-il
+modestement.
+
+Ce faute de mieux nous a valu un charmant recueil de poésies en prose
+qui méritaient de ne pas rester à l'état de fragments épars, et qui ont
+été réunies dernièrement en un volume sous le véritable nom de l'auteur.
+Ces pages remarquables ne sauraient être analysées; elles sont trop
+concises et trop nerveuses dans leur allure pour ne pas perdre même à
+être fragmentées. Elles sont d'une légèreté diaphane au premier abord,
+mais elles vous saisissent bientôt par une certaine profondeur de
+sentiment et une certaine vigueur d'indignation qui ont l'air de
+s'échapper involontairement comme un cri du coeur et de la conscience à
+travers une chanson moqueuse ou mélancolique.
+
+C'est quelque chose de très-individuel que cette manière à la fois douce
+et brusque de dire les choses: ce n'est pas de l'humour, c'est de la
+douleur qui prend son parti, c'est un mélange de colère ironique contre
+le mal et le faux, et de tendresse enthousiaste pour le bien et le vrai.
+C'est du Sterne germanisé par le sentiment, francisé par l'esprit, et
+cela a une forme recherchée et naïve en même temps qui ne ressemble
+qu'à elle-même. La style est rapide, l'idée est serrée, et tout porte,
+dans cette manière gui semble s'être proposé de dire sans dire, et de
+vous faire frissonner devant le problème de la vie en ayant l'air de
+vous chatouiller l'oreille avec un lien commun spirituellement tourné.
+Le sentiment poétique y est exquis, comme par-dessus le marché. Il n'y a
+ni longueurs ni défaillances; ce livra si court trouve, d'un bout à
+l'autre, le secret de vous faire approfondir les suiets qu'il a l'air
+d'effleurer.
+
+Nohant, 14 mars 1834
+
+
+
+
+XI
+
+LE
+THÉÂTRE-ITALIEN DE PARIS
+ET
+MLLE PAULINE GARCIA[12]
+
+
+Voici donc notre scène italienne-française atteinte dans son principe
+vital par une double mesure législative[13]. Cette mesure a été motivée
+par la nécessité d'encourager exclusivement le genre national en
+musique, et une profonde indifférence pour l'art _exotique_ a présidé à
+son arrêt de mort en place de l'Odéon.
+
+[Note 12: Madame Viardot.]
+
+[Note 13: Après l'incendie de leur théâtre de la salle Favart, les artistes
+italiens avaient été relégués provisoirement à l'Odéon; mais le
+provisoire menaçait de devenir définitif, et de plus on venait de
+supprimer leur subvention administrative.]
+
+Si ce motif était bien fondé, nous serions les premiers à y souscrire.
+Mais la haute sagesse de la chambre des députés n'est peut-être pas ici
+sans appel. Et d'abord nous pensons que le genre italien est tout à fait
+naturalisé en France, à tel point qu'il n'y a plus de musique française,
+si tant est qu'il y en ait jamais eu. Messieurs les députés ne peuvent
+pas croire sans doute que la musique change de nationalité suivant la
+langue à laquelle elle est adaptée. Ils ne pensent pas que Rossini soit
+Français pour avoir écrit en tête de sa sublime partition _Guillaume
+Tell_ au lieu de _Guglielmo Tello_, pas plus que Meyerbeer pour nous
+avoir donné deux beaux opéras en paroles françaises. Ils savent fort
+bien que la musique qu'on chante à l'Opéra-comique est tout italianisée,
+depuis Nicolo jusqu'à Donizetti; que les plus remarquables productions
+de nos compositeurs français, _la Muette_, par exemple, ont été
+inspirées par le génie italien, et que si Berlioz est chez nous le roi
+de la symphonie, ce n'est ni chez Rameau ni chez Grétry, mais dans la
+science de Beethoven et de Weber qu'il a puisé la sienne.
+
+_Le Devin du Village_ n'a-t-il pas été dans son temps une réaction
+énergique et applaudie contre la soi-disant musique française, qui
+n'était, suivant Rousseau et les gens de goût ses contemporains, qu'une
+musique infernale et diabolique? Lulli, Gluck et Mozart, que nous
+invoquons aujourd'hui comme nos maîtres, étaient-ils donc Français? Et
+parce que nous avons un peu profité à leur école, aurons-nous
+l'ingratitude de prétendre que nos intelligences musicales se soient
+éveillées d'elles-mêmes, tandis que nos oreilles le sont à peine encore
+à leurs savantes mélodies?
+
+Où donc s'est réfugiée cette musique française que vous voulez
+ressusciter et conserver comme un art national! Non pas même chez
+mademoiselle Loïsa Puget, et je gage que, _le Postillon de Lonjumeau_
+serait fort blessé si vous lui disiez qu'il ne chante pas ses couplets
+dans le goût italien le plus pur. Et il ferait bien; l'orgueil de
+l'artiste français, comme son vrai mérite, ne consiste-t-il pas dans
+cette merveilleuse aptitude qui le porte à vaincre les obstacles que la
+nature lui a créés, et à s'assimiler l'intelligence, les études, et
+jusqu'à l'innéité des arts étrangers? Où donc est la grandeur et la
+priorité de la France entre toutes les nations civilisées, si ce n'est
+d'avoir attiré à elle et de s'être approprié dans tous les temps les
+fruits précieux de toutes les civilisations étrangères? Sa vie s'est
+formée de la vie du monde entier, et le monde entier a trouvé en elle
+une vie que sans elle il n'eût pas sentie. C'est nous qui apprenons à
+nos voisins l'importance et la beauté de leurs conceptions en les
+mettant en pratique sous leurs yeux éblouis. En politique, n'avons-nous
+pas accompli les révolutions que l'Angleterre avait essayées? En
+philosophie, n'avons-nous pas opéré ces transformations d'idées que
+l'Allemagne signalait immobile et comme effrayée elle-même de ce que son
+cerveau enfantait à l'insu de sa conscience? Et pour ne parler que de
+l'art qui est le cercle où nous devons nous renfermer ici, n'avons-nous
+pas légitimement et saintement volé l'architecture, la statuaire, la
+peinture et la musique aux plus puissantes et aux plus ingénieuses
+nations de la terre? Notre poésie, enfin, ne l'avons-nous pas conquise
+par droit divin sur tous les peuples qui viennent aujourd'hui nous
+redemander humblement les leçons qu'ils nous ont données? N'avons-nous
+pas importé chez nous, et ceci à l'exclusion des nations que nous avons
+bien réellement dépossédées, la peinture qui ne fleurit plus que chez
+nous? Où est l'école romaine aujourd'hui? Dans l'atelier de M. Ingres.
+Où est la couleur vénitienne? Sur la palette de Delacroix. Où est
+l'énergie du pinceau flamand? sur les toiles de Decamps. Où est la
+gravure anglaise? A Paris, dans la mansarde de Galamatta ou de Mercurj,
+dont le génie s'est naturalisé français; car les plus grands artistes
+étrangers l'ont dit, et ce mot est devenu proverbial: La France est la
+vraie patrie des artistes. Et maintenant nous voudrions répudier nos
+maîtres! Mais cela n'est pas dans l'esprit de la nation, et jamais on
+n'a plus profondément méconnu le caractère ardemment sympathique du
+Français, et son généreux enthousiasme pour toute espèce d'éducation,
+que le jour où on a prononcé dans l'assemblée représentative de la
+France, qu'il n'y aurait plus d'art étranger en France. N'envoyez donc
+plus vos peintres et vos musiciens se former à Rome, anéantissez donc
+les trésors de vos musées, rayez donc _Guillaume Tell_ et _le Comte Ory_
+du répertoire de votre Académie Royale; faites plus si vous pouvez,
+détruisez toute notion d'art dans le monde élégant et chez le peuple.
+Brûlez tous les magasins de musique qui vivent de partitions allemandes
+et italiennes; fermez le Conservatoire, qui a le mauvais goût de nous
+faire entendre un peu de Beethoven, de Haydn et de Mozart! de temps en
+temps condamnez à mort le patriarche Cherubini, car celui-là ne se
+soumettra pas volontiers à l'arrêt. Confirmez la sentence qui a exilé
+Spontini; faites déporter Lablache, Rubini, Tamburini; défendez à
+mademoiselle Grisi de nous montrer le type le plus pur et le plus
+parfait de la beauté grecque; envoyez le génie de Pauline Garcia se
+glacer en Russie, et quand vous aurez fait tout cela, tâchez d'interdire
+à nos gamins de Paris de chanter dans la rue le rataplan des
+_Huguenots_; brisez enfin jusqu'aux orgues de Barbarie, qui jouent sous
+vos fenêtres le choeur des chasseurs de _Robin des Bois_ ou le _Di tanti
+palpiti_, aussi populaire que _la Marseillais_ et _Vive Henri IV_.
+
+Ne dites pas, à ce propos, que la musique étrangère est suffisamment
+connue en France. Elle n'est encore que vulgarisée, ce qui ne veut pas
+du tout dire qu'elle soit comprise; et je le répète, notre éducation
+musicale, loin d'être achevée, commence tout au plus. Aura-t-elle un
+succès aussi rapide que la peinture? Je ne le pense pas. Il est de la
+nature même de la musique de suivre une marche plus lente, parce qu'elle
+est le plus idéal de tous les arts. Pouvons-nous même nous flatter que
+nous arriverons à surpasser les Allemands et les Italiens en composition
+et en exécution musicale, comme nous surpassons en peinture nos
+contemporains étrangers? Je n'oserais vous le promettre. Peut-être la
+nature, qui jusqu'ici leur a été plus généreuse qu'à nous sous ce
+rapport, continuera-t-elle à les placer au-dessus de nous, comme des
+maîtres chéris et vénérés. Raison de plus de les retenir chez nous, car,
+privés d'eux, nous n'avons plus guère de progrès à espérer. Ne dites pas
+non plus que les maîtres écriront pour notre scène, ou que nous
+traduirons leurs oeuvres lyriques. Tons savez bien que Rossini ne se
+fût pas arrêté au milieu de sa gloire et de sa puissance sans les
+dégoûts dont l'abreuva la légèreté avec laquelle on traita son dernier
+chef-d'oeuvre et le morcellement de ses représentations à l'Opéra. Vous
+savez bien que le _Don Juan_ n'a pu être exprimé à ce même théâtre d'une
+manière satisfaisante, et qu'il a fallu changer l'emploi des voix pour
+lesquelles il fut écrit. Quand vous voulez l'entendre, c'est à
+l'Opéra-Italien et non à l'Opéra-Français que vous courez. Vous savez
+bien que nous ne connaissons en France ni _Fidelio_, ni _Oberon_, ni
+même _Freyschütz_. Le zèle et l'habileté de M. Véron ont échoué à faire
+entendre véritablement _Euryanthe_ sur la scène française. Vous savez
+bien, ou du moins vous devriez savoir qu'au lieu de nous retirer l'opéra
+italien, il faudrait pouvoir nous doter d'un opéra allemand, et vous
+verrez que quelque jour vous y viendrez, entraînés que vous serez par le
+progrès de l'art et le mouvement des idées, vainement entravés pour
+quelques années peut-être par votre arrêt.
+
+Mais vous faites-là précisément ce que vous reprochez à un certain
+radicalisme étroit et aveugle. Vous nous privez, comme d'autant de
+superfluités coûteuses, des sources où la vie intellectuelle se retrempe
+et se purifie. Vous nous poussez à la barbarie, vous faites des lois
+somptuaires pour ce monde opulent que vous voulez vous conserver et qui
+ne s'y laisse guère prendre; car il commence à voir que nous ne sommes
+pas aussi ennemis de la civilisation que pourraient le faire croire les
+nécessités austères d'un passé que nous ne renions pas, mais que nous ne
+voulons pas ressusciter.
+
+Quand cela vous arrange, vous revenez à l'esprit de la convention, et
+vous vous emparée des idées d'économie que nous vous présentons quand
+nous demandons de sages réductions ou de généreux sacrifices dans
+l'emploi des deniers publics. Mais si vous voulez retourner contre nous
+nos propres arguments, ne le faites donc pas à propos des choses qui
+nous sont utiles et bonnes et qui vous le sont aussi, car nos besoins
+sont les mêmes, et un peu d'idéal dans votre vie ne vous ferait pas de
+mal. Il y a bien d'autres choses qui nous sont préjudiciables à tous et
+que vous votez haut la main pour des raisons que je ne veux pas vous
+dire, non pas que vous manquiez de courtoisie pour les entendre, mais
+parce que vous avez trop d'esprit pour ne pas les deviner. Je suis sûr
+que la jeunesse française, qui est tout artiste, se résignera plutôt à
+des privations qui porteraient sur sa vie matérielle qu'à celles qui
+l'atteindraient dans sa vie intellectuelle, et que les vexations de la
+douane, auxquelles chacun de nous se résigne, nous deviendront
+insupportables le jour où elles prohiberont les beaux-arts à la
+frontière comme les cotons et les tabacs étrangers.
+
+Si la réforme électorale qui doit s'accomplir était déjà accomplie, si
+je parlais à des députés qui représentassent véritablement le peuple,
+j'oserais encore leur demander des mesures protectrices pour les arts,
+même au profit, en apparence exclusif, des classes riches. Je leur
+dirais que si le Théâtre-Italien est dans l'état des choses réservé aux
+plaisirs du grand monde, c'est chose assez légitime, vu qu'il est
+alimenté et ne peut l'être que par la richesse des hautes classes. Le
+jour où la troupe italienne sera installée dans une salle convenable et
+où la subvention pourra obvier aux dépenses de première nécessité, l'art
+lyrique marchera, comme il faisait naguère, dans un progrès brillant, et
+arrivera peut-être à se passer des secours de la subvention. C'est du
+moins une épreuve qu'il serait impardonnable de ne pas tenter, et
+l'abandon des moyens de civilisation les plus nobles et les plus exquis
+est le signe le plus effrayant de la décadence d'une société. D'ailleurs
+il serait faux de dire que la salle des Italiens est accaparée par ce
+qu'on appelle le grand monde. Dans la vaste enceinte d'un théâtre il y a
+place pour les fortunes moyennes, place aussi pour les fortunes
+étroites, place enfin pour ceux qui n'ont pas de fortune. Le parterre
+des Italiens a toujours été composé de pauvres artistes et de jeunes
+gens passionnés pour la musique plus que pour toutes les autres
+satisfactions de la vie. Nous sommes quelques-uns qui nous souvenons
+bien d'avoir retranché souvent la bagatelle d'un dîner pour aller
+entendre la Malibran ou la Pasta, et qui disions bien gaiement à minuit
+en retrouvant dans la mansarde un morceau de pain dédaigné la veille:
+_Panem et circenses_. Nous savons bien, nous autres, que si nous avons
+eu dans notre vie un élan poétique, un sentiment généreux, c'est parce
+qu'on ne nous a fermé ni l'église, ni le théâtre, c'est parce qu'on ne
+nous a pas interdit la poésie comme un luxe dangereux ou frivole, c'est
+parce que qui dit Français dit sobre comme Épictète et idéaliste comme
+Platon.
+
+Trouvez donc simple que le grand monde (qui ne sera ni plus ni moins
+porté à l'économie et à la charité si vous lui ôtez ses plaisirs
+honnêtes) alimente la splendeur d'une école d'art où le pauvre artiste
+peut aller rêver et concevoir son idéal. Et croyez aussi que ces classes
+riches à qui vous réclamez, et de qui vous obtiendrez, peut-être plus
+tôt qu'on ne pense, une libre et loyale adhésion à de meilleures
+applications de la loi d'égalité, ont besoin comme vous d'une vie
+intellectuelle plus élevée que celle qu'elles puiseraient à de méchantes
+écoles et à de fausses théories dans les arts comme dans toute autre
+source d'éducation.
+
+Maintenant que j'ai dit, un peu plus longuement que je ne l'avais prévu,
+la haute importance du Théâtre-Italien, je vous rappellerai une des
+grandes pertes que vous allez faire si vous laissez périr ce théâtre. La
+France entière sait aujourd'hui combien serait cruel et irréparable le
+départ définitif de Lablache et de Rubini; mais la gloire de Pauline
+Garcia est encore assez fraîche pour que la province, qui n'a pas eu le
+temps, dans l'espace d'une saison, de venir la juger, se croie dispensée
+de regretter la grande artiste qu'elle ne connaît pas encore. Il ne faut
+pas craindre de revenir sur les éloges pleins de justesse et
+d'intelligence qui lui ont été donnés déjà dans cette _Revue_. Ceci,
+d'ailleurs, doit intéresser sous un autre rapport. L'apparition de
+mademoiselle Garcia sera un fait éclatant dans l'histoire de l'art
+traité par les femmes. Le génie de cette musicienne à la fois consommée
+et inspirée constate un progrès d'intelligence qui ne s'était point
+encore manifesté dans le sexe féminin d'une manière aussi concluante.
+Jusqu'ici on avait dû accorder aux cantatrices une part de puissance
+égale à celle des plus grands chanteurs. On a dit et écrit souvent que
+les femmes artistes pouvaient dans l'exécution s'élever au niveau des
+hommes, mais que, dans la conception des oeuvres d'art, elles ne
+pouvaient dépasser une certaine portée de talent. On l'a dit moins haut
+peut-être depuis que les efforts de quelques-unes d'entre elles ont
+montré une aptitude plus ou moins estimable pour la composition
+musicale. Pour le chant, il faut placer au premier rang quelques
+charmantes mélodies qu'a écrites madame Malibran; pour la scène, les
+partitions de mademoiselle Bertin. Mais voici une fille de dix-huit ans
+qui écrit de la musique vraiment belle et forte, et de qui des artistes
+très-compétents et des plus sévères ont dit: «Montrez-nous ces pages, et
+dites-nous qu'elles sont inédites de Weber ou de Schubert, nous dirons
+qu'elles sont dignes d'être signées par l'un ou l'autre de ces grands
+noms, et plutôt encore par le premier que par le second.» C'est là, ce
+nous semble, le premier titre de mademoiselle Garcia à une gloire
+impérissable. Supérieure à toutes les jeunes cantatrices aujourd'hui
+connues en France par la beauté de sa voix et la perfection de son
+chant, elle peut mourir et ne pas s'envoler comme ces apparitions de
+chanteurs et de virtuoses qui, renfermés dans une grande puissance
+d'exécution, ne laissent après eux que des souvenirs et des regrets;
+gloires qui s'effacent comme un beau rêve en disparaissant de la scène
+chargées de trophées, mais condamnées à périr tout entières, et de qui
+l'on peut dire ce qui est écrit dans le livre divin à propos des heureux
+de ce monde: «Ils ont reçu dès cette vie leur récompense.»
+
+Mademoiselle Garcia est donc plus qu'une actrice, plus qu'une
+cantatrice, En l'écoutant, il y a plus que du plaisir et de l'émotion à
+se promettre; il y a là un véritable enseignement, et nous ne doutons
+pas qu'avec le temps, la haute intelligence qu'elle manifeste en
+chantant la musique des maîtres, ne soit d'une heureuse influence sur le
+goût et l'instruction du public et des artistes. Elle est un de ces
+esprits créateurs qui ne s'embarrassent guère de la tradition et des
+usages introduits par les exigences de la voix ou la fantaisie
+maladroite des exécutants ses devanciers. Elle entre dans l'esprit des
+auteurs; elle est seule avec eux dans sa pensée, et si elle adopte un
+trait, si elle prononce une phrase, elle en rétablit le sens corrompu,
+elle en retrouve la lettre perdue. Le public qui l'aime, mais qui n'a
+pas encore en elle toute la confiance qu'elle mérite, s'étonne et
+s'effraie quelquefois de ce qu'il prend pour une innovation. Le public
+n'est pas assez savant pour lui contester avec certitude la liberté de
+ses allures. La plupart des journalistes ne le sont pas davantage, et
+moi qui écris ceci, je le suis moins que le dernier d'entre eux. Mais ce
+que le public, ce que les critiques, ce que moi-même pouvons examiner
+sans craindre de faire rire les vrais savants, et sans autre conseil que
+celui de notre logique et de notre sentiment, c'est précisément le
+sentiment et la logique qui président à ce travail consciencieux auquel
+mademoiselle Garcia soumet l'oeuvre qu'elle chante. Jamais elle ne
+dénature l'idée, jamais elle ne substitue son esprit à l'esprit du
+compositeur. Le jour où vous direz: Mozart n'eût pas écrit cela, ce
+jour-là seulement vous serez en droit de dire que Mozart ne l'a point
+écrit; mais si vous retrouvez toujours et partout l'esprit et le
+sentiment du maître, vous pouvez dire que si le maître ne l'a pas écrit
+ainsi, c'est ainsi du moins qu'il l'a senti dans le moment de
+l'inspiration, et c'est ainsi qu'il l'aurait écrit peut-être la veille
+ou le lendemain. Ainsi c'est bien toujours du Mozart, c'est bien
+toujours du Rossini que nous entendons, lors même que, pour satisfaire
+aux exigences de la voix qui devait lui servir d'interprète, Rossini ou
+Mozart ont consenti à modifier leur premier jet.
+
+Je ne prétends pas que cette liberté d'interprétation doive être
+illimitée; mais plus une composition vieillit, plus il devient
+nécessaire d'avoir de grandes intelligences pour interpréter fidèlement
+les points contestables. Sans cette part d'indépendance, l'esprit du
+chanteur n'aurait plus à s'exercer que dans les gestes et le costume, et
+encore faudrait-il qu'il n'y apportât point son propre caprice, mais le
+goût et la vraisemblance. Il faudrait prononcer que le talent
+d'exécution exclut le talent de création, et les artistes dramatiques en
+tous genres deviendraient de pures machines, fonctionnant plus ou moins
+bien, suivant une impulsion mécanique à jamais donnée. Alors plus de
+progrès possible, et le mot _goût_ n'a plus de sens. De plus, il suffit
+d'une erreur innocemment commise par un chanteur et inaperçue de
+l'auditoire pendant un certain temps, pour que cette erreur devienne loi
+sans qu'aucun autre chanteur ait le droit de la redresser et d'en purger
+l'oeuvre du maître. C'est ainsi que l'ignorance des commentateurs ou
+seulement des copistes a altéré pendant des siècles l'esprit de textes
+bien autrement sérieux que ceux des partitions musicales.
+
+Si la simple raison, si un sentiment de l'art qui n'est point refusé
+même aux gens privés d'éducation spéciale peuvent servir de guide pour
+juger les artistes avec quelque justice et quelque utilité, nous devons
+attendre de mademoiselle Garcia plus que nous ne pouvons lui donner. Si
+le public comprend l'importance d'un pareil talent, il apprendra
+beaucoup de lui, et ne cherchera plus à entraver, par la méfiance ou la
+timidité de ses jugements, l'essor de facultés aussi rares et aussi
+précieuses. La critique ne cherchera point à l'intimider. On peut
+analyser froidement le talent le plus consommé; mais on doit de grands
+égards au génie même le plus novice. Il y a pour lui un certain respect
+auquel ne se refusent pas les artistes vraiment éminents. J'ai vu Rubini
+essayer docilement avec Pauline Garcia, dans l'entr'acte, un trait
+qu'elle lui avait soumis, et que l'admirable chanteur répétait avec un
+plaisir naïf et généreux. Lablache est fier d'elle comme un père l'est
+de son enfant, et Liszt sera plus heureux de l'entendre chanter
+Desdemona et Tancrède, lui dont elle est, comme pianiste, une des
+meilleures élèves, que de toutes les ovations que sa bonne Hongrie lui
+décerne.
+
+Nous n'analyserons pas le talent dramatique de mademoiselle Garcia, pas
+plus que l'étendue et la puissance extraordinaire de sa voix. Peu nous
+importerait la qualité de timbre de cet instrument magnifique, si le
+coeur et l'intelligence ne l'animaient pas; mais c'est un prodige dont
+l'honneur revient à Dieu, que de voir une faculté d'expression aussi
+riche au service d'une intelligence aussi puissante. Cette voix part de
+l'âme et va à l'âme. Dès les premiers sons qu'elle vous jette, on
+pressent un esprit généreux, on attend un courage indomptable, on sent
+une âme forte qui va se communiquer à vous. Le talent de l'actrice est
+analogue. Toutes les facultés désirables et toutes les qualités innées
+l'inspirent presque spontanément; mais ce talent n'a pas été soumis,
+comme le chant, à de rigoureuses études, et il brille encore par ce qui
+lui manque: heureux défaut jusqu'à présent, qui attendrit plus qu'il ne
+le fâche, un public paternel aux grands artistes. Il est remarquable que
+ce même public qui se montre si scrupuleux pour les choses qu'il ne
+comprend pas bien encore, se montre si délicatement et si sagement
+indulgent pour celles qu'il juge sainement au premier coup d'oeil. On a
+remarqué que la jeune actrice avait parfois une certaine gaucherie
+pleine de grâce et de pudeur, parfois aussi une énergie pleine de
+sentiment et d'irréflexion, et on lui a su bon gré de se laisser
+gouverner par ses impressions sans prendre conseil que d'elle-même, et
+sans chercher trop devant son miroir l'habitude que les planches lui
+donneront assez vite. On a remarqué aussi que sa taille était
+admirablement belle; dans ses gestes faciles et naturellement gracieux,
+les peintres admirent la poésie instinctive qui préside à ses attitudes,
+même les moins prévues par elle. Elle est toujours dans les conditions
+d'un dessin correct et dans celles d'un mouvement plein d'élégance et
+de vérité.
+
+Elle ne plaît pas seulement, on l'aime. Le public le prouve en ne
+l'applaudissant pas avec frénésie; il faudra cependant, pour son propre
+intérêt, qu'il apprenne à l'applaudir avec discernement et à ne pas
+rester froid devant une phrase admirablement dite, quand il bat des
+mains pour une cadence effrayante de durée et de netteté. Ce sont là des
+tours de force que mademoiselle Garcia exécute avec une liberté
+surprenante, car elle peut tout ce qu'elle veut. Mais le public ne
+voudra-t-il pas la dispenser quelque jour de cet horrible agrément qui
+n'aboutit qu'à imiter parfaitement le bruit d'une bouilloire à thé, et
+qui suspend le sens de la mélodie devant une niaiserie désagréable à
+l'oreille? Pauvres grands artistes, vous avez bien besoin qu'on vous
+laisse corriger les sottises de la mode!
+
+Il n'y a qu'une cadence au monde que je voudrais conserver, si tout
+autre après Rubini pouvait la reproduire; c'est celle qu'il a introduite
+dans l'air de _Don Juan: Il mio tesoro intanto_, et qui est devenue
+célèbre. Elle est courte, premier mérite, puis elle est énergique,
+vaillante, et complète l'idée musicale au lieu de l'altérer. Enfin elle
+est écrite par Mozart dans l'accompagnement, et le public, entraîné par
+l'audace et le goût du chanteur, a eu le bon esprit de ne pas la
+contester.
+
+Avec Rubini, avec Lablache, avec Tamburini, avec mesdames Garcia, Grisi
+et Persiani, l'opéra italien va nous quitter si on perd le temps à
+délibérer froidement et lentement. On sera toujours forcé par la suite
+de rendre le Théâtre-Italien à la capitale; mais si on tarde, ces
+grands artistes seront dispersés, et nous aurons des talents de second
+ordre avec plus d'exigences peut-être. Conservons donc ces généreux
+chanteurs que nous aimons, que nous connaissons, qui nous connaissent et
+nous aiment aussi, et qui se prodiguent avec tant de zèle. Dans aucun
+théâtre de Paris, on n'a jamais vu régner la paix, l'obligeance et le
+dévouement comme parmi la troupe italienne. C'est qu'ils sont tous
+grands et laborieux; ils n'ont ni le droit ni la temps d'être jaloux les
+uns des autres. Rubini, malade et fatigué d'une longue suite de
+représentations que divers accidents ont accumulés sur lui, prodigue sa
+puissance avec une vaillante ardeur. Le public qui entend cette voix si
+fraîche et ce sentiment si énergique, sans se douter que l'homme
+souffre, croit-il payer avec de l'or tant de dévouement et de
+conscience? Lablache, à l'école duquel nos premiers chanteurs, nos
+premiers tragiques et nos premiers comiques voudraient longtemps encore
+prendre des leçons, blessé il y a quelques jours sur la scène pendant la
+représentation, quitte ses béquilles et reparaît sans égard pour la
+défense du médecin. Vous avez vu naguère un fait plus remarquable
+encore. Pauline Garcia, pour ne pas faire manquer la représentation de
+_Don Juan_, avertie que madame Persiani était malade, a étudié un rôle
+nouveau et improvisé son costume dans l'espace de deux heures. Elle
+était mise à ravir, et elle a joué et chanté Zerline comme, depuis sa
+soeur, personne ne l'avait ni joué ni chanté. Elle regardait à peine le
+cahier pour suivre le récitatif; elle a exprimé Mozart comme Mozart
+serait heureux de s'entendre exprimer, s'il pouvait un soir s'échapper
+de la tombe pour y rentrer au coup de minuit. Vraiment nous aurions
+grand besoin de semblables artistes dans nos théâtres nationaux, et nous
+avons encore besoin des artistes italiens pour former nos artistes et
+nous.
+
+Février 1840.
+
+
+
+
+XII
+
+LA JOCONDE
+DE LÉONARD DE VINCI
+
+GRAVÉE PAR M. LOUIS CALAMATTA
+
+
+Quelle est cette femme sans sourcils, aux mâchoires développées sous
+leur luxuriante rondeur, aux cheveux extrêmement fins ou très-peu
+fournis, au front très-découvert ou très-puissant, à l'oeil sans éclat,
+mais d'une limpidité surhumaine? La tradition nous dit que c'est madame
+Lise (Mona Lisa), femme del signor Francesco del Giocondo. Vasari ajoute
+qu'elle était _bellissima_, et semble nous avouer qu'elle était fort
+mélancolique de caractère ou fort impatiente de ses mouvements,
+puisqu'il prétend que Léonard, en faisant son portrait, tenait autour
+d'elle des chanteurs, des joueurs d'instruments et des bouffons, pour la
+rendre gaie et lui conserver ce divin sourire qu'après _quatre ans
+d'efforts_ le maître parvint à saisir.
+
+En vérité, ces divins maîtres du passé eussent été de grands paresseux
+ou de grands maladroits s'il leur eût fallu tant de temps et de peine
+pour s'emparer du beau et du vrai; outre que l'âge de Mathusalem n'eût
+pas suffi aux longues hésitations que leur prêtent, devant chacune de
+leurs oeuvres, leurs naïfs biographes. Est-ce pour relever, dans
+l'esprit du public, la grandeur et la difficulté de l'art, qu'on l'a si
+longtemps nourri de pareilles légendes? Il est fort à présumer, au
+contraire, que l'expression de la Joconde fut saisie au vol par un coup
+d'oeil d'aigle, et que les chanteurs et les bouffons n'auraient pas
+réussi à mettre tant d'idéal sur les traits du modèle, tant de flamme et
+de science dans le pinceau de l'artiste; à moins pourtant qu'il n'y eût
+là quelque voix aussi belle que les lèvres de la Joconde, ou quelque
+_senatore_ aussi merveilleux dans son art que Léonard dans le sien.
+Pourquoi non, après tout? c'était le temps des grands artistes.
+
+Il est peu de figures aussi connues que celle de Mona Lisa del Giocondo,
+et, chose étrange, il est peu de physionomies moins devinées. Cette
+beauté célèbre offre, dans son expression un tel problème, que personne
+ne l'a regardée sans émotion, et que personne, après l'avoir vue un
+instant, ne l'a oubliée. Le modèle n'offrait-il aux regards le même
+mystère que le portrait? Était-_elle_ belle ou seulement agréable? Pour
+certaines personnes qui lui trouvent un dessous de malice froide dans le
+sourire, c'est une laide séduisante, comme on en connaît. Pour d'autres,
+c'est un idéal de jeunesse, de candeur, d'intelligence et de bonté. Tel
+était l'avis de Gustave Planche, qui a écrit avec beaucoup de
+prédilection sur Léonard de Vinci. Tel est aussi celui de M. Calamatta.
+«Quand je dessinais cette suave figure,» écrivait-il à un de ses amis,
+«seul, sous les voûtes du Musée, je me surprenais à rire avec elle.» Une
+autre fois, il écrivait: «J'ai fini la Joconde. C'est une douleur pour
+moi. Il y a si longtemps que j'étais heureux et tranquille avec elle.»
+
+Donc, cette tête charmante, en dépit de la couleur verdâtre et
+mélancolique que le temps (et peut-être les dangereuses inventions de
+Léonard dans les matériaux de sa peinture) ont répandue sur elle, est,
+pour ceux qui s'absorbent à la contempler, une rose mystique, un sourire
+du ciel.
+
+Nous avouerons que notre impression personnelle est plutôt mélancolique
+que riante. Est-ce ce ton de clair de lune, cet étrange paysage de flots
+et de rochers glauques, dont nous ne pouvons faire abstraction? Il y a
+quelque chose dans ce chef-d'oeuvre qui nous jette dans l'étonnement et
+dans la rêverie. Les types et les paysages de Léonard nous ont toujours
+tourmenté. On aura beau me dire qu'il était grand ingénieur, qu'il avait
+passé sa vie à étudier les eaux au point de vue des travaux de la
+canalisation, à parcourir des terrains impraticables pour y établir des
+ponts et des routes; je me rappelle aussi qu'il écoutait certaines
+fontaines comme une douce musique, et qu'il était poëte au moins autant
+que savant. Ces sites, tourmentés jusqu'à la puérilité, qui sont là
+derrière ses figures et qui se perdent dans des horizons accumulés
+jusqu'aux nuages, comme s'il eût placé ses modèles sur la flèche d'une
+cathédrale, afin de leur donner pour cadre l'immensité, est-ce l'amour
+du plan géographique qui les lui a inspirés, et n'y faut-il voir que la
+signature de l'ingénieur inquiet d'être oublié pour le peintre?
+
+Dans tous les cas, ceci n'est pas gai. Peut-être l'effet en était-il
+chatoyant, alors que la peinture était fraîche, pleine de roses tendres
+et de pourpres vives, comme nous la décrivent les contemporains. Mais, à
+coup sûr, la composition en est austère, et l'aspect aujourd'hui en est
+refroidissant. On se figure beaucoup plus les _fiords_ déchiquetés de la
+Norwége et son ciel d'opale faits ainsi, que le beau soleil d'Italie et
+les riants paysages de l'Arno. Ce n'est même point là le caractère des
+lacs charmants de la Toscane et du Milanais. Le Trasimène est semé
+d'ilots qui le divisent en perspectives infinies; mais quelle douceur de
+lignes et quelle splendeur de ton sur ces lointains mous et chauds! Il
+n'y a pas à dire, si la Joconde est gaie, c'est qu'elle tourne le dos à
+un pays bien triste; et, malgré les routes et les ponts que l'artiste
+ingénieur semble y avoir creusés et jetés pour ses promenades, elle ne
+me semble nullement disposée à s'y risquer.
+
+Quant aux types de Léonard, les avis sont bien partagés. Ils paraissent
+le vrai beau à certains artistes; à d'autres, ils semblent la laideur
+embellie par l'art. Personne ne peut leur refuser la noblesse et
+l'originalité.
+
+C'est le privilège de beaucoup de grandes choses d'être mystérieuses, et
+d'exercer sans cesse l'imagination. On commentera éternellement
+l'_Hamlet_ de Shakspeare, l'_Enfer_ du Dante, le _Faust_ de Goethe, la
+_Nuit_ de Michel-Ange, et, à un autre degré d'intérêt et d'admiration,
+la _Joconde_ de Léonard.
+
+Elle n'était pas du tout belle, cette Joconde. Vasari ne l'a jamais
+vue. C'était une grasse et douce personne, fine, prudente, ravissante
+d'amabilité, de savoir-vivre et de distinction. Léonard en était
+passionnément amoureux. L'histoire n'en dit rien, mais qu'importe? Il ne
+s'en vanta jamais, parce que la dame était sage ou qu'elle aimait son
+mari. D'autres peuvent penser qu'elle était froide, tant il y a que le
+beau Léonard y perdit ses soupirs et ses brûlants regards, et qu'il fit,
+en vain, durer longtemps le portrait. Il n'était pas très-modeste. Ce
+n'était pas la mode en ce temps-là pour les grands artistes. Il fut donc
+très-surpris d'échouer: de là son silence et celui de ses contemporains
+sur cette passion inexaucée. De là peut-être, pour un homme habitué à
+vaincre en amour, une estime particulière pour cette femme tranquille,
+et une prédilection fidèle pour l'expression de cette figure sereine qui
+devint, sous sa main et dans son cerveau, le type de la beauté
+surnaturelle, puisque toutes ses figures de sainteté lui ressemblent.
+
+Ceci est un roman de notre façon; mais il est tout aussi vrai que mille
+légendes bien autrement risquées qui remplissent la biographie des
+artistes et des héros du temps passé.
+
+Pour nous, la Joconde est le portrait idéalisé d'une femme charmante, et
+le grand secret de cette indéfinissable expression de calme qui arrive à
+effrayer, comme tout ce qui est la force immatérielle, est un sentiment
+qui exista beaucoup moins en elle que dans le peintre. Il fit là ce
+qu'ont fait tous les maîtres véritables: il donna sa propre puissance à
+son oeuvre, en croyant la surprendre dans l'âme de son modèle.
+
+En effet, on aura beau admirer avec Vasari le réalisme à _faire trembler
+(una maniera da far tremare)_ avec lequel Léonard de Vinci a rendu «les
+moindres détails de la peau, des cils, des pores, toutes les minuties,
+toutes les subtilités de la nature,» ce qui fait encore plus trembler
+dans cette figure, c'est l'âme qui luit à travers, qui semble contempler
+la vôtre du haut de sa sérénité et lire dans vos yeux tandis que vous
+interrogez vainement les siens.
+
+L'espèce d'effroi que nous avons toujours ressenti en regardant un
+portrait de maître, vient de ce qu'à travers ces figures, c'est le
+génie, c'est l'âme du maître, que nous voyons. Cette âme est dans la
+toile, n'en doutez pas. Michel-Ange n'est-il pas toujours palpitant dans
+le marbre du Moïse? Qui donc oserait le railler et le critiquer, face à
+face avec lui?
+
+Il y a, à Florence, une tête de Méduse, de Léonard de Vinci, qui exerce
+une sorte de fascination. Gustave Planche, que nous citions tout à
+l'heure, a dit de cette tête: «La Méduse est à la fois belle et
+terrible.... Le regard immobile et le sourire menaçant restent gravés
+dans notre âme et défient toutes les distractions. Aucune des images qui
+passent devant nos yeux ne réussit à la détrôner.» Et il ajoute que le
+germe de la _Joconde_ est dans la _Méduse_. Seulement, c'est au point de
+vue de la manière et de l'entente du sentiment qu'il trouve que _l'une
+fait présager l'autre_. Nous irons plus loin que lui; nous dirons que la
+Joconde, avec sa douceur souriante, est tout aussi effrayante que la
+Méduse. Au premier abord, c'est l'aimable et paisible créature que le
+peintre a vue et aimée. A la longue, c'est une fascination qui a pris
+corps. Ce n'est plus une personne, c'est une idée et une idée fixe. Un
+homme supérieur a mis là sa plus ardente et en même temps sa plus tenace
+aspiration. Il était bien impossible qu'une si grande dépense de force
+fût perdue, et elle l'eût été si elle n'eût produit que la
+représentation exacte d'une jolie femme. Elle a produit une figure qui,
+après plus de trois siècles, en dépit d'une couleur altérée qui
+l'étouffe et la plombe, s'empare encore invinciblement des yeux et de la
+pensée, soit qu'elle égaye, soit qu'elle rende mélancolique, soit qu'on
+s'en éprenne, soit qu'on s'en défie, soit enfin, qu'en raison de sa
+propre individualité, on contemple avec ou sans sympathie l'idéal
+idéalisé d'un génie idéaliste.
+
+Rendre avec le burin les finesses insaisissables de cette peinture
+devenue elle-même mystérieuse comme la pensée du modèle, sous les
+sombres transparences de la couleur éteinte, c'était un problème à
+résoudre, et il nous semble que M. Calamatta l'a résolu. Nous ne sommes
+pas compétent pour parler du mérite de la gravure au point de vue du
+métier. C'est une spécialité dont nous connaissons mal les termes, et
+nous craindrions de les mal employer. Ce qui nous frappe dans cette
+gravure, c'est son aspect général qui rend fidèlement le tableau sans
+chercher à l'expliquer ou à le traduire. Certes, il y eût eu une sorte
+de sacrilège à vouloir interpréter ce que, dans certaines parties,
+l'oeil peut à peine saisir. L'effet en est donc sombre comme la
+peinture, et, pour notre part, nous ne sommes pas de ceux qui ne se
+consolent pas des outrages que les années ou les vernis lui ont fait
+subir. Nous ne haïssons pas cette lumière pâle et ce reflet général de
+je ne sais quel astre argentin qui tombe sans miroitage sur l'ensemble.
+C'est austère et doux à la fois; c'est à la fois limpide et voilé comme
+l'expression de la _Joconde_, que M. Calamatta a si consciencieusement
+et si délicatement reproduite.
+
+Décembre 1858.
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+ Pages.
+
+ I.--AUTOUR DE LA TABLE. 1
+ II.--ESSAI SUR LE DRAME FANTASTIQUE--Goethe,
+ Byron, Mickiewicz. 117
+ III.--HONORÉ DE BALZAC. 197
+ IV.--BÉRANGER. 215
+ V.--H. DE LATOUCHE. 229
+ VI.--FENIMORE COOPER. 261
+ VII.--GEORGE DE GUÉRIN. 279
+VIII.--HARRIETT BEECHER STOWE. 315
+ IX.--EUGÈNE FROMENTIN.--Un été dans le Sahara. 325
+ --Une année dans le Sahel 336
+ X.--BÊTES ET GENS, par P.-J. Stahl. 343
+ XI.--LE THÉÂTRE ITALIEN DE PARIS ET MADEMOISELLE
+ PAULINE GARCIA. 347
+XII.--LA JOCONDE DE LÉONARD DE VINCI, gravée par
+ M. Louis Calamatta. 365
+
+
+
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la table, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA TABLE ***
+
+***** This file should be named 14372-8.txt or 14372-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Chuck Greif and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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